CHAPITRE DEUXIÈME
APERÇU HISTORIQUE SUR LA POSSESSION DES LIEUX SAINTS ET SUR LE SCHISME DE l'ÉGLISE GRECQUE.
§ I. De la possession des lieux saints.
La possession des lieux saints , que se disputent aujourd'hui les différentes communions chrétiennes, soulève une question politique, historique et religieuse, dont nous n'avons pas besoin de faire ressortir ici l'extrême importance, puisqu'on sait qu'elle a été la cause première de la grande querelle pour laquelle l'Europe est armée en ce moment. Cette question si grave n'a été rendue confuse que par les subtilités de l'esprit grec ; elle nous semble pouvoir être éclaircie et complètement résolue en faveur de l'Église latine, par un simple résumé de l'histoire des sanctuaires de la terre sainte, et par un exnosé des rapports que les na-
lions occidentales, la France particulièrement, ont entretenus relativement aux lieux saints, avec les souverains successifs de la Palestine , depuis les premiers siècles du christianisme jusqu'à nos jours.
Le christianisme, né dans la terre sainte, n'y triompha des persécutions que lorsque la conversion de Constantin eut rendu la paix à l'Église. On vit s'y élever, vers cette époque, les premiers monastères chrétiens. Hélène, mère de Constantin, vint à Jérusalem, visita les lieux saints et y fonda , comme nous l'avons dit ailleurs, la chapelle du Saint- Sépulcre, plusieurs églises et d'autres établissements pieux ; elle fit rechercher la croix de Jésus-Christ et parvint à la retrouver. Cette pieuse princesse appartenait, comme son fils, à la religion de Rome, car, à cette époque, il n'y avait qu'une Église; elle envoya au pape un morceau de la vraie croix, parce que Rome était à la fois le siège de l'empire et celui de la religion. De son côté, l'Église romaine a mis Hélène au rang des saintes. Les Grecs se sont autorisés des fondations de sainte Hélène pour revendiquer la propriété des églises et des sanctuaires qu'avait bâtis la mère de Constantin, fondateur de l'empire grec. C'est en héritant da sa mère, disent-ils, que Constantin a conféré aux Grecs les droits de propriété qu'ils réclament aujourd'hui. A cela il est facile de répondre par un simple rapprochement de dates. Le voyage de sainte Hélène en Palestine eut lieu l'an 326 de Jésus-Christ, et cette princesse mourut en 328, avant l'époque où son fils éleva Constantinople sur les ruines de Byzance : Hélène avait cessé de vivre et l'empire grec n'était point fondé, encore bien moins l'Église grecque, qui, comme on le verra dans le paragraphe suivant, tire son origine du schisme dePhotius, au neuvième siècle, et ne fut complète-
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ment séparée de l'Église latine qu'à la fin du onzième siècle, cest-à-dire en 1093. L'héritage des fondations religieuses de sainte Hélène, n'a donc pu être recueilli que par l'Église romaine; c'est à cette Église, en effet, qu'elle les a léguées, et non à l'Église d'Orient, dont rien ne pouvait lui faire soupçonner l'existence future.
Au commencement du cinquième siècle, l'impératrice Eudoxie, femme de Théodose le jeune, visita les lieux saints, puis arrivèrent successivement saint Porphyre et saint Jérôme, saint Sylvain et saint Wilphage. La foule des pèlerins de l'Église catholique augmenta rapidement d'années en années jusqu'au septième siècle, époque néfaste qui vit l'envahissement de la Palestine par Chosroës et la naissance du mahométisme. Lorsque la ville sainte tomba au pouvoir d'Omar, en 636, le patriarche de Jérusalem obtint du khalife, que les chrétiens pourraient exercer librement leur culte dans l'intérieur des églises et élever leurs enfants dans la religion du Christ; mais Omar n'a jamais signé le firman apocryphe que les moines grecs de la terre sainte s'obstinent à présenter comme leur titre le plus précieux.
Ce titre fut reconnu faux, en 1630, par un commissaire de la Porte, nommé Hassan Aga, qui, dans un rapport développé, déclara que le firman attribué à Omar, était une odieuse falsification. Deux autres enquêtes successives produisirent le môme résultat, et, enfin, un jugement rendu par le divan impérial, le 20 avril 1690 (1103 de Thégire), reconnut pour la quatrième fois et, définitivement, que cette pièce était fausse et constituait le délit d'imposture.
En l'année 810, Charlemagnc fit un règlement sur les aumônes à envoyer à Jérusalem nour la restauration
des églises chrétiennes, propter ecle.nas Dei restaurandasCCapituL; édition publiée par Baluze, tome I). Cette restauration des églises de Jérusalem aux frais de la chrétienté et de Charlemagne a une haute importance au point de vue de l'ancienneté des droits de l'église d'Occident. Mais le témoignage d'Éginhard, historien contemporain, auteur de la vie de Charlemagne, nous fait connaître un fait plus décisif encore. « Il existait, dit-il, une telle réciprocité d'amitié entre Charlemagne et Haaroun (Haaroun-Al-Raschid), roi des Perses, qui, à l'exception de l'Inde, tenait à peu près tout l'Orient sous sa domination, que celui-ci préférait l'alliance de l'empereur à l'amitié de tous les rois et princes du monde, et qu'il le réputait seul digne d'être traité avec honneur et magnificence. En conséquence, les ambassadeurs que l'empereur avait envoyés porter des présents pour le très-saint sépulcre du Sauveur des hommes et le lieu de sa résurrection, étant allés trouver Haaroun et lui ayant fait connaître la volonté de leur maître, non seulement le khalife leur permit d'accomplir leur mission, mais même il concéda à Charlemagne la possession de ce lieu sacré [ Éginhard, Vita Karoli Magni). Cette donation des lieux saints à Charlemagne est attestée aussi par les Chroniques de Sailli-Denis.
Des couvents et des hospices s'élevèrent sur les routes que traversaient les caravanes chrétiennes, et le pèlerinage en terre sainte se trouvait assez régulièrement organisé, lorsque le khalife Al-Hakcm, de la dynastie des Fatimites, frappa inopinément les pèlerins et les chrétiens d'Orient d'une persécution implacable, et, comme nous l'avons dit ailleurs, fît détruire, en 1010, l'église du Saint-Sépulcre, qui ne fut rebâtie que vers l'an 1147. Peu d'années après la persécution de Hakem,
les religieux catholiques s'établirent dans les sanctuaires. Les archives du monastère de Saint-Sauveur, à Jérusalem, possèdent un ancien et véridiquc témoignage de leur présence dans la ville sainte dès l'année 1023 (414 de l'hégire). Il s'y trouve également un autre firman de l'année 1059, qui vient à l appui du précédent, et tous deux ont un grand intérêt historique, en ce qu'ils démontrent que les religieux francs étaient établis à Jérusalem avant les croisades.
L'année 1093 est une date importante à consigner ici ; elle vit se consommer la séparation des deux églises latine et grecque. Le patriarche de Constantinople s'intitule évêque universel, lance des anathèmes sur le saint-siége, et, désormais, l'église grecque va marcher seule dans les voies que l'avenir lui prépare : d'abord sous la, domination des empereurs d'Orient, puis sous la tutelle des chefs musulmans.
Celte époque est en même temps celle des croisades, événement immense pour le sujet qui nous occupe, puisqu'il servira à fonder en Orient le protectorat de la France. Ce sont les croisades qui ont rendu le nom français grand et vénéré chez les peuples musulmans. Ce nom a toujours été pour eux le symbole et la personnilication du christianisme. Traiter avec l'empereur de France, c'était pour l'islamisme traiter avec la chrétienté tout entière.
Les croisés qui fondèrent le royaume de Jérusalem étaient presque tous Français, ainsi que le prouve la comparaison d'un grand nombre de chapitres des Assises avec les plus anciens monuments de la jurisprudence française. Lorsqu'en 1099 Jérusalem est enlevée de vive force aux musulmans par les princes latins, ceux-ci y établissent un trône chrétien relevant de l'Eglise d'Occident; c'est au clergé latin que le nouveau
roi, Godefroy de Bouillon confie la garde du Saint-Sépulcre et le service du sanctuaire de la ville sainte; Gérard de Provence fonde dans Jérusalem l'ordre illustre des Hospitaliers de Saint-Jean, devenu plus tard les clievaliersde Rhodes et de Malte; l'Église latine voit naître encore, après la prise de Jérusalem, la milice de Salomon, ou les chevaliers du Temple, qui avaient pour mission de défendre les sanctuaires sacrés contre les musulmans, puis l'ordre du Saint-Sépulcre, fondé en 1114 par Arnould, patriarche de Jérusalem, et celui des chevaliers teutoniques, institués pour les chevaliers allemands qui avaient combattu en Palestine. L'histoire de ces ordres religieux et militaires est un témoignage irrécusable du droit héréditaire des Latins sur les saints lieux.
C'est vers ce temps, c'est-à-dire au commencement du douzième siècle que les princes latins agrandirent, comme nous le disons ailleurs, le temple de la Résurrection, et, au moyen de constructions nouvelles, renfermèrent dans l'enceinte de l'église les chapelles du Calvaire et de la pierre de l'onction.
Saladin, rentré en possession de la ville sainte après la bataille de Tibériade, en 1187, n'y trouvai que des princes, des soldats et des religieux appartenant à l'Eglise latine ; et comme les chrétiens ne s'étaient rendus qu'en vertu d'une capitulation dont le bénéfice leur était garanti par la loi musulmane, le vainqueur permit aux habitants de conserver leurs anciennes églises et d'y pratiquer les exercices du culte, et les Hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem reçurent de lui l'autorisation de rester dans la ville pour y soigner les malades. Jamais et nulle part on ne voit les Grecs figurer dans cette période si importante de l'histoire des lieux saints. Ils restèrent entièrement étrangers aux
événements qui se passaient en Palestine, comme ils l'étaient à la possession et à la garde des sanctuaires.
Les religieux franciscains étaient établis à Jérusalem avant la conquête de celte ville par Saladin. On trouve, dans les archives du couvent de Saint-Sauveur, des documents qui constatent la présence, déjà ancienne, de ces religieux dans les lieux saints au commencement du treizième siècle. Un ordre du sultan A.chmed-CliâJi, daté de 1212, les autorise à garder les lieux anciennement possédés par eux et leur accorde le privilège de ne payer, quand ils sont cités devant la justice, qu'un seul inédir (environ 15 paras) àrolïïcier chargé de les conduire. L'année suivante, 1213, le sultan Omar leur permet de réparer l'église de Bethléem, témoignage important du droit de propriété.
Nous avons parlé de la possession éphémère de Jérusalem par l'empereur Frédéric II, qui s'y fit couronner roi en 1228. Cet épisode nous montre encore les latins. à Jérusalem et dans les lieux saints; c'est le pape, c'est l'Église romaine, qui lancent les foudres de l'excommunication contre le nouveau roi, et les chrétiens de la Palestine obéissent, ce qui prouve incontestablement qu'ils appartenaient à l'Église latine.
En l'année 1277, le sultan Achmed-Achraf, par un firman que les Pères latins de la terre sainte gardent encore dans leurs archives, déclare et reconnaît que le Saint-Sépulcre et ses couvents, la moitié du Calvaire, le mont Sion, l'église de Bethléem et la grotte de la Nativité, sont la propriété des religieux francs.
Les droits des Latins sur les saints lieux ne sont pas moins formellement constatés par les conventions faites, l'an 134-2, entre le sultan d'Egypte et de Syrie et Robert le Sage, de la maison d'Anjou, roi de Naples et roi titulaii^e de Sicile, conventions dont nous avons
déjà parlé dans notre aperçu historique de la Palestine. Robert obtient du sultan, avec beaucoup de peine et à grand prix «■ cummagnis sumptibus, » que les religieux de l'ordre de saint François puissent demeurer continuellement dans l'église du Saint-Sépulcre et y célébrer à perpétuité la messe et les offices divins; par le môme acte, le sultan concède à Robert et à la reine Sanche, !>a femme, le cénacle et la chapelle dans laquelle le Christ se montra à ses apôtres en présence de saint Thomas. La reine Sanche fait en outre construire un lieu flocumj, sur le mont Sion, avec l'intention d'y maintenir continuellement à ses frais, douze frères de l'ordre de saint François. Ces détails précieux se trouvent consignés dans la'bulîe Gratias agimus, donnée à Avignon, la même année, par le pape Clément VI. Voilà donc les franciscains établis à perpétuité dans l'église du Saint-Sépulcre et autres sanctuaires, grâce aux libéralités de Robert et de Sanche. Cet accord entre le souverain de la Palestine et un roi latin , constitue certainement un véritable contrat de vente qui a pour objet, sinon la propriété, du moins la possession perpétuelle des lieux saints. Les religieux avaient donc incontestablement le droit d'être maintenus dans la paisible jouissance des lieux assignés à leur demeure; cependant ils y ont été continuellement insultés et molestés par les Grecs et les Arméniens, jusqu'au jour oii ils en ont été expulsés.
Au siècle suivant, et après la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453, le clergé grec, asservi au joug des sultans, et renié par les puissances catholiques, chercha à regagner par l'habileté ce que la force ne pouvait pas lui donner. On le vit d'abord sohiciter les bonnes grâces de la chrétienté toute entière et gagner les sympathies par le récit, malheureusement
exact, de ses humiliations, puis, à la faveur de cet, intérêt, il entre dans les sanctuaires de la terre sainte et obtient de la piété tolérante des religieux latins lapermission d'y célébrer à de certains jours et à des heures déterminées. « Les nations chrétiennes, dit un ancien firman, ont, chacune, dans l'église des tombeaux delà Vierge, des sanctuaires qui leur ont été assignés par l'entremise et la permission des religieux francs. » De tout temps, en effet, comme aujourd'hui encore, les religieux catholiques ont voulu pour tous la liberté d'honorer les saints lieux. Mais à peine ont-ils permis aux Grecs d'y célébrer, que commence de la part de ceux-ci une série d'empiétements et de spoliations. Ils ameutent contre les religieux latins des pèlerins du rit grec, arabes fanatiques et grossiers, et les anciens possesseurs sont chassés à coups de bâton, et quelquefois à coups de couteau. Ils trompent aisément un pacha ignorant, en lui présentant le prétendu firman d'Omar, et l'on peut dire que ces empiétements n'auraient fmi qu'avec l'expulsion du dernier religieux franc, si la France ne s'y était opposée dans l'intérêt de sa foi, de son honneur et de sa politique.
Lorsque le sultan Sélim I" conquit la Palestine sur les soudans d'Egypte, l'an 1515 de J.-C. (921 del'hégire) il y trouva les religieux latins en possession des sanctuaires et chargés exclusivement de la garde du Saint- Sépulcre, mais inquiétés par les moines grecs qu'ils avaient eu la condescendance d'admettre volontairement à leurs côtés, et qui maintenant cherchaient à les déposséder par la ruse ou par la menace. Mis en demeure de juger entre les deux partis, Sélim n'hésita pas à se prononcer en faveur des Latins. Non seulement les religieux catholiques invoquaient les firmans des années 1023, 1212, 1310, dont nous avons parlé; ils produi-
saient de plus une permission de réparer le Saint-Sépulcre, donnée en 1397 par le sultan Daher; celle de réparer l'église et le couvent de Bethléem concédée en 1446 par le sultan Achmed Nacer, et d'autres firmans de même nature qui existent encore aux archives du couvent de Saint-Sauveur à Jérusalem.
C'est au règne de Sélim I", et surtout à celui de Soli man le Grand ou le Canoniste (1520-1566), que remontent les premières alliances de la France avec l'empire ottoman ; mais malgré le bon accord de Soliman avec François I", le monastère du mont Sion, qui renfermait le cénacle, fut enlevé, en 1527, par le fanatisme des musulmans aux celigieux latins qui le possédaient depuis plus de trois siècles. Le roi de France s'empressa de demander justice pour les chrétiens; le sultan répondit que, d'après la loi de l'islamisme, il ne dépendait pas de lui de rendre aux chrétiens le sanctuaire de Sion depuis que les musulmans l'avaient converti en mosquée et y avaient fait le namaz (leur prière canonique]; mais, ajouta-t-il, à l'exception des lieux réservés à la prière, tous les autres sanctuaires actuellement possédés par les chrétiens, resteront entre leurs mains et personne n'osera inquiéter, ou troubler ceux qui les habitent. Ils y jouiront au contraire d'un repos parfait, et il leur sera permis d'accomplir en toute sécurité les cérémonies et les rites de leur religion. » Il est superflu de faire observer que ces promesses et ces garanties, accordées sur les réclamations de François I", prince catholique, ne sauraient concerner que les Latins.
En 1535, Soliman donna, sur les sollicitations de l'ambassadeur de François I", Jean de la Forest, une capitulation en forme de traité, où se trouvent garanties la liberté de commerce et de navigation, la restitution des esclaves et la juridiction souveraine, des
consuls dans les affaires civiles. Cette capitulation, souvent invoquée dans des questions de privilèges, est devenue la base des relations qui existent aujourd'hui entre la Porte et les puissances chrétiennes. Dès lors, la France personnifia la chrétienté dans l'esprit des Musulmans. Ils donnèrent et ils donnent encore à présent le nom de Francs h tous leii chrétiens non sujets de la Porte, de quelque nation qu'ils soient. Sous le rapport religieux, ils réservent la désignation de religion franque et celle de religieux francs à la seule religion catholique et aux religieux latins, par opposition à la religion grecque. ,
La mésintelligence qui divisait les Latins et les moines grecs ou géorgiens, à l'occasion des saints lieux, devint plus vive et plus sérieuse depuis que la capitulation dont nous venons de parler avait conféré aux sujets et aux protégés du roi de France une position privilégiée, objet de convoitise et de jalousie pour les raïas grecs. Ces contestations dégénérèrent bientôt en rixes sanglantes; l'ambassadeur de France réclama, et des commissaires de la Porte furent chargés de faire une enquête et de juger le différend. Deux sentences furent prononcées, l'une en 1564, l'autre l'année suivante, et toutes deux dans le sens le plus favorable aux Latins. Voici des extraits textuels de ces deux sentences. Houdjel de l'an 972(15Gide l'ère chrétienne) :«Les clefs des portes dudit endroit (la grotte où est né Jésus-Christ) sont dans les mains des Francs, et ce, tant avant que depuis la prise de cette ville par le sultan (Sélim 1") jusqu'à la présente date, sans avoir passé par d'autres mains que les leurs. Ce sont eux qui ouvrent aux Musulmans et aux chrétiens qui demeurent ou qui viennent à Jérusalem et qui désirent visiter ce lieu. On n'a point connaissance qu'ils aient
cessé de posséder lesdites clefs. En conséquence, le juge susdit a confirmé la possession des clefs dudit endroit entre les mains de la nation franque. » — Iloudjet de Tan 973 (1565 de J.-C). « La sainte crèche est entre les mains de la nation franque depuis les temps antérieurs et postérieurs à la prise de Jérusalem jusqu'à nos jours ; elle n'a été connue qu'à eux exclusivement; il a été prouvé au juge susdit que la sainte crèche et ses clefs sont entre leurs mains depuis les temps les plus anciens, passant successivement de Fun à l'autre sans interruption. En conséquence, le juge a rendu sa sentence et ordonné qu'on ne porte atteinte à rien de ce qu'ont entre les mains les susdits Francs, qui ait rapport audit lieu, et qu'ils ne soient pas contraints de l'ouvrir et d'y laisser suspendre des lampes à d'autres qu'à eux. »
Ce fut à l'aide des libéralités de Charles-Quint et de Philippe II que les religieux latins de Jérusalem, parmi lesquels on comptait plusieurs Espagnols, firent reconstruire en 1558 la grande coupole du Saint-Sépulcre, car, à cette époque, les catholiques avaient la possession exclusive et non contestée de ce sanctuaire.
Cependant, les délégués à Jérusalem du patriarche grec de Constanlinople, s'ahritant modestement sous le patronage des religieux latins, se glissaient clandestinement dans les lieux saints de la Palestine et se faisaient concéder, à titre de charité chrétienne, la faveur d'y célébrer après les catholiques; le jour et la nuit, ils arrachaient furtivement tantôt une tapisserie, tantôt une lampe; ils grattaient les inscriptions latines et les fleurs de lys d'or pour les remplacer par des images grecques. C'est ainsi qu'ils préludaient à ce!te série de spoliations qu'ils devaient plus tard consommer au préjudice des catholiques.
En vain le sultan Mahmoud III, en 1595, et Ahmed P% en 160i maintiennent aux Lathis la possession de l'Église du Saint-Sépulcre, et étendent aux Français le.bénéfice de quelques capitulations concédées autrefois aux Vénitiens. Ces transactions n'arrêtent pas les mauvais procédés et les empiétements commis dans les sanctuaires de la terre sainte au détriment des catholiques et du protectorat de la France. En 1611, les Arméniens entrent en scène sous le patronage des Grecs, et les religieux latins se voient de nouveau en butte aux réclamations les moins fondées, aux avanies les plus outrageantes. Les Grecs prétendent s'emparer des trois clefs de l'église et de la chapelle souterraine de Bethléem ; les Arméniens demandent aussi la pierre de l'onction dans la chapelle du Saint-Sépulcre.
Pour terminer ces contestations, le sultan Ahmet P' ordonna une enquête dont le résultat se trouva entièrement favorable aux religieux catholiques, et, sur le vu de cette enquête, le sultan Osman II, successeur d'Ahmet , accorda aux Latins un firman daté de l'an 1030 de l'Hégire (1620 de Jésus-Christ], document précieux dont il importe de faire connEiître le texte :
« Les religieux francs, anciens possesseurs exclusifs de la grande église de Bethléem et de l'église du tombeau de la Vierge, ont, de leur plein gré, accordé à chacune des autres communions chrétiennes des sanctuaires dans l'église supérieure (la grande église supérieure de Bethléem, usurpée depuis par les Grecs); mais la partie inférieure, l'endroit où est né Jésus- Christ, — que sur lui soit le salut I — est le sanctuaire (les religieux francs ; aucune autre nation n'y a aucun droit, et il est défendu à chacune d'elles d'usurper désormais ledit lieu (la grotte de la Nativité).
« Les Arméniens et les autres nations chrétiennes
ont, dans l'église du tombeau de la Vierge, des sanctuaires qui leur ont été assignés par l'entremise et la permission des religieux francs, et ceux-ci ont des preuves remontant aux sultans arabes, qui montrent que les autres nations n'ont aucun droit sur ce lieu et ne peuvent y suspendre des lampes... Les Grecs ont élevé la même prétention de communauté dans la possession de la coupole connue sous le nom de Tombeau de Jésus-Christ... De même les Arméniens, élevant des prétentions sur la pierre de l'Onôtion, ont dit : Le chef des religieux francs nous a permis d'y allumer des cierges; cette permission nous donne droit à la communauté dans la possession du dit lieu. »
Le tirman se termine ainsi :
« Nous ordonnons qu'on ne permette à aucun individu Arménien ou autre, de dire la messe dans l'endroit où est né Jésus-Christ, endroit situé au-dessous de l'église de Bethléem, pas plus que dans la coupole que l'on appelle le tombeau de Jésus-Christ , ni dans l'intérieur du tombeau de la sainie Vierge, ni enfin dans les sanctuaires qui, depuis un temps ancien, appartiennent aux religieux francs. »
Trois ans plus tard , en 1623, M. de Harl^y, comte de Césy, ambassadeur de Louis XIII , obtint un nouveau firman où l'on remarque le passage suivant : '« On ne permettra pas que, sans l'autorisalion et la participation du père gardien, personne s'ingère dans le tombeau de Jésus-Christ, dans l'église de Bethléem et autres endroits dont les religieux francs ont l'ancienne possession et jouissance. »
En 1G30, les catholiques de terre sainte ayant, par esprit d'union et de tolérance, accordé aux Grecs la permission de bénir le pain sur l'autel de la Nativité à Bethléem, cette concession devint une nouvelle cause
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de discorde et de persécution contre les Latins. Les catholiques furent rançonnés par les Turcs et maltraités par les Grecs et les Arméniens. Le sang coula dans Bethléem, elles catholiques durent s'enfuir pour échapper à un massacre généj'al. A la nouvelle de cet événement , les ambassadeurs de France et de Venise font entendre des plaintes énergiques et obtiennent du sultan MouradIV, deux firmans qui confirment les droits des religieux francs sur le Saint-Sépulcre, les deux coupoles, la pierre de l'onction, l'église de Bethléem et les trois clefs delà chapelle souterraine. Ces firmans ajoutent : « Que la nation grecque s'est servie de faux -té moignages et de fausses preuves, et que le firman d'Omar, qu'elle présente à l'appui de ses prétentions, est un document de son invention. »
Malgré ces déclarations formelles, les Grecs, proOtant d'une mésintelligence survenue, deux ans plus tard, entre lespuissances catholiques et la Porte, firent agréer au grand-vizir un présent de vingt mille écus, et obtinrent, en 1G32, un firman qui leur adjugeait l'église de Bethléem, la grotte de la Nativité et la pierre de l'onction. Mais, bientôt après, sur la réclamation des ambassadeurs réunis de la France, de l'empereur d'Allemagne et de Venise, le sultan, ayant acquis la preuve que les Grecs avaient altéré les documents présentés au divan pour obtenir cette concession (1), la déclara nulle et rétablit les Latins dans la possession de leurs
(l)Un prôtregrec, l'archidiacre Grégoire, alors réfugié à l'hospice de la Terre-Sainte, à Péra, avoua qu'il avait altéré un document manuscrit constatant une prétendue visite de Mahomet à Bethléem, où le prophète aurait trouvé des Grecs et allumé une lampe en l'honneur de Jésus-Christ. Le texte de ce manuscrit portait le mot naçara, qui est le nom générique donné aux chrétiens, mais ce mot avait été effacé et remplacé par celui de roumi (grec).
sanctuai.;es. Ce second fiimun, et le rapport sur lequel il a été obtenu , sont aux archives de l'hospice de la Terre-Sainte, à Péra.
Les Arméniens et les Grecs n'en continuèrent pas moins leurs intrigues. Les premiers, convaincus d'avoir aclieté d'Âbaza Pacha, favori du sultan Mourad, la permission de prendre possession exclusive du Saint- Sépulcre, lurent rançonnés, et Abaza Pacha cul la tête tranchée (1G35;. Les Grecs, en môme temps, s'adressèrent à Daoud, paclia de Damas; ils obtinrent de lui, à prix débattu, une déclaration portant que l'église de Bethléem et la grotte de la Nativité appartenaient à leur nation, et ils se servirent de cette déclaration pour se faire délivrer un firman qui les mit en possession de ces sanctuaires; mais, en 1635, M. deHarlayCésy réussit encore une fois à faire revenir le gouvernement ottoman siir cette mesure de spoliation. Le nouveau tlrman rendu à cette occasion , est un des plus explicites qui aient jamais été accordés aux Latins. En voici le texte:
« Firman de l'an 1045 de l'hégire (1635 de J.-C)
Aujourd'hui les religieux francs viennent de produire des titres qu'ils ont entre les mains; nous les avons examinés et nous avon^ reconnu que c'étaiei^t des papiers anciens et authentiques ; ils prouvent que tous les lieux ci-dessus mentionnés, ainsi que la possession des trois portes de l'église de Bethléem et les clefs de ces portes, appartiennent exclusivement aux religieux francs, depuis la conquête de Jérusalem par Omar-el- Farouk, ''un des quatre khalifes — que Dieu soit content de lui. î — et qu"à l'époque où notre aïeul, de glorieuse mémoire, le sultan Sélim P'", dont la place est dans le paradis, s'empara de ces saints lieux, ces nombreux endroits sont restés, comme auparavant, entre les mains des mêmes religieux francs.
c Pour que les religieux francs soient en possession desdits lieux, église et monastère, nous avons rendu un noble firman, décoré d'un écrit de notre propre main, afin qu'il leur serve de titre, et avons ordonné que, conformément à ce firman, les Francs aient, comme anciennement, la possession et la jouissance de la grotte située à Bethléem, et connue sous le nom de crèche de Jésus-Christ, dont les Grecs se sont emparés, ainsi qu'il a été dit, au détriment des religieux francs, par fraude et en produisant de faux titres; qu'ils aient la possession et jouissance des clefs des trois portes sud, nord et ouest de ladite grotte, des deux petits jardins qui en dépendent; qu'ils aient encore, et de la même manière qu'ils l'ont eue de tout temps, la jouissance et la possession de la pierre de l'onction, située dans l'église du Saint-Sépulcre, des voûtes du Calvaire, des sept arceaux situés au-dessous de Sainte-Marie, des deux coupoles, grande et petite, qui recouvrent le tombeau de Jésus- Christ; qu'ils aient, en outre, de la même manière qu'ils l'ont eue par le passé, la jouissance et possession, soit, à Jérusalem, du tombeau de Sainte-Marie et du couvent appelé Deir-al-Amoud, avec ses attenances et dépendances, soit, dans le village de Nazareth, des églises et monastère, en un mot de tous les lieux dont jusqu'à présent ils ont eu la possession non contestée ; que désormais ni les Grecs, ni les Arméniens, ni aucune autre nation chrétienne ne les troublent et inquiètent ou soient cause qu'ils soient troublés ou inqu iétés. . . ; que toujours dans lesdits lieux, et principalement sur le Calvaire, les religieux francs exercent leur culte à. leur gré et comme par le passé; qu'ils y mettent comme auparavant des cierges et des flambeaux, sans que personne les en empêche; que, dans l'exercice de leur culte, le préfet des religieux francs ait, comme par le
passé, le pas sur tous les religieux des autres nations, pourvu qu'ils paient le tribut voulu par l'ancien usage.» (Ce tribut était de 7000 piastres, environ 20,000 francs).
Deux années s'étaient à peine écoulées" depuis que les catboliques étaient rentrés dans les sanctuaires , grâce à ce firman, que les Grecs, mettant à profit l'ignorance et la corruption d'un nouveau vizir, obtiennent (1637) un nouveau firman en tout contraire à celui dont nous venons de parler, et qui les remet en possession des lieux contestés. En 1639, ils le font renouveler et confirmer par le sultan Ibrahim, qui venait de succéder a son frère Mourad IV. C'est ainsi qu'ils usurpèrent successi^ement à Bethléem l'église, les jardins et la grotte de la Nativité ; k Jérusalem, les deux coupoles du Saint-Sépulcre, la pierre de l'onction et Jes sept arceaux de la Vierge. Non contents de ces envahissements, il voulurent encore avoir le tombeau de la Vierge à Gethsemani, au pied du mont des Oliviers, et, à cet eiïet, ils imaginèrent de dénoncer les religieux latins au pacha., les accusant d'avoir volé le corps de la sainte Vierge et de l'avoir vendu au pape ! Cette imputation absurde donna lieu à une enquête, à la suite de laquelle on voit l'ambassadeur de Louis XÏV, M. de la Haye, obtenir, en 1666, un nouveau firman qui proclame l'accusation mensongère, et ordonne que les Latins rentreront en possession du sanctuaire de Gethsemani, qu'ils gardaient depuis trois cent soixante ans.
L'année 1673 est d'une importance toute particulière dans l'histoire des lieux saints. C'est la flate du cinquième renouvellement de nos capitulations et de la reconnaissance formelle du droit de la Fiance, à protéger les lieux saints. M. deNointel, ambas.sadeur de Louis XIV à Constantinople, avait ordre de demander
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à la Porte, l'engagement de ne point troubler, dans l'exercice de leurs fondions et dans la possession des sanctuaires, les évoques placés sous la protection de la France, et les autres religieux catholiques, sans distinction de nation, et, pour mieux généraliser cette acception en même temps que le protectorat de la France, l'ambassadeur devait se servir du mot religion franque et religieux francs; mais en même temps, pour ne pas laisser supposer que le roi de France élevât la prétention d'étendre son protectorat sur les chrétiens sujets de la Porte, il fut enjoint à M. de Noinlel, de bien expliquer qu'il s'agissait des évêques placés dans la dépendance de la France et des religieux non raïas, car les raïas ou sujets du sultan, ne sont jamais appelés francs. La négociation, entravée d'abord par l'influence d'un drogman grec, Panaïotti-Nicousi , eut un plein succès, grâce à la fermeté de l'ambassadeur de Louis XIV, et une clause ajoutée aux anciennes stipulations, assura aux religieux francs la libre possession « des lieux qui étaient entre leurs mains, en dedans et en dehors de la ville de Jérusalem. »
Mais rien ne pouvait décourager les tentatives des adversaires de la cause des catholiques, et ils avaient recours souvent à des moyens secrets peu compatibles avec la bonne foi. C'est ainsi qu'en présentant les Latins comme les espions de la France et les fauteurs d'une nouvelle croisade, les Grecs parvinrent à obtenir du sultan Mohammed, en 1G76, un bérat qui leur accorda les lapis et les lampes des sanctuaires de Jérusalem, à la condition de payer chaque année une rente de mille piastres, pour l'entretien de la mosquée du sultan Ahmed. Mais cette spoliation ne fut pas définitive. Après de longues négociations, poursuivies successivement par les ambassadeurs de France de Lavergne de Guil-
leragues, de Girardin et Castagnères de Châteauneuf , un jugement rendu par le divan , sous le règne de Soliman II, le 20 avril 1690 (1101 de l'hégire), remit les religieux francs en possession de tout ce qui leur avait été pris depuis l'an 1633. Nous donnons ici, pour compltHer autant que possible cette série de documents historiques, le texte de cette pièce importante, où se trouvent mentionnés les sanctuaires enlevés aux Latins, et où l'on proclame que les religieux grecs se sont rendus coupables de « fausses déclarations. » Le firman d'Omar, sur lequel ils fondent leurs prétentions, y est également présenté comme un titre « dénué de fondement, faux et controuvé. »
Bérat de l'an 1101 de l'hégire (1690 de Jésus-Christ). « Des différends s'étant élevés à Jérusalem entre les » religieux francs, porteurs du présent bérat impérial, » et les Grecs, au sujet de quelques lieux de Visitation, » un sublime firman avait été rendu du temps de notre » prédécesseur, ordonnant une enquête. L'on s'était, » en conséquence, transporté sur les lieux, et des houd- 3 jet et des arzimahzar avaient été dressés, contenant > les déclarations suivantes faites en présence des deux » parties. Les religieux francs possédaieni; le droit » d'orner le lieu qu'ils regardent comme le tombeau de » Jésus-Christ — que sur lui soit le salut ! — situé au » milieu de l'église du Saint-Sépulcre, et d'y tendre » de tapis les deux coupoles en plomb, grande et pe> » tite, qui recouvrent le tombeau, le droit de desservir » le dedans et le dehors du tombeau, et la place au » milieu de laquelle il se trouve, d'y dire la messe et T> d'y placer des flambeaux, d'orner de tentures le petit » autel situé entre la place, en face de la porte du tom- » beau et la grille de fer qui sert de limite à l'église » grecque... ; la moitié du Calvaire, qu'ils appellent le
> lieu de la crucifixion , le droit d'avoir le pas sur les » autres nations dans les visitations; celui d'exercer » leur culte dans le bas et dans le haut des sept arcades, » dites de sainte Marie, ainsi que sur la pierre de ronc- » tion. Les Grecs s'opposent à l'exercice de ces droits » par prépotence ; ils ont enlevé les cierges des lieux » où ils étaient...; A Bethléem, la clef de la grande » église et celles des portes de la grotte où est né Jésus- » Christ, dans la même église, en tout trois clefs ap- » partenant exclusivement aux religieux francs.
» Nous avons vu et vérifié toutes ces choses; un » grand nombre de Musulmans incapables de rendre » un Taux témoignage, se sont présentés devant le tri- » bunal de la loi, et ont déclaré que ces lieux, qui font » l'objet de la contestation, ont été laissés depuis les » temps anciens entre les mains des religieux francs; » mais que les Grecs les possèdent depuis quelques » années par suite de leurs fausses déclarations.
» Vu le firman donné aux religieux francs, en 1045 » (1G35 de Jésus-Christ)* sous le sultan Mourad, en » vertu et par la considération que le titre que leurs
> adversaires prétendaient tenir du chef des vrais » croyants, Omar, fils de Khattab, était dénué de fon- » dément, faux et controuvé;
r> Vu les houdjet juridiques que les religieux francs » ont aujourd'hui entre les mains;
» Nous ordonnons que les susdits lieux, qui ancien- » nement étaient exclusivement affectés et attribués aux » religieux francs, soient confirmés entre leurs mains,
> de la même manière qu'ils y étaient. »
Ce bérat, renouvelle en 1695, 1703, 1731, 1755, fixait souverainement les droits des catholiques à la possession des sanctuaires de la terre sainte. 11 fut reconnu par les traités des puissances chrétiennes avec
la Porte Ottomane, traités auxquelles firmans se trouvaient subordonnés.
Les capitulations de 1740, accordées par le sultan Maiimoud P"", sur la demande du marquis de Villeneuve, ambassadeur de Louis XV, renouvellent et confirment toutes les anciemes capitulations obtenues par les rois de France, et stipulent le droit de protectorat de la France sur les sujets des nations catholiques qui visitent les lieux saints, dequelque nation qu'ils soient; on y trouve, de plus, la consécration du droit des Latins à conserver, sous la protection de la France, les sanctuaires situés au dedans et au dehors de la ville de Jérusalem , qui sont depuis longtemps entre leurs mains.
Pour compléter ces capitulations par une désigtiation expresse des sanctuaires possédés par les religieux francs, M. de Yergennes, ambassadeur à Constantinople, obtint, en 1757, un firman explicatif contenant uneénumération sommaire de tous les lieux saints qui étaient alors entre les mains des catholiques. Il est intéressant de reproduire cette nomenclature parce qu'on s'y est constamment reporté dans les réclamations ultérieures.
« A Jérusalem, dans l'église du Saint-Sépulcre, le Saint-Sépulcre, les deux coupoles, la pierre de l'onction, les sept arceaux de la Vierge, la prison de Jésus-Christ, les tombes de Godefroy et de Baudouin, la moitié delà chapelle de l'Invention de la croix, la chapelle de l'apparition de Jésus à Madeleine, la chapelle de l'apparition de Jésus à la Vierge, la chapelle de la Vierge du Golgolha, la chapelle de Stabat Mater; l'arceau impérial ; en dehors de l'église, la moitié du Calvaire, l'église de la Flagellation.
» A Gethsemani (Jardin des Oliviers), la chapelle
lo.
souterraine renfermant le tombeau de la Vierge; la grotte (le l'Agonie.
» A Bethléem, la grande église ou église supérieure ; la grotte de la Nativité et ses trois clefs ; la grande étoile d'argent indiquant le lieu de la Nativité.
» A Nazareth, l'église et la grotte de l'Annonciation; — à Tibériade, l'église de Saint-Pierre; — à Béthanie, le tombeau de Lazare; — sur le montThabor, l'église de la Transfiguration, et, dans les montagnes de Judée, l'église Saint-Jean-Baptiste. » Les couvents ne sont pas compris dans cette énumération.
A la même époque, les communions chrétiennes dissidentes jouissaient de diverses concessions que les Latins leur avaient faites dans un esprit de concorde et de charité, car les religieux catholiques et la France, qui les protège, n'ont jamais entendu empêcher les chrétiens des autres communions de vénérer les sanctuaires qui leur sont chers, comme aux catholiques, et d'y célébrer. Ainsi le firman de 1757 constate que les Grecs avaient alors la jouissance du chœur et du sanctuaire dans l'église du Saint-Sépulcre, de la chapelle d'Adam, de la moitié de la chapelle de l'Invention de la Croix et de la moitié du Calvaire. A Bethléem, ils possédaient une petite chapelle en dehors de l'église, un autel dans la grande nef de l'église supérieure, une table de marbre servant d'autel dans l'église inférieure, en commun avec les Arméniens. A Gethsémani, ils avaient un autel dans le transept oriental de l'église du Tombeau; à Cana, ils possédaient l'église du premier miracle. Les Arméniens avaient, dans l'église du Saint-Sépulcre, la chapelle de la Division des vêtements, la chapelle de Sainte-Hélène et le lieu oii se tenaient les amis de Jésus-Christ pendant le crucifiement; à Gethsémani, un autel. Les Abyssiniens, dans
l'église du Saint-Sépulcre, la chapelle de Saint-Longin, celle de l'Impropère et le lieu où se tenaient les femmes pendant que Jésus était mis dans la sépulture; à Gethsémani, un autel. Les Syriens étaient en possession de la chapelle dite du sépulcre de Joseph d'Arimathie et d'une chapelle de l'abside occidentale. Ils avaient aussi un autel h Gethsémani. — Les Coptes possédaient un autel adossé au Saint-Sépulcre.
Ce sont les changements survenus dans cet état de choses, depuis l'année 1737, qui constituèrent les empiétements et les usurpations dont la France a demandé le redressement. De 1757 à 1812, par suite de l'influence toujours croissante des Grecs, les religieux catholiques perdirent successivement la petite coupole du Saint-Sépulcre, la grande église de Bethléem, le droit de passage pour descendre dans la grotte de la Nativité, la chapelle souterraine et le tombeau delà Vierge à Gethsémani, enfin, après l'incendie de 1808, la possession du Saint-Sépulcre, la grande coupole, la pierre de l'onction, les sept arceaux de la Vierge et les tombes des rois latins. Les gouvernements qui se sont succédé en France depuis 1815, se sont efforcés de continuer les anciennes traditions du protectorat français sur les sanctuaires et les caîlioliqucs de terre sainte. Tout ce que put obtenir en 1816, M. de Rivière, ambassadeur à Constantinople, fut un Hrman qui déclare « que, pour couper court à toutes contestations, le lieu » que les chrétiens regardent comme le tombeau de » Jésus-Christ sera visité par les Latins et les Grecs, » et que, pour les autres lieux, chacun les visitera et » y exercera son culte sans dispute. » Sous le règne de Louis -Philippe, l'ambassadeur de France, l'amiral Roussin, obtint que les catholiques pourraient, à l'avenir, célébrer dans l'ancienne église de l'Ascension , si-
tuée sur le mont des Oliviers, au jour anniversaire de cette fête. Enfin, en 1852, sur la réclamation du gouvernement de l'empereui-des Français, la Porte a con senti a faire droit à quelques demandes aussi modérées que légitimes, élevées depuis longtemps par les religieiix latins. Le Saint-Sépulcre, dont la grande coupole acte restaurée généreusement aux frais du sultan est considérée comme une possession commune, où toutes les na ions chrétiennes peuvent célébrer. Les Latins sont admis a officier dans les chapelles souterraines du tombeau de la Vierge, à Gethsémani, jadis leur propriété e.vc lusive; on leur donne une clef de la grande porte de l'église supérieure de Bethléem, san.Uuaire
œU?cJ"\ '\ "":''' '' ''' Arméniens; au moyen de cette clef, les Latins ont le droit de passage pour se rendre par cette voie, dans la chapelle inférieure , 'grotte de la Nativité), qui leur appartient encore. Ils sont au torisés a fau-e rétablir, dans la grotte de la Nativité, une étoile d argent avec inscription latine, pour remplacer celle qui a disparu en 1847. Ces réparations parl.elles et insuflisantes sont loin de remettre les catholiques en possession de leurs droits sur les lieux saints et de les relever de l'abaissement où ils sont tombes depuis 1 établissement de la prépondérance des brecs, leurs rivaux. La question des lieux saints est tiigned appeler aujourd'hui tout particulièrement la sollicitude et la sympathie de la France, non seulement parce q,. elle intéresse sa foi et ses croyances, maïs parce qu elle se ratlacbe aux plus glorieuses traditions de son histoire et de sa politique.
S n. — Du schisme grec
Sansprétendre faireici l'histoire complète du schisme
grec qui, depuis tant de siècles, afflige et divise l'Eglise chrétienne, nous croyons devoir, pour mieux faire comprendre la question des lieux, saints, rappeler succinctement l'origine de cette scission funeste qui a été la cause de tant de maux.
Dans les premiers temps du christianisme, les noms d'église latine et d'église grecque ne servaient qu'à indiquer la diversité des deux langues principales que parlait le peuple chrétien. Saint Pierre, prince des apôtres et premier pape , en se réservant l'Occident, a\ec l'autorité universelle sur toute l'Église, avait constitué en Orient deux patriarcats, le premier à Alexandrie, le second à Antioche. Tout venait aboutir à ces trois sièges , dont saint Pierre était le chef. « Les trois pa- » triarches, dit saint Grégoire le Grand, sont assis dans » une seule et même chaire apostolique, parce qu'ils » ont tous trois succédé au siège de Pierre et à son » Église que Jésus-Christ a fondée dans l'unité, et à » laquelle il a donné un chef uniqiie pour présider aux » trois sièges principaux des trois villes royales, afin » que ces trois sièges, indissolublement unis, liassent » étroitement les autres Églises au chef diynement » institué. » [Epist. ad Eulog., lxiii, 41.)
Ces trois grandes divisions, qui plaçaient à la tête de chaque partie du monde un haut dignitaire de lÉgiise, se trouvèrent trop étendues lorsque la religion chrétienne, triomphant des persécutions, se fut rapidement propagée par la conversion des empei'eurs. L'Orient, comme l'Occident, fut alors divisé en exarcats, en archevêchés et en évêchés. Byzance, siège d'un simple évêché dépendant originairement de l'exarcat d'Hèraclée, en Thrace, acquit tout à coup une grande importance par la translation du siège impérial à Constantinople. L'évèque, placé près de l'empereur,
devint un intermédiaire officieux , et bientôt un n(^g(>ciateur obligé entre l'empereur et les évêques, entre l'Orient et l'Occident, entre le pape lui-même et le souverain. La plupart des questions d'administration religieuse qui parvenaient à la cour lui étaient soumises, de sorte qu'il était, pour nous servir d'une expression moderne, comme un ministre des affaires ecclésiastiques, exerçant, quand il avait le talent de plaire an prince, une très-grande influence. Mais ce prélat, si haut placé par son crédit, n'était que simple évoque dans l'ordre hiérarchique, obligé de céder le pas, dans les assemblées publiques, aux patriarches, aux exarques, et même aux métropolitains.
Cette alternative d'élévation et d'abaissement ne pouvait lui convenir longtemps. Le premier évoque dans l'empire, il voulut être aussi le premier dans l'Église. L'histoire nous laisse ignorer les tentatives qui furent faites depuis Constantin ; mai?, dans le concile, tenu en 381, sous Nectaire, nouvellement élu pour remplacer saint Grégoire de Nazianze, les pères, circonvenus par des inspirations et des démarches dont nous ne retrouvons plus la trace, mais qu'il est facile de se figurer, conférèrent, sans l'avis du pape, aTévèque deConstantinople, un privilège d^honneur quile plaçait immédiatement après le pontife romain, au dessus des métropolitains et même au dessus des patriarches. « Que » l'évêque de Constantinople, est-il dit, dans le troi- » sième canon de ce concile, ait la primauté d'îionneur » après Tèvêque de ]Rome, parce que Constantinople » est la nouvelle Rome. » (Labb. Conciî. ,t.ii, p. 948.1 Ce canon portait atteinte à toutes les dispositions précédentes, à tous les décrets des papes qui assignaient après eux le premier rang au patriarche d'Alexandrie, et le second à celui d'Antioche. Il est essentiel de
remarquer, cependant, que ce canon n'accorde aucun droit de juridiction, qu'il ne confère à l'évêque de Constanlinople qu'un privilège de préséance en rapport avec sa position dans l'empire, \3l primauté d'honneur, Tx Type^eEta ri;; T'.f/>)ç ; il faut dire de plus que, quand les évoques d'Orient soumirent à l'approbation du souverain pontife les dispositions du concile de Constantinople, le pape n'en approuva que la partie dogmatique, c'est-à-dire le symbole dressé contie les Ariens et contre l'iicrètique Maccdonius, et que les pères du concile, dans leur compte rendu, ne firent aucune mention du privilège bonorifique décerné à l'évêque de Constantinople. Ce silence inexplicable a fait croire à plusieurs auteurs que ce canon n'est point aulJientique et qu'il a élè fabriqué dans une réunion d'èvèques dévoués au prélat de la cour, après le départ deTimothée, palriarcbe d'Alexandrie, qui ne Teûl pas souITert. Il est au moins certain que ceUe disposition du concile n'a aucune valeur légale, puisqu'elle n'a pas été soumise à l'approbation romaine [1,;. C'est pourtant sur une base si fragile que les évoques de Constantinople se sont appuyés pour étend*re leur juridiction et pour se faire déclarer plus tard patriarches universels.
Du cinquième au neuvième siècle, c'est-à-dire de Nectaire à Pboiius, on peut suivre, dans l'histoire ecclésiastique du bas-empire, la marche lente et progressive des usurpations de l'Église d'Orient. Jusqu'à cette dernière époque cependant, le siège de RomeéiaU toujours le premier dans ses décrets comme dans l;< législation et dans l'esprit des peuples. Constantinople ne
(1) Voyez Histoire de Pholius, patriarche de Constantinople, par M. l'abbé Jagi.r.
prétendait qu'au second rang. Il n'y avait plus qu'un pas à faire pour arriver au premier; c'est ce que tenta le célèbre Photius , élu patriarche de Constantinople en 857. Il rejeta l'autorité du Saint-Siège et se l'attribua à lui-môme, en faisant revivre les principes de ses prédécesseurs. « Rome, disait-il, n'a reçu la principauté et les privilèges qui y sont attachés qu'à cause dii séjour des empereurs, ces privilèges ont cessé du moment que Rome a cessé de régner ; ils ont été transportés à Constantinople avec le siège de l'empire du temps de Constantin. » C'est là le premier principe de Photius. Cependant, comme il était difficile de le soutenir, puisqu'il fallait rompre avec toute tradition et détruire les monuments historiques qui établissaient avec tant d'évidence la suprématie de Rome, il recourut à un autre principe qui a fait plus d'impression ou qui a eu, du moins, plus de retentissement que le premier. « L'Église latine, disait-il, est tombée dans l'hérésie; elle l'a laissée pénétrer dans le symbole ; elle a donc perdu le pontificat et la primauté; elle n'a plus de pouvoir, et l'Église de Constantinople, qui tenait le second rang, acquiert, par ordre de succession, le premier, » Yoilà les deux principes sur lesquels Photius s'est appuyé, etque, par sa parole puissante, ila fait entrerdans l'esprit des Grecs. On sait que IMiotius, après avoir été cinq fois condamné par le pape et les conciles, fut, en dernier lieu, enfermé par les ordres de l'empereur Léon le Philosophe dans un monastère d'Arménie, où il linit ses jours en 891. A partir de cette époque, il devint évident qu'une grande division religieuse, prévue et annoncée depuis longtemps, s'opérait entre Rome et Constantinople. Les patriarches de la ville impériale continuaient de s'arroger les titres d'évêques universels, et ne subissaient qu'avec une grande répugnance la
domination du souverain pontife qu'ils affectaient d'appcfer Vétcque de Rome. Leurs mauvaises dispositions, d'abord timides, puis arrogantes, amenèrent enfin, sous les plus frivoles prétextes, le refus positif d'obéissance; mais ce ne fut toutefois qu'en 1093 qu'eut lieu la proclamation définitive de la séparation des deux Églises.
Lorsqu'au dixième siècle, la conversion d'Olga, princesse de Russie (957], et de Vladimir le Grand, eurent introduit le christianisme chez les Russes, encore idolâtres, le chef de leur Église résidait à Kiew avec le titre de métropolitain, et relevait du patriarche de Constantinoplc. C'est ainsi que l'empire de Russie a été amené à embrasser le schisme de l'Église grecque. En 1439, un concile œcuménique, ayant été tenu à Florence sous la présidence du pape Eugène IV, dans- le but d'amener la réunion des Grecs aux Latins, Jean Paléologue, empereur d'Orient, et Joseph, patriarche de Constantinople, y prirent part, et, à la suite de ce concile, la métropole de Kiew fit sa soumission à l'Église romaine. Celte réunion survécut à la prise de Constantinople par Mahomet II (1453), et dura jusqu'en 1514. A cette époque, l'Église russe retourna à l'Église d'Orient. En 1593, le métropolitain de Kiew décida de nouveau son clergé à reconnaître l'autorité du Saint- Siège ; cette seconde réunion ne dura que peu d'années. Le czar Boris Godounoff, qui régna de l'an 1590 à l'an 1604, fit nommer à Kiew, un patriarche russe de la communion grecque , mais indépendant de celui de Constantinople; cet état de choses subsista jusqu'à Pierre le Grand, qui supprima les fonctions de patriarche, et se proclama lui-même le chef de la religion (1721]. Ainsi se trouva consommée l'introduction d'une nouvelle dissidence dans le sein de TÉglise d'Orient.
H s'y est opéré, de nos jours, un troisième démem-
brement par la proclamation de l'indépendance de l'Église nationale des Hellènes, ayant à sa tête le roi de la Grèce (i23 juillet 1833).
L'Église grecque se trouve donc fractionnée aujourd'hui en trois nationalités religieuses : les Grecs, qui reconnaissent la suprématie du patriarche de Constanlinople; les Russes, qui relèvent de leur empereur; et les Hellènes, dont le roi et le synode de la Grèce sont les chefs suprêmes.
Trois points principaux divisent l'Église grecque de l'Église latine : 1° la première ne reconnaît pas la suprématie du pape; 2° les Grecs communient sous les deux espèces, tandis que les Latins ne communient que sous l'espèce du pain ; 3" l'Église grecque fait procéder le Saint-Esprit du Père seul, et l'Église latine le fait procéder du Père et du Fils. — Les livres de liturgie de l'Église gréco- russe sont rédigés en slavon, et ceux le l'Eglise de Constantinople et d'Athènes, le sont en langue grecque.