V. — Que les voyages des missio!«n aires dams la syri
SONT également PÉNIBLES ET SOUHAITABLES.
Il est certain que tous nos voyages y sont pénibles, d'autant qu'on y est mal monté , mal logé , mal traité , mal accompagné , et le temps d'ordinaire y est mauvais. Quant au premier chef , si on ne va pas à pied , on est contraint d'aller sur des mulets qui ont leur charge et n'ont ni étrier, ni bride, ni selle qui ne soient trés-incommodes. Quant au second , le logis d'été n'a point d'autre enseigne que celle de la lune , ni d'autre lit que la terre , ni d'autre rafraîchissement que celui des fontaines, si on en trouve; le logement d'hiver, c'est Tétable, s'il y a néanmoins place pour les hommes et pour les bêtes. Car supposez qu'il n'y ait de place que pour les mulets, ils seront toujours préférés aux hommes. Quant au troisième point , les délices des voyageurs sont le riz, le pain et quelque mauvais gâteau. Si on porte quelque provision , elle est bientôt consumée dans une caravane , si le moucre, Arabe ou Turc , sent l'odeur du vin , la loi qui le lui défend ne le garantit pas de sa main. Ils demandent ce qu'ils voient, et ce qu'ils demandent est souvent perdu, d'autant qu'ils l'emportent, ou par souplesse, ou par force , s'il n'est donné de gré. Pour ce qui regarde le quatrième point , la compagnie est de personnes dont on n'entend pas toujours la langue. Vos guides, pires quelquefois que les voleurs, vous mèneront dans le précipice pour avoir la moitié de la dépouille. Enfin aller par la Syrie , c'est marcher au milieu des pièges ten-
dus de tous côtés , dans les villes, dans les villages et à la campagne; en efifet , l'Arabe qui borne cette province est un mauvais voisin. Il vole comme un oiseau , il ravit comme un loup et fuit comme un lièvre. Quant au cinquième chef , il faut savoir que les voyages de ces pays ne se peuvent faire qu'en deux saisons , ou en été ou en hiver; car il y a un perpétuel été tandis que le soleil luit , et quand il ne luit point , c'est l'hiver.
Davantage , la plus sensible de toutes les croix , c'est d'être privé du sacrifice de la messe , qui fait toute la subsistance et le viatique des hommes apostoliques. Ainsi ces voyages sont d'autant plus pénibles , qu'il y a moins de secours spirituels, et d'occasion de prendre cette divine nourriture , d'où nous viennent toutes nos forces. Néanmoins sitôt que la manne du Ciel vint à manquer aux enfants d'Israël , ils commencèrent à manger des fruits delà terre promise^ en Galgala, après le passage du Jourdain , et à y célébrer la Pâque. Semblablement les missionnaires reçoivent de Dieu pour un beau supplément de l'eucharistie , les fruits qu'ils produisent, en discourant avec les barbares, auxquels on inspire toujours quelque mouvement de piété. Ils goûtent encore des fruits de dévotion et de douceur que cette terre porte , et que l'amour de Jésus-Christ leur rend très-savoureux. Ceux qui aiment ardemment, disait autrefois un saint Père du désert , n'ont pas seulement de l'amour pour ce qu'ils aiment, mais encore pour les lieux , où ceux qu'ils aiment , ont été , et où ils font leur demeure. Ainsi la seule pensée que cette province est la patrie de Jésus-Christ, est un grand adoucissement de toutes nos aigreurs , et un doux lénitif de tous nos
déplaisirs. D'ailleurs c'est une admirable satisfaction, pour un esprit touché de l'amour de Jésus-Christ , de courir au martyre. Saint Ignace allait avec joie de la Syrie à Rome, et se représentait avec plaisir les lions qu'il devait provoquer au combat. L'homme de Dieu, poussé du même mouvement de charité , se réjouit lorsque après une grande et fâcheuse journée il se voit logé dans une étable avec des bêtes et maltraité des hommes, qui sont pires que des bêtes , qui dévorent les chrétiens , comme des lions ; il va gaiement dans un pays , où à chaque pas il peut trouver le martyre : au pied d'un buisson , dans une rivière , au passage d'un précipice , dans un bois , sous un mauvais couvert. Il y a beaucoup de ces martyrs dont les noms ne sont connus qu'à Dieu , qui ont souffert sans témoins , mais non pas sans récompense. L'homme de Jésus-Christ marche comme les apôtres , qui se réjouissaient des outrages qu'on leur faisait. Combien de mots piquants et de coups de bâtons ; combien de gestes insolents et de coups de pierres ; et combien de railleries et de risées souflfret-on des enfants, de la servante ? ce qui est précieux et plus aimable que l'applaudissement des peuples. Croyez-moi , les âmes que nous cherchons valent bien nos souffrances, puisqu'elles ont coûté les souffrances mêmes d'un Dieu : mais que contiennent-elles ? le sang de Jésus-Christ répandu pour leur rachat*. Les travaux des amants ne sont pas travaux. Celui qui travaille n'aime pas; celui qui aime , ne travaille pas; et la peine qu'on aime, n'est pas peine. Concluons par les paroles de
* Omnis ponderatio noo est digna continentis aoims. Eccli., xxvi, 20.
saint Jérôme, qui, parlant à Eustochium, fait Téloge de sainte Paule sa mère, en ces termes : Mater tua longo martyrio cormiata est. Les larmes qu'elle répandit en la visite des Saints-Lieux, ne furent guère moins agréables à Dieu que le sang. Ce martyre ne fut pas cruel, comme celui des martyrs , mais il fut plus long. Concluons de rechef , qu'il n'y a rien de plus doux à un homme apostolique , après un long voyage , que de rencontrer quelque brebis égarée , pour laquelle la Providence l'avait envoyé. Nous en rencontrons en tous ces voyages , et même des villages entiers de chrétiens sans curés , sans prêtres , sans aucune assistance spirituelle , qui nous reçoivent comme des hommes descendus du Ciel.
VL — Que la cause pour laquelle nous souffrons