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III. Avènement des Ma'nides

Leur origine. Parmi les principicules syriens accourus à Damas, pour protester de leur dévouement, Selim avait dis-, tingué (v. p. 57), les Banoù Ma'n et leur représentant principal, l'émir Fakhraddîn. D'où venait cette famille libanaise? Etait-elle d'origine arabe ou kurde ? Quand, au 17* siècle, le biographe Mohibbî (1) recueillit les souvenirs des Ma'nides, il les trouva en désaccord sur la généalogie de leurs ancêtres. Nous rencontrerons d'autres familles kurdes — tels les Djonblàt — parmi les Druses. Comme ces derniers et les Areslan (2), ils ont pu d'abord ha})iter la région d'Alep, où le drusisme avait réalisé des conquêtes (3). Mohibbî dit les Ma'nides de longue date en possession de l'émirat. Il est certain qu'ils n'étaient ni des Tanoùkhites ni des nouveaux-venus dans le Choûf, domaine de leur famille. Il demeure remarquable que la monographie de Sàlih s'obstine à les ignorer. Ils semblent avoir de bonne heure adhéré aux doctrines druses (4). Cette démarche leur assurera les sj'mpathies des Druses du Liban et du Wàdittaim. Dans ce dernier

(1) J'^\<^yj^ , m, 2r.6. (V. BihUogr.).

(2) Chidiàq. Tarikh, 12S, 224. [Y.' Btbliogr.).

(3) Cf. vol. I. 210.

(4) Comp. Mohibbî, loc. cit.

district, ils concilieront une alliance avec les émirs (^hihàb, ceux-ci musulmans et d'origine arabe (1). Travaillés par des luttes intestines avec leurs parents et rivaux de toujours, les 'Alamaddin, les clans des Tanoùkhites, eux-mêmes divisés eu Qaisites et Yéménites, subissaient le sort des organismes vieillis et achevaient de se désagréger. Les Ma'nides n'attendirent |)as l'arrivée des Ottomans pour se préparer à recueillir leur héritage politique tombé en déshérence.

Les Banoû 'Assàf. Dans le Nord du Liban, Selim I, par sympathie touranienne, avait avantagé la famille tutcomane des Banoù 'Assàf. Il tinta les récompenser de s'être déclarés en sa faveur contre les Mamloùks. Ceux-ci les avaient placés en sentinelles dans le Kasrawàn (v. p. 17). Les Ottomans jugèrent à propos de leur accorder une extension de pouvoir ; ils leur concédèrent le pays de Djobail.

Le plus marquant de ces 'Assàfites fut Mansoùr. C'est sous son long émirat (1522-80) que sa famille acquit une importance momentanée. De Ghazîr, où il établit sa modeste capitale, il étendit son influence, depuis Beyrouth jusqu'à 'Arqa. Pour le seconder, Mansoùr découvrit une famille maronite, celle des Hobaich. Originaires de Yanoùh dans le Liban septentrional, ils avaient fui devant l'invasion des Métoualis pour venir se réfugier au Kasrawàn. En retour de leurs services, le Turcoman leur conféra la dignité de cheikh. La famille des lî. 'Assàf s'éteignit avant la fin du 16" siècle.

Métoualis et Maronites. Nous venons de mentionner une invasion métoualie dans le Liban septentrional. Elle était conduite par les Hamàda. (^'est devant elle que les Hobaich, ensuite d'autres groupes de Maronites, se décidèrent à émigrer au Sud du Xahr Ibrahim et vers les villes de la côte. C'est là que les rencontra le contemi>orain Cotovicus (p. 11)5);

(t) D'après la vei'aipn traditionnelle.

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11 les proclame « remarquablement intelligents et actifs, nés pour le travail. Dans les villes habituellement de condition modeste, ils se relèvent dans le Liban, grâce à l'agriculture et à l'industrie très florissante de la soie ». Au pied de leurs montagnes, dans la Bqà', les coreligionnaires des Hamàda, toujours gouvernés par les B. Harfoùch, continuèrent à terroriser la région de Balbek et de Homs. (^est là que les Métoualis entreront en collision avec les bandes d'un chef bédouin.

IL s'appelait Mansoûr ibn Foraikh. Par son énergie, cet Arabe ne tarda pas à s'assurer l'autorité, le prestige dont naguère a^*ait disposé Ibn Hanach (v. p. 56). Au lieu de le combattre, la Porte préféra opposer Mansoûr aux émirs métoualis et druses de la Bqà', du Liban, de Wàdittaim, Se flattant de contenir par son entremise les Bédouins, toujours insoumis, de la Syrie centrale et de la Palestine, elle le laissa étendre son autorité jusqu'à Naplouse (1). Telle sera la politique constante du Divan ; diviser pour régner, se servir d'un chef syrien pour écraser ses rivaux, sauf à se retourner contre le vainqueur, quand ce dernier deviendra gênant (2).

Les Banoû Saifà. La région de Tripoli et les districts septentrionaux furent quelque temps disputés entre les Banoù Cho'aib et les Banoù Saifà — ces derniers Kurdes ou Turcomans — que les Mamloùks avaient, semble-t-il, préposés à la garde de la baie de Djoùn 'Akkàr, la fertile plaine de Tripoli. Elle commandait le débouché du Nahr al-Kabîr et l'accès vers les villes de l'intérieur. Route dominée par les indociles Nosairis et les turbulents montagnards de 'Akkàr. Au commencement, les 'Assàf se montrèrent plutôt les alliés des B. Saifà contre les B. Cho'aib. Quand ces derniers durent s'effacer devant leurs rivaux, les dispositions des 'Assâfites se mo-

(1) Mohibbî, IV, 426 etc ; Wuestenfeld, Fachreddia (v. la Bibliogr.).

' (2) Sur la ruine des Bauoû Foraikh, cf. Mohibbî, loc. cit.

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difiùient. Fidèle à sa politique tiaditionnelle, la Porte paraît avoir savamment entretenu ces dissidences. Vers 1572, elle avait étendu l'autorité de Mansoùr 'Assàf jusque vers Lattaquié. Puis changeant brusquement d'attitude, elle accorda Tripoli à son rival Saifà, avec la charge de surveiller le pays des Xosairis jusqu'aux environs d'Antioche (1). Staml)oul n'avait pas concédé gratuitement cette extension d'autorité. Le commerce étranger de Tripoli devra en payer les frais (v. p. 05) ainsi que les gratilications, libéralement accordées par les émirs Saifà à leurs poètes ; générosités qui leur vaudront d'être comparés aux Barmécides par l'encyclopédiste damasquin IMoliiljbi (IV, 17).

Les « moqqadam » libanais. Au Nord du Liban, les chrétiens, en particulier les Maronites, ensuite les Xosairis, relevaient politiciuement, pour leurs principaux cantons, du cercle de Tripoli. Au moment delà conquête ottomane, ils obtinrent de ne pas dépendre directement du pacha de cette ville. Ils gardèrent des moqaddam (v. p; 38), pris, au sein de leur nation; leur première mission était de lever l'impôt. Ils en répondaient devant un fermier musulman, nommé par la Porte. Cette combinaison offrait l'avantage d'éviter les froissements d'amour-propre. Tout aurait marché à souhait, si fermier turc et sous-fermier indigène ne se fussent entendus pour « manger ». « Les fonctionnaires inférieurs, qui sont dévorés par leurs supérieurs, s'en dédommagent avec usure sur leurs subordonnés. D'où en définitive tout retombe sur les malheureux contribuables » (2) ; ainsi conclut un rapport consulaire du temps.

Sur les Druses à cette époque, Cotovicus (p. 396-97) nous a laissé les détails suivants : « Ce sont des montagnards actifs, belliqueux, pleins d'audace, excellents tireurs. x\rmés

(1) Relaz'oni, 127.

(2J Relazioni, 89.

70 CHAPITRE xin

•de cimeterres, d'arcs, de flèches et de fusils, ils se les fabriquent eux-mêmes, leur pays fournissant du fer en abondance (v. p. 7). Tous parlent arabe. Aux Turcs et aux musulmans ils préfèrent les chrétiens. . . Quoiqu'établis au milieu de l'empire ottoman, ils ont réussi à maintenir leur indépendance, à se libérer du joug turc et refusent d'obéir à un souverain, à un prince étranger. Ils élisent des chefs, appelés émirs, auxquels ils consentent à se soumettre et ne reconnaissent aucune autre autorité. . . Selim I, après sa victoire sur les Persans et les Mamloùks, ne parvint pas à les réduire. Ils auraient réussi à maintenir leur autonomie, sans la félonie d'Ibrahîm, pacha du Caire ». Cotovicus rappelle alors les événements, survenus en 1585, une dizaine d'années avant son passage en Syrie, et dans lesquels faillit sombrer prématurément la fortune des Ma'nides.

Incident de Djoûn 'Akkâr (1585). La grande, pour ne pas dire Tunique, préoccupation de la Porte était la rentrée de l'impôt. Or, depuis la défaite de Lépante (1571), la voie de mer n'offrait plus de sécurité aux transports ottomans. Les rapports consulaires se plaignent par ailleurs des attaques auxquelles étaient exposées les caravanes dans la baie de Djoûn 'Akkàr. En cette année 1585, des pillards y dévalisèrent le convoi de janissaires qui accompagnait à Stamboul la caisse de l'impôt, levé en Egypte et en Syrie. Cet incident tira la Porte de son apathie en face de l'anarchie syrienne. Eîlle en profita pour rappeler aux émirs libanais que, si elle leur laissait la liberté de s'entre-déchirer, elle n'entendait pas abdiquer. Relevé de charge, le gouverneur d'Egypte Ibrahimpacha, reçut la mission de leur donner, avant de rentrer à Stamboul, une leçon. Sous le prétexte, semble-t-il, que les Ma*n,ides avaient ouvert aux coupables l'asile du Liban, ce pacha envahit le Choùf.

Mort de l'émir Qorqmàs. Successeur, depuis 1544, de son père Fakhraddîn I, l'émir Qorqmàs gouvernait alors l'é-

mirât. Il fut forcé d'aller s'enfermer dans la roche inaccessible de Chaqîf Tîroùn (QaTal Nllià). Il y moiuiit peu après de chagrin ou de poison (ir)8r)). Les députés druses, accourus à 'Ain Saufar auprès d'Ibrahini-pacha, y furent égorgés. Les émirs tanoùkhites, enveloppés dans ce désastre, durent suivre leur vainqueur jusqu'à Stamboul, où ils réussirent pourtant à se justilier. Le successeur de l'émir Mansoùr, MoIkuîîmad 'Assàf, profila d'ai)ord de l'humiliation des émirs du Liban méridional.

Fin des Banoû 'Assàf. Yoùsof Saifà touchait alors à l'apogée de sa puissance. « Plus maître à Tripoli que le pacha turc lui-même» (1), il n'était pas d'humeur à partager avec les 'Assàfites le Nord du Liban. Il attira Mohammad 'Assàf dans une embuscade entre Batroùn et la gorge de Mosailiha (2). Ce fut la fin de la petite dynastie 'assàfite (v. p. (58) Du milieu de ces luttes mesquines, où s'épuisait la vitalité du Liban, un homme allait surgir, lequel fixera sur son énergique personnalité, pendant près d'un demi-siècle, l'attention de la Syrie et du monde chrétien.

ly. Fakhhaddin II, (1385-1635).

Sa jeunesse^ En mourant, l'émir ma'nide Qorqraàs laissait un fils en bas-àge, nommé Fakhraddîn comme son grand-père (v. p. 57). Né vers 1572, il comptait donc une douzaine d'années à la mort de Qorqmàs. Pour soustraire cet enfant aux poursuites des Ottomans (3), sa mère l'avait secrètement fait élever au Kasrawàn, dans la famille des Khâzin. Telle serait l'orisine des relations de Fakhraddîn avec

(1 1 lielazioni, 127.

(2) Au N. et prés de Batroûn.

(3) Et d'Ibn Foraikh, ennemi juré dos Druges ; Molubbf, IV,. 426-427.

IJL CHAPITRE XIII

les Khàzin. C'est parmi eux qu'il trouvera son plus habile ministre, Aboùnàdir Khàzin. Quand Fakhraddîn atteignit l'âge viril, son oncle, le Tanoùkhite Saifaddîn s'empressa de rendre à son neveu rémirat du Choùf.

Après la mort de son père, traîtreusement assassiné en 1544 par le pacha de Damas, l'émir Qorqmàs avait juré une haine éternelle aux Ottomans. Au lendemain de la tragédie de \\in Saufar, on devine quels devaient être les sentiments du petit-fils. Sa vie se résume en une guerre sans trêve contre les bourreaux de sa famille, une lutte que ni l'exil ni les insuccès n'arriveront à ralentir, pour l'indépendance du Liban. On peut y distinguer deux périodes, toutes deux marquées par les mêmes alternatives de succès et de revers. C'est un drame en deux actes, coupé par un iatermèdë de cinq années d'exil.

Premiers succès. Par sa victoire sur les B. 'Assàf, (v. p. 71), Yoùsof Saifà, héritier de leurs domaines, était devenu le voisin des Ma'nides. Feudataire nominal de Tripoli, « il était en réalité le maître du pachalik » (1) et son autorité s'étendait jusqu'aux environs d'Antioche. Un de ses fils avait affermé la douane de Tripoli, à cette époque la plus importante de la Syrie. Fakhraddîn n'aura de repos que lorsqu'il aura mis hors de cause ce trop redoutable voisin, devenu bientôt son beau-père (2). Les Druses n'avaient pas lardé à réparer leur échec de 1585 (v. p. 70). Des rapports consulaires attestent leur ressentiment contre les Turcs et les disent en mesure de lever plusieurs milliers « d'excellents arquebusiers » (3). La défaite de Yoùsof Saifà amena à Fakhraddîn la soumission de tout le Liban septentrional.

(1) Relazionî, 127.

(2) Sa fille sera la mère de 'Ali, l'aîné de Fakhraddîn. ^3) Relazloai, 90, 127 ; Mohibbi, IV. 503.

LES OTIOMANS 73

En dehors de la Montagne, les autres voisins de FaUhraddin, les cheiks bédouins, les émirs métoualis, maîtres de la Bqà', de la (ialilée, les B. Harfoùch, doivent également payer les frais de son extension territoriale ; avant tous, le clan d'Ihn Foraikh dont l'hostilité avait précipité la ruine de son père Qorqmàs. Il tient à la possession de la Bqà', non seulement i)our en exploiter les terres fertiles, mais pour pouvoir communiquer directement avec les Druses du Wàdittaim. La Porte commence par applaudir à ses succès. Il lui rendait le service de la débarrasser de chefs de bandes redoutés. Fakhraddin savait d'ailleurs se concilier par des présents la faveur de ses ministres.

Première ébauche du Grand-Liban. La Porte mettra du temps avant de deviner les visées ambitieuses de l'émir ma'nide. Fakhraddin entretenait des amis à la Cour. Il payait exactement le tribut de ses nouvelles conquêtes. Le sultan Alimad I (1) était préoccupé d'obvier à la situation oiîérée de ses finances. La guerre à soutenir contre la Perse et la Hongrie ne lui laissa pas le temps de* songer à Fakhraddin. Ce dernier trouva donc tout le loisir pour s'assurer du Kasra- \vàn et des villes de la côte. L'an 1598, Cotovicus (p. 116) visita Saidà «Jamentablement ruinée, habitée par une poignée de musulmans et de Druses ». L'émir Qorqmàs avait déjà occupé Saidà et Beyrouth. Fakhraddin les embellit et les releva de la décadence, où elles étaient tombées (v. [).().")). Dans cette dernière, on lui a même, à tort évidemment (2), attribué la plantation de la forêt des Pins. Ce n'est pas l'unique part de la légende dans cette existence extraordinairement agitée.

x\u Sud du Liban, il élargit son territoire jusqu'à Safad,

(1) Yoii- la liste des sultans.

(2) Voir plus haut p. 7. et I vol., 215. On lui a également fait honneur du beau pont sur le Nahr Bairoùt.

Bàniàs, ensuite 'Adjloùn, à l'Est du Jourdain qu'il enleva aux Banoù Foraikh. Autant de positions stratégiques, défendues par de puissantes citadelles (1). Elles lui ouvrirent l'accès de la Palestine, la route de Jérusalem et de l'Egypte, une direction, où nous le surprendrons, la veille de sa chute définitive. D'Antioche à Jérusalem, la Syrie se trouvait aiDandonnée à des chefs indigènes. La conquête de ce vaste domaine suffira à occuper l'activité de Fakhraddîn. Il évitera de s'attaquer aux districts gouvernés, rançonnés directement par les pachas.

Auxiliaires de l'émir. Pour achever la série de ces conquêtes, sans éveiller les soupçons de la Porte, il dut réaliser des prodiges d'habileté, d'équilibre, de ruse aussi. Il ne refusa aucun concours. Le régime ottoman avait tellement abaissé le niveau de la moralité administrative qu'il ne lui devint pas loisible de regarder au passé de ses auxiliaires et alliés, de débattre le prix qu'ils mettaient à leur concours. Il n'hésita pas à s'appuyer sur un rebelle contre l'autorité turque, 'Alî Djànboûlàd, d'origine Ivurde — un des ancêtres des Djonblàt libanais. Ce vaillant condottiere aida Fakhraddin à se débarrasser de Yoûsof Saifà (v. p. 72).

A Damas, dans l'entourage des pachas, la vénalité s'étalait aussi cyniquement qu'à Stamboul. Fakhraddîn y découvrit un autre allié beaucoup moins recommandable, Kaiwàn. Cet ancien esclave, enrichi par le fruit d'innombrables . rapines, réussit longtemps par ses intrigues à détourner l'orage qui menaçait l'émir libanais. Les deux compères se brouilleront plus tard et Fakhraddîn le poignardera de sa propre main (2). Ces détails nous donnent une idée de la scène mouvementée, fertile en catastrophés, sur laquelle évolua notre héros avec une aisance, exempte de scrupules vulgaires.

(1) La plupart élevées par les Croisés.

(2) Mohibbi. III, 299-303.

ijks ottomans 75

Organisation militaire. (A'tlc confiance en soi-même, l'habitude de joia'r avec le danger, de cùloyer les écueils, l'aveuglèrenl. Il se jugea désormais à Tabri contre un retour de fortune. L'Anglais Georges Sandys, ((ui le rencontra à Saidà, vers IGIO, raconte qu'il ne s'efï'rayait plus des menaces de ses ennemis. Il avait accumulé par ses conquêtes et ses exactions de grandes richesses. Il les utilisa pour donner à la principauté libanaise une solide organisation militaire. Avec leurs milices indigènes, mal disciplinées, insiUlisamment entraînées, les émirs syriens ne pouvaient se promettre l'avaiitage contre le corps des janissaires. Il leur mancpia toujours une armée permanente, régulière. Pour obvier à cet inconvénient, Fakhraddîn prit à sa solde des Sokinân ou Sokbàn (1). Cétaient des soldats de métier. Ils erraient par bandes à travers l'empire et louaient leurs services au plus offrant ; mercenaires, vivant de la guerre, en connaissant tous les secrets, tous les champs de bataille de l'Orient. Ils servirent de noyau à une forte armée de recrues indigènes, druses et chrétiens, levées sur les terres de l'émir. Leur nombre s'élevait à 40. ()()() hommes. L'émir avait pourvu de garnisons, de vivres et de munitions de guerre ses principales forteresses : Sobaiba près de Bànià,s, Cliaqîf Arnoùn et Chaqîf Tiroùn.

Les Florentins guettaient l'occasion de partager avec Venise et la France les bénéfices du trafic dans les Echelles du Levant. Leurs deux premières tentatives pour s'y installer échouèrent lamentablement. « Ils furent si malmenés, écrivait en 1()()2 le consul de Venise, qu'ils ne sont plus retournés. S'ils avaient réussi à prendre pied en Syrie,, il est hors de doute que la quantité de leurs tissus de soie et de leurs capitaux nous eût été d'un. giand préjudice » (2). Avec Fakhrad-

(1) Cf. D'Arvieux, Mémoires, I. 438 etc. (V. la Uibliogr.).

(2) Relazioni, 12C»

dîn, les Florentins pensèrent obtenir un plus heureux résultat. L'émir accueillit avec empressement leurs ouvertures. Elles aboutirent à la conclusion d'un traité de commerce. Dans cet accord, pour lequel il ne se soucia pas de demander l'autorisation de Stamboul, Fakhraddin fit insérer des clauses militaires secrètes, qui ne pouvaient viser que la Turquie.

Hâfiz-paclia. Cette dernière audace allait attirer sur sa tète une première fois les vengeances de la Porte. En 1609, un nouveau gouverneur habile et énergique, Ahmad Hàfizpacha avait été nommé au poste de Damas (1). Il ne mit pas longtemps à comprendre le danger auquel l'ambition dénie-' surée de -l'émir libanais exposait l'Empire. Il devina les points faibles de cet adversaire, le parti à tirer du mécontentement de ses sujets, accablés d'impôts. Il attisa la rancune de ses voisins ou anciens amis, que cette politique expansionniste avait dépouillés ou menaçait d'absorber. Ses rapports avertirent le Divan de Stamboul. Plein pouvoir fut concédé k Hàfiz-pacha sur les troupes d'Anatolie. Emirs lésés ou mécontents accoururent grossir les rangs de son armée. Parmi les Chihài) eux-mêmes, jusque-là les fidèles alliés de l'émir, certains prirent parti contre lui. L'an 1613, le sultan donna ordre au Capitan-pacha de venir croiser, avec une escadre de 60 galères, devant la côte de Syrie afin de coopérer aux manœuvres des janissaires.

Abandon, départ de Fakhraddin. Fakhraddin se vit investi par terre et j^ar mer. Cependant que parmi les Sokbàn un fort parti passait à l'ennemi, ses amis et alliés se désaffectionnèrent de cette cause perdue, surtout les féodaux dr^ises, auxquels la puissance des Ma'nides commençait à porter ombrage. Le particularisme de ces indociles vassaux causera les

(1) Cf. Mohibbî, I, 381.

plus sérieux embarras aux successeurs de Fakhraddîn. A la Téunion de Dàmoùr, le grand émir ne put leur communiquer son ardeur. Il résolut alors de conjurer lorage, en s éloignant.

Le 15 Septembre IfiLl, un navire français l'emporta vers l'Italie. Il y trouva à la cour des Médicis, grands-ducs de Toscane et ses récents alliés (v. p. 75), l'accueil le plus sympathique. 'Ali, l'aîné de ses fils, promettait un prince accompli ; il surpassera même son père en courage personnel. Ce dernier lui abandonna le sort de ses Etats, en lui adjoignant pour l'assister son propre frère, l'émir Yoùnos. L'oncle et le neveu.se résignèrent aux sacrifices inévitables. Heureuse d'être débarrassée du redoutalile ^la'nide, la Porte n'osa pousser jusqu'au bout son triomphe. L'œuvre de Fakhraddîn n'en était pas moins à recommencer.

Le retour. L'année 1()18 lui apporta les perspectives d'une restauration. Son ennemi mortel, Hàfiz-paclia se vit remplacé à Damas par Mohammad-pacha. Ce dernier, soucieux avant tout de la guerre contre la Perse, ne voulut pas laisser d'ennemis derrière lui. Kaiwàn (1) et son allié, le Méiouali Yôùnos ibn Harfoùch, interposèrent leur médiation. Contre l'engagement de démanteler les citadelles de Chaqîf Arnoûn (Beaiifort) et de Sobaiba (2), ils obtinrent de voir reconnaître l'émir 'Alî et l'autorisation du retour pour son père. Celui-ci débarqua en Syrie, après cinq ans d'absence. Son fils 'Alî le vit reparaître sans enthousiasme.

Nouveaux succès. Le père parut d'abord assagi par l'exil, guéri de ses rêves ambitieux. Il assuma la mission de défendre le pays contre les brigandages des Arabes. Alors commença une nouvelle série de succès militaires, qui

(1) D'abord son compagnon d'exil, il était revenu prépaver son. retour.

(2) Près Bâniâs ; cf. I, 218.

devaient laisser dans l'ombre ceux de la première période. 11 employa à les préparer la même diplomatie, mélange d'audace et d'astucieuse souplesse, s'assurant par les voies connues les appuis indispensables à Stamboul et à Damas. Comme tous les pachas, il « avait de bons espions, qui l'avertissaient de ce qui se tramait contre lui. Quand il y avait des plaintes contre lui à la Porte, ses réponses y étaient arrivées avant les plaintes et trouvaient le Divan prévenu en sa faveur». (1). Bientôt il eut reconquis les anciennes possessions au Sud du Liban, en Galilée.

Politique intérieure. Pendant son séjour en Italie, il avait compris la nécessité de s'appuyer sur l'Europe, de gagner sa confiance. A la prière du roi Louis XIII, il permit de relever l'ancienne basilique de Nazareth, d'y adjoindre un couvent de Franciscains. Il contribua de ses deniers aux frais de construction. A Acre, à Saidà, partout sur ses terres il autorisa l'érection d'églises, de couvents. Chacun de se* administrés lui était, affîrme-t-on, connu nommément. Il aurait pu détailler la valeur de leur fortune, l'étendue de leurs champs, le rendement fiscal dont il s'empressa d'élever le montant. Aucune parcelle de terre arable ne devait demeurer en friche. Il développa la culture du mûrier et introduisit à cette fin des paysans, maronites et melkites, du Nord dans le Liban méridional. Les villages chrétiens en ce district ne sont pas antérieurs à Fakhraddîn. Il compta s'appuyer sur eux pour tenir en échec les féodaux druses lesquels, de leur côté, utilisèrent les cultivateurs chrétiens pour l'amélioration de leurs domaines. L'émir possédait une seconde liste, celle des fonctionnaires turcs à Damas et à Stamboul qu'il importait de stipendier. Grâce à ces précautions, aux impôts qu'il tirait de ses provinces, aux revenus des douanes de Saidà et de Beyrouth, il trouva les moyens et le loisir d'équiper une armée.

(1) D'Arvieux, I, 457.

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qu'on évalue conlplaisauiuieul à 100.000 hommes (1).

Conquêtes en Syrie. Elle lui aurait permis de coïKjuérir la moitié de la Syrie, « tout le [)ays compris entre Anlioclie et Saiad ». (^es données, Mohihbî les a vraisemblablement recueillies auprès des petits-Iils de notre héros, désireux d'exalter le glorieux aïeul. Encore fera-t-on sagement de ne pas les interpréter à la lettre. Si la Porte ne se sentait pas en mesure d'occuper les montagnes comprises entre Antioche et Sal'ad, il ne pouvait que lui déplaire de les voir réunies sous l'autorité d'un chef indigène unique, aussi entreprenant. L'é mir a-l-il réellemenl soumis tout le i)ays sétendant à l'Orient jusqu'à Salaniia et Tadmor ? Prés de l'antique Palmyre, on montre la QaPat ibn Ma'n. La tradition populaire l'aura attribuée au plus illustre des Ma'nides, pour conclure ensuite que son activité conquérante s'était déployée dans le désert de Syrie. Quelle qu'en fût l'étendue exacte, ses possessions étaient défendues par tout un ensemble de forteresses : les lieux Chaqîf du Liban, Arnoùn et Tîroùn, Qabbelias (2) dans la Bqà', celles de Stlfad, de 'Adjloùu, Balbek, Marqab ; cette dernière au pays des Nosairis (v. I, 219).

'Ain djarr (1623); puissance de Pémir. A la journée de 'Aindjarr ('Andjar) dans la Bqà' (v. I, 99), il réussit à s'emparer de Mo"stafà, pacha de Uamas. Le vainqueur se montra modéré. A cette époque, les chefs syriens se jouaient de l'autorité de la Porte, on l'a vu. Mais ils traitaient avec égards les pachas tombés entre leurs mains, Tijji.) (•\j{^\ , « par considération pour le gouvernement », quand surtout, il s'agissait de personnages, qui le lendemain deviendraient grands-vizirs, comme il arriva à Moslafà (3), le vaincu de 'Aindjarr. Ainsi se comportera plus tard (v. plus bas) l'émir

(1) Mohibbi, III, 267.

(2) Orthographié Qahrelias dans Mohibbi, I, 387 ot passim.

(3) Cf. Mohibbi, IV, 396.

chihàbite Haidar avec un rebelle druse revêtu de la dignité de pacha.

Le Ma'nide n'eut garde de manquer au protocole. Il renvoya son prisonnier comblé de pré\.enances et présenta l'affaire comme le résultat d'un malentendu. La Porte déplaça le pacha vaincu. En 1621, le Français Deshayes de Courmenin jugeait l'émir « Facardin, le premier et le plus considérable de tous les princes de l'empire ottoman ». D'après le même diplomate, il disposait d'un revenu de 900.000 livres (1). Il en payait 340.000 au Grand-Seigneur et en dix jours pouvait mettre sur pied 10.000 hommes, sans compter les Sokmàn, chargés de garder les frontières. Il arriva à en imposer si bien que la Porte, se jugeant hors d'état de l'attaquer de front, songea à reconnaître ses acquisitions territoriales, à se l'attacher par un titre officiel de vassalité. Dès 1624, les correspondances diplomatiques notent « les jalousies que l'émir Facardin donne de soi » au Divan de Stamboul. Pour ce motif, le roi « très chrétien » évite d'appuyer directement à la Porte l'établissement de missiomiaires dans le Liban druse. Mais en lui écrivant, il le traite de. « très illustre et puissant prince ». (2).

Une ère de renaissance s'ouvrait pour la Syrie, plus exactement pour cette section de la Syrie qu'on pourrait déjà appeler le Grand-Liban. Sans s'en rendre compte peut-être, le libéralisme de Fakhraddîn travaillait à favoriser la fusion des races ou plutôt des communautés. Dans le choix de ses auxiliaires, il ne s'inquiéta jamais de leurs convictions religieuses. Antérieurement à son exil, l'opinion s'était répandue

(1) La livre française valait un franc. Ce revenu annuel augmenta considérablement, grâce au développement du commerce. Celui de Saidà rapportait annuellement à la Porte 200.000 écus ; D'Arvieux, I, 311.

(2) Boppe, op. cit., 226. Le grand-vizir reçoit les qualifications de « très illustre et magnifique seigneur » et aussi de « très illustre prince et bon Amy » ; îbid. 221, 223. Cf. Rabbatli, Documents, U, 464.

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en Europe (1) que les Diiises descendaient des Croisés. Fakhraddin ne parait pas avoir protesté. Il admettait en son intimité les missionnaires, les consuls, les ingénieurs, les commerçants européens, pour profiter de leur expérience, de leurs suggestions. Il entretenait des relations suivies avec les chevaliers de Malte, accueillait leurs vaisseaux dans ses ports, où ils venaient se ravitailler, échanger le l>utin capturé sur les vaisseaux turcs.

Fut-il chrétien ? Son principal homme d'affaires, pres(}ue son premier ministre, fut le Maronite Abôùnàdir Khàzin. Ses sujets n'auraient pu décider s'il était druse ou musulman (2). Au cours dune grave maladie (3), il aurait même permis à un missionnaire de le bjiptiser. Il faut bien en convenir, l'attitude que lui prête, pendant son exil en Europe, l'historien Haidar Chihcàb (4), ne permettait pas de prévoir cette détermination chez l'émir polygame. Jusqu'à la tin du gouvernement des Chihàb, chrétiens et druses vivront en paix dans le Liban méridional. Ces derniers s'enhardiront jusqu'à réclamer des missionnaires. Vers 1704, le roi de France songera à élever de jeunes Druses au Collège des Jésuites de Paris (5). Dans les j^artis politiques, qui divisent la Montagne, Qaisites et Yéménites, puis Yazbakyya et Djonblàtyya, chrétiens et druses se coudoieront. Mais, grâce à la sagesse de ses émirs, le Liban ne connaîtra pas des dissensions confessionnelles.

L'agriculture fut encouragée. L'industrie de la soie, que l'Europe se disputait, ensuite la culture de l'olivier, cfui

(1) Cotovicus, 381, 395 ; Relaztoni, 90.

(2) D'Arvioux. J/<?/no2>e5, I, 367 conjecture qu'il «n'avoit d'autre l'eligioa que celle de sa nation qui n'en a aucune », exotérique, s'entend.

(3) Cf. Hil. do Barenton, La France catholique en Orient, 15<8.

(4) Tarikh, ô40 etc. (V. la Bibliogr.).

(5) Rabbath, op. cit., II, 541, 544, 546.

alimentait les savonneries, apportaient à l'émir des revenus considérables. Ce fut, avons-nous dit, pour Fakhraddin l'occasion de multiplier les villages chrétiens dans le Sud du Liban. Après l'agriculture, il s'appliqua à ranimer le commerce.

Ls commerce. Dans la Méditerranée orientale, écumée par des pirates barbaresques, turcs, maltais, se dissimulant sous tous les pavillons, le principal obstacle au développement des transactions commerciales résidait dans l'avidité des fonctionnaires locaux. Toujours à court d'argent, obligés de satisfaire aux exigences de la Porte, les Banoû Saifà s'en dédommageaient volontiers sur le commerce étranger. Ils l'accablaient d'avanies, d'emprunts considérables, rarement restitués ; ils s'adjugeaient les marchandises, au prix fixé par eux, quand ils n'allaient pas jusqu'à confisquer cargaisons et navires. « A Stamboul, les plaintes demeurèrent sans écho, par suite de l'anarchie gouvernementale, des mutations de vizirs » >ijjyi Jjs-j v«i5C>vi cbti-» (1). Après de longues et infructueuses négociations entre Paris et le Divan, entre ce dernier et la Sérénissime République de Venise (2), les résidents, les vaisseaux francs se décidèrent à déserter la rade inhospitalière de Tripoli. Jusqu'à cette date, Alexandrette, au fond de son beau golfe, était demeurée une plage solitaire, désolée par la malaria. Elle deviendra désormais le port d'Alep au détriment de Tripoli (3). Cette ville sera également desservie parla concurrence de Beyrouth, de Saidà surtout que suscitera Fakhraddin.

« La courtoisie et la bienveillance de l'émir, écrit le consul vénitien, v ont attiré les commerçants français et flamands

(1) Haidar Chihâb, op. cit., 683.

(2) Cf. Boppe, Journal et Correspondance de Gédoyn le Turc, 82 et passfm ; Relazioni, 14.-16 et pjssim. Voir plus haut pp. 65, 69.

(3) Relazioni, 85 ; Colovicus, 504.

(hollandais). En toute occasion, il les a défendus contre les pirates et leur présence lui procure de grands avantages » (1). Dans les intervalles entre ses campagnes, il résidait alternativement à Beyrouth et à Saidà dans des palais aménagés par des artistes occidentaux. Non content de veiller à la sécurité des trafiquants, il n'hésita pas à les indemniser des injustices commises à leur entlroit, des pertes même (|ue leur infligeait la piraterie (2). Personne à son époque ne comprit mieux l'esprit et aussi les avantages des (capitulations.

Les Capitulations. La première, signée par François I en 153(), avait jeté les bases du protectorat économique, politique, religieux de la France, tel qu'il se développera, à la suite de laborieuses négociations diplomati(|ucs, au cours des trois siècles suivants. La convention française de 153() mit lin au monopole commercial, possédé jusqu'à cette date par Venise. Cette république dut bientôt compter également avec la concurrence, à peine moins redoutable, de l'Angleterre que le commerce des raisins de Corinthe, entrant dans le plum-piidding national, attira d'abord dans le bassin de la Méditerranée (3). Sous l'émirat de Fakhraddîn, c'est à dire en 1()()4, les (^capitulations furent renouvelées pour la cinquième fois entre la France et la Turquie. Jusqu'alors toutes les nations européennes, à l'exception des Vénitiens et des Anglais, n'avaient été autorisées à naviguer, à commercer dans les eaux turques que sous la bannière fleurdelisée et la protection consulaire de la France.

Telle était la situation, notée par Cotovicus, lorsqu'en 1599 il passa par Alep. La description, laissée par cet observateur, montre le prestige, qui continuait à entourer l'institution consulaire (4). L'an 1012, les Etats-Généraux de Hollan-

(1) Rela-Aoni, 163.

(2) Haidar Chihâb, 682.

(3) Relazwni, 87.

(4) Boppo, op. cit., 165, 183.

de, outre l'autorisation de commercer, de naviguer sous leur bannière propre, obtinrent du sultan Ahmad I une Capitulation qui leur concédait le privilège d'une représentation diplomatique dans l'empire du Grand-Seigneur. Nous voyons en effet des vaisseaux hollandais ou « flamands », ^U» — comme on persistait à les appeler au Levant — fréquenter les ports libanais, au temps de Fakhraddîn. Le navire, qui convoyait celui qui l'emporta en exil (v. p. 77), appartenait à cette nation (1), dont les ressortissants continueront pourtant à jouir en Syrie de la protection des agents français (2).

Fakhraddîn et les Capitulations. L'émir élargit notablement la lettre, les concessions des Capitulations. Il autorisa les Français à construire un vaste khàn à Saidà, les Florentins à y ouvrir un consulat(3). Son port que Cotovicus, en 1598, avait trouvé désert deviendra alors la plus florissante Echelle de la Syrie. « Il put croire un instant qu'il était sur le point de rendre à la vieille métropole commerciale sa proverbiale prospérité » (Ristelhueber). Outre la soie du Choùf, on y chargeait les cotons de la région, des huiles, du riz, des cendres alcalines. Le chiffre d'affaires s'élevait en moyenne à lin million de livres et était largement dépassé les années de bonne récolte. La protection de l'émir s'étendit sur les résidents européens, établis dans les Echelles qui ne relevaient pas directement de son autorité. L'an 1622, des navires français étaient allés charger du coton à Acre. Ils y furent capturés par des corsaires barbaresques, qui se dissimulaient sous les couleurs françaises. Fakhraddîn obligea les forbans africains à restituer leurs prises (4). Cette ^)olitique intelligente du prince tournait à l'avantage des ports libanais. Elle n'a

(1) Haidar Chihàb, 634 etc.

(2) Boppe, op. cit., 183.

(3) Pour cette dernière mesure, voir plus bas.

(4) Cf. Haidar Chihâb, 681, 709, 710, 717.

pas manqué d'attirer l'attention des agents vénitiens, toujours éveillée en niatièfe commerciale. Leurs Rehizioni (p. 1()3) la signalent à leur gouvernement et ne dissimulent pas la concurrence qu'elle menace de créer au commerce vénitien en Syrie, dont Alep demeurait le centre,

Fakhraddm, un précurseur. Mieux que personne, il comprit que la Syrie ne pouvait s'isoler, que son avenir résidait dans ses relations avec l'Occident, que la Providence, en la plaçant en bordure sur la Méditerranée, lui traçait la voie, celle ouverte par les Phéniciens, ensuite par les colonies syriennes établies dans la Gaule des Mérovingiens (v. I, 13). II acheva de s'en convaincre pendant son exil, en visitant la 'J'oscane, Naples, la Sicile, l'île de Malte. A cette époque, des savants maronites, résidaient en Italie. Formés dans les écoles de Rome, grâce à la munificence éclairée des Papes, ils révélèrent à l'Occident les trésors de la littérature syriaque. L'émir entra alors en relations personnelles avec plusieurs de ces érudits, notamment avec Abraham Echellensis (Al- Hàqilàni). Ce dernier passera en S3Tie (1()31-1632) et lui servira d'intermédiaire avec la cour, des Médicis (1). Rappelons enfin comment il ouvrit le Choùf aux missionnaires Capucins (2) et leur construisit des couvents. « Sous le gouvernement de l'émir, écrit l'annaliste Haidar Chihàb, les chrétiens acquirent de llnfluence. Ils se virent autorisés à monter des chevaux sellés, à porter des turbans blancs (3), des ceinturons, des épées et des armes ciselées ». Les correspondances des missionnaires attestent « la paix profonde dont jouissent les chrétiens dans tous les Etats du prince des Sidoniens », princeps Sidonioriim, comme on appelait l'émir, seigneur de la province de Saidà. Son esprit éclairé, sa loyauté répu-

(1) Wiistenfeld, op. cit., 139.

(2) Cf. Ilabbath, Documents, .11, 464, 494. <3) Cf. Cotovicus, 487.

gnaient à l'intolérance, aux restrictions odieuses, édictées par Motawakkil (v. I, 137) et considérées comme loi d'Etat, partout où sévissait le régime des pachas (1).

Par cette hauteur de vues, par la hardiesse de ses conceptions, parfois aventureuses, Fakhraddîn fut vraiment en avance sur son siècle. Ces qualités doivent faire oublier en partie la violence des méthodes, la loyauté souvent discutable des moyens qu'il mit en œuvre.

Lacunes morales. Ces tares furent celles de son éducation, du milieu dans lequel il dut se mouvoir ; milieu démoralisé par plusieurs siècles d'oppression sous le régime des races touraniennes. Son père et son aïeul étaient tombés victimes de la tyrannie turque. Il opposa la violence à la violence, la corruption à la corruption, sans égaler pourtant la virtuosité de ses rivaux, les pachas turcs. Il acheta la conscience des fonctionnaires. Mais depuis les grands-vizirs jusqu'au moindre agha, tous étaient à vendre et ne regardaient qu'au prix. Il lui arriva, pour subvenir aux frais de ces coûteuses enchères, de tondre de trop près la laine de ses ouailles. En retour, il assura la sécurité au Liban, hâta son développement matériel ; il releva la prospérité commerciale des Ailles de la côte. Par la faveur témoignée aux résidents, aux missionnaires européens, il prépara l'expansion intellectuelle, dont la Syrie recueillera les fruits aux siècles suivants. De cette renaissance une part revient à la pléiade d'élèves et d'érudits, sortis du collège maronite, fondé à Rome par Grégoire XIII, et où se formeront, au siècle suivant, les Assemani {As-Sim'àni) et le futur patriarche-historien, Etienne Dowaihî. Ses plans d'unification libanaise, de restauration syrienne devaient lui attirer l'inimitié de tous ceux dont son ambition dérangeait les calculs. Il succombera sous la coalition de

( 1 ) Rabbath, Documents, H, 54-55, 262..

celle hoslilité, liguée contre lui j)our la défense de leurs intérêls personnels.

Son entente avec l'Europe. Peut-être visa-l-il encore plus loin, voulul-il s'assurer dans la guerre d'indépendance, qu'il s'apprêtait à livrer au sultan, le concours de l'Occident: des grands-ducs de Toscane, du roi d'Espagne, des chevaliers de Malte, du Pape, des princes qu'il avait visités pendant son exil. A ces derniers, il aurait promis, afïirme-t-on, de leur ouvrir sans coup férir l'accès de Jérusalem pour s'y faire baptiser. Il reçut des Florentins des ingénieurs, des munilions de guerre, leur permit d'ouvrir un consulat à Saidà. Par cette dernière concession, il affectait presque de rompre avec la suzeraineté de la Porte, qu'il ne prit pas la peine de consulter. La mesure ne put que déplaire à la France, principale intéressée par l'importance de ses capitaux dans le commerce du Liban. Les Vénitiens surtout, éternels rivaux de Florence, ont dû le desservir à Stamboul, accréditer le bruit, répandu par ses ennemis,. qu'il avait autorisé les Florentins à relever les fortifications de Tyr (1), qu'il menaçait Jérusalem.

Ses campagnes en Palestine. Lui-même sembla prendre à tâche de donner de la consistance à ces insinuations par ses promenades militaires aux pays de Naplouse et de Gaza, (]ui ne lui rapportèrent que des déceptions (2). Le Divan s'en montra fort alarmé et adressa des observations à l'émir, ensuite au gouvernement français, à l'occasion de la récente installation (vers 1G24) d'un consulat français à Jérusalem. La Porte trouvait que depuis « cet établissement, l'émir Facardin s'en était toujours rapproché » (3). En même temps pour endormir ses soupçons, elle lui conféra le titre ronflant de « soltàn al-barr », sultan du continent, « avec

(1) Rabbath, I, 383.

(2) Mohibbî, I, 221.

(3) Rabbath, I, 345.

l'autorité sur tous les Arabes entre Alep et Jérusalem ». Cette distinction ne demeura pourtant pas gratuite ; elle coûta à l'émir 200.000 sequins d'or (1).

La catastrophe finale (1635). La chute approchait, L'énergique sultan Mouràd IV (1623-1640), le conquérant de Bagdad, que ]\Iohibbî (IV, 336) appelle « le plus puissant des souverains ottomans », se montra décidé à en finir avec l'indocile vassal ma'nide. Fakhraddîn commit l'imprudence de disperser ses Sokmân dans les forteresses de son vaste territoire. « Il avait atteint un tel degré de puissance, affirme Mohibbî (I, 386) qu'il ne lui restait plus qu'à prétendre au sultanat ». Pendant les dernières années, il semble avoir cédé à l'esprit de vertige, s'être abandonné à la fascination des conquêtes palestiniennes, où il essuya de sérieux revers, on l'a vu plus haut.

Ahmad-pacha, gouverneur de Damas, l'assaillit à la tête de forces considérables. 'Ali, fils de l'émir, terreur des janissaires, fut surpris dans le Wàdittaim et succomba vaillamment (2). Cette défaite découvrit le Liban. L'une après l'autre, ses forteresses se rendirent. Bloqué par la flotte du Capitan-pacha, il chercha un refuge dans l'inabordable Chaqîf Tîroùn (3). Après un siège inutile, on corrompit l'eau de la source, qui alimentait la retraite de l'émir. Il dut fuir, se cacher dans une grotte près de Djizzîn, puis, sur la dénonciation peut-être d'un de ses familiers, se livrer à son vainqueur.

Conduit enchaîné à Damas, ensuite déporté à Stamboul (4), il aurait réussi, semble-t-il, à se disculper, quand un succès militaire remporté par son neveu, l'émir iNIolliam, au Liban, vint hâter sa sentence de mort (1635).

(1) Haidar, 715, 716.

(2) Mohibbî, I, 386. *

(3) Qal'at Niha près Djizzîn. X

(4) Mohibbî, I, 387.

Sa succession. Les 'Alamaddîn. Le Lil)an central, « la niontagiu' des Druses », coiiiine on disail alors, fut confié à une famille, les 'Ahimaddin, dont l'auihition n'avait cessé, depuis le temps des Banoù Bolitor (v. p. 07), d'intriguer contre les émirs libanais. Un de leurs premiers actes fut d'exterminer les derniers rejetons des Tanoidchites (1). Ils ne tardèrent pas à se rendre impopulaires. Après leur expulsion, l'émir Molham, ensuite son fils Ahmad, réussiront à reprendre une autorité précaire, étroitement surveillée par la Porte. Le plus célèbre fut Molham, neveu du grand Fakhraddin. Il resta vingt ans en charge (2). Ils y continueront les traditions libérales de l'illustre ancêtre, jusqu'à la mort de l'émir Ahmad (1697).

La personnalité, Pœuvre de Fakhraddin. On comprendra maintenant l'extraordinaire fascination exercée par cette puissante personnalité. Un demi-siècle après sa mort, la légende s'en emparait déjà. On en retrouve les éléments dans l'encyclopédie de Mohibbî et dans les relations des voyageurs et des diplomates européens. De nos jours encore, aucun nom ne continue à être plus fréquemment invoqué, parce qu'aucun n'a tenté, avec pltis de suite et d'énergie, de réaliser le programriie intégral du nationalisme libanais. Par ailleurs, l'émir ma'nide appartient à l'histoire de la S}Tie non moins que du Liban. Sa personnalité domine de haut tous les figurants secondaires, pendant ces deux siècles de domination ottomane : les B. Saifà, les B. Harfoùch, les cheikhs bédouins, Ibn Foraikh et Ibn Tarbày (3), qui s'agitent autour de lui. Il ne réussira pas à les grouper dans une action commune au profit de l'indépendance syrienne.

Aucun ne sut comprendre la grandeur de son dessein.

(1) Haidar, 719.

(2) Mohibbi, IV. 409. Voir plus bas la généalogie des Ma'nides.

(3) Mohibbi, I, 221 ; IV, 426.

90 • CHAPITRE xiri

Leur particularisme — ce vieux mal syrien — causa la perte de l'émir libanais beaucoup plus que les talents militaires d'Ahmad-pacha. C'est l'individualisme qui retardera de plusieurs siècles l'indépendance de la Syrie. Dans ce pays, désormais courbé sous le joug ottoman, seul le Liban demeurera fidèle à la cause qu'avait incarnée Fakhraddîn. Rien d'étonnant si, après lui, l'histoire de la Montagne absorbei-a celle de la Syrie.

Principaux synchronismes:

0 Charles-Quint élu empereur. Débuts de Luther et du protestantisme (1519).

Bataille de Pavie (1525).

Les chevaliers de Rhodes s'établissent à Malte (1530).

Henri VIII se sépare de Rome (1531).

Fondation de Ja Compagnie de Jésus (1534).

Les Turcs pénètrent dans le Yémen (1538).

Ouverture du concile de Trente (1545).

Abdication de Charlcs-Qui.it (1556).

Bataille de Lépante (1571).

La S' Barthélémy (1572). Les Hollandais se séparent de l'Espagne (1572-1579).

Supplice do Mai'ie Stuart (1587).

Destruction de la grande Armada (1588).

Bataille d'Ivry (1590). Edit de Nantes (1598).

Avènement des Roraanof en Russie (1613).

Ministère du cardinal Richelieu (1624).

Exécution de Charles I d'Angleterre (1650).

Sobieski, élu roi de Pologne (1674), délivre Vienne, assiégée par les Turcs (1683).

Sultans Ottomans.

Selim I

'Othmàn II

Solaimâu I

Mouràd IV

Selim II

Ibrahim

Mouràd III

Mohammad IV

Mohammad III

Solaimân II

Ahmad I

Ahmad II

Mo^tafà I

Mo^tafà II

Emirs MaSides.

Fakhraddîn I (f 1544)

Qorqmàs (f 1585)

Fakhraddîn II (1585-1635) Yoùnos

'Ali Molham (1635-1657)

Ahmad (tl697)

Molham Une fille, mère de

Haidar Chihâb

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