‹ La Table Claudienne de LyonChapitre 116 sur 126 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

4. Même si elles n’avaient pas été la Table Claudienne, les deux grandes plaques d’airain, «toutes escriptes », que Roland Gribaud exhuma, il y a juste quatre siècles, dans sa vigne de la côte Saint-Sébastien ; même si elles avaient été seulement ce qu’elles parurent à Bellièvre et à ses collègues, des « antiquailles aussi belles que guieres se treuvent »; et encore qu’elles fussent mutilées, réduites ou presque à la moitié de leur surface primitive; elles auraient bien mérité d’être sauvées de la fonte. Même s’il ne s’était pas rencontré, parmi l'écriture qui les couvrait, « parolles servans a congnoistre l’ancienne dignite » de Lyon, elles eussent été « dignes d’estre par la ville retirees pour estre affigees en quelque lyeu a perpetuelle memoire ». La Table est en soi un précieux monument épigraphique, une des plus précieuses choses que possède notre Musée. Mais, étant la Table Claudienne, l'inscription qui la couvre étant un certain discours de l’empereur Claude, elle est en outre un document littéraire très intéressant, un document historique très important.

Si le sol qui rendit par hasard ce discours de Claude l’avait gardé, comme il garde sans doute encore tant de secrets, ou si le bronze que Bellièvre sauva était allé à la fonte, certes le trésor de l’éloquence romaine n’en serait pas appauvri. Littérairement parlant, l’imitation de Tacite compenserait la perte de l'original, et ferait beaucoup plus que la compenser, imitation excellente d’un original médiocre. Et cependant cette perte serait deux fois regrettable, d’abord en elle-même, puis par rapport à l’imitateur. « Les ouvrages bien écrits », a prétendu Buffon, «seront les seuls qui passeront à la postérité ». Quelle erreur ! Quel démenti le passé des lettres latines infligeait déjà au pompeux prophète ! Les Histoires de Salluste ont péri, mais les Césars de Suétone ont survécu. A coup sûr, ce ne sont pas les qualités du style qui ont maintenu sauve-et intacte l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien, tandis que disparaissaïient en majeure partie l’œuvre de Tite Live, en grande partie celle de Tacite. D’avoir Pline l'Ancien, cela ne nous est d’ailleurs pas inutile, même au point de vue littéraire. Là où il s'applique à bien écrire, le compilateur nous montre ce qu’un exécutant mal doué pouvait tirer de l'instrument alors nouveau, de la prose ingénieuse et brillante, dont Sénèque son contemporain avait joué en virtuose. Semblablement, l’élucubration oratoire de Claude nous offre un échantillon de ce que pouvait donner le style alors quelque peu démodé de Tite Live, quand il était manié par un disciple sans talent, sinon sans prétention. Mais son principal intérêt littéraire n’est point là. Tacite ayant refait le discours, supérieurement, comme le devait un tel artiste, librement, selon la méthode des historiens anciens, grâce à la conservation de l'original nous pouvons, au moyen d’un parallèle précis et d’un exemple typique, illustrer son art et cette méthode.

On n'hésiterait pas à dire que l'importance historique dépasse l'intérêt littéraire du document, si, tout ce qu'il nous apprend, il était seul à nous l’apprendre. Mais, sur le fait essentiel, justement, sur Padmission d’une certaine catégorie de Gaulois au ius honorum, Tacite nous renseigne aussi et nous renseigne beaucoup mieux que Claude. Réduits au témoignage de la Table Claudienne, que saurions-nous ? Nous saurions positivement qu'un jour Claude a plaidé devant le sénat la cause de la Gaule Chevelue. Nous n'aurions pas de peine à discerner que le but de ce plaidoyer était l'obtention du ius honorum. Notre conjecture ne serait pas arbitraire, que le vote de l’assemblée fut conforme au désir de l’empereur. Maïs nous isnorerions et quelle émotion la requête gauloise avait causée à Rome ét quelle résistance le prince gallophile avait rencontrée d’abord, c’est-à-dire avant la formalité de la séance sénatoriale, et surtout quels Gaulois, se faisant l'avocat de leur requête, il voulait rendre éligibles, les primores civitatum foederatarum, quels Gaulois furent les premiers élus, les Éduens. La perte de la Table Claudienne n’eût amoïindri en rien notre connaissance du fait essentiel. Mais un autre fait, non moins considérable en soi, nous est inconnu par ailleurs, le novus mos d’Auguste et de Tibère, la concession de l’éligibilité à une première catégorie de provinciaux, véritables provinciaux et non pas Italiens transplantés dans les provinces, aux indigènes citoyens romains des colonies et des municipes, à ceux, bien entendu, qui ne l’étaient jusqu'alors qu’en la mesure où l’étaient, avant le discours de Claude, les primores Galliae Comatae. Parmi le surplus des données historiques propres à la Table Claudienne, il y a celle qui concerne l’évolution du statut colonial de Vienne, le passage qui nous procure une limite supérieure approximative pour la date à partir de laquelle l’ancienne capitale des Allobroges posséda le bénéfice intégral de la cité romaine. Nous avons vu que la mise en pleine valeur de cette donnée et de celle qui concerne la réforme d’Auguste demandait un gros effort d’exégèse. Pour deux autres faits notables, le témoignage de Claude change en certitude une extrême probabilité, à savoir, d’abord, que Vienne fournissait depuis longtemps des sénateurs à Rome, d’autres sénateurs que Valerius Asiaticus et son frère, et que des Viennois siégeaient parmi les auditeurs de Claude ; ensuite, que des Lyonnais y siégeaient aussi. Le reste, s’il n’est pas négligeable, est peu de chose, à savoir que le chevalier Lucius Vestinus, dont la carrière ultérieure nous est connue par ailleurs, était Viennoiïs et qu’il était alors procurateur impérial ; que Valerius Asiaticus avait un frère dont sa condamnation seule motiva l’exelusion du sénat. Tous ces faits appartiennent à l’époque impériale. Pour l’époque républicaine, la Table ne nous apprend rien de nouveau; mais peut-être en serait-il autrement, si tout le morceau sur la propagation du droit de cité, la tête de la seconde colonne, n'avait péri. Pour l’époque royale, nous lui devons la version étrusque des antécédents de Servius Tullius. Et enfin la Table nous documente sur Claude lui-même ; de ceci nous reparlerons tout à l'heure.

2. Constatons auparavant que le discours de Claude est un acte, ou plutôt la partie solennelle ct finale d’un acte, d’un acte politique de grande, mais non pas de grandiose portée, qui mérite approbation et louange, mais non pas admiration et dithyrambe. Si Claude eut jamais l'intention, le «projet bien arrêté », que lui prête M. Jullian !, de « plier le monde suivant la forme romaine », s’il rêva jamais de « faire de tous les peuples une seule patrie », «un genre humain qui serait Rome », le jour où il prononça le discours de la Table Claudienne il fut beaucoup plus modeste et réaliste. On peut, je crois, définir ainsi sa pensée et son acte de ce jour-là: il voulut et il obtint l’extension immédiate de l’éligibilité sénatoriale en faveur d’une catégorie limitée de Gaulois ; il voulut et il prépara — l’empereur qui plaide, non pour

Page 1