‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 62 sur 159 · Urbain II, dans le deuxième sermon qu'il fit au con · texte numérisé non relu

Urbain II, dans le deuxième sermon qu'il fit au con

* Opprobria exprobranlium ubi ceciderunt super me. Psal., Lxvm, 10.

* Per hune temporalem laborem , quasi quodam compeudio ad requiem peryenietis eternam. la bulla : Quia major.

cile de Clermont, dit, en parlant de ce même voyage : Soit que nous mourions en chemin ou que nous y arrivions, nous parviendrons toujours au terme , qui est la patrie, et ceux-là même qui font naufrage au milieu de ces mers, touchent le port en mourant *.

5. Innocent III, dansla bulle, Nuperad nos, appelle notre emploi de la Terre-Sainte un service rendu à Jésus-Christ crucifié. Pour l'éclaircissement de ces paroles, il faut savoir que le plus grand motif, que les Papes proposent à ceux qu'ils sollicitent au recouvrementde la Terre-Sainte, c'est la gloire qu'ils recevront de rétablir Jésus-Christ dans son royaume, d'où il a été chassé, ce qui se peut faire par la voie des armes et par celle des missions. Celle des armes lui rend la terre, celle de la mission lui donne les esprits. Jésus-Christ ne peut pas entièrement recouvrer les terres de son domaine et de sa naissance, si elles sont habitées par les infidèles ses ennemis. Ainsi la mission est l'accomplissement de la conquête , et nous doit être d'autant plus précieuse, que les paroles de Dieu qui sont des armes lumineuses, sont préférables aux armes des conquérants qui ne sont que de l'acier et du fer. Certainement un si noble motif doit nous presser vivement, puisque les peuples et les rois s'unissent pour remettre un prince en ses états et le consoler dans son affliction. Les états de Jésus crucifié sont les Lieux Saints, et sa province c'est la Syrie; donc, si

' Augusla est via qus ducit ad vitam , esto ergo ut sit semita ilinerantium arcta, plena mortibus, suspecta periculis, sed hiec eadem, vos, amissain ducet ad patriam. Felices, qui ad bsc vocantur munia, ut illa nanciscantur munera ; fortunati qui ista meditantur prselia, ut illa consequaatur pr»mia.

toute l'Europe a tant travaillé jadis à conquérir la Terre Sainte, et selon les sentiments des Papes, la France Ta fait en chef; combien plus doit-elle se signaler à y reconquérir les âmes.

6. Urbain II tire un autre motif de nos travaux , de la terre que nous cultivons ; il nous la représente toute marquée des traces adorables des pieds de Jésus, sanctifiée par l'ombre de son corps, et honorée de la glorieuse présence de la mère de Dieu. Il y considère les pas des apôtres, le sang des martyrs que cette terre a bu, et la sueur des hommes apostoliques dont elle a été arrosée *. Il en appelle les pierres comme bienheureuses , dont quelques-unes ont servi à couronner Saint Etienne. II loue la bonté et l'excellence de ces eaux du Jourdain qui ont été employées au baptême de Jésus-Christ. Ainsi la la terre nous est un ciel, et le ciel nous envoyant à cette terre, cette terre nous élève au ciel. On n'y voit rien autre que Jésus ; les barbares qui nous environnent n'ont rien d'attrayant. Le ciel y est pur, rien ne peut infecter la pureté de nos âmes, et toutes choses y contribuent à notre salut. Ainsi nous travaillons à nous sanctifier en sanctifiant les autres; nous pouvons vivre sur la terre comme dans le ciel, et servir Dieu avecla sainteté des anges.

Pour donner plus de jour à cette pensée , j'ajouterai que le gouvernement même du turc nous est avantageux pour l'esprit , et .qu'il sert à notre instruction ; le

* Non est etiam passus pedis quem non illustravit, et sanctificavit, vel corpus, vel umbra salvatoris, vel gloriosa prœsentia sanctœ Dei genitricis, vel amplectandus apostolorum commeatus, vel martyrum ebibendus san* guis effusus. In serm. 3 ad cruce signa los.

Franc n'y fait point de faute qui ne soit punie. Le pacha d'une ville en est le pédagogue , et les fautes des chrétiens , ou plus souvent les soupçons , composent une partie de son revenu. On en fait les maisons, on en paye le soldat , on en bâtit les ponts , témoin le fleuve Amour entre Bayrouth et Seyde , et sur cette espérance de leurs fautes , on met à plus haut prix les gouvernements.

7. Le même pontife sollicitant le zèle des chrétiens pour le recouvrement de la Terre-Sainte , nous fournit un nouveau motif de nos emplois , qui est d'agrandir les conquêtes de Jésus-Christ , de fermer le cercle de sa couronne et de justifier le titre de son Église appelée universelle ; ce que nous ferons avec avantage si nous conservons le christianisme dans l'empire de Mahomet si étendu et si universel. 11 s'est emparé de la plus belle partie de l'Asie : il a de vastes contrées dans l'Afrique et de puissantes villes; il possède des royaumes dans l'Europe, il tient presque toutes ces mers, il est déjà à nos portes , et dévore d'espérance ce peu de terre qui est resté aux chrétiens *. 11 est donc très-important de s'opposer avec l'épée de la parole de Dieu à ce grand progrès et de donner des bornes par notre zèle à ce torrent , qui a gagné depuis peu d'années tant de nouvelles terres du Mogor et de la Tartarie d'Iusbeq , qui est celle du Grand- Khan, le plus puissant de tous les rois tartares. Ne disons pas qu'un missionnaire se doit détourner du che-

* Hanc igitor nostram mundi portiunculam Turc» et Saraceni bello prémuni; et quod reliquum est, spe dévorant. Illi Asiam, tertiam mundi partem, ut haBreditarium nidum inhabitant. Illi Africam altéra orbis partem tenent....

min des Mahoméians : n'évangelisez point les Mahométans *. Je ne doute point que ces paroles du P. Barzée , homme tout apostolique , n'aient un bon sens , mais on rétend trop, si on en veut inférer qu'il faut abandonner tous ces peuples soumis à la domination mahométane. C'est donner des bornes bien étroites à Jésus-Christ, que de lui ôter pour toujours ce que l'Arabe lui a ravi. Sa monarchie spirituelle est universelle et renferme, dans le dessein, ce qu'elle ne possède pas encore en effet. Les princes du monde pensent incessamment à conquérir ce qu'on leur a ôté , et leurs prétentions sont immortelles. Les titres que la justice de leur cause leur donne, les font souvenir de ce que la violence leur a usurpé. Défendons les droits de Jésus-Christ et maintenons avec sa parole ses prétentions.

Alexandre IV donne indulgence plénière de la croisade aux frères mineurs de la province de Syrie , qui meurent dans leurs emplois de Teri^-Sainte. D'où Quaresmius conclut que l'indulgence s'étend à tous ses frères de la province de Syrie qui travaillent pouf la défense de la foi parmi les Sarrasins , encore qu'ils ne demeurent pas dans la Palestine , parce que le titre de l'indulgence s'adresse à tous : Fratribus minoribus de provinr cia Syriœ. D'où semblablement je conclus que notre mission est une perpétuelle croisade , et toute la Syrie nous est une Terre-Sainte, si nous y travaillons pour la défense des chrétiens contre les tentations et les attaques des impies , et si nous continuons notre travail jusqu'à la mort , employant pour un si bon sujet nos armes ,

* In viam mahonictanoruni ne iveritis.

qui sont les prières et les pleurs *. C'est une chose bien agréable, disait le cardinal de Vitry , de soupirer après la Terre-Sainte; il est plus agréable et plus avantageux de la voir , mais y demeurer et travailler jusqu'à la mort , c'est le comble de tous les plaisirs et de nos mérites. On donna autrefois pour précepte à ces braves de Lacédémone qu'on envoyait aux Thermopyles pour arrêter l'armée des Persans : allez hardiment et ne pensez point au retour, la république n'en a pas de besoin; vous l'obligerez si vous faites de vos corps un rempart, pour empêcher le passage des ennemis : ainsi Dieu n'a guère besoin du retour de ceux qu'il envoie; c'est mourir debout que finir dans son emploi et se détruire pour avancer l'ouvrage d'un Dieu. Si un missionnaire n'est martyr, du moins qu'il soit victime ; et s'il veut être la victime de Jésus-Christ , il faut qu'il se consume enlièment. De cent mille qui vont tous les ans à la Mecq , il y en a bien souvent trente ou quarante mille qui y meurent , faisons pour Jésus-Christ ce que tant de peuples font pour Mahomet. Si nous voulons accomplir noblement notre vœu , dévouons-nous pour le service d'un si grand monarque : il est fâcheux de ne revoir plus sa patrie et cette chère Europe ; mais la patrie d'un chrétien , c'est la terre que nous habitons. Tous les mystères de notre religion sont comme originaires de cette province. L'Église de Sion est la première de toutes pour Tancienneté , le siège de saint Pierre en Antioche est le premier pour le temps ^ comme l'Église de Rome le siège

' Orationes et lacrym» suntarma sacerdotum. S. Ambr., relatus in Can. non pila.

du Souverain-Pontife , tient le premier rang pour l'autorité.

Si cette province de Syrie est la patrie des chrétiens , elle Test nommément des hommes savants qui y trouvent toujours à apprendre. La langue arabe est infinie^ et tous les jours on y découvre de nouveaux trésors; la Terre-Sainte est un livre qu'on ne saura jamais entièrement non plus que l'Écriture sainte , dont elle est le premier commentaire et la plus claire explication. Les habitants de ce pays , recueillis de diverses nations , nous fournissent le trésor des langues grecque , arménienne, arabe , hébraïque , syriaque , samaritaine. L'Europe nous fournit de grands avantages pour apprendre les sciences, la Syrie les perfectionne, et ce qui est très-considérable , la vue des Saints Lieux unit les sciences à la dévotion, et cette union les consacre. Saint Jérôme après avoir vécu dans l'Europe voulut mourir dans la Syrie , et nous laissa de mémorables paroles touchant la science et la dévotion des grands hommes de son siècle , qui venaient visiter les Saints Lieux *.

Après cette narration de la mission sainte , je pourrais ajouter les secours que la Syrie a donnés à la Perse; mais je veux marquer à ce traité les bornes que les évangélistes ont marqué au leur sans sortir de la Terre-Sainte. Je pourrais aussi m'étendre jusqu'à l'Egypte , où l'an 1658 un de nos missionnaires fit proche du Nil , ce que saint Jean-Baptiste faisait proche du Jourdain , et fut reçu par les évèques du pays dans cette Babylone , comme

* Putantes, minus se religionis minus habere scientiae, nec summam, ut dicitur manum accepisse virtutum, nisi in illis christum adorassent locis, de quibus primum Evangelium de patibulo corruscaverat. Ad Marcellam.

une Jérusalem , mais c'est a^ez pour mon dessein : je supprime bien d'autres choses que la prudence m'oblige de taire et qu'il vaut mieux ensevelir que de les manifester aux hommes qui pourraient s'en servir pour nous intenter des avanies. Je me contente qu'elles soient écrites au livre de Dieu et qu'elles attendent la résurrection générale , pour être connues en ce beau jour. Je ne puis pourtant dérober au public l'histoire récemment arrivée d'un jeune Polonais, que le ciel semble avoir canonisé dans les formes ordinaires en la ville d'Alep, au cornmencement de cette année.

Attestation d'un événement miraculeux en la mort d'un esclave chrétien polonais.

Nous, Jean Peyssonnel , docteur en médecine, résidant à présent et exerçant cet art au pays de Syrie, certifions et attestons le fait suivant, savoir : Que Isroaël** Pacha ayant reçu commission de sultan Mahomet , empereur des Turcs, de visiter son pays d'Anatolie ou du Levant, en qualité de testich , c'est-à-dire inquisiteur et examinateur, pour corriger les abus, donner de bons ordres et punir les méchants , et principalement ceux qui avaient suivi Assan-Pacha en sa rébellion , arriva en celte ville d'Alep , le vingt-cinquième janvier dernier et le jour suivant il commença de faire couper des têtes , et continua durant quinze jours, ayant fait mourir quaranteet-trois hommes dans ce temps , lesquels étaient conduits hors la ville et exécutés dans le grand chemin qui est

devant Babsarach , que nos Français appellent la porte des Raisins^ et leurs corps laissés là à la merci des chiens, lesquels accourant de toutes parts les dévoraient fort promptement , commençant toujours par les corps plus jeunes et plus délicats. Sur ces entrefaites, il arriva qu'un jeune esclave polonais , âgé d'environ vingt ans , qui avait été acheté à Constantinople par l'écrivain de l'exacteur de Laouared , qui est un droit que le sultan impose sur les maisons, ayant tué son patron qui voulait par force le porter à un péché d'impudicité aliominable , fut conduit par-devant le testich : il confessa librement qu'il avait commis le meurtre pour défendre sa pudicité et sa vie. Ismaël lui voulait pardonner , mais quelques grands du pays qui étaient là présents, lui ayant remontré que cela entraînerait une très-mauvaise conséquence , d'autant que les autres esclaves se voulant défaire de leurs maîtres prendraient le même prétexte , il commanda qu'on l'allât faire mourir. Ce jeune homme reçut l'arrêt de sa mort sans se troubler, et s'achemina hardiment au lieu du supplice , priant Dieu continuellement à voix basse , et dit à quelques-uns de sa connaissance qu'il était chrétien catholique , et qu'en cette qualité il croyait aller au ciel par la miséricorde de Dieu, et partant qu'ils ne s'attristassent pas de sa mort. Étant arrivé hors la ville , il se défit sa ceinture et quitta ses souliers, lesquels il donna à un pauvre. Après avoir prié Dieu à genoux , accommoda le colet de sa robe pour mieux recevoir le coup , puis il dit au bourreau de faire son office. Son corps est demeuré exposé aux chiens comme les autres, depuis le trentième janvier jusqu'au neuvième février, sans que les chiens l'aient jamais

touché ; au contraire , il arriva qu'un chien s'en étant approché , les autres se jetèrent sur lui et le poursuivirent bien loin , ce qui a été vu par trois de nos Français dignes de foi qui y furent présents. 11 arriva aussi qu'un chien ayant commencé de flairer ce corps, il se mit tout à coup à crier sans qu'on le touchât, et fuir comme si on l'eût bien battu et poursuivi. J'ai vu le cadavre plusieurs fois et ai fait une remarque fort considérable , c'est que le sixième février on ne fit mourir qu'un homme , le septième on n'en fit point mourir , et le huitième je vis que les chiens , ayant mangé toute la chair des autres corps, s'apiusaient à en ronger les os , ce qu'ils n'avaient encore fait, et ne touchèrent jamais à celui de cet esclave. Ce qui ayant donné de l'admiration à tous ceux qui le virent , attira le monde de toutes parts et principalement les chrétiens qui disaient hautement que Dieu faisait ce grand miracle en faveur du christianisme. Il y eut quelques Turcs qui ne pouvant voir ce spectacle qu'avec confusion , allèrent prier Ismaël-Pacha de le faire ôter de là et de vouloir permettre que ce corps fût enseveli , ce qu'il permit, etle neuvième février au soir quatre Turcs l'ayant mis dans une caisse le portèrent en un cimetière [des Turcs voisin. Je me trouvais par bonne fortune audit lieu où plusieurs chrétiens étant accourus lui voulurent rendre les derniers offices , c'est-à-dire laver le corps et le couvrir d'un suaire ; et pendant qu'on attendait l'eau et la toile , j'eus le loisir de le considérer : je remarquai qu'il n'avait point changé de couleur , quoiqu'il eut demeuré exposé à la pluie, au serein et au soleil; que l'endroit où il avait été coupé, tant du tronc que de la tête , n'était point noir et livide comme il devait être devenu depuis

tant de temps, mais aussi rouge et vermeil que le premier jour. Que le ventre ne s'était point enflé ni aucune autre partie , comme sont accoutumés de devenir enflés tous les corps qui commencent à pourrir. Un chrétien de ma connaissance l'ayant manié en divers endroits , je reconnus que tous les membres étaient ployables et la chair ferme , et lui ayant dit de le pincer un peu fortement , je vis aussi que la chair n'en était point endommagée , que l'épiderme ou petite peau qui est sur le cuir , ne fut du tout point écorchée et séparée du cuir. Et le même chrétien, ayant porté sa main au nez, m'assura que ce corps avait une odeur très-suave , semblable à celle du musc ; 'ce qui me fut pareillement assuré de plusieurs autres chrétiens qui en firent de même.

Toutes lesquelles choses et circonstances ayant nous bien examiné et considéré ; disons et concluons , que la préservation de ce corps , tant de la voracité des chiens que de la corruption et pourriture, n'est point dans Tordre des effets naturels et ordinaires , et que la cause en est tout à fait extraordinaire : croyant pieusement que la divine Providence l'a voulu conserver des chiens et delà pourriture durant tout cet espace de dix jours, pour faire voir combien elle abhorre le péché contre nature , qui est fort fréquent parmi les Turcs. Ayant fait la présente relation et attestation , et donné mes sentiments à la réquisition d'un très-pieux et docte religieux, en foi du narré je me suis soussigné.

Fait à Âlep , le second du mois de mars de Tannée mil

six cent soixante.

PEYSSONNEL,doc^fiky.

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