Pierre d'Abano, ibid.; ms. cit., fol. 109, coll. b et c
4. Pétri de Apono Op. laud., Diff. VII; ms. cit., fol. i257 col. a.
L ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE
la nuit au solstice d'hiver ; cette différence tend à s'atténuer au fur et à mesure que l'auge du Soleil s'éloigne du Cancer, pour se trouver exactement renversée lorsque l'auge du Soleil atteindra le Capricorne ; ce déplacement lent de l'auge du Soleil doit donc avoir pour effet, selon Pierre d'Abano, de rendre les étés plus chauds et les hivers moins froids.
S'il n'eût pas seulement tenu compte du temps pendant lequel le Soleil demeure sur l'horizon, mais de la distance du Soleil à la Terre, il eût conclu tout autrement; avec Averroès et Roger Bacon, il eût reconnu que ce mouvement de l'auge du Soleil doit, il est vrai, rendre, en nos régions, l'été plus chaud, mais qu'il y doit aussi refroidir l'hiver.
Cet allongement des jours d'été, <e raccourcissement des nuits d'hiver sont, au dire de notre auteur, appréciables dès maintenant. « Ce fait, ajoute-t-il, m'a longtemps plongé dans l'étonnement, mais j'ai été enfin amené à la considération précédente. Je trouve, d'ailleurs, que tous les anciens auteurs professent une opinion à peu près analogue. Je vois, en outre, que certains lieux que le Soleil n'avait jamais visités, en reçoivent maintenant les rayons; des régions froides, inhabitables jusqu ici, sont reconnues moins froides que par le passé et commencent à se peupler ; la gelée de l'hiver n'a plus l'universelle rigueur qu'elle avait autrefois. » Et Pierre d'Abano voit, en ces faits, un indice des grands changements que doit amener la révolution du huitième orbe.
Il nous entretient aussi *, dans cette septième différence du Lucidator, d'une autre de ses doctrines préférées, de celle que le Conciliator nous a déjà fait connaître. Au temps où les signes du Zodiaque mobile se trouvaient exactement sous les signes du Zodiaque fixe, les influences célestes étaient particulièrement puissantes et bienfaisantes. Cette coïncidence se serait produite 1050 ans avant l'époque où le Lucirlalor a été composé, c'est-à-dire en l'an 260 de J.-C. « A ce moment surtout, mais aussi pendant cinq cents ans, à peu près, avant cette époque comme après cette époque, le Monde tout entier fut florissant, embelli par toute la sagesse et toute la vertu. C'est en ce temps-là que les rois furent humiliés et qu'on vit les empereurs les plus illustres, comme Alexandre, Darius, Porus, Jule> César, et les autres, qui ont reçu le nom de ce même César. Alors Rome devint la maîtresse du monde entier. Alors fut fondée la grande Ecole des Stoïciens, à laquelle succéda l'École des Péripatéticiens, avec Aristote, son
i. Pierre d'Abano, ibid., nis. cit., loi, 124, col, d, et loi. i^5, col. a,.
L* ASTRONOMIE ITALIENNE
fondateur. La Médecine commençait avec Hippocrate, L'Astronomie avec Hipparque et Ptolémée ; Démosthène et Gieéron promulguaient la Rhétorique ; des lois puissantes domptaient les appétits bestiaux. La loi des Nazaréens se répandait avec une signification divine (et Nazarearwn dilatata lex signifteatione divin a) ; Mahomet surgit également^; les populations et les royaumes s'étendirent.... »
Pour la mettre d'accord avec ses principes astrologiques, Pierre d'Abano assouplissait singulièrement l'Histoire ; il prenait, avec la Chronologie, d'étranges libertés.
cecco d'ascoli
Un peu longuement nous nous sommes attardé à l'analyse de l'œuvre de Pierre d'Abano ; c'est qu'à l'égard des écrits astronomiques jusqu'alors composés en Italie, cette œuvre présentait une importance et un intérêt exceptionnels ; le premier parmi les astronomes italiens, le Médecin padouan se montrait informé des doctrines astronomiques et capable d'examiner avec compétence les litiges soulevés par ces doctrines.
La Science italienne du xiv° siècle ne nous offrira plus aucune œuvre qui soit comparable à celle-là ; après les traités de Pierre d'Abano, nous n'allons plus trouver que des écrits médiocres composés par des astrologues ignorants.
Francesco di Simone Stabili, connu sous le nom de Cecco d'Ascoli1, naquit à Ascoli en 1257; il occupa pendant trois ou quatre années, de 1322 à 1325, la chaire d'Astrologie de l'Université de Bologne. Un poëme cosmologique, composé à l'imitation de cette Image du monde qui, en France, avait si grande vogue, l'a immortalisé ; écrit en vers italiens, ce poème était sans doute intitulé Acervatus ; de ce titre, la fantaisie des copistes a fait Acerba.
UAcerba n'est pas le seul écrit de Cecco d'Ascoli; il avait également donné divers autres traités astronomiques ou astrologiques ; la plupart de ces traités sont demeurés manuscrits; un seul, un Commentaire à fa Sphère de Joannes de Sacro-Bosco, a été
i. Silyestro Ghiïhardi, Di alcuni materiaïi per la storia délia Facolla Matematica nelï anlica Ifniversita di. Bologna ; Bologne, 184^; pp- r7-29-
l'astronomie latine AU MOYEN AGE
imprimé à trois reprises, d'abord à Pavie, en 1199, puis deux fois à Venise, en 1518 l. Ce Commentaire est la source où nous puiserons des rènseignements touchant ïa science astronomique de Gecco.
Maigres renseignements, d'ailleurs, et qui ne nous révèlent qu'une bien pauvre science. Ce n'est pas, en effet, pour en développer renseignement astronomique que Cecco d'Ascoli commente la Sphère ; c'est pour la doubler d'un traité astrologique que l'Auteur anglais s'était bien gardé d'y insérer.
Lorsque, par exemple, Joannes de Sacro-Bosco écrit le quatrième chapitre de son ouvrage : Des cercles et des mouvements des planètes et des causes des éclipses de Soleil et de Lune, il commence par nous apprendre que le Soleil décrit un cercle excentrique situé dans le plan de l'écliptique, et par nous enseigner ce que c'est que l'auge et que l'opposé de l'auge. Quel commentaire le Professeur d'Astrologie de Bologne va-t-il, tout aussitôt, joindre à ce texte ? Le voici : « Quand vous voyez qu'une planète est à l'auge ou dans la partie ascendante [de l'excentrique], elle est fortunée ; s'il s'agit d'un jugement de nativité, et si la Lune est au même degré que cette planète, jugez que le nouveau-né sera homme de grande réputation, comme sont les rois, et que nul n'enfreindra ses ordres... »
Une seule fois, croyons-nous, Cecco d'Ascoli s'engage dans une digression proprement astronomique ; il s'agit, en cette circonstance, du mouvement de la huitième sphère.
« Les étoiles fixes, dit-il, 2 ou la huitième sphère parcourent le Zodiaque entier en trente-six mille ans ; de cette opinion, du moins, furent Ptolémée, Albumasar et Alphraganus ; l'un a supposé que le mouvement de la huitième sphère était de 55" par an et, éternellement, se poursuivait d'une manière uniforme et égale ; l'autre a pensé qu'il était de 36" par an.
1. Sphera Mandi carn tribus comment is nuper editis, videlicet Cicchi Esculani, Francisgi Cafuani de M ANFREDONiA, Jacobi Fabri Stapulexsis . Colophon : Impressum Venetiis per Simonem Papiensem dictum Bivilaquam et su m ma diligentia correctum : ut legentibus patebit. Aimo Gristi siderum conditoris MGDXCIX. Decimo Calendas Novembres. A la suite, on trouve : Theoricœ novœ planetarum Georgii Purbaciui astronomi celebratissimi. At.{) sic in eas eœimii artium el medicinœ Doctoris Domini Francisgi de Maneredonia in studio Pataoino Astronomi am publiée legentis sublimis expositio et luculentissimum script uni.
Les deux autres éditions du Commentaire de Cecco d'Ascoli se trouvent dans deux collections de traités astronomiques imprimées à Venise en 1 5 1 8 ; ces collections ont été décrites au t. 1H, p. ^/jO, note 2.
2. CicHi Esculani Op. laad., cap. I ; édition de i499> n'' feuille! (non paginé), verso ; édition de i5i8, Oct. Scotus, foi. 8, recto.
l'astronomie italien n e
» Mais cette opinion est vraiment à l'opposé de ce mouvement, car ce mouvement n'est pas uniforme et ne dépasse pas dix degrés. Alors chaque étoile revient à sa première place en décrivant un cercle (circuendo). »
Prenant pour exemple l'étoile qui est à la tête du Bélier, Cecco d'Ascoli explique comment elle décrit un petit cercle autour d'un point situé sur l'équateur; puis il ajoute : « De ce mouvement, se meuvent toutes les autres étoiles. »
Déjà nous avions entendu Ristoro d'Arezzo insister avec complaisance sur cette idée fausse qu'au cours du mouvement d'accès et de recès, toutes les étoiles décrivent des petits cercles égaux ; de cette opinion erronée, nous avions retrouvé une indication en lisant Pierre d'Abano ; nous ne saurions nous étonner d'en rencontrer un souvenir au commentaire de Gecco d'Ascoli. Celui-ci conclut en ces termes :
« Ce mouvement des étoiles se réduit à ceci : La sphère des étoiles tourne autour de deux points qu'on nomme pôles ; mais ces pôles ne sont pas bien fixes ni bien fermes ; ils titubent, s'inclinent et se relèvent comme le fait une barque en mer. »
Ce n'est point, à coup sûr, cette vague comparaison qui pourrait donner au lecteur une idée quelque peu précise du mouvement d'accès et de recès.
Le commentaire de Cecco d'Ascoli se termine par des considérations sur la possibilité des miracles ; ces considérations semblent fort éloignées des opinions professées par Guido Bonatti et par Pierre d'Abano. « Il y a, dit-il, deux causes universelles, la cause première et la cause seconde ; Dieu est la cause universelle première et proprement dite ; le Ciel est la cause universelle seconde. Or la cause première a, sur ce qui est causé, plus d'influence que la cause universelle seconde... Ainsi Dieu pourrait faire que les êtres inférieurs demeurassent en leur essence propre lors même que les orbes des corps supérieurs seraient modifiés et bouleversés. » Subordonnée de la sorte à l'action directe de Dieu, l'influence céleste perd le caractère hérétique qui, souvent, la marquait dans les traités des autres astrologues italiens.
Cecco clôt, d'ailleurs, son commentaire par cette formule d'humble soumission :
« Si in hoc meo scripto et in omnibus aliis inveniuntur aligna non bene dicta, ipsa omnia correctioni Sacro sànctœ Romanœ Ecclesiœ et meipsum submitto. »
La seule lecture du commentaire ne nous laisserait donc pas deviner quel fut le sort de l'auteur.
L'ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE
Dénoncé à l'Inquisition de Bologne comme auteur de propos irréligieux, Cecco d'Ascoli fut, le 16 décembre 1324, condamné à une amende et à des pénitences. Rebelle à ce premier avertissement, il récidivait à Florence quelque deux années plus tard. Le 16 septembre 1327, le frère Accurse, de Tordre des Mineurs, le convainquait d'hérésie et, le même jour, il était livré au bras séculier, c'est-à-dire aux flammes du bûcher.
ANDALÔ DI NEGRO
Vers le milieu du xivp siècle, le fameux Jean Boccace (1313-1375) dédiait sa Généalogie des Dieux à Hugues IV de Lusignan, roi de Chypre et de Jérusalem ; Hugues de Lusignan, monté sur le trône de Chypre en 1324, mourut le 10 octobre 1359 ; c'est donc avant cette dernière date que Boccacé écrivait ce qui suit 1 :
« J'ai cité souvent le noble et vénérable vieillard qu'est Andalô Di Negro de Gênes ; c'est lui qui, autrefois, m'a enseigné les mouvements des astres ; quelle fut sa circonspection, quelle la gravité de ses mœurs, quelle sa science des astres, vous le savez, roi excellent ; alors, en effet, que vous étiez encore à Rome, la conformité des études en avait fait, comme il le contait lui-même,, votre familier très intime ; ainsi que vous l'avez pu voir de vos propres yeux, il ne connut pas seulement le mouvement des astres à J'aide des règles des Anciens, comme nous faisons la plupart du temps ; mais comme il avait parcouru presque le monde entier, sous tous les climats, en tous les horizons, il avait soumis au contrôle de l'expérience ce qui s'enseigne par discours ; il avait appris par la vue ce que nous avons appris par l'ouïe ; aussi je crois qu'en toutes choses, on se peut fier à lui. »
A plusieurs reprises, en effet, Boccace cite2 Andalô Di Negro, et, chaque fois, il le nomme : vénérable vieillard, ou : mon vénérable précepteur.
Boccace nomme encore son professeur d'Astronomie 3, dans un
1. Joannis Bocatii Yltoï ysvsv.).o*(i.uq <l \eoru. m libri qliindecim. Bnsileae Apud lo. Hervagium Meuse Septembri Anno MDXXXII. Lib. XV, cap. VJ, p.-38f).
2. Joannis Bocatii Op. laud., lib. I, cap. VI; lib. Il, cap VÎT; Mb. VIII, cap. II; éd. cit., p. 9, p. 35, p. 201.
0. Joannis Boccacii Certaldi de cas/bus Illustrium virorum Libri Novem quwn historiis adfatim cognoscendis tam prœclare instituendis hominum mori~ bu* Longe utilissimi . Vaenundantur ;ib Joanne Parvo bibliopolis de re litera-
l'astronomie italienne
autre de ses ouvrages, les De casibiis ilhistrium viromm lïbri novem, et il nous apprend alors que c'est à Naples qu'il en avait recueilli renseignement : « Un ma jeunesse, je lus, à Naples, auprès de cet homme célèbre et vénérable qu'est Andalô Di Negro de Gênes, et ses leçons m'ont fait connaître les mouvements des astres. »
Qui fut donc cet Andalo Di Negro de Gènes, astronome, maître de Boccace en la Science céleste, et déjà fort âgé lorsque son élève dédiait à Hugues IV la Généalogie des dieux ? Ce problème historique fut, en 1874, l'objet d'un savant écrit composé par Gornelio di Simoni1. Nous n'aurons, ici, qu'à résumer les conclusions de cette étude.
La famille Di Negro était parmi les plus nobles et les plus illustres que comptât la République de Gênes. Dès 1171, elle lui fournit des consuls2. En 1279, Leone Di Negro est vicaire de la République en Arménie mineure ; au temps de Philippe le Bel, Carlotto Di Negro est un homme de mer célèbre. En 1331, l'Amiral Salagro Di Negro remporte sur les Catalans une victoire où il se signale par sa bravoure et son humanité 3.
L'astronome Andalô Di Negro parait avoir été le frère du célèbre marin Carlotto Di Negro, et le même personnage qu' Andalo Di Negro, ambassadeur de la République de Gênes auprès de l'Empereur Alexis Comnène, en l'année 1314 4.
Andalô Di Negro a composé un grand nombre d'écrits qui, pour la plupart, ont été délaissés par l'imprimerie. Le prince Boncompagni a dressé, de ces ouvrages et des manuscrits où on les rencontre, un catalogue 5 minutieusement exact.
Par une heureuse circonstance, la plupart des traités astronomiques du noble Génois se trouvent réunis en un beau manuscrit, orné de fines miniatures, que conserve la Bibliothèque Natio-
ria optime meritis. Colophon : Finis Novem Librorum Ioannis Boccacii Gertaldîs e Variis rerum Scriptoribus cura dilig'eatiaque solertiore collectorum. Oui nunquam ante apud Gallos Impressi tandem stannei characteribus excusi sunt Parrhisiis ab Iohanne Gormontio Bibliopola de bonis Jiteris optime merito.
1. fntorno alla vita ed ai laoori di Andalo di Negro, maternai ico ed astronomo genovese del secolo decimoquarto e d'altri matematici e cosmografi genovesi. Memoria di Cornëlio ni Simoni {Huile/ ino di Bibliogra Jiae di Storia délie Scienzematematiche e fisicke, pubblicato da B. Boncompag'ni, tome VIT. 187/i, pp. 3 13-336).