VI. — ZONA
Le zona et les éruptions zostériformes qui furent l’un des points de départ de la théorie de Brissaud ne nous arrêteront pas longtemps. Pour Brissaud, il faut distinguer entre le zona radiculaire et le zona métamérique spinal. Nous laisserons de côté le zona thoracique, pour lequel cet auteur admettait soit une disposition oblique en bas, soit une disposition transversale suivant le siège ganglionnaire ou médullaire de la lésion. Pour les membres, il citait un cas de Grasset et Vedel dans lequel l’éruption occupait une cuisse exclusivement et sur toutes ses faces. A celui-ci on peut joindre le cas analogue de Mracek. Par contre il faut en distraire le cas « segmentaire » de Widal et Le Sourd, qui localisé à la cuisse et à la fesse y respecte le territoire des deuxième et troisième racines sacrées, il n’occupe en réalité que la zone de distribution des deuxième et troisième lombaires.
Depuis les travaux de Head et Campbell, il est établi d’une façon certaine que, conformément aux vues de Baerensprung, le zona-infection, et les zonas symptomatiques d’affections pleurales et costales, relèvent d’une inflammation des
ganglions rachidiens, pour qui, dans le premier cas, une infection peut-être spécifique semble avoir une affinité particulière. Dans aucun cas ils n’ont pu trouver de lésion de la moëlle. Malheureusement la plus grande partie de leurs cas autopsiés étaient à localisation thoracique. La presqu’unanimité des observations publiées par les auteurs, les quelques cas que j’ai pu voir grâce à l’obligeance de MM. Thibierge et Druelle, présentèrent une localisation radiculaire au niveau des membres supérieurs et inférieurs. Comme le fait remarquer Blaschko, l’étendue de l’éruption varie suivant les individus lors de l’atteinte d’une même racine.
Si dans la moëlle aucune lésion n’a été constatée, il n’en est pas de même des nerfs périphériques. Head et Campbell ont eux-mêmes vu de fines lésions de ces nerfs s’étendant jusqu’à la périphérie ; mais ils les considèrent à juste titre comme secondaires. J’ai publié en 1909 un cas de névrite sensitive secondaire à un zona brachial et accompagné de troubles trophiques et vasomoteurs et Rasenzwitt a fait d’un cas semblable l’objet de sa thèse. Cette névrite descendante secondaire semble donc certaine.
D’un autre côté, Pitres et Vaillard, Dubler, Curschmann et Eisenlohr, ont relaté des autopsies de zona dans lesquelles les ganglions furent trouvés intacts, les nerfs périphériques lésés. Blaschko pense que dans ces cas, les ganglions examinés no correspondaient pas à la région atteinte ou que les méthodes histologiques employées à l’époque des examens ne pouvaient pas mettre en lumière les lésions des ganglions. Il nous semble cependant que des lésions aussi grossières que des hémorrhagies, des destructions cellulaires, des lésions inflammatoires de la gaine ganglionnaire, n’auraient pas échappé à ces observateurs, et nous pensons que l’on doit admettre un zona périphérique. Dans le cas de Curschmann et Eisenlohr, la localisation limitée aux nerfs circonflexe, brachial cutané et musculo-cutané, ne pourrait s’expliquer autrement. On a cité encore en faveur de la théorie périphérique des cas de zona consécutifs à un traumatisme et siégeant du même côté. Gaucher et H. Bernard les ont rassemblés dans un article, à l’occasion de trois cas personnels. Weir-Mitchell les avait déjà signalés, Charcot, Verneuil, Bouchard, etc., en ont publiés. Ainsi, dans l’observation de Hybord, il y eut contusion de la face et zona dos paupières et du menton, dans une autre avulsion d’une dent et zona du front et de la joue du même côté, dans la troisième observation de Gaucher, contusion du flanc et zona de la région abdominale. Do plus, comme le fait remarquer Blaschko, même dans des zonas radiculaires, les lésions périphériques ont de l’importance, puisque l’on voit des vésicules aberrantes siéger dans des territoires cutanés voisins, mais innervés par des racines éloignées de la première. Gela tient aux anastomoses des nerfs périphériques dans la peau.
Il n’y a au fond rien d’étonnant pour nous qu’une lésion des nerfs sensitifs puissent produire le zona aussi bien que celle des ganglions. Il ne faut pas oublier que le ganglion rachidien passe pour être un centre trophique depuis Baerensprung, justement parce que celui-ci le trouva lésé dans le zona. Nous avons vu plus haut que l’expérimentation n’a pu confirmer cette manière de voir. Il est vrai que cette dernière procède surtout par destruction et non pas par excitation et que celle-ci semble seule capable de provoquer des troubles
trophiques. D’un autre côté, nous ne savons pas par quelle voie l’excitation se traduit à la peau. La distribution radiculaire du zona semble prouver qu’elle passe à travers les nerfs sensitifs en sens inverse de la transmission des impressions sensitives ; il est vrai qu’autrefois on admettait le passage de l’excitation à travers la moelle et on citait en faveur de cette hypothèse les paralysies postzoniques. Celles-ci s’expliquent par une propagation de l’inflammation aux racines antérieures, et même pour la paralysie faciale au cours du zona du trijumeau ou du cou, nous savons actuellement par les travaux de Ramsay Hunt qu’elle est consécutive à l’inflammation du ganglion géniculé, fréquemment associée à celle du ganglion de Gasser ou des ganglions cervicaux supérieurs. Cependant on pourrait encore se demander si l’excitation ne va pas impressioner des centres vasomoteurs, d’autant plus que l’éruption vésiculeuse est précédée de plaques érythémateuses. Il est intéressant de voir que, contrairement à ce qui se passe dans d’autres circonstances et en particulier dans les lésions des racines, les troubles vasomoteurs ont ici une distribution radiculaire. En tout cas, que l’excitation zonigène se propage le long des nerfs sensitifs ou qu’elle suive un trajet centripète, il n’y a actuellement aucune raison pour que l’inflammation de ces nerfs ne puisse produire l’éruption.
Comment expliquer maintenant les cas de Grasset et Vedel et de Mracek ? Ils remplissent bien les conditions que nous exigeons d’un trouble segmentaire spinal, puisqu’ils occupent la cuisse. Faut-il en conclure, comme le disait autrefois Kaposi, que le zona peut être périphérique, ganglionnaire et central ? C’est possible ; mais il ne faut pas en conclure à l’exactitude des vues de Brissaud.
Les éruptions zostériformes des affections centrales ne pourront pas nous éclairer absolument à ce point de vue ; on les observe surtout dans des affections qui, comme le tabes, les méningites, etc., frappent le ganglion rachidien et les racines postérieures et leur distribution est radiculaire. Cependant leur existence dans des maladies médullaires pures comme la syringomyélie, la myélite (?) paraît prouver la possibilité d’un zona d’origine centrale, mais dont la distribution n’a rien de particulier.
Il semble qu’avec Feulard on doive faire rentrer certains herpès dans le cadre du zona. En effet, ils sont précédés de douleurs ; ils peuvent ne siéger que d’un côté du pénis et prépuce (Casarini) ; on .y rencontre de la lymphocytose comme dans le zona (Ravant et Darré) et Gougerot a rencontré des lésions du ganglion de Gasser dans un cas d’herpès labial unilatéral.