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Averrois Cordubensis Sermo de substantia orbis, cap. I

LA CRUE DE l'aRISTOTÉLISME

pas divisible, elle ne serait pas susceptible de recevoir, en même temps, dans ses diverses parties, des formes différentes ; elle revêtirait, partout à la fois, la même forme.

« Et causa hujus tolius est, quia hoc subjeclum recipit primitus dimensiones recipientes dimensionem termïnatam, et quia est multum in potentia; quoniam si non haberet dimensionem, non reciperet insimul formas diversas numéro, nec formas diversas specie, sed in eodem tempore non inveniretur nisi una forma. »

Il importe de comparer cette position d'Averroès à celles qu'ont prises Avicenne et Al Gazâli, afin de marquer les nuances, fort délicates à discerner mais fort essentielles, par lesquelles elle en diffère.

A la H y le, Avicenne attribue la possession des dimensions indéterminées et le pouvoir d'être divisé ; à la Hyle, Al Gazâli accorde également la divisibilité, qui implique les dimensions indéterminées. La Hyle d'Avicenne et d'Al Gazâli correspond donc à la Matière première d'Averroès ; elle se trouve au même degré d'indétermination.

Nous disons : correspond, et non pas : est identique ; entre les deux notions subsiste, en effet, une différence essentielle, qui tient à l'idée différente mise par nos philosophes sous le mot puissance ; tous trois s'accorderont à dire que les dimensions indéterminées, que la divisibilité en parties sont en puissance dans ce que l'un nomme la Matière première et les autres la Hyle ; mais Averroès soutiendra qu'elles y existent vraiment, de cette façon qu'est l'existence en puissance ; Avicenne, au contraire, et surtout Al Gazal^ affirmeront que cette divisibilité, que ces dimensions n'ont qu'une seule existence, celle du jugement de l'esprit qui en affirme la possibilité.

Mais, laissant de côté cette différence, prenons pour assuré que la Matière première d'Averroès correspond à la Hyle d'Avicenne et d'Al Gazâli ; voyons par où le Commentateur contredit à ses prédécesseurs et, en premier lieu, à Al Gazâli.

Al Gazâli admet que la Hyle doit recevoir d'abord une première forme, qui la subdivise d'une manière actuelle en corps dont chacun a ses bornes actuelles et, entre ces bornes, une continuité actuelle. A cette première forme, qui fait que le corps est corps, se superpose une forme substantielle qui le fait être corps de telle ou telle nature, feu, air, eau, terre, orbe ou étoile.

Averroès se sépare d'Al Gazâli parce qu'il refuse de considérer ces deux formes comme distinctes ; c'est à la forme substantielle qu'il attribue ce que son prédécesseur avait attribué à la

AVERROÈS

forme corporelle préalable ; c'est la forme substantielle qui se circonscrit à elle-même la partie de Matière première qu'elle informe, qui pratique au sein de la Matière première une division actuelle et qui, à cette Matière, impose des dimensions terminées ; les dimensions terminées, la quantité actuelle accompagnent la forme substantielle et ses premiers accidents, tels que le chaud ou le froid, le sec ou l'humide.

« Cela, dit-il, est conforme à ce que l'expérience nous manifeste. Lorsque la forme de la chaleur agit sur l'eau, nous voyons l'eau se dilater ; ses dimensions croissent de manière à se rapprocher des dimensions qui conviennent à l'air ; lorsque le volume le plus grand que l'eau puisse occuper est atteint, le sujet, [c'està-dire la matière], de l'eau se dépouille, à la fois, de la forme de l'eau et de la grandeur de dimensions qui est propre à l'eau ; il reçoit la forme de l'air et la grandeur de dimensions qui est propre à la forme de l'air. La forme du froid produit, en l'air, un effet contraire ; les dimensions de l'air ne cessent de diminuer jusqu'à ce que l'air dépouille sa forme et revête la forme de l'eau. »

En portant les dimensions terminées au compte de la forme substantielle, Averroès s'écarte d'Al Gazâli ; mais il semble bien qu'il se rapproche d'Avicenne. Voyons maintenant en quoi Ibn Rochd contredit à lbn Sinâ.

« Avicenne, dit le Sermo de substantiel or bis, a supposé que la disposition des trois dimensions simples, c'est-à-dire non-terminées, qui existent en la Matière est, en celle-ci, une . disposition de dimensions terminées ; c'est pourquoi il a supposé qu'une première forme devait nécessairement exister en la Matière première avant que des dimensions pussent exister en elle. »

Avicenne n'a pas commis cette confusion entre les dimensions non-terminées et les dimensions terminées dont il semble qu'Averroès l'accuse ici. Mais ce qui est très vrai, c'est que, pour Ibn Sinâ, les dimensions non-terminées, c'est que la divisibilité, par lesquelles la Hyle est un corps étendu en longueur, largeur et profondeur, ne sont dans la Hyle que par une première forme, qui est la forme corporelle, la corporéité (corporalitas). Si l'on dépouillait la Hyle de cette forme, il resterait un certain sujet, une Matière plus indéterminée que la Hyle, n'ayant même plus ces caractères qu'impliquent les dimensions non-terminées et la divisibilité ; à ce sujet-là, Avicenne n'a pas donné de nom ; mais, sans fausser sa pensée, on peut dire qu'il est pour lui la Matière première, et que la Hyle, identique au corps en soi, est une sub-

LA CRUE DE l'àRISTOTÉLISME

stance composée de la Matière première et de la Forme première, qui est la corporalitas.

Cette théorie, Averroès la rejette résolument ; l'ultime sujet auquel on parvienne en étudiant les changements substantiels possède déjà les dimensions non-terminées et la divisibilité ; il ne faut pas mettre ces caractères-là sur le compte d'une première forme qui serait venue les conférer à une Matière première encore plus indéterminée.

Parmi les objections qu'Averroès adresse à Ibn Sinâ, il en est qui ne valent rien, celle-ci, par exemple : La forme corporelle considérée par Avicenne ne se laisserait pas diviser par l'effet de la division du sujet. C'est qu'Averroès veut que toute forme existant dans une matière se trouve subdivisée par la division de cette matière ; mais il est bien clair que cette règle ne pourrait être posée comme générale s'il existait une certaine forme, la corporéité, qui subsistât dans une matière non douée de divisibilité ; la réponse suppose ce qui est en question.

D'autres objections sont plus concluantes ou, pour parler plus exactement, elles montrent mieux que l'idée de matière selon la philosophie d' Avicenne n'a rien de commun avec l'idée de matière selon la philosophie d'Aristote.

Pour Aristote, la matière, c'est le sujet permanent d'un changement ; la forme, c'est ce qui, dans ce changement, est remplacé par une forme contraire.

Or, les dimensions non-terminées, la divisibilité ne sont pas choses qui admettent des contraires ; aussi aucun changement ne peut-il les affecter, les faire disparaître pour faire apparaître autre chose. En tout changement substantiel, les dimensions indéterminées, la divisibilité se trouvent aussi bien dans la substance qui est détruite qu'en la substance qui est engendrée. Ces dimensions, cette divisibilité ne sont donc pas les caractères d'une certaine forme ; ce sont des attributs qui subsistent et demeurent dans le sujet permanent de tout changement substantiel, dans la Matière première. En maintenant contre Avicenne cette proposition, Averroès se montre fidèle disciple du Stagirite.

Évidemment, Ibn Sinâ conçoit tout autrement qu' Aristote les notions de matière et de forme ; et cela est forcé, du moment qu'il conçoit tout autrement les notions de puissance et d'acte.

Pour dissocier la matière et la forme, pour discerner ce qui appartient à l'une et ce qui appartient à l'autre, Aristote et son disciple Averroès observent quelque changement réel ; en un tel changement, ils séparent ce qui se transforme de ce qui demeure

A VERRONS

permanent. C'est à l'aide d'une opération purement logique et intellectuelle qu'Avicennc pratique semblable dissection ; est forme tout ce qui confère, à un sujet, quelque détermination nouvelle ; le sujet moins déterminé, que cette forme va définir d'une manière plus précise, en est la matière. Dans l'œuvre dlbn Sinâ, ce principe n'est affirmé nulle part ; mais, fréquemment, il mène par dessous des argumentations où il n'émerge pas. Le changement profond qu'il fait subir à la notion de forme est analogue à celui qu'a éprouvé la notion de puissance, car celle-ci a cessé de représenter un mode d'existence pour correspondre à une possibilité purement conçue.

Voyant donc que l'étendue en longueur, largeur et profondeur, qui fait donner à un être le nom de corps, est une première détermination, Avicenne l'a regardée comme une forme, la forme corporelle. Il n'a rien dit du sujet plus indéterminé auquel cette forme apporte le caractère de corps ; s'il eût poussé jusqu'au bout la méthode qu'il suit sans la formuler, il eût été conduit à déclarer que ce sujet, c'est ce qui est également capable de recevoir la détermination de corps ou la détermination de ce qui se distingue du corps ; il eût été contraint de déclarer que la véritable Matière première, c'est la Matière commune à la substance corporelle et à la substance spirituelle ; il n'a pas été jusqu'à produire cette conséquence ; mais, bientôt, nous verrons qu'elle n'a pas fait reculer l'audacieuse logique de Salomon ben Gabirol.

l'œuvre d'averroès (suite). — LA nature des cieux et leurs moteurs

Entre l'idée directrice d'Aristote et d'Averroès et l'idée directrice d' Avicenne et d'Al Gazàli, l'opposition va se marquer, très claire et très essentielle, dans l'examen de cette question : La Ht/le, la Matière douée de dimensions non-terminées et de divisibilité, se trouve-t-elle dans les corps célestes aussi bien que dans les corps sublunaires ?

Pour l'Ecole néo-platonicienne d'Avicenne et d'Al Gazàli, qu'est-ce qu'un corps qui possède des dimensions non-terminées, qu'est-ce qu'un corps divisible ? C'est un corps dont tout point peut, par la pensée, être pris pour origine de trois droites rectangulaires purement conçues ; c'est un corps où notre raison peut pratiquer autant de divisions qu'il lui plaît. Peut-être la nature

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de ce corps ne permet-elle pas de tracer en réalité ces trois droites rectangulaires, de pratiquer effectivement les subdivisions que nous avons imaginées ; peu importe ; cette impossibilité, c'est un caractère qu'une certaine forme est venue surajouter aux dimensions indéterminées ; mais on peut faire abstraction de cette forme et, alors, au fond du corps considéré, fût-ce un corps céleste que sa nature rend insécable, on trouve la H (/le.

Pour Averroès, pour tous ceux qui sont fidèles à la méthode d'Aristote,, que sont les dimensions indéterminées, qu'est la divisibilité ? C'est la division en puissance, c'est-à-dire la division qui peut être mise en acte, qui peut être réellement produite, qui, un jour ou l'autre, se fera. Qu'un corps, fût-ce un corps céleste, soit toujours divisible par la pensée, Aristote ni Averroès ne songent à le nier: au besoin même, ils l'affirment; mais ce n'est pas de cette division simplement imaginée qu'il est ici question ; c'est de la division qui peut devenir réelle et actuelle ; seuls, les corps qui possèdent en puissance une semblable division seront, ici, déclarés divisibles ; seuls, ils posséderont une Matière première douée de dimensions non-terminées, Matière à laquelle une forme substantielle conférera ensuite les dimensions terminées.

Dès lors, il est bien clair que les corps célestes ne sont point de cette sorte ; ils ne sont pas composés de deux principes : Une Matière première divisible en puissance, douée de dimensions non terminées ; une forme qui, tout en faisant, de cette Matière, telle ou telle substance, lui confère telles dimensions terminées.

Un corps céleste n'est donc pas, comme le corps soumis à la génération et à la corruption, quelque chose qui soit composé de matière et de forme. C'est un être simple, incapable de division effective, qui possède par lui-même telle figure, telles dimensions terminées.

Cependant, tout ciel est en mouvement ; partant, il faut qu'il soit composé de deux natures ; l'une de ces natures est le corps qui est mû ; l'autre est le moteur qui meut ce corps. Quelle sera, dès lors, la nature de ce moteur?

Sera-ce une forme subsistant dans le corps céleste de la même manière qu'une forme substantielle ou accidentelle subsiste en un corps sublunaire, que la forme igné\î subsiste dans le feu, que la gravité réside dans un poids?

C'est le propre de ces dernières formes, nous l'avons vu, de se laisser subdiviser par la division du sujet où elles résident ; et à proprement parler, c'est ce caractère même qu'on entend expri-

A.VERROÈS

mer en disant qu'elles existent dans un corps ; forme qui réside en un corps et forme qui est divisée par l<k partage de ce corps sont deux termes synonymes. D'ailleurs, par cela même qu'elles sont divisibles, ces formes sont finies.

Or, puisque le corps d'un orbe céleste n'est pas susceptible de division, le moteur de ce ciel ne se laisse pas subdiviser par fraction du mobile ; il faut, d'ailleurs, que ce moteur soit indivisible, car l'éternité du mouvement qu'il détermine nous prouve que sa force est infinie. Le moteur d'un orbe céleste quelconque est donc une nature simple, indivisible, qui n'existe pas dans le corps du ciel, mais qui en est entièrement séparée.

On peut bien, si l'on veut, dire qu'un orbe céleste est composé de matière et de forme, que le corps du ciel en est la matière et que le moteur séparé en est la forme. Mais il ne faudra pas être dupe de l'homonymie qu'on établit ainsi entre les substances célestes et les substances soumises à la génération et à la destruction.

Dans une substance soumise à la génération et à la corruption, la matière possède des dimensions non-terininées ; ce sont des dimensions terminées qui, en elle, existent en puissance ; c'est par là qu'elle est apte à recevoir la forme, il n'en est pas de même du corps céleste ; la réception des dimensions terminées n'est pas, en lui, précédée d'une disposition, d'une puissance à les recevoir; en lui, ces dimensions terminées, ainsi que la figure qui le circonscrit, sont toujours en acte, jamais en puissance.

On pourra donc 1 déclarer que tous les corps, aussi bien les corps célestes que les corps susceptibles de s'engendrer et de périr, sont composés de matière et de forme, mais à la condition de marquer, tout aussitôt, une profonde distinction.

Dans un corps sublunaire, la matière est quelque chose dont l'existence est en puissance ; quant cà la forme, elle n'existe pas indépendamment de la matière, elle subsiste en elle et par elle, car elle est la mise en acte de quelqu'une des puissances de cette matière .

Dans un corps céleste, au contraire, la matière n'est pas quelque chose qui existe en puissance ; c'est le support, le sujet de la forme, mais un sujet qui existe d'une manière actuelle. Quant à la forme, elle existe indépendamment de cette matière; elle n'est pas la mise en acte d'une puissance de cette matière.

Si donc on parle des corps célestes comme des corps sublunai-

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