‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 66 sur 159 · III. — Détour vers la sicile · texte numérisé non relu

III. — Détour vers la sicile

Il nous fallut donc reculer toute la nuit du jeudi vers le Maretimo de Sicile et tout le vendredi ii mars , mais par un vent contraire; puis il s'éleva une tempête si grande vers minuit, que le vaisseau fut renversé sur un bord , de sorte que l'eau y entrait abondamment, avec un extrême désordre des marins qui appréhendaient encore plus la terre voisine de deux milles que l'eau qui remplissait nos bords. Comme tout roulait et tout se renversait dans le navire, chacun courant çà et là,

* Et eruisti animam meam ex inferno inferiori. Deus ioiqui insurrexerunt super me. Psalm. Lxxxv, 13 et 14.

l'aspe qui est une grande barre avec laquelle on retire Tancre de la mer se détachant, tomba sur moi , etpresqu'en même temps un coup de mer me jeta jusqu'au fond de la chambre sans me blesser néanmoins, la douce main de la Providence m'ayant soutenu. Je crois que dans cette nécessité heureuse et horrible , et dans une persécution si universelle de tous les éléments , j'appris mieux la nature des actes héroïques de conformité à la volonté de Dieu , du sacrifice de moi-même et d'une divine abnégation , qui est la leçon dont Jésus-Christ s'est établi le maître , que durant plusieurs années de méditation. Que la mer est cruelle pendant les ténèbres épouvantables et les orages d'une profonde nuit! que les nuits sont longues durant la tempête, mais lumineuses à un esprit qui réfléchit sur la conduite de Dieu ! je pris alors le livre d'où je tirais toute ma consolation et trouvais à l'ouverture ces paroles du roi-prophète : Il m'a jeté dans l'obscurité * , qui contiennent une belle image du danger dans lequel j'étais enveloppé, et qui néanmoins me faisaient paraître un éclair d'espérance , qui s'éleva pour un moment le matin du samedi , lorsque nous pensions à mouiller l'ancre entre la Favoyance, qui est l'ancien Libaîum de Sicile et le Marctimo , îles éloignées de cent milles de la Pantelerie et autant du Cap-bon de Barbarie, autour duquel nous avions roulé le mercredi passé , si peu nous avancions dans nos fourvoiements.

Nous étions donc proches de la rade de Sicile sous le canon de la forteresse , et respirions avec une crainte

* ColIocaTit me in obscuris. Psalm. cxui, 3.

qui s'accrut notablement lorsque nous vîmes quatre vaisseaux corsaires qui venaient à nous avec une extrême vitesse. Remarquez en quelle détresse nous étions. Le trouble était dans notre bord , la tourmente de la mer nous travaillait , les pirates accouraient comme au secours des ondes ennemies , et la couleuvrine de la forteresse voisine nous menaçait. S'il y eut eu moins d'ennemis à combattre, nous en pouvions échapper; mais le siège était formé au milieu des flots et des pirates, des canons et des rochers , et pour comble de malheur, dans la créance où nous étions que les pirates tournaient poupe et reculaient au lieu de nous approcher, nous allions nous précipiter vers eux et cherchions avec beaucoup d'empressement les chaînes de Tunis ou d'Alger. Figurez-vous si j'avais besoin d'une ardente prière et de la consolation de l'oracle. J'ouvre donc l'Écriture et y rencontre dans les termes de TEcclésiaste le mal et le remède , le siège et la délivrance *. Une petite ville défendue par peu de personnes a été assiégée ; un grand roi en a fait la circonvallation et a dressé des forts sur toutes les avenues; le siège étant tout formé , un pauvre de qui on rebutait les avis l'a délivrée de ce malheur, mais on en a oublié le bieniait. Je ne comprenais pas le sens de ées divines paroles, jusqu'à ce qu'un pauvre marinier nommé Bernard, qui passait les nuits en prières, et, lorsqu'à son tour il gouvernait le timon , remontra plusieurs fois aux autres que

' Civitas parva etpauci in ea viri : venit contra eam rex niagnus, et vallavit eam, extruxit que munitiones per gyrum, et perfecta est obsidio ; inventusque est in ea vir pauper et sapiens, et liberavit urbem per sapientiam suam. et nuUus deinceps recordatus est hominis illius pauperis. Eccl. ix, 14-15.

les pirates venaient à nous , qu'il fallait s'approcher de la terre et ne pas avancer davantage notre perte ; il réitéra si souvent le même avis, qu'enfin il fut suivi. On ne laissa pas de railler le bonhomme après le danger et le véritable éloignement des corsaires. Ainsi la sentence de l'Écriture fut accomplie en toutes ses circonstances , et quant au roi des îles de qui nous avions trop approché , et quant aux pirates qui achevèrent de former le siège.

Ce récit serait trop long si je voulais poursuivre toutes nos aventures , ou pour mieux dire marquer tous les traits de l'aimable Providence qui nous a conduits comme par la main en ce voyage que j'appelle heureusement malheureux. Nous n'étions pas sans appréhension de quelque acte d'hostiUté, nous trouvant alors engagés sous une forteresse ennemie , de laquelle en un temps de paix nous eussions tiré beaucoup de secours. J'avertis nos officiers qu'il ne fallait pas jeter l'ancre dans un fond qui ne leur était pas bien connu , ni sans en donner avis au commandant de la place qui nous avait civilement envoyé un soldat pour s'enquérir de notre dessein : c'était se rendre trop familier, lui donner de la jalousie et l'obliger à nous faire une pièce , que de rebuter son envoyé et nous loger cependant auprès de lui. La tempête néanmoins Jious arrêtant vers ce bord, et la conjoncture de la guerre des deux rois nous défendant de nous expliquer , je justifie aisément la résolution que prit notre capitaine de mouiller l'ancre et de se disposer à un événement , qui fut plus heureux que malheureux. A peine avions-nous pris quelque rafraîchissement qu'il parut à la pointe de la Favoyance un grand vais-

seau couvert de voiles comme un oiseau couvert de plumes , qui fondit sur nous avec une prodigieuse vitesse ; nos voiles étaient ployées , l'ancre dans le fond de la mer , la sentinelle ne faisait pas son devoir , les officiers de la marine se reposaient après tant de dangers et de tourmente; et cependant le navire des ennemis avançait. Il y eut pourtant un officier qui découvrit le danger, et le ciel nous donna un moment de loisir pour y pourvoir. En effet , le capitaine donne ses ordres sans se troubler, et montre une merveilleuse présence d'esprit ; on coupe promptement le câble, on perd volontiers un ancre de fer, qui demeura dans la mer, pour ne pas perdre un navire chargé d'or et d'argent , et conserver la liberté plus précieuse que toutes les pierreries de l'Orient : trente personnes courent d'un côté et d'autre par ce vaisseau et manient si adroitement toutes choses, qu'à la vue des insulaires, accourus à la prise qu'ils tenaient infaillible , ils échappent des mains de ceux qui les poursuivaient avec tant d'avantage et les allaient joindre après quelques minutes de temps. Durant ce combat ou cette chasse, chaque coup de mer élevait ses flots jusqu'au haut du château de poupe ; nous avions deux puissants ennemis à combattre, la tempête et les hommes, l'eau et le feu d'un vaisseau qui s'élançait contre nous avec un grand nombre de canons et de soldats. Les préparatifs de nos ennemis et la surprise des nôtres, qu'il fallait animer et employer tout en même temps avec ordre , étaient de grands obstacles à la victoire , que la vierge tutélaire de ce lieu, et honorée si particulièrement à Trapani, nous obtint. Elle fut saluée de cette plage et invoquée avec d'ardents soupirs , et comme elle

n'est aucunement partiale , elle abandonna pour ce moment les habitants de l'île, ses dévots, et se porta au secours des plus misérables , comme la reine de la miséricorde. Le vœu que nous fîmes fut suivi du bon succès de nos requêtes; mais la Providence nous prépare de nouveaux maux à combattre.

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