‹ La Syrie, la Palestine et la JudéeChapitre 7 sur 20 · CEDAR ET EGYPTUS, DAN AC UOMICIDA DAMASCUS · texte numérisé non relu

CEDAR ET EGYPTUS, DAN AC UOMICIDA DAMASCUS

PROH DOLOr! in MODICO CLAUDnUR HOC TUMULO.

[Le roi Baudouin, cet autre Judas Machabée, l'espoir de la patrie, la force de l'Eglise et le soutien de l'une et de l'autre; ce prince, devant lequel tremblaient en lui payant tribut Cédar (i), l'Egypte, Dan et l'homicide Damas, repose, hélas ! dans celte modeste *ombe.)

Ces deux tombes, placées de chaque côté de l'entrée

(1) Cédar. L'Écriture donne ce nom au pays de Galaad, situé à l'orient du Jourdain, vers le désert d'Arabie. Dans le Cantique det Cantiques (liv. 1, cliup. iv), l'épouse dit qu'elle est noire comme les tentes de Cédar. Saint Jérôme, et après lui Ziegler, disent que cette contrée devait son nom à Cédar, second fils d'Ismaël. (Voy. Genèse, chap. XXV, vei*s. 13.)

Î..V SYiii::. i.x r.vi.Ksii.M-; Kr ia jl'DKE. 305

de la chapelle, étaient fort simples, sans aucun ornement et portées sur quatre petites colonnes de pierre, d'un pied de haut.

Lorsque les moines grecs ont restauré la partie du temple qui avait été incendiée, ils ont détruit ces tom- . beaux. Jalousie vaine et impie, qui a bien pu faire disparaître des inscriptions gravées sur quelques pierres, mais non pas arracher les pages de l'histoire qui instruisent le monde catholique, que les rois Godefroi de Bouillon et Baudouin ont conquis le Saint-Sépulcre, et le droit pour leurs ossements d'être déposés au pied du Calvaire.

Il ne reste plus rien à Jérusalem de Godefroi de Bouillon que son épée et ses éperons. Cette épée a été maniée peut-être par Philippe-Auguste, Richard Cœurde-Lion et saint Louis ; les Français ne peuvent la toucher qu'avec un sentiment profond de foi religieuse et de patriotisme.

La chapelle d'Adam était destinée autrefois à la sépulture des rois latins de Jérusalem. On y dépo.sa; outre les dépouilles mortelles de Godefroi de Bouillon etdeBaudouinI",cellesde Baudouin II, Baudouin III, Amaury I«'", Baudouin IV et Baudouin V; on^ lisait sur le tombeau de ce dernier, en caractères trés-altérés, celte épitaphe : Sous cette tombe repose le septième roi de Jérusalem, du sang royal des Baudouin. Le sort commun de l'humanité l'a enlevé de ce monde pour le mettre en possession du paradis.

Dans la partie occidentale de l'église du Saint-Sélulcre, est une porte de laquelle, après avoir descendu un escalier en marbre de vingt-neuf degrés, on entre dans l'église de Sainte-Hélène.

Au milieu de cette église s'élève une coupole soutenu^* ri;ir de grosses colonnes de marbre de style roman,

qui nous ont rappelé Saint-Marc de Venise et quelques-uns de nos monuments du midi de la France, parlicuiicremrnl S.iinl-Fionl de Pcrigncux et Notre- Dame deSoiiillac. On y remanjne doux autels, dont le plus grand est dédié à vSainlc-Uélcne; raulrc, qui se voit dans l'angle, du côté de l'Évangile, s'appelle l'autel du bon Larron.

Le siège de marbre blanc qu'on aperçoit dans la partie opposée, à droite, a, dit-on, servi à sainte Hélène, et serait celui où elle était assise tandis qu'on déterrait la vraie croix.

L'érudition des anciens auteurs et leurs narrations ont toujours beaucoup de charme; leurs récits sont d'autant plus curieux (|u'ils nous décrivent des monuments détruits maintenant, qui méritaient toute notre admiration, et que le temps, l'ignorance ou la méchanceté des hommes ont l'ait disparaître. On lira donc probablement avec intérêt ce que dit, de l'église élevée par Constantin sur la sépulture de Jésus-Christ, un pèlerin lïauçais du septième siècle, l'èvêque saint Arculfe, qui visita Jérusalem lorsque ce monument existait encore dans son intégrité, et en traça lui-même de précieux dessins sur des lablclles de cire : « L'église du Sainl-Sépulcre, dit-il, est de très-grande dimension, entièrement de pierre et paifaitement ronde «n tous sens. Trois enceintes conceiilriciues s'élèvent pour former son contour, laissant entre elles des galeries de circulation ; le mur du milieu est décoré de trois autels placés dans des niches, dont l'ornementation a été établie avec beaucoup d'art; l'un de ces autels se dirige vers le midi, un autre vers le nord, le troisièmeà l'occident. Douze colonnes de marbre, de dimensions remai(|uables, soutiennent l'église à l'intérieur.... L'édilice présente iiuit entrées groupées

quatre par quatre; chaque issue se reproduit dans trois enceintes, et permet de traverser les galeries qui les séparent. Quatre de ces portes regardent. le vent du sud-est; les quatre autres sont tournées vers l'orient. Au milieu de l'espace central de cette église circulaire s'élèse un édicule rond, tadlé dans une seule pierre, et dans lequel peuvent se tenir neuf personnes en prière. La voûte de cet édilice s'élève à un pied et demi audessus de la tète d'un homme de grande stature qui se tient dehout. L'entrée regarde l'orient, et toute la couverture extérieure est formée d'un toit de marbre, dofit le sommet est orné de dprures et porte une grande croix d'or. A l'intérieur de ce mausolée, au nord, est le cercned de Notre-Seigneur, taillé dans une seule pierre; mais le sol du mausolée est plus bas, car, depuis son pavé jiis(|u'au bord supérieur du cercueil, il y a environ une distance de trois palmes. » Le saint évoque voyageur signale ensuite la dilTérence qu'on doit établir entre le mausolée qu'on appelait quelque fois les Evangéiisies el \e xcrW.ihW, tombeau, le cercueil situé au nord et dans lequel reposa le corps de Noire-Seigneur, il décrit ce cercueil devant lequel brûlaient douze lampes Jour et nuit, puis il ajoute que»le mausolée peut convenablement être appelé la grolle ou la caveiiie : Spelœum site spehmca. Arcull'e parle aussi de l'église jointe par Constantin au Saint-Sépulcre, et coin|iosée de -[jlusieurs grandes cbapelles distinctes formant un ensemble irrégulier. Toutes les constructions étaient situées à l'orient du tombeau, contre la /remièie enceinte duquel s'appuyait le mur septen» trional d'une grande nef, la plus étendue de toutes, dans laquelle était l'emplacement de l'autel d'Abraham, puis un exèdre contenant le calice du Seigneur. De nombreuses lampes brûlaient jour et nuit dans

cette nef. Au midi s'élevait la chapelle du Golgotiia (du Calvaire); en avant de celle-ci en était une autre, dite de la sainte Vierge, au lieu où la mère du Christ s'était tenue debout avec saint Jean; enfin à l'orient, et taisant suite à la première nef, mais sur un sol beaucoup plus bas, l'église de Constantin et de sa mère, qu'on nomvAixii l ' Martyriiim, et qui était bâtie sur le lieu même où sainte Hélène avait retrouvé la Croix [i].

Le moine Bernard, qui fit le pèlerinage de Jérusalem en l'année 870, nous dit que le samedi saint, veille de Pâques, les fidèles allaient voir avec empressement le feu céleste qui brillait alors dans l'église du Saint- Sépulcre. Il assista lui-même à cette apparition du feu.

Voyons ensuite la description que donne de l'églie de la Résurrection le R. P. Besson, ce vieiw missionnaire pèlerin que nous avons déjà cité (2) :

« Qve cette église est auguste et non pareille! Dans les autres églises on représente les mystères de nostre religion, et dans celle-cy on les voit en partie; ailleurs nous adorons Dieu fait homme, mort pour les hommes et résuscité. Icy, nous les touchons presque et nous nous vnissons à lui par la voye mesme des sens qui y sont consacrez et comme déifiez. Ailleurs, nous exerçons les fonctions du christianisme finissant et languissant en ces derniers siècles : dans l'église de la Résurrection du Seigneur nous auons part aux glorieux auanlages des apostres, et disons avec saint Jean : Qnod fuit ab initio, quod audiviimis, quod vidiniu.s oculis tioslriSy quod prospeximus et manus nosirœ con-

(1) Àcta sanctorum ord. sanct. Bened. III" ficelé.

(2) Syrie Suinte, 1C60, sec. part., p. 120. Les sept Tàrésors ur l'F.fjlise du S. SépuUhre.

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trcrUiuei-unt de verbo mlœ... testamur et annunciaimis vobis (1).

» C'est pourquoy la pratique des hommes apostoliques de l'Orient estoit de visiter les saincts lieux deuant que de presclier l'Éuangile aux peuples éloignez. Saincte Hélène appeloit cette Église la nouvelle lerusalem; mais Yrbain second, ce grand pape qui fut ia trompelte des croisades, dans vn sermon qu'il fit pour le recoiiurement de la terre saincte, dit que la meilleure partie du monde est renfermée dans cette diuine maison qui contient le Caluaire, le lieu de la résurrection de lesvs et celui de ses premières apparitions : In illo tewplo, non ignara loquor, requieuit Deus, ibi pro nobis mortuus est, ibi sepuUus est (2). Combien de merueilles se rencontrent dans ce temple? le centre des plus grands mystères de nostre religion, et comme les Grecs parlent de la partie qu'ils y possèdent, le milieu du monde où lesus a opéré le salut des hommes. le ne puis en discourir sans toucher vn mot de sa fondation et de son histoire.

» Enuiron Tan de Nostre Seigneur 326, Constantin (3;, après son baptesme, qui fut l'heureusQ crise de la religion clireslienne, et après le concile de Nicée, renuer.?a les idoles dans l'estenduë de l'empire romain deuenu chrestien , et enuoya en lerusalem sa mère saincte Hélène, qui auança les dessins de son fds, ruina les restes de l'idolâtrie et fit bastir cette admirable Église du Saint-Sépulchre, appelée du nom de son fils, Constantinienne, afin que Constantin ne parust pas moindre que Salomon, qui donna son nom à vn temple plus beau que celui cy, mais non pas si riche, l'vn ne contenant que les ombres et l'autre les

'i) Joan., cap. 1.

"-■; Socrat., lib, IV, cap. xxr.m.

\.i) Euseb., lib. III, De vita Cotutantini.

lumières, l'un ne monslranl que les copies; et l'autre faisant voir les originaux. Ce chei-d'œniirc lui commencé la vinglième année de l'empire de Constantin, et la bastisse dura dix ans. Le patriarche Rlacaire en eut les premiers ordres, et Maxime, i\m lui succéda cinq ans après, l'achcua. Ainsi vn empereur, une impératrice et deux patriarches contribuèrent leurs soins pour cet admirable bastiment, leijuel ayatit este destruit par Chosroas,.fut réparé par iléraclius; et de recliel" ayant esté renuersé par Amniirat Prince d Babylone, fut redressé par la princesse, mèred'Ammiral, qui estoit chresliennc. Comme si c'esloit vnc chose f;it;i!c à ceste Église de n'auoir que de grantls princes pour fondateurs et de grandes princesses pour londalrices,

» L'an 1009, Ammirat le fit démolir par la sollicitation des luifs, qui enuoyèrent un e\[)rès d'Orléans à ce Sarrazin iusques en Perse où il estoit, auec ce faux aduis que s'il ne le destruisoit bientost les chresliens y accoureroient de toutes parts et tascheroient de rentier en possession du royaume delà Palesline. La démolition ordonnée par ce barbare et la réj)iiralion commandée par la princesse sa mère sont marquées en la mesme année. Godefroy, ensuite de ses victoires, y fit quelque changement, réduisant en vn corps d église le sainct mont du Caluaire, la pierre de l'onction et le sainct sépulchre, qui estoient trois dilTérentes églises.

«Il est basti en forme de croix : la parti-j supérieure regarde l'orient; le bras droit est du costé du septentrion ; le gauche du midy ; le sainct sépulchre est situé en la plus basse partie. le ne dis rien des grandes colonnes qui le soustiennent, ny des galeries qui l'embellissent, ny des diuerses nations qui se partagent ceste diuine demeure; ni du concours de tous les

peuples qui y vont aux grandes solemnitez de l'année, et nommément de Pasques. Sa principale beauté, c'est la grandeur des mystères qu'il a comme enfantez et qu'il resserre dans ses sanctuaires. Mon dessin n'est pas de conter les présents des rois qui l'ont enrichy; il n'est pas tant retommandable pour l'or, l'ar ent, les perles et les pierreries, que pour les pieries du sainct sépulclire, du Caluaireel de quelques colonnes dont le pied deslal n'a pas esté pris d'autre carrière que du Caluaire, sur lequel il a esté taillé, comme monsieur de la Vallée, dans ses Lettres très lidèles, l'asscure. »

A ces détails, nous ajouterons une description faite, en 1(JGC, par le P. Doubdan, chanoine de Saint-Paul, à Saint-Denis, et qui contient des rense gnements précieux sur l'état du monument à cette époque :

« De toutes les parties de cette église, il n'y en a point de plus magnilique que la nei qui est vn très beaubuslimenl.encoi'equ'llaytestédépouilléde tousses ornemens. il est presque semblable au l'antliéon de Rome, appelé Nostre-Dame de la Rotonde, à cause qu'il e^l de forme ronde, sinon que celuN-làest voûté de pierres, et celuy-ci couuert en dôme d'vne cUarpenterie très bien ti'auaillée de grands chevrons de bois de cèdre, couverte de plomb. Ccluy-là est beaucoup plus grand et spacieux, ayant cinquante pas d<^ diamètre, et celuy-ci n'en a (jue vingt-six, comme ie les ay mesuré tous deux : ajant cela de commun que pour y donner iour ils n'ont qu'vne grande ouuerture ronde au l'aiste, dont celle du Saint-Sèpulclire est couueite d'\n treillis de (il de fer pour empeschor que les pigeons n'y fassent leurs nids : cette rotonde est en\iroiiiiée de six gros pilliers quarrez, de pierres de taille, et dix belles colonnes de marbre, qui font dix-se[it arcades (jui soustiennent une belle et grande galerie de huit pas de large, en laquelle seul autant dautres arcades et petites

colonnes de marbre avec leurs appuys qui portent le résolu du mur, auquel sont autant de giandes niches dans lesquelles sont dépeintes en unes mosaïques les images des douze apostres, de sainte Hélène, du Grand Constantin , et quelques autres qui sont à presque toutes effacées ; les pieds d'étail des colomnes qui sont fort massifs, grands et gros, qui sont de pierres aussi bien que les pilliers quarrez, estoient autrefois reuêtus et encroustés de riches tables de marbre jaspe et porphyre, mais à présent que les infidèles les en ont dépouillés, on n'y voit plus que la pierre avec plusieurs crampons de fer qui tenoient ces ornemens. »

L'entrée du temple de la Résurrection ou du Saint- Sépulcre donne sur un parvis d'environ vingt-cinq pas de long sur vingt de large. Tout autour de cette place sont des bâtiments qui lui forment comme une espèce de clôture. On ne peut y arriver qu'en passant sous une petite porte très-resserrée. Les rues qui y aboutissent sont extrêmement sales, étroites et en grande partie dépavées. On ne voit pas sans peine ces masses de constructions irrégulières qui pressent la façade de la basilique et l'encombrent de toutes parts. L'architecture de cette partie de l'édifice est du style gothique des douzième et treizième siècles. Deux portes, ou plutôt une double porte en ogive, dont un gros pilier orné de cinq colonnes de marbre établit la séparation, conduit à l'intérieur. Une de ces portes est murée, l'autre est percée de plusieurs trous qui servent à communiquer avec ceux du dedans. Clinque côté des portes est flanqué de deux élégantes colonnettes de marbre avec des chapiteaux corinlbiens gothiques. Audessus de leurs arceaux est un simple cordon qui sépare le sommet de la voûte de deux fenêtres correspondantes et construites dans le même .système. Une

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corniche ricliement travaillée forme le couronnement de la façade.

Vers la gauche du monument est une tour carrée d'une fort belle exécution, et qui servait autrefois de clocher; celle tour est rasée à sa partie supérieure. Les musulmans lui firent subir cette mutilation lorsqu'ils redevinrent maîtres de Jérusalem. Elle a trois étages de fenêtres, et ne domine pas de beauboup l'édifice. Les fenêtres de l'étage supérieur sont ornées de colonnettes de marbre. A partir du sol, la porte de la tour se trouve murée jusqu'à la hauteur d'une quinzaine de pieds La portion qui reste ouverte sert à donner du jour aux deux chapelles du Calvaire.

Devant la porte d'entrée, et un peu en dehors, on re> marque, entre les pierres du pavé, une grande quantité de clous enfoncés jusqu'à la tête. Ces clous, auxquels ordinairement les voyageurs ne font pas attention, sont placés dans cet endroit par le patriarche des Grecs qui chaque année, revêtu de ses habits pontificaux, vient à l'époque du samedi saint prononcer une excommunication contre les catholiques romains, et enfonce en même temps un clou dans le pavé à grands coiips de marteau, en mémoire de l'anathèrae qu'il prononce. Il ajoute ensuite à cette cérémonie la défense expresse do les ôter, menaçant quiconque contreviendrait à cet ordre d'une bastonnade de cinq cents coups de bâton et d'une amende considérable, payable au cadi de la ville. La garde de l'église du Saint-Sépulcre était confiée à des Turks lors de notre passage à Jérusalem. Aux jours où elle est visitée par les pèlerins, ils s'établissent à l'en» trée, armés de gaules et de fouets, pour faire la police, et prélèvent sévèrement un tribut sur chaque personne, frappant .sans ménagement celui qui voudrait éluder le péage. Dans les autres temps, ils fument, bâillent, dor-

ment sur un divan ou jouent aux échecs, en attendant de rançonner les curieux qui viennent les prier de leur ouvrir les portes.

Si l'on quille le divin sanctuaire pour suivre la Voie Douloureuse, c'est-à-dire le cliemin que parcourut Jésus-Christ en se rendant de la maison de Filale au Calvaire, toute l'histoire animée, parlante de la Passion, se déroule peu à peu sous les yeux du voyageur. D'abord parait la maison de Pilatc, maintenant la demeure du gouverneur, et qui douiinb le vaste emplacement du temple de Salomon et la mosquée bâtie sur cet emplacement. On y l'ait remarquer encore l'arcade d'où Pilale montra au peuple le Fils de Dieu, après qu'on l'eut batin de verges et couronné d'épmes. Ce fut là qu'il s'écria: Ecce Homo, voilà l'homme (1)! A cent vingt pas plus loin est l'église de Noire-Dame des Douleurs ou de la Madone du Spasme (2;; où l'on dit que Marie, chassée d'abord par les gardes, rencontra son fils chargé de la croix. Plus loin, Simon le Cyrénéen aida le Sauveur à porter l'instrument de son supplice 3 . Une rue voisine, où dempiirait d'un côté Lazare le pauvre, et de l'autre le mauvais riche, rév(îille le souvenir de cette belle parabole de l'Évangile: « Il y avait un homme riche qui était vêtu de pourpre et de lin, et qui se Imitait magnificpiemcnt tous les jours. — Il y avait aussi un pauvre, nommé Lazare, coiiclié à sa porte, tout couvert d'ulcères, — qui eût désiré de se rassasier dos miellés qui tombaient de la table du riche; mais personne ne lui en donnait, et les chiens venaient

(1) Joan., rap. xix, vers. 5. — Voir dans VlUstoire de lYial pré' sent (le .Ifrusalem de !\lî(riti, lo cliapilie xii : De la voie Douloureuse^ aulrcmeni dite la voie de la Croix.

(2) Hapliacl a fait .sur ceite scène de la Passion un merveilleux ta.Ui;;\u twuiutù le Spasme , (|u'on admire au musée de Madrid.

(3) Maitii., cap. xxvii, vers. J2.

lécher ses ulrcrcs. — Or, il arriva que ce pauvre mounil et fut porlt^ par les anges dans le sein d'Abraham; le riche mourul aussi, eleul l'enfer pour sépulcre 1).»

Après la maison du mauvais riche, on remarque l'endroit où Jésus, voyant des femmes qui pleuraient, leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants, car le jour approche où l'on dira : Heureuses les entrailles qui n'ont point porté d'enfants et les mamelles qui n'ont point allaité. — Alors ils commenceront à dire aux montagnes : Tombez surnous, et aux collines, Couvrez-nous 2). »

Ensuite se découvre l'emplacement de la maison de Vé[uni(|uc, cette pieuse femme qui essuya le visage du Sauveur, puis la Porte Judiciaire qui conduit au Golgotha, et où se termine la Voie Douloureuse, après un mille environ de longueur,

La ville de Jérusalem estencore toute remplie des souvenirs les |)liis admirables de notre histoire religieuse. Les Arméni(msont bâti une église sur l'emplacement de la maison d'Anne le Pontife, où Jésus-Christ fut conduit lorsfju'il eut été jiris dans le Jardin des Oliviers, comme on le voit dans l'Évangile de saint Jean. « Aussitôt, la cohorte et le tribun, avec les officiers des Juifs, prirent Jésus et le lièrent. — Ils l'emmenèrent premièrement chez Anne, beau-père de Caiphe, qui était grand prêtre celle année-là. Pierre les suivait de loin avec un autre disciple (|ui, connaissant Caiphe, le fit entrer dans la cour de la maison, où ils s'assirent avec les soldats autour d'un grand feu, attendant ce qui allait

\\) T.nc. cap. XVI, vcr=. 19-31.

(2) Luc, cap. xxiu, vers. 27 et seq.

arriver. Cependant, Anne interroga le Christ sur sa doctrine et sur ses disciples, Jésus lui répondit : « J'ai parlé publiquement à tout le monde; je n'ai rien dit en secret; pourquoi m'interroger? Demandez ce que j'ai dit à ceux qui m'ont entendu ; ceux-là connaissent ma doctrine. » A ces mots un des officiers frappa Jésus au visage, en disant : « Est-ce ainsi que vous répondez au grand prêtre (car Anne avait été revêtu de cette charge). » Jésus lui répondit : « Si j'ai mal parlé, faites-le voir; sinon, pourquoi me frappez-vous? » Et Anne renvoya le Christ à Caiphe (1). »

L'église arménienne, bâtie sur l'emplacement de la salle du pontife, est fort petite. Un voyageur du dernier siècle, Turpctin, dont j'ai déjà cité la relation inédite, ne donne à l'édifice que cinq ou six toises de longueur sur trois de largeur. « Un couvent de religieuses du rit arménien, ajoule-t-il, communique à l'église ; il est pauvrement construit. On voit dans la cour un vieil olivier planté tout proche du chœur. 11 est en grande vénération parmi les chrétiens, parce qu'on croit par tradition que Notre-Seigneur Jésus-Christ y fut attaché et traité avec le dernier mépris (2). »

On rencontre, non loin de la maison d'Anne le Pontife, une église totalement ruinée, située l'orient de la ville, au lieu oîi était la maison de Simon le Pharisien. Nous de\ons citer encore le monastère de Sainte- Anne, mère de la Vierge, aujourd'hui changée en mosquée; la prison de saint Pierre, près du Calvaire, dont il ne reste plus que les murs ; la maison de Zébédée,

(1) Joan,, cap. xviii, vers. 13-24.

(2) Voyage (inédit) de Ttirpelin dans tes saints lieux de Jérusalem. Manuscr. de l'Arsenal, déjà cité, p. .'id.

grande église grecque; la maison de Marie, mère de Jean Marc, église syrienne, petite, obscure et sans ornement; enlin, le lieu du martyre de saint Jacques le Majeur, qui est aujourd'hui le principal couvent des Arméniens.

Cette église arménienne de saint Jacques fut visitée en 1715 par Turpetin, qui la décrit ainsi : « Le 24 de juillet j'allai entendre les premières vcspres à l'égiisc de saint Jacques ; c'est une des plus belles du Le\aiit, ayant au milieu un beau dosme porté sur quatre gros pilliers; et elle est presque toute peinie de diverses histoires, mais d'une peinture très-grossière. Sur la gauche en entiant, on voit une petite chapelle, sous l'autel de la(}Li!.lle il y a une pierre ronde que je crois de porphyre, un peu plus enfoncée que le pavé, pour marquer l'endioit où saint Jacques eut la tête tranchée. On tient que ce lieu étoit autrefois le marché public. Cette sainte église appartient aux Arméniens, qui ont en ce lieu un très- beau couvent. On entre de la rue dans une espèce de j^alerie, ensuite dans une cour passablemeni grande, et ajirès cela sous le porche de l'église. Le 25, fête de saint JaT-ques, les pères delà Terre Sainte y célébrèrent le saint sacrifice de la messe avec beaucoup de pompe et de dévotion il). »

Maintenant, si l'on quitte la ville pour faire le tour 'de ses remparts, on rencontre d'abord la piscine de Eethsabée ^2;, fossé large et profond, mais sans eau; on se trouve ensuite en face du mont de Sion, qui jadis eut la gloire de donner son nom à hi ville. Ce mont, en croissant du côté de Jérusalem, est d'un aspect jaunâtre et stérile; son faite arrondi est couronné de

(1) l'oijage de Turpetin, p. 48 et A9. (2; Voyez le Livre des liais, IL chap. xi.

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trois ruines: la maison de r.ai|ilio, 1c SalriMlênacle, et le ji.ilais (le David. Ou liaiil tlo ce monl, on découvre, parilflà la vallùe de Hcn Ilinnon, le champdu Sang, le DQOitl du Mauvais Conseil, les lomheaux dos Rois, ceux (les Juges et loul le dés(>il vers Ih^xon. La maison de (;;ii|ihe, où sainl Pierre renia .h'^sus-Cluist (1), couronne la montagne. C'est aujounTliui une église desser\ie par les Arméniens. Le palais ou tomheau de David renferme une pclile salle voùlée où l'on trouve trois s(''pulci"es de pierre noirâtre. Le Saint-(]énacle est une inos«|U(''cet un hospice liirks. C'est dans ce lieu que David garda, pendant trois mois, l'arche d'alliance; ce fut là nue .Jésus-Christ (It sa dernière piU|ue, qu'il institua le sacrement de reucliarislie, et ap|)arut à ses disciples; l;i aussi quele Saint-Esp il descendit sur les apôlres. Benjamin de TudiJIe rapporte, au sujet de fouilles letilées dans cet endroit, un fait miraculeux que noiis donnons sous son autorité.

« Toiiic l'élendue'de Jérusalem, dit-il, est environnée de hautes monlagnes ; mais c'est sur celle de Sion que doivent être les sépulcres de la famille de David dont on ignore le lieu. En effet, il y a quinze ans qu'un des murs du temjjle que j'ai dit être sur la montagne de Smn, croida. Le patriarche donna ordre à un [)rétre de le réparer avec des pierres (]ui se trouveraient dans le fondement des murailles de l'ancienne Sion. Pour cet ellet, celui-ci lit marché avec environ vingt ouvriers entre les(|nr|s il se trouva lU'iw hommes amis et de bonne intelligence. L'un d'eux mena un jour l'autre dans .>ia mai.soii pour lui donner à d(''jeuner. Étant revenus après avoir mangé ensemhle, l'inspecteur de l'ouvrage leur demanda la raison pourquoi ils étaient venus si tard ; auquel ils répondirent qu'ils compense-

(1) Joun., cap. iviii, vers. 19 et scq.

raient celle heure de travail par une autre. Pendant donc que le reste des ouvriers fut à dîner, et que ceuxci faisaient le travail (|ij'ils avaient promis, ils levèrent une pierre qui bouchait l'oLiverlure d'un antre, et se dirent l'un à l'autre: « Voyons s'il n'y a pas queltiue trésor caché. » Après y être entrés, ils avancèrent jusqu'à un palais soutenu par des colonnes de marbre et couvert de feuilles d'or et d'argent. Au-devant, il y avait une tahle avec un sceptre et une couronne dessus: c'était là le sépulcre de David, roi d'Israël; celui de Salomon, avec les mêmes ornements, était à la gauche, aussi bien que de ])lusieurs autres rois deJuda de la famille de David, qui avaient été aussi enterrés dans ce lieu. Il s'y trouva en outre des coiïres fermés; on ignore ce qu'ils contenaient. Les deux ouvriers ayant voulu pénétier dans le palais, il s'éleva un tourbillon de vent qui, entrant par l'ouverture de l'antre, les renversa par terre, où ils demeurèrent comme s'ils Bussent été morts, jusqu'au soir. Un autre soiille de veiil les réveilla, et ils entendirent une voix semblable à celle d'un homme qui leur dit :« Levez-vous, et sortez de(e lien.-» La frayeur dont ils étaient saisis l^s firent retirer en diligence, et ils rapportèrent tout ce qui leur était arri\éaii patriarche, qui le leur fit répéter en face d'Abraham de Cnnslanlinn[)le, le pharisien, et surnommé le pieux, qui demiMirait alors à Jérusalem ïl l'avait envoyé cberrlier pour lui demander quel élait son sentimont là-dessus; à quoi il repondit que c'élait le lieu de la sépulture de la maison de David, deslinée pour les rois de Juda. Le lendemain, on trouva ces deux hommes couchés dans leurs lits et fort malades de la peur qu'ils avaient eue. Ils refusèrent de retourner dans le même lieu à quel prix que ce fût, assurant qu'il

n'était permis à aucun mortel de pénétrer dans nn lieu dont Dieu défendait l'entrée : de sorte qu'elle a été bouchée par le commandement du patriarche, et que la vue en a été ainsi cachée jusqu'aujourd'hui. »

Cette histoire de Benjamin de Tudèle semble renouvelée de celle de Josèphe, qui la rapporte au temps d'Hérode le Grand.

Au pied de la montagne de Sion, à environ cent pas de l'arbre qui marque la place où Elisée fut scié en deux, on découvre, au milieu d'une camna.ane aride et brûlée par le soleil, l'entrée de la font»ine de Siloé. Cette fontaine, citée dans l'Ancien Testament, dans l'Evangile et dans l'histoire des croisades, est également vénérée par les chrétiens, les juifs et les musulmans. Mais son principal titre au respect religieux des si)rétiens, c'est qu'elle fut le théâtre d'un des miracles de Jésus-Christ, rapporté par saint Jean au chapitre neuvième de son Evangile. Jésus, ayant vu un homme qui était aveugle-né, délaya un peu de poussière avec sa salive, lui en oignit les yeux, et lui dit : « Allez vous laver dans la piscine de Siloé. L'aveugle obéit, et la lumière lui fut rendue. »

L'entrée de la piscine regarde l'orient. Un escalier de îjierre, pratiqué entre deux hautes murailles, conduit au r.'servoir sacré, sur les bords duquel les pèlerins viennent chaque jour s'agenouiller et prier. La piscine est ijnfermée sous une large voûte, dont la base est foriiéc de blocs de pierre bruts et la partie supérieure ijonstruite en pierres régulièrement taillées. Les blocs sont tapissés de mousse et de lierre. Dans les intervalles des pierres de taille croissent également des plantes de la famille des pariétaires. La source qui alimente la piscine ne coule que tous les trois jours. On l'en-

LA SYRIE, LA PALESTINE ET LA JLDKl.. 32âl

tend alors suinter faiblement entre les fentes d'une roche.

Quoique environnée du respect de toutes lès nations^ la fontaine de Siloé n'en sert pas moins à tous les usages profanes de la vie. Les femmes des environs y viennent laver leur linge et tendre leurs urnes au-dessous, du léger filet d'eau qui sort invariablement du rocher tous les trois jours. En face de la fontaine est établie, sur le pencliant du mont de l'Offense, la féroce tribu d-es Arabes de Siloé. Ces Arabes, renommés pour leur caractère sombre et leurs sanguinaires instincts, vivent et meurent à moitié enfouis dans des sépulcres, dont ils ont fait leurs demeures. Les étrangers qui s'approchent trop près de ce cimetière vivant, appelé le village de Siloé, sont toujours fort mal reçus. Des cris sinistres les saluent de loin et les forcent à revenir sur leurs pas. Celte population sauvage et inhospitalière s'est sans doute fixée sur ce sol à cause de la proximité des eaux salubres de Siloé. Il faut dire cependant que les mauvaises réceptions de la part des Arabes deviennent de jour en jour plus rares A quelque distance de la piscine que nous venons de décrire, une autre fontaine, dite de la Vierge, mêle ses eaux à celles de Siloé.

Ici, à la racine du mont Moria, et sous les murs mêmes du temple, commence la vallée de Josaphat. Cette vallée court du nord au sud entre le mont Moria et la montagne des Oliviers; le torrent de Cédron , presque toujours à sec, la traverse. La vallée de Josaphat prit ce nom du mausolée de ce roi qui y fut inhumé. C'était d'ailleurs, de temps immémorial, un lieu de sépulture pour les Juifs; les cèdres dout elle était plantée lui donnaient une physionomie funèbre. Le côté occidental est formé d'une haute falaise sur laquelle reposent les

murs de la ville; le côIl^ orionlal s'appiiio an mont des Oliviers et au mont du Scaudide, U/ffnsinvls, l'un el l'autre nus, souibres, tristes, parsinués de \ ignés brûlées, d'oliviers sauvages, (|iii |ioussenl au milieu de décombres. Sur le torrent de Cédron esljelé un pont d'une seulearche. En fail demoniimenls, on n'y remarque gurreque les tombeaux de Zu*liai'ie, deJosaphal et d'Absaion, qui dorment en ce champ de dueil avec les mille pierres blanches du cimelière des Juifs, qu'on aperçoit à la haulcur du village arabe de Siloan.

Entre les tombeaux de Zacharie et d'Absaion, il existe un monument curieux, dont la destination primitive esl un problème pour le vovageur, mais (luc les gens du pays n'hésilenl point à appeler retraite ou tombeau des Apôtres, ou encore findte de Saint-Jacqves, sans que rien puisse justilinr l'une ou l'autre de ces déiiominalions. Ce moiuiment esl une espèce de grolle profonde taillée dans le roc, llaïuiuée de deux tours dans le style arabe, et ornée d'une façade composée de (piatre colonnes avec un enhihlement. Celle façade appartient évidemment à rarchitecture dorique. L'exécution en est grossière, et on pourrait lui assigner la même époque (pi'aux mausolées de Zacharie el d'Absaion. I\'rchée à vingt jueds au-dessus du sol, serrée de tous côtés par d'énormes masses de rochers, la retraite des Apôtres, avec ses colonnes grecques, présente à distance un spectacle inaccoutumé. La scène change d'aspect, et ne plaît pas moins à l'imagination, quand on ne crainl pas d'escalader le |)iède.slal giganlesiiue du monunuMil pour errer parmi les colonnes de son porlHiue aérien.

Lue iradilion incertaine rapporte que l'apôtre saint

LA SYRIE, I-A PALFSTTN'E F.T LA Jl'of.E. 323

Jarqncs, aprôs avoir vu arrôlor son divin mnîiro sur le monl des Uli\ii'rs j)ar Jnd;is et sa troiiiic, coiirdl se cacher dans celle grolte, d'où il ne sorlil (ju'aijrùs la résurrection de Jéstis-Clirisl.

A la naiss;int'e de la vallée, ot presque à la source du Cédion, se découvre lejanlin des Oliviers, d;uis lr(]iicl on remarque liuil gros troncs d'arbres d'une exuéine décrépitude. Les fières latins, qui ont acheté ce local de leurs deniers, fotit remonter bien haut l'origine de CCS ar!)res séciilaiirs. Le village de Getlisémani touche au jardin des Oliviers, et sur ses ruines est le sépulcre de la Vierge. C'est là que, d'après l'opinion de plusieurs pères, Marie fut ensevelie. Une église circulaire y lut construite des les pieniiers tem|)s du christianisme, e( prohahlenjent vers l'an iiO, sous reni|)ereur Théudosc II. Saint Aiculfe, qui la visita au sej)tième siècle, nous apprend qu'elle était double et s'élevait sur un soubassement de pierre exécuté avec beaucoup de soin, et aussi de forme ronde. La .sépiiltuie de la Vierge était |)lacéedans la pariie souterraine; un autel existait auprès; quatre autres autels avaient été pratiqués dans l'église haute. L'église du sépulcre de la "Vierge, restaurée pir les princes Latins, renleîmait la sépullure de (îarnier de Grez, parent de Godefroy de Bouillon, ell'un des pliisvaleureuxclievaliers de la première croisade. Là aussi avaient été inhumés Arnould, prince d'Aiidenarde, tué par les Sarrazins en tlOV, et la reine Mélisende, femme de Foul(|uc d'Anjou, roi de Jérusalem, moile en 11G1. La piété des lidèles avait prodigué dans celle église de magnifiques ornements; mais loul fui délruil ou enlevé en 1187 par Saladin. L'édilice a subi depuis celte époque plusieurs changemeulb et a été réparé, eu dernier lieu, l'an 105G. Toutes

les communions chrétiennes se le partagent: les Turks mômes y ont un oratoire. On y voit, à côté du tombeau de la Vierge, ceux de saint Joachim, de saint Joseph et de sainte Anne.

Plus loin est la grotte où Jésus sua du sang, et à la porte de laquelle Judas le trahit par un baiser. Sur le sommet de la montagne, on montre la place d'où Jésus lança sur Sion une prophétie de deuil, et où plus lard Titus vint asseoir ses tentes.

En continuant à gravir la colline, on arrive à une petite mosquée, bâtie sur les débris de l'église de l'Ascension, monument célèbre, élevé par sainte Hélène sur le lieu d'où, après sa résurrection, Jésus-Christ remonta au ciel.

C'est encore au pieux pèlerin Arculfe que nous emprunterons la description de cette égliise vénérée, dont il ne subsiste plus aujourd'hui que les fondations et quelques fragments de marbres et de colonnes. « Il n'y t, pas sur toute la montagne des Oliviers, un point plus élevé que celui où la tradition place l'Ascension de Notre-Seigneur dans les cieux; là existe une grande église ronde, enveloppée dans son contour de trois portiques voûtés et couverts de toits; Tintéri ur de cette église ronde n'est surmoMé d'îiucune voûte ou autre couverture et reste ouvert sous le ciel et à Tair nu. Oun.t, la partie orientale s'élève un autel protégé par un petit toit qui lui est particulier. Cet intérieur a été iJispo.sé de la sorte, sans voûte, afin que du lieu même où restèrent sur le sol les dernières traces des pas du Seigneur, lorsqu'il fut élevé au ciel dans un nuage, les fidèles en prières pussent diriger leurs yeux vers la route qu'il suivit vers l'espace éthéré. Quelques traditions qui se sont conservées depuis l'époque d'^ In

construction de cette basilique, nous apprennent que ?ur le lieu où étaient marqués les pas du Seigneur, on ne put compléter le pavage de l'édifice... Sur ces traces laissées dans le sable par le pied de Jésus-Christ, on a placé une roue (tegimen) de bronze d'un circuit considérable, plate par dessus et d'une certaine hauteur... Au milieu de son sommet est une ouverture assez étendue pour éclairer suffisamment les vestiges des pas du Seigneur imprimés sur le sable. A la partie occidentale de cette roue est pratiquée une porte presque toujours ouverte, pour faciliter l'accès aux fidèles qui veulent s'approcher de la poussière sacrée, et par l'ouverture pratiquée au sommet de cette roue, désirent, en étendant les mains, prendre quelques parcelles de cette sainte poussière. . . Les vestiges des pas du Christ sont éclairés au-dessus, par la lumière de grandes lampes suspendues jour et nuit à des poulies. A cet efi"et, dans la partie occidentale de cette église ciculaire, sont pratiquées huit fenêtres artistement disposées et fermées par des vitres devant lesquelles sont suspendues à l'intérieur des lampes allumées. Ces lampes sont placées de telle sorte qu'aucune d'elles ne d<Jpasse la hauteur des autres et qu'elles semblent adhérer aux fenêtres auprès desquelles elles ont été placées. La luinière que répandent ces lampes est si brillante et les vitres leur donnent un tel éclat, que non seulement la partie de la montagne des Oliviers, située à l'occident de l'église circulaire construite en pierres, en est toute illuminée, mais encore que la ville de Jérusalem vers la vallée de Josaphat en reçoit, dans les nuits les plus obscures, une lumière extraordinaire, ainsi que la plupart des parties de la ville qui sont dans une autre direction. L'éclat de l'illumination produite par ces

huit grandes lampes sur la sainte montagne et sur le lieu de l'Ascension du Seigneur produit, pendant la nuit, sur l'âme des fidèles, une joie mystique et une crainte du Seigneur avec une grande componction intérieure (1). »

On fait voir sur le rocher même l'empreinte du pied gauche d'un homme que l'on dit être celui du Sauveur. Là s'arrête cette histoire divine qui commence à Bethléem et se termine sur le mont des Oliviers.

Mais à côté de cette Jérusalem de la Bible, et comme fondue avec elle, existe une autre Jérusalem, celle qui fut tour à tour romaine, sarrasine et turque, la vùle moderne près de la ville ancienne. Le premier édifice qui frappe la vue, c'est le château que les chrétiens nomment la tour des Pisans, et qui, d'après d'Anville, est bâti sur les ruines de l'ancienne forteresse de David. Ce monument, extrêmement curieux, a été reconstruit en partie plusieurs fois; la grosseur des pierres qui forment sa base indique une haute antiquité. Les Pisans croisés qui s'y sont établis d'abord l'ont réparé et lui ont donné leur nom. Enfin on trouve, au-dessus de la porte et en d'autres endroits, différentes inscriptions attestant que la tour des Pisans a été définitivement restaurée par Soliman l", l'an 941 de l'hégire, 1534 de l'ère chrétienne. Du sommet de ce château, on découvre toute la campagne. « Le paysage qui environne » la ville est affreux, dit l'éloquent auteur de Vltiné- » raire,- ce sont de toutes parts des montagnes nues, » arrondies à leurs cimes ou terminées en plateau ; plu- > sieurs d'entre elles, à de grandes distances, portent

(1) Acta Sanctorum ord. S. Ben. sœc. III. Architecture monastique, par Âlb. Lenoir.

» des ruines de tours et de mosquées délabrées. Ces » montagnes ne sont pas tellement serrées qu'elles ne > présente des intervalles par où l'œil va chercher » d'autres perspectives; mais ces ouvertures ne lais- » sent voir que d'arrière-plans de rochers aussi arides » que les premiers plans. »

Quand on a quitté cette forteresse démantelée, à droite du bazar, et au pied de la montagne de Sion, on entre dans le quartier des Juifs, le plus misérable, le plus sale, le plus dégoûtant de tous les quartiers de la ville. La population y végète en proie à mille privations et à mille misères. Pour nourrir les Juifs de Jérusalem, on a été obligé d'avoir recours à des quêtes faites en Europe.

Non loin de là, et à peu de distance du Prétoire de Pilate, paraissent la piscine Probatique, le palais d'Hérode, et un ancien hôpital jadis chrétien, aujourd'hui turk, où figure la chaudière dite de Sainte-Hélène. Chaque musulman pauvre recevait autrefois à cet hôpital deux petits pains, et des légumes cuits à l'huile.

Des monuments de l'ère antique, il en est peu dont les vestiges soient dans un état satisfaisant de conservation. Le premier et le second temple n'existent plus que dans la tradition : on en chercherait vainement une trace. Le premier n'a guère été décrit que par Josèphe. «La longueurdu temple, dit cet historien, est de soixante coudées, sa hauteur d'autant, sa laigcur de vingt. Sur cet édifice, on en éleva un autre de la même grandeur; et ainsi toute la hauteur du temple était de six-vingt coudées. Il était tourné vers l'orient, et son portique était de pareille hauteur de six-vingt coudées, de vingt de long, et de six de large. Il y avait à l'entour du temple trente chambres en formes de galeries, et qui

servaient au dehors comme d'arcs-boutant pour les soutenir. On passait des unes dans les autres, et chacune avait vingt coudées de long, autant de large et vingt de hauteur. Il y avait au-dessus de ces chambres deux étages de pareil nombre de chambres toutes semblables. Ainsi la hauteur de trois étages ensemble montant à soixante coudées, revenait justement à la hauteur da bas édifice du temple dont nous venons de parler; et il n'y avait rien au-dessus. Toutes ces chambres étaient couvertes de bois de cèdre, et chacune avait sa couverture à part, en forme de pavillon ; mais elles étaient jointes par de grosses et longues poutres, afin de les Fendre plus fermes ; et ainsi elles ne faisaient ensemble qu'un seul corps. Leurs plafonds étaient de bois de cèdre fort poli, et enrichis de feuillages dorés, taillés dans le bois. Le reste était aussi lambrissé de bois de cèdre, si bien travaillé et si bien doré, qu'on ne pouvait y entrer sans que leur éclat éblouit les yeux. Toute la structure de ce superbe édifice était de pierres si polies et tellement jointes, qu'on ne pouvait pas en apercevoir les liaisons ; mais il semblait que la nature les eût formées de la sorte, d'une seule pièce, sans que l'art et les instruments dont les excellents maîtres se servent pour embellir leurs ouvrages, y eussent en rien contribué. Salomon fit faire dans l'épaisseur du mur, du côté de l'orient, où il n'y avait point de grand portail, mais seulement deux portes, un degré avis de son invention pour monter jusqu'au haut du temple. Il y avait, dedans et dehors du temple, des ais de cèdre, attachés ensemble avec de grandes et fortes chaînes, pour servir encore à le maintenir en état.

« Lorsque tout ce grand corps de bâtiment fut achevé, Salomon le fit diviser en deux parties, dont

l'une, nommée le Saint des Saints, ou Sanctuaire, qui avait vingt coudées de long, était particulièrement consacrée à Dieu, et il n'était permis à personne d'y entrer. L'autre partie, qui avait quarante coudées de longueur, fut nommée le Saint-Temple, et destinée aux sacrificateurs. Ces deux parties étaient séparées par de grandes portes de cèdre, parfaitement bien taillées ?t fort dorées , sur lesquelles pendaient des voiles de lin, pleins de diverses fleurs de couleur de pourpre,

d'hyacinthe, d'écarlate, etc Salomon se servit, pour

faire confectionner tout cela, mais principalement les ouvrages d'or, d'argent et de cuivre, d'un ouvrier admirable, nommé Hiram, qu'il avait fait venir de Tyr, dont le père, nommé Ur, quoique résidant à Tyr, était descendu des Israélites ; car sa mère était de la tribu de Nephtali. Ce même homme lui fit aussi deux colonnes de bronze qui avaient quatre doigts d'épaisseur, dixhuit coudées de haut, et douze coudées de tour, audessus desquelles étaient des corniches de fonte, en forme de lys, de cinq coudées de hauteur. Il y avait autour de ces colonnes des feuillages d'or qui couvraient ces lys, et on y voyait pendre, en deux rangs, deux cents grenades, aussi de fonte. Ces colonnes furent placées à l'entrée du porche du temple, l'une nommée

Jachim, et l'autre nommée Bor, à main gauche

Salomon fit en outre bâtir, hors de cette enceinte, une espèce d'autre temple d'une forme quadrangulaire, environné de grandes galeries, avec quatre grands portiques qui regardaient le levant, le couchant, le septentrion et le midi, et auxquels étaient attachées deux grandes portes toutes dorées; mais il n'y avait que ceux qui étaient purifiés selon la loi et résolus d'observer les commandements de Die-j, qui eussent la

330 LA svuiE, ;.\ ïAijiiST'ivNii: iii' La juuee.

permission d'y entrer. La construction de cet autre temple était un objet si digne d'admiration, qu'à peine est-ce une chose croyable; car pour le pouvoir bâtir au niveau de la haute montagne sur laquelle le temple était assis, il fallut remplir, jusqu'à la hauteur de quatre cents coudées, un vallon dont la profondeur était telle qu'on ne pouvait le regarder sans frayeur n fit environner ce temple d'une double galerie, soutenue par un double rang de colonnes de pierre d'une seule pièce; et ces galeries, dont toutes les portes étaient d'argent, étaient lambrissées de bois de cèdre. »

A ce premier temple, dont il serait diiïicile, sur un récit aussi vague, de reconstruire l'ensemble, succéda le second temple, bâti par Hérode l'Ascalonite, qui rentrait dans le caractère des ouvrages moitié grecs et moitié^ juifs. Ainsi il ne reste, à proprement parler, aucun édifice àJérusalem qui appartienne à la première époque de son existence, si ce n'est pourtant la piscine Probatique. Cette piscine, qu'on voit encore près de la porte de Saint-Étienne, bornait le temple du côté du nord. C'est un réservoir qui a cinquante pieds de long sur une largeur de quarante pieds. Il est formé de murs construits avec de grosses pierres que lient des crampons de fer, puis revêtu de cailloutage que couvre un enduit. Dans cette piscine desséchée croissent aujourd'hui des grenadiers, des nopals et des tamarins sauvages.

Les monuments grecs et romains sont plus abondants à Jérusalem que les monuments tout à fait antiques. Dans la vallée de Josaphat gisent les sépulcres d'Absalon et de Zacharie : le premier, formant une masse carrée, qu'ornent vingt-quatre colonnes d'ordre dorique uni, à demi engagées dans la masse, colonnes surmontées

LA SÏIilE, LA PALESTINE ET LA JUDÉE. 331

elles-mêmes d'un socle qui porte une pyramide triangulaire; le second, taillé dans le roc, et se terminant par une pointe recourbée. Le sépulcre de Josapliat et le sépulcre de saint Jacques sont aussi des constructions qui ne manquent ni de goût ni d'élégance. Quelques auteurs en portent la date à l'époque des Machabées.

Les sépulcres des Rois sont plus célèbres encore et plus fréquemment visités par les voyageurs. On y arrive par là porte d'Éphraïm ou par la porte de Damas,. en se dirigeant vers le nord-ouest de Jérusalem. Après avoir parcouru une route semée de rocailles l*espace d'un quart de lieue, vous descendez au bas d'une carrière profonde, par un chemin en pente douce : là, une arcade ouverte à l'entrée de la carrière vous introduit dans un espace découvert d'environ cinq toises carrées, divisé en deux parties par une cloison naturelle de quatre ou cinq pieds d'épaisseur. Cette excavation, en forme de salle, est taillée dans le roc, avec des parois perpendiculaires de douze ou quinze pieds de haut. Du côté du midi, on aperçoit au centre de la muraille une grande porte carrée, creusée également dans le roc, à une profondeur de plusieurs pieds, et dont le style architectural est d'ordre dorique. Au-dessus de la porte règne une frise composée d'un triglyphe, d'un métope avec une espèce de rosace en forme d'anneau au milieu. On y remarque aussi une grappe de raisin entre deux couronnes et deux touffes d'acanthe en pahne. Un feuillage entremêlé de glands et de pommes de pin suit parallèlement la frise et borde les deux côtés de la porte. Tous ces ornements, sculptés avec une grande Qnesse, témoignent de l'habileté et du goût de l'artiste. Malheureusement l'état de ruine où se trouvent ces monuments ne permettra bientôt plus de rien distinguer.

Sur la gauche de la porte, et dans l'angle formé par l'enfoncement, existe une sorte de galerie où l'on pouvait autrefois marcher debout, et où il n'est plus possible aujourd'hui de pénétrer qu'en rampant. Cette galerie conduit, par un escalier qui n'est plus qu'un sentier rapide, à une chambre creusée dans le cœur môme du rocher. Des niches d'une longueur de six pieds, sur une largeur de moitié, sont pratiquées dans l'épaisseur desparoispoury recevoir des cercueils. On communique de cette pièce, par trois portes voûtées, à sept autres chambres sépulcrales plus ou moins grandes. L'une d'elles, où l'on descend par un escalier de six marches, paraît avoir contenu les cercueils les plus importants. Ces cercueils étaient de pierre ou de marbre, avec des ias-reliefs représentant des arahesques, des feuillages de vignes ou des fleurs. Quelques-uns existent encore en entier; les autres n'offrent plus que des débris.

En visitant ces sépulcres, on ne peut s'empêcher d'admirer la structure des portes qui ferment l'entrée des chambres; formées de la même pierre que les parois de la grotte, ainsi que les gonds et les pivots qui les supportent, on serait tenté de croire qu'elles ont été détachées d'une seule pièce, avec le ciseau, du roc môme. Plusieurs voyageurs n'ont pas hésité à l'affirmer, quoique la chose ne paraisse guère possible. Il ne reste plus qu'une de ces portes en place, et qui ne soit point brisée.

Les sépulcres des Rois paraissent avoir quelque rapport avec les sarcophages antiques que l'on trouve sur la route de Beyrouth à Sidon. De môme que ceux-ci, ils n'offrent point suffisamment d'indices à l'archéologue pour déterminer l'époque à laquelle ils appartiennent. Les saintes Ecritures ne font pas connaître d'une ma-

nière précise le lieu de la sépulture des rois de Juda. Elles disent seulement que ces princes furent ensevelis à Jérusalem, ou sur la montagne de Sion. Au surplus, le caractère de l'architecture ornementale de ces monuments semble indiquer qu'ils sont d'une date plus récente que les temps où vivaient ces rois. Plusieurs savants les attribuent à Hérode le Tétrarque. Quelquesuns disent que les ornements et les accessoires révèlent une époque voisine du Bas-Empire ; les salles creusées dans le roc, qui constituent le fond des constructions, sont d'une antiquité beaucoup plus haute. Jusqu'à ce moment on n'a rien découvert qui puisse leur assurer une date et une destination certaines.

Le dernier voyageur savant qui ait parlé de Jérusalem, M. de Saulcy, membre de l'Institut, dans un excellent livre rempli de la plus ingénieuse érudition, est d'avis que ces sépulcres sont réellement ceux des rois de Juda « En résumé, dit-il, aucune objection sérieuse ne subsiste, et je crois avoir le droit de dire que les tombeaux des rois de Juda étaient bien dans la cave sépulcrale qui porte encore le nom de Obour-el-Molouk, de tombeaux des Rois*. » ,

On trouve les sépulcres des Juges à un quart de lieue environ de ceux des Rois, après avoir traversé dans une grande étendue la vallée ombreuse et fertile de Crotim, lieu de rendez-vous des juifs de Jérusalem, où ils se réunissent habituellement pour se divertir le jour du sabbat. L'espace qui sépare ces tombeaux les uns de."; autres est un terrain nu, stérile, sur lequel on remarque, parmi quelques oliviers maigres et rabougris venus

(1) Voyage autour de la Mer morte et dans les terres bibliques. Paris, 1852, 1853, tome II, pages 219-281,

334 iVIlIi:, LA PALESTINE ET LA JUD'/.E.

aans les fentes des rochers, des traces de citernes qui sembleraient témoigner des efforts tentés pour rendre ce sol productif par la culture.

Vraisemblablement les sépulcres des Juges appartiennent à l'époque qui a suivi les conquêtes d'Alexandre ou à l'époque romaine. Ils diffèrent très-peu des sépulcres des Rois, et par le genre des constructions et par la beauté des ornements". Comme ces derniers, ils sont taillés dans le roc, sont divisés en plusieurs chambres et ont des niches superposées les unes aux autres dans l'épaisseur des parois, pour recevoir des cercueils. L'entrée de ces grottes sépulcrales est précédée d'une cour assez spacieuse. L'antiquité hébraïque nous offre des exemples de tombeaux attenant à des maisons de campagne qui avaient des terrasses dominant les cours des sépulcres. On voit, dans un passage de la Bible, qu'on inhumait quelquefois les morts sous la maison. Samuel, est-il dit, fut enseveli dans sa maison de Rama*.

Plusieurs portes des sépulcres des Juges se distinguent spécialement par un fronton et des ornements plus dignes d'attention par la complication et la difficulté du travail que par le goût. Cependant nous en avons remarqué un? qui n'est dépourvue ni d'élégance ni du sentiment de l'art. La corniche qui entoure le fronton est gracieuse, et les arabesques dont il est orné produisent un effet agréable à l'œil. Le grand nombre de ces grottes rassemblées dans un môme lieu montre qu'elles ont dû être évidemment la propriété de plusieurs familles. Quand ces grottes furent abandonnées, quelques-unes devinrent des citernes, et les

(1) Rois , liv. 1, cbap, xxv, vers. 1.

bergers y trouvaient, avec leurs troupeaux, un refuge contre le mauvais temps ou les ardeurs du soleil d'été. Encore aujourd'hui on voit des familles s'y retirer pendant l'hiver, et y remiser leur bétail, la nuit, pour le soustraire aux atteintes des bêtes carnassières. Ces grottes sonttrès-multipliées dans toute la Palestine.

Quant au nom que l'on donne à celles appelées sépulcres des Juges, il règne à leur égard tout autant d'obscurité qu'à l'égard du tombeau des Rois.

Toutefois, M. de Saulcy, que nous devons encore citer ici, prétend, comme pour les tombeaux des Rois, que ces sépulcres sont bien ceux des Juges. Il s'appuie sur un argument qui, en histoire et en archéologie, a toujours beaucoup de force, c'est qu'en l'absence de preuves écrites, la tradition est d'une grande valeur.

On a vu, à propos des saints beux, quel était le caractère des monuments chrétiens construits à Jérusalem avant l'invasion sarrasine. Il ne reste plus qu'à apprécier ceux qui datent de cette seconde époque. Au premier rang est la mosquée du Temple, bâtie sur les ruines du temple de Salomon. Ce temple, ruiné de fond en comble par les soldats de Titus, offrait un bel emplacement dont les conquérants surent ftrer parti. Les Mahométans y construisirent une mosquée, devenue sainte aujourd'hui, presque à l'égal de celles de la Mekke et de Médine, et l'ornèrent de toutes les dépouilles des monuments voisins. Elle se nomma la mosquée de la Roche (El-Sakhrah), à cause d'une roche que Ton y découvrit. Cette mosquée est un des premiers monuments sur lesquels les Arabes essayèrent les rudiments de cette architecture qui s'est d'abord inspirée des caractères romain et byzantin, et qui est, pour l'architecture moresque, ce que le style roman est pour l'architecture chrétienne. L'architecture arabe s'est

successivement transformée et a fini par s'élever aux proportions et aux magnificences de l'Alhambra,

La fondation de cette célèbre mosquée remonte, selon quelques auteurs, à l'an 640 de notre ère. Quoiqu'elle porte le nom d'Omar, il ne paraît pas cependant qu'elle ait été achevée par ce khalife. Ab-del-Malek lui donna plus d'extension, et plus tard El-Oulid entreprit de la rebâtir sur un plan différent. Elle s'élève majestueusement au milieu d'un superbe parvis de six cents pas de longueur environ, du nord au sud, et de trois cents pas de largeur de l'est à l'ouest. Du côté du nord et de l'ouest, cette vaste place est bordée par une ligne de bâtiments et de maisons turques où l'on distingue le palais d'Hérode, les ruines du prétoire de Pilate, résidence actuelle du gouverneur de Jérusalem, et la maison du cadi, qui était autrefois celle du patriarche. Au sud et à l'est, elle est fermée par les murailles de la ville. On y pénètre par trois portes, avec des portiques, sous lesquels il faut passer, après avoir monté plusieurs degrés. La principale de ces portes est située à l'occident : c'est la belle Porte. Il s'y trouve huit lampes, qu'on allume dans les fêtes solennelles. Les deux autres portes sont d'une ordonnance moins riche. Le pavé du parvis est en marbre. Tout autour s'étend une belle plaine de gazon, oîi sont disséminées çà et là de fraîches fontaines parmi des groupes de palmiers et des tombeaux musulmans. Au centre du parvis est une plate-forme carrée, exhaussée de six à sept pieds, qui sert de base à la mosquée. Chaque côté de cette plate-forme peut avoir deux cents pas environ. On y arrive par un escalier de marbre de huit marches, pratiqué aux quatre points cardinaux.

Quanta l'édifice, il est de forme octogone, et surmonté d'un dôme portant une flèche élégante qui se

termine par un croissant. Chacune des huit faces de l'octogone est percée de sept arcades en ogive, et présente de front une étendue de trente-deux pas. La plus grande circonférence de la mosquée est de deux cent cinquante six pas, et sa hauteur totale de cent vingt pieds. Au-dessus des premières arcades de la base règne un autre rang de petites arcades d'un style d'architecture tout différent. Le toit de cette galerie est en terrasse, et va joindre la lanterne à huit pans qui est au-dessous de la coupole. Une grande fenêtre, percée sur chaque face de la lanterne, éclaire l'intérieur.

Les murs sont recouverts au dehors, de petits carreaux ou de briques peintes chargées d'arabesques et de versets du Koran, écrits en lettres d'or. Les portiques des parvis, et ces briques peintes, rappellent les décorations de la cathédrale de Cordoue, ancienne mosquée, et du palais du Généralife, à Séville Du reste, cette mosquée diffère peu, pour le caractère, de la foule des mosquées musulmanes, que beaucoup de voyageurs ont vues et décrites. On peut donc, sans y avoir pénétré, s'en faire une idée exacte. On sait que la décoration intérieure des temples turks est (ies plus simples. Voici ce que l'on en raconta à l'ambassadeur Desliayes : « Il y a dedans un grand dôme qui est porté » par deux rangs de grosses colonnes de marbre, au » milieu de laquelle est une grosse pierre, sur laquelle » les Turks croient que Mahomet monta quand il alla » au ciel. Pour cette cause, ils y ont une grande dévo- » tion, et ceux qui ont quelques moyens fondent de » quoi entretenir quelqu'un après leur mort qui lise » lAlcoran autour de cette pierre à leur intention. Le » dedans de cette mosquée est tout blanchi, hormis en » quelques endroits, où le nom de Dieu est écrit en » caractères arabiques. »

Guillaume de Tyr, qui visita cet édifice près de cinq siècles avant Deshayes, en parle ainsi :

« Pour entrer dans le temple, il y a quatre portes, » situées à l'orient, à l'occident, au septentrion et au > midi, chacune ayant son portail bien élaboure de » moulures, et six colonnes avec leur piédestal et cha- » piteau ; le tout de marbre et de porphyre. Le dedans » est tout de marbre blanc ; le pa\c même est de gran- » des tables de marbre de diverses couleurs, dont la » plus 'grande partie, tant des colonnes que du marbre y> et le plomb, ont été pris par les Turks, tant en l'égUse j de Bethléem qu'en celle du Saint-Sépulcre, et au- » très, qu'ils ont démolies.

» Dans le temple, il y a trente-deux colonnes de » marbre gris en deux rangs, dont seize grandes sou- » tiennent la première voûte, et les autres le dôme, » chacune étant posée sur son piédestal, et leurs cha-

> piteaux. Tout autour des colonnes, il y a de très-beaux » ouvrages de fer doré et de cuivre, faits en forme de » chanddiers, sur lesquels il y a sept mille lampes po- » sées lesquelles brûlent depuis le jeudi au soleil cou-

> ché 'jusqu'au vendredi midi, et tous les ans, un mois

> durant, à savoir, au temps de leur Ramadam, qui » est leur carême.

» Dans le milieu du temple, il y a une petite tour de » marbre, où l'on monte en dehors par dix-huit degrés. » C'est où se met le cadi tous les vendredis, depuis » midi jusqu'à deux heures que durent leurs cérémo-

'' Toutre les trente-deux colonnes qui soutiennent la » voûte et le dôme, il y en a deux autres moindres, » assez proches de la porte de l'occident que Ion monr, tre aux pèlerins étrangers, auxquels ils font accroire » que lorsqu'ils passent librement entre ces colonnes,

» ils sont prédestinés pour le paradis de Mahomet, et » disent que si un chrétien passait entre ces colonnes, » elles se serreraient et l'écraseraient. J'en sais pour-

> tant bien à qui cet accident n'est pas arrivé, quoi- » qu'ils fussent bons chrétiens.

» A trois pas de ces deux colonnes, il y a une pierre » dans le pavé, qui semble de marbre noir, de deux y> pieds et demi en carré, élevée un peu plus haut que » le pavé. En cette pierre, il y a vingt-trois trous, où il » semble qu'autrefois il y ait eu des clous, comme de » fait il en reste encore deux : savoir à quoi ils ser- » valent, je ne le sais pas ; même les mahométans l'i- » gnorent, quoiqu'ils croient que c'était sur cette pierre » que les prophètes mettaient les pieds lorsqu'ils des- » cendaient de cheval pour entrer au temple, et que » ce fut sur cette pierre que descendit Mahomet quand » il arriva de l'Arabie Heureuse et quand il fit le voyage » du paradis pour traiter d'affaires avec Dieu. »

Au milieu de la naïveté de ce récit, il est facile de distinguer ce qu'est la mosquée de la Roche, que les Turks semblent défendre avec le plus grand soin de l'approche des chrétiens. Damoiseau, qui chetcha à y pénétrer, raconte la manière adroite avec laquelle le mutzelim sut réconduire.

« Un objet, dit-il, excitait vivement ma curiosité à » Jérusalem ; c'était la belle mosquée bâtie sur les rui- 7> nés du temple de Salomon. Tant de voyageurs assu- » raient qu'il était impossible à tout chrétien d'y péné- » trer, que je voulus tenter de prouver le contiaire. » Recommandé au mutzelim de la ville, j'allai lui pré-

> senter mes respects, et le presser de m'accorder une » faveur à laquelle j'attachais le plus grand prix, celle » de visiter ce temple des vrais croyants dont on raconte » merveilles et miracles. La réception amicale du mut-

» zelim encourageait mes instances ; il souriait à mes » vœux, il paraissait dans les dispositions d'y céder, et » je me croyais déjà sûr de la réussite, quand quelques » mots m'éclairèrent. « Va, mon fils, me dit-il, la lu- » mière divine t'éclaire; tu désires, je le vois bien, re- » noncer au culte des infidèles pour entrer dans le » rang des disciples de Mahomet. Je bénis notre saint » prophète d'avoir embrasé ton âme de cette ardeur » salutaire, de t'avoir inspiré le besoin de te convertir » à la foi qui seule peut mériter la béatitude éternelle. » Va, mon cher fils, et reviens purifié de tes souillures » pour suivre désormais la bonne voie. Je vais te don- » ner une escorte qui se chargera d'instruire nos imans » de tes louables intentions, et t'aplanira toutes les dif- » Acuités. » Ce discours, que la malice du mutzehm » lui dictait pour m'embarrasser, me désenchanta sm- » gulièrement. Je lui répondis que, tout en professant » une grande vénération pour Mahomet, et beaucoup » de respect pour la religion qu'il enseigne, mon des- » sein n'était pas de renoncer à ma patrie pour devenir » sujet du Grand-Seigneur; que la seule envie d'exa- » miner un beau monument des arts de l'Orient avait » déterminé ma démarche auprès de lui, et qu'étant né » de père et mère chrétiens, à mes risques et périls, je » voulais mourir chrétien. « Ah I me dit le mutzelim, » ceci change bien l'afl:aire 1 Je m'étais étrangement » trompé sur ton compte, seigneur Français I N'im- » porte, je t'ai promis une escorte pour l'accompagner » à la mosquée, je tiendrai ma parole ; on t'en fera voir » les dehors et l'intérieur dans tous les détails; seule- » ment je dois t'avertir que si le peuple musulman te » reconnaît pour chrétien, ce qui est plus qu'a suppo- » ser, le moindre désagrément qui puisse t arriver, » c'est d'être massacré sur place. Vois maintenant ce

» que tu dois faire ; une pareille bagatelle n'arrêtera » pas sans doute un homme de courage comme toi? — » Pas le moins du monde, répondis-je au facétieux » mutzelim ; mais comme il me reste encore quelques » légers intérêts à régler, je remettrai la partie de plai- » sir à un autre jour, si vous voulez bien me conserver » la même bienveillance. » Le mutzelim parut charmé » de cet échange de plaisanteries ; il fit apporter des » sorbets et des pipes, et nous nous quittâmes fort » bons amis, quoique je m'en retournasse un peu dé- » sappointé du non succès de mes esp^ances. »

Cependant le secret de ce sanctuaire n'a pas été, dans les derniers temps, inviolable pour tous les chrétiens. Plusieurs personnes, à l'aide du travertissement arabe, sont parvenues à contenter leur curiosité. De ce nombre on cite l'Espagnol Domingo Badia y Leblich(î), M. Burckhardt, et quelques-uns de nos amis. Avant la relation de ces voyageurs, les musulmans racontaient qu'une grosse pierre de couleur verte était soutenue en l'air sous la voûte, sans lien et comme par miracle, et que sept mille lampes brûlaient dans le sanctuaire depuis le jeudi soir au coucher du soleil, jusqu'au lendemain midi. "

Divers voyageurs, tant anciens que modernes, er: mentionnant la mosquée d'Omar sous le nom de El- Haram (maison de Dieu), en ont parlé dans leur relation comme s'il n'y avait qu'un seul édifice. Ils ont confondu la mosquée El-Aksa, ou mosquée d'Omar, avec la mosquée ElrSakhrah, mosquée de la Roche,

(1) Pour connaître l'état moderne de la célèbre mosquée d'Kl- Haram, qui a été visitée par quelques chrétiens au moment de la conquête de la Syrie par Ibrahim -Pacha, on doit consulter la description qu'ea a faite Ali-Bey (Badia) dans son Voyage en Afriqt^Q et en Asie.

quoiqu'elles soient parfaitement distinctes. Celle-ci est située à rexticmité sud-est du parvis, et touche aux murs de la ville. Elle est beaucoup moins grande et de couleur rougeàtre. C'était auparavant une église dédiée à la Vierge, parce qu'elle avait été construite à la place qu'occupait du temps de Marie une dépendance du temple où elle passa douze années de sa vie, c'est-àdire depuis l'âge de trois ans jusqu'à l'époque de ses fiançailles avec saint Joseph. Celle mosquée est npj^eUeEl-Sakhrah d'uneroche qui s'y trouve renfermée, et sur laquelle, dit-on, l'on remarque l'empreinte d'un pied que les musulmans assurent être celle qu'y laissa Mahomet, la nuit où il vint de la Mecque à Jérusalem pour bénir les mosquées, transporté par miracle sur la jument El-Borak.

La jument El-Borak est un ange ayant la figure d'une femme et le corps d'un cheval ailé. Les Turks croient fermement que Mahomet reviendradans la ville sainte à l'époque du jjugement dernier, avec Jésus- Christ, Rouh-AUah (esprit de Dieu), pour y chercher les vrais croyants. Il enjambera, disent-ils, la valléede Josaphat en posant un pied sur la montagne des Oliviers et l'autre sur le temple. Sa robe, formée de peau de jeune chameau, descendra jusqu'au fond de la vallée, d'où les âmes des justes viendront s'y nicher comme des insectes, et lorsque au poids de ses vêtements le prophète jugera que toutes sont réunies sous ses ailes, alors il prendra son essor vers le ciel. C'est dans la mosquée El-Sakhrah que, selon la foi musulmane, les actions bonnes ou mauvaises sont pesées dans la balance invisible, El-Mizan.

Pendant l'espace de quatre-vingt-huit ans, les mosquées d'Omar et de la Roche furent converties en églises chrétiennes. Saladin, s'étant emparé de Jérusalem

en 1 187, les rendit au culte de rislaraisme, auquel elles sont toujours restées depuis. A cette époque, le parvis qui entoure la mosquée d'Omar était ceint de murailles avec des tours crénelées. Nous avons dit cidessus que Saladin, pour effacer les souillures du séjour des chrétiens dans la mosquée, en fit laver les murs et les pavés avec de l'eau de rose. Suivant une tradition répandue chez les Arabes de Jérusalem, cinq mille chameaux furent employés à transporter de l'Yémen la prodigieuse quantité d'essence de rose que l'on consomma à cet usage. Tous les princes de la famille de Saladin prirent part eux-mêmes à la cérémonie lustrale.

Tels sont les monuments de Jérusalem rangés par catégories et par époques. Cette ville obéit tantôt à des gouverneurs propres qui ont le titre de pachas, tantôt à des motzelams ou mutzelims, qui relèvent du pacha de Damas. Ce mutzelim paye une ferme et s'en rembourse à l'aide du miré, des doulhes et des avanies considérables qu'il impose aux chrétiens; ces avanies presque toujours prennent leur source dans une sorte de concurrence que se font les diverses sectes chrétiennes qui visent à la possession des saints lieux, thaque communion, grecque, catholique, arménienne, copte, abyssine et franque, tient à honneur de ne point demeurer inférieure à ses rivales en privilèges deJocalité. Ainsi on met à une espèce d'enchère les prérogatives de telle chapelle, le droit de telle procession, et le mutzelim a grand soin de profiter de cette concurrence, qui garnit ses coffres. Par suite de cette position rivale, les divers couvents sont presque toujours en hostilité, et les fidèles aussi bifen que les couvents. On ne saurait évaluer à moins de cent mille piastres ce que rapportent au gouverneur les avanies qu'il fait peser sur

les chrétiens. Chaque pèlerin lui paye un droit d'entrée de dix piastres, et un droit d'escorte pour le \'oyage au Jourdain. Il a, en outre, une taxe sur toutes les contraventions qui se commettent, soit une réparation clandestine à une église, soit une procession passée à quelques toises au delà de ce qu'elle devait aller. Chaque couvent est le contribuable obligé du mutzèiim ; il ne s'y fait rien, il ne s'y déplace pas un hôte sans qu'une capitation soit payée. On paye pour tout changement de supérieur, on paye pour toute cérémonie publique. Il n'est pas jusqu'aux chapelets, reliquaires, croix, agnus et scapulaires qui n'acquittent un droit entre les mains du gouverneur. L'exportation de ces reliques pieuses est plus considérable qu'on ne pourrait croire. Le grand couvent de la Terre-Sainte en exporte à lui seul pour une cinquantaine de mille piastres, et les autres couvents grecs, arméniens et coptes, pour une somme à peu près égale.

Outre ces taxes pPévues, le mutzelim a encore une foule d'occasions de profits licites ou non licites. Sur un caprice il taxe un chrétien à dix, vingt, trente bourses, sous peine de recevoir cinq cents coups de bâton. M. de Chateaubriand cite comme l'un des plus célèbres avanistes de l'Orient le pacha Abdallah. « Un jour, dit-il, ce pacha avait envoyé sa cavalerie piller des Arabes cultivateurs, de l'autre côté du Jourdain. Ces bonnes gens, qui avaient payé le miré et qui ne se croyaient point en guerre, furent surpris au milieu de leurs tentes et de leurs troupeaux. On leur vola deux mille deux cents chèvres et moutons, quatre-vingt-quatorze veaux, mille ânes et six juments. Un Européen ne pourrait guère imaginer ce que le pacha fit de ce butin. Il mit à chaque animal un prix excédant deux fois sa valeur ; il estima chaque chèvre et chaque mou-

ton à vingt piastres, chaque veau à quatre-vingts. On envoya les bêtes ainsi taxées aux bouchers, aux différents particuliers de Jérusalem et aux chefs des villages voisins ; il fallait les prendre et payer sous peine de mort. J'avoue que si je n'avais pas vu de mes yeux cette double iniquité, elle me paraîtrait tout à fait incroyable. Quant aux ânes et aux chevaux, ils demeurèrent aux cavaliers; car, par une singulière convention avec ces voleurs, les animaux au pied fourchu appartiennent au pacha dans les épaves, et toutes les autres bêtes sont le partage du soldat. »

L'un des plus curieux épisodes de la vie de Jérusalem, c'est le passage des pèlerins. Autrefois, le christianisme tout entier concourait à la splendeur de ce pèlerinage, mais depuis quelques années, si l'on enexcepte un petit nombre de moines italiens, allemands ou espagnols, cette pratique religieuse n'existe plus pour les Latins, mais elle s'est perpétuée chez les Grecs schismatiques et parmi leschrétiens de l'Orient. Les Grecs assurent que le pèlerinage vaut indulgence plénière, non seulement pour le passé, mais encore pour l'avenir. Aussi, chaque année part-il de la Morée, de Constantinople, de l'Archipel, de l'Anatolie, de la Syrie et de l'Egypte, une foule de pèlerins qui arrivent en novembre à Jaffa, et vont à Jérusalem , où ils demeurent jusqu'après les fêtes de Pâques. Quand celte troupe arrive, elle se distribue parmi les couvents des diverses communions, puis elle suit avec recueillement les exercices religieux. Le jour du vendredi saint est marqué comme celui de la plus grande cérémonie. Le voyageur Damoiseau en fut le témoin. « En ma qua- » lité depôlerin, dit-il, j'assistai aux exercices du saint » jour. Jevis, ou plutôt je nevis pas les ténèbres, car » robscurité était si complète quand tous les cierges

» furent éteints spontanément, que force me fut dé

» garder ma place pour ne pas tout heurter en essayant

> de sortir. On frappait de grands coups sur les plan- » ches, en faisant retentir les voûtes de chants îiigu- » bres en langue espagnole. Enfin la lumière brilla de » nouveau, et l'on aperçut l'officiant, assis sur des » coussins de velours, et revêtu de riches habits pon- » tificaux. Il prononça d'une voix grave un sermon es- » pagnol, qu'un autre moine répéta en arabe. Ensuite

> l'image de Jésus fut promenée tout autour de l'église, » en s'arrêtant à différents endroits pour marquer les » stations du Sauveur; puis on crucifia cette statue,

> on la décrucifia ; on l'enveloppa dans un linceul, ou » fit le simulacre de l'embaumer, on lamitau cercueil » pour la retirer le lendemain. »

Une autre cérémonie, c'est la purification dans le Jourdain, quand le dimanche des Rameaux est arrivé. La foule des pèlerins se précipite alors hors des murs de Jérusalem, et, traversant la plaine de Jéricho, va se baigner dans le fleuve saint; quelques-uns poussent le pèlerinage jusqu'à la mer Morte ; puis, de retour dans la ville sainte, ils assistent à la cérémonie du feu du ciel, qui, le samedi saint, est apporté par l'ange luimême. Quand la Pâque est finie, on délivre à chaque pèlerin une espèce de patente, et ils partent après s'être fait tracer sur le bras des figures de croix et de lances avec le chiffre de Jésus et de Marie. Ces signes se pratiquent à l'aide de piqûres d'aiguilles que l'on remplit ensuite de poudre à canon ou de chaux d'antimoine.

.Dans le dernier siècle, cette affluence de pèlerins laissait encore à Jérusalem des sommes considérables (Volney les évalue à un million et demi,) dont une portiou passait entre les mains des marchands de denrées.

L'eau, en 1784, s'est payée jusqu'à la valeur de quinze sous les deux seaux. Mais le nombre des pèlerins étant considérablement diminué, la ville ne profite pas maintenant du quart de ces valeurs. Les pèlerins fidèles sont toujours obligés de donner la plus grande partie des sommes qu'ils apportent aux autorités turkes. Les couvents grecs, qui reçoivent le plus grand nombre de pèlerins, sont les plus riches. Autrefois l'archevêque grec, le plus opulent prince du lieu, se distinguait par les somptueuses décorations de son logement et par les raffinements de sa table. Damoiseau, qui y fut invité, en dit ce qui suit: « Le jour où j'eus » l'honneur dediner avec ce patriarche, un repas pour 3> dix-huit cents personnes était servi sur la terrasse ■y> du couvent qu'il habite. D'un côté des vins délicieux, •^ des mets exquis, des fruits superbes se trouvaient y> offerts; de l'autre, une montagne de riz cuit à 3> l'huile, de poissons cuits à l'eau et force haricots » indigestes, attendaient la voracité des convives qui » n'en laissèrent pas de vestige, tant le jeûne les avait T> rendus peu difficiles I »

Quant aux Pères latins qui occupent le couvent dit de Saint-Sauveur ou de Terre-Sainte , ils ne sont ni aussi riches, ni aussi influents que les chrétiens schismatiques. Loin d'avoir toutes les aises et toutes les jouissances que certains récits leur supposent, les Pères gardiens du Saint-Sépulcre ont une vie de lutte et de souffrances. « Il faut, dit M. de Chateaubriand, » qu'ils obtiennent la permission de se nourrir, d'en- 2> sevelir leurs morts, etc. Tantôt on les force de mon- » ter à cheval sans nécessité, afin de leur faire payer •5> des droits; tantôt un Turk se déclare leur drogman » malgré eux, et exige un salaire de la communauté. » On épuise contre ces infortunés moines les inven-

34s LA SYRIE, LA PALESTINE ET LA JUDÉE.

» lions les plus bizarres du despotisme oriental. En » vain ils obtiennent, à prix d'argent, des ordres qui > semblent les mettre à couvert de tant d'avanies; ces » ordres ne sont point exécutés ; chaque année voit une » oppression nouvelle, et exige un nouveau lirman. » Le commandant prévaricateur, le prince, protecteur » en apparence, sont deux tyrans qui s'entendent, l'un » pour commettre une injustice avant que la loi soit » faite, l'autre pour vendre à prix d'or une loi qui » n'est donnée que quand le crime est commis. Le » registre des firmans, des pères, est un livre bien » précieux, bien digne à tous égards de la bibliothèque » de ces apôtres qui, au milieu des tribulations, gar- » dent avec une constance invincible le tombeau de » Jésus-Christ. Les pères ne connaissent pas la valeur » de ce catalogue évangélique , ils n'y voyaient rien » qui pût m'intéresser; souffrir leur est si naturel » qu'ils s'étonnaient démon étonnement. »

Le couvent de la Terre-Sainte est le chef-lieu de toutes les missions qui existent dans le ressort de l'empire turk. Ces missions sont au nombre de dixsept, desservies par des Franciscains de toutes nations, mais surtout par des Italiens, des Espagnols, et autrefois des Français. Les trois grandes autorités se partagent entre ces trois nations, le supérieur est Italien, le procureur Espagnol, le vicaire devrait être Français, mais ce poste était occupé par un moine espagnol lorsque nous avons habité le couvent de Saint-Sauveur et celui du Saint-Sépulcre. Chacun de ces administrateurs a une clef de la caisse générale, afin que le maniement des fonds ne puisse se faire qu'en commun. Chacun d'eux est assisté d'un remplaçant que l'on nomme le cliuret. Ces chefs et ces discrets, avec l'adjonction d'un septième membre, qui est Portugais,

forment ce que l'on nomme le directoire ou chanitre souverain. La plus grande partie des recettes de ce couvent consistent en magnifiques aumônes que lui font les puissances catholiques, puis en recettes réalisées a l'époque du pèlerinage. Les dépenses consistent en présents au mufti, au cady, au naqib, au pacha enfin a tous les dignitaires turks dont l'influence et l'appui peuvent être utiles à la communauté.

Nous citerons encore une excellente description du monastère de Saint-Sauveur et du couvent du Saint- ^^^P^"ïcre par M. Michaud, dans son voyage en

Jérusalem, février 1831.

« Il faut que je vous dise un mot des pères du Sairit- Sepulcre et du monastère de Saint-Sauveur, où nous sommes logés : beaucoup de relations nous font connaître l'établissement et les statuts du couvent latin • les gardiens du saint tombeau appartiennent à l'ordre de Saint-François. Ils sont envoyés de l'Italie et de Espagne, ce qui a quelquefois fait naître des antinathies des discordes dont on a beaucoup parié, auoiquel es n'aient éclaté que dans une étroite solitudetous les établissements de la terre sainte ont toujours été sous le patronage de la France, ce qui nourrait faire croire qu'il y a, dans le couvent de Saint-Sauveur, quelques moines français, mais la vérité ses gu 11 n'y a ici de français que le souvenir des monarques qui ont protégé autrefois la terre sainte, et quelques vieilles capitulations avec la Porte, dont l'exécu-

fl) correspondance d'Orient, 1830-1831, par M. Michaud de l'A

tion n'est réclamée par aucune autorité spéciale, par aucun fondé de pouvoir (1). Ce qui m'étonne, ce qui m'afflige tout à ia fois, c'est de n'entendre parler ici qu'un mauvais italien et un mauvais espagnol; cette langue française, qu'au rapport d'un vieil historien on parlait jadis à Jérusalem comme à Paris, est à peine connue dans le monastère des pères latins, et, tandis que toutes les langues de l'univers sont journellement entendues autour du saint tombeau, la langue du peuple de France est celle qu'on y parle le moins.

» Je vous parlerai d'abord du couvent que les pères Franciscains ont dans l'intérieur de l'église du Sainfr- Sépulcre, et du service que fait leur sainte milice au près du tombeau de Jésus-Christ. 11 y a toujours treize moines qui veillent dans le sanctuaire et qui sont là comme une garde avancée. Une fois entrés, ils ne sortent plus; car ce sont les musulmans, comme je vous l'ai dit, qui ont la clef de l'église. Les pères latins reçoivent leur nourriture à travers les barreaux, et restent ainsi jusqu'à ce que d'autres frères viennent leur succéder ; véritables sentinelles qu'on place et qu'on relève tour à tour. Nous avons visité plusieurs fois ce couvent intérieur; de tous côtés il tombe en ruines. Dans plusieurs endroits du toit il s'est formé de larges ouvertures par lesquelles passe la pluie ; dans les jours pluvieux, les cellules reçoivent plus d'eau qu'il n'en faudrait pour remplir une grande citerne. Ajoutez à cela que les chevaux des santons musulmans ont leur écurie au-dessus du réfectoire des moines, et qu'ils frappent du pied le plancher toujours près de s'écrouler. Les pauvres cénobites sont chaque jour à la veille d'être écrasés sous les débris de leurs cellules.

(1) Le père vicaire est censé représenter la France ; mais le pèrç vicaire n'est pas Fruçais, et ne parle pas français.

» n y a quelque temps que les moines ont le projet de réparer leur couvent en ruines. Ils en ont demandé la permission au pacha d'Acre. Car bien que les Turks, comme vous le savez, ne soient ni les auxiliaires, ni les complices du temps, ils sont les premières gens du monde pour le laisser faire, et, lorsque ses ravages sont à leur comble, il faut toujours acheter d'eux, le privilège de s'en défendre. La permission de faire des réparations nécessaires avait donc été achetée d'Abdallah. Mais voici ce qui est arrivé et ce qui vous fera connaître le régime des Turks. Les pères latins, autorisés par le pacha, allaient mettre la main à l'œuvre, lorsque le gouverneur de Jérusalem s'est présenté, en disant qn'on ne lui avait pas donné son hakchis (gratifiralion) : il a fallu le satisfaire ; après cela, on a cru pouvoir se remettre à l'œuvre; mais le cadi est venu à son tour, réclamant son hakchis, et menaçant les pères latins de sa colère, si on remuait une seule pierre avant de lui avoir compté trois mille piastres; nouveau tribut qu'il a fallu payer. Enfin, le gouverneur et le cadi étaient satisfaits ; on pouvait croire qu'il n'y aurait plus d'opposition; mais on se trompait, car le cadi et le gouverneur, étant partis pour la guerre de Naplouse, il est resté à Jérusalem un sous-cadi revêtu ie la puissance suprême. Il a demandé à son tour qu'on lui fit une libéralité ; il exigeait quinze cents piastres. Les choses en étaient là, quand nous sommes arrivés à Jérusalem : le monastère de Saint-Sauveur était rempli de tristesse et de deuil, car il allait se trouver ruiné. Les pères ont cherché à toucher le sous-cadi par leurs prières ; et pour toute réponse on leur a dit : bakchis; ce qui veut dire : « Payez. »

» La même chose arrive toutes les fois qu'il s'agit de faire la moindre réparation dans le couvent ou dans

l'église du Saint-Sépulcre. Les gardiens du saint tombeau auraient bâti un palais avec ce qu'ils ont donné aux musulmans pour obtenir la permission de réparer leur modeste demeure. Comment les pères latins peuvent-ils suffire à toutes ces exigences des Musulmans? Ils ont, d'ailleurs, beaucoup d'autres dépenses à faire, car ils sont obligés d'entretenir vingt-deux couvents établis dans plusieurs parties de la Palestine, en Syrie et en Chypre. Dans des temps éloignés, des princes de l'Occident venaient au secours des catholiques de Jérusalem^ non-seulement en les protégeant auprès des princes de la Porte Ottomane, mais en envoyant de l'argent au monastère des Latins. Avec ces libéralités royales, les gardiens du Saint-Sépulcre pouvaient nourrir les pauvres, recevoir les pèlerins, entretenir les édifices des chrétiens dans la ville sainte. Mais ces ressources, venues de si loin, dépendaient de l'état où se trouvait l'Europe et même des opinions qui s'accréditaient dans les sociétés européennes. Dès le siècle dernier, le monastère de Jérusalem ne recevait plus de subsides que de l'Espagne, du Portugal et de la cour de Rome ; encore, ces secours avaient-ils été supprimés ou réduits de beaucoup par suite des guerres qui ébranlèrent tout l'Occident et qui ne permirent pendant plusieurs années à aucun prince chrétien de porter ses regards vers les saints lieux. Au milieu des plus grands orages de la révolution française, le couvent latin se trouva dans une telle misère qu'il fut réduit à vendre les vases sacrés et les ornements des autels. J'ai vu un vieux père espagnol qui me parlait, les larmes aux yeux, des candélabres, des lampes et des calices d'or, qu'on avait vendus ou mis en gage, pour ne pas mou- • rir de faim à Jérusalem.

» Depuis ce temps la charité des rois, la charité des

fidèles , a été sollicitée. En France, quelques voix se sont quelquefois élevées en faveur dés gardiens du Saint-Sépulcre. J'ai souvent entendu un de nos orateurs sacrés rappelant à ses auditeurs la misère qui régnait dans les saints lieux et préchant, comme il le disait lui-même (1), une croisade de charité. A la voix du prédicateur, au nom de Jérusalem délaissée, de nombreuses aumônes étaient recueillies, et la pauvreté de Sion a pu être soulagée ; mais les fruits de cette croisade de charité ne pouvaient suffire à des besoins sans cesse renaissants et toujours les mêmes. Les pères de Saint-Sauveur m'ont dit que le roi Charles X leur envoyait chaque année une somme de deux mille francs. Cette somme, pour l'année 1830, vient d'arriver à Beyrouth et le consul de France leur en a donné l'avis. Mais ils est plus que probable que cette modique pension sera supprimée, et qu'aucun secours ne viendra désormais du royaume Très-Chrétien.

» J'ai voulu savoir comment les pères latins, abandonnés ainsi par les rois et par une grande partie de la chrétienté, avaient pu se soutenir. Voici les renseignements qui m'ont été donnés et qui sontd'un'e grande exactitude. La charité des fidèles suffit encore aux besoins des gardiens du Saint-Sépulcre, mais cette charité a besoin d'être réveillée par une sorte d'industrie. La Providence, en donnant la pâture aux petits oiseaux, n'a point entendu par là que les oiseaux ne chercheraient pas eux-mêmes leur nourriture. Les pères de Saint-Sauveur ont compris la Providence de cette manière et n'ont rien négligé pour se mettre en état de donner \epain quotidien aux familles chrétiennes dont

(1) Je n'ai pas besoin de vous citer le bon abbé Desmr.zures qui , a fait deux fois le voyage de la terre sainte, et qui a prêché dans toutes le» provinces de France pour les pauvres de Jérusalem.

le sort leur est confié. Une grande quantité de chapelets se fabriquent sous leurs auspices, soit à Jérusalem, soit à Beliiléem ; on bénit tous ces- chapelets et beaucoup d'autres reliques sur le Saint-Sépulcre, puis on les envoie dans de grosses caisses aux ports de Saint- Jean-d'Acre, de Jaffa et d'Alexandrie ; de ià, on les expédie par des occasions sûres et presque toujours sans frais pour l'île de Malte, pour les Deux-Siciles, pour l'Espagne et le Portugal. Deux ou trois frères du couvent de Saint-Sauveur accompagnent ces pieuses cargaisons et débitent les chapelets qu'on leur a confiés. Les produits de cette vente sont envoyés à Jérusalem, sans qu'il y ait jamais la moinde infidélité. Telle est la précieuse manne qui tombe chaque jour sur les lieux sainls-et nourrit leurs pauvres habitants. Si cette ressouice venait à leur manquer, si, d'un autre côté, les rois d'Espagne et de Portugal ne leur envoyaient plus aucun sccoias, tout me porte à croire qu'ils retomberaient da;;s la misère où la première révolution de France les avait plongés, et qu'ils n'auraient pas même de quoi fournir de l'huile aux lampes du saint tombeau.

■■ » Je vous ai donné ces détails, parce qu'on ne les connaît point en Europe. Il importe, d'ailleurs, aux gardiens du Saint-Sépulcre de ne pas passer pour être plus riches qu'ils ne le sont, et cela pour deux raisons qui me paraissent sans réplique. D'abord, si les Turks pouvaient croire qu'ils ont des trésors, ce serait tous les jours de nouvelles avanies, de nouveaux bakchis; en second lieu, les sources de la charité se trouveraient taries, car on ne fait pas l'aumône à ceux qu'on croit riches.

» Il en coûte toujours beaucoup en Orient, môme aux voyageurs, de passer pour être les favoris de la

fortune et de paraître comblés de biens. Je vous raconterai à ce sujet ce qui m'est arrivé : J'ai voulu aller à l'église du Saint-Sépulcre et sur le mont Sion avec l'habit de l'Institut. Les palmes dont ce costume est orné €t sa couleur verte, couleur privilégiée chez les Musulmans, avaient beaucoup ébloui les Turks. On a été jusqu'à me prendre pour un prince de l'Occident : lorsqu'on est venu m'annoncer tout cela, j'en ai été effrayé, car les Turks parlaient déjà d'un bakchis que je devais leur payer. J'ai prié le drogman de Saint-Sauveur de démentir tous les bruits qui s'accréditaient sur ma grandeur, et surtout de faire entendre aux Musulmans qu'il y avait bien loin de l'un des quarante à un prince qui donne de gros bakchis. On a consenti à ne voir en moi qu'un pauvre pèlerin et j'en ai été quitte pour la peur.

» Je terminerai cette lettre sur le monastère de Saint- Sauveur par une seule considération. Il ne faut pas y voir un simple couvent de moines; il est la métropole de la plupart des établissements latins en Orient; il est à lui seul la grande famille catholique de ce pays et nous représente tout ce qui reste des Francs, en Syrie et sur les terres des infidèles. On ne doit pas oublier que les enfants des chrétiens y reçoivent leur éducation, les étrangers l'hospitalité, les malades des remèdes, les pauvres du pain. »

M. Poujoulat , dans une autre partie de la Correspondance d'Orient^ (t. V, p. 172, lettre CXX), ajoute:

Jérusalem, avril 1831.

« Plusieurs voyageurs ont parlé du couvent de Terre- Sainte, de sa porte revêtue de fer, de la sombre voûte qui sert d'entrée, de ses nombreuses cellules, de sa

chapelle; les choses générales, le gros de l'établissement sont connus, mais il me semble qu'on pourrait ajouter encore sur ce chapitre des détails intéressants. Dans ce qui va suivre, j'éviterai de répéter ce que vous avez dit vous-même touchant la communauté latine. Le couvent de Saint-Sauveur est le couvent-roi de la terre sainte; là réside le révérendissime, qui ne relève que du pape, et fournit des secours à tous les monastères latins de la Syrie. Le couvent de Jérusalem peut loger cent personnes. Il a son économe, son boulanger, son cuisinier, qu'assistent des servants inférieurs. La communauté se compose en ce moment de vingt-cinq religieux, prêtres ou simples frères ; ils sont tous venus d'Espagne ou d'Italie. Depuis plus de vingt ans la terre sainte n'a pas eu un seul religieux français, et celui qui S8 trouvait à Jérusalem à l'époque du passage de M. de Chateaubriand, est le dernier prêtre de notre nation qui se soit consacré à la garde du divin tombeau. Chaque cénobite a sa petite chambre, avec un lit, une table, une lampe, un crucifix, une chaise et une cuvette; c'est là ce que fournit le couvent. Comme les religieux font vœu de pauvreté et qu'ils ne possèdent rien, ils ne sauraient augmenter leur ameublement. Les seuls embellissements qui soient à leur portée consistent en images et en chapelets. Une robe de laine brune, serrée d'un cordon blanc, compose le costume des cénobites. La construction du monastère est fort irrégulière; il faut l'avoir habité plusieurs semaines pour ne pas se perdre dans ses corridors, ses détours et ses issues sans nombre. Le couvent de Saint-Sauveur possède les seuls puits qui soient à Jérusalem, car Jérusalem n'a que des citernes, et quand les citernes s'épuisent, la ville n'a pour toute ressource que l'eau du puits de Néhémie, dans la vallée de Géhennon.

Les seaux des puits de Saint-Sauveur sont suspendus à des chaînes de fer, qui verront passer toutes les générations à venir des enfants de Saint-François.

» La salle de réception des voyageurs sert en même temps de salle de bibliothèqpue ; ce n'est point ici qu'il faut chercher des trésors littéraires. La bibliothèque de Saint-Sauveur se compose d'un petit nombre de livres ecclésiastiques ou pieux qu'on trouve partout. Il est, dans le couvent, une bibliothèque particulière qui rentre dans la juridiction du père vicaire et qui ne renferme que des livres français ; pour s'expliquer ce dépôt de livres français, il faut savoir que le poste de père vicaire a toujours été occupé par des religieux de notre nation, pendant tout le temps qu'il s'en est trouvé à Jérusalem. Le père AugustinoMéra, Espagnol d'origine, qui remplit aujourd'hui cette dignité française, m'a ouvert plusieurs fois la porte de la bibliothèque abandonnée. Il m'a fallu la première fois passer à travers • des toiles d'araignées pour arriver au rayon des livres. Parmi les cent cinquante ou deux cents volumes qui forment cette bibliothèque, j'ai remarqué une Bible de Sacy, une vie des Saints, les voyages de Paul L^icas et de Tavernier; entre autres livres enterrés dans la poussière, je n'ai pas vu sans tristesse l'Histoire de Vertot, l'Histoire romaine de Rollin, les Oraisons funèbres de Bossuet; tout cela est répandu sans ordre, sans suite, pêle-mêle aux quatre coins de la petite chambre de la bibliothèque, espèce de tombeau commun {acritos tumbos), où beaucoup d'auteurs illustres se trouvent livrés ensemble aux vers et à l'oubli. »

M. Poujoulat cite ici quelques livres qui ne devraient pas faire partie de cette bibliothèque. Nous avons vu le petit volume in-18 qu'il indique, et, comme M. Poujoulat, nous l'avons fait remarquer au père gardien,

mort depuis notre séjour à Jérusalem et remplacé par le père Auguslino Méra; il nous affirma que ce livre avait été laissé, avec quelques autres, par un voyageur. « Dans celle bibliothèque, qui a pour moi quelque chose de national, sur un rayon dont j'ai soigneusement écarté toutes les araignées, sontplacés les cinq premiers volumes de votre Histoire des Croisades, et les deux volumes de votre Bibliographie des Croisades, à côté d'une brochure in-12 renfermant la description des lieux saints, tiréed'erifm^raire deM.de Chateaubriand; ainsi, le hasard vous a donné pour voisin, à Jérusalem, un vieil ami qui fut pèlerin comme vous, et le sort a voulu réunir, dans la ville de Godefroi, les deuxFrançais de notre temps qui ont le plus sympathisé avec la gloire de la vieille France.

» Je vous demande grâce pour mes transitions dans cette lettre. Obligé de passer à chaque instant d'un objet à un autre, je crains de ne pouvoir assez éviter la confusion. Je veux vous parler de la chapelle de Saint- ' Sauveur, non point pour vous décrire son chœur avec des stalles européennes; son orgue, que touche un cénobite latin; ses au.lels élégamment ornés, ses ornements sacerdotaux, provenant de la munificence des rois d'Occident; c'est pour vous faire remarquer .deux tableaux, dont l'un représente saint Antoine, placé audessus d'un petit autel consacré à ce saint, l'autre, sainte Catherine, je crois, suspendu au mur dans le chœur delà chapelle. Le premier, envoyé d'Italie depuis peu d'années, m'a rappelé les inspirations de Raphaël. Le second a plus vivement excité mon admiration ; une inscription latine, tracée au bas du tableau, annonce qu'il est l'ouvrage de François Dupuis, et porte la date de 1694 : Francisciis Dupuis vovitjecit, deditque terrœ sanctœ, anno 1G94.

» Dans le siècle dernier, une des principales curiosités du couvent de Terre-Sainte était la pharmacie. Hasselquist parle de l'apothicairerie des Latins comme de la plus précieuse qui soit au monde. Les drogues de toute espèce, les remèdes les plus vantés, les baumes les plus rares et les plus merveilleux enrichissaient la pharmacie latine. Hasselquist l'avait évaluée à cent mille piastres. Le religieux qui porte le titre de fra dottore m'a conduit dans la salle des trésors médicaux, et je me hâte de vous dire que l'apothicairerie de Saint-Sauveur a beaucoup perdu de sa gloire. Je n'y ai remarqué que le baume de Jérusalem, qu'on emploie pour guérir les plaies et les blessures. Le reste de la pharmacie se compose de médicaments assez communs.

« Le couvent de Saint-Sauveur a une école comme le couvent de Bethléem; cette école est ouverte à tous les enfants catholiques de Jérusalem. Indépendamment des doctrines de la foi chrétienne, on y apprend à lire et à écrire l'arabe, le latin et l'italien. Le maître d'arabe est un catholique de la ville sainte, le maître de latin et d'italien est un père du couvent. Les jeunes élèves de Saint-Sauveur sont nourris au monastère et vont dormir chez leurs parents. Les huit premiers de l'école servent d'enfants de chœur et paraissent à tous les offices. S'il arrivait qu'un de ces élèves montrât une vocation bien décidée pour l'état ecclésiastique, on l'enverrait en Europe ou chez les Maronites du Liban. L'école de Saint- Sauveur se compose de cinquante-deux élèves. Le mode d'enseignement qu'on y suit tient beaucoup de l'enseignement mutuel.

« Dans une de vos lettres vous avez parlé du couvent latin qui fait partie de l'église du Saint-Sépulcre. "Vous l'avez vu tombant en ruine, et vous avez raconté tout

ce qui a été fait pour obtenir le privilège de le réparcF. Les travaux de restauration sont en ce moment terminés. Il ne faut pas croire que ces travaux consistent en de grandes choses. On a tout simplement empêché que la pluie n'inonde le réfectoire, et que les toits des cellules ne croulent sur la tête des religieux. Le petit couvent du Saint-Sépulcre est habité par treize cénobites, prêtres ou laïques, qui se renouvellent tous les trois mois. Ceux-là font particulièrement le service du saint tombeau ; ce sont les sentinelles du Golgotha. Enfermés dans l'église du Saint-Sépulcre, ils ne peuvent sortir qu'aux jours et aux heures où la porte est ouverte par les gardiens musulmans. »

C'est à Jérusalem que se sont tenus les premiers conciles. La première de ces assemblées, indiquée dans les Actes des Apôtres, se fit pour l'élection de Matthias, à la place de Judas. Joseph, surnommé le Juste, fut présenté avec Matthias, mais le sort tomba sur ce dernier. Ainsi l'Église de Jérusalem n'a pas seulement l'avantage d'être la plus ancienne, la mère des Églises, elle a encore celui d'avoir eu les apôtres et les premiers disciples réunis en concile. La seconde assemblée eut lieu pour l'élection des diacres, comme on le voit dans le sixième chapitre des Actes; on y traita une question qui fait pressentir qu'un jour les Grecs se sépareront par un schisme de l'Église orthodoxe. A ce concile, les Grecs murmurèrent contre les Hébreux chrétiens de ce que leurs veuves étaient méprisées dans la dispensation des aumônes. Alors les apôtres assemblèrent les disciples et leur firent choisir sept hommes d'une probité reconnue, pour leur confier le ministère de la distribution équitable des charités. Ce fait se passait en l'an 34 de l'ère chrétienne, c'est-à-dire un an après la mort de Jésus-Christ. Seize ans plus tard, la troisième

assemblée ecclésiastique fut encore nommée le concile de Jérusalem des apôtres ; saint Pierre y parla le premier. Saint Paul, saint Barnabe et saint Jacques s'y trouvaient. Vers l'année 197, saint Narcisse, évèque de Jérusalem, assembla un concile auquel assistèrent quatorze évêques. Ce fut sous le pontificat du pape Victor P"", vers 333, que l'empereur Constantin fit savoir aux prélats d'Orient qui se trouvaient à Tyr, de se transporter à Jérusalem pour la dédicace d'un temple qu'il avait fait bâtir près du tombeau du Fils de Dieu. Dans ce siècle apparaissent les partisans d'Arius, nommés aussi Eusébiens ; il tiennent un synode, se séparent de l'Église latine et commencent cette guerre de sectes qui dure encore entre les schismatiques et l'Église catholique. En 553 on célébra à Jérusalem un synode, où le cinquième concile général fut approuvé. C'est dans cette assemblée que l'on confirma aux prélats de Jérusalem la dignité de patriarche. Guillaume de Tyr fait mention des conciles tenus après la prise de la ville sainte par les croisés. Le dernier, dont la date n'est pas précise, est de 1136 ou de 1142.

L'aspect général de Jérusalem est monotone^et triste. Vue de la montagne des Oliviers, la ville présente un plan incliné qui descend du couchant au levant. Dans îe centre de la ville, et vers le Calvaire, les maisons se pressent d'assez près, mais le long de la vallée de Cédron, des vides se remarquent, surtout dans le terrain abandonné où s'élevaient le château Antonia et le second palais d'Hérode. Les maisons de Jérusalem soni de lourdes jnasses carrées fort basses et presque toujours sans fenêtres, les unes surmontées de terrasses, les autres terminées en dômes. Ces dômes et ces ter- Tasses seraient à l'œil d'un niveau morne et égal, si les clochers des églises, les minarets des mosquées et les

cimes de quelques cyprès ne coupaient l'uniformité des lignes. Cette tristesse extérieure se reproduit au dedans sous d'autres teintes et avec d'autres couleurs. Un labyrinthe de petites rues non pavées qui, procédant par autant d'escaliers, n'offrent qu'un sol de poussière subtile ou de cailloux roulants, des bazars voûtés et sales, de chêtives boutiques, personne aux portes de la ville,' personne dans les rues, si ce n'est quelques Barbaresques à cheval, et quelques fellahs qui reviennent du marché : voilà le spectacle habituel que présente la grande et belle Jérusalem, jadis métropole de splendeur et de lumières, aujourd'hui ville de ténèbres et de

désolation.

Le quartier des Juifs, dont nous avons parlé, est situé près delà porte des MaugrabinsouSterovilinaire, vers le nord delà ville. C'est là que sont aussi relégués les lépreux que l'on voit quelquefois assis solitairement à l'ombre comme des réprouvés. On estime que la population juive de Jérusalem s'élève de six à huit mille âmes. Le nombre des femmes y est plus considérable que celui des hommes. Elles y ont le privilège de vivre aux dépens de la communauté Israélite. Il n'est pas rare de rencontrer de ces femmes qui ont plus de cent vingt ans; fait curieux et extraordinaire, qui semblerait contredire les principes d'hygiène. Presque tous les Israélites qui viennent se fixer a Jérusalem ont amassé quelque argent sur lequel ils vivent Néanmoins, à cause de l'oppression et des avanies dont ils sont l'objet de la part des Turks, ils reçoivent de temps en temps des sommes provenant des collectes que leurs frères font pour eux sur tous les points de la

terre

On se tromperait fort si l'on croyait que cette com- Biunauté de misère dans la^ueUe vivent les Israélites

LA SYRIE, LA PALESTINE ET LA JUDÉE. 3o3

de Jérusalem, éloigne d'eux toute dissidence : ils sont divisés dans leur croyance en deux sectes qui se détestent aussi cordialement que peuvent le faire les différentes sectes des autres religions. Les Juifs de la cité sainte forment en outre une secte à part, qui se regarde comme séparée de toutes les autres par la pureté de sa foi. Il existe en général chez, les Juifs orientaux une très-grande répugnance à se mêler à leurs coreligionnaires d'Europe. Malgré leurs divergences et leurs iiaines réciproques, toutes les sectes Israélites venues à Jérusalem se réunissent dans l'unique synagogue qu'elles possèdent dans cette ville, comme les différentes communions chrétiennes se réunissent dans l'église du Saini-Sépulcre.

ignorât-on l'état de malheur et d'avilissement, où sont tomhés les tristes débris d'Israël, il suffirait de voir leur grande synagogue à Jérusalem pour juger de leur abaissement. Qu'on se figure des espèces de caves voûtées dans lesquelles on arrive par un escalier en ruine; des piliers dégradés, qui furent autrefois chargés de sculptures et de dorures, supportent les voûtes de ces chambres souterraines, dont de grandes portions sont éboulées. A peine un faible jour, arrivant par des ouvertures comme des soupiraux, éclaire cet humble sanctuaire. De petites galeries grillées pour recevoir les femmes sont pratiquées autour des murs sous les voûtes. Au-dessous de ces tribunes existent des bancs pour les hommes. Un grand rideau tendu au fond de ciiaque chambre cache à tous les yeux le tahernacle, espèce de coffre où sontenfermés les rouleaux de parchemin sur lesquels on p, transcrit les saintes Écritures. Les tables de la loi sont gardées avec un saint respect dans la principale de ces chambres, où elles sont entourées mystérieusement d'un drap de

pourpre brodé en or. Pendant tout le temps que durent leurs cérémonies religieuses, les Juifs ont sur le front un voile de serge blanche bordé de bleu, avec un cordon qui pend aux quatre coins. Lorsque les rabbins déroulent devant les assistants les parchemins des saintes Écritures, chacun vient pieusement les toucher avec l'extrémité d'un des cordons de son voile. La psalmodie triste et grave des docteurs de la loi à laquelle répond toute la synagogue par des versets de la Bible, mêlée de sanglots, au milieu des manifestations d'un violent désespoir, produit un effet qui déchire l'âme. On est saisi d'un sentiment de profonde pitié pour ce malheureux peuple sur lequel plane depuis si longtemps le sceau de la réprobation. Enfin, la cérémonie se termine par une aspersion d'essence de rose que l'on répand sur tous les assistants.

L'empereur Adrien avait interdit aux Juifs, sous peine de mort, l'entrée de la ville sainte. Un seul jour dans l'année il leur était permis d'acheter à prix d'argent la faveur d'y pénétrer pour y pleurer leur misère. Aujourd'hui encore, ils achètent chèrement la liberté» d'aller, le vendredi après midi, sur la place des Pleurs, dans le parvis de la mosquée d'Omar, pour s'y prosterner sur la poussière qui recouvre la place du temple de Salomon, et gémir sur les malheurs de Juda.

La nourriture n'est pas exorbitamment chère à Jérusalem. La viande de boucherie y abonde, etle gibier est très-commun dans les environs. On voit sur les tables du buffle, du mouton, du veau, des pigeons, des perdrix blanches , des bécasses , des lièvres , du sanglier, de la gazelle. Les légumes les plus communs sont les lentilles, les fèves, les concombres et les ognons ; les fruits, très-variés, consistent en dattes, grenades, figues, pommes, pastèques, raisins. Le vin des coteaux

de la Judée est excellent; le froment qu'on y recueille, très -savoureux. Les récoltes des environs consistent en blé, orge, doura, sésame, maïs et coton.

Pour résumer ce tableau de Jérusalem, nous empruntons à M. de Lamartine une vue prise des environs.

« L'aspect général de Jérusalem, dit-il, peut se peindre en peu de mots : montagnes sans ombre, vallées sans eau, terre sans verdure, rochers sans torrents et sans grandiose; quelques blocs de terre grise perçant la terre friable et crevassée, de temps en temps un figuier auprès, une gazelle ou un chakal se glissant furtivement entre les brisures delà roche; quelques plants de vigne rampant sur la cendre grise ou rougeàtre du sol; de loin en loin un bouquetde pâles oliviers, jetant une petite tache d'ombre sur les flancs escarpés d'une colline; à l'horizon un térébinthe ou un noir caroubier se détachant triste et seul du bleu du ciel; les murs et les tours grises des fortifications de la ville, apparaissant de loin en loin sur la crête de Sion ; voilà la terre. Un ciel élevé, pur, net, profond, où jamais le moindre nuage ne flotte et ne se colore de la pourpre^ du soir et dumatin. Du côté del'Arabie, un large gouffre descendant entre les montagnes noires, et conduisant les regards jusqu'aux flots éblouissants de la mer Morte, et, d l'horizon violet, les cimes des montagnes de Moab. Pas un souffle de vent murmurant dans les créneaux ou entre les branches sèches des oliviers ; pas un oiseau chantant, ni un grillon criant dans le sillon sans herbe; un silence complet, éternel, dans la ville, sur les chemins, dans la campagne. Telle était Jérusalem pendant tous les jours que nous passâmes sous ses murailles. Je n'y ai entendu que le hennissement de mes chevaux qui s'impatientaient au soleil autour de notre

camp, et qui creusaient du pied la poussière; et, d'heure en heure, le chant mélancolique du mouezzin, criant l'heure du haut des minarets, ou les lamentations cadencées des pleureurs turks, accompagnant en longues iiles les pestiférés aux difff^vents cimetières qui entourent les murs. Jérusalem, où l'on vient visiter un sépulcre, est bien elle-même le tombeau d'un peuple; mais tombeau sans cyprès, sans inscription, sans monuments, dont on a brisé la pierre, et dont les cendres semblent recouvrir la terre qui l'entoure de deuil, de silence et de stérilité. Nous y jetâmes plusieurs fois nos regards, en la quittant, du haut de chaque colline d'où nous pouvions l'apercevoir encore; et enfin, nous vîmes pour la dernière fois, la couronne d'oliviers qui domine la montagne de ce nom, et qui surnage longtemps dans l'horizon, après que l'on a perdu la ville de l'œil, s'abaisser elle-même dans le ciel, et disparaître comme ces couronnes de fleurs pâles que l'on jette dans un sépulcre. »

Dans l'histoire de Jérusalem, de cette ville, une des plus anciennes et la plus poétique du monde, ce qui domine c'est la venue du Christ, et, depuis le Christ, la prise de cette cité sainte par les chrétiens croisés. Un littérateur sincère, élégant, érudit, M. Michaud, qui a donné quarante ans de sa vie à l'étude du grand événement des croisades, et dont le plus vif désir était d'aller vérifier sur les lieux mêmes les récils des chroniqueurs du moyen âge, arrivant , à la fin de sa carrière, sous les murs de Jérusalem, nourri des plus profondes études sur ce grand mouvement du christianisme transportant un million de guerriers du nord sur la terre d'Orient, terre brûlante, pour délivrer un tombeau, reconnaît l'exactitude des historiens et raconte ainsi le siège et la prise de la ville de Dieu.

Nous le citons encore avec un vif plaisir, car il est impossible de tracer un tableau plus savant et plus vrai de ce fait de l'histoire si remarquable, que quelques soldats chrétiens, la plupart Français, exténués par les privations et les fatigues d'un voyage de plus de mille lieues, aient pu accomplir, en cinq semaines (1), une action comparable aux plus grands exploits militaires de l'antiquité et des temps modernes.

Quelques seigneurs féodaux et leurs vassaux, créant et défendant ce royaume de Jérusalem contre une multitude innombrable de peuplades diverses animées par l'enthousiasme, de hordes braves se renouvelant sans cesse, dont les aïeux avaient pénétré 9n France jusqu'aux bords de la Loire, et dont les successeurs ne devaient être arrêtés que sur les rives du Danube : Arabes et Turks , peuples de l'Islam qui obt manqué former un cercle terrible dans lequel, en rendani l'Europe mahométane, ils paralysaient les progrès, ou Douvaient même étouffer la civilisation de l'univers. C'est contre ces races, dont l'audace et le courage étaient exaltés par le plus ardent fanatisme, qu'une poignée de chrétiens croisés, loin de leur patrie, sous un soleil dévorant, abandonnnés par leurs fibres d'Europe, ont combattu et glorifié ce nom de chrétiens sur la terre d'Asie, pendant près d'un siècle.

« J'étais venu à Jérusalem pour y suivre les traces des croisés et savoir comment ils avaient assiégé et pris

(1) Les chrétiens croisés restèrent cinq semaines devant les mura de Jérusalem. Ils y avaient établi leur camp le 7 juin 1099, comme nous l'apprend Guillaume de Tyr, liv. VIII, chap. v : « Anno igitur ab incarnatione Domini millésime nonagesimo nono, mense junio, septima die mensis, nostrorum antc praedictam urbeni castrametatae sunt legiones. » Godefroi de Bouillon entra dans la cilé sainte le 15 juillet.

la ville sainte. M. de Chateaubriand m'a rendu cette tâche plus facile en examinant dans son Itinéraire, les positions de l'armée chrétienne, telles que le Tasse les a décrites ; notre voyageur nous a montré, avec la critique la plus judicieuse, tout ce que l'épopée a pu mettre de vérité dans ses peintures. Il est cependant des détails dans lesquels la poésie ne saurait entrer, et que l'histoire ne peut négliger sans être accusée de manquer d'exactitude.

» On exige de l'historien une précision minutieuse et sévère qu'on n'exige pas toujours du poète. La muse épique, à qui le ciel semble avoir donné quelque chose de sa puissance, a quelquefois le droit d'ajouter aux événements et de nous intéresser à ses tableaux par des merveilles que l'imagination a créées. Tout ce qu'on lui demande, c'est de respecter la vérité des mœurs et des caractères, et de peindre les lieux avec les couleurs générales qui leur sont propres ; c'est ce qu'a fait le Tasse dans la plus grande partie de son poëme, et M. de Chateaubriand nous fait très-bien apprécier ce mérite.

» Toutefois, il faut le dire, si le poète de l'Italie avait fait lui-même le voyage de Jérusalem, peut-être ses tableaux seraient-ils encore plus vrais ; peut-être ses inspirations auraient-elles été plus sublimes, ses couleurs plus solennelles I Vous savez que Virgile était revenu de l'Orient avec l'intention de refaire son chef-d'œuvre, l'Enéide, car la vue des contrées qu'il avait parcourues avait élevé ses pensées et l'avait mieux inspiré que la vue du Latium et de la belle Italie. Nous pourrions demander ici à l'auteur des Martyrs, lui-même, s'il n'a pas rapporté de son voyage en Grèce, de ses courses poétiques à Jérusalem et dans les montagnes de la Judée, quelque chose de ces conceptions brillantes, de

36 coloris si vrai, de ces images si vives que nous admirons dans son poëme. Un jour viendra sans doute, où l'exemple de notre illustre voyageur sera suivi par d'autres grands poètes ; les muses de notre pâle Occident viendront se ranimer aux rayons de ce beau ciel qui éclaire la Syrie, et renouveler en quelque sorte leur génie au spectacle de toutes les merveilles que nous offre cet Orient, à la fois si ancien et si nouveau.

» Pour moi, simple narrateur du temps passé, je jouis, en passant, de tous ces tableaux, mais leurs inpirations sont étrangères à la tâche que je me suis faite; il faut que je marche, les froides chroniques à la main, à travers tous ces prodiges ; il me faut suivre les chroniqueurs dans l'histoire de chaque événement ; il faut comparer leurs versions diverses; il me faut expliquer chaque circonstance de leur relation par l'aspect des lieux, et me condamner à ne voir dans ces contrées merveilleuses que des remparts, des fossés, des accidents de terrain qui ont pu favoriser ou arrêter la marche d'une armée ; tandis que d'autres plus heureux rapporteront des trésors de poésie des pays que nous visitons maintenant, pour moi, je n'en rapporterai que quelques lignes de critique, quelques explications de faits déjà connus. La moisson que j'aurai faite dans un champ aussi vaste, aussi fécond, ressemblera peut-être à celle du modeste botaniste qui, après avoir parcouru les plaines et les montagnes, après avoir vu les plus belles scènes de la nature, ne rapporte de tout cela que quelques brins d'herbe et quelques fleurs qui se dessèchent dans son herbier.

» Nous avons fait plusieurs fois le tour de Jérusalem accompagnés de notre drogman Joseph. Une esplanade couverte d'oliviers s'étend sur le côté septentrional. Là, le terrain présente une surface unie, et c'est le seul en-

droit autour de la ville qui puisse se prêter au campement d'une armée. Lors même qu'on n'aurait pas vu dans l'histoire les premières dispositions des croisés, on jugerait qu'ils durent d'abord porter leurs principales forces de ce côté. C'est au milieu de cette esplanade que Godefroi de Bouillon, Robert, comte de Normandie (1), Robert comte de Flandre, dressèrent leurs tentes dès le commencement du siège. Nous placerons leur camp entre la grotte de Jérémie et les sépulcres des Rois. Ils avaient devant eux la porte appelée maintenant porte de Damas, et la petite porte d'Hérode qui est aujourd'hui murée. Tancrède, avec plusieurs autres chefs renommés, avait planté ses pavillons à la droite de Godefroi et des deux Robert, sur le terrain qui fait face au nord-ouest des murailles ; à cette époque, l'angle nord-est et l'angle nord-ouest des remparts étaient surmontés chacun d'une tour qui s'appelait tour Angulaire ; ce qui reste de la tour qui prit plus tard le nom de Tancrède, est l'indication la plus certaine que nous puissions suivre pour déterminer le campement du héros chrétien. Après le camp de Tancrède, venait celui du comte de Toulouse et des pèlerins provençaux. Le comte Raymond avait devant lui la porte du Couchant et la tour de David, dont on voit encore des débris. Il était séparé de Jérusalem par la vallée de Réphaïra et par une vaste et profonde piscine : ses tentes couvraient les hauteurs appelées maintenant collines deSaint-Georges. Cette position ne lui permettait pas de concourir utilement au siège; c'est ce qui le détermina à porter une partie de son camp vers le côté méridional

(1) C'est une erreur dans le texte , peut-être une faute de typographie. Robert III, surnommé Courte-Heuse, qui se croisa pour la guerre de la terre sainte, était duc et non pas comte de Noiv mandie.

de la ville et à planter son drapeau sur le mont SioD. Alors, comme aujourd'hui, la partie du mont Sion qui ne se trouvait pas enfermée dans la ville , présentait fort peu d'étendue ; les croisées qui s'y étaient établis, et dont les tentes couvraient l'espace qu'occupent .es cimetières des chrétiens, pouvaient être atteints par les flèches lancées du haut des tours et des remparts. Aussi, beaucoup de soldats de Raymond refusèrent-ils de venir camper dans cet endroit périlleux, et les plus braves de l'armée ne purent se décider à y rester, que parce que Raymond augmenta leur paie, et que le clergé les conjura de défendre l'église du Cénacle et les autres lieux sacrés du mont Sion.

» Les murailles du côté de l'est, défendues par les profondes vallées de Josaphat et de Siloé, se trouvèrent à l'abri de toute attaque. Seulement, pour prévenir une surprise de l'ennemi, les croisés avaient établi un camp de surveillance sur le mont des Oliviers. Ainsi donc, la ville ne fut investie qu'à moitié par les pèlelerins; elle n'était entourée que dans la ligne qui s'étend de la porte Saint-Étienne vers l'angle nord-est, c^ la porte de Bethléem vers le nord-ouest, et depuis cetl^ dernière porte jusqu'au mont Sion. Tout l'espace ex '' térieur qui s'étend du côté du midi et de l'est, depuis, la porte des Maugrabins jusqu'à la porte Saint-Étienne resta libre et ne fut le théâtre d'aucun combat. S'il avait fallu partout livrer des assauts et planter des pavillons, il est probable que l'armée des croisés n'aurait pu y suffire; car, d'après les chroniques du temps, cette armée comptait à peine sous ses drapeaux vingt mille combattants. Encore, Raymond d'Agiles, témoin oculaire, ne porte-t-il qu'à douze mille le nombre des pèlerins en état de porter les armes. Aussi, a-t-il soin de nous dire que la conquête de Jérusalem était la grande

affaire de Dieu, et que les miracles du ciel devaient suppléer, en cette occasion, à ce qui manquait aux soldats de la croix.

» Je n'ai point cherché l'emplacement des tours de Marianne, Phasaël et Hippicos, ni les restes des antiques fortifications. Un semblable travail, déjà si bien fait par d'Anville, ne vous donnerait aucune lumière pour l'histoire des croisades. Je me bornerai à vous dire ici qu'à quelque distance de la porte des Maugrabins, vers le côté oriental de la ville, on distingue dans les murailles deux arcades avec quelques ornements d'architecture. Ces deux arcades, qui paraissent appartir à un âge très-reculé, marquent la place de la porte Dorée : la porte Dorée, par laquelle Jésus-Christ entra à Jérusalem le dimanche des Rameaux, aboutissait à l'enceinte intérieure du temple ; non loin de là nous avons vu des remparts dont la base est dégradée par le temps. Ces remparts sont bâtis avec d'énormes pierres, dont quelques-unes ont jusqu'à vingt-quatre pieds de longueur. Si l'on en croit les traditions du pays, cette partie des murailles appartiendrait aux constructions de Salomon. Je n'ai pu savoir à quelle époque on a muré la porte d'Or. Elle a été fermée, diton , à cause de certaines prédictions qui annonçaient que les chrétiens devaient un jour entrer par cette porte datas Jérusalem. Nous avons vu à Constantinople une iK)rte qui s'appelle aussi la porte Dorée, et qui a été ferriée par les Turks d'après des prédictions semblables. On trouve en plusieurs endroits de l'Orient cette crainte qu'on a des Franks et des chrétiens exprimée par des traditions populaires, ce qui prouverait que les Barbares , maîtres de ce pays , n'ont pas confiance dans leur avenir et qu'ils prévoient la fin de leur domination.

« Je viens de vous montrer les campements des croisés. Nous suivrons maintenant les travaux du siège et les différents assauts. Le cinquième jour, disent les chroniqueurs, après que les pèlerins furent arrivés sous les murs de Jérusalem, les chefs firent publier dans tout le camp que chacun, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, eût à préparer ses armes pour commencer le siège. A peine cet ordre fut-il donné, que, sur les avis d'un ermite établi au mont des Oliviers, on essaya d'escalader les murailles. Dans cette première attaque, où les croisés n'étaient soutenus que par leur enthousiasme, quelques-uns des plus braves périrent sur les remparts qu'ils avaient envahis, et ce fut alors qu'on fut obligé d'arracher Tancrède à l'échelle sur laquelle il voulait monter paur voler au secours de ses compagnons (1). Tout nous porte à croire que cette première attaque eut lieu entre la porte d'Hérode et la tour Angulaire du nord-ouest. Les pèlerins s'aperçurent qu'il ne suffisait pas, comme l'avait dit l'ermite, d'avoir des échelles de joncs pour escalader de hautes murailles, et que le Dieu des années, en de pareilles circonstances, ne favorise guère que ceux qui ont pris les précautions convenables.

« C'est ici qu'on peut prendre pout guides et pour cicérones les chroniqueurs du temps des croisades. Parmi ces chroniqueurs, deux avaient suivi les croisés jusqu'à Jérusalem; et leur récit, rempli de leurs vives

(1) Raoul de Caen, auteur contemporain , nous apprend que les croisés n'avaient qu'une seule échelle pour ce premier assaut. Lorsque Tancrède fut arraché à cette échelle , ce fut un jeune guerrier, nommé Raimbaut Creton, qui y monta à sa place et qui arriva au sommet de la muraille où il fut blessé. Orderic Vital, qui écrivait soixante ans après la première croisade, et qui nous dit que Raimbaut Creton fut le premier des pèlerins qui monta sur lea remparts de Jérusalem, en a parlé d' après Raoul de Caen.

impressions, anime pour les voyageurs ces lieux oii règne maintenant un profond silence, et qui ne sont autour de nous qu'une triste solitude. En relisant Robert le Moine et Raymond d'Agiles, il me semble voir cette vaste esplanade du côté du nord toute couverte de tentes où flotte l'étendard de la croix. Le même spectacle se présente sur le terrain qui s'étend devant la tour de Tancrède, sur le plateau de Saint-Georges et le sommet du mont Sion. Partout on s'occupait de la construction des machines et des instruments nécessaires pour attaquer la place. Les croisés maniaient tour à tour la cognée et la lance, la hache et l'épée. Les grands, les petits , les pauvres , les riches , les clercs , les barons, les chevaliers travaillaient ensemble; des bêtes de somme apportaient au camp des arbustes, des branches, des broussailles amassés du côté de Bethléem, et destinés à faire des échelles et des claies. D'un autre côté, on voyait arriver à la file des chameaux chargés de sapins et de cyprès qu'on venait de couper dans le pays deSichem, et qu'on employait à construire des tours et des béliers. On était alors dans les plus grandes chaleurs de l'été; l'air, la terre, le ciel paraissaient embrasés. La multitude, dévorée par la soif, descendait par le mont de Sion à la fontaine de Siloé qui ne donnait son eau que par intervalle, et beaucoup de pèlerins, étendus sur la poussière ardente, attendaient que la fontaine merveilleuse vint à couler. On se répandait dans les vallées du voisinage pour y découvrir des sources, et souvent des femmes, des enfants, de pauvres malades tombèrent sous les coups des Sarrasins, comme des colombes surprises par des chasseurs qui les attendent au bord des fontaines. Ceux qui restaient au camp achetaient au poids de l'or une eau bourbeuse, mêlée à des insectes et à des vers. Quelques-uns

prenaient entre leurs lèvres des mottes de terre humide, ou léchaient les pierres et les marbres couverts de la rosée de la nuit. Au milieu de cette désolation aucun courage ne faiblissait. On n'exprimait pas la moindre plainte. On n'entendait sous les murs de Jérusalem que le bruit du travail, la voix de la prière et le cri de guerre des croisés : Dieu lèvent! Dieu le veut! Ce miracle de la résignation et de la patience était produit par la seule vue de Jérusalem. L'enthousiasme était si ■grand, qu'on Voyait chaque jour des pèlerins se précipiter sans armes au pied des murailles, baiser avec transport les pierres des remparts et tomber sous les coups des Sarrasins, heureux d'avoir vu et touché la cité sainte.

« On avait construit trois énormes tours de bois * l'une devait être dirigée par Godefroi contre les murailles du nord delà ville; l'autre par Tancrède contre les murs du nord-ouest; la troisième par Raymond, comte de Toulouse, chargé d'attaquer la place vers le midi. Quand ces trois tours, qui étaient comme trois forteresses mouvantes, furent achevées, il fallut donner aux croisés cette force miraculeuse qu'ils trouvaient toujours dans leur enthousiasme rengieux. Le peuple de la croix alla en procession à la montagne des Oliviers; il est probable que cette procession partit du camp de Godefroi au nord de la ville sainte, descendit à la vallée de Josaphat, passa entre le tombeau de la Vierge et le jardin des Oliviers, et se dirigea ensuite sur le mont de l'Ascension. Descendus de la montagne des Oliviers, les pèlerins traversèrent la vallée de Siloé et se rendirent sur le mont de Sion. Là, plusieurs clercs furent atteints par les flèches de l'ennemi, et les croisés se trouvèrent assez près des remparts pour voir les insultes faites par les infidèles aux images de la croix.

» Après cette cérémonie religieuse, l'armée des assiégeants n'avait pas un soldat qui ne fût disposé à mourir les armes à la main pour le triomphe de la croix. On ne s'occupait plus parmi les croisés que de disposer toutes les machines de guerre, et surtout, de faire approcher des murailles les trois forteresses de bois qu'on venait de construire. Celle de Raymond de Saint-Gilles s'avançait péniblement du côté du midi ; Tancrède faisait mouvoir la sienne au nord-ouest ; quant au duc de Lorraine, et aux comtes de Flandre et de Normandie, ils changèrent tout à coup leur position et le point de leurs attaques : « Le jour était fixé pour l'assaut général, dit le chroniqueur Raymond d'Agiles, Godefroi et les deux Robert transportèrent pendant la nuit leurs machines, leurs claies et leurs instruments de guerre, vers cette partie de la ville qui s'étend depuis l'église de Saint-Étienne jusqu'au penchant de la vallée de Josaphat. Il y avait presque un mille de distance du premier camp de Godefroi à cette nouvelle position; ce changement, ajoute le chroniqueur, fut fait d'abord parce que le terrain du nouveau campement était plus uni et présentait plus de facilités pour pousser les tours au pied des murailles; en second lieu, parce que ce côté de la ville était plus faible, et que les assiégés avaient négligé d'y faire des travaux de défense. » Raoul de Caen, qui entre dans beaucoup de détails, rapporte le même fait que Raymond d'Agiles. « Entre le camp des chrétiens et la vallée de Josaphat, un espace planté d'oliviers offrait un emplacement très-commode pour livrer un assaut, et, sur nul autre point, la ville ne pouvait être attaquée avec plus de chances de succès. En effet, de ce côté, à l'extrémité du champ d'oliviers, la muraille était plus basse que sur d'autres points ; il n'y avait point de tours, et la surface plane du terrain avait

toute l'étendue nécessaire pour l'approche et le jeu des machines. » Les chroniques contemporaines admirent la promptitude avec laquelle s'opéra un si grand déplacement. Les béliers, les tours furent démontés et transportés pièce k pièce, dans le nouveau camp ; ce travail prodigieux, qui devait décider du sort et de la prise de Jérusalem, se fit dans une seule nuit et dans une nuit du mois de juillet, c'est-à-dire dans l'espace de cinq ou six heures.

« On peut imaginer quelle fut la surprise et même l'épouvante des Sarrasins. Cependant, ils repoussèrent le premier assaut; et les croisés, après avoir combattu jusqu'au soir, abandonnèrent leur attaque, désespérés de ce que leurs péchés ne leur permettaient pas encore d'entrer dans la ville sainte. Des deux côtés on passa la nuit dans les alarmes : les assiégeants craignaient qu'on ne brûlât leurs machines, les assiégés redoutaient une surprise. Le lendemain on donna le signal d'un nouvel assaut, et les chroniques nous disent que l'aurore se leva plus brillante qu'à l'ordinaire. Les grands combats qui furent livrés vers le côté de la ville attaqué par Godefroi n'ont pas manqué d'historiens ; les assiégés étaient animés par le désespoir, les assiégeants par l'enthousiasme religieux et par l'exemple du duc de Lorraine. « Godefroi , dit le moine Robert , » témoin oculaire, paraissait dans sa tour, non comme » un chevalier, mais comme un soldat exercé à lancer » des flèches : le Dieu des armées dirigeait son bras, et » ses javelots portaient partout la mort; près de lui était » son frère Eustache, comme un lion à côté d'un lion. » La victoire demeura indécise jusqu'à l'heure de la journée où le Sauveur expira sur la croix ; alors, l'ardeur des pèlerins, qui commençait à se ralentir, se ranima tout à coup. Des visions miraculeuses vinrent

réchauffer leur bravoure. Un chevalier parut sur le penchant de la montagne des Oliviers, agitant un bouclier d'airain et faisant signe aux soldats de la croix d'entrer dans la ville ; ce chevalier fut aperçu des hauteurs du mont Sion où combattait Raymond de Saint- Gilles, et du lieu où combattaient Godefroi et les deux Robert. Beaucoup de croisés , dans la chaleur de la mêlée, crurent voir Tévêque Adhémar et plusieurs che^ valiers morts au siège d'Antioche, à qui Dieu avait permis, ajoutait-on, de sortir de leurs sépulcres pour assister à la conquête de Jérusalem. Les femmes mêmes, les enfants s'étaient mêlés parmi les combattants. Des prêtres, vêtus de leurs robes blanches, transportaient des échelles en chantant des hymnes. On entendait partout dans les rangs ces mots : Dieu le veut, et Kyrie eleïsonJ Enfin, la tour de Godefroi, s'avançant au milieu des flammes, des pierres et des flèches lancées par l'ennemi, parvient à jeter son pont-levis sur le rempart. Bientôt un passage est ouvert pour entrer dans la ville. Le duc de Lorraine s'y précipite avec les plus braves ; d'autres montent sur les murs par des échelles : quelques-uns de ceux qui avaient franchi les murs accourent vers la porte qui s'ouvre sur la vallée de Josaphat ; ils en font sauter les gonds avec leurs épaules, et la foule des pèlerins pénètre dans Jérusalem sans rencontrer d'obstacle.

» Je me suis longtemps arrêté dans ce lieu où se décida la dernière et la plus glorieuse victoire des croisés ; lorsque je décrivais, il y a vingt-deux ans, le siège de Jérusalem, les chroniques me présentaient quelque obscurité, et j'avais dès lors la pensée de venir sur les lieux éclaircir mes doutes ; les moyens et les occasions m'avaient toujours manqué ; enfin, j'ai pu voir la vérité par mes yeux; c'est là. pour moi, le plus beau résultat,

le plus heureux fruit de mon voyage, et je retournerai content en Europe.

» Je dois vous dire que tout a été changé dans cette partie des remparts. Il paraît que, dans la construction des murailles ordonnée par Soliman, l'enceinte de la ville s'est trouvée agrandie vers l'angle nord-est. En visitant le côte intérieur de la ville nous avons reconnu un terrain plat, moitié nu, moitié couvert de pauvres cabanes ; au temps des croisades, ce terrain se trouvait en dehors de la cité : c'est là que s'arrêta la tour mobile de Godefroi, et que se livra le combat décisif des assiégeants. L'examen des lieux me fait penser que la porte Saint-Étienne occupe la même place qu'au temps des guerres saintes, mais l'avancement des murailles du coté du nord -est lui donne une position plus orietitale par rapport à la ville.

» Malgré les changements qui ont été faits sur ce point, ce côté de la ville est encore aujourd'hui celui qui présenterait le plus de facilités à un ennemi, pour en approcher et pour s'en rendre maître. Le terrain va en s'élevant et domine l'extérieur des murailles. Le drogman Joseph, fort préoccupé comme on.l'esi ici d'une arrivée prochaine des Francs, ne cessait de nous faire remarquer combien ce côté de la place est de facile accès. A l'entendre, il ne fallait qu'une pièce de canon et deux cents grenadiers pour s'emparer de la ville vers le rempart du nord-est, le plus voisin de la vallée de Josaphat.

» Pour compléter le tableau des derniers combats et des derniers travaux du siège, je ne dois pas oublier les attaques qui se firent sur d'autres points. Les chroniques nous donnent peu de détails sur l'attaque de Tancrède et se bornent à nous dire qu'il fit armer sa tour mobile vers l'angle nord-ouest des murailles ; l'impé-

tueux Tancrède suivit de près Godefroi de Bouillon, et s'avança vers le temple de Salomon sur lequel il planta le premier son drapeau ; les croisés qu'il conduisait entrèrent dans la ville par les portes de Damas et de Bethléem, qui furent enfoncées comme celle de Saint- Etienne. Tandis que Jérusalem, dit Raymond d'Agiles, était comme prise par les Français du côté du nord, les Sarrasins résistaient encore à ceux qui combattaient au midi sous les ordres du comte de Toulouse ; ils résistaient encore comme s'ils n' eussent jamais dû être vaincus. Le comte Raymond avait eu beaucoup de peine à faire approcher sa tour mobile du rempart méridional de la cité; cependant, la tour de David qu'il attaquait offrit de se rendre à lui, et c'est ainsi qu'il fut averti de la prise de Jérusalem. Dès lors, il abandonna ses mnchines qui lui devenaient inutiles, et fit enfoncer la porte de Sion par laquelle il entra dans la cité conquise à la tête de ses bataillons provençaux.

» Le côté extérieur de la ville, contre lequel Tancrède dirigea ses dernières attaques, ne paraît pas avoir subi de changement comme celui qui fut attaqué par Godefroi vers la fin du siège ; les murailles, surtout dans les parties basses, conservent quelques restes des anciennes constructions. Les portes de Damas et de Bethléem se trouvent dans la même place qu'au temps des croisades; j'ai parcouru, les chroniques à la main, l'esplanade du mont Sion, sur laquelle était campé le comte de Saint-Gilles; on reconnaît facilement que rien n'y a été changé, et la distance qui sépare les remparts de l'église du Cénacle est toujours, selon l'expression d'Albert d'Aix, d'une portée de flèche. On s'étonne que lorsqu'on a reconstruit les fortifications de Jérusalem, cet espace n'ait pas été enfermé dans les murs de la place; la ville aurait été, par là, inaccessible du côté du

midi comme elle l'est à l'orient. L'histoire nous apprend que Soliman fut tellement irrité de cette faute ou de cette négligence, qu'il fit couper la tête à l'ingénieur qui avait dirigé les travaux.

» Vous savez que Jérusalem retomba au pouvoir des Musulmans quatre-vingt-sept ans après la conquête des croisés (1). J'aurais voulu vous parler du siège à k suite duquel Saladin entra dans la cité sainte. Nos chroniques d'Occident nous donnent très-peu de détails sur les événements de ce siège, où les débris de l'armée chrétienne vaincue près de Tibériade, ne purent opposer une longue résistance. Les historiens arabes se contentent de dire que Saladin attaqua la ville du côté du midi. Ce fut sans doute sur l'esplanade du nord que le sultan victorieux, après la reddition de la ville, fit élever son trône, et qu'il fit défiler devant lui les misérables restes de la population chrétienne qui, abandonnant les saints lieux, allaient chercher un asile au delà des mers. Quarante-deux ans après la conquête de Saladin, Frédéric II, empereur d'Allemagne, vint en Palestine à la tête d'une armée de croisés, et, dans une négociation avec le sultan de Damas, il demanda que Jérusalem fût rendue aux disciples de l'Évangile. « Je » suis venu dans ce pays, écrivait-il au prince musul- » man, pour délivrer la ville de Jésus-Christ : rendez- * moi donc cette ville sainte, le berceau de notre foi, » afin que mon entreprise ne soit point mal jugée chez » les nations chrétiennes et que je puisse lever la tête » parmi les rois de l'Occident (2;. » Après de longs pourparlers, où Frédéric fut secondé par la discorcte

(1) Depuis l'année 1099, date de la conquête de Jérusalem par Godefroi de Bouillon, jusqu'en 1187, époque où la ville sainte fut reprise par Saladin , on compte quatre-vingt-huit ans.

(2) Paroles tirées de la lettre de Frédéric Cette lettre a été con-

des Musulmans, Jérusalem fut remise entre ses mains. Mais les fortifications en avaient été démolies et ne furent point relevées. Les chrétiens ne purent y rester longtemps; depuis cette époque la sainte cité a toujours été soumise au joug des infidèles. »

Autant qu'il a été entre notre pouvoir, nous avons extrait des fragments des anciens auteurs, des anciens voyageurs et des voyageurs modernes qui ont vu et décrit Jérusalem et ses environs. De tous ces écrivains, les plus utiles à consulter pour visiter maintenant la ville sainte et reconnaître ses ruines, ses sanctuaires et les lieux célèbres qu'elle renferme, sont, pour l'époque actuelle, M. dé Chateaubriand, MM. Michaudet Poujoulat, M. de Saulcy, qui, dans son Voyage en Syrie et autour de la mer Morte, nous a don né la dernière relation la plus savante sur Jérusalem (1853), et pour le siècle dernier, avant l'incendie du Saint-Sépulcre et la destruction de beaucoup de monuments, l'abbé Mariti, qui séjourna dans la ville sainte en 1767 et composa, en italien, une Histoire de l'état présent de Jérusalem dont on vient de publier une traduction française.

' Les voyages à Jérusalem sont aujourd'hui mom difficiles à exécuter qu'à l'époque de notre pèlerinage La France, l'Angleterre, la Russie et l'Autriche y oi maintenant des consuls qui protègent les voyageurs et les pèlerins.

servée par l'historien arabe Déliébi. Voyez, dans la Bibliothèque des Croisades, les auteurs arabes traduits par M. Reinaud.

§ m, — Environs de Jérusalem. — La Galilée. — Le Haurau. — La Judée méridionale; le désert; le mont Sinaî.

Rama : le tombeau de Rachel. — Bethléem ; église bâtie par sainte Hclfene sur la crèche du Sauveur ; grotte de la Nativité ; sépulture des Innocents; salle et école de saint Jérôme; tombeaux de sainte Paule et de sainte Eustochie ; vallon des Pasteurs ; mœurs des chrétiens de Bethléem. — Béthanie ; tombeau de Lazai'c. — Jéricho. — La mer Morte. — Le Jourdain. — Couvent de saint Saba. — Plaine d'Esdrelon. — Nazareth. — Cana. — Séplioris.

— Safed ; citerne de Joseph. — Le lac de Tibériade ou de Génézareth. — Tibériade ; Hattin ; Magdala ; Capharnaum ; Corozain, Bethsaïde. — Ruines près du lac de Mérom (Bahr-el-Houleh). — le mont Thabor ; Endor ; Naim. — Contrée à l'est du Jourdain.

— Le Hauran; le pays des Ammonites. — Djérasch (Gerasa). — Amman. — Judée méridionale. — El-Khalil ou Habroun (Hébron).

— Mesmié; el-Tell; Bait-Djibun (Betagrobis); el-Hesi; Yabné (Jamnia); el-Doud (l'Azot des Philistins); Gazzah (Gaza) ; el- Arych ; désert de Thor : mont Sinaî ; sources de Moïse ; église et couvent de Sainte-Catherine.

Pour se rendre de Jérusalem à Bethléem, on sort par la porte de ce nom; puis, traversant les ravins du mont de Sion, on chemine pendant une heure sur un plateau qui court au sud de Jérusalem. Le couvent de Saint-Elie, où l'on montre le rocher sur lequel s'asseyait le saint, etle champ de Rama, où l'on tj'ouve le tombeau de Rachel, sont les stations les plus remarquables de la route. Le tombeau de Rachel est un édifice carré que surmonte un petit dôme, et dont rien ne prouve l'authenticité. On le prendrait plus volontiers pour un santon turk que pour un tombeau hébreu. Le nom de Rama seul est resté au village qui entendit les cris de Rachel pleurant ses fils.

Au delà de ce hameau, un chemin étroit conduit à Bethléem. Bethléem [la maiso7i du j^ain) fut ainsi nommée par Abraham. Ville delà maison de Juda, elle

384 LA SYRIE, Lk PALESTINE ET LA JUDÉE.

vit naître David^ Émissan, Élimélech, Booz et Jessé. Mais la naissance de Jésus-Christ devait lui donner une célébrité bien plus vaste, une bien plus haute importance. « Et vous, Bethléem Ephrata, dit le prophète Michée, quoique vous soyez une des moindres villes de Juda, c'est de vous, dit le Seigneur, que sortira mon ^Is, pour être le dominateur dans Israël, lui dont la génération est dès le commencement, dès l'éternité ( 1 ).» De tout temps Bethléem fut le but de pieux pèlerinages. Les premiers fidèles y avaient élevé sur la crèche du Sauveur un oratoire qu'Adrien renversa pour •y placer la statue d'Adonis. A son tour, sainte Hélène fit bâtir une église au lieu où s'élevait l'idole; et c'est cette église, accrue par les princes chrétiens , que des religieux gardent depuis huit siècles. Elle tient à un couvent fermé par de hautes murailles. On doit la considérer comme un des plus précieux monuments du christianisme et probablement le plus ancien qui ait été aussi intégralement conservé. Elle justifie complètement les éloges qu'en ont faits les pèlerins latins, notamment Bède, saint Arculfe, Guillaume deBaldensol, Adrichomius et Quaresmius. La basilique de Bethléem était précédée d'une cour carrée, ou atrium, dont il ne reste plus que les murs à fleur de sol, et au centre de laquelle sont trois citernes qui servaient au baptême par immersion ; de là on pénètre dans un vestibule très -simple où se trouve la seule porte qui donne entrée dans l'église. Cette porte de bois, tombant de vétusté, est du plus grand intérêt par son ancienneté et ses ornements qui représentent des croix entourées d'arabesques. Sur ses battants sont sculptées deux inscriptions, Tune arabe, l'autre armé-

(1) Michée, cbap, v, vers. 2.

nienne, constatant qu'elle a été faite en 624 et réparée ou embellie en 676, mais on ignore à quelle ère il faut rapporter ces dates. Quand on a franchi cette porte, le regard est frappé de la majesté intérieure de l'édifice. Quatre rangs de colonnes le divisent en cinq nefs; la nef centrale a vingt-huit pieds d'une colonne à l'autre, les nefs collatérales sont larges de dix pieds. La largeur totale de la nef est de quatre-vingts pieds et la longueur de quatre-vingt-sept pieds. Le bras de la croix. ou transept a cent onze pieds de longueur; il se termine circulairement par deux absides de dimensions semblables à celles de l'abside principale, ou chevet de l'église. Depuis la nef jusqu'à l'abside, il y a quatrevingt-cinq pieds, ce qui donne à l'édifice cent soixantedouze pieds de longueur totale. Quatre piles d'une grande légèreté, ayant deux demi-colonnes engagées pour correspondre aux colonnes de la nef et des absides, forment le centre du transept; chaque abside est séparée de ces piles par deux colonnes. On trouve donc un total de quarante-six colonnes et quatre piliers avec demi-colonnes. Les colonnes, d'ordre corinthien, ont deux pieds six pouces de diamètre près de la base, et dix-huit pieds de hauteur, y compris la b^se et le chapiteau. Cette église, comme toutes les anciennes basiliques, n'ayant pas de voûte, les colonnes ne portent qu'une frise de bois qui remplace l'architrave, et, au lieu de dôme figure une charpente en bois destinée à porter un toit, dont les poutres ne sont pas couvertes par des lambris. Les murs, percés de fenêtres, étaient autrefois ornés de mosaïques , dont la conservation complète eût été essentielle pour l'histoire de l'art. Il subsiste heureusement des parties assez considérables de ces mosaïques ; le fragment le plus intéressant est dans la nef, à droite, en entrant. Au-dessus de l'archi-

trave qui porte sur les chapiteaux des colonnes, règne une série de personnages qui représentent les ancêtres de Jésus-Christ. Leur nom, en caractères latins du douzième siècle , est écrit à côté de chacun d'eux. Au-dessous et au milieu de dessins d'arcades en plein cintre et géminées, on lit une longue inscription en caractères grecs, contenant le résumé des décisions du second concile général de Conslantinople; dans d'autres parties de l'église, des inscriptions semblables étaient consacrées aux autres grands conciles. Le côté nord contenait les suivants, ainsi disposés en partant du chœur de l'église : Ancyre, Antioche, Sardique^ Gangres, Laodicée, Carthage. Les conciles inscrits du côté du midi, étaient : Nicée, Constantinople , Ephèse, Chalcédoine. Quaresmius a relevé, en 1G26, toutes les inscriptions qui subsistaient de son temps; malheureusement un grand nombre ont disparu depuis cette époque. Sur les colonnes sont peintes des figures représentant des saints vus de face; ces figures sont droites et sans ombre.

L'aspect decemonument dévasté inspire la tristesse; on y cherche en vain ce qui caractérise tous les temples chrétiens, Tautel et la chaire. Les dévastations ont particulièrement détruit la régularité intérieure de celte belle église. Une muraille grossièrement faite la partage à la naissance de la croix. Cette muraille est la ligne de démarcation entre les divers cultes, qui tous se disputent la possession des moindres parties des lieux saints. Quand on a passé la muraille, on se trouve dans le sanctuaire ou le chœur, qui occupe le haut de la croix, et qui est élevé de trois degrés au-dessus de la nef. Les deux nefs latérales qui formaient la croix de l'ancienne église sont constituées en chapelles particulières, dont Vune appartient aux Arméniens, l'autre aux Latins. Dans le saactuaire est un maître-autel

dédié aux Mages, et placé exactement au-dessus de la grotte de la Nativité. Au bas de cet autel, et sur le pavé, paraît une étoile de marbre, qui, d'après la tradition, correspond au point du ciel où s'arrêta l'étoile conductrice des Rois C'est au-dessous de cette étoile qu'est placé le lieu oîi naquit le Sauveur, dans l'église souterraine che la Crèche. Saint.Térôme dit que cette grotte n'était pas dans la ville, qu'elle était située du côté du midi (1); saint Justin le Martyr (2) et Eusèbe(3) disent simplement qu'elle était hors de la ville. Pour y arriver, on a pratiqué deux escaliers tournants, de quinze degrés chacun. Cette grotte irrégulière occupe, dit-on, tout l'emplacement de l'Étable et de la Crèche. Taillée dans le roc, elle a sur son pavé et sur ses parois un revêtement de marbre. Aucun jour du dehors n'y parvient; mais trente-deux lampes, envoyées chacune par un prince chrétien, y veillent sans cesse. La plus riche est un don du roi Louis XIIL La place où naquit Jésus est au fond de la grotte du côté de l'est : un marbre blanc, incrusté de jaspe et entouré d'argent, la signalait naguère. On lisait cette inscription : Hic de Virginie Maria Christus natus est. Les Grecs ont enlevé, en 1847, l'inscription, mais le gouvernement français vient d'obtenir qu'aile serait rétablie. Une table de marbre qui sert d'autel est élevée au-dessus de ce lieu, et trois lampes d'argent y brûlent en l'honneur du mystère delà Nativité. A quelques pas, vers le midi, est la Crèche dont le niveau est plus bas que celui de la grotte. U» bloc de marbre blanc, creusé en forme de berceau, indique le lieu où le Sauveur fut couché sur la paille. Vis-à-vis de la crèche, vers l'orient, on voit

(1) Hieronym., ep. xxiv ad Marcellam.

(2) Juslin , martyr. Dialog. cum Tryphone.

(3) Eust^b,, lib, VII, cap. iv, Demonst. Evang.

un petit autel de pierre qui marque l'endroit où la sainte Vierge s'assit, tenant Notre Seigneur sur ses genoux, lorsqu'elle vit les rois entrer dans la grotte; au pied de l'autel, du côté de l'épître, est un petit banc de pierre sur lequel on dit que les mages placèrent leurs présents.

Cette église souterraine n'a pas seulement des attraits mystérieux, elle plaît encore par ses décorations précieuses. Les tableaux de l'école espagnole et italienne la tapissent de toutes parts, et offrent des scènes qui cadrent avec les souvenirs du lieu. Les ornements ordinaires de la Crèche sont de satin bleu, brodé en argent. L'encens y brûle toujours devant le berceau, tandis qu'un orgue fait entendre des airs pieux.

Bethléem a encore d'autres lieux consacrés par la tradition. De la grotte de la Nativité, on va dans Ui chapelle souterraine, où cette tradition place la sépulture des Innocents. Plus loin, on montre la salle, de construction romaine, où saint Jérôme demeurait et tenait une école pour enseigner l'Écriture sainte, et où il composa ses écrits contre Vigilance et Jovinien. Près de là, se trouvent les tombeaux de sainte Paule et de sainte Eustochie, que saint Jérôme avaient converties au christianisme, et qui délaissèrent les grandeurs de Rome pour venir vivre et mourir à Bethléem.

Près du blanc village de la Nativité est le vallon des Pasteurs. La nuit en laquelle Jésus -Christ vint au monde , la tradition de l'Église dit : « Au milieu de la nuit, des bergers gardaient leurs troupeaux dans un vallon qui s'étend près de Bethléem, du levant au couchant, au bas de la colline sur laquelle est située la ville. » Quoique l'on fût à la fin du mois de décembre, la douceur des hivers, en Syrie, permet aux bergers, comme on le voit encore aujourd'hui, et aux voyageurs,

comme nous l'avons éprouvé, de coucher sur la terre. C'est dans ce vallon que ces bergers eurent la vision racontée ainsi par l'Évangile de saint Luc (1).

» Or, il y avait là, aux environs, des bergers qui passaient la nuit dans les champs, veillant tour à tour à la garde de leur troupeau.

» Tout à coup un ange du Seigneur se présenta à eux, et ils furent environnés d'une lumière divine, ce qui les remplit d'une extrême crainte.

» Alors l'ange leur dit : ne craignez point, car je vous viens apporter une heureuse nouvelle, qui sera pour tout le peuple le sujet d'une grande joie.

» C'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur.

» Et voici la marque à laquelle vous le reconnaîtrez : vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche.

» Au même instant une troupe nombreuse de l'armée céleste se joignit à l'ange, louant Dieu et disant :

» Gloire à Dieu, au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

» Après que ces anges se furent retirés dans le ciel, les bergers se dirent l'un à l'autre :

» Allons jusqu'à Bethléem, voyons ce qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait connaître.

» S'étant donc hâtés d'y aller, ils trouvèrent Marie ei Joseph avec l'enfant qui était couché dans une crèche.

» Et l'ayant vu, ils reconnurent la vérité de ce qui leur avait été dit touchant cet enfant.

» Et tous ceux qui en ouïrent parler admiraient ce que les bergers leur racontaient.

(1) Évangile selon aaint Luc, chap. ii, vers. 8-20.

» Or Marie conservait toutes ses ciioses en elle-même, les repassant dans son cœur. Et les bergers s'en retournèrent, glorifiant et louant Dieu de toutes les choses qu'ils avaient entendues et qu'ils avaient vues, selon qu'il leur avait été dit. >

Le champ des Pasteurs est situé à un quart de lieue de Bethléem, Sainte Hélène y fit élever une église dédiée à Notre-Dame Mère des Anges.

L'Évangile de saint Matthieu indique (1) que ce fut dans la maison au-dessus de la grotte où était né Jésus-Christ, que les Mages, quinze jours après la venue du Sauveur, vinrent l'adorer.

« Jésus étant donc né à Bethléem de Juda, au temps du roiHérode, des Mages vinrent del'Orient à Jérusalem.

» Et ils demandèrent : Où est celui qui est né roi des Juifs? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l'adorer, •

» Ce que le roi Hérode ayant appris, il en fut troublé et tout Jérusalem avec lui,

» Il assembla tous les princes des prêtres et les docteurs du peuple, et il s'enquit d'eux où le Christ devait naître.

» A Bethléem de Juda, lui dirent-ils ; car voici ce qui a été écrit par le prophète :

» Et toi, Betbléem, terre de Juda, tu n'es pas la dernière d'entre les villes qui donnent des chefs à Juda; car c'est de toi que sortira le chef qui conduira Israël, mon peuple.

» Alors Hérode , ayant fait venir secrètement les Mages, s'enquit d'eux avec grand soin en quel temps l'étoile leur était apparue.

» Et les envoyant à Bethléem, il leur dit : Allez; in-

(1) s. Matthieu, chap, ii, vers, l-ia.

formez-vous exactement de cet enfant, et lorsque vous l'aurez trouvé, faites-le moi savoir, afin que j'aille aussi moi-même l'adorer.

» Ayant entendu le discours du roi, ils partirent. Alors l'étoile qu'ils avaient vue en Orient allait devant eux, jusqu'à ce qu'étant arrivée sur le lieu où était l'enfant, elle s'arrêta.

» Lorsqu'ils virent l'étoile, ils furent transportés d'une extrême joie.

» Entrant dans la maison, ils trouvèrent l'enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant en terre, ils l'adorèrent; puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.

» Et, ayant reçu pendant qu'ils dormaient un ordre {du ciel) de n'aller point retrouver Hérode, ils s'en retournèrent en leur pays par un autre chemin. »

Les mœurs des chrétiens de Bethléem ne sont pas aussi douces que le disent la plupart des voyageurs. Ils sont en outre excessivement enclins à la paresse. Il n'existe pas de peuple dans toute la chrétienté qui chôme un plus grand nombre de fêtes qu'eux. Nonseulement, ils observent fidèlement le repos des jours pendant lesquels il est défendu par l'Église défaire œuvre servile, mais par une feinte dévotion ils en sanctifient une foules d'autres de la même manière, afin de donner un plus grand nombre de prétextes à leur amour de l'oisiveté. Vainement les papes leur ont fait des représentations à cet égard ; rien ne peut les tirer de leur indolence.

Toute leur industrie se partage en deux branches : les uns vivent delà culture des terres qui avoisinentla ville, les autres s'occupent à faire des chapelets, des croix et plusieurs autres petits ouvrages en bois de térébinthe ou d'Olivier, dont ils trouvent le débit au-

près des pèlerins et des moines du couvent du Saint- Sépulcre, à Jérusalem.

On dit que les Bethléemites descendent de la tribu de Juda. Leur costume est un de ceux qui ont conservé le plus de ressemblance avec les costumes de l'antiquité. Celui des femmes, surtout, a beaucoup d'analogie avec la manière dont on habille la Vierge dans les tableaux; on y reconnaît la forme et les couleurs de tradition adoptées par le christianisme. C'est souvent un manteau bleu et une robe rouge, ou un manteau rouge et une robe bleue avec un voile blanc par-dessus, et quelquefois une robe blanche sous un manteau bleu de ciel. On assure que le costume des paysans n'a pas changé depuis deux mille ans. Ils sont vêtus d'une espèce de tunique serrée par une courroie autour du corps, sur laquelle ils jettent un pallium. Cette classe va ordinairement nu pieds.

Le sort de la femme du Bethléemite n'est pas trèsheureux. Elle est une vraie fortune pour son mari, qui en tire tout le parti possible. Tandis que celui-ci se repose la plus grande partie de la journée, fume sa pipe avec indolence ou jase pour chasser l'ennui, la pauvre femme est sans cesse occupée des plus rudes travaux. Après avoir apprêté le souper, elle est obligée de servir son mari et son fils aîné, et d'attendre, debout devant eux, qu'ils aient fini, pour aller ensuite à l'écart se rassasier de leurs restes.

Les filles, dans la famille bethléemite, ne sont point un embarras, comme dans notre ordre social. Au contraire, plus un père a d'enfants, plus il est riche, car au lieu d'être obligé de donner une dot pour les établir, il sait qu'on le payera. Il est dans l'usage chez eux, que l'homme achète la femme qu'il veut épouser. Les

mariages se font à tout âge. On voit quelquefois des parents unir leurs enfants, lorsque à peine ceux-ci ont un an, ou seulement quelques jours. Dans ce cas, la fille est achetée par le père de l'enfant mâle, qui convient du prix et donne sur-le-champ, à titres d'arrhes, une portion du payement.

Si l'on concluait de cette conduite que les mœurs conjugales à Bethléem doivent être licencieuses, on se tromperait fort. Il n'est pas de pays au monde où la conduite des femmes et des filles soit plus irréprochable. Malheur à celle sur qui planerait le moindre soupçon. La plus petite atteinte à la pudeur est toujours punie par la mort la plus terrible. Les Bethléemites, à cet égard, sont inexorables. Il leur faut du sang pour effacer la honte.

Au milieu de cette population, nous avons remarqué des descendants de nos Croisés, de même que l'armée française d'Egypte laissa derrière elle trois cents .soldats qui devinrent mamelouks ; les chrétiens, lorsqu'ils furent entièrement chassés de Jérusalem , eurent aussi leurs guerriers retardataires , qui s'établirent sur un mamelon, que l'on nomme encore le mont des Francs. Quoique mêlé aux Tusks et aux Arabes, ils ont conservé les coutumes européennes, et particulièrement celle du duel, qu'ils ont communiquée aux Bethléemites. Ce fait est d'autant plus remarquable, que le duel est incompatible avec les mœurs des Orientaux. Aussi rencontre- 1 -on souvent dans les rues de Bethléem des hommes qui ont la figure coupée à coups de yatagan, arme qui, chez eux, remplace le sabre.

Après le pèlerinage de Bethléem, vient celui du Jourdain et de la mer Morte. Pour s'y rendre, on peut passer par Béthanie, ou demeurait Lazare avec ses sœurs

Marie et Marthe, et où Jésus venait souvent séjourner lorsqu'il n'était plus en sûreté à Jérusalem. C'était autrefois une petite ville dépendant de la tribu de Benjamin. Dans les premiers siècles de l'Église, elle était fréquemment visitée par les fidèles. Béthanie n'est plus aujourd'hui qu'un misérable village, peuplé de quelques familles arabes ; mais les pèlerins viennent encore y prier près du tombeau de Lazare. C'est une grotte de vingt pieds de long sur cinq de large, à laquelle on descend par un escalier de trente marches ; au fond de la grotte on trouve un caveau voûté où était déposé le corps de Lazare, lorsqu'il fut ressuscité par Jésus (Év. Joan. c, ii.( A quelque distance du tombeau, un pan de murailles en ruine est signalé aux voyageurs comme un reste de la maison de Marthe et de Marie. On montre aussi à Béthanie la pierre sur laquelle, d'après la tradition, Jésus-Christ se reposait avant d'entrer dans la ville, lorsque Marthe, avertie de sa venue, accourut à sa rencontre. En quittant ce lieu, consacré par les souvenirs de l'Évangile, on descend vers la route de Jéricho, par un chemin large et à pentes ménagées dans les flancs escarpés des montagnes. Cette route était celle qui menait aux possessions des tribus d'Israël, campées dans la vallée du Jourdain, et de là en Arabie et en Mésopotamie. Au delà de Béthanie la végétation cesse: il n'y a plus ni moissons, ni culture; mais seulement des groupes de roches noirâtres, qui affectent les combinaisons les plus âpres ef les plus bizarres. La plupart de ces montagnes sont de formation volcanique : les blocs qui roulent ou pendent sur leurs flancs ressemblent à une lave durcie. A peine çà et là, trouve-t-on dans un caravansérail abandonné quelques gouttes d'eau tombant du roc, et s'amassant dans une conque naturelle.

Quand on a franchi ces onduleuses chaînes, la vallée du Jourdain paraît aux yeux du voyageur. On ne voit point encore le fleuve ; mais à l'aspect plus riant de la campagne, on pressentie voisinage de l'eau. Quelques bocages, apparaissant çà et là, rappellent les jolis sites de l'Europe. Après une heure de marche dans ce vallon, on arrive à Jéricho. Les remparts de Jéricho, si célèbres dans l'histoire, ne sont que de véritables murailles de vingt pieds d'élévation sur quinze à ^Ingt de largeur, formées de fagots d'épines accumulés et arrangés avec ane admirable industrie pour empêcher le passage des bestiaux et des hommes ; car Jéricho ou Raba est aujourd'hui un village arabe qui cherche à se défendre des invasions de l'ennemi. Cette forteresse d'épines sèches avait deux ou trois larges portes toujours ouvertes, et où les sentinelles arabes veillaient sans doute pendant la nuit. Quand on passe devant cette enceinte, on aperçoit les femmes et les enfants de la ville du désert, groupés sur les terrasses, dans des attitudes pittoresques. Les maisons de cheiks ne sont pas plus considérables que les autres : ce sont des huttes de boue, de quelques pieds d'élévation, avec une grande cour remplie de chevaux, de chameaux, de chèvres et de vaches. Jadis on cultivait à Jéricho ce que l'on nomme le baume de la Mecque, arbuste semblable aux grenadiers, et qui porte un fruit charnu d'où l'on retire le baume. Aujourd'hui Jéricho n'a plus de ces végétaux; mais il a des zaqqoimi, arbuste d'où l'on tire une huile excellente pour les blessures. Ce zaqqoun ressemble au baume de la Mecque. Son fruit est un gland sans calice, où se trouve l'amande qui fournit l'huile de zaqqoun.

Le seul monument qui subsiste à Jéricho, est une tour de forme carrée, qui paraît être de construction

chrétienne. Sa fondaîion date probablement de l'époque où les croisés étaient maîtres de Jérusalem. Dans son état de délabrement, elle ne paraît pas destinée à rester debout aussi longtemps qu'elle a déjà vécu. C'est là que réside l'aga ou gouverneur de Jéricho, au milieu d'une poignée de soldats turks, qui composaient toute la garnison lors de notre passage.

En arrivant à Jéricho, le peu de sécurité que nous offrait la ville qui, dans ce moment, était le théâtre d'une rixe entre les Arabes des montagnes de Galaath et la garnison turque, nous fit choisir le sommet de la tour que nous venons de décrire, comme le lieu le plus propre à nous garantir de toute surprise. Ce lieu avait le double avantage, qu'en nous isolant, il nous offrait un très-beau point de vue. Nous établîmes donc notre tente sur la plate-forme de la partie supérieure du bâtimïntoù l'on arrive par un escalier en ruine. Delà, nos regards plongeaient dans toutes les parties de la vallée de Gor, nous pouvions assister à tout ce qui s'y passait. Nous ne fûmes pas longtemps à nous convaincre de l'opportunité de notre précaution. A peine commencions-nous à nous livrer au repos, qu'une horde d'Arabes, poussés par le désir du pillage, fit irruption dans la ville. Cette troupe, jointe à celle qui déjà était à Jéricho, faillit nous être funeste. Mais grâce à notre position et à notre escorte, qui se joignit à la garnison, nous restâmes à l'abri de leurs attaques, et maîtres de leur dicter les termes de l'arrangement que nous désirions conclure pour continuer notre route avec quelque probabilité de sûreté.

Quand on va de Jéricho vers le JonMain, on rencontre d'abord quelques champs de maïs et de doura, quelques jardins de grenadiers et d'orangers, puis tout

redevient désert et sable. On descend ainsi par de vastes gradins, et par une suite de terrasses successives, jusqu'au bord même du fleuve qui ne se découvre qu'au moment oîi l'on y touche. Les bords du Jourdain, a cette hauteur, n'ont pas l'aspect nu et désolé qu'ils présentent à son embouchure dans le lac Asphaltite. Le fleuve s'est creusé entre les plateaux du désert une oasis fraîche, profonde et ombreuse, une vallée gracieuse et charmante, où tout est pelouses, fraîcheur et verdure. Çà et là croissent des touffes de jonc en fleurs, des bulbeuses, 'dont les larges corolles scintillent comme autant d'étoiles, des bouquets d'arbustes aux tiges flexi*blés, des peupliers de Perse au feuillage touffu et épanoui; des forêts de saules, de grands osiers impénétrables qu'enlacent mille tiges de lianes. Ces forêts s'étendent à perte de vue sur les deux rives du fleuve, et ne laissent accès qu'au piéton. En cet endroit, le Jourdain peut avoir de cent à cent vingt pieds de largeur; sa profondeur est considérable, et son cours trèsrapide; ses eaux sont d'un bleu pâle, légèrement ternies par le mélange des terres grises qu'il traverse et qu'il creuse. La forêt suit d'ailleurs toutes les sinuosités du fleuve, et le borde d'une perpétuelle guirlande de rameaux et de feuilles qui trempent dans l'eau. Une innombrable quantité d'oiseaux peuple ces impénétrables asiles, où les Arabes prétendent avoir souvent vo des lions, des panthères et des chats-tigres.

A mesure que l'on approche de la mer Morte, !e paysage change de caractère : il devient plus stérile el plus âpre. Bientôt la vallée du Jourdain se trouve resserrée entre deux chaînes, qui élèvent leurs falaises vers le ciel. D'un côté est la chaîne arabique taillée à pic, noire, nue et droite; de l'autre, la chaîne de la Judée

moins élevée et plus inégale, crayeuse et fantastique. La vallée comprise entre ces chaînes offre un sol assez semblable au fond d'une mer depuis longtemps k sec. On n'y distingue que quelques arbres chétifs. Des ruines de tours et de châteaux apparaissent au loin. Au moment de se jeter dans la m.er Morte, le Jourdain luimême, traversant un sol vaseux, change de physionomie et de couleur. Il semble traîner h regret, vers le lac immobile, des eaux jaunes et lentes. Les bords de la mer Morte sont plats du côté du levant et du couchant; au nord et au midi, de hautes montagnes l'encadrent. L'aspect de la mer Morte n'a rien de la teinte funèbre que divers voyageurs, plus poétiques que vrais, lui ont attribuée. C'est un lac éblouissant dont la nappe représente le soleil comme une glace, en offrant partout le même aspect : éclat, azur et immobilité. Cette mer porte très-bien son nom. Elle étincelle, elle inonde le désert de ses reflets; mais elle est morte ; elle n'a plus ni mouvement, ni bruit ; ses ondes semblent trop lourdes pour le vent; l'écume de ses flots ne joue jamais avec les cailloux de h grève. On dirait une mer saisie, une mer en pétrification. Ses abords sont entièrement déserts; l'air y est malsain. On ne voit que très-peu de ■ verdure sur la rive ; mais il n'est pas vrai que les oiseaux ne puissent la traverser impunément. On a vu des hirondelles voler à sa surface pour y recueillir l'eau nécessaire à la construction de leurs nids. La vraie cause de l'absence des végétaux et des animaux est la salure acre de cette mer, qui repose évidemment sur de vastes lits de sel gemme. L'air chargé par évaporation de cette salure, et aussi d'exhalaisons de bitume et de soufre, n'est plus ni aussi salubre pour l'homme, ni aussi propice à la végétation. On trouve tout le long du

rivage du bitume et du soufre ainsi que des sources d'eaux minérales, que signalent au loin de petites pylamides. On y rencontre aussi une sorte de pierre qui exhale, en la frottant, une odeur infecte, brûle comme le bitume, se polit comme l'albâtre, et sert en Judée à ■paver les cours. On n'en finirait pas si l'on voulait énumérer toutes les choses extraordinaires, vraies ou fausses, que l'on a débitées sur la mer Morte. C'est là qu'on trouve, dit-on, des eaux sur lesquelles l'hommu flotte comme un morceau de liège ; c'est sur les bords de ce lac immense que croît cet arbre célèbre dont le fruit séduisant à l'œil ne contient que des cendres.

Le fait est qu'à travers tout le merveilleux des récits de certains voyageurs, il est possible de constater plusieurs vérités. S'il n'est point parfaitement exact que l'homme y flotte comme du liège, il est du moins démontré qu'on peut y demeurer à la surface sans efl"ort, et que ses eaux soutiennent beaucoup mieux que toutes les autres eaux connues. Ce n'est même qu'avec peine qu'on peut y plonger, encore ne peut-on atteindre à une certaine profondeur. Pococke, qui en a fait l'expépérience, prétend n'avoir pu parvenir à s'y enfoncer. Selon Josèphe;, Vespasien ayant voulu vérifier <îe même fait, fit lier les mains et les pieds à des esclaves, qu'on lança ensuite danslelnc, sans qu'aucun d'eux allât au fond, quoiqu'ils ne pussent se mouvoir.

Quant au fruit si singulier qu'on dit rempli de cendres, M. de Chateaubriand croit l'avoir trouvé, « L'ar- » buste qui le porte, dit-il, croît partout à deux ou » trois lieues de l'embouchure du Jourdain; il est épi- » reux, et les feuilles sont grêles et menues; il res- » sembla beaucoup à l'arbuste décrit par Amman ; son » fruit est tout à fait semblable, en couleur et en forme,

400 LA SYRIE, L\ PALKS-riNK i: l L.V .i{;df.f.

» au petit limon d'Egypte. Lorsque ce fruit n'est pas » encore mûr, il est enflé d'une sève corrosive et salée; » quand il est desséché, il donne une semence noirâtre » qu'on peut comparer à des cendres, et dont le goût » ressemble à un poivre amer. »

On a mis longtemps en question s'il y avait des poissons dans la mer Morte : quelques savants en doutent môme encore. Il est cependant certain que les eaux de ce grand lac sont peuplées comme les autres eaux. Toutefois, il est vrai de dire que le poisson ne paraît pas y atteindre à une grande dimension, et que sa chair y est d'un goût très-désagréable. On y trouve aussi sur le rivage une foule de petits coquillages , ainsi qu'on en voit sur les rives de la Méditerranée et de l'Océan.

Nous n'y avons vu non plus ni fumée ni brouillard : l'air, quoique fortement imprégné d'une odeur marine, était pur autour d'elle et le flot limpide. A la vérité, ses eaux sont d'une amertume et d'une âcreté extrêmes. L'efl"et qu'elles produisent sur la langue et sur le palais ressemble à l'action corrosive de l'alun. Du reste, sa salure est beaucoup plus considérable que celle des autres mers. Tous les environs des côtes sont couverts d'une croûte blanchâtre qui a l'aspect du givre. Les vêtements, la chaussure et les mains, quand on séjourne quelque temps sur les bords, sont tout imprégnés de ce produit salin.

Jusqu'à présent peu de personnes avaient fait le tour de la mer Morte. Ce voyage était fort difficile, à cause de la superstition des guides et des attaques des Bédouins, qui faisaient une guerre acharnée aux voyafjS'jrs dans celle partie de la tribu de Ruben. Autrefois !:: Arabes olTraient de vous conduire à un pilier enduit de bitume qu'ils vous donnaient pour la ffuime de

LA SYniE, LA PALESTINE ET LA JUDÉE. 401

Loth, transformée en statue de sel. Actuellement, ils n'osent plus s'exposer au même voyage.

L'étendue de la mer Morte est de vingt lieues de long sur dix lieues de large. C'est du nord au sud que l'on mesure sa plus grande longueur. Sa forme est un peu ovale; elle est encaissée entre deux montagnes qui ne se rejoignent point aux deux extrémités. Le docteur Sliaw a calculé que le Jourdain seul versait par jour dans son bassin six millions quatre-vingt-dix mille tonnes d'eau. Elle reçoit en outre celles de l'Arnon et de sept autres torrents. C'est cette énorme quantité d'eau, ajoutée continuellement dans un bassin si limité, qui avait fait supposer à plusieurs savants un écoulement souterrain pour dégager le trop plein ; mais aujourd'hui cette opinion est abandonnée, d'après les observations faites par le docteur Halley sur l'évaporation. Au retour de notre voyage en Orient, nous avions conçu le projet de faire un voyage de navigation sur la mer Morte, ce qui alors n'avait jamais été exécuté. A cet effet, nous fîmes construire à Toulon une chaloupe qui devait se démonter, pour être transportée à l'embouchure du Jourdain et reconstruite sur les bords de la mer Morte. Ce bâtiment existe encore* dans le port de Toulon, et est employé maintenant au service de l'État. Les graves événements politiques de l'Europe nous empêchèrent d'exécuter notre projet. Nous fûmes devancés, en 1848, par le capitaine américain Lynch, qui eut le bonheur de mener à bonne fin l'entreprise tentée peu de temps avant lui par son compatriote Costigan, mort sur cette terre inhospitalière, comme notre jeune ami américain M. Bradfort. M. Lynch monta deux embarcations qu'il avait fait construire, et traversa en plusieurs sens le lac Asphaltite.

C'est sur l'emplacement ou sur les bords de ce lac qu'existaient plusieurs villes qui furent englouties, selon quelques auteurs, et, selon l'Écriture, détruites par le feu du ciel. Ces villes étaient au nombre de treize, selon Strabon, de huit selon Etienne de Byzance, de cinq selon la Genèse, de quatre selon le Dcutéro- Dome, Quant à la forme du lac, c'est le père Nau qui, autrefois, avait donné Là-dessus les renseignements les plus précis. « La mer Morte, dit-il, est à sa fin comme » séparée en deux : il y a un chemin par où on la tra- » verse, n'ayant- de l'eau que jusqu'à mi-jambes, du » moins en été. Là, « la terre s'élève et borne un autre » petit lac, de figure ovale, entouré de plaines et de » montagnes de sel. »

Jusque dans ces derniers temps, peu de personnes avaient essayé de parcourir les bords de cette mer si célèbre. Il fallait, pour ce voyage, un courage et une érudition qui se trouvent rarement réunis. Ces deux qualités se sont rencontrées chez BI. de Saulcy, que nous avons déjà cité. Il a accompli un voyage autour de la mer Morte, du mois de décembre 1850 à la fin de janvier 1851, et reconnu les ruines de Sodome (Esdoum), de Gomorrhe (Goumran), de Seboïm (Sebaân), de Zoar (Zouëra, et l'emplacement d'Adamah (el-Thaemeh). Il a fait le tour complet de cette mer, à l'exception des sept ou huit dernières lieues qu'il lui a été impossible de franchir, parce que la mer est bordée en ces endroits par des rochers à pic (1).

Le Jourdain n'est pas toujours dans l'état où nous l'avons décrit, et qui forme son aspect mixte. Dans les grandes sécheresses, il reste quelquefois presque à sec, et alors ses bords se ressentent du manque d'eau.

(1) Dans le Voyage aux villes maudites, par M. Ed. Delessert, on trouve une carte du littoral de la mer Morte, par M. de Sauicy.

D'autres fois, au contraire, dans le courant de l'hiver, il sort du lit étroit qui l'encaisse, et, débordant sur la plaine, il forme une large nappe qui couvre un quart de lieue de terrain. Sa grande crue est en mars, au temps où les neiges fondent sur la montagne du Cheik, et se mêlent à ses ondes, qui deviennent alors jaunâtres, et à son cours impétueux. Du reste, le fleuve n'amérité aucune des exagérations de ses visiteurs. Il n'est ni aussi humble, ni aussi fier qu'on l'a fait. C'est un cours d'eau ordinaire, qui se relève pfir rimi)ortance des mystères dont il fut jadis le témoin ;, et par les pieux souvenirs qui s'y rattachent. Les Arabes le nomment el-Charria. Les environs du Jourdain sont infestés d'Arabes qui mettent à contribution les voyageurs isolés qui vont visiter ses bords et ceux du lac Asphaltite. M. de Chateaubriand eut une alerte de ce genre. « A peine avions- » nous fait, dit-il, un quart de lieue dans la vallée, » que nous apperçûmes sur le sable des traces nom- » breuses de pas d'hommes et de chevaux, Ali proposa » de serrer notre troupe afin d'empêcher les Arabes de

> nous compter.

» S'ils peuvent nous prendre, dit-il, h notre ordre et » à nos vêtements, pour des soldats chrétiens, nous » sommes sauvés. Quel magnifique éloge de la bra- » voure de nos armées 1 Nos soupçons étaient fondés. » Nous découvrîmes bientôt derrière nous au bord du » Jourdain une troupe d'une trentaine d'Arabes, qui » nous observaient. Nous fîmes marcher en avant notre » infanterie, c'est-à-dire nos six Bethléémites, et nous » couvrîmes leur retraite avec notre cavalerie. Nous » mîmes nos bagages au milieu : malheureusement,

> l'âne qui les portait était rétif, et n'avançait qu'à force » de coups. Le cheval du drogman ayant mis le pied

> dans un guêpier, les guêpes se jetèrent sur lui, et le

404 l.A SYRIE, LA PALESTINE ET LA JUDÉE.

» pauvre Michel, emporté par sa monture, jetait deg

> cris pitoyables; Jean, tout Grec qu'il était, faisait

> bonne contenance ; Ali était brave comme un janis-

> saire de Mahomet II. Quant à Julien, il n'était jamais

> étonné : le monde avait passé sous ses yeux sans » qu'il l'eût regardé; il se croyait toujours dans la rue » Saint-Honoré, et me disait du plus grand sang-fi-oid

> du monde, en menant son cheval au petit pas : — » Monsieur, est-«ce qu'il n'y a pas de police dans ce j> pays-ci pour réprimer ces gens-là ? Après nous avoir

> regardé longtemps, les Arabes firent quelques mol^

> vements v£rs nous; puis, à notre grand étonnement,

> ils rentrèrent dans les buissons qui bordent le fleuve. y Ali avait raison, ils nous prirent sans doute pour des » soldats chrétiens. Nous arrivâmes sans accident à

> Jéricho. »

Le retour de la mer Morte s'effectue par la vallée de Saint-Saba dans laquelle est situé le couvent de ce nom. Le désert, de ce côté, est beaucoup plus accentué qu'ailleurs. Des terres vagues et des ondulations de sable le labourent dans tous les sens. Le couvent est bâti dans la ravine même du Cédron qui, à sec en cet endroit, peut avoir de trois à quatre cents pieds de profondeur. L'église occupe une petite éminence dans le fond du lit. •De ce point parlent les constructions du monastère qui, .par des escaliers perpendiculaires et des passages creusés dans le roc, s'élèvent jusqu'à la croupe de la montagne, où elles se terminent par deux tours carrées. Du haut de ces tours, l'œil plane sur le désert et sur les montagnes; c'est un poste d'observation d'où l'on surveille les mouvements des Arabes. Au pied même et dans la ravine, on remarque des grottes qu'habitèrent autrefois des anachorètes, et où des colombes bleues font aujourd'hui leurs nids. Le couvent de

Saint-Saba semble avoir une grande importance dans l'histoire religieuse de la contrée. On y montre quatre mille têtes de morts, qui sont celles de religieux massacrés par les infidèles, à une époque que précisent les annales du monastère.

Telle est Jérusalem, telles sont les localités qui l'entourent. En dehors de ce rayon, assez rapproché de la ville mainte, il existe encore d'autres lieux que leurs noms recommandent à l'attention chrétienne, et dont quelques-uns ont été cités déjà; la plaine d'Esdreîon, par exemple, cette partie favorisée du royaume de Chanaan, cette zone de riches moissons et de gras pâturages. C'est là que Barac défit Sisara; là encore que Josias, roi de Juda, combattit contre Nekao, et tomba percé de flèches ; là enfin qu'eurent lieu les grandes rencontres d'armâes depuis Nabuchodonosor jusqu'à Kléber: Juifs, Gentils, Sarrasins, Croisés, Égyptiens, Persans, Druses, Turks, Arabes, Français, tous les peuples, tous les cultes semblent s'y être, dans le cours des siècles, donné rendez-vous. Non loin de la plaine d'Esdreîon s'élève, au sein des montagnes de l'ancienne Galilée, la petite ville de Nazareth, appelée par les Arabes Nasra. Après Jérusalem et Bethléem c'es*t le lieu le plus fréquemment visité par les pèlerins. Les chrétiens de Syrie s'y trouvent toujours réunis en grand nombre et y vivent avec les Turks en parfaite intelligence. Aussi la principale curiosité de Nasra est-elle un édifice chrétien : nous voulons parler du vaste et beau couvent des frères latins, dont la première fondation est ancienne, mais qui a été considérablement augmenté et achevé définitivement vers le milieu du siècle dernier. En cas d'attaque, ce couvent pourrait très-bien servir de forteresse et recevoir dans son enceinte les femmes, les enfants et les vieillards de Nasra.

Sa massive porte de fer, ses murailles, plus fortes que celles de bien des villes de guerre, étant défendues par quelques hommes déterminés, seraient en état de soutenir un long siège.

Dans l'intérieur du monastère s'élève la célèbre église de l'Annonciation. Cette église a été construite sur la place même qu'occupait la maison de la sainte Vierge. Elle se compose de trois parties bien distinctes : la première est celle où se tiennent les fidèles qui viennent assister aux offices; la seconde, à laquelle on anive par un double escalier richement orné, sert de chœur aux religieux ; enfin, la troisième est située sous la précédente, et on y descend au moyen de plusieurs belles marches de marbre; cette dernière partie est une espèce d'église souterraine du plus haut intérêt par les souvenirs qui s'y rattachent. On y voit un autel éclairé par des lampes d'argent qui ne s'éteignent jamais, et une table de marbre sur laquelle on lit cette inscription : Verbum caro hic factum est. Ici le Verbe a été fait chair.

En effet, un grand nombre de témoignages authentiques établissent que ce fut là que s'accomplit le mystère de l'incarnation de Notre-Seigneur. A cette place, l'ange Gabriel apparut à l'épouse de Joseph, et lui dit : « Je vous salue, Marie ! le Seigneur est avec vous î (1) »

L'église entière est pleine du souvenir de Marie. Chaque mur, chaque colonne, chaque autel est revêtu de son chiffre et de ces deux mots solennels : Ave Maria! On y célèbre avec pompe l'office divin et l'office de la Vierge. Les voix des fidèles y sont accompagnées par des orgues qui produisent beaucoup d'effet. La puissance de cette harmonie, mêlée à la prière, dans

(1) Luc, cap. I, vers. 25,

ces lieux si remplis des plus touchants et des plus grands souvenirs, exerce sur l'âme et sur l'esprit une impression qu'il est difficile de décrire. On montre aussi à Nazareth une maison moderne appelée l'atelier de saint Joseph; elle occupe l'emplacement d'une ancienne église de cent vingt pieds de long sur cinquante de large, bâtis sur le lieu qu'habitait la sainte Famille après son retour d'Egypte, et où saint Joseph exerçait son métier d'ouvrier. Il y avait trois absides au levant de cette église, dont Quaresmius a vu les ruines. ANazareth, on signale encore à la vénération des fidèles, l'emplacement de l'école où Jésus enfant se rendait avec ses condiciples.

Au nord de l'église de l'Annonciation , on remarque une église dédiée aux quarante Marlyrs, et qui, selon Àdriciiomius, est l'ancienne synagogue de Nazareth où le Sauveur avait prêché. Hors de la ville est l'église de Saint-Gabriel, ruinée du temps de Quaresmius, et que les Grecs ont relevée. C'est un édifice moderne; mais la petite chapelle septentrionale, autrefois décorée de peintures, est fort ancienne. Cette chapelle recouvre une source dont on puise l'eau pour lespèlerins. Enfin, du côté de la plaine d'Esdrelon , on montre Je rocher du haut duquel les Nazaréens voulurent précipiter Jésus (Luc, crv, v. 29).

Aux environs de Nazareth , on rencontre sur le versant d'une colline le village de Safourieh, peuplé à peine de six cents habitants, et qui fut autrefois Sephoris, où naquirent les parents de la Vierge. Cette ville, ancienne capitale de la Galilée, fut agrandie et fortifiée par Hérode Antipas, qui lui donna le nom de Diocésarée. Les Romains la détruisirent en 339, parce que ses habitants s'étaient révoltés contre Gallus. Les croisés avaient élevé sur l'emplacement de la maison

d'Anne et de Joachim, une église dont il reste encore l'abside et quelques ruines peu imporantes.

A deux lieues de Sephoris , vers le sud-ouest, est Cana, aujourd'hui Kefer Kanna, où Jésus- Christ opéra son premier miracle en changeant l'eau en vin (Joan., c. II). On y trouve une petite église moderne desservie par un prêtre du rit grec, qui montre aux voyageurs deux antiques hydries de pierre encastrées dans un banc de maçonnerie; suivant la tradition, ces hydries seraient deux des six vases dans lesquels l'eau fut changée en vin par Jésus-Christ. A côté de l'église moderne, sont les ruines très-reconnaissables d'un édifice religieux plus grand, datant du moyen âge, et qui, après la destruction du royaume latin de Jérusalem, paraît avoir été transformé en mosquée. Cet édifice a peut-être succédé à celui que sainte Hélène avait, diton, élevé sur le lieu même du premier miracle, et que saint Willibald visita au huitième siècle. A droite de l'ancienne église ou mosquée, on remarque un amas de décombres désigné sous le nom de maison de Simon. On sait que l'un des disciples de Jésus fut Simon le Cananéen, ainsi appelé parce qu'il était de Cana.

A quelques lieues au nord de Cana, et plus près du lac de Tibériade, s'élève, sur une haute montagne crayeuse , la ville populeuse de Safed ou Saphet , audessus de laquelle se trouve un vieux château démantelé.

Safed est un li^u peut-être unique dans la terre saint.' par l'originalité de sa construction. Formé de cinq parties distinctes et séparées les unes des autres par de& intervalles, vous diriez l'agglomération de cinq grands faubourgs appartenant à une ville dont on n'aurait jamais bâti le centre. Aucun mur d'enceinte ne l'entoure. Le seul point qui relie ensemble ces cinq gros villages

LA SYRIE, LA PALESTINE ET LA JUDEE. ^g

est une forteresse élevée sur le roc, dont les murs en pierres de taille, hauts de cent pieds, entourés de fossés creusés dans le rocher, et couronnés de créneaux, semblent les garder sous leur protection. Cette forteresse, qui est de forme ovale, domine toute la contrée. Le stylé de son architecture est arabe. On ignore à qui est due sa fondation. Quelques indices cependant pourraient la faire attribuer aux khalifes de Damas. Nous y avons admiré comme morceau d'architecture d'un travail gracieux et d'une belle exécution, l'ogive de la porte d'entrée, à laquelle on arrive par un pont étroit jeté sur le fossé.

Plusieurs souvenirs historiques se rattachent à ce château. A l'époque des croisades, Baudouin III fut forcé d'y chercher un asile avec son armée, après avoir été battu par les Sarrasins près du pont des Fils de Jacob. Le comte de Tripoli s'y réfugia également à la suite de sa défaite à Tibériade. Mais l'événement le plus mémorable de ces temps-là, c'est le massacre de la garnison chrétienne, en 1266, par le sultan Bibars, qui fit mettre à mort impitoyablement tous les assiégés, malgré sa promesse de respecter leur vie, et de les faire conduire à Saint-Jean d'Acre. Deux frères miiîeurs et le prieur des Templiers qui avaient exhorté les soldats à subir le martyre plutôt que d'apostasier, furent écorchés vifs par l'ordre du barbare sultan, et ensuite décapités. Le châtelain seul fut excepté du carnage général. Aujourd'hui le lieu même où se fit cette horrible exécution est le champ de foire de Saphet.

A l'époque où l'armée du général Bonaparte entra en Syrie, Murât, selon le dire des juifs indigènes, n'eut besoin quede treize cavaliers français pour s'emparerde I3, forteresse et mettre en fuite tous les Turks de la ville.' Elle était alors au pouvoir de Djezzar. Par la situsiîoh

des montagnes escarpées qui s'élèvent tout autour, on conçoit qu'elle dut être exposée souvent aux sui-prises. En face de la citadelle, de l'autre côté de la roule qui établit une séparation, est une espèce de château ruiné dont on a peine à reconnaître la forme. Ce second édifice, en si mauvais état, est cependant beaucoup plus moderne que la citadelle, qui se trouve parfaitement conservée.

La ville de Saphet est la plus élevée de toute la terre sainte. Bâtie sur trois montagnes, on y arrive par une suite-de gradins rocailleux qui en rendent l'accès trèsdilïicile. A la voir du grand champ d'Esdrelon, sur la route de Damas à Jérusalem, on croirait n'en être séparé que de quelques heures ; mais on n'y arrive qu'après avoir marché toute la journée, bien qu'il semble toujours qu'on va l'atteindre. Son aspect est des plus pittoresques. Ses maisons, isolées les unes des autres, et toutes bâties avec des terrasses blanches, sont disposées d'une manière symétrique qui produit un charmant eiïet. Aucune d'elles n'a de cheminée. Une petite cour ménagée au devant de chaque demeure sert à cet usage. La crainte des tremblements de terre empêche les habitants d'exhausser leurs maisons. Celles de Saphet, par cette raison, sont basses, mais solides. On n'y trouve pas un seul monument digne de quelque attention. Les mosquées, si généralement belles partout ailleurs, sont ici petites, sans grâce et n'ont pas même de minarets. Saphet possède une population d'environ neuf mille âmes; elle se compose de Turks, de juifs indigènes, de juifs occidentaux et de chrétiens. L'antipathie qui éloigne ces différentes religions les unes des autres , se trouve bien servie par la distribution même de la ville. Chacune y a son quartier séparé. Les juifs indigènes habitent sur le versant de la montagne de

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Béthulie (1), où se dresse la forteresse. Plus d'un tiers de leur village est occupé par des masures et des ruines. Les synagogues de Saphet, malgré leur renommée, ont un air misérable. Les murs en sont absolument nus, et il n'y a ni tribunes ni galeries pour les femmes. Le quartier des Turks est séparé de celui des Israélites par une vallée qui forme le centre de la ville, et dont il occupe toute la longueur. Entre les uns et les autres sont les chrétiens. Le village de ceux-ci est situé sur la route même. Ils n'y ont point d'église, et y vivent comme inaperçus.

Saphet est la ville de prédilection des juifs. Ils se persuadent dans leur foi que le Messie doit y régner quarante années avant de fixer le siège de sa puissance à Jérusalem. Cette espérance les fait se soumettre avec résignation aux avanies multipliées des Turks, qui les assaillent à coups de pierres dès qu'ils les voient approcher de leurs maisons. Le grand rabbin des juifs habite Saphet de préférence à toutes les villes de Galilée. Son autorité est au-dessus de celle du rabbin de Tibériade. C'est à lui que sont déférés tous les points de culte et de loi en discussion, et son jugemgit est en dernier ressort. Si la physionomie du quartier des juifs indigènes offre un aspect misérable, celui des juifs occidentaux est encore plus triste et plus désolé. Pas un être humain ne s'y montre sur le seuil des portes. On le croirait complètement désert si Ton n'apercevait de loin en loin une pauvre femme sortant furtivement d'une

(1) Ce nom de Béthulie donné quelquefois à la montagne de Safed, ferait penser que la ville de Safed est l'ancienne Béthulie qu'assiégea Holopheme. Cette opinion est celle qu'exprime Simon dans son Grand Dictionnaire de la Bible. Mais D. Calmet croit que Béthulie est la ville de Bélhul ou Béthuel, située dans la tribu de Siméon.

maison pour aller dans une autre. D'après le langage, les mœurs elle costume de ces Israélites, il y a tout lieu •]c croire qu'ils sont venus originairement de l'Allcmagne. En 1799, le quartier des juifs fut saccagé par les Turks aussitôt après que les Français eurent elîectué leur retraite. Depuis lors ils n'ont point cessé d'être l'objet d'une cruelle oppression. Cependant, à l'époque oîi nous les avons vus, leur sort semblait un peu s'améliorer. Plus de quatre mille d'entre eux périrent dans le tremblement de terre qui détruisit une partie de la ville le 1" janvier 1837. Moins de deux ans après, les juifs'survivants et les nouveaux venus avaient, comme de patientes fourmis, reconstruit leur asile favori, et M. de Saulcy, qui visita Sapliet en 1851, a retrouvé la ville mieux bâtie qu'auparavant. Les musulmans de Saphet participent beaucoup du fanatisme et de l'intolérance des Damasquins, ce qui vient en grande partie de leurs relations avec ce peuple, et de la rareté de leurs rapports avec les Européens. Il y a loin au.jourd'liui de la situation des juifs de Saphet à ce qu'ils étaient au commencement du quatrième siècle. Alors ils possédaient des établissements dans plu.sieurs cités de la Galilée, et ils étaient si bien parvenus à se rendre maîtres des villes de Nazareth, Séphoris, Capharnaûm et Tibériade, qu'ils ne souffraient point qu'aucun étranger vînt s'j établir. Avant le premier tremblement de terre de 1759, qui détruisit la vallée de Saphet, ils y entretenaient une Académie qui aurait pu rivaliser avec celle que les empereurs avaient établie à Tibériade. C'était de cette école qu'on tirait les rabbins des différentes synagogues de la Syrie. Il y avait en 1750 une imprimerie juive d'où est sorti le rituel composé par Moïse Galand, chef de l'Académie.

La ville de Saphet a été la capitale de la Galilée du

temps de l'émir Fakr-ed-Dyn; elle a continué de l'être jusqu'à ce que Saint-Jean d'Acre fut devenu l'entrepôt du commerce européen.

Son industrie est très-peu considérable. Les principales branches de ses productions consistent en filatures de coton, teintureries d'indigo et fabrique de toiles d'une blancheur éblouissante. L'habilelé des tisserands turks de cette ville est réputée dans toute la Syrie. Autrefois on y fabriquait des étoffes de soie Tous les vendredis il y a un grand bazar bien fourni de marchandises ; mais, dans l'intervalle, on a toutes les peines du monde à se procurer même les choses de première nécessité. Ce bazar, d'une longueur d'un demi-mille, s'étend jusqu'aux fossés de la citadelle audessous d'un bois d'oliviers fort remarquable, et par l'aUgnement des arbres et par leur grosseur. C'est là et à Gethsémani qu'on trouve les oliviers les plus beaux de tout l'Orient. Il en 'est beaucoup qui égalent par leur circonférence ceux de l'île de Palma et de l'Andalousie, les plus gros que nous ayons jamais vus. A environ deux heures de la ville de Saphet, en allant à Tibériade, on rencontre un karavanseraï appelé Djob- Yoiissef, ou le khan du puits de Joseph. C'e'st dans l'enceinte de ce khan que se trouve, dit-on, la citerne où Joseph fut jeté par ses frères, quelque temps avant d'être vendu par eux aux marchands qui l'emmenèrent en Egypte. Cette citerne a environ quatre pieds de diamètre et trente de profondeur ; le fond est taillé dans le roc; les parois sont alignées et artistement maçonnées : ses eaux ne tarissent jamais. Elle est couronnée par un petit dôme élégant que soutiennent quatre colonnes de marbre. Près de la citerne est une mosquée où a été enterré un cheik nommé Abdallah. Sur la face de cette mosquée on lit une inscription arabe.

La citerne de Joseph est également vénérée par les chrétiens et parles musulmans. A quelque religion qu'appartiennent les voyageurs des caravanes, ils passent rarement près de ce lieu mémorable sans y dire quelques prières en l'honneur de Joseph. Outre les hôtes de passage qui viennent journellement chercher un asile sur les bords de la citerne, le khan est habité toute l'année par une troupede soldafsmaugrabins qui sont chargés de la garde des édifices. Ils ont avec eux leurs femmes et leurs enfants qui les aident à cultiver les campagnes d'alentour. Toute la montagne que l'on distingue dans le voisinage est semée d'énormes pierres noires qui, selon les gens du pays, auraient été primitivement blanches. Un jour, disent-ils, après la disparition de Joseph, Jacob allant à la recherche de son fils bien-aimé, passa par cette montagne. Des larmes abondantes tombaient de ses yeux sur le sol ; aussitôt toutes les pierres qui le couvraient devinrent noires, de blanches qu'elles étaient auparavant.

A peu de distance de Safed, vers le sud est, s'étendent sous un ciel de feu les eaux tranquilles du beau lac de Tibériade ou de Génézareth, cette mer de Galilée si souvent citée dans les Évangiles. « La contrée qui environne le lac de Génézareth, disait l'historien Josèphe il y a dix-huit siècles, est d'une bonté et d'une fécondité merveilleuses. Il n'y a point de plantes qu'elle ne puisse produire. On y voit beaucoup de noyers, arbres qui se plaisent dans les climats froids; les palmiers, qui ont besoin de la plus grande chaleur, les oUviers et les figuiers, qui veulent un climat doux et tempéré, y trouvent également ce qui leur convient. Ainsi la nature, dans sa prédilection pour ce beau pays s'attache à y réunir les productions les plus opposées; et non seulement il y vient un grand nombre d'excel-

lents fruits, mais ils s'y conservent longtemps, quelques-uns même toute l'année (1). » Les environs du lac deTibériade sont encore aujourd'hui le plus beau pays de toute la Palestine, mais les villes nombreuses qui florissaient sur ses bords n'offrent plus que des ruines. Tibériade, fondée par Hérode Antipas, en l'honneur délibère, sur l'emplacement, dit-on, delaGénézareth des livres saints, fut longtemps la capitale de la Galilée. Vespasien la soumit, et, après la destruction de Jérusalem, les docteurs juifs vinrent l'habiter et y fondirent une académie qui publia le Mischna ou texte talmudique de la Bible. Constantin le Grand éleva dans cette ville une église chrétienne qui devint un des sièges épiscopaux de la Palestine. Son évêché fut rétabli pendant les croisades. La ville moderne de Taharieh, entourée d'un mur de basalte, est beaucoup plus petite que l'ancienne Tibériade, qui était située un peu plus vers le midi. Elle est habitée par quatre mille musulmans et au moins mille juifs originaires, pour la plupart, d'Espagne, d'Allemagne ou des provinces barbaresques ; une cinquantaine de familles y sont venues de Pologne, Le quartier des juifs est séparé du reste de la ville par un mur n'ayant qu'une seule porté qui se ferme au coucher du soleil. Les chrétiens y sont peu nombreux; leur église, consacrée à saint Pierre, s'élève au bord du lac, et a été bâtie, selon la tradition, sur le lieu où l'apôtre pêcheur jeta son dernier filet. Des missionnaires de Nazareth viennent dire la messe dans cette église le jour delà fêle de Saint-Pierre. Taharieh a beaucoup souffert du tremblement de terre du 1" janvier 1837, qui a bouleversé toute cette partie de la terre sainte. Hors de son enceinte, les murs de la

(1) Josèphe, Guerres des Juifs, liv. 3, chap. 35.

Tibériade d'Hérode ne présentent guère que d'innombrables tronçons de colonnes épars au milieu des champs. Au sud-est de la ville, sur les rives du lac, existent encore les célèbres sources thermales d'Emmaùs, ou de Tibériade. On y vient de tous les points de la Syrie.

La plaine de Hattin, voisine de Tibériade, est célèbre par la désastreuse bataille qui consomma la ruine du royaume latin de Jérusalem. C'est là que Guy de Lusignan et une poignée de chevaliers soutinrent trois assauts avant d'être faits prisonniers par les soldats 'de Saladin. Les cohines qui bordent cette plaine sont appelées Koroun-Hattin (Cornes de Hattin). C'est la montagne des Béatitudes consacrée par la parole divine de Jésus-Christ. Plus loin le hameau de Medjdel et quelques ruines antiques marquent l'emplacement de la Magdala de l'Évangile , lieu de naissance de Marie- Magdeleine , Magdalena. .

Auprès du lac de Génézareth ou de Tibériade, s'élevait Capliarnaiim, où le Sauveur, après avoir quitté Nazareth, demeura longtemps, et qui, pour cette raison, est appelée, dans les livres saints, la ville particulière de Jésus-Christ. C'était une cité florissante. Nous lisons dans l'évangile de saint Matthieu (c. ii, v. 23; cette terrible parole de Notre-Seigneur contre Capharnaùm : « Et toi, Capharnaiim, qui t'es élevée jusqu'au ciel, tu seras abaissée jusqu'aux enfers. » La prophétir s'est accomplie, et des blocs dispersés sont tout ce qui reste de cette ville. Celle de Corozaïn, qui ferma l'oreille à la parole du Sauveur et appela sur elle ses malédictions, a disparu plus complètement encore. On n'en trouve aucun vestige.

Des ruines très-imposantes, appelés par les arabes Tell-Houm et situées au bord du lac de Tibériade. au-

dessous de Capharnaum, paraissent être les restes de la ville deBethsaïde, lieu de naissance des apôtres saint Pierre et saint André. Le tétrarque Philippe embellit cette ville qu'il appela Julias, en l'honneur de Julie, fille d'Auguste.

Lorsqu'en sortant de Bethsaïde, on s'engage sur le flanc des collines verdoyantes qui forment au nord le bassin du petit lac de Mérom ou Samaconite, aujourd'hui Bahr-el-Houleh, on aperçoit, sur les sommets de ces collines et dans les plaines qui les environnent, des ruines immenses d'édifices construits en blocs de lave, et autour desquels se reconnaissent quelques traces d'une enceinte. Des pans de murs sont encore en place, et sur plusieurs points paraissent de longues assises de pierres fichées. M. deSaulcy, qui avisité ces ruines, y a remarqué les débris d'un édifice qu'il cor/sidère comme étant de construction cyclopéenne, et appartenant à l'antiquité la plus reculée. « C'est, dit-il, un carré peu régulier, assez bien orienté d'ailleurs, et dont les faces ont à peu près soixante mètres de développement. Aux quatre angles sont placés des avant-corps carres de six à sept mètres de côté, en saillie d'un mètre sur les faces externes des murailles. Celles-ci ont deux mètres d'épaisseur et sont formées d'énormes blocs bruts, reliés entre eux par de petits blocs également bruts, s'encastrant dans les vides irrégiiliers que les aspérités des grosses masses laissent entre elles. Sur le milieu de chacune des longues faces sont des saillies, d'un mètre aussi et de six mètres de longueur, simulant des avant-corps comme ceux des angles, et dont les portions qui en faisaient des tours carrées manquent intérieurement aussi bien qu'aux tours angulaires. Une série de murailles ont laissé à l'intérieur leurs arasements, en arrière des faces est et ouest. A

l'extérieur de cette dernière, se relient à l'édifice principal d'autres murs arasés, présentant des contours bizarres... A une faible distance, qui ne dépasse pas cent mètres, se trouve une enceinte polygonale irrégulière, cyclopéenne comme celle du temple, quoique en appareil plus petit. » Dans cet antique édifice et dans ces grandes ruines d'un caractère extraordinaire, M. deSaulcy croit reconnaître les restes de la plus puissante cité du pays de Chanaan, avant l'arrivée des Hébreux, de la ville d'Azor, capitale du royaume de Jabin ou Yabin,dont l'armée, forte de trois cent mille fantassins, de dix mille cavaliers et de trois mille chars de guerre, fut défaite par Josué, près des eaux de Mérom (Josué, G. II, V. 1-13).

Toute cette partie de la Palestine est dominée par la cime du mont Thabor, que Jésus-Christ a sanctifié par sa Transfiguration. Ses flancs escarpés sont couverts d'arbrisseaux odorants et parés de fleurs et de verdure. Sur son sommet, qui forme un plateau ovale d'une demi-lieue de circuit, sainte Hélène avait bâti, en mémoire du mystère qui s'y était accompli, une église que visita saint Paul et un monastère appelé des Trois Tabernacles. Les relations du moyen âge nous apprennent qu'il s'y trouvait trois chapelles et deux couvents du temps des guerres saintes. En 1209, le sultan Malek- Adel s'empara du Thabor et y fit construire un châteaufort environné, de dix-sept tours. Aujourd'hui on ne trouve plus sur la montagne que des pierres dispersées qui marquent l'emplacement des églises chrétiennes ou' delà forteresse musulmane, et une chapelle ruinée, où les religieux de Nazareth se rendent, le jour de la Transfiguration, pour célébrer la messe. C'est au pied du Thabor que Barac, sur l'ordre de la prophétesse Débora, rassembla son armée pour combattre contre

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Sisara (Juges, c. IV, V. 4-16); c'est là aussi que le 16 avril 1799, trois mille Français, commandés par Kléber, mirent en déroute trente mille Turks.

Au sud, et non loin du mont Thabor sont les hauteurs de Gelboë où Saûl livra bataille aux Philistins, et le village d'Endor où. demeurait la pythonisse qu'il envoya consulter. Près d'Endor, se trouve Naim où le Sauveur sécha les larmes d'une veuve en lui rendant plein de vie, son fils unique que l'on portait en terre. (Luc, c. vii, v. 11 et suiv.)

Si, en quittant la Galilée, on traverse le Jourdain pour parcourir le Hauran et le pays d'Amraon ou des Ammonites, contrées où florissaient des villes célèbres dans l'histoire sainte, on rencontre d'abord Baniâs, l'ancienne Panéas ou Césarée de Philippe, au pied du mont Hermon; plus loin Dosra, appelée par les Romains Bostra, et à laquelle Aboulféda donne le titre de métropole du Hauran, Burckardt y a trouvé des ruines considérables de trois quarts de lieue de circonférence. Au sudouest de Bosra est une autre ville fameuse dans l'antiquité, mais que la Bible ne mentionne pas, et que d'Anville et d'autres géographes placent par erreur au nord du lac de Tibériade, à plus de vingt lieues de» son véritable emplacement. C'est Gerasa, dont les ruines portent encore chez les indigènes le nom de Djérasch. Les évéques de Gerasa sont cités dans les actes des conciles. Il y existait encore, du temps des croisades, une cita^ délie dont Baudouin II, roi de Jérusalem, fit le siège. Les historiens du moyen âge appellent cette ville Jar^ ras, mais ils font remarquer que c'est bien l'ancienne Gerasa (Voy. GestaDeiper Francos, p. 615.)

La ville de Djérasch , très curieuse par ses ruines, est cependant fort peu connue encore des voyageurs. Cette grande enceinte de murailles écroulées, ces Ion-

gues files de colonnes, ces temples et ces théâtres, vieux débris de monuments jadis célèbres, produisent l'effet le plus pittoresque, soit que l'on vienne de Tibériade ou de Naplouse. On est obligé de traverser la nécropole avant de pénétrer dans la ville; mais, si l'on arrive d" Amman, on passe par une porte construite d'après les principes des arcs de triomphe romains. La route du nord se trouve bordée de sarcophages, dont les uns sont ornés de sculptures et les autres sans ornements. Il n'en est aucun qui n'ait été violé par les chercheurs de trésors. Nous n'y avons point vu d'inscription, excepté sur un seul qui portait des caractères grecs incohérents que Burckardt dit n'avoir pu lire.

Le principal monument des ruines de Gérasa est celui qui est désigné sous le nom de Grand Temple : on le trouve dans la partie nord de la ville. Les colonnes de son pronaos sont seules restées debout. Elles se distinguent par un style plein de noblesse et de goût, et par des chapiteaux corinthiens de la plus riche sculpture. Ce sont peut-être les plus magnifiques restes de l'architecture romaine dans ces contrées. On ne peut dire la même chose des colonnes delà grande avenue qui sontdel'ordre ionique: le mauvais goût de l'époque de leur construction se remarque particulièrement dans l'exagération du renflement de leur fût^ de la base à l'astragale.

Une grande quantité de reptiles et d'animaux dangereux infestent les ruines de Djérasch, Nous y avons aperçu prodigieusement de scorpions noirs et de petits serpents de couleur jaune, avec des dessins noirâtres sur le dos d'un très-joli efîet; mais il est prudent de se garantir des uns et des autres. Les serpents surtout sont si venimeux que leur morsure, au dire des gens du pays, fait mourir presque subitement.

Au sud du Ilauran , dans le pays d'Ammon ou des

anciens Ammonites et sur les bords de la petite rivière de Nahr-Ammon, s'étendent les débris imposants de l'antique capitale du pays, désignée dans la Bible sous le nom de Rabbah ou Rabbath-Ammon. Cette ville fut prise d'assaut par Joab, et c'est dans ce siège que périt, en exécution des ordres secrets de David, Urie, le mari de Bethsabée. Lorsqu'après la chute du royaume d'Israël , les Ammonites s'emparèrent des provinces situées à l'est du Jourdain, les Hébreux eurent à subir leurs outrages et leurs cruautés. Ce fut alors que Jérémie prononça contre Rabbath cette terrible prophétie : « Les jours viendront , dit l'Eternel , oii je ferai entendre le cri de guerre à Rabbath-Ammon ; elle deviendra un monceau de ruines, et ses villages seront consumés par le feu, et Israël héritera à son tour de ceux qui ont pris son héritage... Poussez des cris, filles de Rabbath, revêtez -vous de sacs, gémissez et errez dans les campagnes, car Malcalm va aller en exil, avec tous ses prêtres et ses princes. » (Jérémie, c. 49.) On sait peu de chose sur l'histoire de cette ville pendant les siècles suivants ; mais sous Ptolémée Philadelphe, qui fut un de ses bienfaiteurs, elle reçut le nom de Philadelphie. L'historien Josèphe nous apprend que du temps de Jean Hyrcan, roi des Juifs, il y avait à Rabbath ou Philadelphie un tyran nommé Zenon (1). Cette antique cité n'est plus, suivant la parole de Jérémie, qu'un monceau de ruines, qui ont retenu le nom d'Amman. Ses temples, ses théâtres et ses églises renversées servent de repaires h des brigands arabes redoutés dans les environs.

L'attention du voyageur se porte principalement sur les majestueux débris d'un temple qui est le reste le

tlj Jo»èpbe, Ant,^ 1. xiii, cb. 8, § 1.

plus remarquable de cette ville. Il est situé sur la cime septentrionale du Nahr-Aramon. Le mur postérieur surtout est très-bien conservé. Il est flanqué de beaux pilastres couronnés par un magnifique entablement et ornés de niches richement sculptées. Au devant de ce beau morceau d'architecture gisent çài et là des fûts de colonnes de trois pieds de diamètre. L'art et le goût qui ont présidé à la construction de ce temple sont de beaucoup supérieurs à tout ce qui se voit à Amman.

Outre le temple que nous venons de décrire, Amman possède aussi plusieurs autres débris d'édifices qui peuvent intéresser l'archéologue. De ce nombre, nous citerons un château-fort bâti sur une colline, avec une ceinture de bonnes murailles et un fossé taillé dans le roc; une colonnade, qui a probablement servi de galerie à quelque promenade publique; un pont de pierre jeté sur le fleuve, au sud de la ville, et des ruines appartenant à plusieurs temples ou églises, ainsi qu'à divers édifices publics et à une foule d'habitations disséminées dans la plaine. En général, il ne reste de tout cela que des fondements et quelques pans de murailles. Toutes ces constructions appartiennent évidemment à des époques ditïérentes.

Parmi ces ruines remarquables, on distingue le grand théâtre d'Amman, un des plus vastes de tous les théâtres de l'antique Syrie. Il est situé sur le côté méridional du Nahr-Ammon, qui n'est guère qu'un ruisseau, et en face de la place principale de la ville. Cet édifice présente un superbe amphithéâtre composé de quarante gradins en demi-cercle, superposés les uns au-dessus des autres. Entre le dixième et le onzième, à partir du sol, est une rangée de loges, capables de contenir une quinzaine de spectateurs chacune. Quatorze gradins plus haut, une semblable rangée de

loges forme les sièges du milieu de l'amphithéâtre Enfin, au sommet, est une troisième rangée de loges conformes aux précédentes, creusées dans le flanc rocheux de la colline, sur le penchant de laquelle le monument a été élevé. Aux ailes du théâtre régnent des voûtes d'une belle construction. Sur le Iront de l'édifice on voyait jadis une colonnade composée d'environ cinquante colonnes de l'ordre corinthien. Il n'en reste plus aujourd'hui que huit. Elles sont surmontées d'un en- • tablcment encore entier et d'un assez beau style.

Lorsqu'après avoir parcouru les parties de l'ancien royaume des Hébreux, situées au-delà du Jourdain, on repasse ce fleuve pour visiter la Judée méridionale jusqu'à ses dernières limites vers les déserts de Gazzah et de Tor, on trouve d'abord la petite ville d'Habroun, l'antique Hebron, que les Arabes nommQui El-Khalil, (l'ami de Dieu), en l'honneur d'Abraham. Cette ville est une des plus anciennes du pays de Chanaan. Selon le livre des INombres (c, xiii, v. 22], elle fut bâtie sept ans avant -Thanis en Egypte. Son nom primitif était Kariath- Arbé. Abraham s'établit sur son territoire, dans le lieu de Mambré; il y acheta un caveau, appelé la caverne double, ou il enterra sa femme Sara. Plus tard, il y fut enterré lui-même, ainsi que ses fils Isaac et Jacob Du temps de Josué, Hoham, roi d'Hébron, fut fait prisonnier et mis à mort parles Hébreux. Plus tard, cette ville fut donnée aux Lévites, et devint une des six villesasiles. David y fit sa résidence, jusqu'à la conquête du fort de Sion. Judas Machabée en chassa les Iduméens qui s y étaient établis. Occupée ensuite par les Romains, elle leur fut arrachée par Simon, fiJs de Giorad, un des chefs de l'insurrection des Juifs; mais le général romain Céréalis la prit d'assaut et la brûla. Pendant les croisades, Hébron était un évéché et portait le

nom de Saint-Abraham, en l'honneur du patriarche qui y avait demeuré. Assise, au pied d'un château antique, Habroun domine un bassin oblong de cinq à six lieues d'étendue, semé de collines rocailleuses, de bosquets de sapins et de plantations d'oliviers et de vignes. Le raisin qui provient de ces vignes est séché et préparé pour la vente. Les autres branches de l'industrie locale sont les filatures de coton, les fabriques de savon et une verrerie fort ancienne, d'où sortent des anneaux et des bracelets coloriés, dont on fait g^rand usage dans l'Orient. Ces industries diverses contribuent i la richesse d'Habroun, qui, dans ses rixes avec Bethléem, sa rivale, peut armer huit à neuf cents hommes. Cette rivalité et cette lutte durent depuis que les Arabes se sont établis dans la contrée. Ces voies de fait consistent en vols à main armée et dévastations réciproques. Les Arabes fondent sur les Bethléemites , ravagent leurs champs de doura, de maïs, de ble et dt sésame, leurs plants d'oliviers et leurs récoltes pendantes, enlèvent leurs brebis, leurs chèvres et leurs chame:)ux> puis emportent le butin, A quelque temps de là les Bethléemites rendent la pareille aux Arabes en même monnaie, et, de représailles en représailles, la querelle est interminable. Aussi le pays, malgré sa fertilité, estil misérable et pauvre. LesTurks, les Juifs, les Grecs, d'humeur vagabonde, les malfaiteurs poursuivis parles pachas se réfugient à Habroun comme dans une terre d'asile, ce qui concourt à faire de cette ville un repaire de brigands. Hébron possédait autrefois une magnifique église bâtie par l'impératrice Hélène sur le tombeau même d'Abiaham et de sa famille. Les Turks, pour qui la mémoire d'Abraham est sacrée, ont fait de cette église une mosquée desservie avec luxe, et où le mausolée du patriarche est recouvert d'étoffes de soie

verte, richement brodées en or, et renouvelées de temps à autre par le Grand-Seigneur.

Ce monument si digne d'intérêt est fermé aux voyageurs chrétiens ; Ali-Bey, qui le visita, en a donné une description d'autant plus précieuse, qu'on ne possède pas d'autres renseignements sur l'intérieur de ce sanctuaire vénérable. « Les sépulcres d'Abraham et de sa famille, dit-il, sont dans un temple qui était jadis une église grecque. Pour y arriver, on monte un large et bel escalier qui conduit à une longue galerie d'où l'on entre dans une petite cour ; vers la gauche est un portique appuyé sur des piliers carrés. Le vestibule du temple a deux chambres, l'une à droite qui contient le sépulcre d'Abraham, et l'autre à gauche, qui renferme celui de Sara. Dans le corps de l'église, qui est gothique, entre deux gros piliers à droite, on aperçoit une maisonnette isolée dans laqueUe est le sépulcre d'Isaac, et dans une autre maisonnette pareille, sur la gauche, celui de sa femme. Cette église, convertie en mosquée, a son méhéreb, la tribune pour la prédication des vendredis, et une autre tribune pour les muddens ou chanteurs. De l'autre côté de la cour est un autre vestibule, qui a également une chambre de chaque côté. Dans celle de gauche est le sépulcre de Jacob, et dans •file de droite celui de sa femme. A l'extrémité du por-

iuedu temple, sur la droite, une porte conduit à une espèce de longue galerie qui sert encore de mosquée ; de là on passe dans une autre chambre où se trouve ie .sépulcre de Joseph, mort en Egypte, et dont la cendre fut apportée par le peuple d'Israël. Tous les sépulcres des patriarches sont couverts de riches lapis de soie verte magnifiquement brodée en or; ceux de leurs femmes sont rouges, également brodés. Les sultans de Constantinople fournissent ces tapis, qu'on renouvelle

de temps en temps. J'en comptai neuf l'un sur l'autre, au sépulcre d'Abraham. Les chambres où sont les tombeaux sont aussi couvertes de riches tapis ; l'entrée en est défendue par des grilles en fer et des portes en bois, plaquées en argent, avec des serrures et des cadenas du même métal ; pour le service du temple on compte plus de cent employés et domestiques. » — A l'ouest d'Hébron, à une demi-heure de distance, une autre mosquée, bâtie au sommet de la colline de Mambré, occupe la place où étaient la tente d'Abraham et le grand chêne au pied duquel l'élu de Dieu servit un repas aux trois voyageurs, messagers du ciel. Après quarante siècles, les chênes croissent encore sur la montagne de Mambré.

En se rapprochant de Gazzah et du littoral, on rencontre, à quatre lieues de Ramleh, le village de Mesmié, qui fournit beaucoup de coton fdé. Plus loin, à une petite lieue, est la colline el-Tell, sur laquelle on trouve de vastes débris d'habitations, et des souterrains tels qu'on en construisait dans les châteaux du moyen âge. Betagobris (Baït-Djibun) n'est éloigné d'el-Tell que de quelques lieues. En tirant vers le S. 0. paraît un autre village de Bédouins nommé el-Hesi, aux environs duquel est une colline carrée et factice, large de cent cinquante pas, et longue de deux cents, sur soixante et dix pieds de hauteur.

En gagnant encore vers la mer, on rencontre Yabné, l'antique Jamnia, qui possède le seul ruisseau de ces cantons où l'on trouve de l'eau en été ; el-Doud, la puissante Azot des Philistins, qui n'a aujourd'hui rien de remarquable, si ce n'est ses scorpions; puis Ascalon, dont les ruines désertes semblent s'éloigner de jour en jour de la mer, qui jadis les baignait. Toute cette côte s'ensable journellement, et des lieux qui ont

été jadis des ports, sont aujourd'hui au milieu des terres. Ainsi est Gazzah, l'antique Gaza, cette ville philistine dont Samson enleva les portes. Gazzah est un groupe de trois villages, dont celui du milieu, nommé le Château, s'élève sur une colline de médiocre hauteur. Ce château n'est, à proprement parler, qu'une ruine qui domine la plaine et la mer. Aux environs de Gazzah commence un changement caractérisé dans le paysage; ce n'est plus une nature syrienne, mais égyptienne. Le port des dattiers, la plaine rase et nue, la chaleur, la sécheresse, les vents, la taille, l'accent, les mœurs des populations , tout signale l'Egypte, dont Gazzah et el-Arych sont les deux clefs. Cette position a fait de Gazzah une ville importante. Des ruines de marbre blanc attestent qu'elle fut ornée jadis de riches monuments. Ses jardins, arrosés d'eaux vives, sont encore couverts d'orangers, de grenadiers et de palmiers-. aux dattes exquises. Le serây ou palais des soudans à Gazzah date de l'époque des khalifes. Son architecture est arabe; les détails, les ornements sont exécutés avec une délicatesse extrême, un fini et une précision qui rivalisent avec ce qu'il y a de beau en ce genre a Grenade. L'édifice est entièrement construit en marbre. Tout y rappelle le règne de ces princes braves et courtois qui prêtaient le secours de leurs bras à la belle Armide, dans la Jérusalem délivrée. ^Quoique en ruine, le palais offre à l'œil extérieurement dans ce qui reste, un ensemble de lignes pleines de grandeur et de majesté. L'aspect en est sévère et même triste. Ces arceaux arabes , ces vastes cours désertes, ces salles nombreuses surmontées de terrasses, ces murs incrustés d'azur et d'or, ouverts par des arcades en marbre richement travaillées, annoncent encore la splendeur de ses premiers jours. Le se-

i28 LA SYRIE, LA PALESTINE ET LA JUDÉE.

rây paraît avoir été la maison de plaisance des soudans. On peut aisément, parla distribution intérieure» de ce monument, juger des mœurs voluptueuses et de l'opulence des anciens maîtres de l'Orient. Aujourd'hui ce somptueux palais du règne des Saladin est occupé par l'aga ou gouverneur de Gazzah, qui, n'y faisant aucune réparation, sera bientôt forcé d'en abandonner les décombres. Il est entouré de bosquets de bananiers, de palmiers et d'arbres odorants, dont les émanations parfument l'air qui circule dans ses galeries ouvertes. Quoique en décadence, et peuplée de deux mille âmes seulement, Gazzah est célèbre dans la Palestine pour ses étoffes de coton. Autrefois le commerce de soude, que les Arabes apportaient du désert pour alimenter des fabriques de savon, occasionnait un mouvement d'affaires assez considérable; mais le pai^ha ayant voulu s'en attribuer le monopole, cette branche d'industrie s'est éteinte. Une autre branche plus avantageuse est le passage des caravanes qui vont et viennent d'Egypte en Syrie. Les approvisionnements pour la traversée du désert procurent aux farines, aux huiles, aux dattes et aux autres denrées, un débouché profitable aux habitants. Ils ont des relations avec Suez, où ils arrivent en deux ou trois jours de marches forcées, et vont aussi à la rencontre de la caravane de la Mecque, jusqu'à Mâan ; mais, de tous ces bénéfices, le plus grand est l'achat des pillages des Bédouins. Malheureusement les occasions sont lares. Volney cite celui de 1757 comme un des plus fructueux pillages connus. Les deux tiers des marchandises de la grande caravane arrivèrent à Gazzah, portées par les Bédouins qui les avaient enlevées. Ces malheureux donnaient pour quelques piastres les châles de cachemire, les toiles, les mousselines de

l'Inde, les sirsakas, les cafés, les perses et les gommes.

Un Bédouin d'Anazé, ayant trouvé dans son butin plusieurs sachets de perles fines, et les prenant pour des graines de doura, les fit bouillir pour en faire une soupe; puis, voyant qu'elles ne cuisaient point, il allait les jeter quand un Grec lui offrit en échange un bonnet écarlate, ce que l'Arabe accepta avec joie. En 178i, les Bédouins s'emparèrent ainsi de trois mille charges de café, ce qui fit tomber de moitié le prix de cette fève.

Au sud de Gazzah, il n'y a plus que déserts. Jusqu'à la frontière d'Egypte on ne rencontre que deux châteaux mal fortifiés, Kan-Yonnès, qui a douze hommes de garnison, et el-Arych où les Français ont fait quelques travaux durant leur séjour en Egypte. A l'est du littoral s'étendent des vallées qui appartiennent plutôt à l'Arabie qu'à la Syrie, et où des fellahs s'établissent l'hiver, sous le coup des rapines des Arabes, pour y cultiver quelques champs de doura. Dans cette direction, en gagnant vers Mâan, Karak, et dans le sud-est du lac Asphaltite, le sol est jonché de ruines monumentales qui témoignent d'une existence j^opuleuse et splendide. Plus de trente villes en ruines s'y révèlent, comme Palmyre, par des tronçons de colonnes et des débris de temples. C'était là le pays des Nabathéens, les pères des arabes Iduméens, qui, à l'époque du siège de Jérusalem, étaient tout aussi nombreux que les Juifs.

Les Iduméens ou Edomites descendent d'Edom, qui veut dire roux, surnom qu'on avait donné à Esaù. Après que celui-ci se fut séparé de son frère Jacob, il se répandit avec sa famille dans la terre de Seïr, au midi du lac Asphaltite, d'où ils s'étendirent ensuite dans l'Arabie Pétrce jusqu'à la mer Rouge. Cette dernière contrée devint le nouveau séjour des Edomites. Durant

la captivité des Juifs, quelques tril)us d'Iduméens vinrent s'établir dans la partie méridionale de la Judée, à laquelle ils donnèrent leur nom. Plus tard, ce n'est même que dans ce point qu'on les retrouve. Tous ceux de l'Arabie s'étant confondus avec les Nabathéens, ne formèrent plus avec eux qu'un seul et même peuple. Les Édomites étaient régis par leurs rois particuliers avant que les Israélites se fussent établis dans la Palestine. C'était un peuple rude et belliqueux; cependant David parvint à les soumettre; mais ils ne tardèrent point à secouer le joug. Après maintes guerres 'avec les rois de Juda, ils finirent par être successivement vaincus par Holopherne et Nabuchodonosor ; ils demeurèrent sous la domination des rois de Judée jusqu'à la chute de Jérusalem par les armes romaines.

Il existe fort peu de documents sur ce peuple. On peut néanmoins se faire une idée de ses mœurs par celles des Nabathéens avec lesquels ils se mêlèrent. On a lieu de croire en effet qu'ils ne se fussent jamais confondus s'il n'eût existé entre eux une certaine analogie. Longtemps les Nabathéens dominèrent dans l'Arabie-Pétrée. C'était un peuple ennemi du luxe et de la molesse. Il était économe, et vivait dans une grande retenue. La loi punissait sévèrement les dissipateurs, et donnait au contraire des récompenses à ceux qui accroissaient leur fortune. Les cadavres leur inspiraient une telle horreur qu'ils jetaient leurs morts dans les cloaques ou les enfouissaient dans le fumier; les rois mêmes n'étaient point exceptés de la loi commune. Dès l'âge de trois ans ils étaient circoncis. La chair de porc leur était défendue. On retrouve encore chez les Iduméens modernes quelques traces de ces anciens usages, quoique les mœurs se soient considérablement modifiées avec le ternes.

Le costume ne paraît point non plus s'être conserv^ dans sa forme native : il a quelque chose aujourd'hui da beaucoup moins sévère. L'Iduméen moderne roule autourdesa tôteuneespèce dechâle blanc en formedeturban ; il porte une chemise blanche plissée, fermée autour du cou, et recouverte sur la poitrine par une pièce d'étoffe de couleur noire sur laquelle se détachent des broderies d'une forme ingénieuse et de couleurs variées. Pardessus ce vêtement retombe le jubé, espèce de blouse ou de tunique bleu de ciel. Le jubé est serré à la taille par une ceinture rayée longitudinalement de bandes rouges, blanches et noires. Un caleçon blanc, large et flottant, descend jusqu'aux mollets. Les jambes sont nues ; les pieds sont armés de sandales soutenues par des courroies de cuir de diverses couleurs. Enfin, l'abaïe, espèce de manteau avec deux ouvertures pour passer les bras, complète ce costume. Ce dernier vêtement est formé d'un tissu de poil de chameau de couleur noire : quelquefois l'or et la soie se trouvent mêlés à ce tissu et forment sur un des côtés, à la hauteur de l'épaule, des dessins bizarres. Le poignard que riduméen porte à sa ceinture est courbe et à manche d'os ou d'ivoire. En général, les peuples modernes ont adopté à cet égard la forme recourbée, contrairement aux anciens, dont les armes blanches étoient toujours droites.

Les campements, les haltes, ont en Orient une poésie, un charme qu'on est loin de retrouver lorsqu'on voyage en Europe. Dans nos contrées, des auberges plus ou moins confortables sont ouvertes dans chaque ville, sur toutes les routes, pour satisfaire les besoins du voyageur. La vie du touriste s'éloigne très-peu de la vie ordinaire. Mais en Syrie, c'est tout différent. Après une course de plusieurs lieues, sous un soleil brûlant, à travers les sables du désert ou les rochers

du Sinaï, quelques palmiers, une grotte, une fontaine dont les eaux ne sont pas toujours limpides, un peu de verdure et d'ombrage, sont des biens inappréciables. Cet attrait s'augmente encore en proportion des fatigues ou des dangers qu'on a courus. Jamais nous ne l'éprouvâmes mieux que dans notre traversée du désert du Sinaï. A notre départ, les teintes dorées de l'Orient ne coloraient point le ciel comme à l'ordinaire; de grandes lignes livides s'étendaient au loin sous le soleil ; aucune brise ne troublait le calme profond de l'air. Nos Arabes étaient silencieux; l'inquiétude se ' peignait sur leur figure, comme s'ils eussent pressenti quelque grande catastrophe. Bientôt ces lignes qui voilaient le soleil prirent un caractère menaçant. Un mugissement mystérieux se fit entendre au fond du désert, et les sables soulevés tout à coup autour de nous par un vent violent, formèrent des nuages embrasés au milieu desquels nous étouffions. Tous nos Arabes s'étaient couvert la face avec le pan de leurs manteaux , ou avaient roulé un bout de leurs turbans sur leurs bouches. Cette précaution n'était pas inutile, car la tempête grossissant subitement, le sable nous fouettait le visage avec une violence extrême : c'était le Seymouns avec son haleine dévorante qui nous desséchait les poumons. L'atmosphère n'était qu'un vaste océan de sable au sein duquel nous étions perdus. Les Bédouins même les plus familiers avec ces contrées ne pouvaient dire de quel côté était la route. A chaque instant des montagnes mouvantes menaçaient de nous ensevelir; cependant nos dromadaires n'avançaient qu'avec d'incroyables efforts. Tout à coup, Toualeb, le cheik de notre escorte, pousse un cri : il venait d'apercevoir près de nous une caverne où nous pouvions nous mettre à couvert contre les fureurs de l'ouragan : nous étions sauves I Avec quel bonheur nous primes possession de cet

LA gYRlE, LA PALESTINE ET LA JUDÉE. 433

antre agreste ! Notre repos fut lourd, lialetant, fiévreux. Au réveil nous ressemblions à des spectres. Nos yeux rouges et vitreux témoignaient des souffrances de la veille. Heureusement à cette heure le temps était calme. Béchara, notre Bédouin, sortit pour explorer les environs; bientôt nous le vîmes revenir avec un vase rempli d'un lait excellent, qu'il s'était procuré auprès de bergers réfugiés comme nous dans des cavernes avec leurs troupeaux de chèvres. C'est peut-être le repas le plus délicieux que nous ayons fait dans tout le voyage. Le campement d'Arabes que nous rencontrâmes à Ouaddi-Chek, près du mont Sinai, était situé au pied d'une montagne granitique, dont le sommet, découpé d'une manière bizarre, ressemblait à un immense sphinx, gardien silencieux de ces mornes solitudes. Kous eûmes là. l'occasion de vérifier un de ces usages qui remontent peut-être aux jours des anciens patriarches et témoignent en faveur de la reconnaissance des Arabes. Béchara, notre Bédouin, dont nous avons déjà parlé, nous avait promis une surprise pour la soirée; il tint parole. Pendant qu'on était occupé à dresser la tente, il disparut. Au bout de quelque temps, il revint avec un magnifique mouton sur ses épaules,, accompagné du propriétaire de l'animal, qui venait voir, disaitil, si la générosité d'Ibrahim-Bey (c'est le nom que les Arabes m'avaient donné , irait jusqu'à le lui acheter. L'animal, taxé par lui à un talari, fut jiayé sans marchander; ensuite, à l'instar des héros d'Homère, nous nous occupâmes de le préparer pour notre repas. D'abord on coupa la tète de l'animal, on lui vida le ventre, et on le remplit de dattes, de riz et de raisins secs qu'on s'était procurés dans la tribu qui nous l'avait vendu. L'ouverture du ventre ayant été soigneusement cousue, on alluma un grand feu, après avoir préalablement creusé un trou assez profond dans le

sable, puis on y plongea le mouton, comme on ferait d'un marron qu'on voudrait faire griller. De temps en temps, on avait soin de le retourner pour que la cuisson fut égale partout. Enfin, on écarta les charbons, et on servit la pièce tout entière sur une planche de sycomore. Ce mets, que les Arabes appellent haroufmachi, est d'un goût exquis. Le lendemain, au lever du jour, nous aperçûmes sur nos dromadaires de grandes croix rouges peintes avec le sang du mouton. Etonnés, nous en demandâmes la raison à Béchara, qui nous dit que c'était un usage pour montrer aux tribus que nous pourrions rencontrer en route la générosité du chef de la caravane. En effet, nous eûmes bientôt la preuve de l'influence puissante de ce signe sur les enfants du désert. Comme nous étions obligés de traverser la tribu qui avait cédé le mouton, dès qu'elle aperçut les croix sur nos chameaux, elle poussa des acclamations universelles en l'honneur du cheik généreux.

Nous nous dirigeâmes ensuite vers TOuaddi des Jardins, où nous avions été prévenus que nous renrencontreriojîs un repos ombragé de palmiers. Cette attente était d'autant plus vive que la chaleur était étouffante. Depuis longtemps nous marchions dans de profondes vallées encaissées entre des murailles de granit qui répercutaient les rayons du soleil avec une insupportable énergie. De grandes coulées de laves venaient parfois colorer de rouge, de violet ou de noir la teinte rose des arides montagnes de cette partie de la Péninsule. Enfin tout à coup les hagyns (chameaux de course), s'élancèrent au galop, et, au bout d'une heure environ, nous atteignîmes un petit bois de palmiers auprès d'une excellente source, oîi nous nous reposâmes avec délices. C'est à la suite de pareils trajets, qu'on sent tout le prix d'un peu d'eau et d'un peu d'ombrage, les deux compensations du désert.

Ce pays du mont Sinaï, ou désert de Tor, limite méridionale de la Syrie, s'étend en forme de presqu'île entre les deux golfes de la mer Rouge : celui de Suez à l'ouest, celui d'el-Achabé à l'est, dans une largeur commune de trente lieues sur soixante et dix de longueur. C'est là ce qu'on nommait, dans l'ancienne géographie, Arabie Pétrée. Les montagnes, qui sont calcaires du côté de la Syrie, deviennent granitiques en approchant de la mer Rouge. Le Sinaï et l'Horeb sont des pics de granit. C'est par ces monts et par le désert'deTor que le peuple Israélite arriva en Judée ; c'est là que Moïse reçut les Tables de la loi et retint les Hébreux pendant une génération, afin d'avoir le temps de faire un peuple de conquérants d'un peuple de pasteurs. Le mont Horeb et le Sinaï paraissent si bien liés ensemble qu'on les croirait une seule et même montagne ; aussi l'Écriture les prend-elle souvent l'un pour l'autre. Cependant le premier est à l'ouest et le second à l'est, ce qui fait qu'au lever du soleil le mont Horeb se trouve enveloppé de l'ombre du Sinaï, qui est beaucoup plus haut et semble l'avoir à son pied. Il est probable que c'est sur le mont Horeb que le peuple hébreu vit les flammes du buisson ardent, attendu qu'on ne peut apercevoir que cette montagne du bas delà vallée.

Le long d'un ravin qui sépare au sud-ouest le Sinaï du mont Horeb, les moines ont établi, au moyen de grandes dalles de pierre rapportées à grand'peine en cet endroit, un bel escalier, vaste et commode, qui conduit jusqu'au sommet du Sinaï. C'est avant de quitter le mont Horeb pour commencer de gravir l'autre montagne qu'on rencontre une porte cintrée, où jadis se tenait un des moines du couvent chargé de recevoir la confession des pèlerins, auxquels on ne permettait de franchir ce passage qu'après l'absolution de leurs péchés.

Une tradition conservée nar les religieux rapporte, au

sujet d'une croix qui se voit encore sur la pierre formant la clef de voûte delà porte, qu'un juif, ayant voulu passer pour se rendre sur le mont Sinaï, une croix de fer lui barra la route, et qu'alors, pour lever l'obstacle, il se fit donner le baptême à la source qui verse ses eaux dans le ravin. Une autre porte, semblable à celle dont nous venons de parler, exisleun peu plus loin : on la rencontre avant d'arriver sur un plateau d'où l'on découvre la cime du Sinaï, ainsi que les deux édifices qui couronnent sa.hauteur. Par suite de l'abandon ou de l'action des eaux de la pluie, l'escalier du mont Horeb est aujourd'hui en grande partie dégradé. Toute cette zone se compose d'un terrain aride, qui produit quelques palmiers, des acacias épineux, des tamarins, des sapins et des arbustes clair-semés. Sur cette terre se trouvent encore un grand nombre de localités que les Écritures ont rendues célèbres. Près des rives de la mer Rouge, on doit citer d'abord les sources de Moïse, qu'il ne faut pas confondre avec la fontaine que le législateur des Hébreux fit jaillir d'un rocher dans la vallée au pied du mont Horeb, ou bien avec le Mara de l'Écriture, ou encore avec l'Élim aux soixantedix palmiers; ces lieux sont situés bien plus au midi.

Un charmant bouquet de palmiers abrite de son feuillage verdoyan t les Sources de Moïse, d'où s'échappe, par cinq issues, une eau limpide et fraîche. C'est là que jadis le peuple de Dieu se désaltéra; c'est dans le même endroit que, de nos jours, l'homme extraordinaire qui devait bientôt après commander à l'Europe, Napoléon s'arrêta pour étancher sa soif, lors de sa dernière halte dans le désert avant de revenir sur ses pas. L'eau en est saumâtre, et il faut le puissant aiguillon de la soif pour la faire trouver potable. Ce sont des puits artésiens naturels

Le commerce maritime de la mer Rouge avait fait de ce lieu un point de ravitaillement, depuis rantiquité la plus haute jusqu'aux établissements vénitiens. De là le point de vue est magnifique ; d'un côté on découvre une portion du Djebel-Ruhat; de l'autre la grande montagne Attaka qui borde la mer Rouge et au fond la ville de Suez. Dans la vallée du Sinaï, les voyageurs visitent le rocher d'où jaillit l'eau miraculeuse sous la verge d'Aaron ; sur le montHor, près Petra, le tombeau d'Aaron ; enfin, sur le mont Sinaï, les Musulmans croient reconnaître l'empreinte du pied de la jument de Mahomet, dans le lieu où ce prophète fut, selon le Koran, enlevé vers le ciel. Les montagnes d'Itoreb et de Sinaï offrent d'ailleurs un grand intérêt au géologue. Des voyageurs modernes, tels que Gray et Steetzen, y ont entendu, par intervalle, sous leurs pieds, un bruit prolongé qui ressemblait au battement d'une pendule et paraissait soulever le sable. Procope dit aussi que le sommet du mont Sinaï était inhabité à cause du bruit horrible qu'on y entendait. Ces phénomènes s'expliquent, comme celui du lac Asphaltite, par l'existence d'anciens volcans. La grande quantité d'eajux thermales que l'on trouve dans l'Arabie Pétrée, et les matières bitumineuses que l'on y rencontre à chaque pas, confirment cette opinion. Cependant, de loin en loin, quelques vallons riants apparaissent entre ces montagnes nues, tels que la vallée de Djirandel, toute semée de bocages, et la vallée de Faran, qui renferme les vestiges d'une ville.

Dans ce rayon où s'élevaient jadis de florissantes cités, errent aujourd'hui, avec leurs dromadaires, cinq ou six mille Arabes, que l'on nomme Arabes de Tor, et dont les caravanes poussent de temps en temps jusqu'au Kaire, avec leurs bêtes chargées de sel gemme et de charbon. Tor, leur principal entrepôt, est situé

BU sud de Suez, dans le dernier coude ae la met Rouge. C'est un méchant petit bourg, habité par des Arabes qui s'engagent comme matelots, et protégé par un fort ruiné et sans garnison.

Le mont Sinaï est l'objet d'un pèlerinage célèbre parmi les Grecs schismatiques , qui vont y faire leurs dévotions aux reliques de sainte Catherine. Les pèlerins parlent du Kaire avec une escorte, arrivent au mont Sinaï, visitent l'église Sainte-Catherine, baisent les reliques, montent à genoux cent marches de la mon- 'tagne. et s'en vont après avoir laissé leur offrande entre les mains du supérieur du monastère.

Ce couvent, qui dans les relations des voyageurs est présenté habituellement sous le nom de Sainte-Catherine, n'est autre que le monastère de la Transfiguration. Il est situé entre la montagne dédiée à saint Épistème et le mont Horeb, et adossé contre la muraille qui entoure la base du mont Sinaï. Sa forme est allongée. Les murs qui le ferment du côté du sud-ouest et du nordest ont une longueur de près de trois cents pieds; ils sont construits en grandes pierres granitiques de six pieds carrés. Les deux autres murs, dont l'un regarde au sud-est et l'autre au nord-ouest, n'ont guère que deux cent cinquante pieds de long. Leur hauteur n'est point égale partout; elle varie selon les mouvements du terrain. Vers l'angle du côté de l'ouest, elle peut avoir cinquante et quelques pieds. Nous n'y avons remarqué qu'une grande porte donnant sur la montagne : elle était murée, ce qui nécessite, quand on veut pénétrer dans le couvent, de se faire hisser par une corde à la hauteur d'une fenêtre de quarante pieds : c'est l'entrée ordi- Viaire. Elle est pratiquée aux murs du nord-est.

En entrant dans le monastère, on est frappé de l'arrangement et de la propreté qui y régnent. La cour dans laquelle on arrive, après être descendu dans l'inté-

rieur,vous charme par son aspect rustique et pitioresqiie. Du reste, l'ensemble de l'édifice présente la réunion de bâtiments divers, construils d'une manière irrégulière et sur un terrain très-inégal. On y trouve une mosquée qui fut bâtie pour les Arabes employés autrefois au service de la maison. Vous diriez un petit village clos de hautes murailles. Parmi les particularités de cette grande forteresse religieuse, nous citerons avec l'église un puits célèbre dont l'origine remonte, dit-on, à l'époque des patriarches. C'est tout près de là que Moïse rencontra les filles de Jéthro. On y remarque aussi un grand cyprès isolé, fort ancien.

Quant à l'église, elle mérite d'être particulièrement distinguée par le style de son architecture, ses ornements, et surtout par la belle mosaïque qui orne la voûte de l'abside. C'est dans cette partie de l'église que reposent les reliques de sainte Catherine. Lesjampes et les cierges qui y brûlent continuellement à son occasion, et le faux jour qui éclaire la voûte où est la mosaïque, sont cause que très-peu de voyageurs ont remarqué cet ouvrage. Dans la partie supérieure du dessin, on voit Moïse à genoux devant le buisson ardent. Sur la droite, il reçoit les tables de la loi. Ufte chose à noter ici, c'est que dans les miniatures et les mosaïques venant de l'Orient, Moïse est toujours représenté sans barbe avec les traits d'un jeune homme, vêtu d'une longue tunique bleue et d'un manteau blanc.

Dans le fond de la voûte est l'image de la transfigu' ration. Jésus-Christ apparaît au milieu ayant à sa droite Élie, et Moïse à sa gauche. Au bas du tableau, saint Jean, saint Pierre, saint Jacques sont frappés d'étonnement et éblouis par la lumière céleste. Au haut de la voûte régnent deux médailles représentant les fondateurs du couvent, l'empereur Justinien et ïhéodora sa femme Justinien est également figuré sans barbe. Un

i:rand nombre de portraits en buste rappelant tous quelque saint personnage avec leur nom, occupent le pourtour du cintre, et la partie au-dessous-de la grande mosaïque. La porte de cette église est extrêmement remarquable par les émaux sur métal dont elle est ornée.

La construction de ce monastère date de l'année 527; elle est due à l'empereur Justinien. Nous croyons toute fois que l'église a été construite à une date postérieure; son style est un mélange byzantin et roman extrêmement remarquable. Quoiqu'on n'ait pas de renseignement précis sur l'époque où les religieux furent obligés de murer leur porte pour se garantir des incursions des Arabes, cependant il est possible d'en déterminer à peu près la date. Nous voyons qu'en 1598 et en 1647 elle était ouverte. Harant de Polschitz et Monconys y entrèrent à cette époque par la grande porte. Mais déjà en 1722, le supérieur des Franciscains fut introduit comme on l'est aujourd'ui, par la fenêtre. Ainsi c'est très-vraisemblablement vers la fin du dix-septième siècle qu'on peut placer le murage de la porte.

Deux petites pièces de canon et un arsenal bien fourni d'armes défendent, contre les surprises des Arabes, les trente moines qui habitent le monastère. Les portes ne s'ouvrent guère qu'une fois tous les trois ou quatre ans pour recevoir la visite solennelle de l'évêque. Il paraît que, malgré cette situation toujours menacée, les anachorètes s'accommodent de cette vie pénible, au milieu de solitudes ingrates. Comme ils sortent rarement, la campagne n'étant point sûre, ils sont paravenus à se ménage'' sur les rochers un jardin de terre rapportée, qui leur sert de pron^enade : ils y cultivent d'excellents fruits, tels que des raisins, des figues, et surtout des poires inconnues au Kaire, où ils en envoient comme un cadeau très-recherché. La vie de

LA SYRIE, LA PALESTLNE ET LX .il Lia:. 441

ces moines ressemble à celle des cénobites du Liban ; ell(î se partage entre des travaux d'utilité et des pratiques de dévotion.

Leur bibliothèque renferme un assez grand nombre de manuscrits, entre autres un saint Jean Chrysostôme en plusieurs volumes, tous écrits de la même main, les saintes Écritures en grec et quelques parties détachées de la Bible en langue slave. On y trouve aussi de nombreux manuscrits arabes qui ont été examinés par Burckhardt. Il y a peu d'ouvrages imprimés de quelque importance.

Les moines du mont Sinaï n'ont pas, comme ceux (îu Liban, la faculté de sortir de leur enceinte claustrale. Loin que cette servitude leur déplaise, l'un d'eux, supérieur de Mar-Hanna, et obligé comme les moines du Sinaï à une réclusion rigoureuse par la crainte des Arabes, disait à Volney: « Dans l'état oii est le pays, quel sort est préférable au nôtre ? Vois le paysan pillé par l'Arabe, pillé par le Turk, massacré par l'un, bâtonné par l'autre. Ne sommes-nous pas plus heureux, plus tranquilles, entre le néant de la terre et l'espoir de l'éternité? »

Cette organisation monastique est à peu près la même pour tous les couvents répandus sur le territoire de la Syrie, delà Palestine et delà Judée. Ainsi vivent les Grecs de Mar-Siméon au nord d'Alep; de Mar-Saba, sur la mer Morte, et de Mar-Hanna. Quoique semblables à des prisons et perdus dans les sites les plus âpres, ces couvents sont peuplés. On comi)te trente ou quarante moines au mont Sinaï, vingt à Mar-Saba, et deux ou trois cents autres disséminés dans des localités non moins sauvages.

Après avoir quitté le monastère du Sinaï pour gravir au sommet de cette montagne, on rencontre à peu près à mi-chemin une chapelle dédiée au prophète Llie;

elle est située dans une espèce de vallée formée par la base des montagnes. Cette chapelle est actuellement en ruines; elle renferme dans l'intérieur la grotte célèbre où le prophète s'arrêta après avoir marché quarante jours et quarante nuits, et où le Seigneur vint lui parler. Auprès de la chapelle on trouve une fontaine et un très-beau cyprès, dont les rameaux répandent au milieu de ces rocs arides et déserts un délicieux ombrage de verdure.

. L'aspect du Sinaï est d'un effet sublime. Ces montagnes bouleversées comme des vagues de granit, ce chaos de rochers nus, secs et sauvages, qu'on dirait soulevés et amoncelés par les convulsions du monde, rappellent bien ces paroles de l'Écriture : « Étant arrivé là, il demeura dans une caverne, et le Seigneur lui dit:

« Que faites-vous-là, Élie?» Il répondit : « Je brûle de zèle pour vous, Seigneur, Dieu des armées, parce que les enfants d'Iraël ont abandonné votre alliance et qu'ils ont tué vos prophètes par l'épée, et qu'étant demeuré seul, ils cherchent encore à m'ôter la vie. »

» Et le Seigneur dit à Elie : « Sortez et tenez-vous sur la montagne devant le Seigneur » : et voilà que le Seigneur passa, et un vent violent et impétueux renversait les montagnes et brisait les rochers devant le Seigneur: elle Seigneur n'était point dans ce vent; et après le vent un tremblement de terre ; et le Seigneur n'était point dans ce tremblement.

» Et après le tremblement il s'alluma un feu : et le Seigneur n'était point dans ce feu ; et après ce feu on entendit le souffle d'un vent plus doux qui annonça la présence du Seigneur. A ce moment, Élie se jeta la face contre terre et se couvrit le visage de son manteau. Le Seigneur lui dit : « Reprenez le chemin par où vous êtes venu, et allez vers le désert de Damas. Lorsque

y> VOUS serez arrivé, vous oindrez Hazaëi pour être roi » de Syrie ; vous oindrez aussi Jéhu, fils de Namsi, » pour être roi d'Israël, et vous donnerez l'onction à j> Elysée, fils de Saphet, pour être prophète en votre » place (1). »

Le mont Sinaï porte à son sommet une chapelle chrétienne construite, suivant la tradition, sur le lieu où Moïse reçut de Dieu les Tables de la Loi. Les Turks y ont aussi construit une mosquée en l'honneur du libérateur des Hébreux, pour lequel ils conservent une vénération telle, qu'ils ne désignent la montagne que par le nom de Gibel-Mousa ou montagne de Moïse. C'est près de cette mosquée que les Musulmans montrent la place d'où Mahomet s'éleva vers le ciel. De l'autre côté du Sinaï est le mont Sainte-Catherine, dont le sommet, élevé à huit mille quatre cent soixante pieds au- -dessus du niveau de la mer Rouge, çst le point culminant de toute cette chaîne.

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