‹ La Syrie, la Palestine et la JudéeChapitre 3 sur 20 · PER · texte numérisé non relu

PER

ANTONINIANAM SVAM.

Quelques antiquaires, se fondant sur l'épithète Britannicus, qui semble en effet moins convenir à Marc- Aurèle OU à Antonin qu'à Caracalla, ont prétendu que c'était à ce dernier qu'il fallait attribuer l'inscription, et par conséquent l'exécution du chemin que nous décrivons. Mais ce n'est pas sur un simple mot présentant quelques difficultés à concilier qu'on peut établir des certitudes. Quoi qu'il en soit des interprétations des savants, nous n'épouserons point leur querelle, et nous nous en tiendrons à la tradition des gens du pays, qui n'hésitent point à attribuer la voie Antonine à Marc-Aurèle ou à Antonin.

Les inscriptions répandues au milieu de ces rochers d'une nature pittoresque et tourmentée, ne sont pas les seules choses remarquables qui excitent la curiosité <les voyageurs. Des figures antiques d'hommes sculptées dans le roc, et aussi grandes que nature, décorent aussi ces lieux agrestes. La mieux conservée et la plus

voisine de la voie Antonine, représente un personnage vêtu d'une longue robe, coiffé d'un bonnet en lorme de tiare et portant une grande barbe à la manière orientale -'il tient dans sa main droite un objet qui ressemble à un vase de parfums. On a supposé à tort que cette fioure et celles qui l'avoisinent pouvaient avoir des rapports avec le culte d'Adonis, qui périt dans cette contrée Ce sont évidemment des monuments de style assyrien qui rappellent les sculptures de Khorsabad. A côté de chaque fig-ure est une table plane encadrée de moulures, et sur laquelle on lisait autrefois des inscriptions en caractères divers et d'époques différentes. La suivante est la seule qui soit encore lisible:

INVICTIM

ANTONIN FELIX. AVG

MV. IS INISIM.

A en juger par les grossières sculptures toutes mutilées que l'on distingue à quelques pieds au-dessus de celles que nous venons de mentionner, il paraîtrait qu'un chemin différent de celui d'Antonin, et également taillé dans l<^ rocher, aurait existé dans ce même lieu Au bas de la colline, presque en face du pont du Lycus, on remarque, dans un compartiment de rocher de six pieds de hauteur et de deux pieds et demi de largeur, une inscription cunéiforme qui semble se rapporter aux figures assyriennes que nous venons de décrire.

Près des rochers de la voie Antonine, et vers l'embouchure du Nahr-el-Kelb ou Lycus, est un passage étroit connu dans l'histoire des croisades sous le nom de défilé de Béryte. C'est là que le roi Baudouin, allant à Jérusalem pour recueillir l'héritage de Godefroy, livra aux Sarrazins, venus d'Alep et de Damas, un sanglant

et glorieux combat, dont le chroniqueur Foucner de Chartres nous a donné le récit.

Le Nahr-el-Kelb , côtoyant la voie Antonine, s'encaisse entre deux parois de rochers perpendiculaires de deux ou trois cents pieds d'élévation en quelques endroits, roule au fond ses eaux limpides, et vient se jeter dans la mer après avoir traversé une vallée délicieuse l'espace de deux milles environ. Les versants des montagnes qui aboutissent sur la vallée sont très-boisés. Des chênes, despeuphers, des pins couronnent le sommet des monts, tandis qu'à leur base croissent le caroubier, le figuier, le mûrier, l'abricotier, l'amandier. Plusieurs habitations, des moulins et des fermes, seules hôtelleries de l'Orient, animent cette bdle contrée.

C'est encore dans le voisinage de Beyrout, mais au midi du Nahr-el-Kelb, et dans la direction de Sayde, que, l'on rencontre près du khan d'ei Kalda une vaste nécropole formée d'un nombre considérable de tombeaux de style grec. Sur un de ces sarcophages, on distingue un bas-relief représentant un génie ailé placé entre deux bustes de face. Suivant Georges Robinson et M. de Sauicy, el Kalda est l'ancienne Heldua, désignée dans l'itinéraire d'Antonin.

En quittant le littoral pour gagner la chaîne libanique, on trouve, entre Sayde et Beyrout, le pays des Druses, dont les émirs se sont fait une si grande réputation dans la contrée syrienne. Ce pays des Druses est l'Éden de toute la Syrie. C'est là que l'on récolte ces magnifiques soies qui viennent alimenter nos marchés d'Europe; c'est là que se presse ce délicieux vin d'or que les bons pères de ces montagnes offrent aux voyageurs sous le péristyle de leurs couvents. Des forêts d'oliviers, dont la cime grise ressemble à la surface d'une mer clapoteuse, des champs de mûriers, des vignobles à perte de vue : voilà ce que présente une con-

trée mollement ondulée sur le littoral, âpre et déchirée quand on se rapproche des hautes chaînes, presque unie quand on pousse jusqu'à la riante vallée de Beqâa. Ce pays des Druses se divise en qatas ou sections qui ont chacune leur physionomie spéciale. Le Matné, qui est au nord, est plus rocailleux et plus riche en fer; le Garô, qui vient ensuite, aies plus beaux sapins; le Sahel, lisière maritime, est riche en mûriers et en vignes; leC/iou/produitles plus belles soies; le Tefak, les plus beaux fruits ; le Chaqîf, les meilleurs tabacs ; enfin, le Djourd embrasse toute la région élevée et froide où les pasteurs guident leurs troupeaux durant les chaleurs de l'été.

C'est dans ce pays des Druses, l'un des plus curieux qui soient au monde, que les chrétiens grecs et maronites ont fondé un bon nombre de couvents d'hommes et de femmes. Le chef-lieu de cette colonie chrétienne est Mar-Hanna, monastère situé en face du village de Chouair, sur une pente escarpée au pied de laquelle coule un torrent qui va au Nahr-el-Kelb. Ce couvent, qui se dresse au milieu de blocs éboulés, consiste en un dortoir à deux rangs de petites cellules. Ce fut là, suivant Volney, que fut fondée, dans le courant du siècle passé, la première imprimerie arabe qui ait réussi dans l'empire turc. La règle de ces religieux est celle de Saint- Basile. Leurs vœux sont ceux de pauvreté, d'obéissance, de dévouement et de chasteté. Chaque jour ils ont sept heures de prières, font perpétuellement maigre, à part les cas de très-grandes maladies, observent trois carêmes par an, vivent de lentilles à l'huile, de fèves, de riz, de lait caillé, d'olives et d'un peu de poisson salé. Le mobilier de chaque cellule consiste en un matelas, une couverture et une natte. Le vêtement de la maison se compose d'une grosse chemise de coton rayée de bleu, d'un caleçon, d'une camisole, et d'une robe de bure

brune, si raide et si épaisse, qu'elle se tiendrait debout sans faire un pli. Sur leurs cheveux longs de huit pouces, contre l'usage du pays, ces religieux posent un cylindre de feutre de huit pouces de hauteur, comme celui des cavaliers turks. Dans cette communauté, le supérieur, le trésorier et le vicaire sont seuls dispensés d'un travail manuel ; les autres frères sont, l'un tisserand, l'autre tailleur, celui-ci cordonnier, celui-là maçon, le tout combiné de telle sorte que le couvent puisse se suffire à lui-même et n'ait pas besoin d'ouvriers profanes. La communauté tient à bail une grande étendue de terres qui appartiennent à l'émir; jadis elle les cultivait ellemême ; aujourd'hui elle les sousrloue à des paysans qui lui donnent la moitié des produits, lesquels consistent en cire, en soies blanche et jaune, en grains et en vins.

Ce couvent de Mar-Hanna peut être regardé comme le chef-lieu des monastères maronites. Le plus important après lui est le couvent de Daïr-Mokallès, situé à trois lieues au nord de Sayde. Nous avons été reçu dans un de ces monastères avec une hospitalité inconnue aux peuples d'Occident, et nous avons pu y étudier ces institutions dignes des premiers temps du christianisme. Cinq couvents de femmes et dix couvents d'hommes complètent la liste de ces fondations religieuses qui donnent une physionomie chrétienne à toute la montagne.

A Daïr-el-Quammar (Maison, de la Lune), l'aspect change et devient arabe. Daïr-el-Quammarestla capitale du pays des Druses, et l'ancienne résidence des émirs. C'est aujourd'hui une ville assez peuplée, assise sur le revers d'une montagne au pied de laquelle coule une des branches du Damour.

Suivant une tradition perpétuée par les gens du pays, il y aurait eu autrefois, à l'endroit même qu'occupe aujourd'hui la ville, un couvent consacré à la sainte Vierge. Or, il faut savoir que les Orientaux re-

présentent souvent la Vierge avec un croissant sous les pieds. De là, par un ancien reste de l'usage des peuples antiques qui confondaient souvent le sujet avec l'attribut et se servaient indifféremment de l'un ou de l'autre nom pour désigner la même chose, les habitants de cette contrée appelèrent le couvent dédié à la Vierge le Couvent ou la Maison de la Lune. Depuis lors, la Yille de Daïr-el-Quammar ayant été bâtie sur les ruines du monastère, elle en a retenu la dénomination. Telle est l'explication donnée par les Druses eux-mêmes.

La situation et l'aspect de Daïr-el-Quamraar sont des plus pittoresques. Ses petites maisons blanches, assises sur des pentes à pic, paraissent, à quelque distance, comme posées sur les toits les unes des autres. Des roches énormes, suspendues au sommet de la montagne, semblent incessamment prêtes à crouler sur la ville et à l'écraser du poids de leur chute. Aux yeux du voyageur qui contemple ce spectacle, le danger paraît imminent; il frissonne de crainte, et cependant les habitants de la capitale des Druses dorment tranquilles dans leurs habitations depuis des siècles, ou se livrent à leurs affaires en pleine sécurité.

La population de Daïr-el-Quammar, qui est d'environ six à sept mille âmes, est entièrement composée de Maronites, de Druses et de Turks. On y compte huit à neuf cents familles maronites, quatre à cinq cents familles druses, et une quarantaine de familles turkes. La ville est très-pauvre en jardins, et ceux qu'on y voit en petit nombre ne sauraient être spacieux à cause de la nature de la localité ; à peine y aperçoit-on quelques mûriers, quelques figuiers, et, çà et là, de maigres bouquets de palmiers. A vrai dire, Daïr-el-Quammar n'est guère qu'un gros bourg. Néanmoins, depuis quelques années toute l'industrie des montagnes s'est réfugiée dans son sein. Presque tous les habitants pra-

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tiquent des métiers et passent pour de très-habiles ouvriers. Quiconque préfère le travail régulier de chaque jour à la vie nomade et incertaine du montagnard, peut venir s'établir dans ses murs. La population a déjà reçu de notables accroissements par suite de ces émigrations successives. Entre les nombreuses branches d'industrie qu'on y exploite, la plus avantageuse, celle pour laquelle les habitants montrent le plus d'aptitude et qui leur vaut une grande réputation, c'est la fabrication de ces belles robes de soie appelées dans le pays aha ou ahaï. On sait que ces robes, toutes brodées d'or et d'argent, composent la principale parure des grands cheiks druses. Elles se vendent jusqu'à 800 piastres la pièce (1).

Auprès de cette capitale, et dans un paysage âpre, sévère, presque sauvage, s'élève le palais fantastique de Bettedin, où nous avons vu, ily a quelques années, l'émir Beschir, le roi des Druses. Qu'on se ligure un château de fées accroché aux parois du roc comme une aire de vautour!

C'est dans un coude, et au détour d'une nappe d'eau qui tombe en gerbe de l'écluse d'un moulin, que s'ouvre en entonnoir le vallon deBettedin, avec ses villnges en amphithéâtre, et son palais de l'émir, dernière terrasse blanche au-dessus de toutes ces terrasses. Vu à distance, ce palais monte au ciel comme une gTande tour llanquée de rochers couverts de lierre, et secouant à la brise cette robe de verdure, semblable alorsàux forêts d'Amérique lorsqu'elles agitent leurs panaches de lianes fleuries. »

De la dernière plate-forme, qui fait partie du palais, la vue est réellement admirable. D'un côté, et là devant vos yeux, la splendide résidence de l'ancien souverain du Liban; de l'autre, sur un rocher voisin de la colline, d'autres palais habités autrefois par les fils de

(1) La piastre de ces pay^ vaut environ 40 centimes.

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l'émir; au-dessous de vous, la vallée ombreuse, au pied de la colline de Bettedin ; plus loin, sur la déclivité d'un point élevé, la ville de Daïr-el-Quammar; tout autour de vous, des montagnes arides et pelées, élançant jusqu'au ciel leurs cimes menaçantes; enfin, dans le lointain, les ondes bleues de la Méditerranée, qui apparaissent encadrées entre deux montagnes, complètent ce splendide tableau, dont jamais aucun pinceau ne pourra rendre la magnificence.

A détailler ensuite de plus près cette maison princière, en dirait la retraite de quelque Soudan qui s'y serait endormi comme un Épiménide depuis l'ère des croisades. Tout est moresque dans ce monument : les tours carrées et crénelées, les longues galeries superposées, avec leurs files d'arcades légères : dômes et colon nettes de pierre que surmontent des colonnettes et des dômes de palmiers ; mélange singulier d'architecture et de végétation plus harmonieux qu'on ne saurait croire; enfin, les vastes cours, qui descendent comme des escaliers immenses depuis le sommet de la montagne jusqu'au premier mur d'enceinte; tout est féerique, pompeux, splendide comme un sérail de khalifes.

Sur la gauche est la demeure des femmes : la façade de cette partie de l'édifice, tout irrégulière, présente de longues rangées de colonnes aux fûts inégaux. On y monte par un escalier de marbre, dont la rampe est sculptée en arabesques et dont les avenues sont gardées par une foule de courtisans, de serviteurs et d'imans. L'habitation particulière de l'émir est plus grandiose encore. Les salles intérieures ont un pavé de marbre et des parois couvertes de peintures allégoriques et de sentences pieuses. On y marche au milieu de jets d'eau qui bruissent, dans une atmosphère d'encens, d'aloès et de pastilles odorantes. Dans les entre-colonnements et au travers des grilles de fer, on peut apercevoir, par

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intervalles , un lion qui dort, ou un tigre qui tourne lentement sur lui-même. Luxe mêlé de terreur et de puissance I

C'est là que vivait naguère l'émir Beschir, beau vieillard à l'œil vif et fin, au teint frais, à la barbe grise et ondoyante. Quand un Européen de distinction venait visiter ses domaines, c'est là qu'il était reçu, au milieu d'une cour de secrétaires avec leurs robes lonc^ues et leur écritoire d'argent, de mulâtres esclaves, de nègres d'officiers égyptiens , que distinguaient leurs vestes demi-européennes et le bonnet grec à la houppe bleue L'émir Beschir avait su, par une politique adroite' se créer dans ces montagnes une puissance qui lui a été cependant quelquefois disputée. S'il s'est maintenu longtemps au milieu de partis et de maîtres divers dans une contrée tourmentée par la guerre civile et l'invasion étrangère, c'est qu'il existait en lui d'incroyables ressources de courage, d'astuce, de sagacité Dans un pays de fanatisme, il s'est montré tolérantloin de proscrire aucun culte, il les avait tous adoptés- Musulman pour les Musulmans, chrétien pour les chrétiens, Druse pour les Druses. Si l'on en croit quelques voyageurs, la religion réelle, la religion du cœur de lemir, était le catholicisme; mais il avait dans son palais, voisines l'une de l'autre, une mosquée et une église.

L'histoire de l'émir Beschir est presque une épopée. Descendant de l'antique race de Chah, il succéda dans e gouvernement de la montagne au dernier rejeton de la famille de 1 émir Fakardin, dont le nom a fait tant de bruit en Syrie, dans le courant du siècle passé. Jeune, Beschir s était fait remarquer par son courage a la guerre et par son intelligence dans le conseil. Longtemps le commandem.ent des Druses flotta, par suite de la politique de Djezzar, entre lui et son frère

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Youssef, et même après la mort violente de ce dernier, l'émir Beschir n'obtint l'investiture de sa souveraineté qu'après avoir langui pendant vingt mois dans les cachots de Saint-Jean d'Acre. Redevenu libre et rentré dans les bonnes grâces de Djezzar, il reconquit ses Etats, et malgré les fils de l'émir Youssef, régna paisiblement jusqu'en 1804.

Ce fut durant cet intervalle de jouissance incontestée que le général Bonaparte, arrivé devant Saint-Jean d'Acre, envoya sonder l'émir Beschir au sujet d'une coopération active. La situation était critique. Secourir les Français contre Djezzar, c'était s'exposer à la mort, s'ils étaient vaincus. L'émir ne voulut pas courir un aussi grand risque. Il se contenta d'approvisionner le camp des assiégeants, et de promettre son concours à l'armée française dès que les Français seraient maîtres de la place, « Que pouvais -je faire de plus, disait l'émir à un voyageur qui le questionnait à cet égard, que pouvais-je faire? Quand j'aurais mis aux ordres du sultan français toutes les forces de la montagne. Acre n'en aurait pas été réduite davantage, et à l'heure actuelle, je n'aurais plus ma tête sur mes épaules. C'est même un miracle qu'elle y soit encore, tant Djezzar fut irrité alors de ma sympathie pour les tiens. »

L'émir Beschir eut bientôt à lutter contre d'autres périls. On l'attaqua au nom des fils de Youssef, on le vainquit, on le déposséda, et on le, força à chercher un asile en Egypte auprès de Mohammed-Ali. Le vice-roi était alors déjà une puissance. Il exigea que l'émir Beschir fût rétabli dans son autorité, et il le fut. Quelques exécutions violentes l'y consolidèrent de nouveau.

Depuis cetteépoquo, l'émir Beschir se maintint dani le Liban, malgré quelques révoltes locales, dont la plu? dangereuse fut celle du cheik Beschir, son lieutenant

et son bras droit. Après une guerre assez longue, le cheik rebelle fut décapité au commencement de 1824, tandis qu'on coupait la langue et que l'on crevait les yeux à ses trois frères. Ainsi, tantôt par la violence, tantôt par la ruse, l'émir Beschir s'est maintenu , pendant quarante ans, roi de ces montagnes. Dans la guerre récente d'Ibrahim-Pacha, il suivit la politique de temporisation qui lui avait réussi lors de l'invasion française; et quand les Égyptiens, maîtres d'Acre, poussèrent leurs armes jusque dans l'Asie Mineure, l'émir voulut, en leur prêtant son concours, ne paraître céder qu'à une nécessité impérieuse et à la loi du vainqueur. Le secret d'un gouvernement aussi long dans un pays où la puissance est si peu stable, tient à cette prudence de conduite et à cette sagesse de calcul.

Toutefois la longue puissance de Beschir fut ébranlée par une rébellion des Druses qui éclata après la retraite de l'armée égyptienne, en 18i0. Le gouvernement Turc prit parti pour les Druses contre les Maronites et fit signifier à l'émir sa déposition. Le vieillard dit adieu à ses fidèles compagnons, à ses chères montagnes, aux champs qu'il avait fertilisés, aiix jardins qu'il avait embellis, aux palais qu'il avait élevés à grands frais; il descendit du Liban, suivi de sa famille et de ses serviteurs, comme ces patriarches des temps anciens, que la voix du Seigneur appelait dans la terre de Chanaan. Conduit d'abord à Malte, il fut ensuite transporté à Constantinople, et enfin relégué au fond d'une province de l'Anatolie.

Lorsque l'émir habitait son palais de Bettedin, sa garde affidée se composait de ces guerriers druses, dont le costume frappe l'œil par son éclat et sa richesse. C'est d'abord un turban immense sur lequel s'enroulent des châles aux vives couleurs; puis une espèce de tunique courte et rouge, tissuc, suivant ie grade, de

coton et d'or, ou de soie et de coton, avec des enroulements bizarres sur les reins et la poitrine. Sous d'immenses pantalons à mille plis, paraissent des bottines en maroquin l'ouge, s'emboîtant elles-mêmes dans des babouches de maroquin jaune. Une veste fourrée, assez semblable au dolman hongrois, flotte sur les épaules du cavalier, tandis que salarge ceinture blanche soutient un arsenal d'armes. On y voit les manches de deux ou trois candjars ou de yatagans, et les poignées de deux pistolets, incrustées d'or ou d'argent. Outre ces armes, qui ne les quittent pas, les guerriers druses ou arabes portent à cheval une lance d'un bois mince, souple et dur, semblable à un long roseau. Quand ils cheminent, ils tiennent cette lance, ornée de houppes flottantes, la pointe en l'air, perpendiculairement; ce qui donne à leur escadron groupé dans le désert l'aspect de l'une de ces phalanges de Saladin qui parcouraient les plaines d'Ascalon. Mais quand les Arabes lancent leurs coursiers au galop, ils brandissent la lance horizontalement sur leurs têtes, et, après une longue oscillation, la décochent à de très-grandes distances. Cette lance, ainsi jetée, n'est pas perdue pour eux. Ils courent sur elle, et la ramassent, toujours au galop, mieux que ne pourrait le faire un écuyer dans les jeux de nos cirques européens. L'exercice du cheval est d'ailleurs l'éducation presque exclusive de ces populations arabes. Quand la guerre ne fournit pas des occasions de manœuvres sérieuses, les guerriers ont recours aux courses du djérid, espèce de guerre simulée, ou plutôt de tournoi. Dans ce jeu, la lance est remplacée par une espèce de bâton court, le djérid, que le cavalier brandit en courant, et envoie au loin avec une justesse dont il est difficile de se faire une idée. Dans cette joute, les cavaliers se partagent en deux

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camps, séparés dans le milieu par une limite convenue. On prend ainsi tour à tour barres l'un sur l'autre en s'envoyant le djérid. Rien de prestigieux comme cette lutte quand elle est engagée. Ces coursiers tout blancs d'écume, qui, arrivés à la barrière fixée, arrêtent court leur galop et pivotent presque sur eux-mêmes; ces longs bâtons qui volent, qui se croisent ; ces cavaliers qui se penchent sur le cou de leurs chevaux, et saisissent au vol le djérid d'un adversaire, d'autres qui plongent pour ramasser leur arme sur le sable ; cette poussière nuageuse et confuse, ces hennissements, ces éclatants costumes, ces cris, ces harnais brillants, ces étriers courbes qui sont aussi des éperons, cette mêlée de turbans de vingt couleurs : voilà quel spectacle présente le jeu du djérid, ce jeu favori des Druses et des Arabes, divertissement hippique qui a autant de dangers que de joies, et qui se termine rarement sans quelques accidents funestes.

L'émir Beschir n'est pas le seul personnage curieux que cachèrent de nos jours les profondes gorges du Liban. Sur une de ses montagnes habita plus de trente ans une célébrité européenne que les voyageurs les plus illustres ont tour à tour visitée. C'est la niècQ du fameux Pitt, la fille de lord Chatham, lady Esther Stanhope. Voici le roman de cette noble Anglaise, car on ne peut pas appeler cette histoire d'un autre nom.

Elevée dans le cabinet de son oncle, lady Esther y avait été pour ainsi dire bercée des grandes questions qui agitaient alors le monde. Elle grandissait avec les vastes pensées d'un homme et une exaltation d'esprit qui ne lui laissait pas la liberté de vivre comme les autres femmes. Quand Pitt mourut, elle était jeune et belle, noble presque autant qu'un roi, riche plus qu'un prince. Les meilleurs partis de la Grande-Bretagne s'of-

frirentàelle. Elle les refusa tous; parcourut les diverses capitales de l'Europe, toujours sous le poids d'une préoccupation mystérieuse, puis s'embarqua un jour pour l'Orient. Son parli était pris; elle ne voulait plus revoir l'Angieterre. Pourquoi cela? on ne l'a point su. Les uns ont parlé d'un jeune général anglais tué vers ce temps en Espagne, et l'objet d'un deuil éternel pour la jeune Esther; d'autres n'y ont voulu voir que le conseil d'une organisation hardie, indépendante, et fuyant le prosaïsme d'un ménage anglais, pour aller courir après les poésies de l'Orient. Quoi qu'il en soit, lady Esther arriva à Smyrne, oîi, pour première réalisation de ses rêves, l'attendait une peste affreuse, une peste qui la toucha et faillit la tuer. A Constantinople, l'Orient devint plus doux pour elle. Elle y renouvela le passage de cette lady Montague, qui nous a légué sur les harems, sur les mosquées, sur les bains turcs, de si longues causeries. Elle fut aussi, lady Esther, admise dans le sérail, où les sultanes lui prodiguèrent des fêtes. On eût dit, à la voir marcher au milieu de ces groupes de Circassiennes, qu'elle était la reine du lieu, la maîtresse de ces esclaves.

Ces honneurs, ces pompes la fatiguèrent bientôt; elle n'était pas venue chercher la vie d'une cour. Munie de firmans du Grand-Seigneur, elle repartit bientôt, emportant avec elle des valeurs immenses en bijoux, en présents, en or monnayé. Une tempête engloutit tout cela; elle eût aussi dévoré lady Esther, si un débris du navire ne l'eût jetée sur une petite île déserte, où elle passa vingt-quatre heures, délaissée et mourante de besoin. Sans un pêcheur de Marmoriça, qui la recueillit et la conduisit à Rhodes, cette île devenait son tombeau.

Ce n'était que le premier acte d'une existence aventureuse. De retour à Malte, lady Esther y rassembla

tous les restes d'une immense fortune, et vint atterrir de nouveau à. Laodicée, d'où elle gagna le Liban, sa patrie d'adoption, celle qu'elle n'a plus quittée depuis. Établie d'abord dans les environs de Lattakiéh, elle y apprit l'arabe, et se créa des relations avec les autorités druses et maronites qui gouvernaient la contrée ; puis elle choisit sur les lieux un homme de confiance, interprète à la fois et conseiller. C'était un Français nommé Baudin, qu'un long séjour à Alep avait familiarisé avec tous les dialectes de l'Orient.

Avant de fixer son séjour dans la montagne, lady Esther parcourut non-seulement toute la chaîne féconde du Liban, mais elle s'aventura encore au sein des steppes sablonneuses du désert; elle visita Damas, Jérusalem, Alep, Homs et même Palmyre ; à Palmyre elle fut reçue comme une autre Zénobie. Il y avait tant de dignité dans son regard, tant de grandeur dans ses traits, que les cheiks arabes semblaient comme frappés d'admiration à son aspect. On cite entre autres exemples de cet ascendant, son histoire avec le cheik Nassr. Nassr s'était engagé avec lady Esther à lui fournir une escorte respectable pour un voyage au désert. Le nombre d'hommes avait été stipulé, et la somme payée d'avance ; mais au jour dit, Nassr ne tint pas tout son engagement; il envoya beaucoup moins de cavaliers qu'il n'avait promis. Aux reproches de lady Esther, il répondit que cette escorte suffisait pour la sûreté de son alliée, et qu'il répondait d'elle sur sa tête; puis, désireux qu'on passât outre, il envoya en cadeau un bel esclave noir. Le cheik avait toutefois compté sans lady Esther et sa ténacité britannique. EUe envoya M. Baudin vers l'Arabe, avec injonction de l'amener. Au lieu de reconnaître ses torts, celui-ci entra en fureur. « Oui, dit-il, je vais devant cette infidèle; mais comme un maître, et

non comme un suppliant. » Il arriva furieux en effet; mais, à son aspect, le visage de la noble Anglaise prit une tille expression de dignité offensée et de colère majestueuse, que le cheik crut à une influence surnaturelle, et tomba à genoux. « 0 femme! s'écria-t-il, quelle est ta magie pour que je tremble ainsi devant toi? Tu n'as rien qui soit de ce monde; commande, je t'obéirai comme on obéit à Dieu. » Non seulement Nassr donna l'escorte qu'on lui demandait; mais, depuis ce jour, il combla lady Esther de présents, que celle-ci, du reste, lui rendait avec prodigalité.

Ce fut avec cette escorte que lady Esther alla jusqu'aux ruines de Palmyre. Son arrivée y avait été d'avance annoncée par le cheik; elle y trouva des solennités préparées. Trente mille Arabes étaient accourus de tous les points du désert; ils la proclamèrent Reine de Palmyre. Pendant le séjour qu'elle fit au sein des ruines, les tribus passèrent d'une fête à une autre: des danses, des festins, des courses, des jeux de djérid eurent lieu. Lady Esther, toujours magnifique, dota des fiancées et célébra leurs mariages; elle prodigua les piastres espagnoles aux cheiks du désert, qui montraient ces pièces aux voyageurs, en ajoutant qu'elles venaient de leur reine. En retour de ces largesses, les diverses tribus réu-' nies sur ce point délivrèrent à lady Esther des firmans par lesquels tout Européen protégé par cUe pourrait venir en toute sûreté visiter les ruines de Palmyre, pourvu qu'il s'engageât à payer un tribut de mille piastres.

Au retour de cette excursion aventureuse, lady Stanhope choisit sa retraite dans une solitude presque inaccessible, sur un des sommets du Liban. Tour à tour respectée des deux pachas d'Acre, Soliman et Abdallah, elle obtint d'eux la concession du couvent et du village de Dgioun ou Djouni. peuplé de

Druscs, et d'un ancien monastère que les chrétiens grecs y avaient élevé sous le nom de Mar-Elias ou Mariluis. De ce couvent presque délabré elle fit une habitation commode. Elle y bâtit plusieurs maisons avec un mur d'enceinte; elle y créa un jardin artificiel, comme les Turks savent en faire. Arbres à fleurs et à fruits, berceaux de vignes, kiosques aérés, eaux qui coulent dans des rigoles de marbre, jets d'eau sur le pavé des kiosques, bosquets de citronniers et d'orangers, rien n'y manquait. Nous avons visité ce château solitaire, Don moins remarquable par sa singularité que le caractère même de la noble Anglaise qui l'avait choisi pour séjour. Rien de plus capricieux, de plus imposant à la fois que cette demeure, espèce de forteresse du moyen âge placée sur la cime d'une montagne comme un nid d'aigle , d'oii l'œil plane tout autour sur une vallée profonde et fertile. Les grands mur> blancs qui ceignaient le château comme un rempart' les barres de fer massives qui en fermaient les portes, les meurtrières qui en commandaient Ventréi. principale, l'isolement, le silence, l'air de mystère qu'augmentait encore la nature agreste des environ.-, tout cela jetail. dans Vâme du voyageur une sorte de terreur secrète. Une route en zig-zag, bordée de précipices, conduisait au haut du bâtiment par mille détours. Vous vous seriez cru transporté au milieu des scènes les plus romantiques des Apennins. An loin, les pics delà chaîne libanique élevant jusqu'au ciel leur manteau de neige; plus près, des rochers de basalte et de granit d'une physionomie âpre et sauvage; au pied de la montagne, une végétation puissante, des cours d"eau bondissant sur les déclivités et rafraîchissant le paysage ; enfin, sur le plateau où résidait lady Stanhope, un épais feuillage débordant par-dessus les murs de l'habitation et donnant l'idée d'un immense parc, tel est ce site, l'un des

plus remarquables du Liban. Si au dehors de la résidence de Djouni, tout offrait un aspect abrupt et sauvage, au dedans des murs, au contraire, tout était gracieux et élégant. Lady Stanhope avait su y combiner admirablement l'art de la civilisation anglaise avec les féeries de l'Orient. Le bon goût, l'ordre se faisaient partout remarquer dans sa demeure, où tout respirait la majesté et le recueillement. Une cour spacieuse, décorée de vases de fleurs, servait de vestibule. Au bout de cette cour, un jardin en miniature, des berceaux de jasmins et de lauriers-roses, des gazons verts, des ruisseaux limpides, des jets d'eau jaillissant dans des bassins de marbre, puis tout à coup un kiosque enchanté, et, tout autour, des pavillons entremêlés de petits jardins diaprés de fleurs, qui communiquaient ensemble par le principal corps du bâtiment. Quatre grandes ailes fermant une cour carrée sur laquelle toutes les chambres venaient s'ouvrir composaient cet édifice. Ces chambres étaient meublées à l'anglaise, à l'exception de quelques-unes, oîi le luxe arabe se déployait dans toute sa magnificence. Longtemps lady Esther vécut en reine dans cette solitude, traitant de puissance à puissance avec l'émir Beschir, avec Abdallah-Pacha, avec la Porte elle-même. Après quelques années pourtant, cette étoile pâlit. La fortune de lady Esther, chaque année amoindrie par ses prodigalités, ne lui permit bientôt plus de ces allures de grandeur et de faste qui sont une royauté dans l'Orient. Alors l'amitié des Arabes, que les cadeaux seuls entretiennent, s'attiédit et se rebuta. On laissa la reine de Palmyre sur sa montagne de Dgioun, entourée de domestiques ses seuls sujets, réduite à quarante mille francs de rente, qui sufTisaient pourtant encore à un faste oriental.

Dans cette situation nouvelle, le caractère de lady Esther, exalté plutôt que refroidi par l'âge, se tourna

trers l'étude de l'astrologie arabe, mêlée de chiromancie et d'illuminisme européen. L'un de nos grands poètes, M. de Lamartine, qui la vit en 1832, la trouva dans , cette disposition d'esprit. Quand elle se vit ainsi dé- ■ laissée, « elle ne songea point, dit le célèbre voyageur, ' à revenir sur ses pas; elle ne donna pas un regret au passé; elle ne fléchit pas scfus l'abandon, sous l'Infor-tune, sous la perspective de la vieillesse et de l'oubli ' des vivants : elle demeura seule où elle est encore, sans livres, sans journaux, sans lettres d'Europe, sans amis, sans serviteurs même attachés à sa personne, entourée seulement de quelques négresses, de quelques enfants esclaves noirs, et d'un certain nombre de paysans arabes, pour soigner son jardin, ses chevaux et veiller à sa sûreté. » Tout le monde a lu le récit de l'entretien de M. de Lamartine avec lady Esther, qui se révéla à lui en véritable illuminée.

Après avoir raconté cette étrange conversation, l'illustre écrivain ajoute : « Il me parut que les doctrines religieuses de lady Esther étaient un mélange habile, quoique confus, des différentes religions au milieu desquelles elle s'est condamnée à vivre, mystérieuse comme les Druses, dont seule peut-être au monde elle connaît le secret mystique; résignée comme le Musulman, et fataliste comme lui ; avec le Juif attendant le Messie, et avec le Chrétien professant l'adoration du Christ et la pratique de sa charitable morale. Ajoutez à cela les couleurs fantastiques et les rêves surnaturels d'une imagination teinte d'Orient, échauffée par la solitude et la méditation, quelques révélations peut-être des as- . trologues arabes, et vous aurez l'idée de ce composé . sublime et bizarre qu'il est plus commode d'appeler , folie que d'analyser et de comprendre. »

Rien ne prouve en effet que lady Stanhope se soit montrée aux autres voyageurs ce qu'elle fut pour M. de

GO LA SYRIE, LA PALESTirVE ET LA JUDEE.

Lamartine. Des Français, des Allemands, des Italiens, l'ont tour à tour visitée et l'ont trouvée à leur diapason. Cela viendrait-il d'une grande souplesse d'idées et de grandes ressources de transformation? Damoiseau, par exemple, simple artiste vétérinaire envoyé en Orient avec M. le vicomte Desportes pour un achat de chevaux, Damoiseau trouva en elle une femme bienveillante, naturelle, ne le prenant point avec lui sur un ton d'emphase divinatoire.

« Je vis, dit-il, s'avancer vers nous une personne habillée en cheik de Bédouins, mais costumée d'une manière bien plus riche que ne le sont ordinairement ces princes du désert: c'était lady Stanhope. Elle vint à moi, me prit amicalement la main, s'excusa dem'avoir fait si longtemps attendre. « Je vous ai pris pour un Anglais, ajouta- 1- elle, et je ne les reçois pas volontiers. » Alors mefitentrer dans un petit appartement qui ne contenait pour tous meubles que des coussins sur lesquels nous nous assîmes. On apporta des pipes ; milady en prit une, m'en offrit une autre, et, tout en fumant, la conversation • s'engagea. Napoléon en fut le sujet principal ; milady en parlait avec un enthousiasme qu'on ne peut décrire.»

Ainsi, au poëte méditatif, lady Esther parlait d'astrologie et de seconde vue ; au vieux soldat de l'armée impériale elle parlait de Napoléon. Ce n'était point là une folle ; mais il serait difficile de dire ce qu'elle était.

D'un côté l'émir Beschir, de l'autre lady Stanhope, tous les deux morts maintenant, telles sont les deux singularités contemporaines que nous avons connues et que nous devions signaler dans la portion du Liban qui s'étend entre Beyrout et Sayde ; l'un prince des Druses, l'autre reine de Palmyre ; celui-ci rappelant un prince syrien du moyen âge, l'autre colorant sa vie orientale de tous les reflets d'une haute naissance européenne et d'une éducation au-dessus du vulgaire.

LA SYRIE, LA PALESTINE ET LA JUDEE. Ql

§ II. — Pachalik de Tripoli.

Tripoli ; le Liban ; Éden ; des Cèdres ; Antoura ; château du moyen âge près de Batroun ; Lattatiéh (Laodicée) ; Merkhab ; Tortosa ; Rouad (Aradus), Djébail (Biblos). — Les Ansariés ; les Maronites. — Le couvent de Saint-Antoine. — Les Druses ; l'émir Fakr-ed- Dyn (Facardin). — Les Motoualis.

Ce pachalik s'étend le long delà Méditerranée, depuis le Nahr-el-Kelb jusqu'à Lattakiéh, en lui donnant pour limites le cours de ce torrent et la chaîne des montagnes qui surplombent l'Oronte. Montueux et déchiré, le pays n'a de surface plane que la bande de terrain qui longe la mer. Ce littoral, quoique coupé de nombreux ruisseaux, n'est toutefois ni aussi riche, ni aussi fécond que les plateaux libaniques. La plaine donne le blé, .le coton et l'orge ; la montagne produit le mûrier et la soie, ces deux sources d'inappréciables trésors. Le territoire de Lattakiéh est plus spécialement propre à la culture du tabac.

Le chef-lieu du pachalik est Tripoli. Là résidait jadis un dignitaire ottoman qui tenait à bail cette espèce de ferme de la principale culture de la contrée, moyennant une somme de huit à neuf cents bourses (un million à douze cent mille francs) ; il donnait encore une somme à peu près égale pour le ravitaillement gratuit de la caravane de la Mecque. Il se remboursait avec le miri ou impôt foncier, les douanes et les sous-fermes. Enfin, les extorsions casuelles ou avanies, qui ne sont pas le moindre produit du poste, complétaient les recettes. Sa garde était de cinq cents Amantes assez mal armés. Les sous-fermes étaient celles des Ansariés et des Maronites, peuples qui, de tout temps, se sont refusés à la perception directe , et n'ont jamais laissé pénétrer de soldats turks sur leur territoire. Leur bail s'adjugeait à l'enchère pour une année, et presque toujours aux hommes

les plus influents du pays. Ces sous-fermes, dans le pays des Ansariés, étaient divisées en trois chefs ou mocaAdamiens; chez les Maronites, elles échéaient aux émirs. Depuis 1828, le pachalilc de Tripoli relevant de celui d'Acre, la première de ces résidences n'est plus occupée que par un fonctionnaire subalterne. Mais ce n'est là qu'une organisation provisoire.

Le chef-lieu du pachalik, Tripoli (en arabe Tarâbolos), est une ville charmante qui semble s'épanouir au milieu de bouquets d'orangers sur la rivière de la Quadicha; elle n'est pas littorale, mais assise à un quart de lieue dans les terres, au pied même du Liban, qui la domine et l'enceint de ses branches à l'est, au sud et même un peu au nord du côté de l'ouest. De la ville au rivage se prolonge une petite plaine triangulaire d'une demi-lieue ; c'est à la pointe de cette plaine que gît le village auquel abordent les vaisseaux. C'est là ce que l'on nomme la Marine, d'un nom générique commun, dans le Levant, à toute ville ou partie de ville où se trouve le débarcadère. Tripoli n'a point de "port, mais seulement une rade foraine qui court depuis le rivage jusqu'aux écueils dits tles des Lapins et des Pigeons. Les navires viennent mouiller dans l'intérieur de cette courbe, en y séjournant le moins qu'ils peuvent, le fond étant de roches et la rade ouverte au nord-ouest.

Tripoli, commel'indique son nom antique (Tripolis), se composait autrefois de trois cités fondées chacune par des colonies de Tyr, de Sidon et d'Aradus. La première, située vers l'Orient, s'élevait sur une colline où l'on voit encore quelques débris; la seconde, dans le lieu qu'occupe la ville actuelle; la troisième, au bord de la mer, près de la Marme. C'est cette dernière cité qui existait dans le moyen âge sous le nom de Tripoli. Raymond, comte de Toulouse, fit construire en face de Tripoli, sur la montagne des Pèlerins, une forteresse qui sub-

siste encore et sert de château à la ville actuelle. C'est là que Raymond mourut en 1103. Le roi Baudouin II prit Tripoli aux Sarrazins après un siège de sept ans, à l'aide de la flotte génoise, et cette conquête fut malheureusement signalée par la destruction d'une belle bibliothèque musulmane de cent mille volumes, trésors littéraires de l'Orient, qui périrent au milieu des flammes. Cette ville et son territoire formèrent un comté qui fut donné par Baudouin à Bertrand, fils de Raymond, comte de Toulouse. Ce comté s'étendait du Nahr-el-Kelb à la rivière Yalunia, l'ancien Éleutherus, C'est pendant l'occupation de Tripoli par les chrétiens que Sady, l'illustre poète persan, tomba entre les mains des Francs et fut conduit dans cette ville, où on le contraignit à travailler comme manœuvre aux fortifications de la cité. En 1170, Tripoli fut presqu'entièrement détruite par un tremblement de terre. Inutilement assiégée par Saladin en 1188, et par le sultan Bibars en 1268, elle succomba enfin, en 1289, après trente-cinq jours d'un siège terrible, et sept mille chrétiens y furent impitoyablement massacrés par les soldats de Kaloun.

La Marine de Tripoli est un amas de maisons orientales qui s'étalent pittoresquement sur la grève avec leurs kiosques et leurs façades sans fenêtres. La première chose qu'on y rencontre au débarquement, à côté des oisifs accroupis qui fument la pipe et dégustent lentement le café, c'est une foule bruyante d'âniers qui viennent offrir des montures pour Tripoli. Deux cents ânes sans conducteurs sont là qui attendent ou qui sont en cours de service ; on les enfourche, et ils prennent droit le chemin de la ville presque toujours au galop.

Tripoli, ceinte de murailles, montre encore les vestiges des fortifications que les Francs y élevèrent aux jours des croisades. Tout le côté méridional de la petite plaine est plein de débris d'habitations et de colonnes

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ensablées. Sept tours, restes d'un système beaucoup plus étendu, subsistent encore depuis l'embouchure de la Quadicha jusqu'à la Marine ; quoique d'une construction encore solide, elles sont aujourd'hui sans emploi.

Avec sa verte ceinture d'arbres aux pommes d'or, Tripoli est un jardin des Hespérides ; chaque maison a son jardin; aussi la ville occupe-t-elle un espace considérable. Quelques quartiers sont dans la plaine; d'autres pendent s ur le versant du mont. Dans la partie supérieure, et en remontant le vallon encaissé de la Quadicha, on trouve des sites délicieux. Les cafés où se réunissent les ^lmeurs ont des terrasses étagées que sillonnent des eaux vives et qu'embaument des arbustes odorants On voit sur l'autre versant se grouper le nopal, le mûrier blanc, le limonier et le grenadier, végétation à laquelle rien ne manque, ni l'eau, ni l'air, ni le soleil. C'est en de tels lieux que Ton peut comprendre la vie oisive et molle des Orientaux, bornée presque toute entière à des jouissances contemplatives. Vivre sans bouger de place, avec un peu de fraîcheur sur le front, un ruisseau coulant à ses pieds , de la verdure sous le regard, des parfums pour l'odorat, que peut désirer de plus l'homme né sous ces latitudes tempérées? Il n'y a pas à lutter contre une nature qui fait tout d'elle-même, contre un sol qui produit tout seul. La vie, en Europe, est un travail; là-bas, elle est un repoe.

Mais, avec cet aspect enchanteur, la résidence de Tripoli est insalubre pendant une portion de l'année. De juillet jusqu'en septembre,*il y règne des fièvres épidémiques dues aux inondations que l'on pratique pour arroser les plants de mûriers.

Tripoli offre des maisons assez régulières, mais peu de monuments. Une église chrétienne et une mosquée sont les seuls édifices à citer. La richesse du pays est

presque toute dans ses soies écrues, dont le commerce se trouve entre les mains d'un petit nombre d'Européens. On échange ces soies et quelques éponges pêchées dans la rade contre des draps, de la cochenille et des denrées coloniales. Les habitants de la ville proprement dite sont peu industrieux; mais les montagnards du Liban viennent écouler sur ce marché les produits des plateaux intérieurs. Quoique mous, les Tripolitains sont braves et fiers. Vers le milieu du dernier siècle, un pacha envoyé par la Porte ayant dépassé les limites ordinaires de la tyrannie, ils se révoltèrent, chassèrent ce despote, et se maintinrent huit mois dans une entière indépendance. Si on les eût attaqués de force, peut-être n'auraient-ils pas cédé sitôt; mais le grand visir leur envoya un nouveau fonctionnaire, plus souple, plus adroit que l'ancien, et, séduits par des serments et des promesses de pardon, les rebelles se laissèrent museler. Un mois après on les avait dispersés, et, à un jour donné, on égorgea huit cents d'entre eux. On voit encore leurs têtes dans un caveau près de Quadicha. Depuis lors, Tripoli est restée tranquille sous le joug ottoman. Les habitants se contentent de porter le turban vert, signe de distinction des chérifs.

C'est à Tripoli qu'on trouve le chemin de la montagne des Cèdres; les cèdres, cette gloire du Liban, comme le répète souvent Isaïe [gloria Libanï). Pour s'y rendre, on prend la route de Zgorta ou Zgarté, par le vallon que baigne la Quadicha. Au delà du pont de Prinss commence le plateau où coule la Zgorta, petit affluent de la Quadicha, avec des eaux plus claires et plus légères. Tout ce plateau est couvert de bois d'oliviers qui prolongent jusqu'aux limites de l'horizon leurs cimes mobiles et grises. Des quinconces de mûriers et des plants de vignes varient et animent l'aspect de cette campagne. De Sgorta au pied de la chaîne, on

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compte quatre heures de chemin. Là, le sol change avec la végétation. Au lieu d'une montée douce et verte, paraissent alors les sentiers âpres de la montagne, si abruptes, si perpendiculaires, que, pour se maintenir en équilibre, il faut se cramponner aux crins des chevaux. En de certains passages plus dangereux que les autres, il faut mettre pied à terre. Du reste, aucun paysage européen ne saurait donner l'idée de cette région rocailleuse à la fois et féconde. Tant qu'on gravit les flancs de la chaîne, on ne voit que blocs de basalte affectant mille formes sauvages et tourmentées ; mais, au moindre plateau, au moindre accident de terrain cultivable, de délicieuses oasis se révèlent, bouquets verts sur la croupe nue, semblables de loin à des vases de myrthe qu'on soignerait artificiellement sur une terrasse.

On gravit ainsi pendant deux heures le Liban, tantôt au travers des forêts ombreuses, que coupent des torrents, tantôt sur l'arête des divers plans de la montagne. A mesure que l'on s'élève, les points de vue s'agrandissent; ils prennent une pompe et une majesté bibliques. Tripoli et ses campagnes s'absorbent pour donner plus d'espace au vaste horizon maritime. On suit au loin tout le système géologique de la contrée, du côté du nord, jusqu'au mont Cassus, du côté du midi, jusqu'au mont Thabor, tandis qu'en face s'élèvent les crêtes de l'île de Chypre, la poétique Cypris de l'histoire païenne.

Au milieu de tels spectacles on arrive à Éden, l'un des endroits les plus populeux et les plus ombragés de la chaîne.

Au seul nom d'Édcn, tous les souvenirs bibliques réveillent. L'imagination, pleine des pompes naturell du séjour originel de l'homme, se demande, en voya le charme du paysage qui entoure le village ravissant

d'Eden, si la tradition n'aurait pas raison de placer là le paradis terrestre. Beaucoup de chrétiens orientaux sont convaincus encore aujourd'hui quecette vallée fut 1^ demeure de nos premiers parents et le herceau du genre humain ; mais les meilleurs interprètes des livres saints, notamment les savants Huet, évèque d'Avranches, Samuel Bochart et dom Calmet, ont démontré que le pays d'Éden ou Paradis terrestre était situé en Arménie, vers les sources de l'Euphrate, du Tigre et de l'Araxe. Quoi qu'il en soit, il est au moins évident que le nom d'Éden, qui, dans toutes les langues orientales, signifie jardin, fut donné à la vallée et au village que nous décrivons, à cause de la fertilité du sol et de la beauté du site.^ Bâti sur l'un des plateaux les plus élevés du Liban, Éden est le dernier village habité que l'on rencontre en gravissant cette chaîne : au-dessus de lui est encore une croupe gigantesque de roches nues, stériles, qui le domine comme un superbe donjon féodal. De temps en temps, le vent et les pluies d'hiver détachent de cette masse des blocs considérables, dont le village est quelquefois endommagé. Les champs d'alentour sont remplis de ces fragments de rochers qui roulent du haut de la crête. Ils viennent même jusqu'aux approclies du château du cheik , et l'environnent de toutes parts. On voit à la cime de cette hauteur extrême un reste de chapelle ruinée, qui est le dernier vestige d'habitation humaine sur ces montagnes.

Éden n'est qu'à huit lieues de la viUe de Tripoli, et non loin des cèdres fameux de l'Écriture. Ses environs sont d'une magnificence surprenante. Partout ce ne sont que champs fertiles et vergers peuplés d'arbres fruitiers, haies odorantes, berceaux de fleurs, gazons verts entrecoupés de ruisseaux et de cascades naturelles. Le village même a l'air d'un grand jardin qui se confond avec le reste de la végétation. Au premier aspect,

on ne sait que penser de ces habitations, au-cîcssus (lesquelles le gazon et les lleurs croissent comme en plein champ. Chaque maison est terminée par un toit carré recouvert de terre et d'herbes sauvages de l'effet le plus pittoresque. Elles sont toutes solidement construites ' et très-propres. L'église du village est grande, tenue avec ordre, et même avec une certaine recherche. On y voit des ornements élégants et curieux. Le cheik Boutros-Karam gouvernait le village d'Éden au nom de l'émir Beschir , à l'époque où nous visitions la Syrie. Ses mœurs douces et patriarcales, la bienveillance avec laquelle il accueillait tous les voyageurs, le faisaient généralement aimer. Il possédait une nombreuse famille, ce qui n'était nullement un obstacle à l'exercice de sa justice et de son urbanité. Chacun des'' membres qui la composait l'aidait au contraire de soii' î mieux à gouverner ses sujets et à recevoir convenable-, ment les hôtes qui lui arrivaient fréquemment. Lë^" palais du cheik d'Éden est bien bâti et entièrement dans le goût de l'architecture arabe. Le faîte est ter-' ' miné en terrasse et couronné de créneaux. Par sa cons^ * • Iruction, il a le double avantage de servir à la fois de salon et de toit. La porte principale du palais offre une belle voûte flanquée de deux appuis en pierre, où sont des arabesques ciselées.

Un grand nombre de cellules et de petites^ chapelles, disséminées aux environs du village d'Éden, reçoivent chaque matin la visite des religieux maronites qui viennent y célébrer la messe, toujours entendue par les habitants avec une extrême dévotion. A quelque distance, près du monastère de Saint-Serge, est une source célèbre dans le pays par l'excessive fraîcheur de ses eaux. L'été , le village d'Éden est un séjour vraiment délicieux. Alors que les villes et les plaines de la Syrie sont brûlées par les rayons d'un soleil ar-

dent, les épais ombrages des mûriers, la fraîcheur des ruisseaux et des sources qui arrosent tout le plateau y entretiennent une douce et agréable température. En revanche, Éden n'est pas habitable l'hiver. Le cheik et son peuple sont obligés , dans cette saison, de descendre la montagne et de chercher un refuge soit dans le village de Zgarté, au pied du mont Liban, soit dans la ville même de Tripoli.

Les habitants d'Éden, qui sont au nombre de quatre mille environ, s'occupent essentiellement de cultiver leurs terres grasses et fertiles, de soigner les vignes et les mûriers, dont ils possèdent un grand nombre, et de faire paître leurs troupeaux. Malgré les avantages naturels du sol, le village est fort peu indus.trieux. Aussi c'est bien moins sous ce rapport qu'il est remarquable que sous le rapport de sa physionomie pittoresque.

On fait une halte à Éden avant d'aller à la forêt des Cèdres. La route passe par la ville de Becharré, que l'on rencontre après avoir franchi un petit pont et un plateau bien cultivé. Becharré renferme dix mille chrétiens indijstrieux, riches, hospitaliers, tranquilles. De Becharré, on gagne la montagne de Mar-Séman, et , après quelques heures de marche , on parvient à la forêt des Cèdres. Les piétons ont une route beaucoup plus courte par Mar-Sakis, où est un ermitage habité par des carmes déchaussés, gardiens des cèdres.

La forêt des Cèdres [domus saltus Libani), connue dans le pays sous le nom d'El-Herze, peut avoir un mille environ de circuit. Le cèdre, ce roi des arbres, se plaît dans les zones élevées. C'est de lui qu'il est souvent question dans les Écritures ; c'est à propos de lui que Salomon écrivait à Hiram, roi de Tyr : « Je compte que > vous ferez avec moi comme vous avez fait avec le roi

70 LA SYRIE, LA PALESTINE ET LA lUDÉE.

» mon père. Vous lui avez envoyé le cèdre qu'il a em- » ployé pour bâtir son palais; mais quelle différence » entre la demeure d'un roi et le temple du Créateur » de l'univers I ... Ce n'est pointune entreprise commune » que celle dont je vous parle... J'ai besoin d'une » grande quantité de bois de cèdres, de genièvre et de » pins du mont Liban... Je ne puis vous dire la mul- » titude d'arbres qui me sont nécessaires; jugez-en » par la grandeur et la magnificence dont doit être » l'édifice.» Et à la suite de cette lettre, Salomon envoya dans le Liban trente mille Israélites pour aider les Sidoniens dans la coupe des bois. Les troncs dépouillés étaient transportés à Boublos, et de là à Joppé, d'où on les envoyait à Jérusalem. Sans doute à cette époque le Liban était tout entier garni de pins et de cèdres, car, outre le bois de charpente, il fallait fournir de bois de construction les nombreux chantiers de navires. Avec sa réputation de solidité et d'incorruptibilité, le bois de cèdre était appliqué à tous les usages, et sans doute lanudité actuelle de la chaîne libanique provient des coupes extraordinaires que jadis on a faites sur ses ilancs. Aujourd'hui, en effet, il n'y a plus de cèdres que dans, la partie élevée de la chaîne, à El-Herze et à Radhêl. A El-Herze, la conservation de ces arbres est due à des patriarches maronites qui résident à Kanobin, monastère situé dans la vallée de la Quadicha. Ces cèdres, soit à cause de la hauteur de la zone, soit pour tout autre motif, ne semblent pas tolérer d'autres végétaux dans leur voisinage. Le terrain qui les environne ^st nu, sauvage, dépouillé. Pendant plusieurs mois de année ils portent un manteau de neige sur leurs feuilles en parasol. Une fontaine qui coule aux environs est, dit-on, si froide, qu'elle donne la fièvre à ceux, qui y plongent les mains.

Il n'y a point aux environs d'El-Herze d'autre habitation que celle de l'ermitage. Çà et ia sur le sommet des monts qui l'encaissent, paraissent des cabanes que des pasteurs viennent habiter dans la belle saison, c'est-à-dire depuis mai jusqu'à la fin d'octobre. Après cette époque, ils descendent à mi-côte, et y restent jusqu'en décembre. Si l'hiver menace d'être trop rigoureux, ils ne s'en tiennent pas là, et arrivent jusque dans les plaines, où le printemps commence dès le mois de janvier.

Dans la belle saison, les environs des cèdres ont une population nomade. Au pied des arbres mêmes se dressent des autels provisoires sur lesquels les moines viennent officier. On accourt en pèlerinage à El-Herze de tous les coins de l'empire ottoman. Les cèdres oùt leurs dévots comme le temple de Jérusalem a les siens. Ces pèlerins, quand ils sont catholiques, prennent à Éden ou a Becharré un prêtre qui les accompagne et dit la messe. Quand ils sont Grecs-Melchites, ils se munissent d'un pope à Tripoli. Le jour de la Transfiguration, les 3Iaronites avaient coutume de s'y rassembler; mais comme cette fête était l'occasion de querelles, le patriarche actuel l'a supprimée. Aujourd'hui les habitants de chaque village s'y rendent à tour de rôle avec leurs prêtres. Quand la messe est finie, les pèlerins tirent des coups de fusil en réjouissance, mangent, boivent, chantent et dansent au son de leur musique; puis s'en vont le lendemain en emportant des branches de cèdres, dont ils ornent le devant de leurs demeures.

Ces cèdres, dont la gloire historique s'est perpétuée jusqu'à nous, s'élèvent de soixante à cent pieds de hauteur. Ce n'est pas, comme on voit, une proportion exorbitante; mais la grosseur et l'étendue des branches

sont, en revanche, énormes. Huit hommes, les bras tendus, n'embrasseraient pas le tour du roi de ces cèdres. « Un peuple florissant se propagera, dit le pro- » phète, comme un cèdre du Liban. » Les branches, toujours vertes, sont plates, toutîues et horizontales : quand la brise les balance, on dirait des nuages que le vent chasse devant lui. Les cônes ont deux ports différents : l'arbre les incline d'abord vers la terre pour les abriter dans le temps de leur floraison ; puis, quand ils sont fécondés, il les dresse de nouveau vers le ciel.

Classé longtemps par les naturalistes dans le groupe des mélèzes, le cèdre constitue aujourd'hui, pour la science, un genre à part. On lui a laissé, par respect pour sa célébrité traditionnelle, son nom de cèdre, qui ne semble appartenir qu'aux arbres conifères du genre des genévriers. Le tronc, de vingt à trente pieds de circonférence, pousse des branches dont les ramifications sont les unes (celles du centre], dressées et presque verticales; les autres (les plus extérieures], étendues et horizontales. Les feuiUes sont courtes, subulées, éparses sur les jeunes rameaux, ordinairement redressées, solitaires, persistantes. Les fruits, gros comme ceux du pin, plus ronds, plus compactes, se trouvent couverts presque entièrement par les feuilles. Les troncs de ces arbres portent d'ailleurs les stigmates du passage d'illustres voyageurs. Afin d'incruster leurs noms sur le bois, plusieurs ont enlevé l'écorce de l'arbre ; mais, comme pour témoigner combien toute gloire humaine est vaine et périssable, au bout de quelques années, l'écorce envahit de nouveau l'espace d'où on l'a chassée, rongeant d'abord une lettre, puis deux, puis l'une après l'autre jusqu'à la dernière.

Le cèdre n'a pas, comme on l'a dit, pour seule patrie le mont Liban : Pallas en a vu des forêts entières sur

les monts Ourals, dans les environs de la mer Caspienne. Belon en a aussi rencontré dans diverses parties de l'Asie Mineure. On l'a facilement acclimaté en France, ou il acquiert parfois d'énormes dimensions Celui du jardin des Plantes de Paris, apporté, en I734' 43ar le célèbre Bernard de Jussieu, forme aujourd'hui un beau et vaste dôme de verdure. On avait écrit jadis que les cèdres du Liban tournaient tous leurs flèches vers le nord: c'est une fable. Le cèdre dirige sa flèche indistinctement vers toutes les directions. Quant à son bois. Il est fort peu estimé de nos jours. Soit qu'il ait dégénéré, soit que les Israélites ne l'aient exalté que par comparaison, on a mieux en Europe en fait de bois de charpente. Le nom d'incorruptible donné au cèdre semble même un peu empreint d'exagération orientale Le grain en est blanchâtre, peu serré, semblable a celui du pin et du sapin. On dit pourtant qu'au bout de deux mille années il s'est trouvé intact dans le temgledutiqne; et l'on cite aussi la statue de Diane à Ephese, qui était en cèdre. Sa sciure était un des ingrédients qui servaient à embaumer les corps en Egypte, et on en tirait une huile propre à la conservation des livres. La gomme de l'arbre est, dit-on un spécifique contre les blessure* ob en tire de la résine et de la térébenthine.

Sur les sommets de ces monts et autour de ce bouquet de cèdres planent des aigles, qui ne se posent qu'à ces hauteurs. Quand on s'élève encore de manière à atteindre la ligne la plus élevée de ces montagnes, on louit d un double point de vue : d'un côté la mer et l'île de Chypre; de l'autre, la vallée de Balbeck, que terminent les monts Aqqar.

Dans cette zone élevée, et sur tous les plateaux cultivables, existent une foule de riches villages maronites.

Dans le nombre, figure Antoura, où les jésuites avaient établi une maison commode et bien située pour un troupeau de néophytes. Un séminaire qui y attenait était destiné à des étudiants maronites et grecs-latins mais il est resté désert. Aujourd'hui ce couvent est aux lazaristes.

La Syrie, où l'on trouve tant de vallées agrestes et de sites escarpés, ne possède peut-être rien d'aussi surprenant, au premier aspect, que le château du moyen âge qu'on rencontre à quelques lieues de Tripoli, près de Batroun. Au fond d'une gorge étroite et sombre, à une lieue environ de la mer, s'élève un rocher perpendiculaire dans tout son pourtour, de plus de cent pieds d'élévation et de six cents pieds de circonférence. Un château, que l'on suppose être l'ouvrage des croisés, couronne sa cime, et fait tellement corps avec lui qu'on l'en croirait la continuation naturelle. Des escaliers taillés dans le roc conduisent, par une suite de terrasses, jusqu'à la plate-forme supérieure, où des murs crénelés, flanqués de tours avec des meurtrières se dressent autour d'un donjon percé de fenêtres ogivales. La porte extérieure du château est encore assez bien conservée ; il n'en est point de même de l'intérieur. Les plafonds des salles, ainsi que les toits, se sont écroulés ; de grands sycomores et une foule d'arbustes et de plantes grimpantes ont jeté leurs racines au milieu des décombres et étendent leurs branches dans tous les vides d3 i'édifice. Le lierre s'est cramponné sur toutes les faces du donjon ; il grimpe autour des fenêtres et des portes parmi les mousses et les lichens qui recouvrent la pierre. Rien de plus agreste que l'intérieur de cette solitude, dont le silence n'est troublé, la nuit comme le jour, que par le cri des aigles et le rugissement des chacals. Ces ruines nous ont représenté les

ruines féodales de la France, de l'Espagne, de l'Angleterre et de l'Allemagne. Tout, dans la construction de ce château, semble prouver que les enfants du Nord sont venus élever cette forteresse pour assurer et contater sur la terre d'Orient la puissance chrétienne et rappeler leurs demeures de l'Occident. Du sommet du rocher on découvre la mer dans les environs de Batroun village à cinq lieues au sud de Tripoli, habité en grande partie par des Maronites. Batroun, qu'on appelait dans l'antiquité Botnjs ou Botms, aurait été bâtie, selon Al.énandre, vers le temps du prophète Élie, par Ithobal, roi de Tyr. Alors des murailles élevées lui formaient une solide enceinte ; rien n'existe plus de cette ancienne grandeur, que les vestiges du ciseau et de la pioche imprimés partout sur les rochers voisins. Batroun était occupée par les croisés à l'époque de la fondation du château gothique dont nous venons de parler. Les chevaliers changèrent alors son nom en iielui de Betiron. Plusieurs ruines gisent encore dans les environs et attestent que ce fut jadis une cité puissante

Parmi les autres villes du pachalik de Tripoli il faut citer comme une des plus considérables Lattakiéh célèbre par la qualité de ses tabacs, estimés de tout l'Orient. Lattakiéh, fondée sous le nom de Laôdicée par Séleucus Nicator, s'étend à la base et sur la riTe méridionale d'une langue de terre qui saille en mer d'une demi-lieue. Son port, comme tous les ports de cette côte, est enceint d'un môle dont l'entrée es! fort étroite. Il pouvait contenir autrefois de vingt cinq à trente vaisseaux; mais les Turks l'ont lais'sé combler, au point qu'aujourd'hui cinq ou six navires marchands y sont mal à l'aise; encore en Cchoue-t-il chaque année quelques-uns à l'entrée du port. Malgré ce vice de situation, Lattakiéh est l'une

-jG la SYRIE, LA PALESTINE ET LA JL'EÉE.

des échelles les plus commerçantes de ce littoral. Elle envoie par année plus de trente chargements de tabac à fumer, soit à Damiette, soit à Alexandrie, et en reçoit en échange du riz qu'elle expédie dans les villes de la Syrie intérieure. Lattakiéh est d'ailleurs, au même titre qu' Alexandre tte, le port de mer d'Alep, la ville la plus marchande de toute la contrée. Elle a aussi, comme Tripoli, un vice-consul français. Peuplée de cinq mille âmes, elle est sans canons, sans murailles, sans soldats. Un pirate en ferait la conquête.

Entre les deux villes et le long de la côte s'échelonnent diverses bourgades, jadis villes fortes et célèbres, aujourd'hui désertes et peu importantes. Dans le nombre, on peut citer Djébilé, Merkab," forteresse escarpée, et Tortosa. Celle-ci a pourtant conservé un châteaufort de l'époque des croisades ainsi qu'une belle église, dont la construction remonte peut-être au sixième siècle, et qui est aujourd'hui une étable. Ailleurs se trouve d'autres emplacements qui n'offrent guère que des vestiges à demi effacés, comme l'île de Rouad, jadis république sous le nom d'Aradus. Là où florissait, suivant Strabon, une magnifique cité, aujourd'hui on ne trouve pas môme des débris de ville. Ces maisons, bâties à plus d'étages que les maisons de Rome même, n'ont pas gardé un mur debout. L'île hérissée de constructions, le port encombré de navires, la nombreuse population qu'y attirait le commerce, tout cela n'existe plus. Il n'y a sur le même lieu qu'un écueil ras et désert. La tradition n'a pas même conservé le souvenir d'une source d'eau douce que les Aradiens avaient découverte au fond de la mer, et qu'ils exploitaient, en temps de guerre, au moyen d'une cloche en plomb et d'un tuyau de cuir qui s'y adaptait. Le temps a désolé ces- grèves jadis si bruyan-

les et Si riches. A peiue Djébail, l'ancienne BvJdIos a-t-elle conservé six mille habitants, avec un ancien port, plus maltraité encore que celui de Lattakiéh A deux heues au midi paraît la rivière d'Ibrahim, qui a

Lr f^?"i ^"' ^''^ ^'°"''' ^^P"^^ Antioche, pont hardi, fait d une seule arche, large de cinquante pieds et haut de trente. Rien de plus pittoresque et de plus gracieux que cette construction sarrazine

Dans ce bassin littoral qui s'adosse à la mnde chaîne du Liban, sur ses versants, sur ses plateaux, habitent divers peuples, simples, bons, hospitaliers industrieux, voués à des travaux manufacturiers ou agricoles. Ce sont les Ansariés, les Maronites et les Druses. "

Les Ansariés, que Delisle nomme Ensyriens, et d'Anville Nassaris, occupent le terrain montueux qui s'étend depuis Antakiéh jusqu'au ruisseau Nahr-el-Kébir

Bibliothèque orientale d^Assemani, citée par Yolnev et cette version concorde avec les sources arabes aux' quelles nous puisons nous-mêmes

« L'an des Grecs 1202 (891 de J^-C), dit-il il v aviit dans les environs de Koufa, au village de Nasar un vieillard que les jeûnes, les prières assidues et sa pal V ete faisaient passer pour un saint. Plusieurs hommes

tJT^" f ''"' ''^-'^'^ ^^^ P^^^'-"^' il choisit paiiM eux douze sujets pour répandre sa docti'ine

M .s le commandant du lieu, alarmé de ces mouve: ments, ht saisir le vieillard et le fit mettre en prison

Servir''' ""'' ^'ï '°"''^^ ""^ ^^"^ ''^^ du bLm/nfni ^''^''''^'^'^^^™^- "«'e" présenta Fn^ln. T'^'" '1"^"' "^ °^^"^1"^ pas de saisir. Ln jour que le geuher s'était couché ivre, et dormait dun profond sommeil, elle prit tout doucement les

clefs qu'il tenait sous son oreiller, et, après avoir ouvert la porte au vieillard, elle vint les remettre en place, sans que son maître s'en aperçût. Le lendemain, lorsque le geôlier vint pour visiter son prisonnier, il fut d'autant plus étonné de trouver le lieu vide, qu'il ne vit aucune trace de violence. Il crut alors que le vieRlard avait été délivré par un ange, et il s'empressa de répandre ce bruit, pour éviter la punition qu'il méritait. De son côté, le vieillard raconta la même chose à ses disciples, et il se livra plus que jamais à la prédication de ses idées. Il écrivit même un livre dans lequel on lit entre autres choses : « Moi, -un tel, du village de Nasar, »j'ai vu Christ qui est la parole de Dieu, qui est » Ahmed, fds de Mohammed, fils de Hanaf, de la race » d'Ali, qui est aussi Gabriel, et il m'a dit : Tu es celui » qui lit avec intelligence ; tu es l'homme qui dit vrai ; » tu es le chameau qui préserve les fidèles de sa colère; » tu es la bête de charge qui porte le fardeau, tu es » l'esprit de Jean, fils de Zacharie. Va et prêche aux » hommes qu'ils fassent quatre génuflexions en priant, » à savoir : deux avant le lever du soleil et deux avant » son coucher, en tournant le visage du côté de Jéru- » salem, et qu'ils disent trois fois : Dieu tout-puissant, » Dieu très-haut, Dieu très-grand, et qu'ils n'observent » plus que la deuxième ou troisième fois ; qu'ils ne » jeûnent que deux jours par an ; qu'ils ne se lavent » point, et qu'ils boivent du vin tant qu'ils en voudront; » enfin qu'ils s'abstiennent de la chair des bêtes car- » nassièrcs. » Ce vieillard étant passé en Syrie, répandit ses opinions chez les gens de la campagne et du peuple qui le crurent en foule, et, après quelques années, il s'évada sans qu'on ait su ce qu'il devint. »

De là vinrent ces Ansariés, que nos croisés rencontrèrent en allant de Marrah vers le Liban, et qu'ils nom-

mèrentNasiréens. Guillaume de Tyr en parle et les confond avec les Assassins, autrement dit Bateniens. Les Ansariés étaient divisés en plusieurs sectes, savoir : les chamésiés, adorateurs du soleil ; les kelbiés, adorateurs du chien, et les quadmousiés , qui semblent avoir adopté un culte qui n'était pas même admis par les philosophes de l'antiquité. Ces diverses idolâtries sont si tenaces chez ces peuples, que deux religions puissantes, le christianisme et le mahométisme, n'ont pu les attirer à leur croyance. Il semble pourtant que ce dernier culte, plus grossier et plus sensuel, s'est infiltré plus aisément parmi eux que nos dogmes chrétiens. Mohammed-el-Doursi a, dit-on, introduit chez les Ansariés quelques pratiques mahométanes. Plusieurs d'entre eux croient à la métempsycose, d'autres rejettent l'immortahté de l'âme. Enfin, la liberté de religion a produit dans ces montagnes une telle confusion, qu'il n'y a, à proprement parler, ni culte, ni foi, ni pratique. Chacun est de la secte qui lui plaît et forme presque à lui seul une secte. Divisé en trois fermes, tenues par des chefs (mocaddamiensj, le pays est moins sauvage, plus accessible que les plateaux libaniques ; par conséquent plus susceptible de culture. Mais la même raison l'expose aux avanies des milices turques, et il est plus désert par cela même qu'il est plus fécond. Triste paradoxe dont l'administration ottomane a su faire une vérité I

Entre les Ansariés au nord, et les Druses au midi, habitent les Maronites, ou Mâoumé, secte chrétienne, distincte des Latins ( dont ils suivent pourtant la communion), moins par des nuances de rites que par des nuances d'origine. Le fondateur de cette secte semble être un nommé Maroun, qui vécut vers la fin du sixième siècle, sur les bords de l'Oronte, et s'y rendit

célèbre par ses austérités. A sa mort, on parla de miracles opérés sur son tombeau, et un couvent se fonda sur le lieu même pour honorer la mémoire du saint. Un siècle après, il eut un disciple, Jean le Maronite, qui épousa la cause des Latins contre les melkites, chrétiens-grecs, lesquels faisaient alors de grands progrès dans le Liban. Ces melkites ou royalistes suivaient les inspirations de Constantinople. Les Maronites, au contraire, tendaient déjà à ressortir de Rome, comme ils le firent quatre siècles plus tard. C'était une dissidence religieuse qui servait à couvrir une indépendance politique. Les Maronites voulaient rester maîtres dans leurs montagnes et s'affranchir du joug byzantin. Jean fut le premier qui donna ce caractère à la lutte contre la métropole. Il organisa ces montagnards, leur donna des armes, les conduisit à l'ennemi, les rendit maîtres de toutes les hauteurs jusqu'à Jérusalem. Un schisme qui survint alors dans l'empire islamite consolida cet établissement, qui, menacé souvent depuis cette époque, et quelquefois détruit, a survécu à toutes les catastrophes pour durer jusqu'à nous. Faibles quant au nombre, mais hardis, mais courageux, mais forts dans leur rocailleux asile, Igs descendants de Jean le Maronite luttèrent contre les empereurs et contre les khalifes, défirent l'empereur Maurice, traitèrent avec les croisés, vécurent avec eux, tantôt sur le pied d'alliance, tantôt sur celui de neutralité, achetèrent la paix de Saladin, et se virent peu à peu acculés dans la partie la plus inaccessible de leurs montagnes. Quand ils contractèrent alliance avec Rome, en 1215, ils comptaient douze mille hommes en état de porter les armes. Paisibles sous les Mamelucks, ils se révoltèrent sous Saladin II, entrèrent dans la ligue du célèbre émir des

Druses Fakr-ed-Dyn, et ne furent réduits qu'en 1588, par Ibrahim, pacha du Caire, qui leur imposa le tribut annuel auquel ils sont encore assujettis aujourd'hui.

Depuis cette époque, les pachas qui régnaient sur le littoral ont, à diverses reprises, essayé d'introduire dans les montagnes peuplées de Maronites leurs agas et leurs garnisons; mais, constamment repoussés, ils se sont vus contraints de laisser ces chrétiens tranquilles. Le vasselage des Maronites consiste en une somme annuellement payée au pacha de Tripoli. Cette somme est perçue par un cheik de la montagne qui la proportionne, tantôt à l'état des récoltes, tantôt aux moyens de résistance que les Maronites possèdent contre le despote du chef-lieu. Ainsi, sur leurs domaines, les Maronites sont presque indépendants des autorités de la Porte. Ils s'y gouvernent à leur guise, moins avec des lois qu'avec des coutumes. La nation semble s'y partager en deux classes, le peuple et les cheiks. Les cheiks sont les notables du pays, les anciens, ceux qui ont la fortune ou l'expérience. Tous ces chrétiens vivent répandus dans la montagne par villages, par hameaux et même par maisons isolées, ce qui n'a pas lieu dans la plaine. La nation entière est agricole ; chacun fait valoir son petit domaine, et le cheik lui-même se distingue à peine des autres par une habitation plus propre, un cheval et une mauvaise pelisse. Les mœurs de ces tribus sont douces et hospitalières. Dans toute la zone montueuse, le vol est presque inconnu. On voyage de jour et de nuit avec une sécurité parfaite. L'organisation sociale y est à peu près la même que dans les autres agglomérations chrétiennes de la Syne. Les Maronites n'ont qu'une femme qu'ils épousent, sans l'avoir fréquentée, quelquefois même sans l'avoir vue. Le seul usage qui jure avec une religion de mansuétude et de paix, c'est la

loi arabe du talion, qu'ils appliquent dans le cas unique de meurtre. Le plus proche parent de la victime doit alors faire justice de l'assassin. Ils marchent d'ailleurs toujours armés du fusil et du poignard. Le pays n'a point de troupes régulières ; mais tout le monde y est soldat. Sur cent quinze raille âmes de population, on a eu en temps de guerre trente-cinq mille combattants. La population, qui donne une moyenne de sept cent soixante habitants pour une lieue carrée, est considérable, si l'on a égard au pays, composé de rochers incultivables en grande partie.

Les Maronites relèvent aujourd'hui de Rome ; mais tout en reconnaissant l'autorité du pape, ils continuent à élire leur batray ou patriarche d'Antioche. Contre la loi canonique, les prêtres se marient comme aux premiers temps de l'Eglise : seulement leur femme doit être fille et non veuve, et ils ne peuvent convoler en secondes noces. La messe se dit en langue syriaque, que les desservants ne connaissent pas; l'Évangile seul est en arabe, afin que l'assistance en comprenne la signification. La communion se pratique sous les deux espèces. L'hostie est un pain rond, non levé, un peu plus large qu'un écu. Quand le célébrant a pris le dessus, qui est marqué d'un cachet, on coupe le reste en petits morceaux, on le met dans le calice avec le vin, puis au moyen d'une cuillère qui sert à tous les fidèles, le prêtre l'administre à la ronde. Ces prêtres n'ont point de salaire fixe. Ils vivent du travail de leurs mains et du casucl de leur chapelle. Chacun d'eux exerce un petit métier qui nourrit la famille. Pauvres, ces ecclésiastiques n'en sont pas moins considérés. Quand ils marchent dans le village, c'est à qui ira prendre lear main et la baiser. Femmes, hommes, enfants, vieillards, ont été élevés dans cette pratique de

déférence, et les Européens eux-mêmes ne s'en tiennent pas pour dispensés. Chaque village a sa chapelle, chaque chapelle sa cloche, chose inouïe en Turquie. Dans leurs montagnes, les Maronites portent le turban vert réservé aux chérifs musulmans. Hors de la limite de leurs possessions , du temps que nous voyagions en Syrie, ils auraient été décapités pour ce fait.

Le Liban compte une quantité prodigieuse d'évêques ; mais ce sont des prélats simples et pauvres que l'on rencontre souvent sur les routes, accompagnés d'un seul sacristain. Ils vivent dans les couvents, nourris et vêtus comme de simples moines. Leur revenu le plus ordinaire ne va guère au delà de quinze cents francs, mais dans un pays oii la vie est à très-bon compte, ces quinze cents francs sont une aisance. Ces évêques sont tirés, comme les desservants, de la classe des moines. Ces postes ecclésiastiques sont donnés à la piété et au savoir. Rome les guide et les surveille ; elle intervient dans leurs querelles théologiques, discute et règle les articles de foi. En revanche, elle a fondé pour eux dans la capitale chrétienne, un collège, où de jeunes Maronites sont élevés gratuitement.

Dans le petit espace qu'occupent les Maronites, on compte plus de deux cents couvents d'hommes ou de femmes, qui suivent presque tous la règle de Saint- Antoine. Le vêtement des moines est une étoffe commune ; la nourriture est celle des paysans, avec cette exception, toutefois, que les religieux ne mangent jamais de viande. Un jeûne rigoureux, un travail opiniâtre, de longues prières, soit de jour, soit de nuit, telle est la vie de ces cénobites. Chaque couvent a un frère cordonnier, un frère tailleur, un frère tisserand, un frère boulanger; en un mot, un artisan par chaque métier utile à la communauté. A côté de chaque cou-

vent d'hommes, existe presque toujours un couvent de femmes, et il ne s'en est jamais suivi de scandale. Ces femmes mènent une vie laborieuse et active. Le plus célèbre des monastères maronites est celui de Dir-el- Mar-Antnnios-el-Khez-heyeah, à six lieues à Test de Tripoli. Il était habité, lorsque nous l'avons visité, par quatre-vingt-douze religieux ; ce couvent présente un vaste atelier où toutes les professions sont réunies. La typographie y a quatre fontes différentes de caractères syriaques. Ce lieu est encore appelé quelquefois Bisilsel-Medjenin, à cause d'une grande caverne qui, dit-on, a la vertu de rendre la raison aux individus atteints de folie. C'est dans cette grotte que les religieux soignent les malades qui leur arrivent de toutes les parties de l'Egypte, de la Syrie, de l'Arabie et des bords de l'Euphrate. Nous y avons remarqué des aliénés de toutes les religions, et un plus grand nombre de musulmans ^ue de chrétiens.

La route pour arriver au couvent de Saint-Antoine est fort escarpée et excessivement rocailleuse. Ce sont partout des sentiers anfractueux, sauvages, qui tournent, montent à pic, plongent dans les abîmes, se relèvent et rampent en serpentant sur le penchant du précipice. Quoique presque tous les chemins dans le Liban aient un air de ressemblance, ceux qui avoisinent le monastère de Saint-Antoine ont un aspect particulier, à cause de leur physionomie plus sévère et plus abrupte. Il est difficile dans nos contrées d'Europe de se faire une idée du caractère varié, âpre et tourmenté de cette nature qui ne peut être comparée qu'à celle du Taurusou des montagnes de l'Albanie. Ce ne sont point des rocs continuellement gris, arides ou pelés comme nos monts pyrénéens ou nos croupes d'Auvergne ; des

neiges et des glaces éternelles comme dans les Alpes. Ici vous êtes témoin des plus sublimes contrastes. Au rocher qui monte à pic vers le ciel, vous apercevez suspendus à la cime le mélèze et le cèdre, qui balancent leurs rameaux verts au souffle des vents. Le mûrier, l'olivier décorent sa base découpée ; la vigne grimpe dans ses anfractuosités ; des forêts de pins sont jetées çà et là sur le versant des montagnes, d'où se précipitent de bruyantes cascades. Tout à la fois, c'est la vie et la mort que vous avez là sous les yeux; ce sont des scènes riantes, animées, au milieu de scènes de néant. Mais c'est surtout le magnifique spectacle de l'horizon qui offre à l'œil les tableaux les plus variés, les plus pittoresques. Lorsqu'au sortir d'une gorge étroite et sombre vous gravissez la crête d'un rocher escarpé, de quelle admiration n'êtes-vous pas saisi en voyant tout à coup se dessiner au loin sur un ciel bleu, ces masses d'une stature gigantesque, aussi antiques que la terre, dont les ondulations attestent les terribles convulsions du globe !

Vues du bas de la montagne, dans la vallée, les blanches murailles du monastère semblent se tenir debout par enchantement sur le bord d'un abîme sans fond, qui commence aux cèdres du Liban et se précipite vers le fleuve Kadesha ou Qadicha. De toutes parts, d'énormes masses de rochers dressent leurs cimes anguleuses au-dessus des murs du couvent et l'enferment comme d'une jimmense barrière de granit infranchissable. A ses pieds, entre les gorges de la vallée, on entend bruire les eaux qui descendent des montagnes et roulent avec fracas dans les mystérieuses profondeurs du ravin ; le soleil ne luit guère que quelques heures par jour sur les toits de l'édifice. A peine s'est-il montré, qu'il se dérobe

Sr> LA SYRIE, LA PALESTINE ET LA JUDÉE.

presque aussitôt derrière les hautes montagnes qui projettent leurs ombres gigantesques sur le monastère; aussi ce séjour est-il ténébreux et triste.

Les moines de Saint-Antoine vivent dans une continuelle occupation ; ils partagent leur temps, ainsi que nous l'avons dit, entre la prière et le travail des mains: les uns cultivent la terre, les autres font paîtra les troupeaux, d'autres impriment des livres de piété pour l'instruction des habitants de ces montagnes. Les plus intelligents exercent la médecine avec une sorte de succès." Jusqu'ici, le couvent de Saint-Antoine n'a rien perdu de son antique réputation pour la guérison des maladies du cerveau. La rapidité et la multiplicité des cures qu'y opèrent les bons moines semblent tenir du prodige. Quelques jours leur suffisent, dit-on, pour rendre à la raison l'homme atteint de l'aliénation mentale la plus désespérée.

La chapelle de Saint-Antoine est presque entièrement taillée dans le roc. Les offices s'y célèbrent en syr'aque avec la plus scrupuleuse exactitude, les moines se tiennent debout ou agenouillés pendant toute la cérémonie, quelque longue qu'elle soit; c'est, au reste, l'usage universel de tous les chrétiens maronites. On ne trouve de sièges dans aucune de leurs chapelles.

Quant à la règle du monastère, elle n'est point changée depuis l'origine ; c'est toujours celle qu'a instituée, dit-on, saint Antoine abbé. Les religieux portent une robe de laine noire fort étroite et très-courte ; un scapulaire également de laine et un petit capuchon noir. Leurs jambes sont nues ; ils ont aux pieds des sandales noires pour chaussure, et ils laissent croître leur barbe. Leur simplicité, leur douceur et leur inépuisable charité sont devenues proverbiales dans le pays. Ils accueillent indistinctement tous les étrangers avec bonté,

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quelle que soit leur nation ou leur religion. La parfaite tranquillité d'âme dont jouissent ces bons pères, l'air pur qu'ils respirent dans ces montagnes, leur extrême sobriété, la régularité de leur vie éloignent de leur retraite toute grave indisposition; beaucoup d'entre eux meurent sans avoir jamais été malades ; quelques-uns arrivent, dans une parfaite santé, jusqu'à un âge très-avancé. Il n'est pas rare de rencontrer aux environs du couvent une longue et vénérable barbe blanche qui retombe sur une poitrine plus que centenaire.

Ce monastère, quoique fort ancien et soumis depuis son origine à la règle de saint Antoine, n'est pas celui oii a vécu l'illustre fondateur des ordres monastiques. C'est dans la haute Eg-ypte, l'ancienne Thébaïde, qu'il faut chercher les traces de ce pieux cénobite, les lieux déserts qu'il a rendus célèbres par ses austérités et ses épreuves. Au milieu de ces solitudes, à quatre journées de marche du Caire, est situé le grand monastère de Saint-Antoine, habité par des religieux coptes et bâti sur l'endroit même où priait le saint ermite. Le père Vansleb, dominicain, qui le visita en 1672, nous en a laissé une curieuse description. Dans son itinéraire du Caire à la haute Egypte, il vit d'abord plusieurs couvents de la Thébaïde, qui, pour la plupart, sont aujourd'hui détruits : Deir-ilrAduvie, Bersum-il-Erian, ou Saint-Bersom-le-Nu, aii levant du Nil, le petit couvent de Saint-Antoine et le village de Benesuef, dont la population était chrétienne; puis il arriva, le 3 octobre 1672, au grand couvent de Saint-Antoine. « Ce monastère, dit-il, en renferme encore un autre, habité autrefois par des Abyssins et à présent tout ruiné; il est dans le désert appelé en arabe GebehAraba ou la montagne des Charrettes , à cause qu'autrefois on y

portait les provisions du monastère sur des charrettes et non pas sur des chameaux, comme on fait aujourd'hui.

« Il est bâti sur la pente du mont Colzim, h son extrémité orientale, qui s'étend de l'est au sud. Il a la figure d'un carré long, et le côté qui s'étend du nordouest au nord, et qui peut s'appeler la face du monastère, regarde une autre montagne nommée Gebel-il- Cheleil. Il est entouré d'une haute muraille; mais faible, ruinée et incapable de résistance, parce qu'elle est vieille et presque toute faite de briques séchées au soleil. Il n'y a point de porte, et il faut tirer en haut par une poulie tout ce qu'on veut y faire entrer, môme les hommes et les bestes. Son circuit est fort grand; car son enclos est de six cents fiddans, ou de deux mille quatre cents arpents de terre. »

Après avoir rappelé que les monastères du Levant, et particulièrement ceux de la Grèce et des îles de l'Archipel, ressemblent tous à de grands bourgs ou à des châteaux, à cause des murailles, des tours et de la quantité de maisons qu'ils renferment, l'auteur fait remarquer que les monastères d'Egypte n'ont pas ordinairement cet extérieur, parce que les mahométans y ont exercé plus de cruautés qu'en aucun autre pays de leur domination. « Néanmoins, ajoute-t-il, celui-cy, ressemble entièrement à ceux de la Grèce; car il est encore enfermé de murailles. Il y a un donjon, et dans son enceinte quantité de maisons où les religieux logent; mais comme il a esté détruit, il y a quelque temps, par les Arabes, et qu'il a demeuré ruiné pendant soixante-dix ans, les Coptes, qui ont enfin perdu, sous la tyrannie des mahométans, toute leur force et toute leur puissance, ne l'ont pas pu remettre dans son premier estât. C'est pourquoi les cellules sont fort petites et fort pauvres, faites de terre jaune, sans bois.

sans chaulx, sans ordre et sans symétrie. Elles sont toutes si basses, qu'un homme peut facilement, avec sa main, atteindre jusqu'au faiste; et à cause de cette petitesse, les religieux ne peuvent s'y tenir debout. Elles reçoivent quelque peu de lumière par de petites fenestres de la grandeur d'un pied de roy , et moins en quarré. Les portes sont si basses, qu'il faut se courber tout à fait pour y entrer. Ce qu'elles ont de commode est que toutes ont des terrasses au lieu de toits, qui donnent moyen aux religieux d'y prendre l'air le soir lorsque la chaleur du soleil est passée, et d'y dormir la nuit s'ils veulent. Leur réfectoire est un lieu fort sale et fort obscur; il y a seulement pour les étrangers un appartement qui est assez grand et assez honnête, avec deux autres chambres à costé pour y mettre leurs hardes et une petite cuisine. Les jardins sont d'une étendue très-grande et de beaucoup de rapport, à cause des herbages et des fruits qui s'y cueillent. On en pourrait faire les plus beaux jardins du monde, à cause de la situation, qui est fort avantageuse, parce qu'elle est en pente et entrecoupée de très- belles plaines. Il y a aussi encore deux petites vignes dont les religieux font un vin blanc fort délicat ; ils s'en servent pour la messe et pour régaler les étrangers de marque qui quelquefois y arrivent. Il y a dans ce monastère une grande abondance d'eau, qui est fraîche et claire comme cristal, mais fort salée. Cette eau a ses sources dans le mont Colzim, qui est derrière; elle coule par de petits ruisseaux dans les jardins par-dessous les murailles, où ils la recueillent dans des réservoirs, et s'en servent pour boire et pour l'usage du couvent. Elle n'est pas fort saine, particulièrement pour ceux qui n'y sont pas accoutumés; car le nitre dont elle est pleine cause des boutons entre cuir et chair et tourmente

ceux qui en boivent par une démangeaison étrange dont j'ay ressenti les effets. »

« Il y a trois églises, dont la principale est celle de Saint-Antoine. Elle est petite, mais fort ancienne; et, à ce que les religieux disent, c'est la même que saint Antoine fit bâtir et la seule chose du monastère qui n'a pas éprouvé la rage des Arabes. Elle est peinte au dedans de figures de saints; mais d'une manière antique et fort simple. La fumée de l'encens qu'on y brûle tous les jours à l'office 'divin l'a rendue presque aussi noire qu'une cheminée. Près de cette église est celle des apostres saint Pierre et saint Paul, avec un petit clocher et une clochette d'un pied et demy de roy de diamètre, qui sert à appeler les religieux à l'office divin et à leurs autres occupations; c'est la seule cloche qui soit dans toute l'Egypte. La troisième église est dans le jardin, dédiée à un religieux laïc de ce couvent, nommé Marc, qui y mourut en odeur de sainteté, et dont on conserve le corps dans cette église. »

« Au milieu du monastère est une tour quarrée dont les murailles sont de pierre et assez fortes. Depuis le pied de la tour jusques à la porte, ce qui fait la hauteur de trois toises, le tout est massif; et pour arriver au pont-levis, qui conduit à cette porte, il faut monter sur la terrasse d'une maison qui est vis-à-vis. C'est dans cette tour que les religieux conservent leurs provisions et ce qu'ils ont de plus précieux. Ils s'y retirent aussi eux-mêmes lorsque les Arabes voleurs les menacent; et, levant le pont-levis, ils les repoussent à coups de pierres, de dessus la plate-forme. »

« Leur règle les oblige de renoncer pour toujours au mariage, à tous les désirs charnels et à leurs parents, de ne posséder aucun bien, d'habiter dans le désert, de s'habiller de laine, de ceindre leurs flancs avec une

courroye, de ne point manger de viande ny boire de vin pendant leur vie, si ce n'est dans la dernière nécessité; et mesme de retrancher leur dîner et de se priver de toutes les nourritures sans lesquelles le corps ne peut se soutenir. Elle leur ordonne d'employer tout leur temps en jeûnes, en oraisons et en travail; d'avoir continuellement dans leur esprit la pensée de Dieu; de s'appliquer à la lecture de l'Écriture sainte et à l'intelligence des vérités qu'elle nous enseigne. »

« Elle les oblige à dormir sur une natte par terre, excepté le supérieur et les malades, à ne point oster leurs habits et leur chaussure, à ne point coucher deux sur le même oreiller, ny deux l'un proche de l'autre; enfin leur règle les oblige à dire leurs heures canoniales et à se prosterner tous les soirs, avant que de se coucher, cent cinquante fois la face et le ventre contre terre, et d'étendre les deux bras en croix, le poing fermé, et après s'éjtre levez de faire à chaque fois le signe de la croix, lesquelles prostrations ils appellent métanoë. Outre ces cent cinquante, ils en font encore sept autres à l'église : une avant chaque heure canoniale, qui font en tout cent cinquante-sept prostrations, lesquelles, jointes à la méchante nourriture qu'ils prennent, les rendent si maigres et si abattus, qu'ils ressemblent plutost à des squelettes qu'à de véritables hommes. »

« Leurs habits sont, premièrement, une chemise de laine blanche, qu'ils portent toujours sur la chair; 2° une robbe ou tunique de laine brune fort grossièrement cousue et qui n'est pas ouverte par devant; 3° une veste de serge noire qui a deux manches larges et qui leur sert de chappe; 4° le capuchon, de serge noire aussi, qui est fort petit et fort juste à la teste du religieux; 5° la ceinture, qui est une courroye large

de trois doigts; C la mezzère, appelée en langue copte tantost meV.'t^ç, et tantost Btôpoç, qui est un grand manteau d'une étoffe noire, doublé de blanc et semblable au manteau des PP. Jésuites, borsrais qu'il n'a point de collet; mais, hors des voyages, ils s'en servent fort rarement. Le 7« vêtement est Vaskim ou V habit angélique, en grec (rx'^it.y., lequel néanmoins peu de religieux portent parce qu'ils n'ont pas tous assez de forces, comme ils disent, pour faire la pénitence que les canons y ont attachée; car ceux qui le portent sont obligés de se prosterner le visage et le ventre contre terre, et les bras en forme de croix trois cents fois tous les soirs avant que de se coucher, outre les jeûnes et les autres mortifications, qui en sont comme un apanage. J'ai envoyé un de ces asAmsàla Bibliothèque du Roy, qu'Amba Michel, évêque de Fium, me donna comme une marque de son amitié; on y pourra voir comme il est fait. »

« Ils portent aussi toujours un bâton à la main fait en forme de Taû, T, qui leur sert d'appuy lorsqu'ils disent l'office ou qu'ils font leurs prières; car ils font l'un et l'autre debout, et ils y sont fort longtemps. Ils portent tous sur la teste une sorte de bonnet qu'on appelle en arabe caûk, qui est semblable à celui que portent les mahométans, autour duquel ils entortillent un turban d'une étoffe rayée de bleu et de blanc, qui est la couleur des Coptes en Egypte; et ils ne portent jamais de bas, ni leur patriarche même. »

« Les jours de jeûne, ils ne font jamais plus d'un repas ; mais le samedy et le dimanche, ausquels jours ils ne jeûnent point, ils mangent deux fois; l'heure de leur dîner, les jours de jeûne, est toujours à none, c'est-à-dire à trois heures aorès midy, auquel temps ils finissent leur messe. »

« Leurs mets ordinaires sont des légumes et des lierbes assaisonnés d'huile de lin puante; pour le dessert, on leur donne des fruits qui sont : ou oignons, ou dattes sèches, ou olives pourries, ou melons, ou concombres, ou carrouges, ou autres fruits semblables, selon les saisons. »

« Ils ne mangent jamais de viande dans le monastère; mais quand ils sont dehors, ils en peuvent manger, leur fondateur, à ce qu'ils disent, ne le leur ayant pas défendu. Pour du poisson frais, ils en mangent fort rarement, à cause de la grande distance qui est entre le Nil et leur monastère, et faute de commodité pour leur en porter; et quoy que la mer Rouge en soit proche d'une petite journée, néanmoins ils n'en sauraient avoir, parce que les environs sont inhabités, qu'ils n'ont point d'instruments pour en pêcher, et que les chemins de tous costés sont fort dangereux, à cause des Arabes voleurs, »

« Au temps de Pasques, qui est le temps qu'ils nd jeûnent point du tout, ils mangent des œufs et du laitage, qu'on y envoyé de leur métairie ; on leur donne trois fois l'année seulement quelques verres de vin à boire, à sçavoir : à Noël, à Pasques et à la Pentecoste.»

« Ils couchent toujours vêtus, et au lieu de matelas, ils n'ont qu'une natte très-grossière, faite de feuilles de palmiers , étendue sur la terre. Ce sont eux-mesmes qui les font, et ils les appellent en arabe : bursch. »

« Leurs occupations sont différentes, selon la capa- Jtê des religieux ; les uns cultivent le jardin, les autres travaillent dans la cuisine, les autres au moulin, quelques-uns font la sentinelle et avertissent les religieux des voyageurs qui passent ou qui arrivent; quelques autres sont destinés pour tirer en haut ceux qui veulent entrer et pour faire descendre ceux qui veulent

sortir, et ceux qui n'ont aucun employ dans la maison iGnt des nattes. »

« Ils n'ont point d'étude, et ils se contentent de sçavoir lire des livres de dévotion, et entre autres ils lisent le Synaxar ou Martyrologe, le Paradis des Religieux, le Climax, ou l'Échelle des vertus de Jean, abbé du monastère du mont Sinaï, les sermons de Paul de Busch, sur les fêtes de la sainte Vierge, et quelques autres semblables. Lorsque j'y fus il n'y avoit que deux prestres, dont l'un estoit le vicaire du monastère, et l'autre qui n'avoit pas encore dit sa première messe, faisoit l'office de l'œconome; tous les autres, qui estoient au nombre de dix-sept, estoient laïcs, et presque tous ou borgnes, ou sourds, ou estropiez, ou boiteux ou cassés de vieillesse, et s'il y en avoit quelques-uns jeunes, ils De cherchoient que l'occasion de s'enfuir, à cause des austérités trop rigoureuses. »

« Il y avoit dans la tour dont j'ay parlé trois ou quatre quaisses pleines de vieux manuscrits arabes et coptes que j'ay tous feuilletés; et quoy que tous fussent des livres de dévotion et de l'Église, il y en avoit pourtant quelques-uns qui auroient bien mérité d'estre dans la Bibliothèque d'un roy; mais parce que les religieux faisoient scrupule de les vendre, disant qu'ils ne pouvoient rien aliéner de ce qui appartenoit au monastère, sans encourir l'excommunication de leur patriarche, qui est écrite au commencement de chaque livre ; et parce que je n'avois porté qu'autant d'argent que j'en avois besoin pour les dépenses du voyage seulement, à cause du danger qu'il y avoit, je ne témoignay pas beaucoup d'empressement pour les acheter. »

« Il y en avoit deux entr'autres qui estoient fort curieux et dont j'avois grande envie ; l'un contenoit la grammaire et le dictionnaire copte et arabique d'/6n-

il-Assal, un des plus amples et plus exacts que j'aye en coreveus ; ils l'estimoient trente écus. J'ose dire qu'avec ce seul dictionnaire et cette grammaire on pourroit rétablir la langue copte, qui est aujourd'huy perdue ; l'autre estoit un rituel des cérémonies de leur Église, in-folio, fort bien écrit. »

« Comme les Arabes sont les maîtres du désert, le monastère est obligé de nourrir tous ceux qui y arrivent ou qui passent par là, soit amis ou ennemis. Aux amis, ils font cette hospitalité pour se conserver dans leur amitié ; et aux ennemis, pour ne pas les irriter ou leur donner occasion de leur nuire. Ils en usent néanmoins différemment à l'égard des uns et des autres ; car les amis, ils les tirent en haut avec leur équipage, s'il est besoin, et ils leur donnent la nourriture tout le temps qu'ils veulent y demeurer ; mais aux ennemis, ils leur envoyent en bas, dans un gabion, de quoy manger sans les tirer en haut. »

« Ces visites sont si fréquentes, qu'il s'y consomme toutes les années une très grande quantité de farine, de pain, de biscuit, de fèves, de leii tilles et d'autres provisions, sans compter la peine des religieux et les déplaisirs qu'ils reçoivent de ces ingrats, qui ne les récompensent le plus souvent que par des injures et des outrages. » [Nouvelle Relation en forme de journal d'un voyage fait en Egypte, par le P. Vansleb, R. D., en 1672 et 1673. Paris, 1677, in-12, p. 293-313.)

Au sud des Maronites sont les peuples druses, dont il a été question déjà à propos de l'émir Beschir. Les Druses sont des schismatiques musulmans, comme les Maronites sont des sectaires chrétiens; mais, à part cette dissemblance, ils se rapprochent les uns des autres par les moeurs, par les coutumes et par la langue.

La religion des Druses fut longtemps un problème

Aujourd'hui l'on sait qu'elle se compose d'un mélange de mahométisme et de préjugés locaux. La métempsycose, les transmigrations, le principe du bien et du mal, enfin, toutes les données du culte de Zoroastre s'infiltrèrent jadis dans les principes du Koran, pour composer un amalgame de croyances, qui varia bientôt d'un individu à l'autre. Chaque illuminé se fit apôtre, et chaque apôtre chef de secte. On en compta bientôt cinquante, s'accusant toutes entre elles d'hérésie et d'erreur. Les choses en étaient là au début du onzième siècle, quand un fou furieux fut couronné khalife au Caire, sous le nom d'El-Hakem-Bi-Amr-AUah. Voici ce qu'en dit l'historien arabe El-Makin : « L'an de l'hégire 386 (996 de J.-C), parvint au trône d'Egypte le troisième . khalife fatimite Hakem-Bi-Amr-Allah. Ce prince fut l'un des mortels les plus extravagants dont la mémoire des hommes ait gardé le souvenir. D'abord il fit maudire dans les mosquées les premiers khalifes, compagnons de Mahomet ; puis il révoqua l'anathème ; il força les juifs et les chrétiens d'abjurer leur culte ; puis il leur permit de le reprendre. Il défendit de faire des chaussures aux femmes, afin qu'elles ne pussent sortir de leurs maisons. Pour se désennuyer, il fit brûler un jour la moitié du Caire, pendant que ses soldats pillaient l'autre moitié. Non content de ces fureurs, il interdit le pèlerinage de la Mecque, le jeûne et les cinq prières; enfin, il poussa la fohe au point de vouloir se faire passer pour dieu. Il fit dresser un registre de ceux qui le reconnurent pour tel, et il s'en trouva jusqu'au nombre de seize mille. Cette idée fut appuyée par un faux prophète venu vers ce temps de la Perse en Egypte. Cet imposteur, nommé Mohammed-ben-Ismaël, enseignait qu'il était inutile de pratiquer le jeûne, la prière, la circoncision, le pèlerinage, et d'ob-

server les fêtes ; que les prohibitions du porc et du vin étaient absurdes ; que le mariage des frères, des sœurs, des pères et des enfants était licite. Four être bien venu d'Hakem, il soutint que ce khalife était Dieu luimême incarné ; et au lieu de son nom Hakem-Bi-Amr- Allah, gouvernant par l'ordre de Dieu, il l'appela Hakem-Bi-Amrith, qui signifie gouvernant par son ordre propre. Par malheur pour le prophète, son nouveau Dieu n'eut pas le pouvoir de le garantir contre ses ennemis. Ils le tuèrent dans une émeute, aux pieds mêmes du khalife, qui peu après fut massacré lui-même sur le mont Moqattam, où il entretenait, disait-il, un commerce avec les anges. »

Telle fut l'origine de la religion des Druses. Persécutés en Syrie par les Islamites orthodoxes, les sectaires qui avaient embrassé cette foi se réfugièrent, comme l'avaient fait les Maronites, dans les montagnes du Liban, où ils pouvaient défendre leurs personnes contre le fer de leurs ennemis, et leur croyance contre la persécution. Ils s'y maintinrent aussi à peu près indépendants jusqu'au règne d'Amurat III, qui les rendit tributaires.

Vers les premières années" du dix-septième siècle, la puissance de cette peuplade prit tout à coup quelque développement et quelque célébrité. L'émir Fakr-ed- Dyn (notre Fakardin) venait d'être appelé au gouvernement du pays des Druses, et dans ce poste il fit preuve d'un talent et d'une adresse remarquables. Sa tactique fut d'amoindrir chez lui le patronage ottoman, et de créer à la nationalité druse des éléments d'indépendance. Rusé et inteUigent, il s'y prit d'abord en ménageant la puissance de la Porte, et en endormant ses défiances par des témoignages de fidélité. Il chassa des plaines de Balbeck, de Sour et d'Acre les Arabes qui

les infestaient, se rendant de la sorte populaire dans tout le pays. Bientôt après il s'occupa d'utiliser les influences qu'il s'était ainsi ménagées. La ville de Beyrout, fréquentée par les Vénitiens, était à sa convenance; il fit si bien qu'il s'en empara; puis il procéda de la même manière pour Sayde, Balbeck et Sour, jusqu'à ce qu'en 1613 il se vit maître de tout le pays, depuis Adjaloun jusqu'à Safed. Pour que la Porte fermât les yeux sur ses empiétements successifs, Fakr-ed- Dyn avait soin, à chaque conquête nouvelle, d'envoyer une somme considérable à Constantinople, comme tribut et comme signe de vasselage. Longtemps il parvint à conjurer ainsi l'orage; mais enfin il éclata. Le divan s'alarma des progrès des Druses, et projeta une campagne contre eux. Soit frayeur, soit politique, Fakr-ed-Dyn n'attendit pas ses adversaires. Il laissa à son fils le soin de la résistance, s'embarqua pour l'Italie, et alla voir les Médicis à la cour de Florence. Il espérait que sa présence hâterait le concours d'auxiliaires chrétiens. Son arrivée dans cette cour et à cette époque, eut un grand éclat. L'apparition d'un prince d'Orient au sein de cette société italienne, polie par les idées de la renaissance, fit une 'sensation profonde. Un prince d'Orient, dans toute la beauté de son costume, c'était pour la magnifique Florence elle-même quelque chose d'aussi extraordinaire qu'inattendu. Comme on savait peu alors ce qu'était la religion druse, on fit sur-lechamp de ce peuple un peuple de chrétiens, une race de croisés qui s'étaient établis dans la chaîne libanique. On alla môme jusqu'à trouver l'étymologie des Druses dans le mot français de Dreux, en disant qu'un comte de Dreux avait fondé cette colonie de Francs, seuls restes de ces grandes émigrations d'hommes qui avaient signalé les onzième, douzième et treizième siècles.

Fakr-ed-Dyn savait parfaitement à quoi s'en tenir làdessus ; cependant il laissa dire et écrire les étymologistes ; il se prêta même à passer pour allié de la maison de Lorraine, et eut une correspondance diplomatique avec ses membres. Plus tard seulement on sut que les Druses, d'origine purement arabe, étaient musulmans, et que le mot Druse venait du surnom el- Dorzé, donné à Mohammed-ben-Ismaël, le fondateur de cette secte.

Fakr-ed-Dyn resta neuf ans en Italie, durant lesquels Ali, son fils, conjura les maux de la guerre et repoussa les Turcs. Rentré dans ses États, l'émir n'avait plus qu'à y introduire les progrès qu'il venait d'étudier en Europe. Malheureusement, au lieu d'adopter les idées sérieuses de notre civilisation, il s'était épris des choses futiles. Au lieu de créer des moyens de défense pour le peuple qui lui était soumis, il ne construisit que des bains et des jardins, et osa, en dépit des interdictions mahométanes, les faire décorer de peintures et de sculptures. Cette conduite irrita les Druses; des factions intérieures déchiraient le pays, et des ennemis perdirent l'émir à la cour d'Amurat IV. Sa ruine fut résolue. Le pacha de Damas eut l'ordre de marcher contre Fakr-ed-Dyn, pendant que d'autre part, quarante galères investiraient Beyrout. Ali, le fils de l'émir, essaya de soutenir une lutte inégale; vainqueur dans deux batailles, il fut tué à la troisième. Dès ce moment les affaires furent désespérées. Fakr-ed-Dyn perdit la tête; il traita d'abord; puis, menacé dans sa personne, il se réfugia sur des lieux escarpés, où il se maintint pendant douze mois. Il ne fut pris et livré aux Turks qu'un peu plus tard, et par trahison. Conduit à Constantinople, il obtint d'abord la vie; mais sur un caprice d'Amurat, il fut un jour étranglé dans son cachot(1635).

La postérité de Fakr-ed-Dyn n'en continua pas moins à régner sur les Druses. Ce ne fut qu'à son extinction que la couronne passa à la maison de Chach, dans la personne de l'émir Beschir dont il a été question.

La religion des Druses, espèce de mahométisme relâché, n'admet, comme pratiques d'observance rigoureuse, ni la circoncision, ni les prières, ni les jeûnes. Chez eux point de prohibitions et point de fêtes. Ils boivent du vin, mangent du porc, se marient de sœur à frère. Il n'y a d'autre culte chez eux qu'une espèce d'initiation qui les rend oqqâls ou spirituels, tandis que les profanes restent djahels ou ignorants. Dans cette initiation existent plusieurs grades : le plus élevé de tous exige le célibat. On reconnaît les initiés du premier ordre à leur turban blanc, indice de pureté. Cette pureté ne doit jamais être souillée. Si l'on mange dans leur plat, si l'on boit dans leur vase, ils les brisent. Ils ont des oratoires isolés, placés sur des éminences, et ils y tiennent des assemblées secrètes. Ils ont des livres dans lesquels il est question de Hakem, le dieu incarné. On y parle d'une autre vie, d'un lieu de bonheur, de divers degrés d'épreuves, toutes choses qui rappellent la théogonie hindoue. Les oqqàls auront, comme de droit, la première place dans le paradis druse. En dehors de ces oqqâls, il n'y a d'unité ni pour les dogmes, ni pour les cérémonies. Le reste des Druses vit à sa guise: ceux-ci adorent le soleil, la lune et les étoiles ; ceux-là sont demi-chrétiens, les autres sont idolâtres. Ce qui caractérise la masse, c'est une grande tolérance dans les pratiques. Chez les catholiques, ils font comme les catholiques ; chez les islamites, comme les islamites. Sollicités par les mission-' naires, plusieurs se sont fait baptiser; puis, tourmentés par les Turks, ils se sont fait circoncire.

Leur organisation politique est plus fixe et plus saisissable. La nation, comme chez les Maronites, se partage en deux classes, les émirs ou cheiks, et le peuple. Chacun y vit sur le travail des terres, ceux-ci comme propriétaires, ceux-là comme fermiers. Le mûrier et la vigne dans presque tous les cantons; les tabacs, les cotons et quelques grains dans un petit nombre d'autres, composent toutes les richesses du sol. Là, comme ailleurs, les plus forts lots de terrain sont entre les mains de grands propriétaires, qui constituent une sorte d'aristocratie, dont le chef est une espèce de roi ou souverain du pays. Ce chef se nomme hakem ou gouverneur ; émir ou prince. Sa dignité passe tantôt du père aux enfants, tantôt du frère au frère. Les femmes ne peuvent en hériter. Ces promotions se font, du reste, toujours sous la surveillance et avec l'agrément des dignitaires de la Porte. Le hakem ou émir veille à la paix publique; il maintient l'harmonie entre les émirs inférieurs et les cheiks de village. Il est à la fois chef militaire, chef judiciaire, et grand percepteur des impôts. C'est lui qui compte avec le pacha pour le tribut annuel dû au sultan. Ce tribut varie suivant la puissance de l'émir, plus faible quand il se fait craindre, plus fort quand il n'impose pas un peu de respect. On perçoit les taxes ou miry sur les produits du sol. D'ordinaire, elles rentrent sans frais dans le trésor de l'émir. Chacun vient verser son contingent à Daïrel-Quammar, ou bien on le compte à des collecteurs du prince qui parcourent le pays.

L'émir n'a pas, du reste, des pouvoirs sans contrôle. Sur les questions d'impôts, comme sur celles de la paix et de la guerre, il est obligé de consulter les notables du pays. A cette fin, il convoque des assemblées générales, dans lesquelles il expose l'état des afl'aires.

Tout cheik, tout propriétaire a le droit d'y voter, ce qui fait de ce petit Éttit un mélaiige des trois éléments monarchique, aristocratique et démocratique. Les princes du pays, et le grand émir lui-même, ont de nombreux esclaves, mais point de troupes permanentes. Quand la guerre éclate, tout le monde est soldat, jeune homme ou homme fait, cheik ou paysan. Chacun prend un petit sac de farine, un fusil, quelques munitions, et se rend au lieu désigné par le gouverneur. En cas de guerre civile, les serviteurs se rangent auprès des maîtres , les amis auprès des patrons. En cas de guerre générale, le rendez-vous est à Daïr-el-Quammar, C'est delà aussi que part le signal. Le soir, des crieurs montent sur les éminences, et de là se font entendre dans la vallée : « A la guerre, à la » guerre ! prenez les pistolets, nobles cheiks, montez » à cheval ; armez-vous delà lance et du sabie ; rendez- » vous demain à Daïr-el-Quammar. Zèle de Dieu! Zèle » des combats I » A cet appel parti du chef-lieu, succèdent d'autres appels, qui se tyansmettent et se répondent d'une éminence à l'autre, de telle sorte qu'en peu d'heures on sait dans tout le pays que la guerre est déclarée. Trois jours après le manifeste lancé des hauteurs de Daïr-el-Quammar, douze à quinze mille fusils sont réunis au pied de la demeure souveraine. Ces troupes, comme on le pense^ ont un aspect tout autre que celui de nos bataillons réguliers. Ce sont tout au plus de méchantes guérillas en casaque courte et les jambes nues. On ne connaît que des fantassins dans ces guerres de montagnes ; et jamais les Druses ne s'aventurent en plaine. Ils y supporteraient le choc de la cavalerie d'autant moins facilement qu'ils n'ont pas même de baïonnette à leurs fusils. Toute leur tactique est dans une guerre de tirailleurs; et, sur un terrain

de broussailles et de rochers, ils la font avec un grand avantage. Excellents tireurs, ardents à pousser leur succès, sobres, vigilants, dociles à leurs chefs, ils ont dans toutes les guerres conservé sur les Turks une supériorité réelle. Ils passent trois mois en plein air, sans tente, sans abris, vivant de petits pains cuits sous la cendre, ou sur une brique, d'oignons crus, de fromage, d'olives, de fruits, quelquefois d'un peu de ^in .

Grâce à ces allures indépendantes et belliqueuses, cette petite peuplade a su défendre son territoire contre les nations maraudeuses qui l'entourent et contre la puissance des Turks, encore plus à craindre qu'elles. Les recensements donnent quarante mille combattants, et cent vingt mille âmes de population pour toute la contrée, ce qui, pour une surface de cent dix lieues carrées, présente mille quatre-vingt-dix âmes par chaque lieue, chiffre aussi élevé que celui de la population des meilleures provinces de France. Et cependant le sol est ingrat et rude, les produits sont difficiles et peu abondants. D'où vient alors cette exubérance de population, si ce n'est qu'un rayon de liberté luit sur ces montagnes, et qu'au rebours de tous les pays turks, le cultivateur sait que le grain qu'il jette dans la terre germera pour lui, et non pour le collecteur du pacha?

Le caractère druse est plus fier, plus énergique, plus fortement trempé qu'aucun de ceux des nations voisines, arabes ou maronites. On cite ces tribus dans tout le Levant, où elles se font remarquer par cette hardiesse aventureuse qui cherche et affronte le péril. Ils ont ces qualités à un degré plus élevé que les Maronites, et quand on demande à ces derniers la raison de cette différence : « Les Druses, répondent-ils, crain-

» (Iraient peut-être davantage la mort, s'ils croyaient à » ce qui la suit. »• Très-susceptibles sur le point d'honneur, ces peuples punissent sur-le-champ, à coups de candjiir ou de fusil, une insulte faite à leur barbe, dont ils se montrent fort jaloux. La loi du talion, qui règne chez ces peuples comme chez les Maronites, y a des conséquences plus terribles encore, à cause de leur caractère irascible et violeift.

A côté de ces défauts, les Druses ont une vertu qui les rachète, celle de l'hospitalité. Le voyageur, le suppliant, sont sacrés pour eux. On a vu des paysans donner leur dernier morceau de pain à un passant affamé. « Tous les hommes sont frères, disent-ils, et Dieu est libéral. » Aussi n'y a-t-il point dans la contrée d'hôtellerie qui rappelle celles d'Europe. On frappe aux portes des maisons que l'on trouve sur son chemin. On cite, en fait d'hospitalité, des traits qui honorent le caractère druse. Un aga des janissaires, coupable de rébellion, s'étant un jour enfui de Damas pour se réfugier chez les Druses, le pacha le sut et réclama le fugitif sous peine de guerre. L'émir effrayé s'adressa au cheikqui avait donné l'asile au proscrit; mais celuici répondit : « Depuis quand a-t-on vu les Druses li- » vrer leurs hôtes? Dites au pacha que, tant que je » garderai ma barbe, il ne tombera pas un cheveu de » la tête de mon réfugié. » L'émir ayant insisté et menacé de l'enlever de vive force, le cheik arma sa lamille. Afin de ne pas livrer le pays à la guerre civile, le pacha renonça à la voie des armes; mais, usant l'une loi du pays, il déclara au cheik qu'il ferait couj)er cinquante de ses mûriers chaque jour, jusqu'à ce qu'il eût rendu le proscrit. Ce cheik en laissa couper mille sans sourciller. Cette résignation et ce courage mirent bientôt de son côté tous les cheiks du pays, et

sans doute un soulèvement général en serait résulté, si l'aga, occasion de cette lutte, ne s'était sauvé à l'insu de son hôte.

Les Druses s'allient d'ordinaire en famille; ils préfèrent toujours un parent, fût-il pauvre, à un étranger riche; les paysans mêmes ont une espèce de répugnance à donner leurs filles aux marchands du littoral. Du reste, les coutumes de la vie privée ne diffèrent pas chez eux de celles des autres Orientaux. Ils peuvent épouser plusieurs femmes et les répudier quand cela leur plaît, mais ces sortes de répudiations sont fort rares. Les femmes ne marchent que voilées et ne sortent guère de leurs demeures que pour se rendre au bain; dans le ménage, elles pétrissent le pain, brûlent le café, lavent le linge et font la cuisine. De leur côté, les hommes vont aux champs pour s'y livrer aux travaux qu'ils exigent. Leur seul délassement, c'est, le soir, de s'accroupir en cercle dans la cour ou l'aire du chef de village ; et là, la pipe à. la bouche, le poignard à la ceinture, de deviser entre eux des choses qui les intéressent, de la récolte ou de l'émondage, de la guerre ou de la paix, de la disette ou de l'abondance, des chances de résistance contre le pacha, de la quotité de l'impôt. Les enfants, pendant ces heures de loisir, rôdent et jouent autour des pères de famille. De reste, entre ces hommes, il y a peu de nuances do rang : ce sont des propriétaires, les uns plus riches^ les autres moins aisés, qui vivent entre eux sur le pied d'une familiarité raisonnable. L'émir lui-même n'est qu'un fermier plus opulent et plus puissant que les autres ; il ne croit pas que son autorité implique une attitude de morgue et de fierté onéreuse pour ses subalternes.

A côté de ces trois peuplades dont on vient de par-

1er, il en est une quatrième qui habite une vallée intérieure, située à l'orient du pays des Druses : ce sont les Motoualis, campés entre le Liban et Damas. Ces Moloualis sont des musulmans, mais de la secte d'Alf comme les Perses, et non de la secte d'Omar ou de Moaouîa comme les Turks. Cette nuance d'origine entretient parmi ces divers' religionnaires des haines vives et constantes. Les sectateurs d'Omar se regardent comme les seuls orthodoxes, se qualifient de sonnites, tandis qu'ils nomment les autres chiites ou dissidents. Le mot motouali a la même signification en syriaque. Les Motoualis se nomment aussi adlié ou justiciers, par suite d'une de leurs croyances. « Dieu, disent-ils, ne peut proposer un culte impraticable, ni ordonner des actions impossibles, ni obliger à des choses hors de portée ; mais, en ordonnant l'obéissance, il donne la faculté, il éloigne la cause du mal, il permet le raisonnement; il demande ce qui est facile et non ce qui est difficile ; il ne rend point responsable de la faute d'autrui; il ne punit point d'une action étrangère; il ne trouve pas mauvais dans l'homme ce que lui-même a créé en lui, et il n'exige pas qu'il prévienne ce que la destinée a décrété sur lui, parce que cela serait une injustice et une tyrannie dont Dieu est incapable par la perfection de son être. » A ces dogmes, ils joignent des pratiques qui contrarient directement celles des Sonnites. Ainsi les Motoualis commencent les ablutions par le coude au lieu de les commencer par le bout des doigts, se prétendent souillés par toute espèce de contact étranger, ne boivent jamais au vase d'un individu étranger à leur secte, et ne s'asseyent pas à la môme table que lui.

Ces usages et ce rite distinguent les Motoualis de toutes les tribus situées dans leur voisinage. Belliqueux

et hardis, du territoire de Balbeck dans le paclialik de Damas qu'ils occupaient jadis, ils se sont peu à peu étendus vers l'Anti-Liban, et jusqu'à Becharré. Plus d'une fois leurs brigandages ont inquiété les Maronites qui ont eu recours aux armes pour s'en délivrer. Longtemps cette peuplade se maintint dans ces montagnes, plus intrépide, plus forte qu'aucune de celles que l'on a citées. Dans le milieu du dernier siècle, les Motoualis s'emparèrent de Sour et en firent leur entrepôt maritime; en 1771, ils servirent à Daher et à Ali-Bey d'auxiliaires contre les Ottomans. Toutes les fois qu'ils se rencontrèrent avec les Druses, l'avantage leur resta. Plus tard pourtant, Djezzar ayant entrepris de les soumettre et de les anéantir graduellement, ils ont peu à peu abandonné leurs positions littorales pour se réfugier dans les hautes chaînes, et aujourd'hui c'est à peine s'il en reste cinq cents familles abritées dans l'Anti Liban.

Voilà les peuples qui, avec les Grecs, les Turks, les Juifs, les Arabes et les Francs des ports de mer, composent la population des pachaliks du Liban ; races distinctes par les mœurs et par les traditions, par les croyances religieuses et par l'organisation politique. Quand le général Bonaparte, campé sous Saint-Jean d'Acre, espérait étendre ses conquêtes en Orient, il n'avait pas négligé cet élément de force placé sur sa route, et il comptait, Djezzar une fois soumis, entraîner avec lui à d'autres victoires les Druses et leurs émirs, les Maronites et leurs cheiks, les Motoualis et leurs guerriers influents, les Ansarié et leurs mocaddamiens.

lOS LA SYRIE, LA PALESTINE ET LA JUDÉE.

S III. — Pachalik d'Alep.

Alep. — Skanderoun ^Alexandrette). — Bailao. — Aiitakieb (Antioche). La plaine de l'Oronte. — Séleucie; Martouan; Klès; Aëntab; Mambedj (Bembyce ou Hiérapolis); monticules de la plaine d'Alep.

Le pachalik d'Alep s'étend entre l'Euphrate et la Méditerranée, d'un côté de Skanderoun à Biré par les montagnes, de l'autre de Belès à la mer par Marra et le pont de Cliogr. A proprement parler, le terrain se compose de deux vastes plaines : l'une, celle d'Antioche, à l'ouest; l'autre, celle d'Alep, à Test. Au nord, et le long du littoral, régnent de hautes montagnes. Le sol du pachalik est en général gras et argileux, mais presque inculte. Le système d'exactions ottomanes, qui ne laisse jamais au cultivateur la certitude de recueillir ce qu'il a semé, arrête et paralyse toutes les exploitations agricoles. En place des riches moissons que cette terre pourrait nourrir, on n'aperçoit que des herbes hautes et vigoureuses venues partout spontanément après la saison des pluies. A peine, aux environs des villages, trouve-t-on quelques champs a,ssez mal tenus, dans lesquels croissent le froment, l'orge et le colon, produits spéciaux des pays plats. Le sol des montagnes offre des vignes, des mûriers, des oliviers et des figuiers. Les coteaux maritimes sont consacrés aux tabacs, le territoire d'Alep aux galles et aux pistaches. Quant ai'^, pâturages, ils sont abandonnés aux hordes en-antes des Turkomans et des Kourdes.

Sous un régime de taxes régulières et de stable propriété, nulle contrée ne serait plus prospère ; mais,

dans le pachalik d'Alep, les terres ne sont à personne, parce qu'elles sont à tout le monde. Dans ces vastes plaines, les paysans n'ont pas, pour défendre leurs champs, les mêmes ressources que les habitants des montagnes, et il s'ensuit qu'ils restent livrés à des invasions à peu près continuelles. Limitrophes entre le rayon désert qu'occupent les Bédouins et la partie cultivable dans laquelle vaguent les Turkomans et les Kourdes, ils sont justiciables de l'un et de l'autre peuple maraudeur, souvent même de tous les deux à la fois. A ce fléau vient encore se joindre celui des exactions commises par les troupes de la garde du pacha, lesquelles perçoivent l'impôt pour leur maître, soit en argent, soit en nature, et ne laissent pas même au cultivateur de quoi ensemencer son champ pour la saison prochaine. Quelquefois même deux autorités se partagent le droit de pressurer le malheureux contribuable : d'une part, c'est le pacha, chef de la force armée; de l'autre, le mehassel ou collecteur, aveo lequel la Porte compte directement. Ce mehassel tient le pachalik à bail, mais pour une seule année; le prix en varie de 800 à 1 ,000 bourses, suivant l'état de la contrée et l'abondance des récoltes, sans compter un droit de babouche, espèce de pot de vin à l'aide duquel on achète la faveur du visir et des intermédiaires influents. Moyennant cet arrangement, le mehassel est substitué à tous les droits du gouvernement sur les douanes, sur le passage des bestiaux kourdes et turkomans, sur la saline de Djeboul; enfin, sur le miry ou impôt foncier. Quand le mehassel est ainsi en possession des recouvrements de fonds généraux, on afl"ecte au pacha un traitement fixe, assez peu élevé. Mais, dans cette taxation, la Porte fait entrer en ligne de compte les ressources extraordinaires et illicites des pachas; les

avanies qu'ils imposent, soit aux particuliers, soit aux villages, les taxes exorbitantes que leurs émissaires ti rent des Turkomans et des Kourdes. On a vu même des pachas, poussant plus loin la soif de l'argent, rançonner chaque corps de métier, et exiger même un tribut des nettoyeurs de pipes. Quand ces extorsions vont trop loin, la Porte rappelle ses dignitaires; mais avant qu'elle sévisse, il faut que les actes arbitraires aient comblé toute mesure.

La garde du pacha d'Alep se compose de cinq cents cavaliers et d'un nombre à peu près égal de fantassins, troupe régulière, composée pour l'ordinaire d'hommes étrangers au pays. En outre, il avait le droit de disposer du corps des jannissaires, avant que cette milice bourgeoise eût été dissoute dans toute l'étendue de l'empire ottoman. Il faut dire toutefois qu'à Alep, ville d'intérieur, les ordres formels de la Porte ont été longtemps à prévaloir contre une institution presque aussi vieille que l'empire ottoman. Le corps des janissaires y existait encore quand nous avons visité cette partie de la Syrie. Chaque consulat avait un janissaire à sa solde; toute maison franque un peu importante avait aussi le sien. Longtemps après la destruction des janissaires à Constantinople, ceux d'Alep se levaient et s'armaient, soit pour le service du pacha, soit pour lui imposer ses volontés tumultueuses. Ces janissaires étaient un nombre d'hommes classés qui formaient une espèce de garde civique. Des privilèges et des immunités étant attachés à ce titre, il y avait brigue pour l'obtenir. Du reste, cette troupe était fort peu martiale, se composant de paysans et d'ouvriers qui ne voulaient s'astreindra à aucun exercice, ni à aucune discipline. Longtemps souverains à Alcp, les janissaires en étaient venus à y rendre les pouvoirs du

pacha presque illusoires, quand ceux-ci imaginèrent de se retirer dans un château-fort situé hors de la ville, et de s'y faire garder par un millier d'hommes à leur solde; moitié cavaliers, moitié piétons.

Les cavaliers de cette garnison sont les seuls que l'on tienne pour gens de guerre, en les nommant à ce titre daoulé, ou deleti, ou encore delibaches, ou laouend, d'où nous avons fait lezenté. Coiffés d'un long cylindre de feutre noir et sans bords, ils ont pour armes le sabre court, le pistolet, le fusil et la lance. Leurs selles, d'un seul cuir verni tendu sur un châssis de bois, sont rases et incommodes; le reste du harnachement ressemble à celui des Mamelouks : seulement il est moins riche et moins bien tenu. Des habits déchirés, des armes rouillées, des chevaux de toutes couleurs et de toute taille, donnent à cet escadron une physionomie étrange. On dirait plutôt une réunion de bandits que de soldats, et dans le fait, avant d'être soldats, presque tous ces hommes ont été maraudeurs turkomans ou kourdes, ou caramaniens. Les gens de pied sont quelque chose de plus désordonné encore. Jadis, on les tirait du pays même, à l'aide d'enrôlements forcés; mais, depuis un siècle environ, on les recrute parmi les Barbaresques ou les Arnautes. Sous le nom de magarbé (hommes du couchant), ils forment à eux seuls l'infanterie du pacha. Les armes de ces piétons se composent d'un seul fusil rouillé et d'un grand couteau; leur bagage consiste en une chemise de coton, un caleçon, une toque rouge, et quelquefois des pantoufles. Tout cela, les chargeant peu, leur permet de marcher lestement dans les plus affreux chemins. Moyennant une légère solde, ces gardes du corps sont tenus de s'entretenir d'armes et de vêlements. Le pacha les nourrit. La paie est double pour

le cavalier, à qui l'on fournit en outre un cheval avec sa ration d'orge. Ce corps est divisé à l'ancienne manière tartare, par bairaqs ou drapeaaux, chaque drapeau comptant pour dix hommes.

Ces janissaires autrefois et ces gardes du pacha, cette organisation fiscale et militaire ont amené la ruine graduelle de l'un des plus beaux pachaliks de l'empire. Le gouvernement d'Alep comptait autrefois plus de trois mille villages ; on lui en sait à peine quatre cents aujourd'hui. A chaque pas on y rencontre des hameaux déserts, des citernes enfoncées, des champs sans cultivateurs. Ici ce sont des ruines de l'époque romaine et grecque avec des pierres si énormes, qu'on les prendrait pour des matériaux cyclopéens ; ailleurs, ce sont des vestiges de l'ère des khalifes, ou des débris de monuments laissés par nos croisés à la suite de leur long séjour sur cette terre, curieux jalons que l'archéologue et l'historien rencontrent à chaque pas dans toutes les provinces syriennes.

La ville la plus considérable du pachalik est Alep, l'Halab des Arabes. Située dans la vaste plaine qui s'étend de l'Oronte à l'Euphrate, en se confondant au midi avec le désert, elle n'a autour d'elle qu'une oasis de terres fécondes et cultivées. Pendant que le sol, à plusieurs lieues à la ronde, est privé de cours d'eau, Alep a sa petite rivière, qui, descendue des montagnes d'Aëntab, va se perdre à six lieues au-dessous de la ville, dans un marécage peuplé de sangliers et de pélicans. A sa source, ce ruisseau roule au travers de deux murs de roches nues; mais, près d'Alep, ses bords se recouvrent d'une terre rougeâtre sur laquelle croissent de délicieux vergers.

Alep est une des plus belles et des plus grandes villes de la Syrie, en ne prenant pour ces épithètes

aucun terme de comparaison européenne. Elle est aussi d'une propreté relative. Ses rues, fort étroites, sont encombrées de chiens vaguants, d'ânes et de chevaux marchant à la file et se pressant sous les poternes des fortifications. Dans la plupart de ces rues, c'est à peine si deux cavaliers peuvent aller de front. La partie la plus large et la plus belle est le quartier européen, qui se compose de vastes khans , cours intérieures autour desquelles se groupent des constructions et des bazars voûtés, pratiqués sous les maisons mêmes. Chacun de ces khans se ferme le soir à l'aide d'une grande porte. En cas de révolte ou de peste, chacune de ces portes reste close. C'est une espèce de forteresse contre la contagion ou le danger. Les rues ouvertes ne sont formées que de deux murs, traversées çà et là par des corps de logis tout entiers ou par des kiosques en saillie. On y voit peu de fenêtres, et toutes sont grillées à l'extérieur. Ces maisons ont un aspect triste et délabré; mais quand on y pénètre, on y découvre toutes les jouissances raffinées et mystérieuses du luxe oriental. Quelques logements ont une cour centrale pavée en marbre, au milieu de laquelle un jet d'eau bruit sur le marbre; des arbres en fleurs, des volières, des serres animent ce délicieux intérieur. L'habitation elle-même ne se compose que de petites pièces, mais une vaste salle commune, garnie de divans de soie, réunit tous les hôtes du lieu. C'est là, que la pipe aux lèvres, on reçoit les visiteurs, et qu'on les convie aux honneurs du café, des confitures et des sorbets. Les femmes, chez les Orientaux, même chez les chrétiens, ont leur corps de logis spécial dans lequel nul visiteur ne pénètre. Ou tre des maisons de ville somptueuses et commodes, Alep a une foule de jardins charmants, situés, les uns dans le faubourg même, les autres à peu de distance

de la ville. Là, chaque jour, on peut aller sous des voûtes d'arbustes odorants, oublier les ardeurs d'un soleil perpendiculaire, se coucher sur la pelouse, à côté du filet d'eau qui bruit, jouir de cette vie contemplative qui semble une nécessité pour les Orientaux. Ne rien faii'e, et remuer le moins possible, voilà le suprême bonheur de ces peuples. Le soir, quand le soleil est couché, et que la nuit ne lai.sse plus aux objets qu'une forme vague et confuse, tous les Aleppins montent sur les terrasses, d'où l'on découvre au travers des coupoles et des minarets, l'immensité aride et silencieuse du désert. Ces terrasses s'enchaînent de telle sorte, qu'on pourrait, en franchissant l'un après l'autre les petits murs qui les séparent, faire le tour de la ville.

De quelque côté qu'on arrive à Alep, l'œil est saisi par la multitude de ses minarets et de ses dômes blanchâtres. Ainsi accidentée d'aiguilles et de coupoles, sa physionomie a quelque chose d'imposant et de pittoresque. Dans le centre môme de la ville est une montagne factice qu'entoure un fossé sans eau, et que couronne une forteresse en ruine. De là on plane sur la ville, et au delà on découvre d'un côté jusqu'aux cimes neigeuses de Baïlan, de l'autre jusqu'à la chaîne qui sépare l'Oronte de la mer, tandis qu'à l'orient et au sud, la vue va se perdre jusqu'à l'Fuphrate. Jadis ce château était une puissance pour la ville; il arrêta pendant plusieurs mois les Arabes d'Omar, et ne fut pris que par trahison. Aujourd'hui il ne résisterait pas à un coup de main. Sa muraille mince et sans contrefort est déjà éboulée, ses petites iourelles ne sont pas en meilleur état. Dans toute son artillerie, il n'y a pas quatre canons en état de service, sans en excepter une couleuvrine de neuf jpieds de long, prise sur les Persans

au siège de Basrali. La garnison chargée de le défendre ne se tient jamais à son poste. L'aga qui commande le fort au nom de la Porte a à peine assez de place pour loger ses gens. Dans l'enceinte même du château est un puits qui tire son eau d'une source distante de cinq quarts de lieue. Du reste, le terrain des environs d'Alep offre tant d'éminences propres à un siège, que le château, dans l'état actuel de notre science militaire, est une dérision et une inutilité.

Si, comme ville de guerre, Alep est une place insignifiante, elle a, en revanche, quelque importance comme ville de commerce. Entrepôt de l'Arménie et du Diarbékir, elle reçoit des caravanes de Bagdad et de Perse ; elle communique avec l'Inde par Basrah, avec l'Egypte et la Mecque par Damas, avec l'Europe par Skanderoun etLattakieh. Chaque année on voit passer dans ses murs la grande curavane qui amène de Perse les Musulmans jaloux de visiter à la Mecque le tombeau de Mahomet et la sainte Kaaba. Cette caravane, composée de cinq à six mille marchands, porte avec elle des ballots de châles, des pipes d'ambre, des tissus, des tapis, des narguilés de grande valeur, des perles, des diamants, des chevaux, des armes magnifiques ; en un mot, tous les produits industriels des provinces persanes. Elle échange ces divers objets de luxe contre des produits indigènes ou des objets d'Europe. A Alep, le commerce se fait presque tout par échanges. Les principales ressources locales sont les cotons en laine ou filés; les toiles grossières qui se fabriquent dans les villages, les étoffes de soie ouvrées dans la ville, les cuivres, les bourres, les poils de chèvre, les noix de galle du Kourdestan, enfin les pistaches des environs. En contre-valeur de ces objets, nos ports de la Méditerranée y envoient des draos communs du Languedoc,

des calottes rouges, les unes simples, les autres brodées, des denrées coloniales, des teintures et des épiceries. Dans aucun pays du Levant les négociants d'Europe ne jouissent d'une sécurité plus grande. Alep compte une douzaine de maisons françaises qui y sont établies de père en fils , depuis bientôt un siècle ; cinq ou six maisons italiennes, deux maisons anglaises et un nombre plus grand encore de maisons juives. La France, l'Angleterre, la Hollande, l'Autriche, la Russie, l'Es pagne, la Sardaigne et d'autres petits Etats y maintiennent chacun un consul.

Après Constantinople et le Caire, la ville la plus considérable de l'empire ottoman est Alep. On lui attribuait autrefois deux cent mille âmes de population; mais cette évaluation exagérée peut se réduire au chiffre de cent mille, qui approche plus que tout autre de la vérité. Le nombre des chrétiens d'Alep était considérable au dix-septième siècle ; le P. Besson l'évalue au cinquième de la population totale de la ville. Les jésuites y avaient établi, en 1625, une mission importante qui a éprouvé de longues vicissitudes. On en peut lire l'histoire dans la Syrie sainte du P. Besson , de la Compagnie de Jésus. (Paris 1660, in-8°j. Les ha bitants musulmans ou chrétiens sont plus civilisés qu'on ne l'est d'habitude dans les provinces turques. L'air d'Alep est vif et salubre, et pourtant la ville et son territoire sont sujets à une endémie singulière que l'on nomme dartre ou bouton d'Alep. C'est un petit bouton qui, d'abord inflammatoire, devient ensuite un ulcère de la largeur de l'ongle. La durée fixe de cet ulcère est d'un an : il se place ordinairement au visage, et laisse une cicatrice qui défigure la plupart des habitants. Les étrangers qui passent dans la ville sont sujets à son influence. Pour combattre cette endémie ,

d'ailleurs fort innocente, on a eu recours à toutes sortes de spécifiques. Aucun n'a eu de succès, et aujourd'hui encore, on estime que le meilleur remède est de n'en point faire. La cause réelle de ce mal est encore un problème. Cependant quelques voyageurs l'ont attribué à la qualité des eaux ; et cela avec d'autant plus de raison qu'on retrouve la même endémie, soit aux environs d'Alep, soit dans quelques villages du Diarbékir.

C'est à Alep que l'on élevait jadis les pigeons voyageurs qui servaient de rapides courriers entre cette ville et Bagdad. Voici comment était organisée cette espèce de poste ailée. On prenait des couples qui eussent des petits , et on les portait à cheval au lieu d'où l'on voulait qu'ils revinssent. Quand l'oiseau était arrivé, on lui attachait un billet à la patte, et on le lâchait. Impatient de voir ses petits, le pigeon prenait .son vol et parcourait en quelques heures le trajet de Bagdad à Alep. Alep, d'ailleurs, est très-facile à décou- YTÏT de loin. Elle est placée comme un écueil élevé sur le vaste océan des sables. Cette position, dans la plaine entièrement rase, attire autour d'elle une quantité innombrable d'oiseaux de mer qui s'abattent de temps à autre sur la ville pour dévorer les débris qu'on laisse dans les rues.

Autour d'Alep, et dans un rayon de dix lieues, apparaissent çà et là des ruines qui appartiennent évidemment à l'ère de la domination romaine. Ces débris se composent presque tous de blocs énormes qui rappellent Balbeck et Alexandrie de Troie. Quelques-uns ont de quarante à cinquante pieds de long. On trouve encore debout des fragments de murs soutenant des voûtes qui faisaient partie de temples ou de prétoires. Parmi ces monuments, il en est beaucoup qui sont dans un bon état de conservation, et qui servent à abriter les cara-

vanes pour leurs haltes de nuit. A côté de ces édifices on distingue, par intervalles, ici quelques morceaux de Toies antiques, là des fragments d'aqueduc suspendus aux tlancs des collines. Ces imposantes ruines annoncent que cette région, aujourd'hui si ingrate, a été une station romaine importante, et probablement un des lieux de passage du commerce de l'Inde avec l'Occident.

Après Alep, sa capitale, ce pachalik compte plusieurs villes remarquables et assez riches. La seconde, dans l'état moderne, est Alexandrette, que les Turcs nomment Skanderoun, située au fond d'un golfe qui prend son nom. Alexandrette est l'un des ports littoraux d'Alep; l'autre est Lattakieh. Par. elle-même Alexandrette est une bourgade sans importance; mais sa rade, la seule de toute la Syrie, y attire la plupart des vaisseaux européens chargés de marchandises pour les maisons aleppines. Cette rade n'est sûre pourtant que pendant quelques mois du l'année. Tant que dure l'hiver, elle est sujette aux rafales capricieuses et violentes d'un vent que les marins nomment raguier, vent qui descend des sommets abruptes et neigeux dont est bordé le golfe. Quand ces bourrasques éclatent, impossible aux navires de tenir en place; ils chassent sur leurs ancres, et sont poussés vers la haute mer.

Cette difficulté du mouillage n'est pas la seule qui fasse obstacle à l'importance d'Alexandrette et à son progrès commercial. Le climat le plus insalubre en écarte les habitants qui n'y sont pas retenus par des affaires majeures. Des fièvres du plus fâcheux caractère, accompagnées d'obstructions au foie et compliquées d'hydropisie, enlèvent le tiers des équipages qui viennent y charger pendant l'été. Les malheureux Francs qu'y retient l'appât du gain, ont tous le teint jaune, les yeux cernés, l'air triste et cadavéreux. L'insalubrité de

ce lieu provient du peu d'exliaussement de la plaine, qui ne peut pas verser dans le golfe les eaux qui se précipitent des montagnes. Pendant la saison des pluies, Alexandrette est un véritable marécage.

Cependant à quelques lieues de là, au point où commencent les collines, gît une bourgade charmante, aérée, salubre, arrosée d'eaux vives etombragéed'arbres toufifus. On la nomme Bailan. Bailan est l'Elysée des agents francs condamnés à l'enfer d'Alexandrette. Même pendant la saison des arrivages, ils ne passent guère que trois heures par jour dans l'entrepôt littoral, règlent leurs affaires, puis remontent à cheval pour aller coucher à Bailan. C'est ainsi seulement qu'ils évitent des fièvres lentes et mortelles. Bailan serait une charmante résidence, même sans ce contraste de deuil et de mort. Assise parmi des précipices sinueux, au milieu d'une vallée étroite et profonde, elle n'a sur le golfe qu'une échappée de vue. Appuyées sur les pentes rapides des deux montagnes, les maisons sont disposées de manière à ce que les terrasses des unes servent de rues et de cours aux autres. L'hiver est très-froid à Bailan, mais l'été y est délicieux. Les habitants y parlent turk;ils vivent des produits de leurs chèvres et de leurs buffles, et de quelques jardins qu'ils cultivent.

Au delà de Bailan commence la plaine féconde et abandonnée qu'arrose le poétique Oronte. Sur ce beau terrain qui nourrissait jadis des millions d'âmes, à peine de loin en loin rencontre-t-on de chélifs villages, trop éloignés les uns des autres pour que sur la route on ne soit pas exposé aux brigandages des partis Lourdes et turkomans qui infestent le pays. En descendant le cours de la rivière, on trouve les ruines d'Antioche, Antioche si célèbre autrefois, et que le luxe de ses habitants caractérisa dans l'antiquité.

Antioche peut compter au nombre des villes les plus puissantes de la Syrie, Cette grande cité, qui fut la capitale de l'empire des Séleucides, devait son origine l Séleucus Nicator, qui la fonda l'an 300 avant J.-C, près des débris d'une autre ville, Antigonia, qu'Antigone avait bâtie, et que Séleucus venait de ruiner de fond en comble. Cette nouvelle ville reçut le nom d' Antioche. Nicator l'appela ainsi pour consacrer la mémoire de son père et de son fils Antiochus. Sa situation est à sept lieues nord de la Méditerranée sur la rive gauche de l'Oronte, entre ce fleuve et une montagne qui s'élève versle sud. Agrandie successivement, ellecomptabientôt parmi les métropoles les plus considérables de l'Orient. Trois villes élevées dans le voisinage par Séleucus furent enfermées dans ses murs et formèrent une seule cité d'après laquelle on surnomma cette contrée Tétrapolis ou le pays des quatre cités. Strabon donne ce nom même à Antioche, parce que chacune des villes dont elle se composait était environnée de ses propres murailles. Une ligne commune de défense les enfermait toutes dans une même enceinte. Ces remparts, dont il ne reste actuellement que des ruines, s'étendaient sur la croupe de deux montagnes en courant vers le sud, à partir de l'Oronte du côté du nord, et revenaient vers le fleuve après avoir décrit une courbe immense de trois lieues environ ; ce qui en subsiste présente encore un aspect formidable. Bâtis en pierres de taille, ils n'ont pas moins de soixante-dix à quatre-vingt pieds de haut en quelques endroits. La partie septentrionale, qui est baignée par l'Oronte, n'a guère qu'une trentaine de pieds d'élévation. Des tours, les unes carrées, les autres rondes, flanquaient toute cette ligne de circonvallation à des intervalles de trente ou quarante pas. On en comptait autrefois cent trente; plus de cinquante sont assez

bien conservées. Celles de la partie méridionale ou grandes tours ont quatre ou cinq étages ; quelques-unes possèdent jusqu'à vingt chambres réparties avec un art admirable. Un grand fossé borde le pied des murailles du côté du midi; celles du couchant sont protégées par le lit d'un ravin qui leur servait de défense naturelle. C'est dans cette partie qu'on remarque les ouvrages les plus solides et les tours les mieux conservées. C'est aussi là qu'on trouve les restes de l'antique palais de Séleucus, dont les constructions font partie des murs de la ville.

La portion du rempart qui court à l'est unit deux montagnes séparées par un torrent profond. Une arche a été pratiquée au pied de la muraille pour l'écoulement des eaux. Depuis longtemps cette arche est à moitié obstruée par les pierres et les sables que les pluies entraînent avec elles ; en sorte qu'en hiver les eaux, ne trouvant plus comme autrefois un libre passage, s'amassent en cet endroit et y forment une vaste mare. Il est difficile de S6 défendre d'un sentiment d'admiration en présence d'une muraille gigantesque de plus de soixante-dix pieds d'élévation au-dessus du torrent, qui enjambe les deux montagnes et les lie ensemble par leur mamelon. L'arche dont nous venons de parler est appelée Bab-Haddid, c'est-à-dire porïe de fer, vraisemblablement, dit Pococke, parce qu'elle était grillée, mais peut-être à cause de la force de sa construction ; cette porte est sur le chemin d'Alep en allant par les montagnes. Vers la moitié de la hauteur de la muraille sont des issues par où l'on peut circuler tout autour, à l'aide d'escaliers qui conduisent au sommet des mamelons depuis la porte Bab-Haddid.

^ Selon Yafei, auteur arabe qui a donné une relation d'Antioche, le faîte des remparts était généralement

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crénelé; on y comptait jusqu'à vingt-quatre mille créneaux; aujourd'hui ils ont presque tous disparu. Les briques et la forme des pierres dont les murailles sont construites en beaucoup d'endroits donnent tout lieu de penser qu'elles ont été sinon bâties, du moins réparées par les Romains. Ce fait seul suffirait pour prouver, contre l'assertion de quelques voyageurs, que ce n'est point aux croisés qu'on en doit attribuer l'édifîcation. Ce qui a pu causer leur erreur, ce sont des croix de Malte sculptées sur les murs extérieurs des tours; mais il est visible que ces croix n'ont été mises là qu'après coup par les chevaliers, et probablement pour consacrer l'occupation et la conquête du pays. Comme une preuve de l'antiquité de ces murailles, nous devons citer l'entrée de la porte de Médine, oti, au milieu d'arrachements que couvrent des plantes grimpantes, s'élève un arceau dont la frise et la voûte intérieure portent encore l'empreinte du ciseau grec.

A en juger par ce qui reste des aqueducs d'Antioche, ils ont dû être nombreux et magnifiques. Les anciens excellaient dans ces sortes d'ouvrages. Près de la fontaine de Zoïba, à deux milles environ au sud-ouest d'Antioche, on remarque les restes d'une construction de ce genre, qui semble avoir appartenu aux Romains. Dans la partie où la montagne présente plus de difficulté, vers l'orient, est un conduit de cinq pieds de haut sur deux de large, pratiqué dans l'épaisseur du roc en forme de voûte. La porte de fer elle-même a dû servir d'aqueduc; cela paraît évident par les vestiges qui subsistent encore.

L'une des montagnes au sud de la ville, sur laquelle s'étendent les remparts, présente trois sommets séparés par trois gorges profondes, qui se transforment en torrents dans la saison des pluies. La croupe du mi-

lieu surpasse les deux autres en élévation. Sur celle de l'orient l'on voit les ruines d'un vieux château ou citadelle, protégée du côté du couchant par deux tours demi-rondes. Des bains étaient construits au nord-est, ainsi que des souterrains au-dessous de la citadelle, qui servaient de citernes. Un vaste réservoir de forme circulaire existe entre le mamelon du milieu et le château ; ce réservoir peut avoir environ cent trente pieds de diamètre sur huit de profondeur; il ouvre son entrée du côté du sud-ouest entre deux tours. La tradition rapporte que les empereurs romains aimaient à s'y promener en bateau, et il a été vraisemblablement construit par eux. Quant au roc dont se composent en grande partie les montagnes autour de la ville, il est de nature sèche et friable, souvent aussi granitique et calcaire.

Antioche était au rang des plus belles villes du monde. Pendant plusieurs siècles les rois séleucidesla choisirent pour leur résidence. Rome y envoyait ses gouverneurs, et les empereurs romains y fixèrent fréquemment leur séjour, ce qui la fit surnommer la Reine de l'Orient. Suivant Pline, l'Oronte la partageait en deux; d'où Ton peut inférer que, primitivement, elle avait un quartier sur la rive droite du fleuve. Il est très-probable que le bourg de Daphné, dont il est question dans les Machabées (l. II, c. iv, v. 33), en était une dépendance. Ce bourg se trouvait situé à cinq milles de la ville, au nord de l'Oronte. Antioche prit même le nom (ÏEpi-Daphné à cause de ce voisinage. Les habitants de la ville avaient coutume de s'y rendre pour se livrer au plaisir, comme ceux d'Alexandrie allaient à Canope, et ceux de Rome à Tibur ou à Tusculum. Nulle trace n'atteste aujourd'hui l'existence de ces lieux.

J2i LA SYRIE, LA PALESTINE ET LA iUDEE.

Peu de dûs ont éprouvé plus de révolutions et de désastres qu'Antioche. Plusieurs fois elle faillit succomber par les famines, les guerres, la peste. Sous Trajan, l'an 115 de J.-C, elle fut presque entièrement détruite par un tremblement de terre qui dura plusieurs jours. Le récit de cet événement, rapporté par Évagrius, Aurélius Victor et Eusèbe, est horrible. L'empereur faillit y périr. Quarante ans plus tard, la reine de l'Orient, encore toute mutilée de ses désastres, devint la proie des flammes. Grâce aux soins de l'empereur Antonin, elle recouvra bientôt sa première splendeur. Mais en 540 Cosrhoès, roi des Perses, s'en étant emparé, la livra au pillage de ses soldats, et fit passer les habitants au fil de l'épée ou les réduisit en esclavage. Pendant le règne de Justinien, un effroyable tremblement de terre ayant renversé presque toutes les villes de Syrie sans que celle d'Antioche en eût été beaucoup endommagée, cet empereur la nomma Théopolis, pour consacrer la mémoire de cette faveur du ciel.

Antioche comptait ses habitants par centaines de mille. Dès le quatrième siècle on croit qu'elle possédait plus de sept cent mille âmes. Elle en perdit deux cent cinquante mille d'un seul coup par un tremblement de terre qui eut lieu sous Justin I". Aujourd'hui la ville est aussi restreinte que peu populeuse. Ses rues sont étroites, sales et bourbeuses. Pendant les pluies, chacune d'elles est un véritable torrent. Les maisons y sont basses, légères, mal bâties, et entremêlées d'arbres. La plupart y sont en terre et couvertes de chaume. La crainte des tremblements de terre empêche les habitants de se construire des maisons hautes avec des murs épais. Antakiéh, ainsi que l'appellent les Arabes, possède une population qui ne peut guère être évaluée

au delà de quinze mille âmes. Elle se compose d'Ansarié, de chrétiens, de juifs et de ïurks. Ces derniers y ont trois mosquées. Un espace de deux cents toises environ sépare les montagnes de la ville actuelle. Cet espace est rempli par des jardins plantés de mûriers disposés en quinconce, ce qui est très-rare en Orient. On y cite plusieurs portes remarquables, soit par leur structure et leur antiquité, soit par les souvenirs qui s'y rattachent. Nous avons déjà parlé de la porte de Médine. La porte Saint-Paul [Bab-Boulos) était la plus belle. On l'appelait ainsi d'un monastère situé sur le versant d'une montagne, à l'orient de la ville, qui était consacré à ce saint. Elle est encore assez bien conservée, quoique le tremblement de terre de 1822 l'ait fortement ébranlée. On trouve dans son voisinage une source d'eau vive et l'ombrage frais de trois beaux platanes, au-dessous desquels un cafetier turk tient à la disposition des voyageurs et des désœuvrés le sorbet, la pipe et le café. Une autre porte, appelée porte des Oliviers [Bab-Zetoun], se voit dans le voisinage d'une des tours qui flanquent les remparts du sud-ouest. Ce monument est très-bien conservé. Enfin, nous mentionnerons la porte du Pont [Bab-Gessr], qui a été élevée à la place de la vieille port3 de ce nom, et construite avec ses débris. C'est l'unique porte aujourd'hui qui ferme la ville. Elle est située en face d'un pont de quatre arches, le seul qui existe sur l'Oronte, pour arriver à Antioche. Près de cette porte et sur les rives du fleuve, est une place où le platane, le saule, le jujubier, projettent leur épais ombrages. C'est ie rendezvous journalier des oisifs de la ville.

Autrefois Antioche eut jusqu'à trois cent soixante monastères et posséda les plus belles églises de l'Orient; maintenant à peine s'il reste de tout cela quelques

vestiges. On lit dans les Actes des Apôtres que c'est dans cette ville que les disciples de Jésus-Christ furent qualifiés du titre de chrétiens pour la première fois. A cause de cela elle fut nommée Vœil de l'Eglise d'Orient. Antioche a été le siège du grand patriarcat d'Orient, fondé par saint Pierre, et occupé par lui le premier. t'est aussi là que se séparèrent les deux apôtres, saint Barnabe et saint Paul, pour aller répandre la parole de l'Évangile. Elle a la gloire d'avoir donné naissance à saint Jean Chrisostôme. On y montre encore la maison que ce grand homme habitait avec son père et sa mère. C'est une chapelle d'environ vingt pas carrés, bâtie en briques, où réside une famille mahométane, ce qui empêche les étrangers de pouvoir la visiter. Il n'y a guère qu'une cinquantaine d'années que les chrétiens sont revenus dans la ville. Jusque là, depuis 1269, le fanatisme des musulmans les en avait tenus constamment éloignés. Nous ajouterons un dernier souvenir à tant de souvenirs intéressants : il se rattache aux croisades. C'est par Antioche que la conquête de la Syrie et de la Terre-Sainte commenoa. Godefroi de Bouillon s'en rendit maître en 1097, et elle fut érigée immédiatement en principauté en faveur de Bohémond, prince de Tarente, petit-fils de Tancrède.

L'histoire d'Antioche n'offre aucun fait plus intéressant pour nous que ce siège mémorable de 1097.

Ce grand événement, dont les chroniqueurs Raymond d'Agiles et Robert le Moine furent témoins oculaires, a été raconté après eux, et avec plus de développements , par Guillaume de Tyr, qui ne consacre pas moins de soixante chapitres à ce dramatique récit [Historia belU sacri, liv. IV , V et VI, édition de Bâle , 1584, in-fol., p. 66-110). Les croisés investirent la ville sur trois points , à l'est . au nord-est et au nord. Les

moDticules sans arbres et sans verdure situés à l'orient d'Antioclie et tout Id terrain qui avoisine le chemin d'Alep, se couvrirent des tentes de Bohémond et de Tancrède. Les guerriers d'Italie s'établirent sur le versant des collines du sud-est, près des grottes sépulcrales qu'on y voit encore. A leur droite, c'est-à-dire dans la plaine qui environne la rive gauche de l'Oronte, jusqu'à la porte du Chien, campèrent les deux Robert, Etienne et Hugues, avec les Normands , les Flamands et les Bretons; puis venaient Raymond, comte de Toulouse, et l'évèque du Puy, avec leurs Provençaux ; ils OGCupaient tout l'intervalle depuis la porte du Chien jusqu'à la p.orte suivante, appelée plus tard porte du Duc. Là commençait la ligne de Godefroi, qui allait aboutir à la porte du Pont et s'étendait jusqu'à l'endroit où l'Oronte baigne les remparts d'Antioche. Il est probable qu'au temps des croisades , comme aujourd'hui , des vergers ou des jardins entouraient la ville de ce côté, puisqu'au rapport de Guillaume de Tyr, les troupes chrétiennes enlevèrent les bois pour en faire des barrières autour du camp. Les débris encore existants de la porte du Duc font reconnaître l'endroit de l'Oronte où les chrétiens construisirent un pont de bateaux pour se rendre dans les vergers de la rive opposée où ils trouvaient des provisions et du fourrage, où la verdure et l'ombre les invitaient aux jeux et aux plaisirs. C'est là que périt , surpris par les Musulmans, le jeune Albéron, de Metz, tandis que sur l'herbe épaisse il jouait aux dés avec une dame syrienne noble et belle : quœ magnœ erat formositatis et ingenuitatis, dit Albert d'Aix. Pendant l'hiver, les six cent mille pèlerins rassemblés sous les murs d'Antioche, accablés par la famine et les maladies, harcelés par les continuelles attaaues de l'ennemi, en souffri-

rent d'horribles misères, dont les chroniqueurs nous ont laissé un lugubre tableau. Au printemps, la situation de l'armée chrétienne s'étant améliorée par l'arrivée au port Saint-Siméon d'une flotte de Génois et de Pisans, chargée de provisions , les attaques contre la place devinrent plus vives. Un monticule qui fait face au pont et qui sert encore de cimetière aux. Turcs, marque le lieu où Godefroi tailla en pièces une troupe de Musulmans, où sa terrible épée abattait les ennemis comme le faucheur l'herbe des prés ou les épis de la moisson. (Voy. Robert le Moine et Guillaume deTyr, liv. V, chap. vi). On ne trouve plus de vestiges du château construit par les chrétiens à la suite de ce combat, et confié à la garde du comte de Toulouse ; mais on voit encore au couvent de Saint-Georges quelques débris des fortifications que Tancrède avait élevées près de la porte de ce nom, située à l'ouest. Enfin le lieu signalé par le dénouement de ce grand drame du siège d'Antioche, est la petite porte que le renégat Phiroûs indiqua aux chrétiens et que les compagnons de Bohémond enfoncèrent. Cette porte, selon M. Poujoulat, est probablement celle qu'on remarque au sud-ouest, un peu plus haut que la porte des Oliviers , et dont la façade montre une croix sculptée, signe, peut-être, de l'entrée victorieuse des chrétiens. Beaucoup de Musulmans se réfugièrent dans la citadelle ; tandis que les croisés attaquaient cette forteresse, l'armée deKerboga, prince de Mossoul, vint au secours de ceux qui la défendaient. Il plaça ses tentes à l'orient de la ville, sur les rives de l'Oronte, au lieu môme ou Bohémond avait dressé les siennes , et l'armée chrétienne s'étendit dans la vallée, depuis la porte du Pont jusqu'Jiux montagnes Noires, situées à une heure au nord d'Antioche. Là se livra une sanglante bataille qui dura de-

puis le matin jusqu'au soir. Godefroi, Tancrède, Bohémond, Baudouin et les autres princes de la croix y firent des prodiges. Kerboga, vaincu, s'enfuit vers l'Euphrate, et cette victoire, dont Guillaume de Tyr îixe la date au 28 juin 1098, assura aux chrétiens la possession de la ville et de la citadelle d'Antioche, qu'ils devaient conserver pendant cent soixante-dix ans, jusqu'à la conquête du sultan Bibars, en 1268.

Les sources de la prospérité d'Antioche sont peu étendues : quelques tanneries, la soie écrue ou manufacturée, la production du tabac, le commerce des babouches, du poil de chèvre et de chameau, voilà à peu près toute son industrie.

Toute déchue qu'elle est, Antioche pourrait, en d'autres mains, reprendre de l'importance çt de l'activité. La civilisation des Européens aurait bientôt repeuplé ce désert. Sa situation pourrait, bien mieux que celle d'Alep, en faire l'entrepôt du commerce avec les ports de la Méditerranée. Pour cela, il suffirait de dégorger l'embouchure de l'Oronte qui se trouve à six lieues plus bas, et avec fort peu de frais on parviendrait à le rendre navigable pour de grosses barques. L'un des plus grands obstacles serait la rapidité même du fleuve, que les Arabes ont surnommé EZ-Aasi, le rebelle. A Antioche l'Oronte n'a guère qu'une trentaine de toises de largeur; sept lieues au-dessus, il traverse un lac très-riche en anguilles, dont on sale une grande quantité.

Les environs d'Antioche,et surtout la belle plaine de rOronte, sont le plus beau sol qu'on puisse voir au monde : noir, gras, vierge, fécond, il est propre à toutes les cultures. Cependant tout y est stérile et abandonné. Placé entre les incursions des Kourdes et les avanies des pachas, le fellah ne veut pas confier des semailles à la terre, dans la crainte qu'elles ne germent pour un

autre. Dans la plaine surtout, où nul obstacle naturel ne s'oppose aux incursions des cavaliers, on ne remarque aucune trace d'une industrie agricole calme et suivie. Les seules parties cultivées sont les montagnes qui bordent rOronte, surtout en face de Serkin. Là s'étendent des plantations de mûriers, de figuiers, d'oliviers et de vignes, qui, par uneexceptionfortrareenTurquie, sontalignéesen quiconces. Cet amphithéâtre riche et verdoyant console le regard fatigué de la morne nudité de la plaine,

A l'embouchure de l'Oronte et sur la rive septentrionale, le roi macédonien Séleucus Nicator avait bâti une ville forte, Séleucie, à laquelle il avait donné son nom. Aujourd'hui, ce serait vainement qu'on chercherait cette cité avec les vieux géographes à la main. Il n'y reste pas un seul vestige d'habitation, à peine y découvre-ton quelques décombres sur le rocher adjacent, et les traces de deux jetées qui semblent dessiner la configuration d'un ancien port, aujourd'hui comblé par les sables. Les gens du pays qui viennent faire la pêche dans cet endroit, le nomment Suuadié. De ce point, en remontant au nord, le rivage de la mer est serré par une haute chaîne de montagnes que les anciens géographes désignent sous le nom de Rhosus, nom emprunté au syriaque, et subsistant encore dans celui de llâs-el- Zansir, ou cap du Sanglier, qui forme l'anglede ce rivage.

Les autres localités du pachalik d'Âlcp qui méritent une mention sont le village de Martoùan, célèbre chez les Francs et chez les Turks par la singulière hospitalité qu'on y exerce à l'égard des étrangers. Au nord d'Alep, et dans les montagnes qui terminent ce pachalik vers le nord, on cite, comme deux endroits considérables, les bourgades de Klès et d'Acntab, habitées l'une et l'autre par des chrétiens arméniens, des Kourdes et des Musulmans, qui vivent en bon accord, malgré la

divergence des cultes. Unis et braves, ils peuvent ainsi résister aux pachas, aux avanies desquels ils se sont soustraits plus d'une fois, et ils vivent tranquillement du produit de leurs troupeaux, de leurs abeilles, et de leurs champs de tabac.

Le vaste territoire du pachalik est tout semé de ruines antiques semblables à celles qui entourent Alep. Ici est l'ancienne Bembyce ou Hiérapolis, sur les décombres de laquelle s'élève le bourg moderne de Mambedj. On chercherait vainement, dans cette enceinte, les traces du temple dont parle Lucien. En fait de débris de ce temps et de ce caractère, tout ce que l'on retrouve est un canal souterrain qui amène l'eau des montagnes du nord, et qui se prolonge pendant une étendue de quatre lieues. Ce système d'aqueducs était autrefois général dans toute cette contrée aride et brûlante. Les divers maîtres du pays, les Assyriens, les Mèdes, les Perses, et les premiers Arabes, avaient, autant par devoir religieux que dans un but d'améliorations matérielles, conduit dans le désert les sources abondantes cachées dans les gorges des montagnes. C'est ce qui explique pourquoi ces plaines nues et sablonneuses, qui semblent aujourd'hui inaccessibles aux vivants, étaient jadis florissantes et populeuses. Quand on suit la route pénible qui conduit d'Alcp à Homs, on rencontre à chaque pas des ruines d'anciens villages, des citernes enfoncées, des débris de forteresses et même des temples. Le trait le plus caractéristique de ces vestiges des temps anciens, c'est une suite de monticules ovales et ronds, dont la saillie brusque indique qu'ils ont été élevés par la main des hommes. L'un de ces monticules, mesuré par Volney, avait quatorze cents pieds de tour sur cent pieds d'élévation. On les retrouve comme autant de jalons plantés dans

la plaine unie, à la distance d'une lieue l'un de l'autre.

Sur le sommet de ces buttes factices existent presque toujours des décombres dont on ne peut pas clairement préciser le caractère. Était-ce des forts élevés pour la protection des caravanes? ou bien, comme d'autres l'ont dit, des lieux d'adoration ? On ne pourrait avancer là-dessus que des hypothèses.

Quoi qu'il en soit, ces buttes, couronnées de fortifications et de temples, font présumer un état florissant de la contrée, qui s'est totalement évanoui de nos jours. Au lieu de riches moissons que jadis elle devait porter, cette lisière du désert est, à l'heure présente, une campagne poudreuse et nue, sans eau, sans ombre, sans gazon, ouverte aux Bédouins maôulis qui y perçoivent, la lance à la main, un droit de péage sur les caravanes, livrée à de pauvres fellahs qui cultivent, de distance en distance, quelques petites oasis étendues autour de la margelle des puits saumâtres et à demi desséchés.

S IV. — Pachalik de Damas.

Les pachas de Damas. — Damas , son histoire , ses monuments, ses bazars. — Balbeck (Héliopolis) et Palmyre; leurs ruines, leurs temples, • — Homs (Émèse), Hama; Famiéh (Apamée).

Le pachalik de Damas occupe la partie orientale de la Syrie. Quoique, dans la géographie moderne, ses limites aient empiété sur le terrain de la Judée et de la Palestine, nous maintiendrons ces deux provinces, qui ont leur caractère historique et spécial, en dehors de la circonscription du pachalik ottoman.

Le territoire de Damas se composera donc, pour nous, des plaines qui bordent le versant oriental de la chaîne libanique depuis Mara et Hama jusqu'à Boshra,

en suivant au nord le cours de l'Oronte, et au midi les vastes plaines du Hauran.

Dans cette grande étendue de pays, le sol fertile porte des produits nombreux et variés. ]1 donne du froment, de l'orge, du dourah, du sésame, du coton. Le pays de Damas, proprement dit, et le haut Beqaâ sont d'un terrain graveleux et maigre, plus propice au tabac et aux fruits qu'à aucune autre denrée. Les montagnes sont garnies d'oliviers, de mûriers, de fruits, et, en plusieurs endroits, de vignes. Avec leur produit les Maronites font un vin connu sous le nom de vin d'or. Quant aux Musulmans , ils se contentent de faire sécher le raisin.

Le pachalik de Damas, l'un des plus importants de la Syrie, est confié presque toujours à un fonctionnaire sûr et dévoué. Dans les premières années du siècle il était occupé par un nommé Ahmet,-qui ne fut rappelé que pour combattre Ali, pacha de Janina. Le voisinage des Bédouins, qui font sur ce territoire des incursions incessantes et désastreuses, demande de la part du titulaire de ce pachalik quelque capacité militaire, et en outre du courage personnel. Aussi, il y a cinquante ans, ce gouvernement ne se donnait pas, comme les autres, pour un temps précaire et limité. Les pachas de Damas étaient nommés à vie. On le vit, dans le courant du siècle, occupé par une riche famille de Damas, dont un père et trois frères se succédèrent au pouvoir! Le dernier, que connut Volney, un nommé Asad , garda ce pachalik pendant douze ans. Avare, mais bon administrateur, Asad avait réussi à se faire craindre de ses soldats et à se faire aimer de ses sujets. Son habileté à aller chercher de l'argent là où il se trouvait lui donnait les moyens de faire moins peser son avidité sur le peuple. Voici un trait en ce genre qui prouve un grand génie fiscal.

134 LA SYRIE, LA PALESTIiNE ET LA JUDÉE.

Asad avait besoin d'argent, et pour s'en procurer i\ consulta d'abord ses familiers qui lui dirent : Mettez une avanie sur les chrétiens et sur les fabricants d'étoffes. — Combien croyez-vous que cela puisse me rendre? répliqua Asad. — Cinquante à soixante bourses, poursuivirent les donneurs de conseils. — Mais, insista le pacha, ce sont des gens peu riches ; comment feront-ils cette somme? — Seigneur, lui fut-il répondu, ils vendront les joyaux de leurs femmes, et puis ce sont des chiens. — J'y songerai, dit le pacha ; je veux éprouver si je suis plus habile avaniste que vous. En effet, dans le jour même , il fit demander le muphli , en lui disant de ne venir que de nuit à la dérobée. Quand ce dignitaire religieux fut arrivé : « Je sais, lui dit sé- » vèrement le pacha, que depuis longtemps vous me- » nez une vie fort irrégulière ; je sais que vous, chef » de la loi, vous mangez du porc et vous buvez du vin, » contrairement à l'esprit et à la lettre du livre très- » pur (le Koran). Ainsi , ne soyez point étonne que je » fasse part de tout cela au muphti de Constanlinople. » J'ai voulu vous en prévenir, afin de ne point encou- » rir de votre part le reproche de perfidie. » A cette ouverture, le muphti se prit à trembler de tous ses membres, en priant le pacha de se désister de ce dessein ; puis, voyant qu'il résistait, il aborda sur-le-champ la question d'argent, sans aucun scrupule, comme cela se pratique chez les Turcs. — Voulez-vous mille piastres pour garder le silence? dit-il. — Non. — Deux, mille? — Non. — Trois mille? — Non. — Cinq mille? — Non. — Six mille? — Eh bien I soit, envoie-moi six mille piastres, et j'annulerai ma dépêche. Ce qui fut dit fut fait. Le lendemain le pacha avait les six mille piastres dans son trésor. — Le jour suivant ce fut le tour du cadi. — Je sais, dit-il à ce nouveau contribuable, je

sais que votre gestion financière est un péculat perpétuel, et je dois envoyer demain à Constantinopie une pièce qui peut avoir pour résultat de vous faire couper la tête. On conçoit quelles furent les craintes du cadi et avec quel empressement il chercha à négocier son impunité. Six mille nouvelles piastres tombèrent dans le coffre du pacha. Après le cadi, ce fut le tour de l'ouali ; puis vint le naqib, puis l'aga des janissaires, puis le mohitesseb ; enfin les plus riches marchands turcs et chrétiens. Pris en flagrant délit, soit touchant -es choses de son état , soit pour quelque peccadille religieuse, chacun s'empressa d'expier sa faute par me contribution. Lorsque la somme totale fut rassem- Dlée, Asad fit venir ses familiers, et leur dit : — Avezvous entendu parler d'avanie dans Damas ? — Non seigneur. - Comment se fait-il donc que j'aie trouvé près de deux cents bourses que voici? Les donneurs de conseils restèrent émerveillés. Les preuves étaient là matérielles, palpables, évidentes. - Comment vous y etes-vous donc pris? s'écrièrent-ils. ~ J'ai tondu les béliers, répliqua le pacha, plutôt que d'écorcher les agneaux et les chèvres.

Les droits du pacha de Damas sont plus considérables , ses privilèges plus grands que ceux des autres gouverneurs, car il est émir-hadj (prince des pèlerins) c'est-a-dire conducteur de la grande caravane de la Mecque. Cette conduite de la caravane est une fonction si essentielle pour les Musulmans , que le pacha qui s'en acquitte à la satisfaction de tous, devient sacré et inviolable, même pour le sultan. Le sultan ne peut plus verser son sang. Il est vrai qu'il tourne souvent la défense en faisant étouffer dans un sac le prince des pèlerins. Le tribut du pacha de Damas, vis-à-vis de la Porte ottomane, est insignifiant; mais il a d'autres

charges. C'est lui qui supporte tous les frais du hadj , c'est-à-dire du mouvement de la grande caravane, frais que l'on évalue à près de huit millions par an. Ils consistent en provisions de blé, d'orge et de riz ; en louage de chameaux pour les troupes d'escorte et pour les pèlerins. Il y a, en outre, à s'arranger avec les tribus arabes pour le droit de passage sur leur territoire , droit qui ne laisse pas que d'être fort coûteux. Pour se rembourser de ces déboursés annuels et exorbitants, le pacha n'a guère que le miry, ou impôt foncier, qu'il sous-afferme ou qu'il règle en perception directe. Les douanes lui formeraient bien un autre revenu, mais le pèlerinage de la Mecque les absorbe aussi. Avant la destruction des janissaires, ce produit était employé en partie pour leur solde. Une autre partie sert encore à payer la garde des châteaux qui sont sur la route de la Mecque. Seulement le pacha est l'héritier direct de tous les pèlerins qui meurent en route ; et, d'ordinaire, ce sont les plus riches. L'état militaire du pacha consiste en six ou sept cents janissaires, auxquels on a pourtant enlevé ce nom , troupe moins mal tenue qu'elle ne l'est d'ordinaire, et en une quantité à peu près égale de Barbaresques nus et pillards; enfin, en cinq ou six cents delibaches ou cavaliers. Cela forme une espèce d'armée qui s'est acquis, dans la contrée syrienne, une redoutable réputation de force et de despotisme. Les troupes du pacha de Damas sont surtout la terreur des tribus arabes , qui n'en parlent qu'avec une espèce d'épouvante. Du reste , ce n'est pas seulement contre les maraudeurs du désert que le gouverneur ottoman emploie ces mercenaires, mais encore à la perception de l'impôt, et quelquefois à d'intolérables avanies. Trois mois avant le départ de la sainte caravane, cette troupe criarde et indisciplinée quitte les casernes de Damas ,

et sous la conduite, tantôt du pacha lui-même, tantôt d'un de ses délégués, elle parcourt tout le ressort de ce vaste gouvernement, en taxant les villes , les villages, et jusqu'aux habitations isolées. Cette perception ne s'accomplit pas, du reste, sans résistance de la part des contribuables. Aux demandes exagérées du tribut, quelquefois ils répondent par des coups de fusil , et alors s'engage un conflit qui se termine rarement à l'avantage des populations.

La grande ville de Damas, chef-lieu du pachalik, peut revendiquer l'antiquité la plus haute. C'est, sans contredit, l'une des plus anciennes cités du monde. On lui donne assez généralement pour fondateur Hus, petit-fils de Sem. Quelques écrivains, se fondant sur la signification du mot Dammeseck, nom hébreu de Damas, qui veut dire sac de sang, ont supposé que c'est dans le lieu même où la ville a été bâtie que Gain tua son frère. Les Arabes l'appellent Scham ou El-Châm, c'est-à-dire la Syrie, parce qu'elle en est la capitale. Certains auteurs font dériver son nom de El-Chams, qui signifie le soleil.

Damas fut la capitale de la Syrie et de la Phénicie jusqu'au temps où Antioche devint le siège des États de Séleucus Nicator. Comme toutes les villes anciennes, elle a subi les effets désastreux des guerres, et trois prophètes, Isaïe, Jérémie et Amos, avaient prédit le sort qui lui était réservé, en punition de ses crimes et de son idolâtrie. Plusieurs fois les rois d'Assyrie l'ont prise et ruinée. Alexandre s'en rendit maître après la victoire qu'il remporta sur Darius. Elle fut subjuguée par les Romains, sous les ordres de Pompée, et réunie, avec toute la Syrie, à l'empire. C'est à Damas que s'opéra la conversion de saint Paul, dont les prédications la remplirent de chrétiens. Les musulmans l'envahirent

SOUS le khalifat d'Omar, l'an 636 de J.-C. Elle fut vainement assiégée par les croisés. Tamerlan la prit aux Sarrasins en 1401, et la couvrit de ruines et de cadavres. En 1517, le sultan Sélim s'en empara et ses successeurs la conservèrent. Soumise en 1832 par Ibrahim-Pacha, fils du vice-roi d'Egypte, elle est rentrée en 18i0 au pouvoir des Turks.

Située entre le dernier versant de la chaîne antilibanique et le grand désert, entourée à huit ou dix lieues à la ronde d'une forêt d'arbres fruitiers de toutes sortes, entremêlés de jardins et de bosquets odorants; de kiosques et de jolis pavillons, de maisons de campagne élégantes et de vastes prairies où paissent librement des troupeaux de chameaux, de chevaux et de •bétail, où, çà et là, le sycomore au large feuillage balance ses touffes ombreuses au-dessus de l'oranger, du citronnier, du cerisier, du figuier, de l'abricotier, chargés de fieurs et de fruits, où la vigne grimpe en festons irréguliers jusqu'au sommet des plus grands arbres, et confond ses grappes vermeilles aux productions les plus diverses, Damas, la ville des pèlerins, Damas la sainte, sortant du milieu de ces vastes verdures aux mille nuances, avec sa forêt de mosquées et de minarets qui lancent vers le ciel leurs croissants et leurs flèches dorées, avec sa ceinture de remparts en pierre ou en blocs de marbres jaunes et noirs, symétriquement alternés, ses tours carrées et ses créneaux, son •fleuve auK sept branches, ses ruisseaux nombreux qui circulent dans tous les points de cette délicieuse oasis, et répandent l'abondance et la fraîcheur, Damas ofl^re au premier aspect, à l'œil du voysgcur étonné, le spectacle le plus ravissant. Nous ne saurions traduire l'impression qu'on éprouve, lorsqu'au sortir de ce labyrinthe de vergers et de fleur«; Voo aperçoit tout à coup, sur

la limite, l'immensité du désert, dont les sables étincelants aux rayons du soleil semblent se perdre à l'orient dans les profondeurs d'un ciel ardent. L'admiration, l'étonnement, la surprise, vous saisissent tout à la fois. Selon Aboulféda, auteur arabe, le Goutha, ou vallée de Damas, est considéré comme le premier des quatre paradis terrestres. Aucun site, en effet, dans toute la Syrie, u'ofTre une végétation plus luxuriante et plus riche.

La ville possède plusieurs grands faubourgs de formes irrégulières. Ils occupent ensemble une étendue de terrain beaucoup plus vaste que laïcité même. Le faubourg du sud, appelé Bab-Allah, la porte de Dieu, parce qu'il est tourné du côté de Jérusalem et de la Mecque, a trois quarts de lieue d'étendue. Sa population est entièrement musulmane. La bâtisse des maisons dans les faubourgs est en terre, ou en briques composées de paille bâchée mêlée à de l'argile, et cuites au soleil. Une jolie coupole blanche surmonte chaque maison. Ce mode d'architecture a pour objet de faciliter l'écoulement des eaux de la pluie. Le fleuve Barrada ou Barrady sillonne la ville en plusieurs sens. Des remparts nouvellement construits l'enferment de tous côtés. Au pied de ces remparts, élevés sur les fondements des anciens, sont de larges fossés. Autrefois ces derniers, formés d'une triple muraiUe avec des tours rondes et carrées, avaient beaucoup plus de solidité. Un château, que l'on prendrait pour une seconde ville par son étendue, domine au centre de la cité. Il renferme dans son enceinte un grand nombre de maisons assez bien bâties. Ses murs délabrés sont flanqués de cinq tours encore en bon état, malgré l'ancienneté de leur construction. Les pierres en sont tailléir-sà facettes. Un fossé profond entoure aussi le pied du château. Les

murs de la ville ont environ une lieue et demie de circuit. Vus de loin, la forme qu'ils affectent ressemble un peu à une mandore. Dix-huît portes, dont chacune a son gardien, facilitent la circulation à une population de cent quarante mille âmes. Chaque quartier a une porte particulière. Celle de Saint-Paul fBab-BoulosJ, située vers l'orient , est la plus antique et la plus remarquable.

Des rues étroites, d'une largeur assez régulière, mais mal alignées et mal pavées, ou même point pavées du tout, répondent peu à l'idée qu'on se fait de Damas par son extérieur .^Cependant, dans le quartier du Sérail, plusieurs sont bordées de trottoirs, et pourraient être comparées aisément, par un voyageur admirateur du confortable de l'Orient, à nos rues européennes. Celle habitée par la noblesse du pays surtout, est la plus bellf et la plus large; elle est formée par les palais des principaux agas, dont les façades extérieures n'ont rien de bien gracieux, et ressemblent plutôt à des murs de prison qu'à des habitations splendides. Construites avec une espèce de terre grise, percées çà et là de quelques rares fenêtres, avec une grande porte ouverte de temps en temps sur une cour où une multitude d'esclaves noirs, de serviteurs et d'écuyers font la sieste à l'ombre des arceaux des portes : tel est l'aspect que présentent au dehors ces palais si riches, si pleins de luxe au dedans. Nous devons dire pourtant, à la louange de Damas, que les rues y sont en général bien moins sales que dans les autres villes de Syrie. Toutefois, elle le sont encore beaucoup, surtout dans la saison des pluies. Il n'y a pas très-longtemps que celle où habitent les pères Franciscains était dans un tel état de malpropreté, qu'on ne pouvait y circuler. Les religieux du couvent l'ayant fait paver à leurs frais, le

LA SYRIE, LA PALESTINE ET LA JUDÉE. ^^l

pacha les condamna à payer quarante bourses pour les punir d'avoir osé commettre un pareil sacrilège.

La rue appelée par saint Luc Via Recta, rue droite, et où se trouvait la maison de Jude, existe encore tout entière; elle traverse Damas dans sa plus grande longueur, d'orient en occident. C'est la plus étendue de toute la ville. Des boutiques où les plus riches productions de l'Europe et de l'Asie sont étalées, la bordent des deux côtés. A quarante pas environ de la maison de Jude était celle du disciple Ananie, dont parlent les Actes des Apôtres :

« Or, il y avait à Damas un disciple nommé Ananie, à qui le Seigneur dit dans une vision : Levez-vous et allez dans la rue qu'on appelle la rue droite, et cherchez dans la maison de Jude un homme de Tarse nommé Saul. Allez, parce que cet homme est un instrument que j'ai choisi pour porter mon nom devant les gentils, devant les rois et devant les enfants d'Israël... Ananie s'en alla donc, et étant entré dans la maison où était Saul, il lui imposa les mains et lui dit : Saul, mon frère, le Seigneur Jésus m'a envoyé afin que vous recouvriez la vue et que vous soyez rempli du Saint-Esprit. » On pense que le saint disciple Ananie fut inhumé dans la maison même qu'il habitait. C'est aujourd'hui une mosquée. La fontaine, qui est tout près de là, servit, diton, à baptiser saint Paul.

Bâties en bois ou en briques, et recouvertes d'une espèce de boue grise ou blanchâtre, les maisons n'ont 'extérieurement qu'une apparence pauvre et mesquine; rlles sont, comme dans toute la Turquie, sans fenêtres sar la rue, avec des portes si basses, qu'on est obligé de se courber pour y entrer. Les palais n'ont guère un meilleur aspect. Mais si le dehors des habitations est grossier et misérable, combien il y a de luxe et d'opu-

lence au dedans I Vous pénétrez derrière ces murs sans apparence, et vous trouvez d'abord une cour magnifique,, dallée en marbre blanc ou pavée en mosaïque, ayant au milieu une belle fontaine jaillissante entourée de grenadiers, d'orangers, de citronniers, de sycomores, de jasmins d'Arabie, et d'une foule d'autres arbres qui procurent la fraîcheur par leur ombrage ou exhalent des parfums délicieux. Plusieurs portes, ordinairement de forme ogivale, vous conduisent dans des salles où des lambris dorés, des arabesques ciselées et peintes de différentes couleurs ornent le pourtour. Une estrade de bois de deux ou trois pieds de haut, recouverte de tapis ou de nattes élégantes, court autour de la salle, bordée de superbes divans cramoisis. Chacune de ces salles a sa destination ; les unes sont pour les hommes, les autres pour les femmes et les enfants. A l'imitation des demeures antiques (1), le maître de la

(1) Les maisons en Orient sont construites sur le plan des maisons antiques, soit de la Grèce, soit de Rome. Ce sont les habitations que l'on peut voir encore à Pompéi. Une cour ou atrium en ■,«st l'ornement obligé. Les portes des principaux appartements donnent toutes sur cette cour, et l'on ne voit que peu ou point de fenêtres sur la rue.

Les maisons chez les Grecs étaient partagées en deux séries d'appartements; l'une pour l&shommes Ajâp'oi/triç, Andronitis, l'autre pour les femmes, Fyvatzcov, Gunaikéon (Gynécée), ce qui en Orient existe encore. Ces maisons n'avaient pas, comme chez les Romains, de vestibule, usage établi par les Orientaux depuis Byzance jusqu'au golfe Pcrsique, et par les Africains depuis le Nil jusqu'à l'extrémité du royaume de Maroc. Les Arabes le trouvèrent dans le midi de l'Espagne, et les Espagnols, qui en avaient hérité des Romains, continuent encore à imiter ce genre de construction.

Les Romains eurent plusieurs étages à leurs maisons, puisque Auguste avait ordonné qu'elles n'eussent pas plus de soixante-dix pieds de hauteur, et que, dans la suite, Trajan les borna à l'élévation de soixante pieds. Mais, en Orient, l'usage grec a prévalu, et

maison s'en réserve une exclusivement pour lui seul, et y reçoit les étrangers. Le toit des maisons est soutenu par des poutres en bois de peuplier, avec des frises arabes. Sur les murs sont des glaces, des paysages peints, des mosquées, de jolis kiosques au milieu de verts feuillages.- et, dans des boiseries disposées avec goût, des vases d'argent et de porcelaine, des plats etdes coupes d'étain ; divers ustensiles de cuivre concourent aussi à la décoration des murs intérieurs. Les familles chrétiennes possèdent généralement, au fond de la salle principale, un petit autel dans une espèce d'armoire qu'on ouvre et qu'on ferme à volonté. Les lits ne restent point étendus comme chez nous : on roule chaque matin les matelas dans une toile blanche, et on les enferme dans un petit réduit particulier. Il n'est pas d'habitation qui n'ait à sa disposition au moins trois conduits d'eau, l'un pour le jardin, l'autre pour les besoins de la cuisine, et le troisième pour l'entretien de la propreté.

Quoique de près l'espèce de boue dont les Damasquins se servent pour badigeonner les façades de leurs maisons soit désagréable à l'œil, elle ne produit point le même effet de loin. Ces briques jaunes, dont le haut du bâtiment est construit, se distinguant de la teinte des pierres qui constituent la partie inférieure, sont d'un aspect charmant, surtout quand on embrasse en même temps du regard cette multitude d'édifices publics, peints des couleurs les plus variées.

is maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée et un premier étage. On pourrait faire observer encore que les cloîtres ont été bâtis presque sur les mf-mes modèles, et que ce n'est qu'avec le temps qu'ils ont subi des modifications. Comme chez les Romains, l'atrium e>t toujours piécédé d'un porche, et cet atrium ou cour réunit à la fois la commodité et le luxe qui llatte les regards.

M. Baudin, consul de France à Damas à l'époque où nous avons visité cette ville, y habitait une de ces maisons d'un caractère si singulier, dont le dehors n'offre qu'un aspect misérable, tandis qu'au dedans toutes les satisfactions du luxe et de la civilisation se trouvent réunies.

On compte à Damas plus de deux cents mosquées, dont plusieurs sont d'une grande beauté. Les musulmans seuls peuvent les fréquenter; un Européen ne saurait en approcher sans danger. Quelques-unes de ces mosquées ont été d'abord des églises chrétiennes. Celle qui portait le nom de Saint-Jean-Eaptiste, et que les musulmans appellent la Zekia, est la plus remarquable. Selon les habitants de Damas, le corps du saint précurseur y serait enterré, et on y conserverait sa tête dans un plat d'or. Ali-Bey ou Badia-y-Leblich que nous avons connu, et que la politique de Charles IV envoya dans le royaume de Maroc, et celle de Napoléon en Orient avec une mission secrète, nous a raconté que la [irande mosquée est divisée en trois nefs de quatre cents pieds de long, ayant quarante-qu-atre colonnes sur chaque rang, au-dessus desquelles reposent les arceaux de la voûte. Une immense coupole s'élève au centre de l'édifice, soutenue par quatre piliers gigantesque de l'ordre corinthien. Deux tribunes basses sont au fond avec des korans d'un format infolio pour les lecteurs, et un chœur au-dessus pour les chantres. Le sol est recouvert de superbes tapis. Dans la nef du milieu, à. gauche, est le tombeau de saint Jean-Baptiste. C'est une maisonnette en bois avec des arabesques, des ornements en or et des moulures. La forme de la mosquée estoblongue; elle est flanquée de deux minarets couronnés par une coupole d'une architecture gracieuse. Son portail est orné de belles colon-

nés en granit rouge. En face est une inagnilique fontaine, avec une chute d'eau de vingt pieds de haut qui concourt à l'embellissement de l'édifice.

Dans l'enceinte de cette mosquée se trouvent une cour, des jardins et un hospice destiné aux pauvres de la ville. En 1830, nous n'avons pu entrer que dans la première cour. Il existe à Damas plusieurs autres établissements du genre de ce dernier, dont le plus considérable et le plus beau est l'hôpital bâti par Selim II On l'aperçoit à l'ouest de la cité avec ses cinquante coupoles, toutes recouvertes de lames de plomb. Le lieu près duquel il est situé s'appelle El-Merj, le pré vert L'administration intérieure de ces établissements est tort mauvaise. D'après le fatalisme des musulmans on conçoit que la clinique qu'on y observe ne saurait être tres-favorableaux malades. Les hôpitaux des fous sont les seuls dont la charité publique prenne un soin tout particulier. En général, tes fous en Orient sont l^objet d'une grande sollicitude; non que les traitements qu'on leur pndigue aient pour but de chano-er leur état et de les guérir; l'insensé est regardé comme un inspiré, un élu de Dieu, et on n'aurait garde dp vouloir le priver d'un privilège aussi précieux. Dan. les soins qu'ils donnent aux fous, les musulmans n'ont pour objet que de prévenir leurs besoins, et de satislaire jusqu'à leurs caprices.

Parmi les monuments remarquables dont s'enorgueillit Damas, nous devons citer entre autres le pa lais du pacha, appelé Seram. Ce vaste édifice est situé en face du château-fort dont nous avons déjà parlé et dans le quartier le plus beau de la ville. Il est entoure de murs, et offre plutôt l'aspect d'une forteresse que celui d un palais. Dans la cour, qui est immense, on wit

ça etla de petites pièces decanonmontéessur leurs afiùts couchées parmi des piles de boulets, entre le gazon

qui croît tout autour. De nomDreux cavaliers albanais avec leurs armes, dont les uns exercent des chevaux, les autres fument la pipe assis par terre, donnent à cette cour la physionomie d'un camp. Le pacha d'Egypte entretenait constamment une garnison de douze mille hommes à Damas, depuis la reddition de cette ville. C'est par ce moyen qu'il était parvenu à contenir le fanatisme des Damasquins jusque-là toujours dangereusement hostiles envers les chrétiens et les Européens. Ibrahim affectait de traiter les uns et les autres avec une égale protection, ce qui irritait beaucoup les Damasquins, qui ne peuvent se faire à l'idée que des chrétiens méritent les mêmes égards et aient part à la même justice qu'eux.

Les khansou bazars de Damas méritent aussi une mention particulière. La ville en possède trente et un, dont plusieurs sont d'une élégance digne des plus beaux temps de l'Orient.

On distingue surtout les bazars neufs. Ceux-ci sont d'une grande richesse. Quelques-uns n'excitent pas moins l'admiration par leur vaste étendue , que par le goût qui a présidé à leur architecture, et par la variété, la profusion des marchandises. Tous les produits du monde semblent s'y être donné rendezvous ; l'Inde, l'Europe, l'Afrique, concourent chaque jour à les alimenter. Vous y trouvez les perles, les soieries et les mousselines de l'Inde ; les kachemyrs et les fourrures du Thibet ; les sucreries et les fruits secs de l'Arabie. Damas peut soutenir la concurrence avec Conslantinople par ses marchés. La fabrication d'armes qui y avait tant de célébrité autrefois, quoique bien dégénérée, y fait encore l'objet d'un commerce important. Il est vrai de dire, cependant;, que les sabres si renommés qui portent le nom de Damas , ne se fabriquent plus dans ses ateliers. Ils viennent maintenant

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du Khorassan. En vain deinaiiÙcraiL-oa- aiijourd'iiui aux manufactures damasquines de reproduire ces lames si merveilleuses que les Orientaux révèrent comme lies reliques, et qu'ils se transmettent dans les familles avec une religieuse fidélité. Le prix d'un sabre de l'ancienne trempe est inestimable. Quelques-uns ont coûté jusqu'à cinq mille piastres : encore ceux qui les possèdent ne les cèdent-ils qu'à des considérations puissantes.

C'est un magnifique spectacle que la vue de ces immenses marchés, où des hommes de toutes les nations se heurtent, se croisent en tous sens avec des costumes si divers, si poétiques et si singuliers quelquefois I Les plus vives couleurs des étoffes, les formes de vêtements les plus variées sont là sous vos yeux. On ne saurait rendre l'effet de cette bigarrure, qui est la physionomie propre des marchés de l'Orient. A côté du grave citadin musulman, revêtu de son caftan rouge éclatant , passe fièrement le Bédouin drapé dans son abaïe de laine. Ceux-ci se distinguent par leur vaste turban de mousseline blanche , leur belle ceinture de kachemyr et leurs grandes babouches jaunes; ceux-là, comme pour faire ressortir davantage leurs vêtements aux brillantes couleurs qui ondoient autour d'eux , n'ont que de grossières sandales aux pieds, une ceinture de cuir au tour des reins, et un simple fichu jaune ou gris sur la tête. Parmi cette foule pressée, vous démêlez aisément le chrétien avec son modeste manteau qu'il laisse échapper volontairement de ses épaules, afin de montrer lo long tarbouch damasquin dont l'élégance le dédommage de l'humilité du premier vêtement. D'orgueilleux agas en pelisse de soie cramoisie , bordée de riches fourrures avec des poignards et des sabres enrichis de rubis et de diamants à leur côté, se promènent devant les boutiques des marchands escortés d'esclaves et de

serviteurs qui les suivent en silence, tenant, constamment à leur disposition le narguilé et la pipe. Les feipmes ne sont point exclues du bazar. Elles circulent par troupes, enveloppées dans de longs voiles de mousseline blanche comme des essaims d'êtres mystérieux.

Le bazar le plus vaste de Damas est celui du khan d'Assad-Pacha. Cet édifice , surmonté d'une immense voûte, est d'une étendue considérable ; sa forme extérieure rappelle un peu la Halle aux Blés de Paris. A l'intérieur, il est bordé de galeries où se trouvent distribués symétriquement des échoppes, des cafés, des magasins , des boutiques de toutes sortes , étalant aux yeux les trésors de tous les pays. Il est rare que vous ne voyiez pas sur le devant de la porte des étalages, le marchand assis sur ses talons , aspirant avec nonchalance les fumées de la pipe, et ne paraissant nullement s'inquiéter de son négoce. Des lucarnes sont ouvertes à la partie supérieure de l'édifice pour éclairer l'enceinte. Les arceaux des galeries sont en ogives et supportés par d'énormes piliers sans ornements. Par l'effet de la position et de la perspective, cette foule d'arcs aux vives arêtes , se coupant dans tous les sens de la manière la plus bizarre, présente à l'œil, au-dessous de la voûte, une multiplicité de lignes d'un effet magique. Au centre du khan est un magnifique jet d'eau dont la gerbe, retombant dans un grand bassin de marbre, entretient dans le voisinage une agréable fraîcheur. La porte surtout est d'une très -grande beauté; elle est d'architecture moresque, et aussi riche dedétails qu'imposante d'ensemble. Il n'y a guère qu'une quarantaine d'années que ce khan est bâti.

Après la description du grand bazar , on ne saurait parler des autres, bien moins importants. Plusieurs sont spécialement consacrés à un seul genre d'indus-

trie. Tous sont des lieux de rendez-vous où l'on traite habituellement les affaires.

Le mouvement industriel et commercial de Damas peut être apprécié par les différentes branches qu'on y exploite. La sellerie et la fabrication des soies sont les deux plus importantes. On compte dans cette ville sept cent cinquante marchands d'étoffes dites de Damas ; plus de deux cents magasins de mouchoirs et d'objets de fantaisie pour la parure, quatre-vingt-dix-huit passementiers, vingt-deux manufactures où l'on imprime les étoffes, quarante-sept où elles sont peintes, soixante-quinze teintureries pour des étoffes diverses, et cent vingt spécialement pour la soie. Celles-ci sont di- Figées exclusivement par des juifs. Il y a encore a Damas trente-quatre maisons de lieurs de soie, dix-neuf magasins de coton filé, soixante-dix marchands de fourrures, deux cent quatorze épiciers. La sellerie y occupe à elle seule soixante-douze boutiques remplies par de nombreux ouvriers. Un quartier tout entier de la ville est habité par des menuisiers qui travaillent à la confection des caisses pour le commerce. Les marchands de tentes y sont au nombre de onze; il y a soixante-douze tailleurs, cent quarante- trois tisserands, cent quarante boulangers, lesquels sont fournis par soixante marchands de farine. On y trouve, en outre, vingt-quatre marchands de grains. Le tabac y a au.ssi une grande consommation. Soixante-huit établissements sont employés aie tailler, et cent cinquante marchands à le vendre. Cette branche y donne de l'occupation à quarante-trois fabricants de tuyaux de pipe. Les cafés y sont également multipliés. C'est l'établissement qui, avec la boutique du barbier, caractérise le mieux l'Orient. Damas possède cent vingtquatre barbiers. Les rôtisseurs publics et les cuisiniers s'y élèvent à plus de cinq cents. La ville est fournie

de viande par cent vingt-neul boucliers. Le nombre des relieurs de livres et des marchands de papier ne donne pas une haute idée de son mouvement intellectuel : on en trouve seulement six de chaque. La fabrication du verre y a quatre manufactures, et la savonnerie quatre également. Enfin, cinquante marchands de fer, quarante-sept marchands de cuivre, cinquante-quatre maréchaux , trente-deux boutiques de sucreries, et six horlogers, voilà, avec la manufacture d'armes que possède encore Damas, quoique fort déchue de son ancienne réputation, ce qui constitue le mouvement industriel de cette ville, et les sources où s'alimentent continuellement les bazars.

Les musulmans, privés de nos boissons habituelles, se sont rejetés sur le café , l'opium et le tabac. Fumer et prendre du tabac , pour un Turc et un Arabe, c'est presque toute l'existence ; aussi les cafés en Orient, ont-ils une physionomie spéciale. Ceux de Damas, en particulier, méritent d'être mentionnés. Le corps principal de l'établissement est composé de vastes salles aux dalles de marbre, avec une voûte soutenue par des colonnes entre lesquelles régnent des divans. Des estrades bordent le tour des salles , et sont recouvertes de tapis élégants ou de simples nattes. Les narguilés, disposés en forme de couronnes autour de bassins pleins d'eau, sont constamment au service -des fumeurs. "Véritables lieux de délices , favorables par le calme et leur situation à la sensualité paresseuse des Orientaux, les cafés sont toujours remplis d'une foule d'oisifs qui viennent là humer les parfums de la liqueur amère, et aspirer les fumées du narguilé.

Près de cent cinquante établissements de ce genre existent à Damas. Les plus renommés sont le café du Fleuve, le café des Roses et le café de la Porte du Salut. Ce dernier semble l'emporter sur les deu^ autres.

Situé entre trois branches du ileuvc Bivrrady comme entre trois rivières, ombragé de grands sycomores, de peupliers , de saules et de platanes , entremêlés de rosiers et de vases de fleurs, vous y rencontrez, dans des pavillons de verdure auprès des cascades artificielles , sur les bords riants du Barrady, abritées sous des nattes suspendues ou dans les salles de l'établissement , plus de deux cents personnes qui viennent fidèlement chaque jour recommencer en tous points l'existence de la veille. Jouer aux échecs , boire ou fumer silencieusement, garanti d'un soleil brûlant sous de frais ombrages, telles sont les délices de la vie orientale.

Quelquefois pourtant cette longue léthargie se trouve distraite par des chanteurs ambulants , des danseuses ou le conteur arabe. Celui-ci paraît être pour le musulman ce qu'était autrefois le ménestrel pour l'Europe. Poète, improvisateur, instruit des traditions populaires qu'il brode et arrange à sa manière, en y menant les souvenirs les plus merveilleux, il sait, pendant plusieurs heures , exciter la curiosité d'un nombreux auditoire. Les conteurs, en Orient, sont écoutés avec une religieuse attention. Quelques paras qu'on leur donne, les récomi)ensent du plaisir qu'ils ont occasionné à l'assemblée et constituent toute leur richesse.

Quoique les Damasquins soient réputés pour leur intolérance, on n'en trouve pas moins établis chez eux plusieurs cultes. On y compte huit synagogues, une église syriaque, une maronite, une arménienne, une grecque, et trois couvents de moines catholiques. Cinquante mille pèlerins, tant persans que musulmans, passent annuellement dans leur cité pour se rendre h la Mekke. Nous avons vu revenir de cette ville une caravane qui se composait de quarante-cinq mille pèlerins. Dans le nombre se trouvaient dix mille Persans.

De ces pèlerins, il en est qui arrivent plusieurs

mois à l'avance, d'autres qui entrent dans la ville à la fin du ramadam. Alors, Damas ressemble à une foire immense; elle est encombrée d'hommes, de chevaux, de chameaux et de ballots de marchandises. Quand l'heure est venue, cette foule s'ébranle pôle-méle, confusément, de manière à pouvoir faire son entrée à la Mekke , pour les fêtes du Bairam. Ce voyage ne s'effectue pas sans quelques engagements et quelques risques; mais le plus souvent le pacha, qui est l'émir Hadgj, a traité avec le cheik principal des Arabes , qui se porte garant de la sécurité des routes. Alors le cheik, après avoir reçu du pacha une masse d'armes, une tente et une pelisse, devient ce qu'on appelle chef de conduite. En cette qualité, il fournit des chameaux moyennant un louage convenu , les morts demeurant pour son compte. On calcule qu'il meurt, année commune, dix mille chameaux dans ce trajet. Le but de cette caravane, religieuse seulement dans l'origine de l'institution, a pris depuis plusieurs siècles un caractère mercantile et spéculateur. La caravane est moins un pèlerinage qu'un moyen commode et sûr d'exploiter foutes les branches du commerce asiatique et africain. C'est un vrai bazar perpétuel, où chaque voyageur apporte les denrées de son pays, qu'il échange, soit en route, soit à la Mekke, tantôt contre les mousselines et les toiles de l'Inde, contre les châles de Kachemyr, et l'ambre du Dekkan, tantôt contre les perles de Ceylan, les poivres de Sumatra ou les cafés de l'Yémen. Plusieurs de ces hadgjs, vieux courtiers de caravanes, ont parcouru jusqu'à dix fois le chemin de la Mekke, et y ont recueilli des profits immenses. Un autre avantage pour eux, c'est de pouvoir, rentrés dans leurs foyers, raconter les merveilles de ce pèlerinage, les combats imaginaires qu'ils ont soutenus contre les

Arabes, les fatigues subies, les victimes tombées en chemin; enfin, les merveilles du mont Arafat et de la Kaaba sainte, ces deux destinations finales de la promenade pieuse. Cette habitude d'exagération chez les hadgjds a été consacrée par un proverbe arabe : « Défie-toi de ton voisin, dit-il, s'il a fait un hadgj; mais s'il en a fait deux, hâte-toi de déloger. »

Le passage de la caravane donne à Damas une activité commerciale que sa situation isolée eût exclue sans cela. Touchantà l'Asie par Alep, à l'Afrique parle Kaire, recevant les denrées d'Europe par le littoral syrien,' elle rayonne ainsi dans toutes les directions utiles au développement de ses rapports. Ses étofl'es de soie et de coton, ses armes renommées, les fruits secs de son territoire, et ses pâtes dabricots que consomme toute la partie orientale de la Turquie, forment un capital de richesse locale qui se féconde encore par les échanges. Si l'esprit remuant de la population n'avait écarté de la ville les résidents européens, Damas aurait pu devenir une cité plus importante que ne l'est Alep, la clef du commerce asiatique. Mais des insultes stupides et inévitables, des avanies sans mesure et sans raison, ont écarté de ce point les maisons franques que l'on trouve dans presque toutes les Échelles orientales. Nulle part le fanatisme musulman n'a des allures plus repoussantes et plus farouches; non-seulement les femmes doivent marcher voilées dans les rues, mais encore la moindre infraction à cette coutume est-elle impitoyablement punie. Damoiseau raconte qu'un jour qu'il traversait le bazar de Damas, une jeune fille malheureuse et mourant de faim l'accosta, et écarta son voile. Comprenant quelle dure nécessité la poussait à cet acte hardi, le voyageur allait lui donner quelques secours, quand un arnaute aperçut la pauvre créature. Froidement,

et sans prononcer un mot, le soldat tira un pistolet de sa ceinture, et fit sauter, à bout portant, la cervelle à la jeune imprudente. En vain Damoiseau, exaspéré, voulut-il faire punir ce furieux; on lui répondit que c'était l'usage, et que sa conduite, au lieu d'être digne de reproche, lui vaudrait au contraire toutes les récompenses du pacha.

Le fleuve Barrada ou Barrady, auquel Damas doit la fertilité de sa plaine, vient du Mont-Liban oii il prend sa source. Il est divisé aujourd'hui en sept branches, contrairement à ce que rapporte l'Écrilurc; cette difficulté a fort occupé les savants. Nous lisons en effet, dans le deuxième livre des Rois (chap. v, § 12), que deux fleuves coulaient à Damas, VAbana et le Pharphar. D'après ce témoignage, quelques-uns ont pensé que le premier de ces fleuves était l'Oronte; selon d'autres, l'Abana ne serait autre chose que le Chrysorroas des Grecs et le Barrada des musulmans. Mais d'autres savants, d'une autorité non moins recommandable, ont cru devoir appliquer le nom de Barrada au Pharphar.

Quant à nous, il no-us semble présumable que les deux fleuves cités par l'Écriture ne sont que la bifurcation du môme fleuve. Cette opinion paraît d'autant plus plausible que le Barrady aujourd'luii donne naissance à sept branches, qu'on pourrait prendre séparément pour sept rivières. L'une de ces branches coule entre Damas et le village de Salehieh, situé au pied d'une montagne d'environ mille pieds de haut, d'où l'on découvre amplement la ville et ses immenses jardins. La route, pour aller de Damas vers cette montagne, traverse le Barrady sur un beau pont à plusieurs arches fort élevées, qui met les habitants du village de Salehieh eii communication avec ceux de Damas. La construction de ce pont paraît moderne ; elle est dans un bon

état de conservation. Il en existe plusieurs autres sur le même fleuve : nous en avons rencontré deux à quelques lieues de là

Nulle part, dans les environs, on ne saurait être mieux placé qu'au sommet de la montagne de Salehieh pour prendre la vue de Damas. Il y a dans cet endroit un vieil édifice ruiné sans importance, appelé Kobatel-Nassr, dont on ignore et le fondateur et la destination. Selon quelques personnes du pays, un cheiL' nommé Nassr y serait enterré. Cet édifice ne paraît pas avoir été jamais achevé (1). Le mont Asliloon borne le tableau au nord-ouest ; du côté de l'est la plaine s'étend à perte de vue , et donne entrée au désert.

Seul, parmi les provinces syriennes, le pacbalik.de Damas offre des vestiges d'une existence liistorique, météore brillant et court des anciennes annales. Nous voulons parler du royaume de Palmyre, si célèbre dans le troisième âge de Rome, tant par son intervention dans les démêlés entre les Romains et les Parthes, que par l'étrange fortune de ses derniers souverains Odenat et Zénobie. Longtemps on se contenta des beaux souvenirs que nous ont laissés, sur cet empire fastueux, 4es traditions grecques et romaines; et, jusqu'à la fin du dernier siècle, on ne parut pas se douter que de vastes et magnifiques décombres pouvaient ajouter aux preuves écrites une preuve monumentale non moins curieuse et non moins concluante. C'est à ce titre que les ruines de Balbeck et de Palmyre ont une importancefaujourd'Ji.ui bien appréciée.

Quoique Balbeck gise dans la vallée de Beqaâ, il nous semble, par son caractère antique qui le lie à

(1) Une vue générale de Damas, prise de ce point, fait partie des nombreuses gravures qui accompagnent la première et la seconde édition de notre ouvrage.

Palrayre, appartenir plutôt au pachalik de Damas qu'à celui de Tripoli ; Balbeck, que les Grecs nommèrent Héliopolis ou ville du soleil, dort au pied de l'Anti- Liban, à la dernière ondulation de la montagne, et se signale au loin par la ligne blanche de ses monuments, qui semble se poser sur la verte couronne des arbres. La ville du soleil, n'est plus aujourd'hui qu'un misérable village. Chaque année semble en effacer quelque chose, et il y a tout lieu de croire que, sans la majesté de ses ruines qui la maintiennent dans le souvenir, elle serait déjà oubliée. Ce serait bien vainement qu'on chercherait dans ce qui reste de Balbeck quelque chose de ce qu'elle fut jadis. Des murailles en ruines, crénelées, hautes de deux toises, semées de fragments de corniches, de chapiteaux, d'entablements brisés, où l'on rencontre çà et là quelques inscriptions grecques mutilées et renversées en tous sens; puis, adossées à ces murailles en quelques endroits, des tours carrées également délabrées, voilà d'abord ce qui se présente aux yeux du voyageur. Plusieurs portes existent autour de la ville ; comme les murailles, elles ne paraissent point l'ouvrage d'une même époque. On n'y trouve rien à admirer, si ce n'est à celle du nord, où l'on voit les restes d'un grand soubassement avec des bases et des piédestaux pour quatre colonnes, d'un travail et d'un goût qui les font distinguer. Des amas de décombres sont répandus en dedans et en dehors des murailles. A l'intérieur de la ville sont des masures envahies par une végétation parasite, des terrains incultes, et vers le sud et le sud-ouest, seule partie actuellement habitée, quelques pauvres maisons bâties en terre où résident tout au plus deux cents personnes. L'évéque de Balbeck n'occupe pas un séjour plus agréable ni plus somptueux. Sa résidence n'est guère

qu'une chaumière étroite et sombre auprès de laquelle l'habitation de nos paysans serait du luxe. Cependant si le ministre de la religion de Jésus-Christ n'habité pomt un palais splendide, Dieu y possède du moins une demeure plus convenable. Au fond de la cour de la maison épiscopale on aperçoit un mur neuf d'une certaine apparence, construit de blocs de pierre proprement taillés, où une fenêtre en ogive et une porte dans le goût de l'architecture mauresque, annoncent l'église de Balbeck. Ce monument est petit, et n'a de remarquable que les ogives qui sont d'une élégante légèreté et richement travaillées. C'est là que se réunit, pour invoquer le Seigneur, le petit nombre de chrétiens arabes disséminés parmi les ruines. Balbeck possède une place publique ou plutôt une promenade plantée de grands noyers, sous les ombrages desquels se donnent rendez-vous les habitants. Sa population est composée en grande partie de Motoualis. On n'y trouve aucune industrie. Un sol presque stérile et pierreux ou l'on fait venir à grand'peine un peu de coton, de mais et des pastèques, ne suffit point aux besoins des habitants; les Motoualis s'en dédommagent par le pillage, qui constitue leur principale ressource.

Si nous en jugeons par quelques médailles romaines où le titre de colonia Julia est donné à Héliopolis il paraîtrait que Jules César y fonda une colonie. Il est à croire aussi, d'après les mots de coloiiia Julia Augusta que l'on trouvq sur d'autres médailles, qu'Auguste y envoya des vétérans de la légion qui portait son nom. Selon quelques auteurs, la dénomination d'PIéhopolis qui lui fut donnée par les Grecs n'aurait point été antérieure à celle de Balbeck, laquelle, en syriaque, signifie aussi ville du soleil. Ce nom est à la fois le premier et le dernier. Intermédiaire entre Tyr et Palmyre,

placé sur la grande voie commerciale de l'Orient, Balbeck dut jouir d'une grande prospérité dans ''antiquité. Il a subi depuis lors bien des révolutions. Abou Obéidah, lieutenant du calife Omar, le prit et le saccagea; Tamerlan, en 1401, ne lui fut guère plus favorable. Aux dévastations des hommes se joignirent les pertubations physiques du globe Un violent tremblement de terre, en 1202, lui occasionna les plus grands dommages. Ses monuments, si beaux, si solides, en furent tous ébranlés. Le temple du soleil croula; l'intérieur de ses murs se remplit de ruines. En 1759 un autre tremblement de terre faillit la détruire entièrement.

On remarque une décroissance rapide dans la popution de cette ville depuis le commencement du dixhuitième siècle. Avant 1733, on y comptait cinq mille âmes. Déjà, à cette époque, il n'y en avait plus que deux mille. Presque tous les habitants étaient alors chrétiens, et exerçaient pour la plupart l'état de forgeron. Une mine de fer, située au nord-est de la ville à une journée de distance, leur fournissait leurs matériaux. Lorsque Volney visita Balbeck en 1784, il n'y trouva plus que douze cents âmes. Ce nombre était réduit à huit cents au commencement de notre siècle; «et maintenant, ainsi que nous l'avons dit plus haut, à peine si l'on y en compte deux cents. La stérilité de la terre n'est pas le seul inconvénient du territoire de Balbeck; de temps en temps le pays est envahi par des légions de sauterelles et de rats qui ravagent les champs et détruisent les moissons.

Ce sont les eaux de la petite rivière appelée Ouadi- Nahlé qui fournissent aux besoins des habitants delà ville. Cette rivière, dont la source n'est qu'à un quart de lieue au pied de la montagne, vient se perdre dans le

Nahr-Kasmick , après avoir roulé ses flots limpides parmi les restes épars du grand temple.

L'ensemble des monuments qui composent les ruines ■de Balbeck produit l'effet le plus pittoresque. On est saisi d'admiration en voyant au loin dans la plaine, en allant vers le sud, ces magnifiques débris qui élèvent leur front superbe par dessus les murailles. Les pre-^ miers objets qu'on découvre dès l'entrée de la vallée sont deux temples en ruines, l'un plus grand, l'autre plus petit. Tous les voyageurs ont parlé de ce grand temple de Balbeck, et toutes les voix ont été unanimes pour exprimer l'admiration qu'il inspire. On ne peut, en effet, se défendre d'un vif sentiment d'enthousiasme devant cette construction, l'une des plus colossales du monde. De tous les monuments dont il reste encore des vestiges à Balbeck, celui-ci est le plus vaste, le plus majestueux. Il était digne par ses proportions, par la richesse de son architecture, d'être appelé le temple du Soleil Sa direction s'étend de l'est à l'ouest, et l'œil peut à peine embrasser l'immensité de son enceinte. Quoique le portique soit déparé par les masses peu gracieuses de deux tours de construction moderne qui en flanquent de chaque côté l'entrée, il n'en est pas moins encore d'une grande beauté. L'édifice est élevé dans cette partie sur une esplanade. Des deux cours que l'on rencontre après avoir traversé le portique, la première est de forme hexagone ; quelques voyageurs lui donjusqu'à deiîx cents pieds de diamètre. Elle est semée de fûts brisés, de chapiteaux frustes, de débris de pilastres, d'entablements et de corniches. Tout autour, et sur chaque face, on avait pratiqué une série de cellules ou chambres uniformes, avec une toiture en voûte, supportée par des colonnes distribuées en nombre égal et d'une manière symétrique. Ces cellules avaient toutes

leur ouverture à l'intérieur. Les voûtes qui les surmontaient n'existent plus aujourd'hui,

La seconde cour, de forme carrée, est beaucoup plus spacieuse que la précédente, laquelle n'en est pour ainsi dire que le vestibule. Elle se trouve aussi plus élevée et l'avenue qui y conduit est légèrement en pente. Le mur d'enceinte de cette cour n'a pas moins de six cents pieds de long. Son élévation du côté du nord est prodigieuse : ce côté est assez bien conservé, celui de l'ouest l'est beaucoup moins. Là, on voit des blocs de pierre de soixante pieds de long sur seize pieds de haut et douze de large. De chaque côté des galeries latérales, on aperçoit plusieurs grandes chambres dont les unes sont carrées et les autres demi-circulaires. Ici, de même que dans la cour précédente , ces chambres avaient autrefois des toitures en voûtes qui reposaient sur des colonnes en beau granit rose, dont un cordon courait tout autour. Dans l'intérieur des galeries existent des espèces de niches en saillie pratiquées dans l'épaisseur de la muraille et où étaient placées sans doute les images des divinités adorées par les Cœlé-Syriens.

En avançant vers l'occident, à partir du milieu de la cour, on pénètre dans le sanctuaire qui est le véritable temple, et auquel tous les autres édifices se rattachent comme accessoire. C'est dans cette partie qu'on trouve six gigantesques colonnes restées seules debout et dominant au loin, comme pour indiquer aux voyageurs le chemin des ruines. Composées de deux ou trois blocs seulement, d'un coloris jaune légèrement doré qui resplendit au soleil, elles produisent à une certaine heure du jour l'effet le plus magique. Leur circonférence est à 29 pieds et leur hauteur de 58. La première pensée est toute d'étonnement à la vue de cette ruine solide que rien ne semble soutenir; mais, en examinant bien le terrain, on reconnaît toute une suite de bases

qui forment un carré long de 268 pieds sur 146 de large; d"où l'on conclut que c'est le péristyle d'un grand temple, qui présentait à la cour principale une face de dix colonnes sur dix-neuf de flanc.

Le Temple du Soleil fut converti en église chrétienne par Constantin ou par Théodose. Il conserva cette destination Jusqu'à l'occupation des Arabes. Bientôt les sectateurs de Mahomet en firent une forteresse qu'ils appelèrent Kala, château fort. C'est aux khalifes ommiades qu'on attribue généralement les tours et les créneaux qui surmontent les murs des édifices de Balbeck. Au commencement du treizième siècle, le temple du Soleil servait encore de" forteresse. Selon Robert Wood, il n'aurait jamais été terminé, et les hommes, encore plus que le temps, auraient puissamment concouru à sa détérioration.

Le second temple existe presque en son entier. Situé au sud-ouest du grand temple, sur un terrain sensiblement plus bas ; c'est le plus magnifique des deux. Sa forme est quadrangulaire. Un superbe rang de colonnes tourne tout autour, et lui compose un beau portique de neuf pieds de largeur. Toutes les colonnes sont d'ordre corinthien. Elles ont environ quarantecinq pieds de fût et cinq pieds de diamètre. L'entrecolonnement égale la largeur du portique. Une élégante architrave, surmontée d'une corniche richement travaillée est posée sur les chapiteaux. Sous la voûte du péristyle étaient sculptées plusieurs scènes de la mythologie dont quelques-unes existent encore. On comptait trente colonnes sur chaque face latérale du temple, et huit sur le devant. Une grande partie de la colonnade des côtés est tombée. La façade, où s'ouvre une porte de vingt-deux pieds de large, est tournée vers l'orient. D'énormes blocs de pierre en obstruent l'entrée. A l'intérieur de l'édifice la voûte n'existe

plus. Les murs qui portaient cette voûte ont plus de trente pieds de haut. On remarque sur leur face des niches très-bien conservées, et encadrées entre des pilastres cannelés, au-dessus desquels est une frise avec une guirlande de la plus grande beauté. En général, les ornements intérieurs sont d'une richesse et d'un fini admirables.

Ce monument, évidemment d'une époque postérieure au grand temple du Soleil, fut dédié à Jupiter. Il est attribué à Caracalla parce que le nom de cet empereur s'y trouve dans plusieurs inscriptions. On peut du moins penser avec quelque fondement qu'il a été restauré sous son règne. Si, pour examiner le petit temple, on se place à l'un de ses côtés latéraux, on a, à gauche les six colonnes vues de face appartenant à l'autre monument. Cette position permet d'apprécier plus nettement la beauté des entablements et le travail exquis des frises, ornées de guirlandes, soutenues d'espace en espace par des têtes de satyres, de chevaux et de taureaux. Au-dessus de ces entablements s'élevait la voûte dont la portée devait avoir cinquante-sept pieds de largeur sur cent dix de longueur. C'était là, sur ces vastes parois arrondies en cintre, que les décorateurs du temple semblaient avoir épuisé toutes les ressources de leur art. Aujourd'hui, par les seuls débris dont le sol est jonché, l'on peut se faire une idée des merveilles de cette voûte, comme aussi de celles de la galerie qui semble accuser le même travail, et reproduire à peu près les mêmes scènes. Ce qui en subsiste offre des encadrements à losange où sont représentées en relief les scènes de Jupiter assis sur son aigle, de Léda, de Diane portant l'arc et le croissant, enfin, divers bustes qui paraissent être des portraits d'empereurs et d'impératrices.

Une chose remarquable dans les temples antiques

répandus dans la Syrie et l'Egypte, c'est la position de la porte. On la trouve généralement tournée vers l'Orient. Celle du petit temple que nous décrivons ici ne fait point exception à la règle. Sa forme est carrée et d'une architecture qui s'harmonise bien avec tout le reste de l'édifice. Les ornements extérieurs du pourtour et de toute la façade y sont peu prodigués. Toutefois, l'ensemble de cette portion du temple, qui est parfaitement conservé, offre à l'œil un bel aspect. Une vaste niche, flanquée de deux pilastres corinthiens, surmonte la porte et se distingue surtout en ce qu'elle est de beaucoup plus grande que la porte elle-même. Il serait possible que le goût eût à critiquer cette disposition : la porte, en effet, se trouve écrasée. L'entablement qui domine la niche est d'un riche travail, et semble se continuer tout autour de l'édifice. Des monceaux de sable et de décombres obstruent en grande partie l'entrée du temple. On aperçoit le jour à travers, ce qui provient de la voûte, qui s'est écroulée. Quant à l'autre porte à côté, elle ne diffère point de la première, si ce n'est par la dimension qui est un peu moindre en largeur. Probablement cette disposition était répétée à la partie correspondante, mais cette face du monument est complètement ruinée.

Au-dessous des deux temples règne, dans toute leur étendue, une galerie souterraine de plus de cinq cents pieds de long. La voûte de cette galerie est un plein cintre. Elle est formée de blocs d'une dimension colossale, et n'a pas moins de cinq toises de haut. Des salles nombreuses, dont on ignore la destination, sont pratiquées dans cet édifice souterrain, et y composent une espèce de labyrinthe. Toutes reçoivent la lumière d'en haut ou des portes latérales de la plate-forme, vers lesquelles elles dirigent leur issue. Au pied des édifices coule, parmi des fragments de fûts et de chapi-

I6k LA SYRIE, LA PALESTINE ET LA JUDÉE.

teaux corinthiens, la petite rivière d'Ouadi-Nahlé. L'Anti-Liban montre au loin ses crêtes anguleuses, et à sa base s'éiendent les murs crénelés de Balbecl^. qui entourent ces magnifiques débris.

Telles sont les ruines des temples de Balbeck. Il y a un siècle , quand Dawkins et Robert Wood les visitèrent, ces vestiges étaient beaucoup plus imposants qu'ils ne le sont aujourd'hui, le tremblement de terre de 1759 ayant renversé, depuis lors, un grand nombre de colonnes. A ces ébranlements naturels qui précipitaient la ruine de ces monuments, il faut joindre les efforts des Turks, qui cherchaient à s'emparer des axes de fer servant de tenons aux deux ou trois pièces dont chaque fût est composé. Rien d'ailleurs n'égale la perfection avec laquelle sont coupées ces pierres ; quoique aucun ciment ne les joigne, on aurait peine à passer la lame d'un couteau dans leurs interstices. Pour donner une idée de l'énormité des matériaux employés dans cette construction, il suffit de dire que la plupart des assises se composent de pierres qui ont depuis vingthuit pieds jusqu'à trente-cinq pieds de longueur sur environ neuf de hauteur. Dans un endroit, trois pierres occupent à elles seules un espace de cent soixantequinze pieds, et ont environ cinquante-neuf pieds chacune sur une épaisseur commune de douze pieds. Une carrière qui règne sous la ville a fourni ces magnifiques blocs, qui sont de granit blanc à grandes facettes luisantes comme le gypse. Le transport de ces pierres suppose des procédés fort avancés en mécanique et en -Statique. Aussi les habitants actuels prétendent-ils que cet édifice a été construit par les Dj>.ouvs ou génies, sous les ordres du roi Salomon, lequel roi avait enterré sous ses profondeurs d'immenses trésors qui y dorment encore. Du reste, c'est là une habitude à peu près générale dans le pays syrien, d'attribuer à Salomon tous

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les grands ouvrages d'architecture. Et, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que juifs, chrétiens et musulmans s'accordent dans cette croyance. Le Salomon de la Bible est la grande figure de tradition , même pour les sectaires du Koran.

Quelle que soit la magnificence des vestiges dont Balbeck est semée, les historiens grecs et romains parlent peu de cette ville et de son temple. A peine les trouve-t-on cités dans un fragment de Jean d'Antioche, qui attribue la construction de cet édifice à Antonin lé Pieux. Cependant plusieurs écrivains modernes , entre autres M. Quatremère de Quincy, pensent que les monuments de Balbeck ne remontent pas au delà du règne de Dioclétien ou d'Aurélien. Le temple, d'après l'aspect des sculptures, devait être consacré au soleil. On y retrouve l'aigle oriental à aigrette, symbole de cette divinité. Le culte du soleil, transporté d'Egypte, existait à Balbeck dès la plus haute antiquité. On y adorait cet astre avec des cérémonies dont Macrobe nous a donné le détail. C'est de ce culte qu'est dérivé le nom de Balbeck donné à la ville, nom qui, en syriaque, signifie ville de Bal, ou comme nous l'avons dit, ville du Soleil, et qu'on devait traduire en grec par Héliopolis. A des époques antérieures, on ne sait guère ce que put être Balbeck; mais, placée comme elle l'était entre Palmyre et Tyr, elle dut participer au commerce de ces opulentes métropoles. On arrive ainsi, sans autre jalon, jusqu'à Antonin le Pieux, qui bàtiUle grand temple actuel sur les débris de l'ancien, puis à Constantin qui le convertit en église.

A un quart de lieue de Balbeck, en allant vers le nord, on rencontre un autre petit temple de forme octogone, entouré de colonnes dont l'architecture, quoique éléganteet gracieuse, se ressent déjà d'une époque où le goût était moins pur Vous ne trouvez plus ici

cette harmonie admirable de toutes les parties avec l'ensemble; une même pensée n'a point présidé à toutes CCS constructions. Il est évident que ce monument est d'un âge de décadence. Les colonnes qui le soutiennent sont en beau granit rouge égyptien , d'un ordre qui se rapproche beaucoup du dorique. L'une d'elles est en quartz vert du plus bel effet. Le fût de ces colonnes n'a point de base. Les chapiteaux se distinguent aussi par leur peu de saillie. Quelques-uns ont une volute, d'autres n'ont point de volutes. Une architrave formée de larges pierres reposant sur chaque coupe de piliers , supporte une corniche où les ornements, contre l'ordinaire des autres édifices de ce genre, sont distribués avec sobriété

En dehors du mur circulaire du temple, est une niche en saillie qui s'élève au-dessous du toit à une distance de trente pouces. Elle est située entre deux colonnes ; les pierres dont elle est construite sont de nature calcaire. La voûte qui paraissait couronner l'édifice, est écroulée. On peut admirer encore dans ce qui en reste, quelque entente du sentiment de l'art. Aucune trace d'inscription n'est là pour éclairer sur l'origine de ce monument. Des arbres croissent aujourd'hui au milieu de ses ruines, et en hâtent chaque jour la destruction.

Les voyageurs ont l'habitude d'écrire leurs noms sur les murs intérieurs dece temple; nous y avons remarqué avec plaisir les noms de M. Pariset et celui de notre aimable et spirituel ami M. d'Arcet.

Quelque imposantes que soient les ruines deBalbeck, elles ne sauraient guère être regardées, quand on les compare à celles de Palmyre, que comme une sorte de magnifique propylée. Pour arriver à la célèbre capitale de l'empire de Zénobie, aujourd'hui perdue au sein des

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déserts, il faut, après avoir quitté Homs, traverser des steppes incultes, liabitées seulement par des troupeaux de gazelles.

Au delà on s'engage dans une longue gorge resserrée par deux rangs de montagnes. De hauts édifices de forme quadrangulaire s'élèvent dans le milieu de cette étroite vallée, ainsi que sur les collines qui la bordent à droite et à gauche. Ce sont de spacieux et superbes mausolées dont la date remonte, sans aucun doute, au temps de la prospérité de Palmyre. A l'extérieur, ces tombeaux ressemblent plus à des ouvrages de fortifications qu'à de pieux monuments consacrés à la sépulture; aussi, quelques-uns d'entre eux ont-ils été trèsfacilement convertis en forteresses, soit par Aurélien , soit par ses successeurs, après que les dieux et les au^ tels des Palmyreniens eurent été outragés par la soldatesque romaine.

Lorsque Wood et Dawkins vinrent à Palmyre eh 1751 , ils trouvèrent , dans leurs excursions, des fragments de momies assez bien conservés , gisant épars dans ces tombeaux. Ils recueillirent, entre autres, la chevelure d'une femme qui semblait encore toute fraîche, bien que le cadavre fut là depuis des siècles. L'arrangement, la coiffure que ces cheveux affectaient sur la tête de la momie, rappelaient exactement les usages des femmes arabes de nos jours. Si l'on en croit ces voyageurs, il y aurait une identité parfaite entre les momies des Palmyreniens et les momies d'Egypte. Le procédé, les malii'res, toutes les pratiques de°l'enibaumement, étaient entièrement conformes dans les deux pays. Non-seulement les premiers apprirent des É^-yptiens la manière d'embaumer les morts, mais ils Tmitèrent aussi les monuments funéraires de ce même peuple. En effet, les pyramides carrées qui remplissent

encore la vallée de Palmyre, olTrent une frappante analogie avec les tombeaux égyptiens. L'Egypte a donc exercé une notable influence sur la civilisation palmyrénienne. C'est de la patrie des pharaons que sont venus la plupart des dieux et des coutumes religieuses en honneur à Palmyre. On a vu souvent cette ville affecter la plus grande conformité avec l'Alexandrie des Ptolémées, son émule. Zénobie se vantait de descendre de Cléopâtre. Elle mettait toute son étude à lui ressembler en mille choses. Comme elle, son ambition était de passer pour la merveille, la perle, la reine de l'Orient.

Il eût été peut-être facile de constater les rapprochements qui existaient entre les deux peuples, si une insatiable cupidité n'avait poussé les Arabes à polluer les tombeaux dans l'espoir d'y trouver de l'or, et à détruire entièrement ces antiques momies qui auraient pu établir entre eux une foule de parallèles. Toutefois, on ne retrouve pas dans le caractère de leurs arts la même analogie qui existe entre leurs mœurs, leurs usages et leurs lois. Quant à la coutume des Palmyréniens d'enterrer les morts hors de la ville , c'était celle de toutes les nations de l'Orient et de l'empire romain.

C'est au débouché de l'étroite vallée dont nous venons de parler que se présente Palmyre, sous la forme d'une île jetée sur l'océan sablonneux. On ne saurait se faire une idée du spectacle magnifique qui se déroule alors devant l'œil du voyageur. Ce sont de tous les côtés de longues enfilades de colonnes au travers desquelles la vue se joue sans qu'aucun massif vienne l'arrêter; ce sont des fûts immenses qui semblent aller chercher leur entablement vers le ciel ; c'est une forêt de piliers debout, que rien ne lie plus entre eux, et cela dans une étendue de plus de treize cents toises. Au delà de ce

point, se révèlent pourtant des édifices plus complets. Ici c'est un palais dont on ne reconnaît plus que les cours et les murailles; là c'est un temple dont le péristyle est à moitié renversé; puis un portique, une galerie, un arc de triomphe. Sur un point, les lignes de la colcûiiiade sont troublées par la chute de plusieurs tronçons ; ailleurs, au contraire, semblable à une allée d'arbres, la colonnade se prolonge de manière à fuir et à se masser dans le lointain, à un et deux milles de distance. Que si, détournant le regard de ces grandioses perspectives, on le reporte sur les objets environnants, ce ne sont de toutes parts que fûts renversés, les uns entiers, les autres frustes, les uns cassés à faux, les autres disloqués seulement dans leurs articulations. A chaque pas, dans cette vaste enceinte, on heurte d'énormes pierres à demi enterrées, presque couvertes par le sable, ou tapissées de plantes grimpantes : chapiteaux écornés, frises mutilées, sculptures effacées, tombeaux violés, autels profanés, pêle-mêle de ruine actuelle et de grandeur ancienne, tel est l'aspect de Palmyre. Au nombre des ruines qu'on a pu réédifier par la pensée, et dont on a reconnu ou à peu près la destination, figurent quelques fortifications turques, témoignages de la dernière transformation de Palmyre; des sépulcres, de longues files de colonnes aboutissant à quatre grands piédestaux; d'autres colonnes ayant une fausse apparence de cirque, divers débris de temples, au centre desquels s'élevait le magnifique temple du soleil. C'est dans ce dernier et merveilleux monument que cette reine du désert a laissé le plus de preuves de son éclat passé et de sa pompe primitive. L'enceinte carrée de la cour qui l'enferme a sur chaque face six cent soixantedi.x-neuf pieds, et, dans toute la longueur, régnai!, intérieurement un double rang de colonnes. Au fond se dé-

ployait la façade du temple, large de quarante- sept pieds, et, par une exception rare, la porte en répond à l'occident au lieu de répondre à l'orient. Sur le soffite de cette porte, tombé à terre, paraît un zodiaque dont les signes sont les mêmes que les nôtres; un autre soffite porte le même oiseau que l'on voit à Balbeck.

On ne saurait se faire une idée de la richesse des détails qui caractérisent l'architecture de ce monument. Le voyageur ébloui par cette profusion d'ornements, demeure interdit devant tant de magnificence. Ces entablements travaillés comme une broderie, ces colonnes cannelées surmontées de chapiteaux chargés de feuilles d'acanthe, ces guirlandes et ces. festons qui se balancent aux frises, ces bordures luxuriantes qui entourent la porte, tout cela fascine le regard, étonne, confond la pensée. On a de la peine à concevoir la patience de ces artistes qui semblent avoir passé leur vie à ciseler la pierre des temples comme une coupe d'or ou d'onyx... Mais que serait-ce encore, si des mains barbares et avides n'avaient point dépouillé ces gracieuses tigettes, et ces feuilles légères que l'on voit nues aujourd'hui, des splendides lames d'or et de bronze dont elles étaient revêtues du temps de Zénobie I car alors l'or, le bronze et la peinture, au dire de quelques voyageurs, mêlaient leur éclat brillant et solennel à la pompe architecturale. Néanmoins, malgré leur assertion, nous n'oserions l'affirmer comme eux.

La porte dont nous venons de donner la description, est située sur une des faces latérales du péristyle, et ce qui est plus inconcevable encore, c'est qu'elle est reléguée vers l'une des extrémités de cette face au lieu d'en occuper le centre. Est-il probable que les auteurs de ce temple merveilleux aient eu la bizarre pensée de placer ainsi l'entrée du monument dans l'un des coins les plus reculés, et par conséquent le plus contraire à

LA STRIE, tA PAtESTWE ET LA JUDÉE. 171

l'effet quiis ont voulu produire? Évidemment non, et il y a tout lieu de croire que l'érection de cette porte n'est point leur ouvrage. C'est avec plus de fondement qu'on l'attribuerait à Aurélien. Nous savons par l'historien de cet empereur que le temple de Palmyre fut réparé par ses ordres, et que la porte, telle que nous la voyons maintenant, a été reconstruite avec d'anciens matériaux d'architecture palmyrénienne jetés bas lors de la prise de Palmyre par les troupes romaines. Le style en est grec et d'ordre corinthien.

Les savants qui ont exploré les ruines de Palmyre les divisent en deux catégories, dont chacune a son caractère et son âge. Les unes semblent appartenir à des temps fort reculés, les autres à des époques beaucoup plus modernes. Ces dernières paraissent se-rapporter aux trois siècles qui précédèrent Dioclétien, siècles durant lesquels l'ordre corinthien a produit tant de monuments remarquables. On sait que le siècle d'Auguste fut la plus belle époque de l'art chez les Romains, et particulièrement de l'ordre corinthien. Située à trois journées de l'Euphrate, sur une espèce de terrain neutre entre les Par-

thesetles Romains, Palmyre dut atteindre l'apogée desa puissance à l'époque où la guerre des deux grands empires l'avait rendue nécessaire à l'un et à l'autre. Alors, devenue tout à la fois une barrière et un entrepôt, elle eut l'art de profiter de ces démêlés sans s'y associer en aucune manière, et elle utilisa au profit de son industrie et de son commercé le luxe de ces deux grands empires. L'origine de Palmyre remonte à Salomon. Sa position centrale entre le golfe Persique et l'Asie Mineure, et 1 existence de deux sources d'eau douce et sulfureuse, sources plus salubres que ne le sont les eaux saumâ- Ires de ces déserts, y attirèrent des habitants dès une époque fort reculée. C'était déjà une colonie naissante quand Salomon jeta les veux sur elle. « Il y cons-

» truisit de bonnes murailles, dit Josèphe, pour s'en » assurer la possession, et il la nomma Tadmour, qui » signifie lieu des Palmiers. » Ces travaux importants de la part du roi des Juifs indiquent que Palmyre était, dès lors, une station utile au commerce de la Judée, une échelle intermédiaire entre le littoral de la Méditerranée et le littoral Persique, un des dépôts intérieurs dans lesquels le célèbre Ophir versait son or et ses perles. L'opulence de Palmyre aurait toujours dès lors marché dans une progression ascendante, si, à diverses reprises, les guerres des idolâtres contre le peii{)iejuif ne lui eussent porté des coups funestes. Avant de marcher contre Jérusalem, Nabiichodonosor s'empara de Tadraour ou Tadmor, qui rivalisait alors avec les grandes métropoles de .Ninive et de Babylone. Comme la puissance des villes ne s'accroisait alors que par l'absorption d'autres villes, on voit Palmyre augmenter en importance à mesure que les autres capitales déchoient. Quand arrive la lutte longue et sanglante des Romain» etdes Parthes, restée neutre et paisible, elle profite des dévastations qui se poursuivent autour d'elle, et rencontre une ère de paix, d'activité et de bonheur qui lui permet de s'élever à des pompes monumentales, ce \uxe de la vie des peuples. Sous Odenat et Zénobie, cette prospérité était parvenue à son comble, quand une période de désastres arriva tout d'un coup pour elle. Proscrite, prise et dévastée par Aurélien, Palmyre tomba en un jour du rang qu'elle s'était fait aux conditions d'existence des aulres colonies romaines. Depuis lors, accablée d'impôts, bouleversée par la guerre, changeant à diverses fois de maîtres, Palmyre a marché peu à peu vers une décadence complète. Dans des âges plus mpdernes, Alep et Damas ont refcueilli ses dernières dépouilles. Aujourd'hui, du sein de ces ruines pleines de grandeur, de magnificence, à peine

s'élève-t-il une trentaine de huttes en terre, habitées par des familles de misérables fellahs. C'est là tout ce qui reste de ce peuple riche et policé, de cette nation qui fut plus grande par les arts que par la guerre. La culture de quelques champs de blé et de quelques bouquets d'oliviers, un petit nombre de chèvres et de brebis, sont les seules richesses de ces hommes perdus au milieu de ces imposantes ruines. Leur commerce consiste dans l'envoi de deux ou trois petites caravanes qui arrivent chaque année de Homs. Faibles, d'ailleurs, et cernés par les Bédouins, ils sont obligés de se racheter chaque jour du pillage par des contributions volontaires ou forcées. Il est à croire que, décimée par les privations ou par la guerre, cette petite colonie disparaîtra un jour du milieu des ruines où elle est caiHpée. Déjà les voyageurs modernes ont pu constater une décroissance dans le nombre des derniers Palmyréniens, depnis le jour où le chevalier Dawkins et Robert Wood les visitèrent. « Leur corps est sain et bien » fait, disaient alors les voyageurs anglais, et la rareté > des maladies parmi eux prouve que l'air de Palmyre » mérite l'éloge qu'en fait Longin dans son épi Ire à » Porphyre. Il y pleut rarement, si ce n'est au temps » des équinoxes, où il arrive aussi de ces ouragans de » sable si dangereux dans le désert. Le teint de ces » Arabes est très-hâlé par la grande chaleur; mais » cela n'empêche pas que les femmes n'aient de beaux » traits. Elles sont voilées comme dans tout l'Orient; » mais elles ne se font pas autant de scrupule qu'ail- » leurs de laisser voir leur visage; elles se teignent le » bout des doigts en roux (avec du henné) les lèvres » en bleu, les sourcils en noir, et elles portent aux » oreilles et au nez de gros anneaux d'or ou de cuivre. » Il est utile de constater tout ce qui se rattache à celte

174 LA SYRIE, LA PALESTlJNE ET LA JUDÉE.

race, car bientôt, sans doute, elle n'existera plus que comme un souvenir.

Tout ce rayon désert, situé à l'est de l'Anti-Liban, ne contient en dehors de ces localités historiques qu'un très-petit nombre de lieux dignes d'un examen attentif. En avant de Palmyre, et sur la lisière même du désert, on rencontre Homs, VÉmèse des Grecs, située un peu au-dessus du lac Kades et sur la rive orientale de rOronte; c'est un gros bourg ruiné qui compte deux mille habitants, Musulmans ou Grecs. Un aga y gouverne toute la contrée jusqu'à Palmyre, au nom et pour le compte du pacha de Damas. Les murailles de Homs, d'un mille de circuit, sont flanquées de tours rondes et dominent l'Oronte. A quatre cents pas de cette ville, vers l'occident, se trouve un cénotaphe qu'on croit être le tombeau de Caïus César, fils d' Agrippa et petit-fils d'Auguste, par sa mère Julie. Cette opinion se trouve justifiée jusqu'à un certain point par les deux mots : Caïus César, qu'on dislingue encore à sa partie supérieure; c'est tout ce qu'on peut lire d'une inscription jadis très-longue et aujourd'hui complètement effacée. La forme de ce monument est pyramidale et n'est pas trop délabrée. Il' est composé d'un double étage assez semblable au premier. Tous deux sont ornés de pilastres des ordres d'architecture dorique et ionique, parfaitement en harmonie avec le caractère de l'édifice. La frise qui les sépare présente, dans son encaissement, un cordon en zigzag au-dessus duquel des guirlandes, attachées ensemble par des têtes de taureaux, en suivent les ondulations. Après le deuxième étage s'élève une pyramide d'environ une trentaine de pieds de haut. L'entablement qui borde sa base et couronne l'étage supérieur supporte tout autour des piédestaux, où des statues représentant des personnages

romains étaient posées. Chaque face de cette pyramide était iosangée. A peine si l'on en voit aujourd'hui des traces. On arrivait sous la première colonnade par plusieurs marches qui sont ou brisées ou enterrées dans le sable. La hauteur du monument, à partir des dernières marches jusqu'au sommet, est d'environ quatrevingt-deux pieds. Il a quarante pieds de largeur sur chaque face, à la partie inférieure, mesurée extérieurement ; trente à la racine de la pyramide. L'intérieur présente une surface de vingt- et- un pieds dix pouces de côté. Les murs en sont bâtis en briques. La portion qui est tournée du côté de la ville de Homs tombe en ruine. Selon le témoignage des habitants des environs, il paraîtrait qu'autrefois il existait un bâtiment exactement semblable à celui-ci du côté du nord, et que les deux tombeaux se trouvaient joints par une chaîne de fer. Si cette tradition est fondée, il est permis de présumer que cet autre cénotaphe aurait été élevé par les Emésiens en l'honneur de Lucius César, frère de Caïus, mort à peu près vers la même époque. La situation df l'emplacement ne pouvait être mieux choisie pour l'effet pittoresque : une plaine découverte avec ses mouvements de terrain ondulé sur le premier plan; à côté, la ville d'Émèse; au fond, et dans toute l'étendue de l'horizon, les montagnes du Liban surmontées de leurs crêtes de neige; tout autour une nature sèche et dépouillée, tel est^l'aspect de ce lieu que viennent animer de temps en temps les caravanes dans leur halte.

A deux journées au-dessous, et toujours surl'Oronte paraît la ville d'Hama, célèbre pour ses roues hydrauliques, les plus grandes et les plus puissantes que l'on connaisse dans cette contrée; elles ont trente-deux pieds de circonférence; leur mécanisme, des plus simples,

est celui qu'on rencontre dans toute l'Egypte et dans toute la Syrie. La circonférence des roues est formée par des augets disposés de telle façon qu'ils s'emplissent d'eau d'abord , en tournant dans le courant du fleuve, puis, qu'arrivés au zénith de la roue, ils se dégorgent dans un bassin d'où, par des canaux publics ou^particuliers, l'eau se rend dans les maisons de bains ou dans les habitations des riches. La situation d'Hama, afïourchée pour ainsi dire sur les deux rives de l'Oronte, est une des plus délicieuses que l'on puisse voir. Ville intermédiaire entre Alep et Tripoli, Haraa, outre d'assez grandes ressources agricoles, a aussi quelque activité industrielle et commerciale. Sa population, de quatre mille habitants, serait même l'une des plus riches de la Syrie, si les environs n'étaient devenus tributaires des puissantes peuplades arabes qui les infestent., Placés entre la rapine de ces forbans du désert et les exactions des pachas turks, les habitants ne se livrent à la culture qu'avec mollesse et défiance. Le pays le plus fécond reste ainsi improductif. En continuant à descendre rOronte jusqu'aux limites du pachalik d'Alep, on s'engage dans un terrain marécageux, au milieu duquel s'élève Faraiéh, l'ancienne Apamée, l'une des villes les plus célèbres de ces environs, qui fut fondée par Antiochus Soter, et queStrabon cite comme l'école et la pépinière de la cavalerie des Séleucides. Que les temps sont changés I Au lieu de trente mille cavales, des trois cents étalons et des cinq cents éléphants que nourrissaient- ses vastes pâturages, à peine aujourd'hui les marais de Famiéh renferment-ils quelques buffles épars et quelques troupeaux de mouto^ns. Où campaient les soldats d'Antiochus, on ne voit plus aujourd'hui qu'un petit nombre de malheureux fellahs, dont la propriété est à la merci des maraudeurs arabes. C'est

là, du reste, le lléau qui dévaste toute celte zone, jadis peuplée de villes comme l'attestent de magnifiques débris, aujourd'hui solitaire et ruinée. En 110-2, tandis que Tancrède gouvernait la principauté d'Antioche , il s'empara d'Apamée , et la bannière de la croix flotta quelque temps sur ses murailles. Marra, vers le nord, est aussi célèbre dans l'histoire de la première croisade. Lorsque cette ville eut été prise sur les compagnons de Godefroi, sa possession ayant donné lieu à une grave querelle entre Bohémond et Raymond de Toulouse, le peuple croisé renversa tout à coup cette cité pour terminer les contestations des deux princes. Marra est aujourd'hui une petite ville de cinq ou six mille habitants avec un grand khan, des bazars et des mosquées. En descendant vers le sud, Haonarân, Haria, Quaritain, Maloula, villages turks, sont des localités qui n'ont aucune garantie d'existence calme et assise. Les mêmes inquiétudes et les mêmes fléaux régnent dans les vastes plaines situées au midi de Damas. Les traditions anciennes nous dépeignent cette zone comme peuplée de villes et de bourgs magnifiques, et des vestiges imposants justifient le témoignage des livr.^s hébreux. La seule richesse qui manquât à ces steppes, c'étaient des matériaux durables pour la construction des édifices. Le sol y est tout meuble, oflrant une terre pure sans pierres, ^presque sans cailloux. Les pèlerins qui traversent cette plaine féconde pour se rendre à la Mecque parlent tous de la fertilité de ce sol, qui attend et sollicite la culture. Le fi'oment qu'on y sème croît à hauteur d'homme quand les pluies ne manquent pas. Les habitants, au dire des voyageurs, y ont une taille et une force corporelle au-dessus de celles des autres Syriens. Leur vie, du reste, diiïère peu de celle des autres Arabes; ils manquent, comme dans le reste du dé-

sert, d'eaux vives et de bois, font du feu avec de la fiente, et construisent des huttes avec de la terre battue et de la paille. Quoique tributairiss du pacha de Damas, ils n'en sont pas moins obligés de mettre leurs villages sous la protection de quelque cheik du désert. Ce cheik, s'il est puissant, assure par son concours un peu de sécurité aux habitants de ces plaines, et alors les cultures s'en ressentent. C'est surtout dans la partie montueuse de l'ouest et du nord que se sont groupés les villages les plus populeux et les plus riches, connus dans le pays sous le nom de Deas. Parmi leurs habitants, on compte beaucoup de familles druses et maronites que les troubles du Liban chassent souvent vers la plaine, et qui y obtiennent sans peine, de la tolérance arabe, le droit de professer librement leur culte, d'avoir leurs chapelles et leurs prêtres.

Tel est l'ensemble du pachalik de Damas , vaste territoire qui, en dehors de sa capitale, grande et belle, n'embrasserait qu'une zone infertile et déserte , si la Porte n'avait fait entrer dans sa circonscription et mis dans sa dépendance, une bonne portion de la Palestine et de la Judée, qui nous restent à décrire.

SSCOXOC PARTIE.

LA JUDÉE ET LA PALESTiNE.

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