III. — Retour vers la pantelerie et continuation DU voyage
Nous Yoilà donc en haute mer, au milieu des flots irrités durant le cours d'une profonde nuit. Nous regrettions presque la conservation de notre liberté; et tombés dans un plus grand danger, nous allions nous égarant dans le royaume des vents. En vain on consulta la boussole et les lignes des vents. Bien loin d'avoir suivi du côté de Marsala , la Sicile qui a sept cent milles de tour et d'avoir évité la rencontre des autres îles , les retraites des corsaires que nous avions laissées quelques jours avant, nous nous vîmes, le dimanche au matin , auprès de la Pantelerie, et depuis dix heures jusqu'à deux heures après-midi nous fîmes de grands efforts pour nous éloigner d'une voile ennemie qui fondait sur nous et rendait les esprits de nos mariniers flottant entre l'espérance et le désespoir.
Je ne dis rien des îles de la Lignoze et de la Lampadoze, que l'on trouve d'ordinaire quand on ne les cherche pas, et que l'on a peine de trouver quand ou les cherche; semblables à l'île de Saint-Borondon, qui est
à main droite des Canaries, loin d'environ cent milles, dont la route en a perdu plusieurs, et que le vulgaire croit être enchantée, mais que Ton n'a jamais pu trouver quand on Ta cherché, soit parce qu'elle est trop petite et couverte de neige, ou parce qu'il en sort des courants impétueux qui rendent les avenues difficiles, comme nous l'assure Jean de Mendoze dans son histoire de la Chine. Je désirais extrêmement de voir la Lampadoze qui est fort basse : plane du côté du Levant; haute vers le couchant, qui a son port du côté du Libecio et son entrée au couchant. J'avais souvent souhaité de l'aborder pour saluer de près Notre-Dame de Lampadoze, si célèbre parmi tous les peuples qui naviguent sur ces mers : qui exige un tribut de piété des plus impies , et reçoit de riches présents des infidèles touchés de respect et de crainte quand ils approchent de son autel. Les corsaires lui font des vœux et T implorent pour leur piraterie qu'elle déteste, d'où nous pouvons juger combien sa protection est estimée et recherchée par toutes les nations du monde. Quelle merveille ! les mains les plus avares des barbares deviennent bienfaisantes et fécondes en dons à la vue de cette auguste princesse, qui domine sur la terre et sur les flots, où elle établit particulièrement son trône ; on ne touche non plus à l'or et l'argent qu'on jette au pied de son autel^ que s'il était dans le sanctuaire de l'empire, il y est comme dans le sein de la Divinité, et des mains pures seulement peuvent retirer ce que des mains laronesses ont ofl'ert.
Cependant essayons de gagner Malte , et ne la manquons point, ce qui arrive assez souvent aux plus adroits mariniers. Après tant de tempêtes et de chasses, il est
temps de respirer dans Tîle, qui est Técueil des corsaires d'Afrique et le port de tous les chrétiens, qui contient autant de libérateurs que de chevaliers, et dont la croix a fait tant de plaies à Tempire des Ottomans ; mais il faut que cette entrée du port nous coûte de nouveaux périls. Après les troubles de la nuit, je prenais quelque repos le lundi matin, et durant ce sommeil je fus éclairé d'une forte lumière, qui me fit connaître le danger dans lequel était le capitaine, et ensemble sa délivrance. Je m'éveille sur cette pensée, et d'abord je demande s'il ne paraissait aucune voile ; on me répond qu'il n'y avait nulle apparence de danger et qu'il fallait respirer sans crainte des corsaires. Je prie néanmoins qu'on regarde de tous côtés, et en ce moment on découvre un grand vaisseau ennemi, qu'on méprisa d'autant qu'il était beaucoup éloigné, mais le mépris de son ennemi est la source de tous les malheurs, et la négligence du marinier est une faute irrémissible. Quand on y voulut remédier après une demi heure, le malheur parut inévitable à cause du vent qui nous était contraire, et la terreur se répandit dans tous, les esprits. A la réserve du capitaine et d'un autre officier , ils demeurent tous immobiles comme attendant la captivité et se présentant aux chaînes des Maures. Cependant il me souvient de mes pressentiments que j'avais même déclarés à trois ou quatre du vaisseau, afin qu'ils en fussent plus courageux, qu'ils animassent les autres et qu'ils tinssent leur délivrance du ciel. Je remontre à tous la nécessité qu'ils avaient de recourir à Dieu qui, contre les efforts du vent contraire et d'une violente tempête et contre toute apparence, les garantirait des mains du pirate. Je leur en donne la parole de
la pari de celui qui me Tavait inspirée, et après avoir élevé trois fois un crucifix , que je liens d'un marlyr de ce siècle, le navire corsaire lourne de bord, el la mer ne fui pas si agilée que nous ne pussions gagner Malte encore éloignée de quelques milles. J'ai remercié mille fois de celte grâce le grand saint Paul, protecteur des missionnaires, éveillé en cette même mer par un ange qui l'assura de la conservation de deux cent soixante-seize personnes tirées, à sa considération , d'un extrême danger de mort el du naufrage *. Davantage j'ai cru que j'étais redevable de ce bienfait à la vertu de quelquesuns de notre vaisseau, dont le salut était précieux à Dieu. Approchons - nous de Malte, malgré un autre corsaire qui paraît à la pointe de l'île , et surmontons reffort des ondes qui s'élèvent sur nos têtes et, en nous fermant le passage, nous détournent de notre route. Deux autres grands vaisseaux, qui étaient déjà vers l'entrée du port, furent emportés ailleurs par l'impétuosité des flots, et jetés en haute mer, pendant que notre capitaine se hasarda avec beaucoup de jugement, et entra avec un égal bonheur.