‹ La SyrieChapitre 16 sur 49 · I. Gouvernement de Bachih IL · texte numérisé non relu

I. Gouvernement de Bachih IL

La vengeance de Bjazzâr. Le bénéficiaire princi[)al de l'échec des Français fut le terrible Djazzàr. Si l'on doit en rapporter la gloire militaire à ses auxiliaires européens, il n'en est pas moins vrai que son indomptable énergie les avait remarquablement secondés. Délivré du plus grave danger c|u"il eût jamais couru, il tourna sa colère contre Bachîr, lequel avait pourtant ouvert le Liban aux secours ottomans, en hommes et en munitions. L'émir n'avait pas, il est vrai, cédé aux avances des Français, mais il n'avait pas réservé un accueil plus empressé aux sommations venues d'Acre.

Pour se mettre à l'abri contre ses représailles, Bachîr fit exposer ses griefs, les doléances du pays au grand vizir Yoùsof-pacha, c[ui réunissait alors des troupes à Hamà pour envahir l'Egypte. Sidney Smith, qui était devenu l'hôte et l'ami de l'émir, s'interposa en vain. Djazzàr favorisa les prétentions à l'émirat des fils de l'émir Yoùsof. Son implacable rancune trouva à s'y satisfaire non moins que sa cupidité. Il ne tint aucun compte du diplôme grand-viziriel, rattachant au Liban

l.H I,IRAN AU \I\'' SIKCLK 1,'U

la B(là', lialhc'k, Wàclillaini, le pays des Méloualis (1). Ses All)anais se l)attireiit contre les janissaires de Damas, accourus au secours de l'éniir. On jugera de J'anarcliie olloniane cl» de l'audace de Djazzàr.

Exil de Bachîr. L'émir Bachîr décida de s'exiler. C'est ;!lors ([ue le commodore anglais le conduisit sur ses vaisseaux au camp du grand-vizir (2), installé à Al-'Arich. Il s'y vil accueilli avec des égards spéciaux. Après une absence de plusieurs mois, « il reparut dans la Montagne, comme allié des Anglais. Ses liaisons avec eux, la protection qu'ils lui accordaient, y furent bientôt publiques ». (Corancez) et lui valurent quelques mois d'accalmie. Ses ennemis se rapprochèrent de lui, à l'exception pourtant de Djazzàr.

Le rancunier Bosniaque, se sentant vieillir, s'adoucit à la lin. Il consentit même à lui rendre sa faveur, mais retint en otages un des fils et les parents de l'émir. L'an 1217 H. (1802), un pacha hostile à Djazzàr parvint au grand-vizirat. Il prêta l'oreille aux plaintes des Syriens, mais le Bosniaque réussit à l'apaiser (3). Cependant le pays de Naplouse s'était soulevé. Le pacha d'Acre n'étouffa la révolte qu'à grand peine.

Mort de Djazzàr. Une- dernière fois (4), il venait d'être nommé au vila^et de Damas, tout en conservant les gouvernements de Tripoli, de Saidà et la Palestine. A ce moment-là même, il se sentait déjà frappé à mort. Il dut renoncer à présider le pèlerinage, devenu particulièrement périlleux

^1) Consacrant, pour la dixième fois, les aspirations du Grand- IJban.

(2) Sur ce vovago, cf. la revuo Al-Mdchriq^ 1920, OS" etc. 732 otc, S89 etc.

(3) Vie mmasc. 91.

(4) Sur les trois précédentes nomination^, cf. Michel de Damas, <5-14,

depuis le soulèvement des Wahhàbites. Inquiète de cette menace pour la Syrie, préoccuppée par la révolte de l'opinion contre la tyrannie de Djazzàr, la Porte s'était empressée de lui désigner in petto un successeur, chargé de mettre la mafti sur ses trésors (1), lorsque le féroce Bosniaque expira dans sa ville d'Acre, le 23 Avril 1804. Cette mort fut saluée avec bonheuj- dans toute la Syrie, Bachîr se trouva débarrassé d'un suzerain ombrageux, la Porte d'un vassal redoutable, l'humanité d'un monstre.

Nouvelle attitude de Bachîr. Depuis la disparition de Djazzàr, on peut oiiserver un changement radical dans l'attitude politique de l'émir libanais. Assagi par une douloureuse expérience, il évitera désormais d'entrer en conflit avec les représentants de Stamboul, Il eut immédiatement à mettre en pratique cette résolution. Contre Ibrahîm-pacha, nommé à la succession de Djazzàr, un compétiteur fort inattendu s'était levé. Un certain IsmaMl fut par l'entourage de Djazzàr tiré à la hâte des prisons d'Acre, où se trouvait encore retenu en otage le fils de Bachîr. Sans rompre trop ouvertement avec Isma'îl, qui tenait le sort de ce fils entre ses mains, l'émir du Liban ne négligea rien pour assurer aux troupes ottomanes, en marche contre le rebelle (2), le ravitaillement et la sécurité des routes à travers la Bqà' et la Montagne. Ces mesures lui valurent les félicitations delà Porte. A Ibrahîm-pacha succéda bientôt Solaimàn-pacha. Quand ce dernier, après la défaite d'Isma'il, pénétra dans Acre, il n'eut rien de plus pressé que de rendre à la liberté le fils de Bachîr.

Solaîmân-pacha. En contrôlant la comptabilité de Djazzàr, son successeur y découvrit au passif de Bachîr un arriéré

(1) Ma 71. cité.

, (2) Ensuite pendant le siège, prolongé par les intempéries de l'hiver et la malaria.

LE LIBAN Al XLX*" SIÈCLE 133

de ^K 000 bourses (1). LVniir prétendit que le fisc d'Acre avait négligé d'inscrire les verseiiu'iils du lril)iit libanais. Il fallut en venir à un acconiinodeinenl. Nous ignorons si Solaimàn, « partisan des solutions pacifiques » ï/.^^ji *.^j (Mich. de Damas), diminua le montant de ses exigences ou s'il consentit seulement à reporter l'énorme dette sur une série d'annuités. La dernière supposition nous semble la plus plausible. Ce pacha n'était pas d'humeur à sacrifier son dû. « A Jérusalem, ses avanies a^aient porté la désolation jusque dans les couvents catholiques que les religieux se virent sur le point d'abandonner » (2), Cet incident ne troubla pas la bonne entente entre Solaimàn et Bachir. L'alliance étroite entre ces deux gouverneurs, tous deux hommes d'intiative, amènera bientôt Bachir à jouer un rôle de premier plan.

A partir de cette date, jusqu'en 1840, son nom se trouve intimement mêlé à l'histoire de la Syrie. On eut besoin d'abord de son appui pour conjurer la menace d'une invasion wahhàbite. Depuis le milieu du 18" siècle, une secte nouvelle, (v. I, 185), s'était élevée dans le Xadjd, au centre même de l'Arabie.

Les Wahiiàbites. Les lignes suivantes, extraites d'une correspondance adressée par leur chef au pacha de Damas, note les principales réformes qu'ils entendaient imposer, au besoin par la force : « Nous proscrivons l'érection d'édifices sur les tombeaux, la confiance dans les saints, les prophètes, les martyrs ; ensuite les confréries des faqîrs, des derviches, le rôle d'intercesseurs qu'on leur attribue. Ces convictions, ces institutions, nous les considérons comme entachées de

(1) La bourse valait environ 500 piastres. Pour la piastre (voir plus haut p; 110), sa valeur se rapprochait alors de la valeur actuelle.

(2) Corancez, Hist. des Wahahis, 108 ; Paris, ISIO. Nouvelles avanies en 1816. Une énergique intervention de la Franco obtient une répai-ation complète ; Mich. de Damas. 37.

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polythéisme... Nous assimilons aux péchés graves, à l'égal du vin, l'hahitude de jurer, sinon par le nom d'Allah, celle du tabac, du narghilé, les jeux de hasard, l'usage abusif de débiter des hadith (v. I, 165) dans les cafés, les exactions et avanies qui accablent le peuple, les cadeaux et. pourboires exigés par les ulémas... Autant d'hérésies que les vrais musulmans doivent repousser » ! (1).

Leurs progrès. Maîtres du Nadjd et de l'Arabie centrale, les Wahhàbites s'emparèrent, en Février 1(S(]3, de Tàif, en Avril, de la Mecque. Non contents d'y démolir les monuments et les coupoles, érigés sur les tombes, ils remplacèrent par des étoffes communes les voiles de soie, qui recouvraient la Ka'ba. La terreur de leur nom, plus encore que les progrès de l'hydropisie, qui devait l'emporlcr bientôt (2), avait, en cette année 1803, forcé Djazzàr à décliner la direction du péleriniige (v. p. 113). Depuis lors, ils domineront la route de la Mecque, rançonneront à leur gré les pèlerins et les villes saintes de l'islam. A la lin de 1804 ; ils s'emparèrent de' Médine. Solaimàn-pacha et Abdallah-pacha, qui succédèrent à Djazzàr, dans la direction du pèlerinage, se virent limiter la durée de leur séjour à la Mecque. Chaque pèlerin fut taxé à la capitation de huit piastres par tète.

Faiblesse d© la Porte. Le Divan désigna Ibrahim-pacha, vali dAlep, pour gouverner Damas et assumer la direction du hadjclj en 1805. Ancien chamelier, Ibrahim n'ai^prit jamais à lire ni à écrire. Mafs il avait réussi, là où avaient échoué ses prédécesseurs, à maîtriser, en la décimant, l'insolente milice des janissaires. Il parvint, au prix d'incroyables humiliations, à mener les pèlerins jusqu'au pied de la Ka'ba. Il fut remplacé par 'Abdallah-pacha 'Adm, nommé pour la troisième fois au gouvernement de Damas. 'Abdallah réussit.

' (1) Vie msc. de Dj'iz-z-âi\ 125.

(2) Cf. jMicliol de Damas, p. 14.

l.i: I.IIiAN Al' MX'" SIKCI.I-: l.'i.")

lui aussi', à alleindro la Mec(iue ; mais, avant d'y i)éuéli\'r, i.[ dut aciiuillor rénornu' soninu' do cent bourses, Imi outre, cIkuiul' nuMiibro de sa caravane lut taxé à dix piastres, sans compter une surtaxe de sept piastres par ([uinlal de bagages (1). Les exigences des ^Vahllàbites ne s'arrêtèrent pas là. Pour permettre la visite de -Arafa, près de la Mecque, ils inv posèrent un nouveau versement de cent bourses et autant pour en revenir. Sur le chemin du retour, 'Al)dalla!i-pacha dut encore payer (iOO bourses. Le chef ^vahilàbile lui intima brutalement de suspendre à l'avenir le transfert du nuihnuil : lui-même se chargerait désormais de la police du pèlerinage. C'était, après les humiliations reçues, le plus rude coup qu'on put porter aii prestige du sultan, lui enlever son plus glorieux titre devant le monde musulman, celui de « serviteur des deux haram », la Mecque et Médine, sur lequel les souverains osmanlis baseront leurs revendications au califat (v. p. 55 >. Souscrire aux prétentions des Wahhàbites, c'eût été abdiquer devant l'insolence de J^édouins qu'on avait déclarés rebelles, et hérétiques et qui traitaient de païens les Osmanlis.

Yoùsof-pacha, un ancj^en esclave d'origine kurde, se déclara fort d'abattre la morgue wahhàbite. Cette assurance lui valut en 1807 de remplacer 'Abdallah au vilayet de Damas. Le premier problème était d'amasser des troupes. (k^Ues de Syrie offraient le spectacle de la plus complète indiscipli^ ne. Les janissaires de Damas s'étaient, avec leur aglia, enfermés dans la citadelle, après avoir incendié à coups de canon les bazars de la cité (2). Ceux d'Alep venaient de reprendre la haute main en ville et d'y rétablir leur anarchi({ur suprématie. Tous refusèrent de s'ex;poser pour la protection des péleiins. Parti avec une escorte insunisante,Yoùs()f-{)achu

Cl) Vie de DJazzdr. 106 ; C u*ancczv o;). cit., SI. Pour la valeur A& la bourso, voir p. 133 note.

(2) Michel do Damas, IG.

•dut rebrousser chemin et laissa derrière lui la moitié de ses compagnons, qui périrent de misère au fond des solitudes arabiques (1).

Réformes; règlements contre les chrétiens. Avant tout, il fallait atténuer l'impression produite par les déclamations des AN'^ahhâbites contre l'affaiblissement de l'islam parmi les Turcs. Le pacha décréta la fermeture des bazars aux heures des prières publiques. Il se retourna ensuite contre les chrétiens et les juifs. Il rétablit, en les aggravant, les plus odieuses mesures édictées par le fanatique calife 'abbàside Motawakkil et qu'on continuait à placer sous le patronage de 'Omar I (v. I, p. 137). Yoùsof leur imposa de s'habiller d'étoffes sombres. En présence des musulmans, ils devaient adopter la contenance la plus humiliée, éviter d'élever la voix. II leur interdit le vin, les boissons fermentées ainsi que les bijoux à leurs femmes. Un chrétien, porteur de babouches jaunes, fut pendu. D'autres n'échappèrent au gibet qu'en embrassant l'islam (2). Et l'on était au début du 19" siècle ! Yoùsof-pacha voulut-il flatter les Wahhàbites ? A Damas, le bruit se répandit même qu'il allait passer de leur côté, à l'imitation du Grand-Chérif de la Mecque, Ghàlib, des mouftis et des ulémas du Hidjàz. Tous avaient signé une déclaration, par laquelle ils adhéraient aux dogmes wahhàbites et jetaient l'anathème aux croyances et aux pratiques des Sonnites ou orthodoxes.

Les Wahhàbites en Syrie. Encouragés par la faiblesse

'^jde la Porte, leurs éclaireurs, se décidèrent à franchir la frontière syrienne. D'un jour à lautre, on s'attendit à les voir paraître sous les murs de Damas (3). Des Bédouins amis prévinrent Yoûsof-pacha de leur prochaine arrivée. C'est seule-

(1) Vie de Djaz-zâr, ms. cité., 107.

(2) Michel de Damas, 20-24 ; Corancez, op. cit., 126 etc.

•,(3) Accompagnés de pillards 'Anaza ; Mich. de Damas ; loc. cit.

LE LIBAN Al \L\'' SIKCLK 11}?

ment au commencement de 1(S1() (jue les premières bandes ■svahliàbites organisées s'avenlurèrenl dans le Sud du ilauràii et dans la région de 'Adjloùn. Le sous-préfet, motasalUm, de ce district, dut se réfugier dans le fortin de Mozairîb. Yoùsofpacha se hâta de venir dégager son lieutenant. En quittant- Damas, il avait adressé un appel à vSolaimàn, son collègue d'Acre, qui s'empressa d'accourir en compagnie de l'émir Bach îr (1). Avant leur arrivée, le bruit des canons des troupes damasquines sullit pour forcer les \\'ahhàbites bédouins à une retraite précipitée.

Bachir à Damas. La notoriété dont jouissait alors Bachir parut avec éclat. Il se présenta à i'ibériade, au camp de Solaimàn-pacha à la tète de 15. (KK) Libanais, flanqué du cheikh Bachir Djonblàt. Il s'y vit accueilli avec les honneurs réservés à un triomphateur. Solaimàn avait, il est vrai, un pressant besoin de l'émir. Il venait de recevoir sa nomination au gouvernement de Damas et tout permettait de prévoir que Yoùsof-pacha ne se retirerait que devant la force (1810)..

L'intervention de larmée libanaise aux côtés de Solaimàn, ensuite l'adroite diplomatie de Bachir réalisèrent des merveilles. A la tète de ses troupes, l'émir pénétra dans Damas où il installa le nouveau dignitaire. « Les cavaliers druses se répandirent en ville, en criant : Nous avons conquis Damas à la pointe du sabre. Les musulmans leur interdirent l'entrée de la grande mosquée » (2). La présence et la valeur des Libanais déterminèrent Yoùsof-pacha à déposer les armes. Il s'enfuit précipitamment avec ce qu'il put emporter de trésors à Lattaquié, ensuite en Egypte, auprès de Méhémet-'Alî (1810). Ce dernier négocia sa grâce à Stamboul.

(1) Cf. Michel de Damas, 25.

(2) Mich. de Damas, 27,

Ce fut sa première inlerveiitioii dans les affaires de Syrie, que dès lors le pacha égyptien ne perdra plus de vue.

Barbar-agha. Antérieurement à la date de 1810, Bachîr avait pris une part moins directe aux actes administratifs des -^ieux pachas rivaux. Il résista aux empiétements de Yoùsof sur la ])laine de la Bqà', où il maintint énergiquement les droits de la ^lontagne. Il refusa également de s'unir à lui contre Barbar-agha, gouverneur de Trij)oli, dont lui-même dépendait pour la province de Djobail. Yoùsof-pacha assiégea inutilement le château de Tripoli où Barbar s'était rétiré avec ses Albanais. Découragé, Yoùsof s'adressa à Bachîr. Ce dernier lui envoya son principal auxiliaire, le cheikh Bachîr Djonblàt, ne voulant pas se prononcer ouvertement contre les fonctionnaires turcs dont il relevait (1). Pressé par là. famine, Barbar accepta, sur l'intervention de Solaimàn-pacha, de capituler (1809). Plustard il se verra rappelé à son poste de Tripoli (2).

Cette période de 1808-1809 fut marquée par une série de révolutions politiques : « la déposition, puis l'assasinat de Salîm III, la proclamation du sultan ^.loslafà fils de 'Abdulhamîd I, bientôt destitué et mis à mort, enfin l'élévation de -SOI! frère Mahmoud II » (3). Etablis au Nord du Liban, les Xosairis semblent avoir voulu mettre à profit cette époque de perturbations et l'humiliation de la Porte, forcée de capituler devant les Wahhàbites, devant les révoltes des paclias et l'indiscipline des janissaires (v. p. 135).

Ismallis et Nosairis. Ceux-ci avaient fini par se débarrasser de l'hégémonie des Isma'îlis, installés dans leurs montagnes (v. I. 220). Les derniers descendants des «Assassins»,

(1) Pour le Nord du Liban.

(2) 3Iicliel de Damas, 24-::5.

(3) Vie msc. de DJa::-lr, lOS. Comp. le tableau dos sultans ottomans.

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