‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 65 sur 159 · DU VOYAGE · texte numérisé non relu

DU VOYAGE

La ville d'Aix, que la magnificence de ses citoyens a plus embeUie que la nature, me doit être extrêmement considérable, puisque c'est elle qui, au temps de saint Augustin, se déclara presque la première pour la défense de la grâce, et qui envoya ses déclarations par les mains de son prélat Lazare aux évêques de la Palestine ; puisque de nos jours elle a témoigné un pareil zèle que ses ancêtres, par un arrêt de son parlement contre les ennemis de la grâce et du repos public , puisque c'est le lieu où j'ai reçu l'être de la religion par ma vocation et l'accompUssement de ce bonheur, par les premiers et les . derniers vœux de notre compagnie que j'ai eu l'honneur d'y faire; puisque c'est là même où, depuis trente ans, j'ai conclu le dessein des missions éloignées, conforme aux désirs que j'en avais conçus dès ma tendre jeunesse,

* Morituri, cœli intrabunt triclinium ; victuri, videbunt sepulchrum Domiaicum. In Ser. 2, ad cruce signatos.

vers l'âge de quinze ans ; mais particulièrement puisque c'est le terme de mon départ, un second renoncement au monde et le dernier trait de la vie apostolique qui va porter la foi aux nations qui n'en ont point de connaissance.

Je partis donc de cette illustre ville, capitale de la Provence, après mes prédications, et je fus si heureux qu'au premier pas que je fis, je trouvai le Saint-Sacrement que l'on porte aux malades dans cette ville avec une pompe extraordinaire ; je crus que Dieu par sa grâce me présentait cette bonne rencontre, pour m'assurer que dans toute mon entreprise j'aVais tout à espérer et rien à craindre en servant un si grand Maître, qui me donnait le congé et la bénédiction tout ensemble.

En efSet, je disais en mon cœur, suivant la pensée de l'abbé Drogo : si la colonne de nuée se levait tout à propos pour faire partir les pèlerins de la Terre de promission, si elle les conduisait dans les terres désertes où le chemin n'est point frayé, si elle les défendait contre leurs ennemis, si elle fendait les mers pour leur ouvrir le passage , que ne fera pas cette aimable et véritable nuée qui se présente à moi pour ma conduite , ma défense , mon soutien et ma protection ? Elle combattra avec moi et dans moi, disais-je après Lucifer de Cagliari parlant à l'empereur Constance.

Avec ce secours et ce bon augure, je m'en vins à Marseille, où pour avoir failli de quelques heures l'occasion d'un vaisseau, je l'attendis pendant quelques semaines ; mais quand cet agréable moment de l'embarquement, le terme de tant de soupirs, fut venu, je courus

vers la sainte eucharistie, pour demander une dernière bénédiction , qui fait tout le succès de nos emplois, et en ce même temps j'entendis de la bouche du prêtre, qui achevait la messe, les paroles de l'Évangile du passage de Jésus-Christ par Sidon, où je devais prendre port et terminer ma première navigation. C'était le sixième de mars de Tannée 1659 que je me trouvai à la fin de ces longues poursuites que j'avais faites pour goûter le bien inconnu des missions éloignées, et d'une vie toute abandonnée à la Providence. Après les premières attaques d'un mal, dont nulle poudre ni de l'Europe, ni de la Chine ne peut guérir ; après les douleurs et les fatigues que la mer cause par ses vapeurs et ses agitations^ nous fûmes poussés le 8 du mois au soir sur les bas fonds de Sardaigne , abîme de tant de navires enseveUs dans ies eaux et dans les sables : mais , durant le repos de la nuit , nous les traversâmes comme en volant , et l'invocation des bienheureuses sœurs Marie-Magdeleine et Marthe, divines voyageuses sur ces mers et mes protectrices particulières , me fut extrêmement favorable. Quand on s'est tiré d'un mauvais pas , on est plus timide à l'avenir et ensemble plus courageux. C'est pourquoi la vue de deux vaisseaux corsaires que nous découvrîmes le 10, sur la nuit, vers les îles de Saint-Pierre , ne m'étonna guère.

Je recourus néanmoins à l'Écriture sainte, que je considère avec saint Augustin, comme une seconde eucharistie, le supplément de la première, l'éclaircissement de nos doutes, et j'y rencontrai après la prière ces pa-

rôles de Job * : L'aigle mettra son nid dans les lieux élevés; elle demetire au haut des roches inaccessibles, d'où elle contemple sa proie, et ses yeux regardent de loin. Vous verrez dans la suite de cette narration que cet avis fut envoyé du ciel ; mais tandis que les pirates nous font changer de lignes, et se vont loger auprès des hautes montagnes de la Pantclerie, d'où ils éclaireront notre route , nous nous en écartons bien loin et allons du côté de Tunis, où le calme de tout le jour suivant nous arrêta à la vue du golfe et des côtes de cette Barbarie , dont les approches qui sont si redoutables nous servaient alors de refuge contre les corsaires qui nous attendaient à la croisière des îles.

Le Dieu créateur des mers, qui garantit Jonas de la mort en le jetant dans le sein même de la mort , nous délivra des courses des Barbares par leur voisinage. Je tiens pour certain que saint Louis, qui rendit son esprit à Dieu dans cette terre barbare, ce roi que le fléau du ciel abattit lorsqu'il combattait lui-même pour le ciel , ce monarque frappé de peste, qu'il avait si souvent logée dans sa pourpre pour le soulagement des malades ; ce mort immortel et ce captif de Jésus-Christ devenu Tange tutélairê des chrétiens parmi les infidèles, nous tendit sa royale main , et saint Augustin nous regardant de son église de Bonne, dont on voit encore aujourd'hui de beaux restes, ce soleil de l'Afrique aveugla les pirates qui remplissaient ces mers. Cependant la marée nous emporte vers ces trois épouvantables écueils, qui élèvent leurs pointes du milieu des flots, et sont les

* Job , XXXIX , 27 et 28.

vastes tombeaux d'un si grand nombre de vaisseaux, et de tant de richesses apportées du Levant.

Cette nuit fut la première de nos souffrances; Tignorance du lieu où nous étions, et d'où nous n*avions pu découvrir aucune terre, le soulèvement extraordinaire de la mer , l'empressement des marins , qui d'heure en heure tenaient leur conseil sur la carte marine ; la crainte raisonnable qu'ils témoignaient et le peu de résolution qu'ils prenaient en une si fatale conjoncture , m'obligèrent à employer tout mon esprit pour me tenir prêta tout événement et attendre avec tranquillité Tordre de la Providence qui dispose de nos jours et de nos moments. C'est par ces dangers que je reconnus qu'il y a beaucoup de différence entre une piété oisive et une âme apostolique plus forte dans les périls ; et que les douces pensées qui nous viennent au milieu de notre repos, touchant les deux éternités, ne sont que de faibles éclairs , en comparaison de ces grands soleils , qui durant de si étranges combats remplissent toute l'àme. Alors on touche le trône de Dieu , duquel on ne se voit séparé que de l'épaisseur d'une planche et les objets les plus éloignés de nos sens nous deviennent comme sensibles. Ce compte exact qu'il faut rendre à Jésus- Christ nous occupe entièrement , et l'àme ne fait jamais de plus grands efforts pour former les actes nécessaires du pur amour et de la pure douleur de ses offenses. Sortons de ces dangers et luttons contre ces écueils qui nous attirent pour nous engloutir. Il faut approcher de la Pantelerie ; île fatale qui met à couvert le corsaire et découvre les vaisseaux marchands , belle à voir , mais qu'il importe beaucoup de traverser durant

le cours de la nuit , agréable à ceux qui Thabitent , terrible à ceux qui passent. Elle est éloignée de Malte, en prenant la ligne du Levant et du Midi de cent quarante mille et fait comme deux monts extrêmement beaux. Les habitants de ces lieux sont défendus de la descente des corsaires par un fort , duquel nous ne pouvions approcher sans un plus grand danger de la garnison ennemie. Nous allions donc, suivant cette côte , dès le grand matin du 13 mars; mais à peine fûmes-nous avancés d'un ou deux milles dans ce contour qu'on découvrit les deux pirates , doublant la pointe de l'île et fondant sur nous à force de rames , durant une bonace , qui nous tenait comme immobiles. Il n'y avait que le ciel qui nous pût retirer de cet extrême péril. Le capitaine , que je dois appeler après Dieu notre libérateur , imita celui dont il porte le nom et recourut avec Daniel à la prière, se conseillant uniquement à Dieu , qui règle les .courses des pirates et gouverne les flots. Un si bel exemple fut suivi des autres, et tous ses soupirs m'obtinrent d'en haut un rayon d'espérance , que j'aperçus à l'ouverture de l'Écriture sainte. Je rencontrai dans ce livre des oracles , un beau mot , qui faisait mon aspiration ordinaire et d'où quelque temps auparavant j'avais tiré l'adieu , que je dis à mes auditeurs de la ville d'Aix où je prêchais *. Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et que votre vérité règle mes pas , que mon esprit se réjouisse et que j'apprenne à ne redouter que la majesté de votre nom. Je publierai. Seigneur, votre miséricorde qui m'a déjà tiré du fond des abîmes et m'a défendu des attaques des

' Deduc ine, Domine, in via tua, et ingrediar in veritate tua. Psalm LXXXV, 11.

impies, qui oui uni leurs forces contre moi *. Ces versets que j'avais expliqués dans une église où Notre-Dame, qu'on appelle d'espérance , est une source perpétuelle de guérisons et de miracles, m'obligèrent d'en invoquer le secours , qui fut si prompt et si visible , que par un coup extraordinaire de Dieu , les deux vaisseaux corsaires qui venaient à notre bord , furent en très-peu de temps éloignés de dix milles de nous. Au lieu de ces mauvais voisins nous vîmes en un moment, tout à l'entour de not*e vaisseau une troupe de dauphins , qui , s'élançant sur l'eau nous invitaient à louer celui qui par des secrets efforts , avec un art invisible, avait ruiné les desseins de nos ennemis. Notre joie pourtant fut courte, trois corsaires ayant paru sur le déclin du soleil et nous fermant les avenues de Malte.

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