I. La guerre au particularisme syrien
Le 1 Août 1914, éclata la guerre mondiale. La Turquie prétendit d'abord vouloir garder la neutralité. Attitude hypocrite ! Le 2 Août, le jour où l'Allemagne remettait à Rruxelles son ignominieux ultimatum, elle signait avec la Porte un accord secret, complété le 6 Août suivant (1). Le lendeinaiiu celle-ci ouvrit l'asile des Dardanelles aux deux croiseurs allemands, Gœben et Breslaii, lesquels, officiers et marins, passèrent au service de la Turquie,
Dénonciation des Capitulations. Pendant quatre siècles, le régime des Capitulations, renouvelées et élargies depuis les temps de Fakhraddîn (v. p. 83), avait profité aux nationalités opprimées de l'empire ottoman. Il avait permis à l'Europe, à la France notamment, d'interposer son influence en leur faveur. L'année 1860 (v. p. 181) fournit une des^ preuves les plus éclatantes de cette intervention. Aussi conçoit-on l'empressement des sujets turcs, sans en excepter les
» (1) Voirie texte dans L'Europe nouvelle, 4 Juin 1921, p. 735, Cf, L. Von Sanders, p. 33.
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iiiusulmaiis, à réclamer la proleclion, à pro\0(iuer rinlervention européennes. Tout récemment encore les nationalistes syriens, avaient soumis leur ditîerend avec Stamboul à l'arbitrage (les Puissances (v. p. 214). Ces démarches ne pouvaient ijue déplaire à la Porte ({ui y reconnaissait une diminution «de sa souveraineté.
Le 9 wSeptembre, à la veille de la victoire de la Marne, (11-12 Sept.) la Turquie escomptant le triomphe des Germains s'empressa de dénoncer les Capitulations. Celle dénon- <'iation unilatérale d'une longue série de conventions internationales demeurait nulle. Les Austro-allemands eux-mêmes •en contesteront la valeur et ne se résoudront à y souscrire qu'après deux ans de négociations. Par ce coup d'autorité, célébré par de bruyantes manifestations, les Unionistes entendaient signifier aux Syriens que, n'ayant plus à compter •sur rr^urope, ils se trouvaient désormais à leur merci.
La Turquie déclare la guerre. « Dès le 2 Août, le commandant de la 4" Armée à Damas, Zakî pacha, avait reçu l'ordre de préparer une attaque contre le canal de Suez » (1). Le 20 Octobre suivant, la Turquie, se rangeant ouvertement au côté des Empires centraux, déclarti la guerre aux Alliés. Le pouvoir se trouva concentré entre les mains d'un triumvirat, composé d'Enver, de ^TaTat et de Djemal-pacha. A ce dernier on abandonna la Syrie ainsi que la direction des opérations militaires en ce pays. Djemal « unissait à une vive intelligence une attitude extrêmement décidée. Il m'a toujours produit l'impression de vouloir cacher à autrui ses intentions et ses pensées de derrière la tête ». Ainsi le juge le général Liman Von Sanders (2) cjui sera un de ses remplaçants sur le Iront palestinien^
(1) Kre-ïs Voa Kressenstein, Ztoischen Kankasus und Sinai, Berlin, 1P21. p. 11.
(2) Op. cit., p. 14..
Les Syriens dans l'armée française. Dès le mois d'Août de cette année, des Syriens, par centaines, accoururent de tous les pays alliés ou neutres s'enrôler sous les drapeaux de la France. On ne put admettre que les volontaires acceptant de servir dans la Légion Etrangère, seule ouverte aux étrangers. Si la loi avait permis de les incorporer dans l'armée régulière ou de les organiser en légion spéciale, il paraît indubitable que des milliers d'autres Syriens auraient afïlué. Leurs colonies à l'étranger ouvrirent des souscriptions, qui aideront plus tard à organiser la « Légion orientale » de Palestine (1).
Fin de l'autonomie libanaise. Le dernier gouverneur du Liban, l'Arménien catholique Ohanes-bey Koyoumdjian avait été nommé, le 23 Dec. 1912. Peu après l'entrée en guerre de la Turquie, il comprit la nécessité de démissionner. Ici encore, comme pour les Capitulations, la Porte ai)olit d'un trait de plume une institution garantie par des accords internationaux. Elle se borna à en prévenir par une brève note ses complices austro-germains. Cette dépêche turque déclara supprimer l'autonomie de la Montagne, « établir dans ce sandjak le système administratif en vigueur dans les autres parties de l'Empire ». La même note attestait que l'autonomie libanaise « avait été imposée au gouvernement impérial sous la pression de la France ». Cette déclaration mérite d'être retenue. Voici comment, au jour de son installation, le nouveau moutasarrif, le Turc 'Ali INIounîf-bey se chargea de souligner la signification de sa nomination. « Ma promotion diffère de celle des gouverneurs précédents, désignés avec l'approI)ation des Six Puissances. La volonté de notre Auguste Maitre m'a désigné directement. Cette décision indique clai-
(1) Voir dans la seconde section do ce chapitre le paragraphe : Le co.ilfinijent franco ii.
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reincMil ([ue la Tuninic a aboli les protocoles existant cnlie elle et les Puissances, tant pour le choix des gouverneurs (pie pour l'administration de ce sandjak. De par sa souveraineté sur cette partie importante de l'Empire, la Tunpiie est devenue lii)re et s'est opposée à toute immixtion étrangère, à l'extérieur comme à l'intérieur ».
Martyrs syriens. On s'en aperçut bientôt à la sinistre activité des cours martiales, établies par Djemal-pacha. Parmi les victimes, coupables de leur attachement traditionnel à la France, signalons l'héroïque curé de Sinnalfil, le P. Joseph Ilàik, les deux frères, les cheikhs Philippe et Farid Khàzin. On leur adjoignit des musulmans, suspects de patriotis-, me syrien : le cheikh Talibàra, les frères Mahmasàni, ensuite ('.hafi([-bey Al-Moayyad, ancien député de Damas, Salim-bey ex-colonel dans l'armée turque, 'Omar, petit-fils de l'émir 'Abdalqàdir, etc.. Les cendres de ce dernier furent dispersées au vent. Châtiment posthume de la noble attitude de. ce réfugié algérien, pendant la tragédie de 1800 (1).
Aux pendaisons succéda de près la déportation de milliers de Syriens. Mgr. Cbibli, le savant archevêque maronite de Beyrouth, mourut en Anatolie. Djemal se proposait d'écraser par la terreur, en abattant la tète des chefs, la résistance du nationalisme syrien. Au cours de la guerre, les Jeunes- Turcs apprendront à leurs dépens combien « ils avaient sousestimé l'importance de ce mouvement et que pour le neutraliser il ne suflira pas de proclamer la guerre Sainte » (2). Des milliers de soldats syriens refuseront de se battre au profit (les ojipresseurs de leur patrie.
La famine ne tarda pas à seconder l'onivre inhumaine de répression. Le blocus maritime des Alliés avait maintenu
(1) Voir précédemment p. 183.
(2) Von Kres.seastcin, op. cit., If^.
dans le pays des quantités considérables de céréales, les blés du Hauràn et de la Syrie orientale qui, avant 1914, étaient exportés à l'étranger. Et pourtant, dès la seconde année de la guerre, la disette se fit sentir cruellement, favorisée par Tincurie du gouvernement, par l'insulïisance des voies de communication et enfin par une invasion de sauterelles (1). Au Liban, elle dépeupla des districts entiers. Exaspérées par les tenaces sympathies françaises des montagnards chrétiens, les autorités assistèrent impassibles à l'agonie d'un peuple que le typhus acheva de décimer. Les affamés du Liban afflueront bientôt à Beyrouth. Le jour arriva où la ville compta des milliers de typhiques, avec une moyenne journalière de 40 décès. De cette époque datent les centaines de maisons écroulées ou abandonnées dans les villages, jadis si florissants du Liban.
Les Sjrriens hors la loi. Tel est le jugement porté par le dernier généralissime au front palestinien, l'Allemand Liman Von Sanders. Voici comment il justifie (2) son refus de joindre, en 1918, à son commandement militaire, le gouvernement de la Sj'de (3) que lui ofiFrit Enver : « L'infortunée population syrienne, sans distinction de religion, se trouvait exposée aux excès de l'arbitraire, à toutes les avanies qu'augmentèrent encore les complications de la guerre. Un peuple, jouissant d'une antique culture, et qui avait exposé ses réclamations légitimes dans les articles du programme réformiste de Beyrouth (4), se vit, pendant cette période, plus que jamais placé hors la loi. Par ailleurs, comment garantir une justice impartiale en une région où les magistrats turcs ignoraient jusqu'à l'arabe, la langue du pays ?....
(1) Sans parler des siîéculations de quelques Syriens indignes.
(2) Ffmf Jahre Tûrkei. Berlin, 1920, pp. 295-296. ^(3) Cf. Ibid., pp. 294, 297.
(4) Voir plus haut p. 212.
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« Personne ne pourra donc s'étonner (jue ["immense majorité de la population, soupirât après une organisation, régie par la légalité, que seule pouvait lui assurer la protection d'une puissance européenne ».'
La Turquie, sans mesurer son ambition à ses forces, s'était, à la légère, jetée dans la mêlée des nations. Il lui fallait «défendre les détroits, protéger, sur une énorme étendue, ses propres frontières ». Cette tâche se trouvait au-dessus de ses ressources économicpies et militaires, quand la mégalomanie du (Comité unioniste s'avisera d'y joindre un vaste programme de conquêtes extérieurv.'s (1). Concurremment avec la pendaison des nationalistes syriens, Djemal-pacha (2) voudra se réserver l'attaque du Canal de Suez et l'invasion de l'Egypte.