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nalité de Tacite dans sa version de ce plaidoyer direct ; rendons à Claude tout ce que nous avons attribué à Tacite. En substance, Claude aurait poursuivi: « Si on reproche aux Gaulois la conduite de leurs ancétres lointains, notre désastre de l’Allia et la prise de Rome {At cum Senonibus pugnavimus…. Capti a Gallis sumus), que l’on songe aux Étrusques de Porsenna et aux Samnites de Caudium (Sed Tuscis obsides dedimus et Samnitium iugum subiimus), dont les descendants ont obtenu néanmoins depuis des siècles ce que je vous demande d’accorder aux Gaulois. Il faut considérer que ces Gaulois sont déjà préparés par leur civilisation à la romaine, par leurs alliances avec des familles romaines, par leur titre de citoyens romains (Zam moribus, artibus, affinitatibus nostris mixti… Civitatem Romanam pridem assecuti.…..) à devenir sénateurs romains, et que, si nous les mettons dans le cas d’habiter Rome, ils y apporteront leur richesse et nous en feront jouir avec eux ({ Aurum et opes suas inferant potius quam separati habeant). Tout cela fait cinq lignes chez Tacite ! ; admettons que cela en aurait fait le double et le triple dans le langage de Claude. Ajoutons une dizaine de lignes pour une conclusion où Claude aurait formulé enfin sa proposition précise d’accorder le us honorum aux requérants. Nous sommes encore bien loin des cent quarante lignes à remplir. On ne ferait pas encore assez pour que la suite du discours et le texte du sénatus-consulte fournissent à peu près la matière voulue, même si on réduisait le compte de moitié, en recourant à l'hypothèse bizarre d’une demi-table, d’une seule colonne, de soixante-dix lignes environ, que discours et sénatus-consulte se seraient partagées. Nous préférons croire que cette table d’une colonne, si elle exista, servit seulement pour la gravure du sénatus-consulte, et que le discours de Claude finissait là où se termine notre Table à deux colonnes. Cette fin serait surprenante, évidemment, si l’orateur était un esprit normal. Mais nous savons, par le discours lui-même dans son ensemble et par ailleurs, que Claude n’était point tel. Comme certains voyageurs qui ont gaspillé leur temps et leurs forces à faire du chemin inutile hors de la droite route, se sentant soudain à bout de soufile, il s’est arrêté court, il n’est pas allé jusqu’au terme auquel il touchait, jusqu’à la conclusion. S’arrêter court ne heurtait pas son goût, s'arrêter sur une phrase pleine de lui-même complaisait à sa vanité. Ce final trop brusque offense nos oreilles ; il sonnaiït agréablement aux siennes.
Bref, selon toute vraisemblance, nous avons, sinon les deux tiers, la moitié au moins, non pas seulement de la Table Claudienne, mais du discours intégral de Claude. Outre ce qui nous manque du texte, il nous manque le titre que nous pouvons ainsi restituer par conjecture approximative: Exemplum orationis Ti. Claudii Caesaris Augusti, Romae in senatu habitae A. Vitellio L. Vipstano coss. de iure honorum in urbe adipiscendorum primoribus civitatum foederatarum, quae sunt in Gallia Comata, tribuendo; — ou plus brièvement : Oratio Ti. Claudii Caesaris Augusti de iure honorum in urbe primoribus civitatum foederatarum Galliae Comatae tribuendo.
7. L'idée que nous donne de Claude son discours authentique, nous n'avons pu nous empêcher de l’exprimer partiellement, çà et là, au cours du commentaire. Nous avons maintenant à rassembler et à coordonner ces traits épars de la figure. Ce qui frappe d’abord, quand on se met à la regarder, quand on commence à lire le discours, c’est que les défauts y prédominent ; et la mauvaise impression initiale persiste longtemps. Le premier qui se montre et nous choque, nous pouvons l'appeler, je crois, lourdeur d'esprit. L’orateur semble incapable de conduire sa pensée et sa phrase, laissant l’une s’écarter fréquemment du droit chemin et se perdre dans les digressions, l’autre s’attarder et s’'empêtrer dans les complexi-
1. Non compris civilalem Romanam pridem asseculi que j'emprunte au contexte narratif.
tés de la syntaxe ; incapable même parfois, tant il est gauche, de dire clairement ce qu’il veut dire etn’en ayant pas moins la prétention de le dire avec élégance. Ensuite se manifeste un second défaut, tout aussi choquant: Claude n'est pas plus maître de ses sentiments que de ses idées et de son langage. Il étale avec” une complaisance pédantesque son érudition, se donnant l'air de faire la leçon, comme à des écoliers, à ces pères conscrits envers lesquels il affectera plus loin une déférence presque excessive ; avec indiscrétion ses amitiés, avec bassesse ses rancunes, se donnant l'air d’avoir oublié devant qui et de quoi il parle; avec une vanité faussement modeste ses exploits et ses honneurs !. Bref, intellectuellement, sans vigueur et sans goût, il est, moralement, sans tact et sans dignité. Mais à mesure qu’on regarde plus longtemps l'orateur, qu'on avance dans la lecture du discours, des qualités apparaissent et s’affirment. On s'aperçoit que l'esprit de Claude ne manque pas de justesse. L'ensemble de son argumentation a de la suite et, hormis vers la fin, de la force. Si la forme de certains arguments est mal venue, ou s'ils ne sont pas à leur
place dans le contexte, tous sont sérieux et valables au fond, hormis quelques-uns vers la fin, dont lui- -
même, avocat qu'il est, ne se dissimule certainement pas l’inconsistance ou l’insincérité. Toutes ces bonnes raisons, toute la matière de cette démonstration en somme convaincante, par laquelle il gagne l'adhésion du juge impartial, qui les lui a fournies ? Son érudition historique, dont il se pare trop volontiers, mais qui n’est point pour lui, on s’en aperçoit, un bagage inutile, qui est elle aussi une qualité. Et cette Justice, que son plaidoyer nous fait bien voir, de la cause qu'il défend, comment l’a-t-il vue d’abord lui-même et n’a-t-il pas laissé obscurcir sa vision par ies ombres qui se sont levées contre elle ? C’est qu'il avait un bon sens droit et sûr, qualité naturelle, et un sens politique clair et large, qualité acquise, acquise grâce à la connaissance et à la méditation du passé, fruit et bienfait de son érudition historique. Et enfin — situons le discours authentique dans la narration de Tacite, pour que ce cadre fasse mieux ressortir l’image que nous analysons — pourquoi Claude, s'étant déclaré d’emblée l'avocat de la cause qu'il estimait juste, a-t-il persévéré jusqu’au bout à la soutenir, malgré la vive hostilité des adversaires, d’une partie de ses conseillers ? C’est qu'il avait une réelle fermeté de vouloir et une réelle noblesse d’âme, que tout n’était pas dans son caractère faiblesse et mesquinerie. N’allons pas jusqu’à dire que Claude, la lecture du discours terminée, nous semble tout autre qu'au début, qu’une transfiguration s'est opérée peu à peu. Non; et ses dernières phrases amoindrissent même notre opinion meilleure, nous le montrant et artificieux et avantageux. Mais, en somme, il s’est relevé dans notre estime; nous le voyons maintenant tel qu'il est, mélange de défauts et de qualités qui se compensent ou à peu près. Sans être belle, la figure a de beaux traits. Notre impression finale est ambiguë?.
1. Le témoignage de Suétone, Claud., 13 : At in semet augendo parcus alque civilis… nimios honores recusavil, se TApporte surtout au début de son principat ; et plus clairement encore celui de Dion Cassius, LX, 5. Son triomphe britannique (Suét., 17 ; Dion, LX, 23 ; etc.) dénote tout autre chose que de la modération et de la modestie. Au fond, Claude était orgueilleux et vaniteux avec des poussées et aussi des feintes de modestie.
2. Entre tous les écrits de Claude que nous connaissons (cf. Groag, dans Pauly-Wissowa, III, col. 2779 et suiv. ; Gaheiïs, ibid., col. 2838 et suiv. ; Bell, Jews and Christians in Egypt, London, 1912; Laqueur, Der Brief des Kaisers Claudius an die Alexandriner, dans Klio, 1925, p. 89 et suiv.) l’édit de civitate Anaunorum, C. I. L., 5, 5050, publié d’abord et commenté par Mommsen, dans Hermes, IV, 1869, p. 99 et suiv. — Gesammelle Schriften, IV, p. 291 etsuiv., est celui qui nous offre les rapprochements les plus intéressants avec la Table Claudienne. Voir, outre Mommsen, Norden, Kuns{prosa, p. 236 ; Allmer, Musée de Lyon, 1, p. 107 ; E.-G. Hardy, Three Spanish Charters and other Documents ; Oxford, 1912, p. 120. Même lourdeur de pensée et gaucherie d’expression : deux longues phrases, l’une de seize, l’autre de quatorze lignes, constituent la presque totalité de l’édit, aussi pénibles l’une que l’autre,la première, du moins sa protase, rendue à peu près inintelligible par une anacoluthe (des deux propositions subordonnées par cum, l’une n’a ni sujet ni verbe). Même manque de tact et de tenue : Claude gourmande l’obstination de son oncle Tibère à vivre loin de Rome, apsenlia perlinaci patrui mei ; il approuve la sagesse prudente, non stulle quidem, d’un commissaire impérial qui s’est abstenu, n’y étant pas invité, à pré-
Elle est nette, elle reste invariable, excellente, depuis le commencement jusqu’à la fin du discours refait par Tacite. Son art change la réalité à tel point que, si l’on confronte les deux images de Claude, c’est alors que le mot de transfiguration s’impose. Ici, Claude apparaît corrigé de tous ses défauts: il n’a plus rien de sa lourdeur, de sa gaucherie, de son manque de goût et de tact. Il garde toutes ses qualités, la justesse de son raisonnement, la sûreté de son bon sens, l'ampleur de ses vues politiques, sa noblesse d'âme. Il ne dit que ce qu'il doit dire, il le dit toujours avec une concision expressive, une aisance alerte, une élégance distinguée. Des autres, amis ou ennemis, de ceux qui n’ont rien à faire en la cause, il ne parle point; de soi-même il ne parle qu’avec discrétion et convenance: Maiores met. me hortantur… Neque enim ignoro.., et puis, nulle première personne qui ne soit au pluriel, qui ne se rapporte qu’à lui seul. Il se sert de son savoir, il n’en abuse pas. Il n’oublie jamais qu’il est devant le sénat et qu'il est l’empereur. Il n’oublie qu’une chose, malgré son rappel de l'ancêtre Clausus, ou Tacite la néglige: qu'il est Claude. Car la figure complètement belle que nous contemplons ici, de l’orateur impeccable, de l’homme irréprochable, elle a un tort grave, à nos yeux du moins, celui de n’être pas assez ressemblante ni assez individuelle, d’être trop idéalisée et généralisée. Claude peint d’après nature, peint par lui-même, est un mélange de qualités et de défauts, une figure ni tout à fait belle ni tout à fait laide. Claude retouché par Tacite, ce n’est plus Claude tout entier et ce n’est même presque plus du tout Claude. Ses défauts l'individualisaient beaucoup mieux que ses qualités, la plupart de celles-ci étant celles d’un bon empereur quelconque, mais ceux-là lui étant personnels. Parce que Tacite supprime les défauts et quoiqu'il garde les qualités, les traits caractéristiques de la physionomie s’effacent. Deux cependant sont indiqués, mais à peine: Tacite a voulu que Claude rappelât, vaniteusement ou plutôt orgueilleusement, l’ancienneté de ses origines patriciennes, maîores mei, quorum antiquissimus Clausus…., et qu'il attestât, non certes hors de propos, mais peut-être avec quelque complaisance, son savoir historique par de riches énumérations de noms propres et le docte redressement d’une erreur commune, ut plerique falluntur. Hormis ces détails, Claude est une abstraction plus qu’un individu. Encore une fois, il n’est pas ou presque pas Claude, il est l'empereur. Ce remplacement par la figure typique de la figure individuelle, toutes les fois que le discours fictif est l'exposé dramatique d’une question ou d’une situation et non pas le substitut d’un portrait direct !, Tacite l’opère plus ou moins complète. Elle est très sensible dans un autre discours qu'il prête à Claude donnant l'investiture impériale au jeune prince Arsacide que les Parthes sont venus lui demander comme roi?. Ce n’est pas Claude, à part un détail, le rappel vaniteux du précédent d’Auguste — seque Divo Augusto adaequabat —, que Tacite fait parler: en pareil cas il aurait pu prêter langage pareil, fond et forme, à Auguste ou à Tibère ® ou à n’importe quel empereur romain. Et l’orateur du
senter un rapport à Gaius, allusion manifeste à la folie dangereuse de ce prédécesseur (folie dont il a fait mention explicite dans un autre écrit ofliciel, l’un des deux édits cités par Josèphe, Ant. Jud., XIX, 5, 2 et 3). Quant à l’étalage indiscret de son érudition, Wilcken, Alexandrinische Gesandtschaflen vor Kaiser Claudius (Hermes, 30, 1895, p. 481 et suiv.) en découvre un exemple (mention de Tarquin) dans les fragments conservés par un papyrus de Berlin d’une réponse de Claude à une ambassade des Juifs d'Alexandrie (ibid., p. 495 et suiv.) ; et il le rapproche du passage relatif à Servius Tullius— Mastarna « dans le célèbre discours aux Gaulois qui nous est connu par la table de bronze de Lyon ».
1. Voir ce qui a été dit plus haut, $ V, n° 2, du rôle des discours fictifs dans l’historiographie ancienne. — Par contre, d’autres discours de Tacite veulent être et sont des images fidèles de l’orateur réel ; exemples, ceux de Sénèque et de Néron, Ann., XIV, 53-56.