XII. — Le retour du mont carmel a seyde
Je ne dis rien de l'honneur que les Révérends Pères de la Terre Sainte me firent à Saint-Jean-d'Acre, où ils me prièrent plusieurs fois de prêcher aux marchands français, qui donnèrent de grandes preuves de leur inclination à la parole de Dieu.
Je suis trop proche du divin et admirable sanctuaire de Nazareth pour terminer ici mon voyage que je veux étendre jusqu'à la visite de ce Saint Lieu , sans le décrire ici néanmoins , d'autant que j'en ferai la peinture ailleurs; mais il me suffira de marquer la double gi-âce que le ciel me départit de pouvoir découvrir deux trésors, si j'ose le dire, inconnus aux siècles passés. Le premier regarde le visage adorable -de Jésus-Christ , le second la trace divine de son pied imprimé sur le rocher.
Du côté du Midi en tournant un peu vers l'Occident , au-dessus de l'Église de l'Annonciation de la Vierge , et plus haut que le village de Nazareth, auprès de la fontaine des apôtres , on voit un rocher qui a la forme d'une table ronde; il a quarante-sept palmes de tour, et les habitants du pays l'appellent la table de Jésus^hrist , d'autant que c'est là suivant l'ancienne tradition où ce divin Maître traita ses apôtres. En effet, on y montre l'endroit où se mit Jésus , et près de cette place celle
de saint Pierre , qui fait comme un petit trône et marque le rang qu'il tenait au-dessus des autres. Ensuite Ton distingue les places de tous les apôtres. Au reste, si je n'avais plusieurs personnes de savoir qui garantiront ma parole , je ne donnerais pas au public la découverte de ce secret.
Comme je considérais, à la faveur du soleil levant, Ten- * droit sur lequel Jésus appuya sa tête et regardant avec plaisir le tour de la lumière que le rayon du soleil y faisait , j'aperçus l'image du visage de Jésus-Christ , imprimée sur ce rocher , et les traits me parurent si beaux que j'en demeurai tout surpris et transporté par un excès de joie qui me venait de cette vue ; d'abord on me demanda si je voyais quelque chose que les autres n'aperçussent point, et je répondis à quinze personnes de marque qui composaient cette compagnie de pèlerins, que je découvrais je ne sais quoi d'admirable; ce qui les obligea de porter leurs yeux sur ce même objet avec plus d'attention. Deux religieux supérieurs de divers ordres , le R. P. Emmanuel de la Croix , vicaire du Mont Carmel , et le R. P. Placide, gardien de Nazareth, personnages très-considérables et ensemble un gentilhomme anglais beaucoup estimé de ceux de sa nation, virent avec moi l'image miraculeuse, les autres entrevoyaient divers traits; mais ce ne fut pas avec tant de perfection et de distinction de l'objet : pour moi, j'avoue que je n'ai jamais rien vu de si charmant et de si majestueux. Je trouvais enfin ce que je cherchais depuis plusieurs années : une excellente représentation de l'Homme-Dieu ; ce ne fut pas une imposture des sens puisque nous fûmes tous d'accord qu'il y avait un véritable relief, et
que ce visage se produisait sur le rocher. Les deux il-' lustres religieux que j'ai nommés l'ont aussi assuré et en ont rendu un fidèle témoignage.
Certes, le doigt de Dieu qui a formé l'homme a fait plusieurs semblables peintures de l'IIomme-Dieu *. Tout le bonheur du chrétien consistant dans un religieux souvenir de Jésus-Christ , la Providence a fourni plusieurs objets qui le renouvellent et le conservent. Témoins les trois images de la Véronique , ou ce beau voile à trois plis qu'elle appliqua sur le visage de Jésus ; l'une dé ces images se garde à Rome , dans l'Église de saint Pierre , comme l'assure Adrichomius ; l'autre à Gien en Espagne, et la troisième en Jérusalem comme l'a remarqué le P. Alphonse Salmeron •. Je pourrais ajouter : les saints suaires qui enveloppèrent le corps et la face de Notre-Seigneur, et les copies du voile de la sainte Véronique , que l'on garde en France , l'une à Montreuil , dans un monastère de religieuses de Citeaux , l'autre à Cahors. Les plus anciens auteurs ont parlé de semblables chefs-d'œuvre de la main de Dieu.
J'oserai néanmoins dire que cette image, de la table de Nazareth , a je ne sais quoi de plus miraculeux que les autres formées par l'application du visage de Jésus, d'autant que le Sauveur a marqué tous les traits de son visage sur le rocher, en y appuyant sa tête, sans y appliquer son visage même ; la bienséance qu'il gardait à table parmi ses disciples l'obligeant à ne pas détourner sa face vers la pierre.
' Utper eas manuduceremur in memoriam su» in carne conversa tionis, passionis, salutiferse mortis et praeterea mundo factae redemptionis. Goncil. Consl. — • T. X, Iracl., 35.
Après cette découverte, mon esprit étant tout rempli do cette grande idée du visage majestueux de Jésus-^ Christ, je descendis vers le Saint Précipice, qui est éloigné de deux milles de Nazareth, et se trouve entre l'orient et le midi. Personne ne peut ignorer l'histoire écrite par Saint Luc, touchant la fureur des habitants de Nazareth, qui poussèrent Jésus hors de leur ville et le menèrent sur Tune de leurs montagnes voisines , jusqu'à la cîme , où il se tira de leurs mains par un effet de sa toute-puissance, et se mit comme à couvert, dans un endroit plus bas de cette même montagne, où le rocher se retira, et se fondant comme de la cire, fit une niche pour recevoir le corps de Jésus, ce qui se voit encore aujourd'hui avec plusieurs restes d'anciens bâtiments et deux citernes. Lyran ajoute ce qu'il a appris du vénérable Beda, que ce rocher avait autrefois les traces des pieds de Jésus-^ Christ et les plis même de sa robe, ce qui n'avait point été retrouvé en ces derniers temps. Néanmoins, comme j'allais toujours regardante chaque pas, si je rencontrerais un semblable trésor, désirant voir la trace des pieds sacrés du Sauveur, après avoir vu celle de son visage , je trouvai au fond du précipice, par où ceux de Nazareth le menèrent, l'auguste trace de son pied, imprimée sur le rocher, que je montrai au Révérend Père gardien de Nazareth. Il fut d'accord avec moi que Jésus-Christ l'avait imprimée, et que la Providence l'avait conservée miraculeusement depuis dix-sept siècles ; ce qui me confirma dans ce sentiment fut la lecture de Lyran et de Beda à la suite de cette constatation ^
* Lyran. ex Beda in cap. 4. Lncm comestor in historia Evag., cap. 71.
Au reste, je ne saurais exprimer la joie que reçurentles Grecs des villages voisins au passage d'un autre missionnaire de notre Compagnie , qui les avait instruits et confessés quelques jours auparavant , pendant la mission, faite à la campagne, dont nous avons parlé. Semblables missions de dévotion donnent de l'emploi aux missionnaires qui le cherchent et le trouvant particulièrement aux lieux où Jésus-Christ a opéré notre salut. Dieu m'a fait la grâce d'y rencontrer des personnes engagées bien avant dans les enfers , l'une par des obsessions diaboliques , l'autre par la fréquentation des hérétiques. Le premier fut soulagé par le conseil que je lui donnai , bien, que l'esprit de mensonge , qui lui apparaissait souvent , l'eût assuré qu'il ne recevrait aucun secours de moi , l'autre fut extrêmement fortifié en la foi par les instructions qu'il reçut.
Après tous ces voyages , je me rends à Seyde , et considérant l'importance de cette mission dont les fruits s'étendent d'un côté, jusqu'à Rama, par les marchands de la congrégation qui y vont; et de l'autre jusqu'à Tripoli , pour la même raison de commerce ; j'oserai dire qu'elle est l'une des plus utiles que la Compagnie ait dans le Levant , et la mieux secourue par les marchands; comme elle a toujours été fortement protégée par MM. les consuls Viguier , de CandoUe , de Bricard , et aujourd'hui -par M. le consul Bettendier, qui soutient la réputation de cette Échelle, tant par ses conseils que par sa piété.
Rendu au terme de mon voyage , je vous remercie , divine Providence , des bienfaits qu'il vous a plu de me départir et de ceux que j'espère de votre bonté.
TRAITÉ DEUXIÈME