‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 69 sur 159 · VI. — Conduite de la providence au voyage de malte · texte numérisé non relu

VI. — Conduite de la providence au voyage de malte

A SEYDE.

Remercions cette île si religieuse à observer le droit d'hospitalité depuis tant de siècles et nommément depuis l'accueil de trois mois qu'elle fit à saint Paul. Adorons le Sauveur qui règne sur le port, proférons avec un sentiment de dévotion ces paroles dorées et gravées sur le marbre au-dessous de sa grande statue : Salva nos. La dévotion de nos mariniers qui ont rendu leurs vœux à

* Non minorem oratiouibus quam armis navant operam. Roderic To- . let.

Dieu durant leur repos dans Malte ,*et par des confessions très-exactes ont fait de cette ville le lieu de leur conversion , m'inspire une douce pensée du bonheur de notre voyage; comme aussi les prières qu'ils continuent si régulièrement dans le vaisseau plusieurs fois chaque jour, les bons discours qu'on y tient, la parole divine qu'on y écoute si avidement , le changement des mœurs tout visible , la pratique de l'examen de conscience et l'usage fréquent de l'acte de contrition , me font concevoir de doux sentiments de la victoire que nous emportons sur ce qui reste de corsaires à la croisière de Tripoli , au passage des mers de Candie et de Chypre , où nous disputerons tous les pas de notre trajet. Il y avait, ce semblait, un soulèvement général de tous les pirates de ces mers ; nous comptâmes jusqu'à quinze ou seize grandes voiles qui s'opposèrent à notre passage en diverses attaques , et les plus vieux mariniers lassés de si longs travaux avouaient qu'ils n'avaient jamais rien vu de.pareil *. Pendant que tout paraissait assez paisible sur les côtes d'Afrique , la Méditerranée vers le Levant était tellement infestée des corsaires de Barbarie et de pluit sieurs autres endroits, que le commerce de cette année

S 1659 s'en trouva beaucoup interrompu. Outre qu'il y

avait pour nous un ordre secret de la Providence, qui se sert des pirates pour l'exécution de ses desseins, comme un capitaine général de ses soldats, pour le progrès de ses armes. En effet cette persécution universelle des éléments et des hommes, des Chrétiens et des Maures, nous tient étroitement unis à la Providence de laquelle

' Simul veneruot latrones ejus. Job, xix, 12.

nous dépendions ^ particulièrement dans toutes ces conjonctures.

J'adore mille fois le divin clou , arrosé du précieux sang de Jésus-Christ * , que cette judicieuse princesse , sainte Hélène , jeta dans la mer Adriatique , afin qu'il servît comme d'une ancre perpétuelle aux navires battus de la tourmente et des tempêtes dans ces mers autrefois plus orageuses *. Cette sage et pieuse impératrice arracha beaucoup plus de son cœur que de ses mains cet aimable clou, et s'en dessaisit pour assurer la navigation et nommément les voyages des hommes apostoliques , en tous ces endroits si dangereux , et entretenir le commerce des saints Pères de l'Orient avec ceux de l'Occident; de la Palestine , pour lors si chrétienne, avec l'Italie ; de Jérusalem avec Rome. Elle fit une heureuse perte qui fut un coup d'État pour la religion orthodoxe. Pour moi , j'attribue à cet adorable dépôt gardé et révéré au milieu des flots , le calme d'une grande tempête qui nous travailla fort le dernier vendredi de mars. Je salue en passant devant Candie celui que saint Paul appelle son fidèle compagnon et son coadjuteur en la direction des Corinthiens : Tite, parfait prélat, généreux martyr. A la première découverte de Chypre , j'implore le secours du glorieux apôtre saint Barnabe , qui eut encore l'honneur d'entrer en société de souffrances et de travaux avec saint Paul , et ensemble j'admire le soudain changement qu'opéra la grâce du christianisme naissant dans une ile qui était l'égoût de toutes les ordures du

* Gregor. TuroD., 1. de gloria martyr., c. 6.

* Miserorum calamiiatibus permota unum e Dominicis clavis , de Domini pietate coniisa in Adrialicum mare immisit. Gregor. Turon., Joe, cU.

monde , et qui rendait un culte divin- à la volupté la plus criminelle. Je me sens transporté de joie , quand je considère la vertu de ces deux cents illustres Croisés qui , après les- guerres saintes de la Palestine , passèrent le reste de leur vie dans des grottes, acquirent le titre d'une sainteté extraordinaire ; de soldats devenus ermites , protecteurs de la croix , disciples et imitateurs de Jésus crucifié ; de lions faits victimes , comme nous le lisons dans les mémoires de Chypre, laissés par un religieux et noble écrivain de la maison de Lusignan.

Je ne veux point passer sous silence le nom de ce grand Xavier, puissant sur toutes les mers et la terreur des barbares ennemis de la religion chrétienne. Il nous garantit de deux corsaires , qui en même temps, comme si de loin ils eussent conjuré contre nous , vinrent nous attaquer par les deux flancs vers cette extrémité de Candie qui regarde Chypre. Une grande troupe de dauphins se réjouit avec nous après la victoire, bondissant mille fois sur les eaux , et faisant à nos yeux durant longtemps comme un jeu de course , volant sur les ondes avec une vitesse incroyable , ce qui nous avertit de louer Dieu, Fauteur de notre salut, et de remercier sa Providence qui donne ces instincts.

Nous eûmes bien encore du plaisir à voir à Tentour de nos voiles un petit oiseau nommé le coutelier, presque semblable à l'oiseau mouche de Candie , qui essayait de se loger sur les antennes et de prendre quelque repos en ce grand trajet de la mer. Pour lors je dis , les plus petits oiseaux passent les mers , les mouches même dont on voit quelquefois des milliers à Tentour des vaisseaux, aidées de l'agitation de Tair, se jouent de

ce passage , et les hommes apostoliques en pâliront de crainte !

Enfin nous sommes à la veille du premier terme de nos travaux; le jour de saint François dePaule, l'un de nos protecteurs, finissant, environ à minuit, nous nous vîmes tout d'un coup à bord avec un corsaire que ni les sentinelles^ ni les officiers qui se promenaient sur le château de poupe n'avaient pu découvrir , les voiles de proue en ôtant la vue. Dans cette surprise , nous eussions eu de la peine à résister à une soudaine attaque ; mais cet homme de miracles, ce divin séraphique de qui j'attendais toujours quelque secours et que j'invoquai , ménagea avec les grâces du ciel les inclinations du pirate, qui dans le souvenir d'un bienfait qu'il avait reçu de notre capitaine , en ce même lieu , Tannée auparavant et en ce même temps , après un salut plein de courtoisie, nous passa de volée. Ainsi les bienfaits fléchissent même les lions et désarment les corsaires, et si les montagnes ne se rencontrent pas sur la terre , les vaisseaux qui sont comme des montagnes mobiles se rencontrent sur la mer.

Cependant nous découvrons la terre la plus haute du monde, non pour les montagnes de l'Antiliban qui se présentent à nos yeux , mais pour les traces des pas glorieux de Jésus-Christ qu'elle garde , et qui l'ont si glorieusement ennobli; nous voyons de loin Seyde, autrefois Sidon la grande. Ce fut le cinquième de mars, jour consacré à la mémoire de saint Vincent Ferrier , l'un des apôtres de l'Occident, que nous prîmes jour à cette contrée de l'Orient et de la Syrophénicie ; mais reconnaissons la main qui nous y a conduits. Providence di«

vine qui détruisez en apparence vos ouvriers pour relever en effet vos ouvrages; adorable perfection de mon Dieu qui nous conduisez si souvent par des voies détournées , au but que vos bontés nous proposent , je vous rends de trés-humbles actions de grâces pour tant de périls de mort que vous m'avez fait connaître , et en même temps éviter , me portant sur le bord du précipice pour m'en éloigner. S'il a fallu acheter à ce prix la vue d'une terre arrosée de votre sang, et la visite des lieux de notre rédemption , pour en tirer des aides nécessaires à la mission dont il vous a plu m'honorer ; les souffrances sont bien légères et la récompense est infiniment plus grande que les travaux.

VIL — Continuation du voyage de seyde a saint- JEAN d'acre.

Il me reste néanmoins de grands obstacles à surmonter , et la Providence , qui m'ouvre le chemin de Jérusalem, semble me le fermer. J'apprends que le Pacha de cette sainte ville fait le tyran et répand la terreur partout. Les passages sont pleins d'Arabes ; les mers de corsaires ; les pèlerins retournent du milieu du chemin pour n'avoir voulu exposer leur vie à des périls évidents de mort : tous les Français essayent de me détourner de ce dessein ; et , ce qui est encore plus pressant , il ne me reste que deux jours jusqu'au vendredi saint , pour un voyage auquel on emploie d'ordinaire deux ou trois semaines. Je m'étais pourtant

engagé de parole , en prenant congé de mes auditeurs de la ville d'Aix, je leur avais prorais, je ne sais comraent, que je me trouverais, à ce jour du grand vendredi, dans l'Église du Saint-Sépulcre, pour présenter leurs vœux, et porter leurs requêtes à Jésus-Christ crucifié. Sollicitant donc le Ciel de me faire naître quelque favorable occasion par terre ou par mer, j'apprends qu'une longue barque de Rhodiots passe sur les minuit , du mercredi saint , au port de Seyde ; j'y entre avec un seigneur Anglais , dont la compagnie me fut également honorable et heureuse ; et comme ce navire fut toujours poussé par vingt-quatre rameurs , ou par un bon vent qui s'éleva bientôt , j'arrivai en 24 heures au port de Jaffa. Que dirai-je de la ville de Tyr, à présent appelée Sour , qui surprit mon esprit en ce passage , et me jeta dans un profond étonnement ; lorsque je ne vis que de pitoyables ruines , où s'étaient élevés tant de superbes palais, et de si invincibles remparts? Quis cogû iavii hoc S disais-je, super Tyrum quondam coronatam? Je parlais de celte ville si célèbre dans l'Écriture sainte et dans les histoires profanes , en un autre endroit de cet ouvrage.

La désolation de l'ancienne Ptolémaïde n'est pas moins étrange, et ses ruines sont un objet d'horreur. Nous côtoyâmes cette terre de la seconde Jérusalem , qu'on nomme aujourd'hui Saint-Jean d'Acre , la retraite et le tombeau de tant de vaillants , qui ressuscitèrent les espérances de l'Église après la prise de la première Jérusalem par l'armée des Sarrazins. Cette

* Isa., xxiH, 8.

ville de Ptolémaïde, autrefois idolâtre d'une mouche, sa principale idole, fut la défense de la religion chrétienne sous le nouveau nom de Saint-Jean d'Acre ; mais sa vertu se ralentit, la paix et le repos perdirent celle que les guerres saintes avaient affermie ; et sa débauche la mit en cet état, qu'il fallait , disait-on, qu'elle pérît ou de la main du Sultan de Babylone, ou de la foudre du Ciel. Peut-être au temps de son idolâtrie fut-elle moins criminelle qu'aux derniers siècles de son christianisme. Les choses excellentes ne se gâtent pas médiocrement, le degré de leur corruption répond à celui de leur première bonté, et la chute à l'élévation. En regardant ces masures je me disais qu'elles étaient les restes de dix-neuf villes ensevelies dans un même tombeau. Car dix-neuf quartiers d'une même cité, commandés par presque autant de souverains de toutes les nations de l'Europe , ne valaient pas moins de dix-neuf villes. Il fallut que le Sarrazin abattît d'un même coup toutes ces têtes couronnées , et qu'il vainquît l'Europe en gagnant un point de terre. Il l'assiégea avec soixante mille chevaux, et cent soixante mille hommes de pied , auxquels le ciel se joignit pour avancer la ruine de ceux qui , sous le nom de chrétiens , nourrissaient les vices des barbares.

Les Lieux Saints de la Palestine m'attirent, et le vent nous a poussés vers Jaffa , où , voulant prendre port , j'engageai ma main entre les hauts bords de deux navires, dont l'un était emporté avec une extrême violence contre l'autre. Je faillis la perdre dans la rencontre de ces deux machines de bois; mais par une douce conduite de la Providence, qui tient compte de nos cheveux,

et tire des preuves de ses grandeurs du gouvernement même des plus petites créatures, il ne me resta de ce coup et d'une si violente compression qu'une légère flétrissure , avec une goutte de sang.

.C'est presque Tunique mal de toute ma navigation , traversée de tant de tempêtes et de corsaires. Dieu me fit voir des monstres pour me rassurer par les périls et me disposer par de légers essais à de véritables combats. Il m'est bien agréable de décrire avec la plume les endroits où raimable Providence a gouverné mes pas , qu'elle avait marqués dans son éternité : j'adore celle qui prépare nos voies dans les abîmes , et nous aplanit le chemin parmi les orages.

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