V. — Les sept miracles de malte
Malte est une île fort petite et fort basse, que l'on ne peut découvrir que dans un grand jour; mais le courage et les grandes actions de ses chevaliers Télévent au-dessus de plusieurs royaumes insulaires et lui
• Act. , XXVII, 24.
donnent une haute réputation. C'est une ile qui contient quelques péninsules; ses forteresses sont du côté du grec , où il y a de longs ports ; son entrée est du côté du grec et du levant, et la pointe du port est nommée le cap de Falcon. Malte n'est qu'un point de terre qui a pu arrêter l'inondation de cette grande armée de Soliman , et terminer ses conquêtes. Sans l'ordre de Malte, qui est une perpétuelle croisade, l'empire du Turc serait peut-être l'empire de toute l'Europe , ou même la monarchie universelle, que les anciens Romains ont cherchée avec tant de soin , et n'ont jamais bien trouvée. Pour moi , je veux rendre quelques honneurs à cette île qui a des bornes si étroites et s'étend si loin : j'en veux dire les sept jours de repos qu'elle me donna avec tant de marques de bienveillance.
Le premier de ses miracles fait de Malte un grand miracle, d'autant que toute la terre de l'île est comme le venin du venin même; en effet, un serpent apporté de Sicile ou d'ailleurs dans Malte y perd son venin, et rapporté dans la Sicile, le reprend. Je tiens néanmoins avec le cardinal Baronius * que toute cette vertu est divine, l'ouvrage des prières et des mérites de l'apôtre, ce qu'il conclut avec évidence du sentiment des Maltois, qui, voyant saint Paul touché par une vipère, crurent que sa mort était infaillible. Il fallait donc, dit cet auteur, que le remède de la blessure ne fût pas commun, et que la terre n'eût point auparavant la force de faire mourir le venin, et de guérir semblables plaies.
Le deuxième miracle perpétuel, c'est la grotte de saint
* T. I, annal, sub ann. 58.
Paul toujours exactement remplie de cette terre blanche, grand antidote du venin qui ne diminue jamais , bien qu'on en prenne sans cesse. Le savant Quaresmius m'apprend , suivant le sentiment de quelques auteurs , que la terre du champ appelé de Damas , auprès d'Hébron .a semblables recrues. On en ôte beaucoup tous les ans pour en porter en Egypte, en Ethiopie et aux Indes, comme une chose précieuse ; et l'année étant achevée, les pertes sont toujours réparées par une secrète fécondité de cette terre rousse, qui a ses croissances. TertuUien assure le même prodige de la statue de la femme de Loth , qui ne perd aucun trait de la figure, de quelque manière qu'on la gâte.
Je compte pour le troisième prodige , cette émincnce de terre , appelée la chaire de saint Paul , d'où ce divin orateur se faisait ouïr, à ce qu'on dit, de toute l'île, qui a 64 milles de contour et portait même sa voix jusqu'aux Gozes et à l'île de Cumen, qui est entre Malte et les Gozes.
Le quatrième, c'est la cité notable, ou la ville de saint Paul , sans défense depuis un si long cours d'années , et toujours invincible aux barbares, qui veillent iqcessamment à Tentour de ses côtes. Il faut bien qu'il y ait un défenseur invisible et que l'apôtre emploie son épée pour la conservation de ceux qui le reçurent autrefois avec tant de respect et d'amour. Témoin la vision de l'an 1470, lorsque cet apôtre paraissant à la tête d'une légion foudroyan te , revêtu d'une robe brillante d'étoiles, et monté sur un beau cheval fit sentir la pesanteur de son bras à dixhuit mille Maures , qu'il chassa ou qu'il tailla en pièces.
Le cinquième illustre bienfait de Dieu et de saint Paul ,
protecteur de cette île, c'est la foi qu'il y apporta , toujours pure et vierge depuis tant de siècles; c'est l'avantage sans pareil de Rome capitale du monde et de la religion chrétienne. Cologne a part â cette grâce en considération des saints martyrs de la légion thébéenne et des onze mille vierges, dont les corps y reposent *.
C'est son éloge accompli, qu'on peut communiquer à quelques autres villes favorisées du ciel et toujours fidèles. Mais la ville de saint Paul a dû particulièrement avoir ce trait de ressemblance avec Rome qui est le trône de saint Pierre.
Je considère, pour une sixième merveille ^ le premier évêque de ces nobles insulaires , saint Publius , martyr et prince de l'île, ou le plus noble de tous ses habitants. Il semble que saint Paul en l'ordination de ce prélat blessa la loi que lui-même avait laissée à Timothée , de ne pas faire évêque un chrétien fraîchement converti à la foi parce qu'il manque de connaissance de la doctrine chrétienne qu'il ne peut avoir sitôt reçue , et de preuves de sa constance, qu'il ne peut avoir encore données, et par cela même de crédit auprès du peuple •.
Outre que ce nouveau prélat, se voyant élevé tout d'un coup à une si haute charge , peut aisément concevoir une trop bonne opinion de sa vertu et tomber nonseulement dans les pièges , mais ce qui est horrible , dans le malheur du diable et participer à la chute de
Ex quo fidem accepisti Récidiva nunquam fuisti CiTÎtas pernobilis.
• lTiinot.»m,6.
celui dont il imitera la superbe *. If faut donc, pour
justifier le choix du divin apôtre que la vertu de Pu-
blius soit consommée , qu'il ait commencé par où les
autres finissent, qu'on l'ait jugé un prodige de sainteté,
digne d'être aussitôt pasteur que brebis.
Cet admirable prélat fut depuis envoyé par le même
I ; saint Paul à Athènes, pour succéder à saint Denis Aréo-
i\ pagite *.
jj Enfin la dernière merveille de Malte est cette religion
•; toujours armée et pacifique, militante et victorieuse,
• : souffrante et triomphante. La fleur de la noblesse du
h monde chrétien, la réunion de tant de héros qui ser-
i5j vent dans les hôpitaux et commandent dans les armées ;
jjf une compagnie d'agneaux et de lions ' ; des soldats hor-
ribles aux barbares, aimables aux chrétiens, dont les ' ' armes sont les épées et les oraisons qu'ils doivent heu-
reusement alHer, afin que leur vaillance soit dévouée , 'M et qu'ils renferment dans leurs règlements ce que l'État
y. religieux et le séculier, l'ecclésiastique et le royal ont
l'. d'admirable. Et pourtant je prise infiniment le grand
'^[ hôpital de Malte et le préfère à tous les hôtels et à ces
^1 belles rues de la ville Valette, composée de palais. J'ad-
•*' mire cet arsenal qui fait une partie du palais du grand
maître, d'où l'on peut faire sortir une armée de vingtcinq mille hommes ; il n'y a rien de plus beau que ces ateliers d'armes , ni de mieux arrangé. On y voit les dépouilles des barbares qui sont les trophées des anciens
* Ne in superbiam elatus, incidat ia judicium diaboli. 2 Timot., m, 7.
* Ex martyrol. AdoD., 2t. Januar. et Beda, 18.
' Leones in bello, agni mansueti in domo.Vitriac.,65et66, deTemplar.
chevaliers. La nouille etTancienne milice y paraissent, le courage et la pitié s'y produisent , la guerre est logée dans le sein de la paix *.
Je ne m'étendrai pas sur les régulières fortifications de la ville Valette , ni sur les dehors imprenables de la Floriane. Toutes les lois de Tart y sont observées et s'il y a quelque défaut, c'est leur trop grande force. Je pourrais décrire la belle cérémonie qu'on fit durant mon séjour dans Malte , en donnant l'habit de la profession à un novice , à qui un grand-croix donna le mystérieux soufflet , affront apparent , qui apprend aux chevaliers qu'ils n'en doivent point souffrir de véritables lorsqu'il s'agira de ce grand intérêt de la foi , qui fait tout l'honneur de la religion , ou même qu'ils doivent estimer glorieuses les injures qu'on souffre pour la défense de Jésus-Christ.