II. — Les lieux circon voisins o'alep
Le premier, qui.se présente à demi journée d'Alep, est l'un des plus augustes sanctuaires du monde : c'est la colonne de saint Siméon-Stylite, admirable trophée de la vie austère, et immortel monument de la vertu extraordinaire de ce grand homme, qui monta au ciel par des routes inconnues aux premiers siècles , et s'établit sur le trônepar l'obéissance qu'il voulut rendre aux plus anciens religieux du désert en se rangeant à la vie commune. On voit dans un lieu saintement affreux et tout stérile, un grand monastère dont les chambres et les apparie-
ments ne sont pas beaucoup ruinés et que lé temps semble avoir respecté. Il était entretenu pir autant de villages circonvoisins qu'il y a de jours en Tan. Chacun payait ce pieux tribut, et nourrissait un jour les serviteurs de Dieu pour faire , par leurs aumônes , une année toute sainte. Au milieu de l'église, qui est prodigieuse en sa grandeur, mais à moitié ruinée, parait la colonne du saint Stylite, faite à vis, au haut de laquelle on montait par le dedans. De là, saint Siméon remplissait le monde delà haute réputation de sa sainteté, et gouvernait les souverains de ce même lieu et , ce qui fait plus à notre sujet , il continuait avec éclat sa prédication des quatre fms de l'homme, qui donnait à ses auditeurs des sentiments d'une sainte pénitence, et convertissait les plus endurcis. Je ne passerai pas sous silence, qu'étant supérieur de ce grand monastère de quatre ou cinq mille religieux, il les conduisait tous par ses exemples, sans peine et sans fatigue. Et comme je viens de France pour aller en Perse, cette colonne me fait souvenir que sainte Geneviève communiquait avec ce saint personnage par des saints réciproques qu'ils se donnaient , et qu'une reine de Perse mit dans son trésor un peu d'eau bénite qu'elle avait reçu de cet ange visible.
Le second sanctuaire éloigné d'Alep à environ deux journées, au côté gauche du grand chemin de Tripoli, est la fameuse ville d'Antioche , autrefois presque toute sainte, consacrée par saint Pierre et aujourd'hui profanée. On compte treize villes qui portent le nom d'Antioche, mais celle de Syrie est sans contredit la première de toutes, puisque l'empereur Justinien la fit nommer Théopolis, ville de Dieu. Sa plaine est d'une grande éten-
due, belle à merveilles et fertile, arrosée de rivières, de fontaines, de ruisseaux et enrichie d'un lac d'où elle tire de grands secours pour l'entretien de ses habitants. Les déHces de France, d'Italie et de Naples n'ont rien de plus charmant que cette perspective et les beautés de cette campagne. Je ne dis rien de ses murailles et de ses tours faites de briques , ni de deux montagnes extrêmement hautes, que saint Antoniii y décrit, séparées par une profonde vallée et fort étroite , ni du torrent qui passe au milieu et va coulant le long de la ville. Ce qu'il y a de plus considérable est l'église de saint Pierre; bien qu'elle soit à présent toute ruinée, hormis le sanctuaire qui est un fidèle mémorial du siège que ce prince des apôtres y a tenu, et des prédications admirables que saint Paul y a faites une année entière, qui firent naître dans les premiers fidèles tant de désir d'imiter leur maître, qu'ils commencèrent à porter ce nom illustre de chrétiens. Les autres apôtres l'ont rendue illustre par un concile, dontPamphyle, martyr, assure avoir vu les canons dans la bibliothèque d'Origène. Saint Chrysostome en fit le théâtre de son éloquence toute divine, et de là, le bruit de ses grandes actions se répandant jusqu'à Gonstantinople , on l'enleva avec une heureuse violence, pour le mettre sur le trône des patriarches. Je sors à regret de cette ville, qui faisait autrefois les délices de la religion chrétienne ; mais puisque les deux patriarches qui en portent aujourd'hi le nom, l'un maronite, l'autre grec l'ont abandonnée et qu'elle est à présent tout infidèle sous la domination du turc, dont il ne nous est pas permis de choquer la loi , laissons-la dans ses ruines ; et cependant demandons à Dieu l'esprit qu'il
départit à son grand martyr saint Ignace, pour prêcher le nom qu'il portait, gravé en caractères d'or et de lumière dans le milieu de son cœur et transporter ailleurs la foi qu'elle a perdue.
iii. — l'établissement de là mission de notre-dame
d'alep.
Les prisons, les chaînes, les bannissements, la pauvreté et une persécution presque universelle, ont été les fondements de cette mission que le ciel pourtant a défendue, que les rois très-chrétiens ont protégée et les infidèles même en certaines rencontres ont maintenue. Car c'est la coutume de Dieu d'employer ses ennemis pour la défense de sa cause, quand les amis manquant à leur devoir viennent eux-mêmes à la trahir. Ce fut l'an 1625 que, Urbain VIII ayant ordonné à notre révérend père général d'envoyer des missionnaires à Alep , on choisit les pères Gaspar Manilier , et Jean Stella , tous deux de la province de Lyon, qui y arrivèrent cette même année, et pour un heureux augure , y trouvèrent beaucoup de croix. Un certain personnage (dont il faut épargner le nom) après les avoir cruellement outragés, les fit mettre en prison, et employa tout son crédit pour leur procurer un bannissement honteux ; en quoi il réussit par un jugement secret de la Providence , qui voulait faire mourir Tenvie, faisant mourir cet envieux persécuteur , et tirer de la calomnie même la gloire de ces pères. Ils furent d'abord chassés avec ignominie, et traînés au payas, qui est un village sur la plage ; de là on les embarqua sur
un vaisseau anglais, avec ordre de ne les désembarquer qu'en France. Mais Dieu, qui tient à ses ordres les venls et les tempêtes, en excita une si furieuse proche de Malte, que le capitaine fut contraint d'y prendre port , pour ne pas se perdre. Il ne voulait point pourtant désembarquer les pères , suivant l'ordre qu'il avait reçu : mais le père Manilier travaillé de la fièvre quarte toucha de compassion cet homme , qui les mit à terre ; et ensuite leur donna le moyen de se soigner et ce qui est plus important de travailler à la défense de leur cause. En effet sans perdre de temps, ils vont de Malte à Constantinople, obtiennent un commandement du grand seigneur et retournèrent du côté d'Alep, où la nouvelle en étant portée , l'auteur de la persécution tâcha cîe les arrêter à Alexandrette, et protesta qu'il avait onze mille piastres dans une bourse , destinés à leur procurer un second bannissement. La Providence dissipa tous ses desseins, et ruina le parti de ceux qui s'opposaient à l'intérêt de la religion. Les pères arrivés à cette plage, de nuit , en partirent si matin, et firent tant de diligence, qu'ils se rendirent invisibles aux persécuteurs , et se trouvèrent dans la ville d'Alep , avant que l'on sût leur arrivée à Alexandrette. On les cite néanmoins devant le Pacha, et on les charge d'accusations dont il n'était pas malaisé de connaître les impostures. En effet le pacha les voyant, dit incontinent : Je connais ces religieux , je les ai vus à Gonstantinople , et ai signé l'arrêt qui a été donné en leur faveur ; et puis les regardant d'un œil de compassion leur dit : Ne craignez rien , rassurez-vous ; je vous maintiendrai dans Alep ; faites bien , vivez en paix , et ne doutez point de ma protection. Ces paroles d'un maho-
métan firent rougir le chef de nos ennemis , et furent un coup de foudre qui, l'atterrant, le fit mourir de dépit bientôt après ; et les chrétiens lui donnèrent la sépulture deTâne, ne le jugeant pas digne d'une terre sainte, ayant fait des actions si profanes, et noirci sa vie d'un crime que je veux taire, pour ne donner une plus claire connaissance de sa personne. Il me suffira de dire que ceux qui avaient noué l'intrigue avec lui , s'en repentirent , et furent touchés de ce coup étonnant de la justice de Dieu.
La mission s'établit donc, et Louis Xllf ,roi trèschrétien , commanda à son consul de protéger hautement nos pères , et de se déclarer pour l'innocence qui avait été jusqu'alors opprimée. Le révérend père Michaëlis, religieux d'une éminente charité, et d'une force d'esprit extraordinaire , étant supérieur à Marseille d'où il avait plus de liaison avec ces missions du Levant, donna de grands secours à la nouvelle résidence , et seconda le dessein de feu le révérend père Balthasar, assistant de France à Rome , de qui la mort étant suncnue avant l'exécution de cette entreprise qu'il avait grandement à cœur, il fallut envoyer le père Stella en France pour traiter de la subsistance de notre maison. Mais sitôt qu'il fut arrivé à Avignon , la peste qui devait faire éclater son zèle , s'y répandit et l'obligea de s'exposer : il mourut glorieusement dans ses travaux ; et pendant ses derniers soupirs , il n'oublia pas de faire réussir l'affaire de charité pour laquelle il était venu. Ainsi l'Asie et l'Europe, Alep et Avignon , furent le théâtre des souffrances de ce véritable missionnaire.
IV. — Les grandes peines des pères qui ont travaillé A l'établissebient et au progrès de la mission d'alep.
Le bien et le mal , le calme et la tempête , les persécutions et les consolations composent l'histoire des gens de bien y. et nommément des personnes religieuses, dont le but principal est d'avancer la gloire de Dieu. Nos premiers ouvriers de Syrie , après une si haute justiflcation , et quelques secours envoyés de France , ne laissèrent pas de souffrir beaucoup. Le père Jérôme Queyrot, qui était à Smyrne, ayant appris la solitude du père Manilier , bien qu'il n'eût point d'ordre exprès de le joindre, crut néanmoins qu'il en avait un interprétatif que sa charité lui donnait, et alla aider ce père qu'il trouva dans un état pitoyable. Il y avait plusieurs mois que la pauvreté l'obligeait à un jeûne extraordinairement rigoureux ; un second orage s'étant élevé dans le camp des Francs, qui contre les mouvements de la piété naturelle et chrétienne, lui refusaient toute assistance. Il n'en pouvait pas mendier d'ailleurs parmi des nations avares, qui ne pensent qu'à s'enrichir de nos dépouilles. Ainsi épuisé, soit par les travaux de sa prédication et de l'instruction qu'il continuait sans relâche , ou par les croix qu'il endurait incessamment , il paraissait plus semblable à une ombre qu'à un homme. J'ai connu très-particulièrement la vertu et l'innocence de ce père, et me suis très-souveut étonné de ce que tant de rares qualités qu'il possédait étaient rebutées de ceux qui
devaient les rechercher. Sa probité aussi solide dans le fond de son âme , qu'elle paraissait éclatante dans les rares exemples qu'il en donnait, devait lui gagner autant d'admirateurs qu'il aurait de spectateurs , et néanmoins elle a été un temps dans le rabais et dans le décri. La peste pourtant qui affligea bientôt après cette ville , lui envoya du secours , et fit mieux connaître nos pères aux marchands français qui , s' étant retranchés dans leur camp , voulurent les avoir pour leur consolation , chacun dans leur appartement. Ce fut durant le temps de cette retraite , que le père Queyrot forma le dessein de cet admirable livre qui fait le trésor de toutes les langues italienne, française, latine, grecque vulgaire, grecque littéral, arabe vulgaire et littéral encore, ouvrage nécessaire à ce siècle de conversions et des missions du Levant. Tous les termes et toutes les richesses des I arts y sont heureusement recueillies , et les missionnaires n'y trouvèrent pas moins de secours pour traiter avec les peuples , qu'avec les savants. Il faut seulement souhaiter qu'une si rare production d'esprit , ne soit pas plus longtemps dans les ténèbres , et qu'elle voie bientôt le jour; ce que nous espérons de la charité de ceux qui travaillent incessamment à la propagation de l'Évangile , et cherchent dans toutes les provinces du monde quelque matière à leur libéralité. Cette impression donnera de grands éclaircissements au langage de ces nations , et à la foi de ces peuples , qui est depuis si longtemps toute obscurcie.
Voilà les fruits de ce fléau de Dieu : les Pères en tirèrent leur subsistance et le progrès de leurs études. Si bien qu'après la maladie passée, le père Queyrot fut
— amassez capable, pour offrir son service au métropolitain grec, homme très-catholique et d'une vie trés-auslère. Il ordonna de nous confier l'instruction de la jeunesse grecque de ce pays et de mépriser lesdiscours des ennemis de la religion romaine. II ne faut pas oublier que ce saint évêque n'entretenait presque sa vie qu'avec un peu de pain et d'eau qui faisaient ses repas ordinaires, et comme si la Providence eut voulu couronner le zèle qu'il avait pour les souffrances, lui donnant une vie d'autant plus glorieuse qu'elle fut plus courte , il permit que pour être catholique-romain, on lui abrégea ses jours. Il faut remarquer encore que le patriarche de Constantinople l'ayant repris de ce qu'il employait un reHgieux Franc , pour enseigner les Grecs dans sa maison même épiscopale ; ce grand homme toujours égal à soi, ne laissa pas de permettre aux enfants grecs de prendre l'instruction du Père dans notre maison. Ce changement de lieu destiné à l'ouverture d'un séminaire, fut un trait de la providence de Dieu; d'autant que le père Jérôme ne pouvait pas subsister longtemps dans les travaux d'une instruction publique, de la prédication ordinaire et des rigueurs de la vie très-austère qu'il menait dans la maison de cet archevêque, au quartier des Chrétiens, nommé Gédéide. Il y allait tous les lundis, ne portant qu'un peu de riz, qu'il faisait cuire sur un petit foyer, dans une écuelle de cuivre , et un peu de pain dont il vivait, sans user de vin jusqu'au samedi, auquel il retournait vers le père Maniglier, qui n'était pas moins rigoureux à son corps, et passait avec lui le dimanche. Ainsi l'archevêque et les Pères disputaient (pour le dire de la sorte) le prix de l'abstinence, avec cette différence néanmoins, que ce
vertueux prélat supportait depuis plusieurs années, ce que nos missionnaires ne souffraient pas depuis si longtemps.
Ces souffrances pourtant ne sont que de légers essais des prisons qui les attendaient; et que la Providence leur devait ouvrir, comme un lieu des plus honorables de leur emploi, et la matière de leur triomphe.