‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 72 sur 159 · AU CARMEL · texte numérisé non relu

AU CARMEL

Allons de la patrie des Saints de la nouvelle loi à la solitude des Saints de l'ancienne et de la nouvelle. Allons de la ville des Césars au désert de ceux qui ont devancé les Césars. Laissons les palais de Césarée pour aller chercher les grottes de la sainte montagne du Carmel. J'y rencontrai , par un bonheur de la Providence , un missionnaire de notre Compagnie qui voulait satisfaire sa dévotion en la répandant partout. Il faut donc que nous rendions ensemble nos hommages à la reine de cette Sainte Montagne, appelée la Montagne de Dieu, et suivant la notion de ce mot, la vigne de Dieu.

Entrons dans ces trois grottes, dont l'une est au pied, l'autre est un peu plus haute que le milieu du Carmel, et la

troisième est à la cîme. Je ne veux pas décrire les mystères de ces trois anciennes demeures ni la dévotion des habitants d'une si divine solitude et la vie très-austère qu'on y mène. Ces vénérables Pères Carmes qui persécutent leurs corps, reçoivent très - charitablement les étrangers; ils leur départent toujours le double bienfait de leur exemple, et de l'accueil qu'ils leur font. Saint Élie, qui est le tutélaire de ce lieu, n'a rien de rigoureux pour les autres , et Sainte Thérèse , qui n'en est jamais éloignée, n'a que des douceurs de mère.

Je n'expliquerai pas les avantages de cette première forteresse de la religion des prophètes, opposée à l'impiété des païens du côté de la ville de Ptolémaïs , et à l'idolâtrie des Israélites vers Samarie. Je ne m'engage point dans ce séminaire d'une infinité d'hommes savants, qui ont vu les beautés de la Vierge , devant sa naissance même, et d'une vue prophétique ont éclairé ses grandeurs ; qui ont défendu la foi de ces mystères après leur l'accomplissement. Le R. P. Emmanuel de la Croix, dont le nom de Cellot nous est cher, vicaire de ce Saint Lieu, pour le Révérend Père Général de son ordre, nous accueillit comme un fils de Sainte Térèse, héritier de ses sentiments. Il eut la bonté d'agréer qu'on donnât dans ses augustes grottes et dans la chapelle de la Vierge, les secours spirituels de la confession aux Grecs du village de Caïpha, appelé anciennement Porphyria. Ce qui se fit en la présence de leur évêque.

En suite de tant de bonté qu'il me témoigna, il me fit voir les chroniques de son ordre fraîchement composées par le R. P. François de Sainte-Marie, et me montra un endroitqui me consola extrêmement. Il faut savoir que ces

Révérends Pères, dans quelques autres livres de leurs annales, avaient donné au public la révélation de Sainte Térèse touchant notre Compagnie en ces termes. Notre Seigneur commanda à cette Séraphique de dire au recteur de la Compagnie, le Père Salazar, qui était alors son confesseur, ces paroles : Quant à un certain ordre, j'ai vu des choses grandes de tout Tordre ensemble. Je

Tai vu dans le ciel avec des bannières blanches, et

Là-dessus chaque religion s'attribuait cet éloge qui est certainement l'un des plus grands qu'on puisse donner à un ordre, d'autant qu'il n'est pas limité à quelques particuliers^ et qu'il comprend les particuliers qui composent tout le corps , les honorant de la plus éclatante livrée qui soit dans le ciel même. Ainsi notre Compagnie était privée de ce qui lui était dû si légitimement, et qui la pouvait fortifier parmi les persécutions auxquelles la Providence l'a exposée. Mais ces Révérends Pères, ayant trouvé l'original qui marque expressément notre Religion, lui ont d'abord rendu ce que la révélation lui donnait, et avec des paroles d'excuses dignes de leur modestie el de leur éminente vertu, ils ont mis dans leurs chroniques en l'année de Noire-Seigneur 1482 , le vrai texte de Sainte Térèse en ces termes : Quant à Vordre de ce Père, qui est la Compagnie de Jésxis , j'ai vu des choses grandes de tout V ordre ensemble Je l'ai vu dans

le ciel avec des bannières blandies, et '.

Je ne puis pas oublier les bienfaits de la Vierge que j'ai reçus dans ce lieu de son domaine. Ce séjour de quel-

< Dell, ordine di questo, Padre, che c la Compagnia di Gcsu, di tulto Tordine iosieme ho veduto grandi cose li viddi nel Cielo, con bandiere bianche, etc... Chronic, I. v, c. 35, tom. i, fol. S21.

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ques semaines ne fut qu'une continuation de ses grâces, qui se répandent si abondamment sur une si sainte montagne. La protection de la reine du Carmel me fut visible sur le chemin de la fontaine d'Élie , où un Arabe voulut décharger son mousquet sur nous , mais je ne sais s'il fit faux feu , ou s'il y eut quelque autre secret de la conduite de Dieu , nous fûmes préservés pour ce moment, et la prière qu'on fit à la sainte Vierge adoucit même l'esprit du barbare.

Cette faveur d'une divine protection dura particulièrement dix ou douze jours , ayant été visités très-souvent par des voleurs arabes , et une fois nommément en plein jour, par trois, qui, après les menaces, employèrent le fer et essayèrent d'ouvrir les portes de nos grottes. La Vierge divisa leurs esprits et le chef de cette bande se rangea de notre côté , nous avertissant secrètement des mauvais desseins des autres. Davantage durant plusieurs jours , un capitaine de ces voleurs , homme de sang et de meurtres, eônemi des Français dont il avait été esclave, tourna dès le grand matin autour du Carmel pour découvrir les entrées des grottes les plus favorables et faire irruption la nuit, avec trente ou quarante de ses gens; mais avant d'exécuter son dessein il voulut s'en expliquer à un ermite indien et mahométan, qui demeure dans la plus basse grotte du Carmel ; celui-ci touché de compassion et appréhendant le malheur dans lequel nous étions engagés, dit à l'Arabe que nous étions fournis de bonnes armes et prêts à soutenir une attaque, et ajouta qu'on ne trouverait ni meubles ni argent dans les grottes. Ce discours arrêta l'exécution du dessein , pour quelques jours , jusqu'à notre

sortie , après laquelle les voleurs apprenant que les religieux n'étaient plus dans le Carmel , en rompirent les portes , et comme le dervis indien y accourut pour empêcher cette volerîe, on lui fendit le bras d'un grand coup de gangearre , ce que nous avons appris avec un extrême déplaisir , compatissant à celui qui s'était fiiit victime pour nous , à qui nous ne pouvons pas rendre la pareille , en lui procurant un heureux changement à la religion chrétienne. Cependant nous admirons la douceur de la Providence, qui a fait d'un dervis, qui est un double mahométan , l'instrument de notre salut.

Pendant le même temps , toutes les puissances de l'enfer travaillèrent pour avancer notre ruine ; les corsaires d'un côté , croisaient sans cesse auprès du cap Carmel et nulle voile ne pouvait passer ; d'autre part , le chemin de terre qui mène du Carmel à saint Jeand'Acre était extraordinairement rempli de voleurs et des plus habiles du monde , qui sont les sujets de l'émir Tarabel; en outre, vers la Samarie , il n'y avait que brigands et coureurs, ainsi le siège étant formé sans aucune espérance de secours humain , et pour comble de malheur, les deux plus puissants Arabes du pays, qui sont le fils de l'émir Solyman et celui du Quaquiia, ou du lieutenant de l'émir Tarabel , avaient juré notre perte. Celui-ci se figurant qu'il y avait des trésors dans l'ermitage du Carmel , fit descendre jusqu'au village de Caïpha, le Révérend Père vicaire et n'en pouvant tirer l'argent qu'il se promettait après l'avoir menacé de le jeter dans la mer, lui envoya un de ses soldats pour le rouer de coups de bâtons , mais sa vertu et la protec-

tion de la Vierge le garantirent. L'autre chef lui en envoya plusieurs pour le forcer à donner ce qu'il n'avait pas , ce qui l'obligea de partir après minuit , de traverser les montagnes et d'aller jusqu'au prince Tarabel , qu'il trouva à dix lieues du Garmel , sous ses tentes , au milieu d'une petite armée. Il lui promit la protection qu'il ne lui donna point, et cependant je demeurai dans le Carmel avec un seul frère , Jean-Charles de Sainte-Marie, Vénitien , d'une illustre naissance , d'une rare vertu et en réputation de sainteté, même parmi les Arabes. Nous attendions tous deux , dans une grotte un peu éloignée de la demeure des Pères, la venue de ce redoutable Arabe, le fils de l'émir Solyman, qui vint enfin à nous sur les neuf heures , à la tête de dix cavaliers. L'exemple de saint Élie, sommé sur le même endroit du Carmel par cinquante cavaliers du roi Ochosias, pouvait fortifier et animer nos espérances, mais nous n'avions point de foudre à lancer comme Élie. Ce dévot religieux néanmoins fit sa prière avec tant de feu d'amour divin , que les Arabes étant arrivés au pied de la montagne où ils se consultèrent quelque temps , changèrent de dessein et prirent une autre route. On nous assura même que le chef de ces Arabes nous envoya un soldat pour nous ôter toute sprte d'appréhension; les Pères pourtant ne se fiant pas à cette parole , quittèrent prudemment le Carmel , se retirant ailleurs pour mieux établir leur retour; ce qu'ils ont obtenu du prince Tarabel , qui les a recherchés et sollicités par lettres , a payé la dépense de leur sortie et a restitué le tribut d'arrivée au R. P. vicaire. Ainsi , la vertu est en vénération aux barbares, et ces habitants de la sainte montagne

du Carmel reçoivent une protection toute visible de la sainte Vierge.

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