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II. Organisation dk la Svhik ottomane

L'œuvre de Selim. De retour en Syrie, ce sultan s'oc- (.-upa à réorganiser sommairement le pays. Les anciennes circonscriptions territoriales, les niâha des Mamloûks furent conservées (v. p. 4). Pour récompenser la traîtrise de Khâirbey, le sultan lui avait confié la vice-royauté d'Egypte. En Syrie, il rémunéra non moins libéralement un autre félon de marque, Ghazàli, auquel il rendit son ancien gouvernement de Damas, Il y joignit les niàba de Hamà et de la Palestine (1), c'est-à-dire toute la Syrie, à part la régence d'Alep. (2elle-ci, qui commandait les passes de l'Amanus et du Taurus, fut réservée à un pacha tuix. Déduction faite de leur moralité, les deux traîtres mamloûks se montrèrent des administrateurs de valeur, hommes d'énergie et de ressources, ([u'aucune considération d'humanité, de loyauté, n'eml)arraskerait. Selim ne demanda pas autre chose, comptant que leur passé compromis les mettrait à sa dévotion. Avant de partir, il décida que le rite hanifite,- celui des Ottomans, deviendrait désormais le rite officiel en Syrie (v. I, 167). L'année de son retour d'Egypte (1517) fut signalée par une horrible disette, suivie d'une violente épidémie. Les janissaires commirent d'effroyables désordres à Damas où ils dévastèrent les jardins

(1) Iba Ayâs, III, 157, 249; Roûmî, 406, 425.

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de la Ghoùta (1). Leur indiscipline fera bientôt oublier celle des mamloùks.

Révoltes. Selim n'avait pas encore repassé le Taurus et se trouvait à Alep, quand derrière lui les révoltes éclatèrent. Jusqu'à ce jour, le principal chef des Arabes, Ibn Hanach, s'était refusé à présenter sa soumission. Dans leur marche vers l'Egypte, il avait osé s'attaquer aux Ottomans. Avant eux, jamais les Mamloùks n'avaient pu le réduire à l'obéissance. Comme début dans son nouveau poste, Ghazâli réussit par trahison (2) à s'emparer du rebelle. Il envoya sa tête au sultan avec celle d'un émir de la Bqà\ chef du clan métouàli des Banoù Harfoùch, famille dont le nom reviendra fréquemment dans la suite. Selim ne put que féliciter son habile rei:> résentant en Syrie :

. . . A'^e rougissez pas : le sang des Otlomaiis

Xe doit point en esclave obéir anx serments ....

Libres dans lenr victoire, et maîtres de leur foi,

L'intérêt de l'Etat fat leur unique hi :

Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée

Que sur la foi promise et rarement gardée (3).

Ibn Hanach sera le premier dans la longue série des chefs syriens, victimes de leur aveugle confiance dans les serments des gouverneurs turcs. Les émirs libanais en feront bientôt l'expérience. On ne sait comment, les Tanoùkh du Gharb se trouvèrent compromis dans ce mouvement de révolte. La politique, suivie pendant cette période tix)ublée par les petits chefs libanais, n'est pas tirée au clair. Nous ne pos-

(1) Ibn Avâs, III, 140-144.

(2) « Les Turcs ont pour principe de s'assurer parla félonie ce qu'ils désespèrent d'emporter de vive force » (Cotovicus, 397). — « C'est une qualité distinctive des Osmanlis, d'employer, au défaut de la force, les serments les plus solennels et de les trahir sans remords» (Corancez).

(3) Racine, Bajazet, II, scène 3.

sédons (]ue des lenseigiienients Iraditioiinels peu explicites, ([uand ils ne sont pas conlradicloires.

Bohtorides et Ma'nides. A la veille de la bataille de Dàbiq, les Bohtorides ne surent pas deviner à temps de quel côté se déclarerait la victoire ni se partager, comme autrefois leurs ancêtres, entre les deux camps (v. }). 10). Avec leur contingent, ils combattirent dans l'armée de Ghoûri. Leurs voisins du Choùf, les émirs ma'nides se montrèrent plus perspicaces. 'Leur chef Fakhraddîn I n'aurait pas — semblet-il — hésité alors à lier sa fortune à celle du traître Gbazàli. Cette décision lui porta bonheur. Impressionné par ses protestations de dévouement et par son éloquence, Selim le renvoya au Liban avec un accroissement d'autorité et de prestige, assuré de l'appui de Gbazàli.

La rancune poussa-t-elle les Bohtorides dans les rangs dès rebelles? Toujours est-il que Ghazàli les déclara suspects d'intelligence avec eux. Il s'empara de leurs principaux émirs et les jeta en prison. Ils ne seront délivrés qu'après l'exécution d'Ibn Hanaeh (v. p. 56). Cette répression ne mettra pas lin à la rébellion. Elle s'étendra à la' montagne de Naplouse, repaire de Bédouins anarchiques que les Mamloùks n'avaient jamais réussi à soumettre. Le pillage des campagnes de la Palestine augmenta encore la disette ({ui désolait la Syrie (1). Le pays acheva de se convaincre qu'en changeant de régime, il n'avait pas amélioré son sort, Ghazàli siiura bientôt exploiter le mécontentement. Les succès remportés sur les chefs de bandes l'avaient mis en faveur à Stamboul. On s'y reposa sur son habileté. Sur son conseil, les garnisons ottomanes furent réduites, (ihazàli répondait de l'ordre.

Ghazàli se proclame sultan. Pendant tout le règne de ^'lim, il gouverna la Syrie avec une autorité presque absolue.

;i) Ibn .\vâ8, III, 191.

L'ambition finira par tourner la tête à Tancien mamloùk. Son énergie dans la répression du brigandage assura au pays quelques années de tranquillité, au vice-roi les loisirs pour se créer une armée, un parti. Témoin du régime de terreur établi par Khàir-bey en Egypte, Ibn Ayàs affirme que, sous l'administration de Ghazàli, « le loup et l'agneau se promenaient de conserve ». Il est certain qu'il sut se rendre populaire. Malgré la sévérité déployée contre les Bédouins, il réussit à capter leur confiance, à les grouper autour de sa personne. D'Egypte les anciens mamloùks, tenus à l'écart, placés en demi-solde par le cupide Khàir-bey, accouraient lui ofïrir leurs services. Les Kurdes, les Turcomans eux-mêmes cédèrent à l'entraînement général, qui poussait dans les bras de Ghazàli tout ce qui n'était pas Ottoman. Il compta bientôt 12.000 soldats et parmi eux plusieurs centaines de fusiliers (1). Il patienta jusqu'à la mort de Selim I. Quand son fils Solaimàn lui succéda (1520), (ihazàli jeta le masque.

Les Syriens, les soldats, les émirs, les Arabes l'y poussèrent, « Deviens sultan, lui crièrent-ils ; personne n'osera te résister; nous combattrons avec toi ». Il se laissa persuader, proclamer sultan dans l'antique mosquée des Omayyades, sous le nom de Malik Achraf. Il avait préablement essayé d'entraîner Khàir-bey dans la révolte, lui conseillant de poser de son côté sa candidature au sultanat d'Egypte. Khàir-bey se contenta de prévenir Solaimàn.

Sa défaite. Les Syriens engagèrent leur nouveau souverain à envahir l'Egypte. Il préféra s'assurer d'abord d'Alep, après s'être mis en rapports avec les chevaliers de Rhodes. Erreur funeste, opine Ibn Ayàs (III, 275) : « S'il avait pris le chemin de l'Egypte, sa popularité lui aurait valu l'appui de <

(1) Ibn Ayâs, III, 249, 252.

toiil le pays, des Circassieiis et des Arabes ». (ih'azàli ne réussit pas à inaitriser la résistance d'Alcp, dont les habitants lui étaient seciètenienl favorables. Solainiàn envoya à la rescousse, avec Firhàd-pacha (1), une partie des garnisons cantonnées en Anatolie et en Caramanie. Sans attendre leur arrivée, (ihazàli résolut de battre en retraite, pour mettre Damas et la citadelle en état de défense. Il s'y trouva bientôt rejoint par les troupes turques, bien supérieures en nombre aux forces qu'il put leur opposer. La rencontre eut lieu à Qâhoùn, près de Damas. Après une courageuse résistance de six heures, (ihazàli fut battu et tué, le 27 Janv. 1521.

Répression des Turcs. Les représailles exercées par ies \ain(jueurs rappelèrent, au dire d'Ibn Ayàs, celles des Tartares sous Tamerlan. « Un tiers de la ville de Damas, de ses quartiers, des bazars, des villages de la banlieue, fut dévasté » (2). Dans cette répression, les janissaires s'assureront une réputation qui les rendra un objet de terreur pour [ou te la Syrie (3). Cette victoire consacra l'autorité des Ottomans. Tous les gouvernements, «jusque-là détenus par les anciens mamloùks », seront désormais confiés à des fonctionnaires turcs. Le vainqueur Firhàd-pacha reçut la niàba de Tripoli, poste stratégique, où il fallait à la fois surveiller la mer, la montagne des Nosairis et celle du Liban ainsi que la grande route menant de la côte aux villes de l'intérieur. Ayàs-pacha, successeur de Ghazàli, ayant voulu châtier les Hédouins, fut battu et dut précipitamment se réfugier derrière les remparts de Damas. Firhàd ne demeura pas longtemps à Tripoli. Solaimàn s'était décidé à marcher en personne contre l'île de Rhodes. Pour assurer la tranquillité de l'Anatolie jKMidant son absence, il mit sous les ordres de Firhàd toutes

(1) Ecrit aussi ol>^ par les chroniqueui-s arabes. {2) Roûiui, 425-426 ; Ibu Ajàs, III, 248-249 ; 275-276. (3j Cf. Relazioni, 102.

les forces militaires de l'Asie turque et le chargea dalx)rd de le débarrasser du gouverneur de Mar'ach, soupçonné de tralH«on (1),

Divisions administratives de la Syrie turque. Nous ignorons si, après cette expérience, Solaimân songea à reprendre l'œuvre ébauchée par son père, s'il niaintint eu Syrie les uictha, 'Créées par les Mamloùks. Les relations o®nsnlaires, vers la iin dn 16" siècle, inentionnent trois pachaliks : Damas, Alep, Tripoli, gouvernés par des heijlerbeys (2). Au temps du sultan Ahmad (1603-1617), un raipport officiel confirme l'existence de ces trois grandes circonscriptions, qui formeront longtemps les principales divisions administratives de la Syrie ottomane. La première ou Damas comprenait dix sandjaqs ou préfectures. Les ,plus considérables étaient Jérusalem, Gaza, Naplouse, Tadmor, Beyrouth, Saidà. Le vilayet de Tripoli comptait cinq sandjaqs : Tripoli, Hainà, Homs, ^alamia, Djabala. Alep avec ses neuf sandjaqs englobait touie la Syrie sef>tenti'ionale, à l'exclusion «de 'Aintàb relevant du vilayet de Mar'ach. En 1660, on créera un nouveau pachalik, celui de Saidà pour surveiller la Montagne.

Anarchie administrative. Nous ne pouvons mous attarder à détailler les annales de la SyiÙ€ pendant cette sombre époque. Ce travail ne serait pas sans utilité ; il rappellerait à ceux, parmi les vSyriens, qni seraient tentés de l'oublier, la tyrannie sous laquelle ont gémi leurs ancêtres jusqumi jour où l'Occident les eût aidés à 4a secouer. Par ailleurs, c'est « pour la Syrie la péd'iode de sa plus profonde décadence économique » (3). C'est la monotone et lamentable histoire de la plupart des pachaUks ottomans jusqu'à la veille de

(1) Roûmî, 426, 428. Ibn Ayàs, III, 260.

(2) Cf. Relauoni, 89, 126.

, (3) E. Bause. Die Turkei. eine moderne G€0(/raphie., Berlia, 1919^ p. 320.

LKS OTTOMANS <')!

l'époque moderne, rn'lissu d'exactions, de félonies, de tueries, de guerres entre pachas ou avec la milice des janissaires. Leur énumération soulèverait le cœur. Des pachas turcs, ces atroces mœurs politiques contaminent les émirs, les dynastes indigènes, sans en excepter des personnages de la valeur d'un Fakhraddîn. Trop éloignés de la surveillance du gouvernement central — où ils savaient s'assurer des complicités — investis d'un pouvoir sans limites, les gouverneurs des vilayets ne rencontraient aucun frein à leurs instincts débridés.

Corruption gouvernementale. Le i)lus otïrant l'emportant toujours, l'autorité incertaine entre les mains d'un pacha n'a d'autre garantie que les richesses qu'il doit sans cesse envoyer à Stamboul. Il faut donc, pour l'obtenir et pour la conserver, inventer de nou\elles vexations et amasser de nouveaux irésors par de nouvelles avanies. Chacun des grands pachalij<s syriens coûtait, aflimie un rapport consulaire vénitien, « de 80 à lUO.OOO ducats ; la charge de defterdàr (trésorier-général ) de 40 à 50.000; celle de qàdi un peu moins. Mais tous rentrent bientôt dans leurs débours. Le beylerbcy écorche (sçorticd) toute la province ; le defterdar écorche les émirs et les appalteurs ; le qàdi, tous ceux qui lui tombent sous la main » (1). Ajoutez que, souvent en guerre les uns contre les autres, ces pachas se disputent l'exploitation des districts syriens. Parfois même ils devaient entrer les armes à la main dans la province que leur avait concédée le firman impérial, mais où ils trouvaient installé un compétiteur plus habile ou plus oflrant. Ce mal n'était pas une nouveauté en S\'rie ; — nous en avons signalé les débuts dès le premier siècle de l'hégire, ensuite sous les 'Abbâsides et les Fàtimites, (v. I, 122, 148) — mais il produira sous les Turcs ses plus funestes conséquences.

n Relaziom. sO.

Les pachas de Damas. Pour s'en convaincre, il suffit ; de jeter un coup d'œil sur la liste officielle des gouverneurs de Damas, au cours de cette période (1517-1G97). Pendant 184 ans, elle contient 133 noms : 33 pachas seulement sont parvenus à occuper leur siège pendant deux ans. En l'espace de trois ans, le consul vénitien d'Alep a vu succéder en cette ville neuf pachas (1). C'est constater que le pays allait s'épuisant, que la sécurité ne pouvait que diminuer au milieu de cette instabilité gouvernementale, que la portion la plus intéressante de la population indigène, celle des producteurs de la prospérité publique, véritables ra'àyà vj>j — d'où le vocable raïa — troupeau qu'on exploite, vivait sous le régime des avanies, c'est-à-dire des amendes exorbitantes et injustifiées, exigées à coups de bâton.

Les rapports consulaires ne savent comment décrire les progrès de la dépopulation, « l'abandon des villages », des champs cultivés, la misère des indigènes, « réduits au désespoir. Ce spectacle fait pitié, principalement entre Alep et Damas ». Et pourtant « le pays produit, non seulement tout ie nécessaire pour la subsistance des habitants, mais bien au delà » (2).

Résignation des Syriens. Dans d'aussi déplorables conditions, les âmes les plus énergiques finissent par se démoraliser. Devenus indifférents aux changements politiques, les Syriens paraissaient presque résignés à l'oppression. L'expérience leur avait appris que si les régimes changeaient de nom : successivement 'abbàside, seldjoùcide, ayyoùbite, mamloùk, chacun s'était appliqué à alourdir son joug sur leurs ancêtres. S'il faut en croire Cotovicus (3), un voyageur belge qui les visita à la iin du 16'^ siècle, « n'ayant jamais

(1) Relazicii, 121.

(2) Rela-.ionl, 60, 88, 101.

(3) Itmerarium hierosohpn. et syrincmn, 477, (Y. la Bibliogi .).

goûté les avantages de la lil)erté, les Syriens ne se trouvaient pas à plaindre ; ils préféraient leur sort à celui des autres nations». Lihciiatis commodd prorsus ujnovanli's, seciim opliine (i(/i iniUtnt, siKinuiiie awlcidnini (jenliuin coiulitioni longe privferunt.

Les Reliizioni (p. 88) allirnient par contre (|ue « les musulmans eux-mêmes souhaitaient de vivre sous un gouvernement chrétien, dont ils appréciaient hautement l'humanité et la justice ». Trois siècles auparavant, le musulman andalou Ibn Djobair (v. I, 251) avait fait la même constatation.

L^asile du Liban. D'ailleurs, à tous ceux que révolte la tj'rannié des pachas, la Montagne s'ouvrait. Elle deviendra le dernier asile de l'indépendance syrienne. Des émirs y maintiennent, parmi des succès et des revers, une sorte d'autonomie vis-à-vis de l'autorité centrale. Leurs méthodes gouvernementales et politiques rappellent parfois celles du régime turc, faites de ruse et de violence. Mais ils s'occuperont et!icacement de protéger leurs administrés, quand leurs incessants besoins d'argent, l'obligation de satisfaire l'insatiable cupidité des maîtres turcs, ne les détermineront pas à les exploiter, à les serrer de trop près, (iràce à leur souplesse, la Syrie conserve encore jusqu'au 19° siècle un semblant d'histoire, de vie nationale, dont l'âge suivant recueillera le bénéfice. C'est à ce titre que nous devons nous en occuper, nous appesantir î^ur les vicissitudes du Liban. Nous y surprendrons cette vie nationale dans la lutte du syriaque contre l'envahissement de l'arabe, dans les efforts d'un Fakhraddîn pour grouper les Syriens contre la domination turque, et aussi dans son appel à l'Occident pour l'aider à secouer ce joug humiliant.

Alep ne se trouvait pas mieux partagée que Damas. Centre des transactions aves l'Anatolie, la Mésopotamie, la Perse et les Indes, riche des productions de son territoire, elle emmagasinait dans ses bazars les articles les plus variés

du !Moyen el de rExtrême-Orient. Depuis les Mamloûks, les Vénitiens y avaient maintenu un consulat de première classe (y. p. 35), lui aussi réservé aux membres du patriciat. Son importance s'était même accrue, <lepuis la découverte de la route du Cap, laquelle forçait les Vénitiens à conserver les relations continentales les plus directes avec le (iolfe Persique. Elle finit par éclipser le poste consulaire de Damas et des autres villes syriennes. Alep deviendra également le siège du plus ancien consulat français en Syrie. Pour le chiffre de la population, les rapports consulaires oscillent entre 40(), 300 et 200.000 habitants (1). Ces estimations divergentes montrent avec quelle prudence il convient d'utiliser les renseignements de statistique syrienne. Les Vénitiens réalisaient annuellement à Alep un chiffre d'affaires de deux à trois millions de ducats. Cotovicus (p. 411) y rencontra les représentants de tous les peuples orientaux, « Persans, Indiens, Arméniens, Géorgiens... Parmi les Occidentaux, les plus nombreux étaient les Vénitiens, ensuite les Marseillais, les Catalans, les (iénois, les Anglais, les (iermains, les Belges» ou Hollandais, comme on les appellera bientôt. Les consuls y jouissaient d'un ''prestige extraordinaire ; ceux de Venise surtout possédaient un train de maison considérable.

La ville eût été heureuse sans la rapacité de ses pachas, l'indiscipline des janissaires. Elles entretenaient la guerre civile. L'énergie d'un pacha réussit parfois à rétablir la sécurité. Mais alors ce sauveur, « demeuré seul dèvorateur, mange tant qu'il peut, sous le fallacieux prétexte de se compenser pour avoir délivré la population » (2). Par exception, dans les premières années du 17'" siècle, on signale Yoûsof-pacha. Les représentants étrangers lui rendent le témoignage

X\) lielazioni, 50, 102; Rabbath, Documents. (V. la BlUiûrir.). (2) Rela:ùoni, 102.

« d'avoir toujours gouverné sans avanies ni extorsions ; sa droiture a ramené l'abondance)) (1).

Tripoli et les ports. Depuis la victoire de Dàbiq, l'importance de Beyrouth n'avait cessé de décroître. Sa décadence, hâtée par celle de Damas, dont elfe était le port, ensuite la conquête de Chypre (1571) par les Turcs, profitèrent à Tripoli. Son port devint le rendez-vous des navires européens. Cette prospérité ne tarda pas à être compromise par îa cupidité d'émirs locaux, les Banoù Saifà — nous les rencontrerons bientôt — maîtres incontestés de la cité et de la région. Leurs avanies forceront prochainement le commerce étranger à émigrerà Alexandrette (2). Le relèvement de Bej^routh et de Saidà, toutes deux descendues au rang de bourgades, sera l'œuvre des princes libanais.

Emirats particuliers. Selim I n'avait pas eu à effectuer la conquête de la Syrie. Il s'était borné à prendre acte de sa résignation. A la suite de' Ghazàli, le pays s'était flatté, un instant, de ressaisir son indépendance, d'échapper à l'humiliation de ne former qu'une unité sur la longue liste des provinces turques, d'alimenter incessamment le ruisselet d'or qui allait se perdre dans le gouffre de Stamboul. Partout les petites dynasties locales, les émirats particuliers avaient pu se maintenir : Banoù Harfoùch dans la Bqà', B. Saifà dans la région de Tripoli, cheikhs bédouins en Palestine, émirs kurdes, turcomans, arabes dans les replis du Liban. Les Ottomans ne prirent pas la peine, ils ne se sentirent pas la force de réduire ces semi-autonomies. A l'imitation des Seldjoûcides et des Mamloùks, ils comptèrent se les rattacher par une sorte de vassalité et par un lien fiscal : l'engagement de payer les redevances du miri, de fournir un contingent militaire, de ne pas empiéter sur les territoires directement ex-

(1) Relazioni, 157.

(2) Ibid., 61, 74-76, 85, 125.

ploités par les agents de la Porte. A ces conditions, le Divan leur permit de rançonner leurs propres sujets, de se battre entre eux, de perpétuer un état d'anarchie, qui devait faciliter la sujétion du pays. Avec une remarquable souplesse, les émirs syriens sauront s'accommoder de ce coriipromis. Une famille libanaise va tenter de l'utiliser pour des fins plus élevées.

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