VÉRITÉ DES LIEUX DE NOTRE RÉDEMPTION
La première est tirée de la nature des lieux et de la Providence divine qui a voulu fonder Jérusalem sur des montagnes, afin que les mystères de la vie et de la mort de Jésus-Christ fussent des monuments immortels, et que la fureur des conquérants n'en pût jamais effacer le souvenir. C'est par ce moyen que nous avons le Saint-Sépulcre, qui est le lit et le trône du Sauveur mort. Par ce même moyen , nous avons encore aujourd'hui les Saintes Grottes de Bethléem et de Gethsémani ; la première consacrée par les gémissements d'un Dieu naissant, la seconde remplie des soupirs d'un Dieu agonisant. Ainsi la Terre - Sainte ne cesse de s'élever contre les hommes sans foi , et les rochers qui se sont ramollis comme la cire pour recevoir les traces du corps de Jésus, condamnent, d'une éloquence muette mais forte, la du-
reté du cœur des hommes , à donner leur croyance à ces monuments de notre religion.
La seconde se tire de l'Écriture sainte, qui étant portée sur les lieux pour en justifier les rapports, se trouve comme copiée en caractères tout visibles. Elle nous devient sensible , et par cette admirable confrontation rhistoire sainte se revêt, ce semble, d'un corps. Si je comprends ce que je crois , et s'il est vrai que si je ne le croyais , je ne l'entendrais point ; je comprends encore mieux ce que je crois, quand je viens à le toucher, et la lumière de ma foi est en quelque façon plus étendue et plus divine , quand mes sens sont déifiés par ces adorables objets*.
La troisième preuve consiste en ces augustes églises qu'a fait bâtir sainte Hélène en tant d'endroits de la Terre-Sainte , pour marquer à jamais les grandes et mémorables actions du Fils de Dieu , heureuse princesse qui, en l'année quatre-vingt de sa vie , vint en Jérusalem à la tête d'une armée avec les revenus d'un empire, pour démolir ce que l'impiété y avait érigé, et pour chercher la croix de Jésus. Généreuse et illustre femme, qui a su si bien rompre les pièges et abattre les scandales éclatants, que l'impiété païenne avait élevés en tous les Saints Lieux. Cette ingénieuse impératrice trouva le secret pour rendre sa gloire inséparable de Jésus-Christ. Eiles'ensevelit non sous les pyramides, qui se terminent et se perdent en un point, mais dans le sépulcre du Créateur qui est le sein de la vie , et d'une vie immor-
* Multo enim plus intelligilur quod oculis videtur , quam quod aure percipilur. Hier, ad Fabiolam.
telle. Voyez Nicéphore dans son Ville livre, chapitre xxx, où il fait une longue liste des églises que fit bâtir sainte Hélène.
La quatrième preuve est prise des Épîtres de saint Jérôme , et nommément de Tépitaphe de sainte Paule , où nous lisons, de la Terre-Sainte, tout ce qui se voit aujourd'hui. Son témoignage est soutenu par celui de Beda , de Sanutus , de saint Arculphe , de quelques endroits de saint Augustin , du cardinal deVitry, d'Adrichoraius et d'un grand nombre d'auteurs des derniers siècles, qui nous ont laissé de très-fidèles mémoires touchant les Heux de notre rédemption.
La cinquième preuve c'est la tradition de Jérusalem , composée du témoignage de tous les siècles et de la plus religieuse partie du monde chrétien et même du schismatique, du mahométan et du païen qui nous doit être avantageux en ce sujet. La tradition porte sa preuve avec elle , dit saint Jean Chrysostôme, de la tradition de l'Église universelle *. Après laquelle, les traditions des églises particulières sont d'un plus grand poids, comme l'assure saint Thomas *, que le témoignage des plus illustres particuliers. Or , l'Église de Jérusalem , composée de toutes les nations du monde : grecque , abyssine , arabe , arménienne et de tant d'autres peuples , m'assure de cette vérité ; et les indulgences des papes , attachées comme de pas en pas , aux Lieux Saints peuvent m'ôter tout doute. Pourquoi refuserai-je cette créance et faisant l'esprit fort , raisonnerai-je contre
' Traditio est, nihil queras amplius. Chrys. Hoiuil., i. In epist.,2, ad Thessal.
* S. Thom., 0, 2, q. ex, art. 1. Et in qaod, I. il, art. 3.
la piété ? Ce que j*ai reçu de l'Église , je le tiens pour certain et le transmets aux autres , dit saint Bernard *.
La sixième de nos preuves est prise des mosquées mêmes, que les Turcs ont mises en plusieurs sanctuaires, soit par un mouvement d'aversion pour en chasser les chrétiens, ou par une raison de piété turque et arabe, pour y avoir part à leur mode. Quelque intention qu'ils aient eue, ils en ont appuyé la vérité, et par leurs cérémonies contraires, l'ont fortifiée. Ils sont devenus les témoins de nos mystères, comme les soldats mis à la garde du Saint-Sépulcre furent les témoins et les héros de la résurrection de Jésus, dit saint Athanase faisant parler le Sauveur *. Ajoutez à cela le respect que la majesté des Saints Lieux imprime aux nations infidèles et barbares.
La septième se tire des miracles continuels, des guérisons et des bienfaits que reçoivent les Turcs, les Arabes, Iqs Maures, les Indiens, les hérétiques, les schismatiques, et nommément les catholiques romains. Sur ce point, il faut remarquer que les traces des pieds de Jésus-Christ, les traits de son visage et les marques de son corps imprimées en tant de lieux sur les rochers, paraissent toujours les mêmes, bien que la dévotion imprudente des peuples en ôte toujours quelque chose. Et pourtant elles font sans contredit des miracles perpétuels. Ce serait ignorer l'état du pays, de vouloir dire que les chré-
• Ego que accepi ab ecclesia securus teneo et trado. S. Bern. ep. 174. ■ Specta tores ac testes resurreclionis, meorumque miraculonim preconet. Sermone in sancta parasceven.
tiens les entretiennent, que c'est l'ouvrage du ciseau ou une superstition mercenaire et étudiée. Les Turcs elles Arabes sont trop envieux de notre gloire, et d'ailleurs ils éclairent de trop près les actions des chrétiens pour en taire les fourberies^ s'il y en avait. Partant semblables témoignages rendus pour les Saints Lieux, et tant d'augustes sceaux que les siècles n'ont pu ôter, doivent fermer la bouche à ces esprits qui veulent pointiller sur tout, et qui affaiblissent la réputation de nos mystères par leurs subtilités. Quelle honte ! l'étranger révère ce que le chrétien méprise, et le mahométan vient chercher de loin ce que nous estimons si peu, lors même que nous le possédons? Cette confession de l'ennemi nous doit faire rougir , et la dévotion des impies doit confondre ceux qui établissent la leur sur des recherches trop curieuses. Saint Augustin et saint Jérôme avaient compris cette grande raison tirée des marques visibles de Jésus- Christ, et de ces miracles perpétuels *. On ne put jamais achever la voûte, dit ce docteur, cité communément, qui répond au passage de Jésus-Christ montant au Ciel. Il fallait que le corps du Sauveur en fût la clef, et que l'Ascension fût le comble de l'édifice de la foi , qui est composé des mystères de notre religion. Il était juste que
* Mons Oliveli ad Orientem Jerosolymae , torrente Cedron interfluente, ubi ultima Testigia Domini humo impressa bodieque monstrantur, cumque terra eadem quotidie a credentibus hauriatur ; nibilominus tamen eadem sancta vestigia pristinum statum continuo rccipiunt. Denique cum ecclesia cujus medio sunt, rotundo scbematc et pulcherrimo opère conderetur ; summum tamen cacumen (ut perhibent) propter Dominici corporis meatum nuUo modo contegi et concamerari potuit. S. Hieronim. de locis Hebr. in Act. Ap.
Jésus-Christ lui-même fût le couronnement du monde, et qu'il n'eût rien de supérieur en cet endroit, où il paraissait comme souverain. Et pour le dire, en un mot, il ne fallait point fermer la porte du triomphe de Jésus, comme parle saint Cyrille *. Je ne dis rien des sentiments de piété que les plus impies reçoivent en la visite des Saints Lieux, ni des conversions merveilleuses que cette vue de tant de prodiges opère. Je conclus seulement que la convenance et l'union de ces importantes preuves sont une merveilleuse conviction ,* et produisent une certaine évidence morale. Tellement que , supposé ce grand mystère de notre foi, la rédemption du genre humain opérée en la Terre Sainte, on ne doutera point raisonnablement , que Jésus ne soit né dans cette grotte de Bethléem ; qu'il ne se soit répandu en une pluie de sang, dans celle qu'on montre à Gethsémani; et qu'il n'ait changé de forme, se revêtant d'un corps glorieux , sur la montagne de Thabor. Si quelques-unes de ces importantes preuves concourent et s'unissent ensemble pour nous persuader ces vérités , qui regardent les Saints Lieux, on aura peine d'être rebelle à tant de lumières de l'autorité des anciens écrivains; de ces glorieux monuments de Sainte-Hélène , qui durent encore aujourd'hui ; de l'accord de l'Écriture sainte avec le lieu qu'elle décrit ; de la tradition d,es peuples ; du sentiment même et du respect que les nations les plus barbares ont pour nos sanctuaires , des miracles qui s'y. font incessamment , et nommément du changement des esprits à l'entrée de ces saintes chapelles. Nous réduisons donc
' Gatech., 1i.
comme en un corps de science la connaissance des lieux de la Terre-Sainte , dont on ne fait d'ordinaire qu'une simple narration : j'avoue que cette science se soutient sur la foi , et qu'elle suppose un esprit déjà soumis i la créance de nos mystères ; mais ce grand principe de religion étant établi , elle avance des propositions , et tire des conclusions qui sont une espèce de certitude morale.