LES MOTEURS CÉLESTES SELON LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUE
Quelles sont les relations de l'Intelligence active et universelle avec Dieu ? La réponse à cette question se rencontre en étudiant l'ordre selon lequel les diverses substances célestes sont créées par Dieu. La théorie des processions célestes qu'Ai Fârâbi, Avicenne et Al Gazâli ont enseignée sous une forme sensiblement identique, est une des plus curieuses du Néo-platonisme arabe ; à la formation de cette théorie, on voit contribuer toutes les doctrines dont la Philosophie musulmane est la synthèse.
Dans cette théorie, nous reconnaissons, d'abord, un élément péripatéticien ; il est emprunté à ces chapitres VII et VIII du onzième livre de la Métaphysique, où Aristote décrit les moteurs des cieux. Chacune des sphères homocentriques est mue par une substance dont Aristote déclare, avec force et netteté, qu'elle est séparée de toute matière et de toute grandeur, incapable de génération et de corruption, et, partant, éternelle. Du plus élevé de ces êtres, du premier Moteur toujours en acte et immobile, Aristote déclare qu'il est une Intelligence qui se connaît elle-même,
i. Al GazAli, Op. laud., lib. II, tract. II, cap. II.
LE NÉO-PLATONISME ARABE
qui est, à elle-même, son propre objet. Ce qu'il dit des moteurs célestes subordonnés à celui-là ne se peut, d'ailleurs, comprendre que si l'on regarde chacun de ces moteurs comme étant aussi une Intelligence qui se connaît elle-même et qui connaît le premier Moteur ; tous les commentateurs d'Aristote ont ainsi compris la pensée du Philosophe.
Dans ces chapitres de la Métaphysique, Aristote ne donne pas à ces moteurs intelligents le nom d'âmes ; rien n'indique qu'il veuille assimiler les sphères célestes à des êtres animés. Il en est autrement dans un certain passage du Ilepl Oùpavoù 1 où il n'hésite pas à déclarer « que le Ciel est animé et qu'il possède en lui le principe de son propre mouvement. — 'Oo'Oùpavoç ep'hvyoç xal e^etxwviceojç apyi^v. »
Ces pensées, plus concises que précises et concordantes, sont tout ce qu'Aristote avait, à ce sujet, légué à ses successeurs. Soucieux de délimiter exactement le rôle de l'intelligence et le rôle de l'âme, les Néo-platoniciens ne pouvaient manquer de s'arrêter à ces pensées ; elles leur suggéraient cette question : Quelle est exactement la nature des moteurs célestes ?
Le sens dans lequel ils l'allaient résoudre est indiqué déjà dans un passage des Ennéades de Plotin2.
Selon Plotin, tout être raisonnable est formé de deux choses ; d'une part, un certain composé binaire constitué par l'union d une âme et d'un corps ; d'autre part, ce qui fait que cet être est lui-même, ce qui constitue sa nature propre ; cette chose-ci est une seconde âme, séparée de la matière, plus élevée que la première, et dont la première n'est que la trace, le vestige. « Àittoç yàp sxacros* 6 jjisv to cuvai/cfOTspôv ti, 6 oè aùroç. >)
Cette constitution, Plotin l'attribue, tout d'abord, à l'Univers entier : « Le Monde entier est formé, d'une part, d'une certaine âme unie à un corps, d'autre part, de l'Ame du Monde, de celle qui n'est pas dans un corps, et qui imprime sa trace en celle qui réside dans le corps. — Kal tuoç 6 x6<j|jloç os 6 jjlsv to £/ tjco^.a-ïoç xal ,}j'jyr\ç ttvôç SeôttoTjÇ ctopaLV*- 6 os, r, toG Tcavroç 'W/7j, r\ p.7j sv a-cbpiaTt., sxAàijLTT&'ja-a Se lyyr\ tt, êV crwpt!,. »
Les êtres célestes ont, eux aussi, cette constitution. « Le Soleil et les autres [astres] sont doubles de cette façon. — Kal r{kioq Stj xal toc àXXa SiTTa o-jtco. »
1. Aristotelis De Caelo lib. II, cap. II (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, p. 891 ; éd. Bekker, vol. I, p. 285, col. a).
2. Plotini Enneadis //«lib. III, cap. IX (Plotini Enneades, éd. Didot, pp. 65-60).
LA CRUE DE l'aRISTOTÉLISME
Si donc nous reprenions le langage d'Aristote, nous pourrions exprimer en ces termes la pensée de Plotin : Dans tout astre, il faut distinguer, d'une pàrt, une Intelligence qui n'est pas incorporée, qui est séparée de toute matière ; d'autre part un composé formé d'un corps et d'une âme incorporée.
Cette constitution, Jamblique, comme Plotin, l'attribue à l'homme 1 ; mais il se refuse à suivre Fauteur des Ennéades lorsque celui-ci l'attribue également aux êtres célestes ; voici comment il conçoit la nature de ceux-ci 2 :
« Des dieux célestes, on peut dire qu'ils sont incorporels, car les corps n'apportent aucun empêchement à l'excellence de leur action et à la félicité de leur vie .
» Gomme ces dieux tendent vers l'Un, leurs corps éprouvent spontanément la même tendance ; ces corps ne contiennent pas les âmes, mais, de très excellente manière, ils sont contenus par ces âmes.
» Tout corps céleste est, de très près, apparenté aux êtres incorporels, en vertu de sa nature simple, indivise, immuable, en vertu de son action une, qui est une circulation, en vertu, enfin, de la vie et de la lumière qu'il possède par lui-même.
» Dans le ciel, il n'y a pas combinaison d'une âme et d'un corps en une même troisième nature ; mais le corps est entraîné à prendre la nature de l'âme ; il est une sorte d'âme visible ; peut-être le ciel est-il simplement lumière, sans aucune matière ni dimension ; si, là où il se trouve, une dimension nous apparaît, c'est seulement à cause de son ample présence ; le ciel n'est donc qu'une âme s'accommodant aux yeux et aux choses caduques ; la circulation du ciel n'est que l'opération cyclique de l'âme ; la lumière du ciel n'est que l'intelligence de cette âme.
» De même qu'au bas de l'échelle des corps, la forme devient matérielle, de même, au sommet, la matière devient formelle, s'il y a, toutefois, une matière dans le ciel; c'est le corps qui prend la nature de l'âme, non l'âme qui s'incorpore. De même que la partie supérieure de l'air prend la nature du feu, de même le feu céleste prend la nature de l'âme, et cette âme, à son tour, devient intellectuelle et se change en une Intelligence de forme bonne.
» Les êtres célestes animés peuvent donc être appelés incorporels. »