PEUPLES ERRANTS DE LA SYRIE
Turkomans. — Kourdes. —Arabes Bédouins; leurs usages, leurs traditions, leurs mœur»; récits des voyageurs célèbres qui les ont visités.
En dehors de ces populations sédentaires et agricoles, la Syrie et la Palestine nourrissent des populations nomades qui errent avec leurs troupeaux et leurs tentes, dans des districts limités dont ils se regardent comme les propriétaires.
(1) Rois, 11 V. m, chap. xix, vers 11 et suiv.
Parmi ces peuples nomades, il faut citer d'abord les Turkomans, peuplade d'origine tartare, qui, à l'époque des grandes révolutions survenues dans l'empire des Abassides, émigrèrenl des rivages de la mer Caspienne, et vinrent déborder dans les plaines de l'Arménie et de l'Asie Mineure. La langue des Turkomans ditTère peu de la langue desTurks. Pasteurs comme les Bédouins, ils promènent leurs troupeaux d'une vallée à l'autre; seulement, comme la zone qu'ils fréquentent est plus féconde, ils ne sont pas obligés de parcourir d'aussi grandes distances. Les tribus turkomanes se divisent en ordous ou camps, dont chacun reconnaît un chef. Les pouvoirs de ce chef ne sont déterminés par aucun statut, mais seulement par l'usage et par les circonstances: leur autorité n'est ni dangereuse ni exorbitante; elle a à la fois quelque chose de l'ancien mode patriarcal, et d'un régime militaire. Tout homme en état de porter les armes se range au milieu des guerriers sans qu'on soit obligé de lui faire le moindre appel. De lui-môme il comprend que s» considération et sa sûreté dépendent de sa force et de sa bravoure individuelles. Les richesses de ces peuples consistent en bestiaux, tels que les buffles, les chameaux, les chèvres, et surtout les moutons. Ils se nourrissent de laitage, de beurre, de viande et de riz, et portent le reste de leurs produits à Alep, dont ils défraient presque toute la consommation. En retour de ces denrées, ils tirent des villes des habits, des armes, de l'argent et du grain pour les semailles. Quant aux femmes, elles filent des laines et confectionnent des tapis, industrie fort ancienne et fort célèbre dans la contrée. En dehors de quelques travaux agricoles assez peu pénibles, les hommes n'ont d'autres soins que de veiller à la conduite des troupes. Cavaliers vigoureux,
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et soldats infatigables, toujours munis de leur pipe qu'ils ne quittent jamais, même à cheval, Us arpentent ces vastes plaines, la lance sur l'épaule, le sabrecourbe au côté, le pistolet à la ceinture. Dans leurs guerres, assez fréquentes avec les Turks, ils ont plus d'une fois obtenu des avantages marqués, et ces derniers n'ont pu les vaincre qu'en attaquant isolément et une à une leurs tribus désunies. Plus de quarante mille de ces Turkomans vaguent dans les pachaliks d'Alep et de Damas, seules zones syriennes dans lesquelles on les rencontre. L'été, une grande partie de ces tribus passent dans la Caramanie et dans l'Arménie, pays mieux arrosés, et oîi l'herbe se dessèche moins vite. Quoique Musulmans, et presque tous circoncis, les Turkomans attachent fort peu d'importance aux cérémonies de leur religion. Du reste, on les dit hospitaliers et généreux, braves, exercés aux fatigues de la guerre, et pouvant fournir en toute autre main que celle de la Porte, d'excellents et infatigables cavaliers au recrutementd'une armée. Quant àleursmœurs et leurs habitudes de peuplades, il serait difficile de les préciser. Il paraît seulement certain qu'ils aUient un peu des coutumes arabes aux sauvages traditions des Ansariés.
Les Kourdes, que souvent on a confondus avec les Turkomans, forment un autre corps de nation, dont le pays originaire est la chaîne des montagnes oîi naît le Tigre, laquelle, après avoir enveloppé le cours 5upérieu:.* du grand Zab, passe du Midi jusqu'aux frontières de rirak-Adjami. Dans la géographie, ce pays se nomme le Kourdestan. Il y a un siècle environ, cette région était presque déserte : ce n'est guère que depuis cent ans que de nombreuses tribus kourdes sont venues l'occuper. Du reste, nul terrain n'a été plus
favorisé par la nature. Le grain, le lin, le sésame, le riz, les noix de galle, tout y vient à souhait; les pâturages y sont gras et nombreux. Un gland doux qu'on y recueille sert à la fabrication d'une espèce de pain.
Dans l'antiquité la plus reculée, cette portion de l'Asie fut le théâtre de grands et merveilleux événements. Le Chaldéen Bérose et l'Arménien Mariaba, que cite Moïse de Chorène, rapportent que ce fut dans les monts Gordoués qu'aborda Xisuthrus, échappé du déluge, et l'affinité des noms, comme les analogies de position, prouvent l'identité des deux noms Gord et Kourd. Xénophon, dans sa Retraite des Dix mille, parle aussi des Kourdes, que Yolney retrouve dans le nom de Karduques. L'historien grec observe que, quoique enclavés de toutes parts dans l'empire des Perses, ils avaient toujours bravé la puissance du grand roi et les armes de ses satrapes. Dans leur état moderne, ils n'ont guère changé, et, plus d'une fois, ils ont affronté avec succès les attaques de la Porte ottomane. En 1769, Niebuhr, qui passa dans ces cantons, remarqua parmi ces peuples un gouvernement féodal assez semblable à celui que nous avons observé chez les Druses. La nation est fractionnée en trois camps qui ne dépendent pas l'un de l'autre , après quoi chaque camp se fractionne encore en villages, dont chacun nomme son chef. Cet état de démocratie féodale est la cause de troubles nombreux et de querelles sanglantes. A diverses reprises, des tribus ou des fractions de tribus se sont détachées de la grande famille kourde, et elles forment aujourd'hui des castes errantes qui ont adopté la vie nomade des Turkomans et des Bédouins. L'ensemble de ces Kourdes détachés qui vaguent dans les plaines d'Erzeroum, d'Érivan, de Sivas, d'Alep et de Damas, peut aller à cent quarante mille tentes, c'est-
k-dire à cent quarante mille hommes armés. Comme les Turkomans, ces Kourdes sont vagabonds et pasteurs Seulement, sur plusieurs points, leurs mœurs et leurs usages diffèrent. Les Kourdes vendent leurs filles tandis qu'au contraire les Turkomans les dotent; les Kourdes connaissent et prisent une espèce de no- Llesse- les Turkomans n'admettent aucune supériorité de rangs; les Kourdes sont d'éhontés détrousseurs de caravanes, tandis que les Turkomam professent le Plus grand respect pour la propriété d autrui. Les Kourdes, véritables bandits de grands chemins, infestent tout le pays qui s'étend d'Alep à Antioche, et ii est peu de voyageurs qui soient à l'abri de leurs brigan-
Dans le pachalik d'Alep et dans celui de Damas, leur nombre passe vingt mille tentes. Plusieurs d entre eux sont sédentaires, et, quoiqu'ils n'aient m dogmes, ni rites, ils sont censés professer l'islamisme. Dans le nombre, quelques-uns. distingués par le nom de Yardie, honorent le Chaïtan ou Satan, cest-a-dire le génie ennemi de Dieu ; croyance qui, conservée dans tout le Diarbékir et sur toute la lisière de «la Perse, reproduit évidemment le système zoroastrien, et le double principe du bien et du mal ; principe, du reste plus vieux que Zoroastre, et que l'on retrouve soit dans la théo-onie indoue, soit dans la mytho ogie éffvptienne. La langue kourde se ressent aussi de l origine de ce peuple; elle est plus persane que turke. Le fond est un jarson persan, mêlé de chaldéen et d arabe; les lettres alphabétiques sont purement arabes.
Peu de voyageurs modernes ont pu observer de près les mœurs des Kourdes, fort peu abordables, et effroi des voyageurs qui traversent ces contrées. Celui de tous qui^a fait parmi eux le plus long séjour est
Damoiseau, qui parcourut, en 1819, la Syrie, cimrgé par le gouvernement français d'un aclial d'élalons. Damoiseau, malgré tous les dangers d'un tel voyage, se rendit chez l'un des plus puissants cheiks des Kourdes, le cheik Kolassis, muni d'une simple lettre de recommandation d'Hadji-Ali-Aga.
Kolassis reçut la lettre de l'aga avec les témoignages du plus grand respect, se rendit auprès du voyageur, et ordonna à ses hommes de le porter dans sa tente. Damoiseau voulut d'abord se refuser à celte singulière marque d'honneur; mais il fut enlevé de sa selle malgré lui et conduit à la tente du chef, où on le déposa sur un magnifique tapis. Le dîner qui fut servi consistait en lait caillé (lében), en dattes excellentes, en sucre de raisin fdupsjj en miel très-blanc, et en une espèce de galette cuite sur une plaque en fer. Le cbeik fit placer son hôte près de lui et l'mvita à visiter, le lendemain, tous les chevaux de sa tribu. La tente se trouva bientôt remplie de Kourdes, qui venaient en foule saluer l'étranger. « Tu es le premier Français qui » ait encore paru au milieu de nous, lui dit le cheik, » et c'est uniquement pour te fêter et te faire honneur » que les hommes de la tribu se sont ainsi empressés » de se rendre auprès de moi. »
Le jour suivant, au lever du soleil, Kolassis se mit en marche avec Damoiseau pour lui faire voir ses chevaux, qui pâturaient dans un champ d'orge situé à quelque distance du camp. Chemin faisant, ils rencontrèrent près d'une tente un troupeau assez considérable de chameaux d'une très-haute taille et d'une rare beauté. Tous étaient placés en cercle et avaient un des pieds de devant replié ( t attaché au moyen d'une corde faite avec du poil de c. animaux, afin de leur ôtor les moyens de s'éloigner i. ; lieu où ils étaient oarqués
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Plus loin, notre voyageur, passant devant une tente de très-grande dimension, dont les montants supérieurs lui paraissaient violemment agités, entendit un cri aigu partir de la bouche d'une femme qui s'y trouvait. A son exclamation, plusieurs autres femmes parurent sur la porte de la tente, se précipitèrent sur Damoiseau et l'entourèrent. Les unes s'emparaient de son chapeau et l'examinaient dans tous les sens; d'autres, saisissant les boutons en cuivre de son habit, les tiraient avec force; d'autres encore se mettaient à genoux, touchaient ses éperons et s'amusaient à en faire tourner les molettes. La position du voyageur, au milieu de cet essaim de curieuses, serait devenue assez embarrassante, si le cheik n'était accouru et n'eût dissipé d'un mot le rassemblement féminin, en engageant son hôte à ne plus le quitter.
Comme les hommes, les femmes kourdes sont d'assez haute taille. Il n'est pas rare de voir des Kourdes hauts de six pieds. En général, les hommes de cette race ont une belle figure; leurs yeux sont grands et très-expressifs; leur barbe est noire et bien fournie; ils sont très-forts, pleins de vigueur et de courage, et d'un tempérament essentiellement belliqueux. Leur costume diffère peu de celui des Turkomans ; seulement, quelques-uns ont la tète armée d'une espèce de casque en fer, que surmonte une pointe du même métal, longue d'environ six à huit pouces. Ces casques sont semblables à ceux des Sarrasins du moyen âge.
Les Kourdes sont un peuple presque neuf pour les voyageurs ou les historiens anciens et modernes. Ils ont été rarement visités, et tout ce que l'on savait d'eux jusqu'ici ne nous était arrivé que de seconde et de troisième main.
De tous les peuples nomades de la Syrie, les Arabes
Bédouins sont ceux qui jouissent de la célébrité la plus grande, soit à cause du rôle politique et militaire qu'ils furent appelés à jouer en Asie et en Afrique, soit à cause de leurs mœurs immuables et primitives.
Ils prisent eux-mêmes beaucoup l'ancienneté de leur origine. D'après une tjfedition que consacre d'ailleurs le Koran, une partie d'entre eux descendent d'Ismaël, de ce fils d'Abraham dont le Seigneur a dit :
« Ce sera un homme fier et sauvage; il lèvera sa » main contre tous, et tous lèveront la main contre » lui; et il dressera ses pavillons vis-à-vis de tous ses » frères. Je le bénirai, et lui donnerai une postérité » très-grande et très-nombreuse. »
Si l'on rapproche ce portrait du caractère actuel des Bédouins, on retrouve en effet une rudesse et une fierté qui ne démentiraient pas l'hypothèse de leur origine. Ce qui est pourtant plus prouvé, c'est que les Arabes sont de la même famille que les Hébreux. Pour obtenir la preuve de cette identité, il suffit do comparer la vie des anciens patriarches avec celle des cheiks de tribus; tous les faits, tous les usages concordent au travers des divergences religieuses.
Les livres saints ne sont pas, du reste, les seuls qui fassent foi de cette existence qui se perd dans la nuit des siècles. On en retrouve des témoignages dans les auteurs profanes, et Diodore, entre autres, traçait de la vie des Bédouins, il y a plus de dix-huit siècles, le tableau suivant, qu'on pourrait réimprimer de nos jours, sans y changer presque une syllabe. « Ils habi- » tent en pleine campagne, sans aucun toit. Ils ap- » pellent eux-mêmes leur patrie une solitude, et ils ne » choisissent point pour leur séjour les lieux pourvus » de rivières et de fontaines, de peur que cet appât » même n'attire les ennemis dans leur voisinage. Leur
» loi OU leur coutume ne leur permet ni de semer du » tlé, ni de planter des arbres fruitiers, ni d'user du » vin, ni de vivre sous des toits; et celui qu'on sur- 7> prendrait en une de ces pratiques, serait infaillible- » blement puni de mort, dans la persuasion où ils sont » que ceux qui se sont assujettis à de pareilles commo- 7> dites, s'assujettissent bientôt k des maîtres pour ïes » conserver. Quelques-uns d'entre eux font paître des » chameaux, et d'autres des brebis en pleine campa- » gne. Entre tous les Arabes, il n'y en a point de plus » riches que ces derniers; car, bien qu'ils ne soient » pas les seuls qui aient des troupeaux en des campa- » gnes désertes, ceux dont nous parlons, qui ne pasy> sent pas le nombre de dix mille, portent encore, 7> pour les vendre aux bords de la mer, de l'encens, de » la myrrhe et d'autres aromates précieux qu'ils ont » reçus des habitants de l'Arabie Heureuse. Ils sont, » d'ailleurs, extrêmement jaloux de leur liberté, et T> quand ils ont nouvelle que quelque armée s'approche 3> d'eux, ils se réfugient au fond du désert, dont les » bords, par leur étendue, leur tiennent lieu de rem- » part, car les ennemis, n'y apercevant poin^ d'eau, T> n'oseraient pas le traverser; au lieu que les Arabes, » s'en étant fournis dans des vaisseaux cachés sous » terre, et dont eux seuls savent les indices, se sont 7> mis à l'abri de ce besoin. Tout le sol n'étant formé » que d'une terre argileuse et molle, ils trouvent » moyen d'y creuser de profondes et vastes cavernes, » en forme carrée, dont chaque côté est de la longueur » d'un arpent, et dont l'ouverture est extrêmement pe- » tite. Ayant rempli ces cavernes d'eau de pluie, ils en » bouchent l'entrée, qu'ils rendent uniforme à tout le » terrain qui l'environne, et sur laquelle ils laissent ^ quelque indice imperceptible et qui n'est connu que
» d'eux seuls. Ils accoutument les troupeaux qu'ils élè- » vent à ne boire que tous les trois jours, afin que, » dans le cas où il faudrait fuir un peu plus loin à » travers des plaines arides, ils fussent habitués à » soutenir quelque temps la soif. Pour eux, ils vivent » de chair, de lait et de fruits communs et ordinaires; » ils ont dans leurs champs l'arbre qui porte le poi- » vre, et beaucoup de ce miel que l'on nomme sau- » vage, et qu'ils boivent avec de l'eau. Il y a d'autres » espèces d'Arabes qui travaillent à la terre; ils sont » tributaires comme les Syriens, et ont avec eux plu- » sieurs autres conformités, excepté néanmoins qu'ils » n'habitent pas des maisons. »
Tels étaient les Arabes au temps de Diodore. On pourra, dans les détails qui vont suivre, voir en quoi les Bédouins modernes se rapprochent de leurs ancêtres et en quoi ils en diffèrent. De tous temps ces peuples, divisés en tribus et soumis à un chef de famille, ont promené leurs tentes nomades des. rives de l'Euphrate à celles du Nil, et des bords de la Méditerranée jusqu'au golfe Persique. Jamais, à aucune époque, on ne put les assujétir ni les réduire. Tour à tour, les Perses, les Grecs et les Romains traversèrent leurs steppes ingrates, sans en pouvoirchasser leurs insaisissables possesseurs. Fiers de leur indépendance, de tout temps aussi les Bédouins ont regardé avec mépris les nations esclaves qui les entourent. Belliqueuses et ardentes, quand il se leva parmi eux un Mahomet pour les fanatiser, ces tribus marchèrent à la conquête du monde; elles couvrirent de leurs armées l'Afrique, la Syrie, la Perse, l'Espagne et le midi de la France.
Les Arabes, nom générique de ce peuple, se subdivisent en deux fractions, en cultivateurs et en pasteurs. Leur genre de vie établit entre ces deux classes une sépa-
tion4ello, qu'elles sontpresque étrangères l'une àFautre. Dans le premier cas, attachés au sol, sédentaires et soumis à des gouvernements réguliers, comme les Arabes de l'Yemen, ils rentrent dans la catégorie ordinaire des populations mahométanes. Dans le second cas, ils changent de zone au gré de leur fantaisie ou à la moindre menace du danger. Sur le vaste horizon de sable qui les entoure, les hommes et les animaux se détachent comme autant de points noirs, de sorte qu'ils aperçoivent leur ennemi à des distances de plusieurs lieues. Quand ils soupçonnent la moindre surprise, ils cachent leurs dattes, leurs grains, la paille de leurs troupeaux dans des fosses secrètes, et fuient devant leurs adversaires, bientôt las d'une poursuite inutile.
Ces Arabes pasteurs sont ceux qu'on a désignés sous le nom de Bédouins. Quoique divisés en tribus indépendantes, souvent même hostiles, on peut cependant les regarder comme un même corps de nation. Cette fraternité résulte d'ailleurs évidemment de la conformité d'idiome. Le nom de Bédouins, qu'on leur a donné, dérive du mot Bédaouî signifiant homme du désert.
La passion de ces peuples pour l'indépendance est telle, que même à l'époque où Mahomet ralka, dans une pensée de propagande, toutes les tribus de l'Yemen et de l'Hedjaz, les peuplades du désert se refusèrent à tous les appels qu'il leur fit, ce qui leur valut, dans le Koran, h désiguntion de rebelles et (ï in fidèles. Ce caractère si tranché les fait considérer par les Syriens, leurs voisins, comme des hommes à part, des hommes extraordinaires, et leur degré de surprise à leur égard se proportionne sur les zones plus ou moins avancées qu'ils habitent au sein du désert. Ainsi, les Bédouins des vallées de Bequaa, du Jourdain et de la Palestine, sont regardés comme des Arabes bâtards, tandis que
les tribus qui accourent du fond du désert, les Anezès, les Kaïbar et les Tais excitent, même parmi les peuples du littoral, une sensation extraordinaire. Volney raconte que lorsque, du temps de Daher, il en vint des cavaliers jusqu'à Acre, ils y firent l'effet que produiraient parmi nous des sauvages de l'Amérique. On regardait avec éton • nement ces hommes plus petits, plus maigres et plus noirs qu'aucun Bédouin connu. Leurs jambes sèches n'avaient que des tendons sans mollets, leur ventre était collé à leur dos; leurs cheveux étaientcrépus, presque à l'égal de ceux des nègres. De leur côté, tout les étonnait; ils ne concevaient ni comment les maisons et les minarets pouvaient se tenir debout, ni comment on osait habiter dessous, et toujours au même endroit; mais, surtout, ils s'extasiaient à la vue de la mer, et ils ne pouvaient comprendre ce désert d'eau. On leur parla de mosquées, de prières, d'ablutions, et ils demandèrent ce que cela signifiait, ce que c'était que Moïse, Jésus- Christ et Mahomet, et pourquoi les habitants, n'étant pas des tribus séparées, suivaient des chefs opposés.
Toute l'organisation politique de ces peuples nomades consiste à se grouper par familles, puis par tribus. Chaque famille a un chef qui prend le titre de cheik ou vieillard. C'est celui de ses membres qui, par sa sagesse, sa valeur, ses richesses, s'est attiré le plus de considération. La tribu a donc autant de cheiks qu'elle compte de familles. Mais, alors, le plus puissant des cheiks devient le chef de la tribu, et lui donne son nom. Quelquefois même il prend le titre d'emir, qui signifie commandant ou prince. Plus un cheik a de parents, plus il est puissant et fort; il a, en outre, des serviteurs qu'il s'attache d'une manière toute spéciale en fournissant à leurs besoins. D'habitude, ce ne sont guère que les cheiks renommés qui imposent
leur nom aux tribus. Ce nom ne change même pas à chaque génération. Il reste le même jusqu'à ce qu'un autre cheik , par ses talents militaires , par ses vertus, par sa justice, fasse oublier celui de son prédécesseur. C'est à l'ombre de ce nom , d'autant plus redouté et respecté qu'il est plus ancien, que viennent se grouper toutes les familles qui n'ont pas assez de force par ellesmêmes pour vivre indépendantes. Ainsi se forme peu à peu la tribu ou kabilé, agglomération lente et successive d'individus et de familles, qui tantôt se trouve en progression ascendante, tantôt en décadence, suivant le génie et la bravoure de ses chefs. Le nom générique de ces tribus est Béni (enfants), quoique la tribu ne soit pas toute du même sang. On dit par exemple : Béni Temim, Oulad Taï, enfants de Temim ou de Taï , et cette expression a une valeur si universelle , que les Arabes l'appliquent même aux peuples étrangers à leurs déserts : ils disent Oulad Mâsr, pour désigner les Égyptiens; Oulad Cham, pour les Syriens; Oulad Fransa, pour les Français; Oulad Mosqou, pour les Russes.
Il serait bien difficile de trouver une assimilation européenne qui précisât le caractère du gouvernement de ces peuplades. C'est le régime patriarcal, daîis lequel l'aristocratie a toujours joué le rôle principal. Il y existe bien des formes démocratiques , car la tribu entière est appelée à juger quelques affaires importantes qui ne se résolvent qu'à la majorité des voix; mais les familles des cheiks y ont et y gardent un privilège de naissance, qui leur donne une très-grande influence. C'est bien à tort qu'on a qualifié de républicaine, dans le sens qu'on donne en France à ce mot, l'organisation de ces peuples , ou ce serait une république avec une puissante noblesse. L'autorité du cheik est quelquefois
absolue et sans contrôle. Quand il a de la bravoure personnelle , un caractère ferme et impérieux , il peut pousser son pouvoir jusqu'à l'abus; mais il est rare qu'il ne paie pas tôt ou tard de sa tête une violence trop injuste. Du reste, quant aux individus, l'autorité du cheik s'exerce conjointement avec les familles nobles et les vieillards ; sa plus grande influence est dans les affaires d'intérêt général. C'est lui qui ordonne les déplacements de la peuplade, qui décide de la guerre ou de la paix, droit dont généralement il n'abuse pas, son intérêt étant lié à celui de la tribu. Aucun traitement n'est attaché à sa dignité: il a pour tout revenu le produit de ses troupeaux; la culture temporaire de quelques champs, sa part dans les pillages , et dans le droit de p.éage imposé aux caravanes qui traversent le territoire de la tribu. En retour, toutes les charges des dépenses extraordinaires pèsent sur lui. Il est obligé de défrayer les allants et venants, de recevoir la visite des alliés , et de tous ceux qui sont en affaire avec la peuplade. Sur le prolongement de sa tente, est un grand pavillon, asile destiné aux passants et aux étrangers. C'est dans cette pièce attenante qu'ont lieu les assemblées fréquentes de cheiks et de notables , dans lesquelles se décident les questions de campement et de décampement , de guerre ou de paix ; les démêlés avec les gouverneurs turks et les villages de la lisière; enfin, les petits différends entre particuliers. De la sorte , ce pavillon est presque toujours rempli d'une fouleque le cheik héberge et défraie. A ces hôtes il faut donner le café, le pain cuit sous la cendre, le riz, quelquefois même le chevreau ou le chameau rôti. Traiter libéralement ses hôtes , voilà oîi est la plus grande expression de la puissance d'un cheik. L'Arabe, pauvre et presque toujours affamé , met avant toute chose la
magnificence de celui qui le nourrit. Aussi, quelque brave qu'il soit, un cheik avare n'a-t-il aucune chance de l'impressionner vivement; il lui applique alors son proverbe : Main serrée , cœur étroit. Il faut , du reste , fort peu d'éclat pour éblouir ces indigents naturels du désert. Quand un cheik a quelques troupeaux, deux ou trois robes et burnous, des tapis, des armes, des chevaux et des chameaux , il est un potentat. Ceci ne l'empêche pas cependant de seller et de brider luimême sa jument , de lui donner de sa main l'orge et la paille hachée. Ses femmes et ses filles préparent son repas , filent ses vêtements, les lavent au milieu du camp, vont traire les troupeaux, ou se rendent, la cruche sur la tête, à la source commune pour y puiser de l'eau. Le cheik, de son côté, passe sa vie au milieu des siens, sans gardes, souvent sans armes. Il doit compter beaucoup plus sur l'affection qu'il inspire, que sur la crainte qu'il impose. S'il fatigue ses sujets par sa dureté, ils l'abandonnent et passent dans une autre tribu. Ses propres parents le renversent et prennent sa place, sans qu'il puisse s'appuyer sur aucune force étrangère à la tribu. De cela il résulte que, bien qu'investis d'une autorité à peu près discrétionnaire , les cheiks sont contenus par la crainte d'une éclatante destitution.
Le tribunal du cheik a la haute main sur les différends de tout genre: mais son pouvoir est plutôt arbitral qu'absolu; quel que soit le crime, il prononce rarement la peine de mort. Voici les formes usitées. Les plaignants se rendent auprès du cheik et lui demandent justice ; ils s'accroupi.ssent devant ce juge, qui s'assied de son côté, les jambes croisées, sur une natte ou sur un tapis. Quand les deux parties ont déposé leur poignard, le cheik les écoute dans leurs plaidoyers ; puis, après avoir bien pesé les prétentions de
l'une et de l'autre, il rend son jugement. La sentence paraît-elle blessante pour l'une des deux parties, le cheik mande auprès de lui un ou deux vieillards respectés, soit pour leur âge, soit pour leur caractère, et il leur expose de nouveau l'affaire. Tant que les plaideurs insistent, il continue ainsi à s'entourer de lumières. Mais il est rare que la discussion dure aussi longtemps. D'ordinaire, le gros de la tribu, amené par la curiosité du débat, intervient dans l'affaire. Les amis du plus obstiné plaideur s'emparent de lui, et l'emmènent en lui disant : « Allons, cède, cède, tu as tort. » Le plus souvent ils l'y décident; mais s'il s'obstine, on le chasse de sa tribu, et ses propriétés sont confisquées.
S'il s'agit de vol ou de tout autre délit, qui touche à la tranquillité publique, on procède de la même manière, avec cette seule différence que la sentence une fois rendue est exécutée tout de suite. Le coupable est condamné, soit à une amende, soit à un nombre de coups de bâton que le cheik lui applique quelquefois lui-même. Dans ce cas, les spectateurs se font les aides des exécuteurs : ils couchent le patient sur le ventre, lui fixent le corps au moyen d'anneaux de fer, puis saisissent les \mds qu'ils relèvent pour en présenter la plante. C'est là-dessus que l'on frappe avec un bâton un peu souple, ou une espèce de fouet nommé kourbay (kourbache), formé d'un morceau de peau d'éléphant ou d'hippopotame.
Les querelles sont assez fréquentes parmi les Bédouins; mais elles sont plus bruyantes que dangereuses. Presque toujours elles se terminent en criailleries. On arrive avec d'autant plus de peine à l'effusion du sang, que le meurtre d'un homme devient un objet d'éternelles représailles de famille à famille. La loi
du tar ou talion existe parmi les Bédouins dans toute son implacable rigueur. De tribu à tribu, ces expiations de l'assassinat subsistent et se perpétuent. Le meurtrier n'est pas le seul poursuivi ; les proches parents le sont aussi. Ces haines se transmettent de génération en génération, et cela dure tant qu'il reste du sang entre les deux familles. Une représaille en attire une autre, de telle sorte que c'est une guerre d'extermination. Quand ces haines existent dans la même tribu, elles peuvent plus facilement se calmer; mais d'une tribu à l'autre, elles sont éternelles; et déterminent quelquefois des hostilités générales. Cette loi est la cause peut-être que ces peuples nomades ne se laissent les uns aux autres ni paix, ni trêve, àcause de ces haines, de ce talion qu'il faut rendre sous peine d'être déshonoré. De nos jours même, on a pu constater que cet usage fort ancien n'avait rien perdu de son autorité. Voici ce que raconte le voyageur moderne, M. Damoiseau, que nous aimons à citer, à cause de la naïveté et de l'importance de ses observations. M. Damoiseau a vécu un mois entier au milieu du désert parmi les tribus de l'intérieur, les Anazès :
« Un Arabe de la tribu de Keboësec, racoiîte-t-il, tribu qui campe assez ordinairement aux environs de Bagdad, s'était joint à une caravane de Persans qui allaient en pèlerinage à la Mecque. Ayant appris, en traversant le désert, que la tribu des Feddans-Anazès avait planté ses tentes sur le territoire d'Alep, il quitta ses compagnons de voyage pour se mêler à une troupe de Turkomans, qu'il savait venir à l'espèce de foire de chameaux qui se tenait dans la tribu de Douhaï. Déguisé en marchand d'habits arabe, il n'eut rien de plus pressé, aussitôt son arrivée, que de s'informer auprès de tous ceux qu'il rencontrait s'ils ne connais-
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pas dans le camp un Arabe du nom de Sébilé-el-Chefly. Bien qu'il n'obtînt que des réponses négatives, il ne se découragea point, et sans mettre personne dans la confidence du motif de ses recherches, illes continua avec une activité sans égale. Le lendemain, de très-grand matin, il était sur le champ de la foire, renouvelant avec tout aussi peu de fruit ses questions de la veille, lorsque tout à coup il aperçoit, aune assez grande distance, l'Arabe que depuis deux ans il ne cessait de poursuivre sous toutes les tentes du désert. Mettre le sabre à la main, fondre sur son ennemi avec la rapidité de l'éclair et lui asséner sur la tête un coup à fendre un bœuf, tout cela ne fut l'affaire que de quelques secondes. En approchant de sa victime, la rage était peinte sur ses traits, et lorsqu'il la frappa il ne fit entendre que ces mots : Enfin, je te retrouve, je serai tengé! Son adversaire voulut détourner avec la main droite le coup qu'il lui porta; mais il était si violent qu'il lui abattit les quatre doigts. Le blessé se mit tout à coup à pousser des cris épouvantables. Quelques Arabes, accourus au bruit, fondirent sur l'assaillant ; et en un instant une foule de sabres, de casse-tête et de fers de lance furent dirigés contre lui. Il succombait, s'il n'avait point réussi à mettre de son bord une partie des Arabes qui venaient de l'attaquer : quelques mots sont nécessaires pour bien faire comprendre un changement si subit :
» Lorsqu'un Arabe, quel que soit le sujet de l'attaque, se trouve trop vivement poursuivi, il peut arrêter les assaillants en formant un nœud à l'un des cordons qui servent de franges au châle que tous portent sur la tête, et qu'ils appellent keifec. Toute la difficulté consiste à pouvoir former ce signe de salut. Au fort d'un combat, où un homme lutte contre dix, la chose n'est point
facile. Mais lorsque l'assailli a le bonheur d'en venir à bout, la scène change, et chaque assaillant doit aussitôt aide et protection à l'homme dont il cherchait auparavant à faire sa victime.
» A peine l'Arabe eut-il réussi à former le nœud sacramentel, qu'une partie de ses adversaires se rangèrent de son côté, mais sans combattre cependant les Arabes dont ils venaient de se séparer. Ils se contentèrent de parer les coups portés à leur nouveau protégé, et de le conduire jusqu'à leur camp, où, une fois arrivés, ils lui ménagèrent le moyen de se jeter dans une tente exclusivement occupée par des femmes. Un pareil asile est inviolable, et un Arabe y est dans la sécurité la plus complète pendant tout le temps qu'il peut y rester.
» Quant au malheureux que le fugitif venait de mutiler, il arriva peu d'instants après, et se jeta dans une tente voisine de la mienne. Dans les rencontres du genre de celle que je viens de raconter, l'usage du désert veut que les propriétaires des tentes oîi se réfugie chaque adversaire épousent aussitôt la cause de leur hôte, et s'identifient avec ses intér^s et ses haines.
» Cette aventure ne tarda pas à se répandre dans tout le camp ; ses circonstances n'étaient point sans gravité. Douhaï convoqua donc en conseil les anciens de la tribu, qui tous se rendirent sur une espèce de place, située au centre du camp. Là, ils se constituèrent en tribunal, sous la présidence du cheik, qui fit immédiatement amener devant lui les propriétaires des tentes où chacun des Arabes avait cherché asile. La séance avait lieu en plein air, et au milieu d'une foule d'Arabes qui se tenaient rangés en cercle à uoe certaine distance des juges.
» L'acte d'accusation fut présenté par. l'hôte de l'Arabe aux doigts coupés. Son adversaire lui répondit en exposant les motifs qui avaient porté l'Arabe étranger à une attaque aussi violente. Voici les faits qu'il raconta :
« Il y a deux ans, dit-il, Sébilé-el-Chcfly faisait » partie de la tribu Keboësec. Une caravane vint à être » pillée; il avait droit à une part du butin. Dans le T> partage, il se prend de querelle avec l'Arabe qui » vient de le blesser, et, au milieu de la dispute, tire » son sabre, et du premier coup emporte à son hôte ■» une partie des muscles de l'avant-bras. Redoutant
> la vengeance de sa victime, le lendemain Sébilé-el-
> Chefly avait quitté la tribu. Le sang de mon hôte » avait coulé: il fallait que celui de Sébile payât le
> sien. C'est, vous le savez, la loi du talion. Dès qu'il
> fut guéri, mon hôte quitta sa tente, jura de n'y » rentrer que lorsqu'il serait vengé, et se mit à la re-
> cherche de Sébile. Pendant deux ans, il a visité » presque toutes les tribus du désert de Syrie, et ce
> n'est que ce matin qu'il a rencontré son ennemi;
> qu'il lui a tiré le sang que Sébile lui avait fait perdre, » Qui oserait dire qu'il ait fait mal ?
» Pour qui connaît les Arabes , cet incroyable amour de la vengeance ne saurait surprendre. Il existe entre certaines familles des guerres qui durent souvent plus d'un siècle. Tant qu'il y a du sang entre un ou plusieurs de ses membres , il faut qu'il soit racheté , soit par d'autre sang versé, soit par une composition en argent. Un agresseur est-il mort sans avoir satisfait à cette dette, ses parents, ses amis ou ses enfants lui succèdent dans cette sanguinaire obligation, et les poursuites ne cessent que lorsqu'il y a compensation complète. Je reviens aux débats.
» L'hôte de Sébile répondit à son adversaire que, quels que fussent les motifs de cette querelle, toujours était- il que la gravité de la blessure demandait une réparation. Le clieik mit ses conclusions aux voix; elles furent adoptées, et les juges s'occupèrent ensuite de régler la composition. Le demandeur exigea vingt chameaux par chaque doigt coupé. Le tribunal les accorda, et condamna l'arabe étranger à payer cent chameaux à Sébile. Georges me traduisait chaque partie du débat. Je fis alors observer que le nombre des têtes accordées au plaignant ne devait être que de quatre-vingts, puisque quatre doigts seulement avait été abattus. Un Arabe me répondit que j'aurais raison, si le pouce restant seul et ne pouvant plus être d'aucune utilité à Sébile , il n'était pas justice de racheter la main toute entière. Je ne répliquai rien , mais prenant ma pipe avec mon pouce, je démontrai que Sébile pouvait encore s'en servir, ne fût-ce que pour cet usage. Les juges furent démon avis, et réduisirent de vingt chameaux l'indemnité accordée. La discussion roula ensuite sur l'appréciation en argent de ces quatre-vingts têtes. Après force discours échangés de part et d'autre, la compensation fut fixée à 800 piastres ( 600 francs ) ,» plus le sabre qui avait servi d'instrument à la mutilation. Le procès ainsi terminé , l'accusé se trouva déchargé de toute responsabilité, et déclaré libre.
« Tandis que l'on débattait la valeur pécuniaire de chacune de ses articulations digitales, Sébilé-el-Chefly, retiré sous la tente où il avait trouvé asile, se débattait au milieu de douleurs atroces, et, malgré tous les moyens employés par ses hôtes pour diminuer l'hémorragie, perdait une énorme quantité de sang. On en fut réduit à employer les moyens auxquels recourent les Arabes lorsque le cas devient extrême. On mit du beurre dans
une marmite que l'on plaça sur le feu; puis, lorsqu'après être fondu le beurre entra en ébuUition, on plonga dedans le moignon du pauvre blessé qui, poussant des cris horribles, jura qu'une fois guéri, rien au monde ne pourrait l'empêcher de tirer vengeance de ceux qui le faisaient si épouvantablement souffrir. »
Voilà quelles horribles représailles exige cette loi du talion, en vigueur de temps immémorial chez les Arabes. Cependant, avant que les haines soient devenues trop envenimées, on peut apaiser la famille offensée avec des présents qui consistent principalement en bestiaux, et le traité qui se conclut alors se nomme dyeh ou rachat de sang. On lit dans la Bible, que du temps même de Moïse, ce rachat était connu des tribus errantes dont il fut le législateur. Lorsque les deux familles ennemies sont de la môme tribu, le dyeh est beaucoup plus facile à conclure. Le talion et le rachat du sang ont également lieu pour les blessures. Les hommes ont le droit de mort sur leurs enfants, et ils l'exercent quelquefois pour punir leurs femmes adultères. Quant au duel, il est inconnu des Arabes. On ne rencontre dans l'histoire de ces peuples rien qui y ressemble, si ce n'est pourtant quelques combats singuliers, soit entre un petit nombre de guerriers, soit entre deux braves qui se défient à la vue des armées rivales.
Les cheiks bédouins apportent, dans leurs traités avec les tribus qui les avoisinent, une finesse, une sagacité, une dignité qui feraient honneur à nos diplomates européens. Plus d'une fois des voyageurs ont eu l'occasion d'admirer la profondeur de leurs vues et la sagesse de leur conduite. Les questions de paix et de guerre sont entièrement de leur ressort; c'est à eux à ne pas entraîner leur peuplade dans des hostilités désastreuses qui ruineraient leur propre autorité. Lors-
que la paix se conclut entre deux tribus, les cheiks se font des cadeaux réciproques, et cette formalité est tellement de rigueur, que, lorsque des princes étrangers traitent avec eux, ils se conforment à cet usage. La coutume est aussi, en pareille occasion, de prendre un repas enscWble. Manger sous la même tente devient le gage d'une inviolable amitié, et quand une fois un Arabe a rompu le pain et partagé le sel avec un étranger, il lui est tout acquis et dévoué (1). Denon raconte qu'un officier français devenu, pendant la campagne d'Égjpte, prisonnier d'un cheik, se trouva perdu avec lui au milieu du désert avec un pain pour toute ressource. Ce pain pouvait à peine suffire pour ses besoins de la journée, et pourtant il le partagea avec le captif. « Demain, dit-il, j'en aurai peut-être besoin; mais Je n'aurai pas du moins à me reprocher d'avoir prolongé mesjoursaux dépens destiens.» Ces vertus hospitalières prennent parfois un caractère chevaleresque que l'on serait loin d'attendre de ce peuple considéré comme demi-sauvage. L'étranger qui a touché les tentes arabes, non seulement sera nourri aux dépens de la tribu, mais encore il sera inviolable. L'insulter, lui i^uire, le tourmenter serait une lâcheté qui retomberait sur toute la tribu ; le livrer à un ennemi, si puissant qu'il fût, serait une honte éternelle , une infamie indélébile. L'autorité môme du sultan serait impuissante à obtenir l'extradition du moindre réfugié. Si avide , si pillard hors de son camp , le Bédouin , devient libéral , généreux, presque prodigue dès qu'il touche à ses tentes. Si peu qu'il ait, il est prêt à tout partager. Il n'attend pas les besoins de son hôte , il les devance, il
(1) La Syrie, l'Egypte, ta Palestine et la Judée, par Louis Reybaud. Paris, 1839.
les sollicite. S'il prend un repas , il affecte de s'asseoir à la porte de sa tente afin d'inviter le passant : sa générosité est si vraie qu'il ne la regarde pas comme une qualité et comme un mérite, mais simplement comme un devoir. Du reste, les procédés des Arabes entre eux donneraient souvent lieu de croire qu'ils vivent en communauté de biens. Ils connaissent toutefois la propriété ; mais elle n'a pas chez eux les formes dures, tranchantes et processives qu'elle affecte parmi les nations civilisées. L'hospitalité des Arabes est pour les Européens presque proverbiale. Cette vertu est héréditaire chez eux depuis la plus haute antiquité. Un des voyageurs qui, dans ces derniers temps, ont le le mieux observé et décrit les mœurs des Arabes bédouins, Burckhardt, en rapporte beaucoup de traits intéressants (1).
Nous citerons également D. La Roque qui, dans l'avant- dernier siècle, fut, par ordre de Louis XIV, chargé de faire un voyage en Palestine vers le grand émir , chef des princes arabes du désert , connus sous le nom de Bédouins ou Arabes scénites, qui se disent la vraie postérité d'Ismaël , fils d'Abraham (2).
« Ceux qui croient faire en un mot le portrait d'un homme féroce, cruel et brutal , en disant que c'est un Arabe , seraient bien détrompés s'ils les voyaient par eux-mêmes ; on donne aussi la qualité de Turk et de barbare à ceux dont on veut exprimer la cruauté et les
(1) Voyage en Arabie, par J. L. Burckhardt, traduit de l'anglais par J. B. Eyriès, 1835, tome III, page 127.
(2) Voxjage dans la Palestine, où il est traité des mœure et des cou*; tûmes de cette nation, avec la description générale de l'Arabie faite par le sultan Ismaiil Abulféda, traduit en français sur les meilleurs manuscrits, avec des notes. Paris, 1717. M. Reinaud, membre dô l'Institut, a publié récemment d'excellents trayaux sur Abulféda.
mauvaises inclinations. Cependant, pour peu qu'on connaisse les peuples de ce nom , on revient aisément de ces fausses idées ; on ne se trompe jamais quand on réfléchit que le bien et le mal sont le partage de toutes sortes de nations ; nous ne sommes proprement distingués les uns des autres que par la religion , par les habits, par le langage, et par quelques manières qui nous sont particulières en apparence et qui, au fond, n'aboutissent qu'à la même fin. On reconnaît qu'elles sont communes à tous, lorsqu'on y fait peu d'attention. Rien ne nous paraît vrai , et nous ne pouvons rien goûter quand notre imagination est prévenue; la réputation qu'on donne aux choses en fait souvent le prix, et à moins qu'on ne les regarde avec des yeux indifférents, il est impossible d'en juger sainement.
y> Je laisse tout ce que j'aurais à dire sur les mœurs des Turks et des Arabes en général; il y a quantité d'honnêtes gens dans leur païs, comme partout ailleurs; je m'arrêterai en particulier à celles des Arabes du désert pour ne pas sortir de mon sujet, et je décrirai naïvement tout ce que j'en ai vu.
» Les Arabes sont naturellement graves', sérieux et modérés. Ils affectent tant de sagesse dans leur^ actions et dans leur contenance, que toutce qu'ily a au monde de plusplaisantne sçauroit presque les faire rire, quand ils sont parvenus à l'âge d'être mariés , et qu'ils ont la barbe assez longue pour ne plus paroître déjeunes garçons. Ils tiennent que ceux qui rient aisément pour la moindre chose ont l'esprit faible et mal tourné, et que cet air gracieux, riant et enjoué , n'est agréable que sur le visage des filles et des jeunes femmes. Ils parlent fort peu etjamaissans nécessité, toujours l'unaprèsTautre, sans s'interrompre par aucune sorte d'empressement, ce qui est bien opposé à la manière de certaines gens qui par-
lent tous à la fois, et chez qui on passe souvent pour avoir de l'esprit quand on parle beaucoup. Si les Arabes Toïoient cette afduence de paroles que nous emploïons dans nos compliments et dans nos conversations , ce mouvement perpétuel de notre corps, ces prétendus agréments extérieurs que nous appelons le bon air, et les gestes qui accompagnent ordicairement nos actions, ils ne manqueroient pas de dire qu'il y a de la folie dans notre tète; ils sont accoutumés à ne faire non plus de mouvement que des statues, et s'ils pouvoient parler, pour ainsi dire, sans remuer les lèvres, ils croiroient être parvenus au plus haut degré de la sagesse; ils écoutent patiemment le babil des femmes, des enfants et des grands causeurs sans les interrompre ni leur répondre, quand même il dureroit depuis le matin jusqu'au soir; ils voient avec plaisir les gens qui parlent vite et d'un ton doux, égal et qui n'est point précipité, qui s'énoncent aisément , qui disent beaucoup en peu de mots, qui ne choquent personne par des paroles piquantes, qui n'emploient ni raillerie, ni dérision, ni médisance dans les sujets de leurs entretiens; ils prennent beaucoup d'attention à ce qu'on leur dit , et quand quelqu'un parle dans une compagnie ils ne l'interrompent jamais, et ne répondent que longtemps après qu'il a achevé tout ce qu'il avoit à dire.
» Les conversations des Arabes sont fort honnêtes; on n'y entend rien dire de ce qu'ils croient être contre la bienséance. La médisance ne règne jamais parmi eux. Ils disent naturellement du bien de tout le monde, à moins qu'ils ne soient obligés d'avouer les vices d'un scélérat, s'ils sont assez publics pour ne pouvoir plus les dissimuler. Ils ont môme cette politesse de ne point démentir ceux qui déguiseroient la vérité en leur présence, ou qui se serviroient d'une
exagération trop forte dans le récit de quelque histoire qui leur paroîtroit peu vraisemblable ou incroïablc; ils applaudissent à ce qui nous feroit rire, et qui nous obligeroit à dire d'abord qu'on se moque de nous, qu'on nous prend pour des niais et que ce sont des contes à dormir debout. La raison pourquoi ils en usent ainsi, c'est, disent-ils, qu'il ne faut jamais désobliger personne, que le conteur sçait bien si ce qu'il dit est vrai ou faux, et que s'il se fait un plaisir de le dire, pourquoi ne lui en fera-t-on pas un autre qui ne lui coûtera qu'un ouï? Que quand même la chose ne paroîtroit pas véritable, il faut du moins faire semblant de croire qu'elle l'est, pour témoigner à un ami ou un étranger qu'on a de l'estime pour tout ce qui vient de lui.
» Les Arabes restent debout devant leur père; ils sont très-modestes dans leur contenance : assis à terre devant les émirs et devant les étrangers, afin de conserver constamment cette modestie dans leur maintien, ils passent continuellement dans leur barbe les doigts de la main droite, et ils mettent la gauche par dessous le coude, pour soutenir le bras. Si un émir, ou un cheik, ou un étranger entrent, ils se lèvent tsus, leur cèdent le haut bout et ne s'asseyent jamais que les nouveaux venus ne soient assis.
» C'est le sort des Arabes du désert de n'être pas longtemps fixes dans les mêmes lieux; la beauté et les commodités d'un pais les attirent, ils s'y maintiennent tant qu'ils peuvent; la moindre révolution les en éloigne. Dieu livra autrefois à leurs ancêtres les provinces d'Ammon et de Moab, selon la prophétie d'Ézéchiel, chap. XXV, vers. 4, « Non pas, dit D. Caimet, qu'ils » en eussent fait la conquête parles armes, mais parce » que les Chaldécns aïant assujetti ce^ pais et en aïant
,v conduit les habitans au delà de l'Eufrate, les Arabes » voisins, charmés de la beauté et de la fertilité de ces » provinces, s'y jettèrent et s'y conservèrent en la place » des premiers habitans. » Le sçavant commentateur -emarque que dans le passage d'Ézéchiel le génie et la manière de vivre de nos Arabes sont parfaitement biea exprimés : « Leur nourriture, dit-il, ost le laitage, leurs demeures des tentes; les richesses des troupeaux, leurs montures des chameaux; sans villes, sans villages, sans maisons, sans demeures fixes, ils passent d'un lieu et d'une province à une autre, selon que le temps, leur fantaisie et la qualité des pâturages les y attirent.
)> Le seul plaisir que les femmes puissent prendre, chez les Arabes , est celui de la conversation qu'elles ont ensemble sous leurs tentes. Les lieux où elles sont campées ne leur fournissent rien d'agréable qui puisse les obliger d'en sortir, et comme elles se font un honneur de ne pas se montrer, celles dont la qualité les distingue du commun ne vont point se promener dans les villages et dans les autres lieux un peu éloignés du camp, où elles pourroient se divertir, s'il leur étoit permis de se communiquer à toutes sortes de gens.
» Les princesses ne sortent ordinairement de leurs tentes que le soir, après le soleil couché, et si c'est plutôt, les voisins se cachent par respect, comme j'ai dit, et les laissent dans la liberté de prendre l'air pour quelques moments; tout le reste de la journée se passe dans les tentes , où elles demeurent enfermées.
» On ne sçauroit entrer dans le détail de leurs occupations ; tout ce qu'on peut en juger par leurs éclats de rire, c'est qu'elles causent volontiers, et qu'on les entretient par des récits fabuleux. Elles font quelquefois de petits voïages d'une ou deux lieues pour visiter les autres princesses. Aucun homme ne les accompagne.
LA SYRIE j LA PALESTINE ET LA JUDÉE. 471
et c'est assés, pour toute garde, de sçavoir que ce sont des femmes, pour n'en approcher en aucune façon.
» J'ai vu arriver de ces dames au camp de l'émir Méhémet , qui venaient visiter la princesse sa femme. La dernière qui y vint étoil montée sur un chameau couvert d'nn tapis et orné de fleurs; une douzaine de femmes marchoient en file devant elle, tenant d'une main le licol du chameau; elles chantoient les louanges de leur maîtresse et des chansons qui marqiioient leur joie et le bonheur qu'elles arvaient d'être attachées au service d'une si belle et aimable dame. Elle était parée de tous ses atours , couverte d'un grand voile blanc depuis la tête jusqu'aux pieds , en gardant un silence profond et tel que sa qualité le demandoit. Celles des servantes qui marchoient devant et qui éloient les plus éloignées de sa personne, venoient à leur tour se mettre à la tête du chameau et prendre le licol auprès de la princesse lorsqu'elle avoit marché une vingtaine de pas, cédant cette place aux autres, comme étant le posted'honneur.La femme de l'émir envoya les siennes au-devant, elles se joignirent aux autres, qui, par honneur, leur cédèrent entièrement le licol et se mirent derrière le chameau , marchant en cet ordre»jusqu'à la tente, où elle descendit, appuyée et soutenue parles femmes qui étoient allées au-devant d'elle. Alors elles chantèrent toutes ensemble la beauté , la naissance et les belles qualités de cette princesse. La femme de l'emir sortit en même temps de sa tente pour la recevoir, accompagnée du reste de ses gens. Elle la prit parla main et la mena dans sa maison , oîi la collation étoit déjà préparée. Les princesses se baisèrent plusieurs fois, et leurs femmes firent la même chose entre elles, après s'être retirées un peu à l'écart.
» Après les compliments ordinaires , les dames se
mirent à table et y furent longtemps, pendant que les suivantes qui ne servoient point continuoicnt leurs chants et de temps en temps poussoient des cris de joie faits d'une manière qui n'est usitée que dans ce pays-là. »
Ne croirait-on pas lire un chapitre de roman de chevalerie? Tout ce que ce voyageur a vu et rapporté il y a plus d'un siècle, se voit encore et ne pourrait se décrire autrement. Les mœurs, les coutumes de l'antiquité et du moyen âge se sont perpétuées chez ce peuple d'une manière si admirable, que le moyen le plus sûr d'étudier avec fruit certaines nations de l'Orient, c'est de vivre maintenant avec les Arabes.
En dehors des alliances particulières de tribu à tribu, il existe de grandes ligues qui se rangent sous les ordres d'un cheik plus puissant que les autres. L'Arabe ne combat guère qu'à cheval; il se met en campagne armé d'un sabre courbe, d'un poignard et d'une longue lance, souvent aussi de javelots et d'une masse d'armes suspendue à l'arçon de sa selle. Parfois pourtant, surtout parmi les tribus de la lisière du désert, le fusil est substitué à la lance, et le cavalier manie cette arme à feu, même au galop , avec une grande habileté. Quant à l'usage de la lance, on sait que les Arabes y excellent; ils ne l'abandonnent presque jamais ; le cavalier la tient d'ordinaire par le milieu de la hampe, la jette avec force et la laisse glisser dans sa main d'une partie de la longueur du bois, puis, par un mouvement contraire, la ramène à lui et la remet dans sa première position. Excellent écuyer, le Bédouin ne pare les coups de son antagoniste que par le mouvement de son cheval, dont l'étonnante souplesse le tire des plus grands dangers.
Les Bédouins des plaines qui bordent les sables, les plus exposés de tous aux incursions des Turks, con-
naissent la poudre, et en fabriquent eux-mêmes d'une qualité assez mauvaise et trop chargée de charbon. Jamais, dans leurs attaques, on ne les voit donner par escadrons : ils escarmouchent en tirailleurs. Quand ils sont forcés de se réunir, c'est pêle-mêle et sans ordre assigné. Les batailles sont ainsi des engagements confus, où les plus braves prennent la tête, tandis que les plus prudents se tiennent à quelque distance. Ces rencontres sont du reste courtes et peu meurtrières. Le vainqueur reste sur le champ de bataille, le vaincu regagne l'immensité du désert. Jamais les Bédouins n'attaquent la nuit ; leur tactique consiste à surprendre l'ennemi par des marches rapides et des diversions inattendues, à lui dresser des embuscades et à le harceler quand il est le plus fort. La moindre enceinte, d'ailleurs, les arrête; unemuraille de briques, un simple fossé , une haie de nopals, suffisent pour mettre un village à l'abri de leurs déprédations. Les paysans de la Syrie ont même çà et là dressé des buttes factices au haut desquelles ils se réfugient avec leurs troupeaux quand ils voient poindre à l'horizon les lances des Bédouins.
Dans 'les guerres entre tribus, les Bédouins ne font point d'esclaves ; ils renvoient les prisonniers, après les avoir dépouillés, et retiennent à peine quelques otages. Quand ils font des captifs dans d'autres guerres, ils en gardent quelques-uns, qui demeurent chez eux comme esclaves, employés aux travaux du ménage et à la mouture du grain, sous l'autorité des femmes. Cetesclavage finit du reste par devenir une adoption. Les esclaves sont traités comme le reste de la famille; ils suivent leurs maîtres à la guerre, et rachètent leur liberté par un beau fait d'armes. On en a vu même devenir membres si réels du ménage, qu'ils entraient comme les au-
très enfants dansle partage de la succession. Naturalisés dans la tribu, ils arrivaient parfois jusqu'au grade de cheiks.
Des guerres que les Bédouins ont à soutenir, les plus cruelles, les plus persévérantes sont celles que leur livrent les Turks-Arnautes et les Maugrabins des pachaliks environnants. Maîtres de tout le pays cultivable, les Turks ne regardent et ne traitent les Arabes que comme des vassaux rebelles et comme des bandits du désert. Sur ce principe, ils sont toujours en guerre avec eux , et ne leur laissent aucune trêve. Les pacbas surtout, occupés à chercher incessamment des ressources par voies d'avanies , se font une étude de diviser, de surprendre, et de pressurer ces populations. Tantôt ils leur contestent un terrain qu'ils leur ont loué; tantôt ils exigent un tribut dont on n'est point convenu. Quand une guerre s'allume entre deux cheiks, ils ont le soin de prendre parti ou pour l'un ou pour l'autre, éternisant ainsi les guerres, de ma> nière à ce que les deux tribus s'écrasent et s'affaissent mutuellement. Souvent encore , ils font assassiner ou empoisonner les chefs dont ils redoutent l'habileté ou le courage, fussent-ils même leurs alliés. De leur côté, les Arabes, regardent les Turks comme des traîtres, ne cherchent que les occasions de leur nuire; et comme ils ne peuvent se venger sur leurs soldats, ils s'en prennent aux pauvres paysans, innocents du fait. A la moindre alarme, on coupe leurs moissons, on enlève leurs troupeaux, on intercepte les communications et le commerce. De là naît entre les peuplades du désert et les cultivateurs des terrains arabes, une mésintelligence à peu près constante et une guerre presque éternelle.
L'indépendance absolue des Bédouins s'étend même
sur les choses religieuses. Entre les Arabes du littoral et les Bédouins du désert existe ce contraste que tandis que les uns se montrent les rigoureux esclaves de la loi musulmane, les autres affectent au contraire d'en garder à peine les plus strictes prescriptions. Aussi, parmi les croyants dévots, ces derniers passent-ils pour des infidèles sans loi et sans prophètes. Quand on leur demande la raison de cette indifférence, ils répondent : « Comment faire des ablutions? nous n'avons point » d'eau. Comment faire des aumônes? nous ne sommes » point riches. Pourquoi jeûner pendant le Ramadam? » nous jeûnons toute l'année; et pourquoi aller à la » Mecque? puisque Dieu est partout. » De cette insouciance en matière de pratique résulte une tolérance absolue et générale dont Volney cite quelques exemples assez curieux.
La seule pratique observée avec quelque rigueur parmi les Bédouins, est celle de la circoncision. Les ablutions sont difficiles à faire faute d'eau, et quoique la prière soit imposée par le Koran à cinq heures différentes du jour, ce n'est guère qu'au lever et au coucher du soleil que les Arabes la pratiquent. Peut-être y mélent-ils un peu de cette vénération qu'ils ont eue de tout temps pour les astres, reste évident de leur ancienne croyance. Dans les camps arabes on ne trouve point de lieu consacré à la prière; chacun la fait où il veut la faire, et agit à cet égard comme il l'entend. Il n'y a point chez eux de prêtre ni d'iman, mais seulement un cadi ; et ce docteur, qui devrait connaître à fond le Koran et ses commentaires, sait à peine lire. Le cheik dit à un Arabe : « Tu es cadi. » Là se borne toute l'investiture. Pour complaire au cheik, l'Arabe accepte ce grade. Parfois, pourtant l'Arabe monte sur les lieux élevés pour y sacrifier un mouton ou un
jeune chameau, en invoquant le nom du Seigneur; puis il distribue aux pauvres une partie des cliairs de lu victime.
Depuis un demi-siècle, un schisme s'est même produit parmi les Arabes ; celui des Wahabites ou peuples du Nedj. La croyance nouvelle deces peuplades, espèce de protestantisme musulman, admet que Dieu seul doit être adoré et invoqué ; qu'on ne doit, en priant, faire mention d'aucun prophète, parce que cela touche à l'idolâtrie; que Moïse, Jésus-Christ et Mahomet sont à la vérité de grands hommes, dont les actions sont édifiantes, mais que nul livre n'a été inspiré par l'ange Gabriel, ou par quelque autre esprit céleste; enfin, que les vœux faits dans un péril menaçant ne sont d'aucun mérite ni d'aucune obligation (1).
Tous les Bédouins partagent , avec le reste des Maliométans, le respect pour leur barbe ; les esclaves ne peuvent la porter ; la couper à un homme libre, c'est le déshonorer. Aussi les Bédouins jurent-ils par elle, en la prenant avec la main. Quelquefois aussi ils jurent par leur tête. Les Arabes croient aussi aux talismans, qu'ils portent ou attachés au bras ou suspendus au cou. Ces talismans sont une espèce de sachet de cuir qui renferme un morceau de papier sur lequel un derviche a écrit des paroles mystérieuses. On en a vu encore qui portaient ainsi de petites pierres gravées en caractères koufiques, ou de petites statuettes d'origine égyptienne. Ces talismans sont, suivant eux, des préservatifs efficaces contre la maladie, et des curatifs plus sûrs qu'aucune formule médicale. Un arbre né près d'un tombeau est toujours, d'après les Bédouins, la demeure
(1) Voir sur les Wahabites les Voyages de Burckhaidt en Arabie, tome II, page 253.
d'un génie; ce serait un sacrilège que d'en couper une branche ou même de le frapper. ILs y attachent des cheveux, du poil, des morceaux d'étoffes ou de papier couverts de caractères bizarres et de paroles magiques, et, selon la cérémonie, cet ex-voto doit déterminer le sort en leur faveur ou jeter quelque maléfice sur leurs ennemis. Quand une caravane passe devant un de ces arbres votifs, chaque voyageur ne manque pas de suspendre à ses branches une amulette cabalistique.
Les usages civils des Arabes sont fort simples et assez rationnels. Les hommes se marient très-jeunes; jaloux de leurs femmes, ils usent du poignard au moindre soupçon d'infidélité, et, cependant, ils ne se font aucun scrupule de reprendre celles qui, par les événements de la guerre, ont été en la puissance du vainqueur. Ce n'est pas le fait qui semble coupable à ces hommes, mais l'intention. Le plus grand désir des pères de famille, c'est d'avoir beaucoup d'enfants; c'est chez eux un moyen certain de considération et de richesse. Aussi la naissance d'un fils les comble-t-elle de joie, et c'est par suite de cet amour de père qu'ils ajoutent leur nom au nom de leur premier-né. Ainsi le père s'appelant Abdallah, s'il lui naît un fils auquel il donne le nom (ÏAly, à l'instant même il le fait appeler Abdallah-Abou-Aly ou simplement ^6om-.4/?/.
Les enfants ont le plus grand respect pour leurs parents, et en général pour tous les vieillards; ils se lèvent devant eux, prêtent l'oreille à leurs discours, et s'abstiennent même de fumer en leur présence, à moins qu'ils ne soient précisément invités à continuer. Ce respect pour les hommes âgés de la tribu est la base de la famille, comme elle l'est du gouvernement.
Les Bédouins sont plutôt agiles que vigoureux; maigres, mais non pas d'une maigreur maladive, d'une
taille petite et assez uniforme. La taille moyenne est de cinq pieds deux pouces; quelques clieiks seulement, mieux nourris sans doute, sont plus fortement constitués. Ils sont blancs, mais d'un blanc hàlé par le soleil, dont la réverbération sur les sables augmente encore l'énergie ; ils ont la barbe, les cheveux et les yeux noirs, les dents blanches et bien rangées, les traits généralement beaux, la physionomie spirituelle, le cou musculeux, les épaules et la poitrine larges, les genoux un peu gros; ce qui provient peut-être de leur manière de s'asseoir accroupis. Les femmes ont les yeux plus larges et mieux fendus que les hommes; les dents blanches et admirablement rangées, la taille gracieuse et souple; les bras, les mains, les jambes et les pieds d'une beau té parfaite; mais les traits chez elles ont peu d'expression et de mobilité, peut-être à cause de l'habitude où elles sont de se voiler le visage. Le nez est d'ailleurs très-gros chez elles, la bouche grande, le visage quelquefois désagréablement tatoué. Toutes sont extrêmement fécondes. Une femme qui n'aurait point d'enfants tomberait dans le mépris et serait bientôt répudiée par son époux.
Le plus grand honneur dans ces tribus est pour les vieillards. Ils sont plus recherchés dans leur costume que ne le sont les jeunes gens. On leur réserve les étoffes les plus riches et les moins grossières. Le respect pour les traditions s'étend jusqu'aux vêtements. Chez l'Arabe le vêtemeut est immuable. « On faisait » ainsi, on s'habillait ainsi du temps de nos pères, > disent les Arabes; nous devons faire comme eux. » Ce vêtement consiste en une tunique fort ample, en fil ou en laine, qu'ils serrent autour des reins avec une large ceinture, et ils ont par-dessous un pantalon de toile. Leur tête rase est couverte d'un turban ; ils lais-
sent croître leur barbe; gardent le cou, les bras et les jambes nus. L'habillement des femmes se compose d'une longue chemise qui sert en même temps de robe, d'un panlalon, d'un turban, de deux voiles, l'un plus large, jeté sur la tête, l'autre plus étroit placé sur la figure, immédiatement au-dessous des yeux, et fixé par deux cordons qui se nouent derrière la tête. Elles portent pour bijoux des anneaux d'argent, ou plus souvent de verre bleu, passés aux bras et aux jambes; des bagues ou des boucles d'oreilles en cuivre ou en argent, rarement en or. Quelques-unes se percent une narine, et y passent un anneau comme dans les pays sauvages. Une autre coutume bizarre, c'est de se teindre en jaune le dessous des mains et des pieds, ornements disgracieux, et de se border les paupières d'une ligne noire, qui se prolonge un peu vers les coins. Ce dernier procédé de toilette est d'un meilleur eiïet ; l'œil en acquiert plus de vivacité ; il parait plus grand et plus fendu.
Le ménage arabe n'a pas, comme on peut se l'imaginer, un mobilier bien considérable; une lance de treize pieds de long, un sabre courbe, un fusU rouillé, un moulin à bras, une plaque de fer pour faire griller le blé ou cuir le pain, une cafetière, un sac de cuir pour puiser l'eau, quelques outres, des écuelles de bois, de petites tasses pour le café, une marmite, une natte qui sert, de lapis et de lit, quelquefois un métier à tisseï des élofl"es grossières, une pipe de quatre pieds de long, une espèce de violon, un tambourin foimé d'un vase de terre cuite sans fond et recouvert d'un côté par une peau fortement tendue : tel est le mobilier de cette tente, autour de laquelle vaguent quelques poules, chèvres ou chameaux, quelquefois aussi la jument, trésor inestimable de l'Arabe. Quant à la tente, élevée
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de six pieds, elle est de foi-ine qiuulrangiiîaire, et faite d'une étoOe grossière et forte en poil de chameau. La partie supérieure de la tente qui forme le toit est peu inclinée. A l'intérieur, une cloison sépare la pièce de.s hommes de celle des femmes. Toutes ces tentes sont placées sans ordre, de manière à former un rond assez irrégulier. Dans ce centre est la place publique, qui sert en même temps de parc aux troupeaux. De loin, ces tentes noires ou brunes, tendues sur trois piquets, n'otïVent guère qu'une suite de taches noires sur les sables du désert. L'œil des Arabes peut seul reconnaître un camp à quelque distance. Jamais on n'y pratique de retranchements; point de gardes avancées, point de vedettes; les chiens seuls sont chargés d'éveiller la tribu au premier danger. Les chevaux d'ailleurs restant toujours sellés, un camp disparait en quelques minutes. Le signal est-il donné, à l'instant même ciia- (jue ménage enveloppe son mobilier dans les toiles de sa tente, et le charge sur ses chameaux. Les troupeaux sont chassés en avant, et bientôt toute cette colonie nomade, hommes, femmes, enfants, vieillards, les uns à pied, les autres montés sur des chameaux ou sur des Anes, poursuit sa course au milieu des sables du désert. Des hommes à cheval éclairent et protègent la marclie, ef bientôt les moindres traces du passage de ces hommes ont disparu de la surface mobile du désert.
On a beaucoup et de tout temps vanté la sobriété des Arabes. Cette sobriété n'est pas chez eux, il faut le dire, une vertu volontaire. La disette souvent leur impose l'abstinence, et le commun de ces malheureux vit dans un état de misère et de famine habituelles. Quoique cela paraisse peu croyable, il est un fait avéré, c'est que six onces de nourriture sont la moyenne de
la consomma [ion du désert, surtout parmi les tribus de IHedjaz cl du :Ncdj. Six à sept dattes trempées dans du beurre londu, quelque peu de lait doux et caillé sulïïsentà la nourriture d'un homme. Quand ils peuvent y joindre un pe-j de farine grossière ou une boulette de riz, c'est un aliment de luxe. De petites galettes de douiah ou de blé, à peine cuites, des lentilles, des fèves, du fromage dur, aigre et salé, un peu de café sans sucre, voilà sur quoi roule encore l'ordinaire. La viande est réservée pour les jours de grande fête; ce n'est guère que pour un mariage ou une mort quel'on lue un chevreau. Les cheiks riches et généreux sont les seuls qui tuent de jeunes chameaux pour en manger la viande avec du riz. On conçoit comment, avec un tel menu, le Bédouin doit souvent sentir le besoin d'une nourriture plus substantielle : toujours affamé, il court après les plus grossiers aliments, mange les sauterelles, les rats, les serpents, les lézards, grillés sur des feux de broussailles. De là aussi cette constitution grêle et maigre ; de là cet espiit inquiet de vol et de rapine, ces incursions perpétuelles dans les lieux cultivés, où ils peuvent espérer quelque nourriture. Un fait assez remarquable, c'est que leur déperdition en toi5t genre, même en sueurs, est fort minime; aussi leur sang se dépouille-t-il de sérosité à tel point, qu'il n'y a que la grande ardeur du soleil qui puisse le maintenir dans sa fluidité. Ce n'est pas là, comme on pourrait le croire, un état maladif. Les maladies sont, au contraire, plus rares parmi eux qu'elles ne le sont parmi les habitants des terrrains cultivés (1).
Les cheiks, quand ils reçoivent les étrangers, y
(1) La Syrie, l'Egypte, ta Palestine et la Judée; Peuples errants de la Syrie, par Louis Reybaud. 1839, 2 vol. in-.'i° et in-fol.
.fç;2 ^^ SYRIE, LA PALESTINE ET LA JUDEi:.
mettent pourtant une recherche d'abondance, sinon de variété.
« A la porte est un immense plateau de bois placé sur une natte et rempli de riz à moitié cuit, et dont la masse, de forme pyramidale, n'a pas moins de trois pieds de hauteur : le sommet en est occupé par la viande de chameau cuite à l'eau; lorsque les convives sont rangés autour du plat, assis à terre, les jambes croisées, l'un d'eux fait avec sa main un trou dans la partie du plat de riz qui lui fait face, et place dans cette cavité du leben (lait caillé), prend de la viande au haut de la pyramide, la diviseen plusieurs portions qu'il met dans le lait qu'il vient de verser; il pétrit avec les doigts ce mélange dont il forme des boulettes; chacun l'a imité ; le repas est fort court; le cheik se lève et quitte sa place; d'autres convives, restés debout depuis le commencement du festin, remplacent cette première série, et successivement tous les assistants, jusqu'à ce que l'immense monceau de riz ait complètement disparu ; un esclave aotïert à chaque convive à boire dans une tasse de zinc qui sert à tous, puis on se rend dans latente du cheik où une peau de chameau tendue sur quatre piquets forme un réservoir qui contient l'eau où l'on se lave les mains, la bouche et la barbe ; enfin, le café qui se sert sans sucre est offert dans une seule tasse qui passe dans les mains de tous les assistants; on s'assied sur des tapis, on présente des pipes, et chacun s'arrange pour passer sans ennui, en chantant ou jouant de divers instruments, le reste de la soirée; tel est l'aspect d'un camp bédouin un jour de gala. » ( Voyage de M. Damoiseau).
L'économie ménagère est fort peu avancée parmi les Arabes. Ils réduisent le blé en farine au moyen de moulins à bras, garnis de petites meules de pierre, ou
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bien ils le broient tout simplement sur une pierre concave, avec une autre en forme de molette, comme font les peintres pour leurs couleurs. Pétrie et mise en pâte, la farine est étendue sur une plaque de fer, chauffée d'avance et placée sur du feu, au fond d'un trou creusé dans le sable. Le tout est recouvert de cendres chaudes, et le pain est retiré de là bien longtemps avant d'avoir acquis le degri^ de cuisson que nous lui donnons en France. Cet usage se pratique au désert de temps immémorial. Abraham disait à Sara : « Faites cuire du pain sous la cendre. » La même plaque de fer sur laquelle on cuit le pain sert à faire griller des grains de blé ou d'orge. Le seul combustible qu'emploient les Arabes est la fiente de bestiaux séchée au soleil. Leur plus grand régal se compose d'un mouton entier, de poules, de miel et de fromage blanc. Les Arabes aiment leur désert autant que les peuples civilisés peuvent aimer une patrie riante et féconde. Le désert, quand on l'a habité, a en effet ses charmes et ses avantages. Il n'effraye que lorsqu'on ne le connaît pas. Comparé à celui des pays qui l'avoisinent, son climat l'emporte en salubrité et e» fixité. La peste y pénètre rarement; les oplilhalmies y sont rares; la petite vérole y est la seule maladie endémique. Ces peuples .s'y sont partagé entre eux des sables arides et immenses, auxquels ils sont attachés comme on pourrait l'être à des plaines riches et arrosées. On conçoit que l'étendue de ces divisions territoriales doit être très-grande, puisqu'à peine, de dix lieues en di.\ lieues, le désert offre quelques toises de terrain où les troupeaux puissent brouter un peu d'herbe maigre et fanée. Ainsi, pour nourrir le moindre bétail, les Arabes sont obligés de parcourir de vastes espaces, ce qui les a voués à la vie pastorale et nomade. Eu dehors de
cette raison d'ordre physique, qui explique et justifie l'existence des Arabes, il en est d'autres, d'ordre politique, qui ne sont pas moins décisives. Si, en effet, leurs allures errantes ne provenaient que de la dévastation de la contrée, on les verrait alors se rapprocher de la pallie fertile de leurs frontières, du Diarbékir et de l'Anatolie, y camper presque à demeure fixe, et finir, comme les Turkomans et les Kourdes, par y fonder des villages. Les Arabes pourtant ne font rien de pareil ; ils préfèrent, au contraire, se rejeter dans les plaines les plus nues, dans les steppes les plus inaccessibles. Pourquoi cela? C'est qu'avant toutes choses, ce qui importe au Bédouin, c'est son indépendance, c'est son isolement complet de toute espèce de patronage, doux ou onéreux, cruel' ou clément. Ce que le Bédouin cherche par dessus tout, c'est de se mettre hors do portée des armes des pachas, afin de pouvoir continuer à l'aise son métier de rapine et de vols. C'est là le seul motif de ces déplacements continuels et fatigants. Aussi, si le hasard conduit ces peuples sur un point où ils puissent trouver la sécurité et la liberté jointes à des ressources suffisantes, ils s'y fixent et passent insensiblement à l'état cultivateur et sédentaire. S'il arrive, au contraire; que la tyrannie d'un gouverneur pousseàboutla patience d'un village étabU, à l'instant mênie les habitants désertent leurs maisons et fuient en masse vers la montagne, ou vers les plaines, en changeant souvent de retraite afin de ne pas être surpris. Parfois même il arrive que des individus, devenus voleurs, pour se soustraire soit à une peine encourue, soit à un despotisme injuste, organisent de nouvelles hordes qui bientôt se classent en tribus. Mais ces nouveaux venus, nés dans la contrée cultivable, n'en quittent jamais la frontière, et se
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nk-ident dillicilement à s'engager dans le cœur de<j léserts.
Mais l'Arabe, dans le désert où il est né, ne connaît pour patrie, pour demeure que le désert. Il ne l'aime pas seulement, cette patrie ; il l'adore. Pour se faire une idée du désert, il faut se figurer, sous un ciel ar-, dent et toujours serein, des plaines à perte de vue,; sans habitations, sans arbres, sans ruisseaux, sans ac-j cidents de terrain. Quelquefois l'horizon s'y étend uni et ras comme la mer, avec quelques palmiers isolés qui, complétant l'illusion, simulent au loin des mâts de navires. En d'autres endroits, le sol est tourmenté par des ondulations ou hérissé de rocs et de rocaiiles. Aride presque toujours, la terre n'offre que quelques plantes ligneuses clair-semées et des buissons épars où se logent les lièvres, les sauterelles et les rats. Un semblable terrain s'étend depuis Alep jusqu'à la mer d'Arabie, et depuis l'Egypte jusqu'au golfe Persique, dans une étendue de près de six cents lieues de longueur, sur trois cents de largeur. Dans un pareil espace, le sol varie pourtant; il a des veines diverses et se modifie par canton. Sur la frontière de .Syrie, par .:"\emple, la terre est en général grasse, cultivable et •'conde : elle est encore de cette nature sur les bords .' l'Euphrale; mais, en gagnant vers le midi, elle deifïnt crayeuse et blanchâtre, comme sur la ligne de ])amas, puis rocailleuse, comme dans l'iledjaz; enfin, pur sable, comme à l'orient de l'Yémen. Les tribus de Bédouins se ressentent de cette différence dans les qualités du sol. Ainsi, dans les cantons où l'iierbe est inaigre ou rare, comme le Nedj et l'intérieur du grand désert, les tribus sont faibles et très-distantes. Elles deviennent moins rares et plus rapprochées au point où le sol, mieux garni, présente des oasis plus nom-
breuses, comme entre Damas et l'Euphrate; enfin dans les cantons cultivables du pachalik d'Alep, dans le pays de Gazzah, les camps sont très-multipliés. Les Bédouins sont dans le premier cas purement i)asteurs, ne vivant que du produit des troupeaux, et de dattes; dans le second, ils sont à demi cultivateurs , ensemencent quelques terrains, et ajoutent à leur ordinaire quelque peu de riz et d'orge.
Cette infertilité du désert, cette stérilité invincible de sa croûte sablonneuse, ne proviennent que de l'absence d'eau. Un large fleuve qui traverserait ces plaines les rendrait à la culture. Ce manque d'eau vient de 1&, disposition du terrain. Comme sur cette vaste étendue pas un point culminant n'arrête le^ nuages, ils glissent sur sa surface, échauffée pendant neuf mois sur douze, et n'y versent pas seulement une seule goutte de pluie. Aussi, pendant tout l'été, le ciel est-il étincelant le jour et azuré pendant la nuit. L'hiver seulement, lorsque le froid de l'atmosphère condense les nuées, elles se résolvent quelquefois en pluies ; mais dans l'intérieur du désert cette eau est bien vite absorbée par des sables arides. Sur la frontière seulement elle détermine une irrigation qui féconde quelque terrains. L'été venu, toute celte eau disparaît, et il n'en résulte ni sources, ni ruisseaux durables. Pour obvier à cette disette, les Arabes ont construit à main d'homme des puits, des réservoirs et des citernes où l'on recueille l'eau pluviale pour la provision annuelle. Ce sont là, sous un ciel ardent, de rudes travaux; et, encore, souvent sontils traversés par la guerre et par les ravages des hocdes ennemies. Un cas de sécheresse, cas assez fréquent, peut détruire en un jour le travail de plusieurs mois etla ressource de l'année. Les tribus sont alors réduites à la disette même. de l'eau. On en trouve, il est vrai, en
creusant la terre depuis six jusqu'à vingt pieds de profondeur; mais, comme dans tout le désert d'Afrique et d'Asie, cette eau est saumâtre, et souvent même elle tarit : alors la soif et la famine surviennent, et si le gouvernement n'y pourvoit pas, les villages se désertent. De là résultent nécessairement une agriculture précaire et des établissements constamment menacés de mort. Dans certains cantons oii le sol est rocailleux et sablonneux, les pluies font germer quelques plantes sauvages, les renoncules, les absinthes, les qualis; elles forment même, vers les bas-fonds, des lagunes où croissent des roseaux et des herbes. Cette saison donne à ces plaines stériles une robe de verdure que les premiers soleils ternissent et dessèchent bientôt. A cette époque de fraîcheur et d'abondance succède une aridité poudreuse, et le sol n'offre plus dès lors que des tiges sèches et ligneuses que le bétail ne peut même plus brouter.
Quelque peu d'intérêt qu'il y ait à se disputer une terre si ingrate, les Arabes se montrent fort jaloux des circonscriptions qu'ils se sont attribuées. La possession d'un puits est surtout pour chacun d'eux un objet important de jalousie. Chacune des tribus, formée en un ou deux camps, se disperse sur l'étendue de terrain que les traités lui garantissent; elle l'exploite soit pour les revenus da sol, soit pour le produit du pillage qui peut s'opérer dans ses limites. Quiconque empiète sur les droits du voisin, conduit des bestiaux ou détrousse une caravane sur son territoire, viole le droit international des Arabes; il est alors sur-le-champ traité en ennemi, et la guerre s'ensuit. Presque toutes les guerres entre tribus proviennent de violations analogues. Ces guerres, suivant l'importance du grief ou la force des alliances, deviennent plus ou moins générales : elles
- sont du reste fort peu meurtrières, ainsi qu'il a été dit. 1 Le délit connu, on monte à cheval, on cherche l'ennemi, ■ on se rencontre, on parlemente. Presque toujours on parvient à s'entendre sans coup férir; mais, dans le ca> contraire, on s'attaque par pelotons ou par cavaliers, on s'aborde ventre à terre, la lance baissée; quelquefois on la darde contre l'ennemi qui fuit. Du reste il est rare que la victoire se dispute; le premier choc la décide, et les vaincus fuient dans le désert.
L'un des plus grands iléaux de ces plaines de sabli c'est le simoun (poison) ou vent du désert, qui souftlc d'ordinaire de la partie du sud- ouest. Ce vent arriv(^ presque à l'improviste, sans que rien l'annonce. L'air qu'il apporte est pestilentiel : il tuerait les hommes et les animaux, si ceux-ci n'évitaient de le respirer, soit en se couvrant la figure, soit en fouillant le sable avec les naseaux.
Ces immenses tourbillons semblent un bouleversement total de la nature. Ils élèvent des nuages de sable à une hauteur telle, que des caravanes et des armées entières en ont été englouties. L'arène du désert garde ainsi presque éternellement des cadavres saisis un jour par l'asphyxie et enterrés à demi vivants. Au moment où le simoun va se déclarer, les bestiaux le pressentent et poussent des cris plaintifs, les chevaux hennissent, la nature entière s'alarme et semble se tenir sur la défensive. Peu de minutes après, le soleil détache, dans son éclat rouge et mat, un orbe dépouillé de rayons; l'horizon prend des teintes pourpres et violacées; l'atmosphère se chauffe peu à peu à la température d'un four. L'air devient irrespirable; il fatigue, il brûle, il dessèche les poumons. Le pouls dr l'homme passe à l'élat fébrile, et une rafale sulïit [)our frapper de mort l'être animé qui ne l'évite pas. Hors du
désert, le simoun, quoique moins dangereux, n'en est pas moins fatigant ni moins incommode. Il chasse devant lui une poussière subtile et brûlante, et attaque la vie dans ses organes les plus délicats; s'il se prolongeait, il serait mortel.
Un autre phénomènedu désert, c'est celui du mirage. Le mirage est une illusion d'optique, une crueliç ironie de ces plaines sablonneuses. Par suite d'un effet de réverbération, des images fantastiques, affectant des formes diverses, au gré des fantaisies des ^oyag•eurs. viennent distraire leur chemin et tromper leurs souffrances. Le plus souvent, dans ces configurations vaporeuses, le pèlerin croit voir l'aspect d'un lac qui semble fuir et se jouer de ses efforts. D'autres fois, c'est une oasis qui se dessine avec ses palmiers touffus, ou bien la verte lisière d'une campagne que traverse un large fleuve." Les corps que l'on aperçoit à cette distance présentent au-dessous d'eux leurs images renversées, et sont pour l'œil une illusion à peu près complète. On conçoit quel tourment doit résulter, au milieu de steppes arides, de cette fantasmagorie d'un lac qui semble s'évanouir et reparaître à chaque instant devant des lèvres arides.
Le désert a d'autres habitants que l'homme.^ Outre les animaux féroces qui le traversent, le chacal, l'hyène, la panthère, il a des hôtes gracieux comme la gazelle, lapides et précieux comme l'autruche, utiles comme hî chameau, ledromadaireet lecheval.Rien deplussvelle, de plus souple, de plus élégant que la gazelle du désert, qui défraie si souvent la poésie sonore des Arabes. Déga- -'ée dans ses formes, demi-sauvage, demi-caressante, la razelle, avec son œil timide et doux, sa prestesse à la course, est l'un des plus jolis animaux de la création. Rien de plus récréatif et de plus curieux que de la voir Ix^ndir vo: troupes, au sein de gorges pierreuses ou sur
l'immensité de la plaine, s'arrêtant attentive et inquiète au moindre bruit, et disparaissant avec la rapidité delà flèche. On trouveencore aux environs des camps arabes des chiens de forte taille et de poils roux, qui n'appartiennent à personne et vivent dans un état presque sauvage. Malgré les chaleurs excessives et la disette presque absolue d'eau, jamais ces chiens ne sont atteints d'hydrophobie. Ils se nourrissent d'immondices et d'animaux morts, et font ainsi, pour la salubrité publique, une espèce de service de voirie. Du reste, comme ils savent fort bien distinguer les étrangers des hommes de la tribu, ils servent la nuit de sentinelles avancées, toujours prêts à donner l'alarme par leurs aboiements , et à garantir ainsi leurs maîtres de toute surprise. Chez quelques hordes on trouve en outre des chiens lévriers de fort belle espèce; mais ceux-ci ne vivent point en liberté comme les premiers; ils ont des maîtres qui les tiennent presque toujours à l'attache, et qui s'en servent pour forcer à la course des gazelles et des autruches.
Mais l'un des animaux les plus utiles à l'habitant du désert, c'est le chameau. On peut môme avancer que sans le chameau le désert serait inhabitable. Volney a dit avec quelque exagération: « Aucun animal ne présente une analogie si marquée et si exclusive à son climat: on dirait qu'une intention prémédilée s'est plu à régler les qualités de l'un sur celles de l'autre. Voulant que le chameau habitât un pays où il ne trouverait que peu de nourriture, la nature a économisé la matière dans toute sa construction ; elle ne lui a donné la plénitude des formes ni du bœuf, ni du cheval, ni de l'éléphant; mais, se bornant au plus étroit nécessaire, elle lui a placé une petite tête sans oreilles au bout d'un long cou sans chair ; elle a ôté à ses jambes et à ses
cuisses tout muscle inutile à les mouvoir ; enfin elle n'a accordé à son corps desséché que les tendons nécessaires pour en lier la charpente. Elle l'a muni d'une forte mâchoire pour broyer les plus durs aliments; mais, de peur qu'elle n'en consommât trop, elle a rétréci son estomac et l'a obligé à ruminer. Elle a garni son pied d'une masse de chair qui, glissant sur la boue et n'étant pas propre à grimper, ne lui rend praticable qu'un sol sec, uni et sablonneux, comme celui de l'Arabie; enfin elle l'a destiné visiblement à l'esclavage, en lui refusant toute défense contre ses ennemis. Privé des cornes du taureau, du sabot.du cheval , de la dent de l'éléphant et de la légèreté du cerf, que peut le chameau contre les attaques du lion, du tigre et même du loup? Aussi , pour en conserver l'espèce, la nature le cacha-t-elle au sein des vastes déserts, où la disette des végétaux n'attirait nul gibier, et d'où la disette du gibier repoussait les animaux voraces. Il a fallu que le sabre des tyrans chassât l'homme de la terre habitable pour que le chameau perdît sa liberté. Passé à l'état domestique, il est devenu le moyen d'habitation de la terre la plus ingrate. »
Les qualités des chameaux ne sont pas, comme on pourrait le croire, le résultat d'une éducation ; elles tiennent à leur organisme même. Supérieurs aux autres ruminants pour l'intelligence, ils égalent au moins le bœuf pour la patience et la résignation. Il n'y a, par exemple, aucune raison de supposer que la faculté de supporter la soif vienne de la nécessité qu'on leur en impose. L'habitude ne crée pas les facultés; elle peut seulement ou les développer ou en restreindre l'exercice. La grandeur de l'œil et son aptitude à supporter l'ardente réverbération des sables signalent, dans les chameaux, une vue énersique. Leur odorat est
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aussi excellent; ils sentent l'eau d'une demi-lieue. On n'a inKim indice sur l'aciivité de leur ouïe.
Le gros chameau, ou chameau bactrien [djemal (\es- Arabes), est caractérisé par une et quelquefois deux protubérances d'une graisse compacte, contenue dans (in tissu fibro-celluleux. Son allure habituelle est le pas; son trot est lourd, et il ne peut pas le continuer longtemps. Les Arabes conduisent leurs chameaux avec un licou, et lorsqu'ils marchent en caravane, ils les attachent à la queue les uns des autres. Un homme alors en soigne six. On les emploie à porter à dos toute espèce de fardeaux. La charge se répartit des deux côtés du chameau, au moyen d'un bât garni de cordes, et il est rare qu'elle soit de plus de quatre cents livres, à moins qu'il ne s'agisse d'un trajet fort court. La vitesse moyenne d'une caravane, composée d'une centaine de chameaux ainsi chargés et allant au pas, est d'environ trois quarts de lieue par heure : un seul chameau ferait à peu près le quart en sus dans le même temps.
La seconde espèce de chameaux, plus faible, plus .svelte, plus légère à la course, est Iti dromadaire [hagyn en arabe). Cet animal ne transporte rien ; il sert seulement de monture. On le conduit au moyen d'un cordon attaché à un anneau que l'on passe dans la narine. La selle se place sur la bosse même. Le trot du dromadaire est, en général, allongé et plus doux que celui du cheval; quelque rapide que soit le galop de ce dernier, un dromadaire l'atteindra cà la longue par la continuité de la marche. .\ l'époque de l'expédition française en Egypte, après avoir épuisé tous les moyens de rigueur vis-à-vis des tribus arabes, qui, après quelques incursions s'enfuyaient au désert, insaisissables et enhardies par l'impunilé, le général en chef eut la
pensée d'organiser contre elles un corps de dromadaires, chargé de les poursuivre et de les atteindra. Cette institution remplit son but : dès que les Arabes entrevirent des représailles possibles, leurs maraude? cessèrent.
Pour pouvoir monter ou charger un chameau, on est obligé, à cause de sa hauteur, de le faire coucher et pour cela on l'habitue à obéir à un cri convenu. L'animal commence à s'agenouiller sur les jambes de devant, puis il laisse glisser sous lui les jambes de derrière, de manière à se poser sur le ventre. Quand on le monte, il faut avoir le soin de se pencher d'abord en arrière, puis en avant, sans quoi le mouvement qu'il fait pour se relever démonte le cavalier. Ce n'es! pas chose facile que de saisir avec précision ces deux mouvements opposés.
Tous les chameaux des Bédouins sont marqués avec un fer rouge, afin de pouvoir être reconnus quand ils s'égarent ou sont volés. Chaque tribu, ou chaque taife (famille) d'une tribu, a sa marque particulière, et l'applique généralement sur l'épaule gauche du chameau (1).
On ne peut pas parler des Arabes sans parjer des chevaux, ces compagnons, ces amis de l'Arabe. Les chevaux de sang se classent en Arabie en deux races bien distinctes, les communs et les nobles. Ces derniers commencent à devenir assez rares. On les nomme koheyl. Un cheval n'est réputé noble que tout autant que sa mère et son père le sont; et comme celte qualilé de noble établit une grande dilTérence dans les pri\, on a soin, lorsqu'on fait couvrir des juments nobk.-. par des chevaux de la même race, d'en dresser un acte
(1) Voyages en Arabie, par Barckhart, tome III, page î/iS.
en présence de témoins. Cet acte accompagne toujours la vente des chevaux, et on a soin de le leur suspendre au cou dans une espèce de sachet qui, en outre, contient souvent un écrit mystérieux qui doit porter bonheur au cheval et au cavalier. Les Arabes ne hongreni point leurs chevaux; ils ne leur mutilent ni la queue ni les oreilles. Du reste, le cheval ou la jument de TArabe sont des hôtes de la maison; ils vivent pêlemêle avec la famille, avec une simple entrave aux pieds, qu'on leur enlève quelquefois pour qu'ils puissent aller courir en liberté autour du camp. L'Arabe ne frappe jamais son cheval, mais lui parle au contraire et le raisonne. Le cheval mange dans sa main et le suit partout comme ferait un enfant.
A dix-huit mois on commence à habituer les poulains à la selle; à deux ans on les fait monter par des enfants ; en les dressant on ne leur donne que deux allures , le pas et le galop ; dans les pâturages où ils vaguent, on leur met aux pieds une sorte d'entraves en cordes nommées rousteck, garnies d'une espèce de feutre nommé lebbet, parfois aux jambes de devant seulement, parfois à celles de devant et de derrière; une longue corde croisée en avant et en arrière les retient à un piquet en fer fixé au sol; de sorte qu'ils ne peuvent que se tourner légèrement à droite et à gauche, et sont dans l'impossibilité de se ruer les uns contre les autres.
La nourriture des chevaux arabes est uniforme ; on leur donne dans le jour de la paille hachée , et cinq ou six livres d'orge au coucher du soleil : jamais de foin. Ils ne boivent qu'une fois vers midi , et trois fois moins que nos chevaux. Les chevaux arabes deviennent de fort bonne heure faibles des jambes de devant, et cela pour deux causes : la première est la position avancée
de la selle, qui pèse presque sur les hanches du cheval; la seconde est la manière dont les Arabes arrêtent court leurs chevaux quand ils galopent. A l'appel de la bride violemment tirée, le cheval roidit les jambes de devant, se laisse traîner sur celles de derrière et s'arrête ainsi brusquement au moment de sa plus grande vitesse. A cela il faut ajouter l'incon vient d'un mors si dur, que lorsqu'on veut pousser les chevaux au galop , on est obligé de leur rendre tout à fait la main.
Les Arabes montent les uns à poil ras, d'autres sur de simples couvertures, d'autres enfin sur des selles à dossier semblable à celui d'un fauteuil, et avec un pommeau de cinq à six pouces sur le devant. Lesétriers, quand ils en ont, sont formés d'une plaque de cuivre, recourbée des deux côtés, de manière à olTrir au pied une surface quadrangulaire et un peu convexe avec des angles acérés qui servent d'éperons. Ces selles commodes et cesétriers fort courts donnent un grand avantage dans le combat.
On ne voit guère chez les Arabes de grands et de petits chevaux. La taille ordinaire est de quatre pieds huit à neuf pouces. Le cheval arabe meurt presque avec toute son ardeur; il conserve sa vivacité et son feu jusqu'au dernier moment. La maladie elle-même lui enlève des forces sans lui enlever de sa bonne volonté. Au reste, on rencontre dans cette race peu de chevaux vicieux. Quoique entier, le cheval arabe est extrêmement doux. Un Arabe peut demeurer tranquille sur son étalon, même dans le voisinage de quelque jument. Le noble animal ne bouge pas. Les Arabes préfèrent la jument au cheval, moins peut-être à cause d'une supériorité de qualité , qu'à cause d'un avantage inappré- ' inble [lour des maraudeurs nocturnes: les juments ne hennissent pas.
La plus admirable qualité des chevaux arabes , c'est la souplesse. On a des races plus belles, plus rapides à la course; on n'en connaît point d'aussi gracieuses, d'aussi légères, d'aussi coquettes. A six ou sept pas d'une muraille on peut les lancer au galop; on peut les faire voler en tous sens ; ils s'y prêtent avec plaisir; ils semblent vous comprendre et vous deviner. Rien déplus vif et de plus intelligent que le cheval arabe dans ces espèces de carrousels, passion des Orientaux , et que l'on nomme le Djerrid. On dirait que le noble animal s'esf associé à la pensée d'une guerre simulée, et qu'au milieu de ces cris qui se poussent , des bâtons qui se lancent, de ces haltes subites et de ces voltes-faces , il connaît son rôle, et s'y conforme. Cette complexion étonnante des chevaux arabes les rend précieux , surtout pour un combat corps à corps, où les mouvements de l'animal sont plus habiles pour détourner le coup que l'escrime du cavalier. Aussi les coursiers arabes sont-ils recherchés dans l'Orient entier, et chaque jour le désert est-il obligé de fournir des montures pour peupler les haras des princes musulmans.
Ce n'est pas sans peine que l'Arabe se défait de son ami, de son compagnon, de son inséparable. Plusd'une fois, aux monceaux d'or qu'on étalait sous ses yeux, il a préféré sa bête, qu'il enfourchait pour retourner au désert. Sa jument, c'est la vie de l'Arabe. Elle devine mieux que lui le danger, reconnaît sur les sables mobiles, à d'imperceptibles indices, quelle est la route qui conduit vers les tentes amies, devine aux sons confus de la plaine si un ennemi va pointer à l'horizon , et galope s'il le faut une journée entière sans halte et sans nourriture, pour arracher son maître à un dangci pressant.
La vie de l'Arabe est donc concentrée en quelques
LA SYRIE, LA PALESHiNK ET LA JUDÉE. 497
^affeclioTis ; sa famille et ses chevaux. Quand un Arabe a une tente, une femme et une jument, il est superlainement heureux parmi les hommes. A cela, si l'on ajoute quelques meubles, quelques troupeaux, il ne manque rien à l'enfant du désert. Il a tout ce qui est utile pour pouvoir dévaliser à point les caravanes qui traversent son territoire, ou si elles le préfèrent, per- :evoir d'elles un droit de passage stipulé d'avance et devenu ainsi une espèce de sauf-conduit. Quant à ses heures, elles sont toute remplies; la fabrication d'étoiles grossières, la préparation du beurre et du fromage, la vente des chevaux et des chameaux , le louage de ces derniers par les caravanes; puis, selon les localités, le commerce du charbon, du séné, du sel marin, des poissons secs, du natron.de la soude, de l'alun, du jonc à tresser les nattes : voilà qui occupe au delà les loisirs de toutes ces tribus errantes et sauvages.
Le plus grand reproche que l'on ait fait aux Arabes, le plus juste, le plus mérité, c'est un esprit de rapine et de pillage qui caractérise toutes leurs tribus. Ce défaut est plutôt un résultat de leur position que de leur caractère. Jetés sur cette immensité déserte qui les liiCt comme en dehors de la société qui les entoure, ils se croient tenus à être honnêtes entie eux, mais point ■nversles étrangers. Tout voyageur qui traverse leur
, lorrain est leur justiciable. Quand un pacte quelconque il' a pas consacré son droit de passage, ils se croient lires de l'arbitrer eux-mêmes, et de se payer de leurs luains. D'ailleurs, comme les gouvernements des environs ne se font pas scrupule de les pressurer, quand l'occasion les y invite, eux, à leur lour, ils prennent leur revanche sur les individus, regagnant ainsi en détail ce qu'ils ont perdu en masse Du reste, cet esprit de pillage n'exclut pas vis-à-vi , des étrangers un res-
pect pour la personne. L'Arabe n'a point un courage sanguinaire; il n'attaque que pour dépouiller, et si on lui résiste, il ne trouve pas que le butin vaille le risque de la vie. Pour l'irriter, il faut verser son sang ; mais alors il met d'autant plus d'aniniosité dans la vengeance qu'il a été lui-méine plus lent à se compromettre. Le grand avantage des Arabes, c'est qu'ils sont les maîtres d'accepter ou de refuser le combat. Sont-ils les plus forts, ils insistent; sont-ils les plus faibles, ils fuient sans rien laisser à leur cnrioini. La fuite n'attire chez eux aucun déshonneur. Elle est au contraire un titre de réserve et de prudence. Leurs guerres avec les gouvernements organisés tournent presque toujours . à leur avantage; et les pachas finissent par leur abandonner quelques terrains fertiles sur la limite du désert. Alors les Bédouins s'engagent de leur côté, soit à payer une redevance pour les terres qu'on leur cède, soit à respecter les campagnes des propriétaires voisins. D'ailleurs, toujours inquiets, toujours en garde contre la trahison, ils veillent sur l'observation de ce traité les armes à la main.
Entre eux pourtant, et dans l'intérieur de leur société, règne de la bonne foi, de la générosité, presque de la grandeur. Leur dignité de manières est même fort étonnante chez un peuple qui n'a pas la moindre teinture d'arts libéraux. A peine rencontre- t-on parmi eux quelques cheiks qui saclient lire. En revanche, ils possèdent les connaissances que peut donner une longue observation, unie à une sagacité pénétrante. A l'aide des étoile::, ils savent se diriger parfaitement la nuit dans les planes rases et uniformes où aucune route n'est tracée; îls déterminent l'instant où le soleil passe au méridien, et de quelques autres divisions de la journée au moyeu de la longueur de leur omluc,
et la règle qu'ils emploient, selon les diverses saisons, cadreassez avec la latitude du pays qu'ils habitent. Ils ont quelques traditions de médecine et quelque pratique de l'art vétérinaire. Jls connaissent les mœurs des hôtes de leurs déserts, et savent distinguer les plantes qui jouissent de quelque propriété utile. Bien avant que les botanistes eussent découvert les sexes entre les végétaux, les Arabes employaient déjà la dénomination de mâles et de femelles, pour distinguer les dattiers qui portent des fleurs seulement de ceux qui portent des fleurs et des fruits; ils savaient que la poussière des premiers est nécessaire pour féconder les autres, et, lorsque dans leurs expéditions rapides ils veulent faire du tort à leurs ennemis, ils se bornent à couper les palmiers mâles, qui sont toujours en petit nombre.
Privés de traditions scientifiques, les Arabes ont une poésie, l'une des plus vraies, des plus riches qui soient au monde; pleine d'images et de tropes brillants et sonores, elle emploie rarement le mot simple et court, mais abonde en comparaisons fl).
Ce langage qui, en tout autre pays, est le partage exclusif des hommes que l'on nomme poètes, de ceux chez qui la sève déborde, et à qui les mot^ vulgaires ne suflisent plus, ce langage est celui de la foule des Arabes. Chez eux l'éducation n'a point encore créé ces catégories qui distinguent, dans notre Europe, les hommes lettrés de ceux qui ne le sont pas. Ils sont tous, plus ou moins, poètes par nature, quoiqu'ils sachent distinguer pourtant ceux qui s'élèvent en ce genre au-dessus des autres. Les poêles et les conteurs arabes font la gloire et l'honneur de leur tribu. On se
(1) La plus grande partie de ce tableau des mœurs arabes est empruntée au travail de M. Louis Reybaud, sur les Peuples errants de la Syrie. Paris, 1839.
pare d'eux, on se les envie. Quand ce talent arrive à un degré saillant de supériorité, le nom du conteur ou porte retentit dans tout le désert. Ses chants demeurent perpétués par la tradition, et sans doute modifiés par elle. On a vu des tribus se faire la guerre, pour l'importance relative de leurs rhapsodes, et ne déposer les armes que lorsque la question de supériorité était entièrement vidée.
Les chants des poètes sont consacrés soit à une fiancée, soit à l'histoire guerrière de leur tribu ; dans ces chants, l'amour est presque toujours chaste, généreux, profond et désintéressé. Les ^ erlus guerrières n'y sont Ijoint présentées sous un point de vue brutal et sanguinaire, mais sous des couleurs chevaleresques qui feraient honneur à un peuple de paladins. C'est le soir que les Arabes s'accroupissent autour du poète qui a préludé sur sa mandoline. Les yeux tantôt lixés au ciel ou ramenés vers la terre, le chantre, devant son auditoire immobile et attentif, s'inspire et célèbre ou les exploits d'un brave ou les malheurs de ses brûlantes passions. L'assemblée tout entière, suspendue à ses lèvres, écoute l'histoire d'un jeune cheik beau, fier et généreux, violemment épris d'une Bédouine, modèle accompli de beauté, qu'il a aperçue à la dérobée ; il l'enlève à travers le désert, galopant sur son cheval qui joue toujours un grand rôle dans l'aventure, brave de grands périls, tombe prisonnier d'une horde sauvage dont le cheik veut lui ravir sa maîtresse, il se tire avec gloire de cette dernière épreuve et i-amène sa fiancée heureuse et pure sous la tente paternelle oîi on les unit en les bénissant. Quand l'attendrissante histoire est achevée, un ma cha allah (très-bien) s'élève de toute parts dans l'assistance émerveillée, car le surnaturel, les génies, les fées, jouent un grand rôle dans ces fan-
tastiques récits, et, bien avant la forêt magique du Tasse, les Ai'abes possédaient un répertoire complet de ces récits merveilleux puisés dans les Mille et une Niiits, et dans une foule de contes inédits quijouissent encore de la célébrité du désert et se gravent à cent mille exemplaires dans la mémoire de chaque génération nouvelle- Un poème intitulé Aniar, qu'on prétend avoir été écrit avant Mahomet, est un modèle d'inspiration épique et semble avoir été connu de nos romanciers du moyen âge : on y trouve des chants dignes de l'Ariosle.
Quand le conte ou le chant a cessé, on rallume sa pipe au foyer commun, et l'on se passe de main en main la tasse de café, cette autre passion de l'Arabe.
Les contes des Arabes ne sont pas toujours d'une nature si idéale et si fantastique, que la réalité ne s'y mêle. Tous les événements qui ont retenti sur les frontières du désert deviennent pour eux une espèce de légende. On sait le trait du jeune Bédouin qui, chargé, de porter le bagage de M. de Chateaubriand, se mit en route en s'écriant : « En avant, marche! » Aujourd'hui une foule de versions circulent dans le désert au sujet de la campagne du général Bonaparte dans l'Orient Voici l'une des plus accréditées :
« Abou'l Féroué, proprement, homme à fourrure, * On l'appelle aussi Bounaberdi.
« Il vint, il y a environ trente ans, en Egypte, avec une armée plus nombreuse que les fourmis et plus terrible que la sauterelle : on évalue les forces qu'il y avait amenées avec lui à une et mille myriades, et l'on dit qu'il possédait le pouvoir de commander aux Djins ou génies. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait trouvé l'anneau de Salomon, au moyen duquel il comprenait le langage des oiseaux, et pouvait se transporter en un clin-d'œil à des distances plus grandes que celles de la
terre aux Pléiades, Tout le monde sait qu'on l'a vu le même jour au Kaire et sous les murs de Jaffa.
» On varie beaucoup sur les motifs de son expédition en Egypte. »
Yoilà l'une des versions de la campagne d'Egypte, qui se rapproche un peu de la vérité, tout en restant dans cotte ligne du merveilleux dont les Arabes dévient très-rarement. Elle nous a été racontée par M. Geotîroy, ancien chancelier du consulat d'Alep, qui parle et écrit l'arabe avec tant d'élégance et de pureté, que sa conversation ou ses lettres étaient recherchées par les plus doctes Musulmans. Il avait reçu avec des voyageurs français l'hospitalité dans une tente du désert. Entouré d'un grand nombre de Bédouins assis par terre et en rond, se tenait debout un de ces conteurs que l'on trouve en Orient dans tous les lieux publics, et à toutes les haltes de caravane, et dont la vie se passe h réciter des contes qui ne le cèdent, ni pour la longueur, ni pour la fécondité d'imagination, aux contes renommés des Mille et une Nuits. Le merveilleux ne domine pas tellement chez eux, qu'il ne s'y glisse parfois quelque peu d'histoire. Ainsi, le conteur qu'ils avaient sous les yeu^ entretenait son auditoire des hauts faits de l'armée française en Egypte. A chaque instant, il était interrompu par des exclamations de crainte, de plaisir ou d'admiration. La curiosité des voyageurs, excitée par ces marques d'intérêt de l'auditoire, cherchait à deviner les causes d'aussi vives émotions, lorsque M. Geoffroy, qui servait de drogman, leur traduisit ainsi le récit du conteur.
« Les Français , disait l'Arabe, sont des êtres surna- » turels ; leurs armes de guerre sont plus terribles que » la foudre. Ils ont des canons qui lancent dans le camp » de leur ennemi des balles d'une grosseur démesurée.
> Chose extraordinaire! fort souvent ces balles resien î
> un instant paisibles; puis, au moment où on y pense
> le moins , elles s'ouvrent avec fracas ; l'enfer sort de
> leur sein, et détruit tout ce qui les entoure (il parlais » des bombes). Bien plus, ajoutait-il, ils sont immor- » tels, car, bien qu'ils marchent ensemble et enchaînés » les uns aux autres, on a beau tirer sur eux, jamais on » ne voit un vide dans leurs rangs. Ils ont en outre le » don de se multiplier à volonté, car souvent on voit » une petite troupe s'avancer, qui , au moment où. ou » y pense le moins, s'étend tout à coup, et couvre quel- » quefois une plaine dont elle n'occupait d'abord qu'un » petit point ( les bataillons carrés. ) Enfin, ils possèdenl
> des fusils avec lesquels ils tirent souvent quinze à
> vingt coups sans avoir besoin de recharger; c'est. un
> feu perpétuel ( feu de ligne et de peloton. ) Il existe
> parmi eux des soldats qui portent des bonnets à poil. » Ohl ceux-là sont terribles! un seul suffit pour ter- » rasser six cavaliers arabes. En revanche, leurs cava- » liers ne sont pas à craindre; un seul des nôtres peut » à son tour en battre facilement six. Le pays qu'il? » habitent est fort loin d'ici; il est séparé de nous par » la mer. Eh bien ! s'ils le voulaient, ils réussiraient ù » passer de front et arriveraient ici en un clin d'œil. »
Le récit glaça les Arabes d'épouvante; ils se tournèrent vers les étrangers d'un air d'effroi, semblant chercher dans leurs regards et dans leur maintien la confirmation ou le démenti des choses merveilleuses qu'ils venaient d'entendre. Nos gestes quasi-affirmatifs vinrent dissiper tous les doutes. Aussi, lorsque le soir, les voyageurs que conduisait M. Geolfroy se retiraient cliez eux, les Arabes accoururent dans la tente pout leur apporter un tribut d'étonnement et de respect.
Les Arabes du nord de l'Afrique, dons les guerre
des Français en Algérie, ont aussi donné des surnoms aux généraux, et ont composé des poëmes très-curieux et très-remarquables où ils expriment, par des récits analogues, l'impression qu'ils ont reçue du genre de guerre des Européens. Ces récits et ces poëmes reproduisent les images employées par les Arabes de Syrie. Voilà les Arabes Bédouins. Il ne faut pas à leur égard s'arrêter à l'apparence. On les voit sales, misérables, couverts de haillons; mais il faut oublier tout cet extérieur pour aller au fond de quelques instincts élevés, de quelques nobles vertus. Nous nous sommes étendus avec détails sur cette race de l'Yémen , des bords de VEuphrate, du Jourdain et du Nil, parce qu'au milieu de la population métisse de la Syrie, de ce mélange confus de Grecs, de Juifs, de Turks, de Barbaresques, d'Arméniens et de Francs, de Maronites, de Druses et de Maugrabins, c'est le seul peuple qui offre un caractère spécial et homogène, le seul dont on puisse rattacher l'ethnographie aux traditions primitives et à l'histoire des premiers âges.