VI. — Jérusalem criminelle et sainte
Il est bien malaisé d'allier la sainteté avec le sacrilège , et montrer que Jérusalem est criminelle et sainte. Pour le premier néanmoins, j'avoue que les habitants de cette ville, s'étant noircis du crime épouvantable de déicide, furent les plus impies du monde; mais le lieu en est pur, et même il est devenu plus auguste, en suite de ' cet attentat, sur lequel Dieu établit un si grand mystère. Je ne veux pas alléguer les prophètes et saints personnages natifs de cette ville, je dis seulement avec saint Jérôme que tous les mystères de notre religion sont dérivés de cette source, et peuvent être considérés comme venant de ce lieu. Je dis que la Judée étant la gloire du monde, la gloire delà Judée c'est Jérusalem, et que de cette capitale, toute la grandeur des états et des empires chrétiens est découlée. Si Jésus-Christ n'eut pas aimé Jéru-
salem, il n'en eût pas déploré la perte; comme s'il n'eut aimé Lazare, il n'eût pas versé des larmes sur so» tombeau pour animer son corps, et donner à son ami une seconde vie. Enfin Jérusalem est canonisée dans l'Écriture après son crime même , et nommée sainte d'une sainteté qui est l'effet de ce sang qui n'a pu être répandu que par un détestable crime. Et si elle est sainte, dit le même docteur, pourquoi la nomme-t-on Sodome? Si c'est la ville du grand roi, ne l'appelez point une Egypte? Est-elle maudite celte terre pour avoir bu le sang du Soigneur, cl avoir été divinement arrosée. Nous avons en vénération les sépulcres des martyrs ; nous mettons leurs cendres dans For et dans les pierreries ; et le sépulcre d'un Homme-Dieu ne sera pas honoré par ceux qui y ont tant d'intérêts? Si vous ne croyez pas à notre parole, au moins croyez aux rugissements du diable et de ses apostats qui, se trouvant dans les corps qu'ils possèdent, jettent des cris effroyables quand ils se voyent proches du Saint-Sépulcre , le trône d'une justice souveraine qui les force de quitter la place. Tout ce raisonnement de saint Jérôme est une preuve convainquante de la sainteté de Jérusalem , purifiée par ce même sang avec lequel les mains déicides furent souillées. J'oserai même ajouter que les chrétiens qui gémissent aujourd'hui sous la puissance de Mahomet, sont beaucoup meilleurs que ces chrétiens infidèles qui profanèrent autrefois la Terre-Sainte sous les rois Guido de Lusignan , Jean de Brienne et le patriarche Héraclius, duquel on dit, au moment de son élection, qu'un Héraclius avait recouvré la Sainte-Croix , et qu'un autre la perdrait, et que par le débordement de ses mœurs, et
le grand scandale qu'il causerait, il avancerait la ruine de Jérusalem. Je n'oserais décrire l'état de cette ville débauchée, véritable Sodome sous ses derniers rois. Les sultans et les califes ont été nécessaires à ce siècle, comme les Salmanasar et les Nabuchodonosor , à des siècles plus éloignés de notre âge. II fallait chasser de la Terre- Sainte ceux que les délices de la terre corrompaient, qui devenaient mauvais des biens de Dieu et de la vue de nos plus adorables mystères. Certes on a remarqué en cette dernière Pâque de Tan 1659, que depuis longtemps Jérusalem n'avait pas été plus religieuse, parce qu'elle n'avait presque jamais été plus oppressée. Demandons néanmoins à Dieu le rétablissement de cette sainte ville et l'accomplissement de ses promesses, la fin de sa colère et le commencement des effets de sa miséricorde.
VIL —Jérusalem esclave et libre.
Il est plus aisé de montrer ses chaînes et prouver sa servitude, que d'établir sa liberté. Elle est néanmoins libre à l'égard des fonctions de la religion , et même elle les exerce avec éclat ; le grand seigneur faisant du patriarche et répondant lui-même de la conservation des lieux saints. En effet il s'appelle clerc de Mahomet et gardien du saint Sépulcre ; comme clerc de Mahomet il exerce les chrétiens , comme gardien du saint Sépulcre il garantit leur religion. Autrefois une sultane venant de la Mecque et passant par Jérusalem , voulut avoir une lampe d'argent d'une grosseur extraordinaire
et d'un rare ouvrage, qui brûlait devant le saint Sépulcre ; mais les Turcs lui dirent que tout ce bâtiment était la première mosquée du grand seigneur, qu'on y gardait son trésor , et partant qu'il n'y fallait pas tou- , cher. Certes, les mahométans sont tellement surpris de la majesté des saints lieux, qu'ils disent que nous ne sommes pas dignes de les garder , et que ce dépôt du ciel doit être entre les mains de leur nation , comme la plus religieuse du monde. Les mêmes , durant les grandes solennités de l'année gardent les portes du saint sépulcre et comme s'ils présidaient aux fonctions les plus saintes s'y rendent présents, font les huissiers, repoussent la foule du peuple qui assiège le saint sépulcre, punissent sévèrement l'immodestie des Grecs et des Arméniens en la cérémonie du nouveau feu, font faire place aux religieux pour le bel ordre de leur procession, les accompagnent au Jourdain avec grand nombre de soldats, conduits même par un pacha et les défendent contre les courses des arabes.
Je dois ici , par un témoignage rendu à la vérité et par une gratitude des bienfaits reçus en la personne de chaque particulier de notre Compagnie , qui a visité les Saints-Lieux de Jérusalem et en la miene propre, publier les grands soins qu'ont les Révérends Pères de la Terre- Sainte, pour que le service divin se fasse avec autant de magnificence que de modestie; non-seulement dans l'église du Saint-Sépulcre qui leur est commune avec les Orientaux , mais encore en celle qui leur est propre , dite de Saint-Sauveur, près du lieu de leur demeure, où l'union entre les religieux de toutes les nations de l'Europe n'est pas moins admirable ; ni la charité en-
vers les chrétiens du pays et les pèlerins de tous les quartiers du monde ne peut être assez louée. Mais la couronne de ces belles vertus est leur constance depuis tant de siècles, au milieu de tant de persécutions qu'il leur faut souffrir sans plainte , quoique non pas sans mériter beaucoup aux yeux des anges et des hommes. Je ne dis rien de Tintérét que prennent tous les princes catholiques , et nommément nos rois , à la protection de tous les Francs en ces contrées d'infidèles. Nous voulons et commandons, disait le grand seigneur Achmet en considération de Henri le Grand , que tous les sujets et amis du roi de France , puissent, sous sa protection et sous sa bannière , aller aux Saints Lieux de Jérusalem , et les visiter avec toute sorte de liberté , et qu'on ne leur fasse aucun mal , etc. Ainsi la France est semblable à la reine Esther, qui adoucit l'humeur du roi Assuérus , et procure hautement la liberté de sa nation. Le roi très-chrétien est le libérateur des peuples et le Joseph tout-puissant en Egypte pour le salut de ses frères*.
VIIL — Jérusalem grande et petite.
Elle était autrefois extrêmement peuplée, comme la ville maîtresse de l'Orient, la source de la religion et le rendez-vous de tous les fidèles. On dit que sous le règne de Néron , deux millions sept cent mille âmes purifiées se trouvèrent à la solennité de Pâques , et un grand
* Pro salute enim vestra misit me Deus ante Tosin ^Egyptum. Gen., XLV, 5.
nombre d'étrangers. D'ailleurs Josèphe nous assore, que pendant le siège de Titus , la peste , le fer et la famine en firent mourir onze cent mille , et neuf cent mille furent faits esclaves. Il faut néanmoins savoir que Jérusalem n'est pas beaucoup étendue en son sol , qu'elle a ses bornes natureUes, et que sa situation la limite et la renferme dans des montagnes : ces bornes sont le mont Sion du côté du midi , la montagne des Olives vers l'orient, au septentrion la grotte de Jérémie et le sépulcre des rois , au couchant le mont Gihon et la tour de David appelée la forteresse Pisane, d'où j'infère que Fancienne Jérusalem ne fut pas extraordinairement plus grande que celle d'aujourd'hui , de sorte qu'il faille porter les limites de sa longueur guère au delà d'un mille et demi, pris du midi au septentrion ; et celles de sa plus grande largeur guère au delà d'un mille, pris de l'orient à l'oo cident. J'ai dit sa plus grande largeur , pour n'avoir pas été égale , à cause de la figure de la ville , dont nous parlerons à la fin de ce second traitée
De ces deux considérations , je conclus que Jérusalem est grande et petite , d'autant qu'après tant de ruines elle n'a pas perdu toute son étendue , et qu'aujourd'hui même elle égale en grandeur la ville d'Avignon ; étant néanmoins dépouillée de ce prodigieux nombre d'habitants que Josèphe y compte, et réduite à quatorze ou quinze raille personnes. Il est donc vrai que Jérusalem est petite en sa grandeur ou plutôt qu'elle n'est ni petite ni grande * , dit le cardinal de Vitry , qui lui
* Nec nimia parvitate angusta nec magnitudine cuiquam fastidiosa, a mtiro usque ad munim habens distantiam quantum arcus quater projicit sagittam. la hUt. Jerosolymitaaa, c. 60,1. i.
donne retendue d'une muraille à Tautre , quatre traits d'arbalétrier.