‹ La SyrieChapitre 22 sur 49 · LK LIBAN AU XIX*" SIÈCLE · texte numérisé non relu

LK LIBAN AU XIX*" SIÈCLE

Ce renégat fiançais avait appris la grande guerre dans les dernières campagnes de l'Empire ; il avait réussi, depuis 1816, à créer un noyau d'officiers exercés. Un autre Français, M. de Cérisy, par un véritable prodige, avait en deux ans organisé une marine, qui fut d'un puissant secours pendant le siège d'Acre.

Lp corps expéditionnaire dépassait le chiffre de 30.000 hommes (1). L'armée de terre contourna la côte, enleva en passant les places n.iarilimes, que 'Abdallali-pacha avait dû renoncer à défendre. L'artillerie débarqua à Caiff'a.

Siège d'Acre. Le 26 Xov. 1831 commença le siège d'Acre, investie par terre et par mer. Comme 30 ans auparavant (v. p. 123)i Bachîr manqua au rendez-vous. Mais on lui donna à entendre que son abstention indisposait vivement Méhémet-'Alî. Le cauteleux émir se décida alors, après s'être assuré que les Libanais le suivraient, à rejoindre les Egyptiens, qui l'accueillirent avec les plus vives démonstrations. (( La présence de Bachîr dans le camp d'Ibrahim, c'était la Syrie aux mains de l'Egypte » (Cadalvène).

L'hiver et les fièvres (2) éprouvèrent durement les assiégeants. 'Abdallah commença à se décourager. Il arborait déjà le drapeau blanc, quand il apprit que la Porte avait déclaré Méhémet et Ibrahim rebelles à ses ordres. Cette nouvelle ranima son ardeur. N'avait-il pas une première fois tenu tête à trois ])achas (v. p. 146) ? Les murs d'Acre n'avaient-ils pas arrêté Boiv»parte, avant même que « Djazzàr eût entouré la ville d'une seconde muraille, élevé un terre-plein, planté des arbres entre la double enceinte ? » (3). Les Français de Bonaparte avaient émerveillé les Syriens, en montant à l'assaut

(1) Evaluation la plus modérée.

(2) Comme sous Bonaparte ; voir plus haut p. 127 et aous Isma'îl, V. pp. 132, 146 ; cf. Mich. de Damas, 96-97.

(3) Vie msc. de Dja:izdr, 103. La seconde enceinte était postérieur© a la retraite de Bonaparte.

d'Acre (v. p. 127). Pas plus que les Turcs, les Egyptiens n'osaient tenter l'escalade. « C'est pour cette raison qu'Ibrahîmpacha mit sept mois à prendre la ville d'Acre, quoiqu'il n'y restât plus pierre sur pierre » (Guys).

Ce qui mnnqua à 'Abdallah, ce fut l'appui d'une flotte, la présence d'officiers étrangers, comme ceux qui avaient permis à son prédécesseur bosniaque de tenir. Le siège traîna pourtant en longueur. Dans l'intervalle se préparait dans le Nord la concentration de l'armée ottomane.

Occupation ds la côte. Devant cette menace, il devint urgent de s'assurer de la côte libanaise. Bachîr et ses fils s'en trouvèrent chargés. Tyr, Sidon, Beyrouth n'opposèrent pas de résistance. A Tripoli, la partie fijt plus chaude. Khalil, le fils de l'émir, s'y vit soudain sur les bras 'Othmàn-pacha, détaché par le séraskier IMoliammad-pacha, vali d'Alep. Ibrahim dut courir à la rescousse de son allié. Dans la Montagne, des garnisons égyptiennes vinrent occuper Dairalqamàr et Baitaddîn pour mater la résistance, des Druses, hostiles à l'émir depuis la dure répression de 1825 (v. p. 146).

Victoire de Homs. Après 7 mois de siège, Acre succomba, le 27 Mai 1832. 'Abdallah se rendit, accablé par le nombre et l'ut envoyé avec honneur à Alexandrie. La porte de la Syrie s'ouvrit devant Ibrahim. Le vainqueur marcha aussitôt sur Damas. Son gouverneur 'Aloùch-pacha (1), après un simulacre de résistance, s'enfuit à Homs (14 Juin). Il y rencontra les Turcs, campés près de la ville, en attendant l'arrivée des forces ottomanes, réunies en Anatolie. Ibrahim les y rejoignit, traînant à sa suite l'émir Bachir, les Chihàb de Wàdittaim, les cheikhs de Xaplouse. L'engagement eut lieu sur les bords du lac de Homs (8 Juill.). 3.000 Turcs restèrent sur le champ de bataille ; 2.000 prisonniers, un énorme matériel de guerre tombèrent aux mains du vainqueur. F

(1) Cf. Mich. do Damas. 52.

LK I.I15AN Ai: XIX'' SIKCI-K 155

lue fois (le plus, la Syrie redevenait égyptienne.

Victoire de Bailàn ; soumission de la Syrie. Favorablement impressionnés i)ar les succès, par la discipline des armées d'Ibrahim, les musulmans syriens saluèrent en sa personne « le libérateur de leur malheureuse patrie » (Yorga), avant tous, les Damasquins que leur récente révolte, l'assassinat du pacha (v. p. 152) laissaient exposés aux répressions de la Porle.

De Homs, Ibrahim courut à la rencontre des troupes (| n'amenait en Syrie Hosain-pacha. Il le trouva à Bailàn (1), l'ermant avec son artillerie l'étroite passe des « Pyles syriennes » (2). Les. soldats égyptiens enlevèrent la position à la baïonnette. Nous n'avons pas à suivre Ibrahim en Asie-Mineure. A Qônia, il culbuta l'armée de Rachîd-pacha (I)éc. 1832). On redouta qu'il ne marchai sur Constantinople. En même temps que ses succès, ses prétentions haussèrent. Après la victoire de Bailàn, la [possession de la Syrie eût satisfait son ambition. Après Qônia, il exigea la cession de la Cilicie. Où s'arrèterait-il, maintenant que la route du Bosphore lui demeurait ouverte ? "

Arrangement de Kutahia. ?dahmoùd affolé, mais encore plus furieux contre son vassal rebelle, n'avait pas attendu cette extrémité pour se tourner vers l'Europe.

Désormais, c'est dans les cabinets de l'Occident que se joue principalement le sort de la Syrie. Soudain ce pays se trouva placé au centre des préoccupations de la diplomatie internationale. Les négociations aboutirent à l'arrangement de Kutahia (3). Il assura à ]Méhémet-*Alî la possession viagère de la Syrie et de la Cilicie (Mai 1833).

(1) Près Aloxandrotte.

''2) Et rentrée de l'Anatolio.

'■'■) Cf. M. do Damas, TjS.

Organisation de la Syrie. Il devenait évident que leyainqueur ne s'en contenterait pas, qu'il organiserait sa nouvelle conquête avec l'arrière-pensée de la transformer en domaine héréditaire. Ibrahim s'y appliqua avec toute l'obstination de son tempérament inflexible. Elle provoquera en Syrie un revirement d'opinion etBachîr, devenu l'instrument d'une politique oppressive, devra en partager et, enfin, en expier l'impopularité. L'arrivée des Egyptiens marque la fin de son rôle actif, autonome. Il ne semble pas en avoir souffert ni tenté jamais de se soustraire à l'emprise tyraunique d'Ibrahim.

Aussi est-ce sur l'émir et ses fifs que Ibrahim s'appuyera de préférence. Il les chargea de réprimer les premiers soulèvements. Retenu en Cilicie, où il s'occupe de fortifier les frontières, il mande auprès de lui Amîn, le plus entreprenant des fils de Bachîr, pour délibérer sur la réorganisation des provinces et l'assiette de l'impôt. Il lui faut de l'argent et des soldats pour ses vastes projets.

Les premières mesures fiscales furent plutôt modérées.. Ibrahim se borna à lever une partie du tribut syrien (1), annuellement payé à la Turquie. A Damas, il plaça un parent de son père, Charîf-pacha. Le vilayet d'Alep fut confié à Isma'îl-bey, cousin d'Ibrahim, la direction des finances syriennes à Hannà Bahrî-bey, un Grec-catholique (2), d'une famille originaire de Damas, très apprécié par Méhémet^'Ali.j Son frère Germanos remplit les mêmes fonctions à Alep.

Les villes libanaises. Pour les Ailles de la côte libanaise, on les replaça sous l'administration des Chihâb chrétiens. Cette décision ne fut pas du goût des musulmans. Ceux de Saidâ se soulevèrent contre leur émir et s'attirèrent la du^e

(1) Mich. de Damas p. 53, parle de 60.000 bourses. Il continua àj être pavé à la Turquie avec des irrégularités qui iri*itèrent Mahmoud. ' (2) Ach. Laurent. 0/). crt., I, 6 l'appelle « le gouverneur chrétien^ de Damas ». !

LK LIHAN Al XI.V SIKCI.K \7>7

répression de Chaiîf-paclui. Hientôt Solaimàn-pacha (Sèves) lïil désigné pour remplacer sur h^côte les gouverneurs C.hihàl). Il élablit sa résidence à Beyrouth, ville (jui élail redevenue le centre du commerce européen. Ibrahim (i\a la sienne à Antioche pour se trouver i)lus ])rès de la IVonlière anatolienne <[u"il importait de surveiller.

Tolérance. Au dél)ut, la Syrie éprouva un sentiment de soulagement. Elle était lasse de l'anarchie turque, de l'oppression des pachas. Le nou\eau régime se montra tolérant. Son libéralisme favorisa la dis[)arilion de coutumes, de mesures lunniliantes pour raniour-propre des chrétiens. Ils purent paraître à cheval dans les villes musulmanes, abandonner les costumes qui lés distinguaient (v. p. 136). A l'encontre des pachas ottomans, Ibrahim travailla à éteindre les discordes civiles. Il établit des conseils communaux où, pour la première fois, les chrétiens se trouvèrent représentés. Cette ijinovation produisit sensation, puisqu'elle semblait reconnaître des droits politiques aux raïas. Le justice fut rendue a\ec [)lus d'impartialité, le fonctionnement des tribunaux surveillé l)ar Ibrahim ou par ses ofïiciers. Une des meilleures réformes fut celle de la police, l'établissement d'une légalité, d'une sécurité, inconnues depuis des siècles. Les cheikhs des villages, les chefs de tribus devinrent responsables des crimes commis sur leur territoire. La Syrie se prit à respirer.

Fiscalité. Cette première impression ne dura pas longtemps. Ibrahim avait besoin d'argent pour l'entretien des énormes forces d occupation, poiu* la construction des fortifications, élevées sur les frontières. On commença par le dénombrement de la population, préliminaire à l'introduction de la conscription militaire, par la révision du cadastre pour découvrir de nouxelles sources de revenus. Dans le Liban, les nombreux moulins furent rigoureusement taxés (1). Ces

(1) Cijidiâq. S'T-ôTS. Ils l'avaient été tous les émirs.

mesures, équitaljles en principe, on se donna le tort de les exécuter sans inénagement. Les impôts nouveaux furent préleyés avec brutalité. Après s'être acquitté, le contribuable devait payer pour un concitoyen en défaut ou en fuite ; un village ajouter à sa taxe celle du village voisin insolvable. Les monopoles industriels — ceux du coton et de la soie — furent renforcés. Méhémet-'Alî refusa d'appliquer en ses domaines les clauses du traité turco-anglais qui en décréta alors la suppression, dans toute l'étendue de l'Empire ottoman. Sa résistance lui vaudra l'hostilité de la Grande-Bretagne. L'Etat égyptien céda à la malheureuse inspiration d'établir des manufactures, où l'ouvrier travaillait pour un salaire dérisoire. Il multiplia les réquisitions vexatoires. Dans le Liban, on força les habitants à extraire le lignite de Qornàil dans le Matn et à le transporter à Beyrouth. Ils durent fournir des ouvriers en corvée pour le relèvement des fortifications d'Acre, pour la construction du lazaret de Beyrouth, Les Turcs euxmêmes n'avaient jamais tenté d'imposer aux libres Libanais l'odieuse contrainte de la corvée.

Révoltes ; Naplouss ; les Nosairis. C'est dans la région toujours imparfaitement soumise de Naplouse, qu'éclatèrent les premiers symptômes de mécontentement. Un instant même, Ibrahim se vit presqu'assiégé par les rebelles. MéhémetvAlî s'en montra si impressionné qu'il se décida à paraître en Palestine, à la tête de troupes fraîches. Les Xaplousiens ne cédèrent qu'après la prise et la destruction de leurs dernières forteresses (1). Le fils de l'émir Bachîr se vit chargé de pacifier le B. Bich^ra, d'y procéder ainsi qu'à Beyrouth, aux premières mesures de désarmement.

Il eut ensuite à voler avec ses Libanais à Hébron, puis 1 au pays de 'Akkàr, de Hosn et de Safità. A l'imitation des

(I) La destruction de Sànoûi" (v. p. 150) date de cette période.

LK I.IUAN AU XI\'" SlKCI.i: li>0

Xnplousiens et des Métoualis, les Xosaiiis se soiilevèreirl contre la conscription. La révolte avait à sa tète les Chamsin, (|ni a\aient supplanté la famille des Raslàn (v. p. 139). La rébellion gagna bientôt toute la montagne des Xosairis.

L'intervention du contingent libanais sauva d'un désastre le commandant Salim-bey et ses recrues égyptiennes, peu jiréparées à la guerre de guérillas dans un pays de montagne. La brutalité dlbrabîm-pacha triompha bientôt de ces velléités d'indépendance. Il dévasta le pays, brûla les villages, rasa les dernières citadelles et, par la construction de routes, ouvrit le pays à des colonnes volantes. Ces mouvements insurrectionnels rendirent au sultan Mahmoud l'espoir de reprendre la Syrie. Il les encouragea sous main. Ses émissaires se mirent à travailler les chefs syriens, sans oui)lier l'émir Hachîr.

Désarmement et conscription. Ii)rahim, pour prévenir le retour des révoltes, étendit alors au reste de la Syrie, principalement aux districts montagneux, la mesure de désarmement, déjà commencée en (ïalilée. Elle portera au comble l'irritation de la population. Bachîr devra l'appliquer aux Druses dont l'humeur indocile inquiétait les Egyptiens. Ils y ajouteront la conscription oi)ligatoire. Les Druses auront à fournir un millier de recrues, destin,ées à être incorporées dans les garnisons d'Acre et des villes syriennes, dispersées dans l'armée régulière d'Ibrahim .

On ne pouvait plus ouvertement méconnaître le dévoui^ ment des Libanais, le prix du sang que, sans comi)ter, ils avaient versé pour la cause égyptienne (v. pp.l54,15()). C'était soumettre le prestige du vieux Bachîr, déjà ébranlé par sa longue lutte contre la féodalité druse, à une délicate épreuve. Ibrahim ne pensait qu'à s'assurer un l'ecrutement dont il avait })u apprécier la valeur. Les Libanais ne lui avaient pas, on l'a vu, ménagé leur concours pour achever \u paciiication

de la Syrie. Mais ils entendaient conserver leur organisation autonome, leurs cadres militaires, sous le commandement,de leurs chefs locaux.

Résistance des Libanais. Désormais la conscription les assujettirait à une discipline nouvelle, les répartirait dans les régiments égyptiens et bientôt sur les champs de bataille de l'Anatolie, de l'Arabie et du Soudan (1). Elle décimerait la jeunesse du pays, le priverait de ses meilleurs défenseurs ; éventualité évidemment envisagée par Ibrahim et qui ne pou- Yait lui déplaire. En dépit de la docilité dont il avait multiplié les preuves, Bachîr, devenu l'instrument passif de la politique égyptienne, alourdi par l'âge, ne se sentit pas la force de briser la résistance des Libanais. Pour en venir à bout, il réclama l'envoi de 10.000 soldats réguliers à Baitaddîn. Ibrahim profita de leur présence pour désarmer brusquement les chrétiens de la Montagne, opération qui avait déjà été étendue aux vilayets de Damas et d'Alep, sans y rencontrer de résistance.

Une fois le désarmement achevé, Ibrahim procéda aux levées militaires. Il lit cerner les mosquées, pendant la prière du vendredi et enlever les hommes valides. Après l'écrasement des Nosairis, il avait enrôlé parmi ces sectaires 4.000 recrues. Il en exigea 1.200 des Druses. Les chrétiens demeurèrent exemptés. Les rigueurs, qui accompagnèrent la levée de cet impôt du sang ont laissé en Syrie d'ineffaçables traces de terreur et de haine. C'était l'abolition des anciennes autonomies locales, une menace aussi pour la prospérité de l'agriculture, qu'on privait des bras les plus vigoureux. Les Syriens ne s'y trompèrent pas. Au Wàdittaim, au Hauràn l'insurrection éclata. Les rebelles commencèrent par battre en plusieurs rencontres les Egyptiens.

(1) Ces deux, derniers pays, occupés par les Egyptien.?.

Page 1