I. LuTTKs i:t tatonxkmknts
Le ravitaillement. Beyrouth regorgeait d'affamés, de malades et d'orphelins libanais ; ceux-ci erraient par bandes à travers hi ville, ('hatjue matin, on relevait des cadavres couchés en travers des, rues. L'évacuation des Turcs n'avait tait ([ue comjiliquer cette triste situation. Avant leur départ, ils avaient, comme à Rayàq (1), vidé les dépôts, les magasins, brûlé ce qu'ils n'avaieiit pu emporter. Ce (jui restait de vivres servit, comme aux plus tragiques heures de la guerre, à alimenter les spéculations de cyniques accapareurs. Les deux dernières récoltes avaient laissé des réserves. Les Druses du Hauràn n'avaient [)as hésité à en vendre une partie aux troupes anglaises, guerroyant en Palestine. Après l'armistice, ils prétendirent ne les céder qu'à prix d'or, comme ils avaient monnayé leur neutralité, pendant les dernières semaines des hostilités (2).
(1) Voir pp. 220, 246.
(2) Voir p. 243.
Ses complications. D'âpres convoitises avaient survécu à la conclusion de la paix. Les profiteurs de guerre ne montrèrent aucune envie de renoncer à leurs honteuses spéculations. Ces dispositions n'étaient pas de nature à faciliter la tâche du ravitaillement (1). La rupture de la voie ferrée, la destruction du matériel roulant rendaient précaires les communications avec Damas, la Bqà' et les régions frumentaires de l'intérieur, où les paysans ne se montrèrent pas plus accommodants que les Druses, L'activité, le dévouement des Français réussiront à triompher de ces complications. Ils assurèrent hientôt le ravitaillement de Beyrouth et du Liban, y arrêtèrent les ravages des maladies épidémiques. Des asiles s'ouvrirent pour les orphelins. Ils rétablirent la sécurité dans la Montagne où, parmi les affamés, les rançonnés (2), les victimes de la veille, couvaient de dangereuses rancunes.
Premières stipulations relatives à la Syrie, Au cours de la (iuerre, les Alliés s'étaient, à plusieurs reprises, concertés pour régler le sort de la Syrie. Nous n'avons pas à refaire l'historique de ces négociations. Il fut d'abord stipulé que la Palestine, région œciiméqiqiie, devait être internationalisée. Mais quand les attaques contre le Canal de Suez (3) eurent révélé l'importance stratégique de ce pays, les Anglais décidèrent d'en faire le glacis de l'Egj'pte. Ils commencèrent par y réclamer les ports de Caiffa et d'Acre et enfin la Palestine tout entière où ils s'engagèrent à établir pour les Juifs « un foyer national ». Le Grand-Chérif de la Mecque éleva, on l'a \u (4), ses prétentions sur toute la Syrie.
(1) Demeuré à la charge des Français. Les Anglais assumaient l'occupation militaire. Ce dualisme devint une source de nouvelles complications. Coloniaux et officiers anglais, ne montrèrent pas toute la soujîlesse désirable pour les aplanir.
(2) Forcés de vendre leurs propriétés à des prix dérisoires.
(3) Voir pp. 222-224.
(4) Voir plus haut pp. 195, 227.
LA HKOHC.ANISATION 253
l^oiir oblenir sa cooj)érnlion inililaire, s'assurer l'asccndant de son nom sur le monde islamique, concours dont on avait singulièrement exagéré la valeur (1), on s'accorda sur des formules ambiguës. Il fut question, sous réserve expresse des droits acquis par la France, d'organiser dans la Syrie orientale un gouvernement administré par un chef arabe. (>e gouvernement pourrait être rattaché ou non à « une (!)onfédéralion d'Etats arabes ». Mais, à aucun moment, il ne fui stipulé de soumettre une portion de la Syrie à une suzeraineté clu'rilienne.
Hypothèque chérifienne. 11 semble bien que cette dernière solution était envisagée, patronnée même par les plénipotentiaires anglais. Londres ne prit pas la peine de décourager les visées ambitieuses du roi fîosain, de repousser explicitement ses prétentions exorbitantes, l'hypothèque compromettante qu'il voulait prendre sur la Syrie intégrale.
On a vu comment, après la victoire de Sarona, les Chérifiens s'autorisèrent de ce compromis pour s'installer en Syrie. L'émir Faisal était, de la région de Ma'àn, accouru à Damas, 48 heures après que le dernier coup de fusil eût été tiré (2). Voilà la situation mal définie devant laquelle la France se trouva placée, au mois d'Octobre 1918, en occupant la Syrie maritime. Les accords conclus entre Alliés l'autorisaient « à y établir une administration directe ou indirecte, après entente avec l'Etat ou la Confédération d'Etats arabes », prévus par ces accords. Par ailleurs — ce qui montie suffîsamment l'imprécision, l'incohérence même de ces stipulations — en vertu de leur texte, la France se voyait invitée à sanctionner le fait établi, l'installation de Faisal dans
(1) Comi). pp. 2:îl-2a'!.
(2) Voir plus haut p. 24."). On retarda pour J'atteudre l'occupation do la capitale.
la Syrie orientale. Quant à la zone côtière soumise à son administration directe, le même texte semblait l'engager à y reconnaître l'immixtion de l'autorité chérifienne.
Le mandat. Ces accords, dont la France ne cessa de proclamer « le caractère absolument transitoire », étaient sujets à révision, depuis la chute du régime tsariste en Russie et l'intervention militaire des Etats-Unis. Il devenait impossible de les concilier avec rimpérialisme du roi Hosain. En Décembre 1918, le Président Wilson déposa un projet de « Société des Nations ». Il portait à l'article 19 :
« Certaines communautés qui appartenaient autrefois à l'empire ottoman ont atteint un tel degré de développement que leur existence comme nations indépendantes peut être reconnue provisoirement, à la condition que les conseils et l'aide d'une Puissance mandataire guident leur administration jusqu'au moment où elles seront capables de se conduire seules. Les vœux de ces communautés doivent être pris en première considération pour le choix de la puissance mandataire ».
Commission américaine. Dans la Syrie libérée du joug turc, l'histoire désignait d'avance, les vœux des populations réclamaient la France, leur protectrice séculaire. « Toutes les sympathies de la Syrie, toutes ses préférences vont vers la France dont elle sait la langue, dont elle a appris, depuis des siècles, à apprécier le dévouement et le désintéressement » ( 1). Pour se conformer à l'article 19, la Conférence de la Paix décida qu'une Commission interalliée consulterait sur place les habitants sur le choix de la Puissance chargée d'assumer le mandat sur la, Sj^ie. Au lieu d'une commission internationale (2), ce fut une délégation exclusivement américaine.
(1) Comité syrien central do Paris (23 Mai 1917).
(2) L'abstention do l'Angleterre entraîna celle do la France. L'Italie s'était entendue directement avec Faip^al, auprès duquel elle se troiivait représentée diplomatiquement.
LA Mi:()IUi.\NISATI()\ 2.).)
qui vint ciuiuèler en Syrie, peiulaul l'élc de l'JlU.
Les Américains eurent assez de courage el de candeur ])our venir, à eux seuls, sonder l'opinion [)ul)li(jue dans un pays où, depuis les Wbbàsides, toutes ses manifestations avaient été violemment étoulï'ées. Partout où les populations curent la liberté de s'exprimer — à savoir hors des districts chéri liens — la majorité se prononça en laveur de la France contre l'iuiion avec le llidjàz, laquelle « soumettrait une province riche et civilisée à un royaume pauvre, inorganisé et j)cuplé tic tribus nomades ». Devant la C.ommission américaine, les Syriens s'exprimèrent, sur le compte des Bédouins du llidjàz avec la même vivacité que jadis les Syro-arabes, au premier siècle de l'hégire (1).
Protestations des Syriens. Musulmans et chrétiens protestèrent contre l'amputaliou de leur patrie, la cession de la Palestine au profit de l'Angleterre (2), et avec non moins d'entente et d'énergie contre « la constitution en Palestine d'un Etat juif indépendant, ressuscitant la vieille chimère sioniste, (^ette solution ofTrail l'inconvénient de porter atteinte à l'unité de la Syrie, de soumettre la Palestine au joug d une minorité étrangè-re » (3).
(^e danger ne paraît })as chimérique. l\hdgré la promesse olïicielle (v. p. 1U7) de limiter l'immigration juive, le plus récent rapport de Sir Herbert Samuel avoue que, dans une période de huit mois (Sept. 1920-Mai 1921), dix mille Sionistes se sont établis en Palestine. Pour atténuer l'efTet de cet aveu, l'auteur assure que le total de 700. 000 habitants, pour la Palestine contemporaine, demeure « très inférieur à celui de la population de la seule Galilée aux temps du Christ ». Le Haut Commissaire britaraii(iue doit faire allusion aux
'1) Cooip. vol. L 10'.».
'2) Corap. p. 252.
'■}) Comité central svrion tlo Taris.
effarantes statistiques, transmises par Thistorien Josèphe dont il résulterait que la Galilée aurait été beaucoup plus peuplée que la Belgique et le Delta égyptien. Données chimériques sur lesquelles tablent tous les partisans du sionisme et d'une colonisation intensive en Palestine.