‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 70 sur 159 · VIII. — Le voyage de jaffa a Jérusalem · texte numérisé non relu

VIII. — Le voyage de jaffa a Jérusalem

Je ne puis exprimer avec quel transport de toutes les puissances de mon âme je touchai cette terre , où l'Homme-Dieu a laissé la marque de ses pas, pour redresser les nôtres. Je cherchai cet ancien port d'où les apôtres étaient partis pour la conquête du monde. J'admirai la confiance des saintes Marie-Madeleine et Marthe, nobles persécutées, qui firent d'une barque sans pilote, sans avirons, sans voile, mais non sans un vent favorable, le vaisseau de la victoire et le navire de l'église de France. Il me semblait que je voyais encore sur ce sable les traces qu'elles laissaient en sortant d'une terre •d'où la grâce sortait avec elles. Leur exil nous établit dans l'espérance de la patrie et d'une Jérusalem céleste.

n fit de la Provence une contrée toujours très-chrétienne, et de Marseille un lieu de salut. Sur ce même port tout ruiné , je considérai les restes des tours et des remparts qu'y fit bâtir saint Louis. Je ne vis que des objets de tristesse et des restes de fortifications que le temps démolissait.

De là, nous allons donc à Rama, avec beaucoup de crainte des Arabes errants; nous arrivons sur les neuf heures de nuit en celte ville, qui fut autrefois la patrie de Joseph d'Arimathie et de Nicodème. Ces deux incomparables sîiints m'obtinrent du ciel ce que la terre me refusait, et me firent espérer la vue du Saint Sépulcre, qui avait été le principe de leur bonheur. Nous partons un peu après la mi-nuit, conduits par un capitaine arabe, pour nous garantir des mains des autres de même nation qui, le jour auparavant, avaient blessé à mort des pèlerins. Après avoir passé le village du bon larron, nous entrons dans la vallée de saint Jérémie, et rencontrons d'abord trois voleurs arabes qui sortaient d'un vallon, et dont l'un , sans mentir , était le plus disgracié de la nature et le plus affreux que j'ai jamais vu.

Nous ne craignions pas le nombre de ces coureurs, mais les coups de sifQet. Néanmoins il arriva fort heureusement, que comme les larrons se connaissent , ils reconnurent nos guides, et les embrassèrent si longtemps qu'ils nous donnèrent loisir de respirer , et de revenir à nous, enfin ils se séparent, et nous laissent fort satisfaits de leurs compliments. Trois pas au-delà de ce vallon un jeune aventurier, le plus hardi de tous les hommes, sortit d'une grotte, et d'autant qu'il était soutenu de plu-w sieurs autres qui s'étaient saisis des postes les plus élevés

de la vallée , il fut assez fort pour arrêter nos guides durant un quart d'heure ; on porta la main au cimeterre et la contestation fut dangereuse , ce qui m'obligea d'implorer le secours de saint Ignace qu'on avait si maltraité dans la visite des Lieux Saints , et même de faire un vœu pour nous tirer de ce péril dont le seul souvenir m'est encore fâcheux. Au moment que j'eus achevé ma prière, tout le différend fut terminé, le jeune arabe, auparavant inexorable se retira, devenu muet; je n'entendis plus une parole de sa bouche , et ce soudain silence me parut un coup du ciel. Si dans ce démêlé il se fût répandu quelques gouttes de sang , nous eussions été percés de flèches par les autres coureurs qui regardaient des lieux plus éminents et attendaient l'occasion déjouer des mains.

Étant sortis de la vallée de Saint-Jérémie , qui est le plus mauvais pas de ce chemin, nous rencontrâmes plusieurs autres voleurs, couverts d'une chemise nouée sur une épaule et pendante sous l'autre , noire comme le teint de leur visage tout brûlé. Ils avaient leur arc arabe et le carquois rempli de flèches, et sans doute ils étaient beaucoup piqués du traitement qu'avaient reçu, quelques jours auparavant, leurs compagnons qu'on avait empalés, devant l'une des portes de Jérusalem, par l'ordre du pacha. Quelques-uns pourtant nous saluèrent, comme le matamore de la comédie, qui fait des compliments à ceux qu'il ne peut tuer.

Enfin nous approchons de Jérusalem , dont la première vue me blessa le cœur et tira des larmes de mes yeux. C'était environ l'heure à laquelle Jésus expira sur sa croix , le centre de toutes les années et le moment

de la rédemption du monde. Celte conjoncture du grand vendredi mit un beau désordre dans mon esprit. Je m'en vais avec un transport de joie et des mouvements de tristesse à l'église du Saint-Sépulcre, alors remplie de Grecs, d'Arméniens, d'Abyssiniens, de Syriens, de Maronites, de Francs et de toutes les nations du monde qui éclataient en gémissements. Je fus tellement touché de cette confusion de soupirs, que je confondis mes larmes avec les leurs et mouillai la pierre du saint Sépulcre où je ne pouvais demeurer, pressé d'une violente douleur qui me serrait le cœur , et d'où je ne pouvais sortir, attaché par une admirable douceur qui est au-dessus de toutes les expressions. J'enfermais dans ce divin Sépulcre sur lequel j'eus le bien de dire la messe, tous les cœurs de ces personnes que la charité et la reconnaissance représentèrent à mon souvenir.

La cérémonie que je vis le samedi saint, pour le nouveau feu , n'est qu'une momerie et une haute immodestie des peuples schismatiques , que le Turc punit bien souvent avec des bastonnades , comme il est .irrivé cette année, avec la honte publique de ces zélateurs de leur rit.

Ces peuples , séparés de l'Église romaine, ne devraientils pas ouvrir les yeux à cet ancien feu, qu'ils faisaient descendre du ciel lorsqu'ils étaient unis au chef de l'Église et qu'ils ont perdu depuis le moment de leur séparation? Ces flammes étaient des langues du Saint-Esprit , qui prêchaient la vérité de leurs maximes et la fête de Pàque était pour eux comme une Pentecôte. Ils sont à présent dans les ténèbres , et le nouveau feu qu'ils supposent ne peut tromper que le vulgaire.

Je ne dis rien ici des merveilles de Jérusalem, qui font une autre partie de la Syrie sainte , et que je ne veux point confondre avec les preuves visibles de la Providence sur les voyages des missionnaires qui vont prendre l'esprit de la mission apostolique, dans la source d'où les apôtres Font tiré. Je dirai seulement qu'avant que j'eusse vu Jérusalem , je soupirais après cette ville si religieuse et st auguste. L'idée de ce bien s'était formée si grande dans mon esprit, que j'en avais banni toute crainte et tout autre intérêt , pour me procurer un si divin avantage. Elle ne pouvait, ce semblait, recevoir aucun accroissement , mais la vue m'a fait connaître que mon idée était inférieure de beaucoup à la majesté sainte de Jérusalem et de son temple *.

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