Et subsidiairement Flavius Josèphe
3. Hermann Schiller, Geschichte der rômischen Kaiserzeit ; 1883 ; I, p. 316.
4. Parmi les portraits modernes de Claude, esquisses plutôt que portraits, le meilleur est, à mon avis, celui de Herm. Schiller, pass. cité. Celui de Mommsen, Hermes, IV, p. 107— Gesammelle Schriften, IV, p. 299, est poussé à la caricature.
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reconnaissait en lui de bonnes dispositions innées. Malheureusement, ces germes ne furent pas tous cultivés. S’il reçut l'éducation intellectuelle des enfants de son rang social, son éducation morale fut, pis que négligée, mauvaise, par la faute de sa mère et aussi de sa grand’mère paternelle Livie, qui, bien loin de s’en occuper elles-mêmes, la déléguèrent à un pédagogue d’origine barbare, méchant et brutal. Cet homme fut de longues années la terreur de l'enfant et pour toujours risqua d’atrophier ce qu’il avait de sensibilité, atrophia ce qu'il pouvait avoir de volonté. De la sensibilité, il en avait à coup sûr: car 1l se montra, une fois empereur, capable et de piété filiale — une piété d’autant plus méritoire qu’elle n’était pas méritée — et de tendresse paternelle et d’amitié et de clémence. De la volonté, il en avait beaucoup moins, il en avait très peu : l’apathie et la pusillanimité qui furent toujours ses vices de caractère les plus voyants, étaient bien congénitales et incurables ; mais sans doute aurait-il eu moins rarement, quand il fut son maître et le maître, la hardiesse de se dresser et de vouloir, si on ne l’avait accoutumé tout jeune à se plier et à subir.
Germanicus fut l’orgueil de sa famille, et Claude en fut la honte. Même dans la vie privée on évitait de le produire en pleine lumière. C’est ainsi que, malgré l’usage et malgré sa haute naissance, on lui fit prendre la toge virile sans aucune solennité, de nuit, presque furtivement. Et alors la question se posa de son avenir. Ferait-on pour lui ce qu’on avait fait pour son frère aîné ? Il désira les charges et les honneurs de la vie publique, inconscient de son infirmité physique et de son insuffisance mentale. Mais ni Auguste ni Tibère ne crurent devoir l’exposer à s’y couvrir d’un ridicule qui serait forcément retombé sur la dynastie. Auguste se borna à lui procurer un sacerdoce, l’augurat, qui ne tirait pas à conséquence. Tibère, au lieu du consulat qu'il sollicitait, lui accorda les insignes consulaires et, comme il insistait afin d’avoir effectivement cette magistrature, lui envoya une bourse pour ses menus plaisirs. Plus tard, son neveu Gaius le fit enfin consul et se l’adjoignit même comme collègue, ce qui ne l’empêcha point de le bafouer indignement. Entre temps, son espoir d’une carrière politique déçu, Claude avait consacré une partie de ses loisirs forcés à l'étude, à celle principalement de l’histoire pour laquelle il avait un goût si vif qu'il voulut, Tite Live l’y exhortant, devenir historien. L'autre partie, hélas ! il la passa dans l’oisiveté en compagnie de gens, viveurs grossiers ou vils bouffons, qui achevèrent l’œuvre dépravante de son pédagogue. Cette oisiveté fut la nourrice, sinon la mère — il était naturellement sensuel — de tous les vices ionobles qui souillèrent sa personne, goinfrerie, ivrognerie, paillardise ; il y contracta toutes les habitudes basses et toutes les façons vulgaires qui la déparaient, accès de colère semblables à des accès de rage, indécence des éclats de rire, ineptie fréquente des propos, plaisanteries triviales ou saugrenues, bref, manque général de tenue et de dignité. Cette existence dura jusqu’à la cinquantaine.
Et tout à coup, ainsi doté par la nature, ainsi formé par l'éducation et la vie, Claude fut empereur. Celui pour lequel Auguste et Tibère avaient appréhendé une place quelconque dans la république y occupa la première place. Celui qui s'était montré incapable de se bien gouverner soi-même eut à gouverner le monde romain. Le sort qui fit à Rome la surprise de cette élection invraisemblable ne put pas faire le miracle de métamorphoser son élu. Claude garda tous ses défauts, plus visibles dans l’éclat, plus nuisibles dans la puissance de sa nouvelle condition ; mais cette nouvelle condition révéla chez lui des qualités insoupçonnées. Il se mit à l’œuvre, à son œuvre impériale, avec un sérieux et un zèle, avec un sentiment du devoir et une application à l’accomplir, qui ne se démentirent jamais ; il fut dès le premier jour et toujours un empereur consciencieux. Et il ne fut pas, loin de là, un empereur inintelligent ni incompétent. À Rome, où le respect du mos maiorum jouait un rôle essentiel dans le gouvernement, gouverner, c'était avant tout adapter sans cesse le passé au présent. Claude n’eut pas de peine à être un prince tra-
ditionnaire: il avait la connaissance et l'amour du passé. Il sut être aussi un prince progressiste: quoique son oncle et son grand'oncle l'eussent tenu à l'écart des affaires, il comprit les nécessités et les opportunités du présent. Son intervention en faveur des Gaulois est un de ses actes les plus caractéristiques. Maïs cet accommodement de la tradition avec le progrès se voit partout dans sa politique intérieure et extérieure, Au dehors, aux confins de l'empire, comme Auguste et Tibère, il surveille sans les provoquer le péril parthique et le péril germanique, opposant à celui-là une barrière artificielle de royaumes vassaux, à celui-ci la barrière naturelle des grands fleuves et une ligne stratégique de camps et postes fortifiés. Défensive en Orient et sur le Rhin, sa tactique est offensive en Bretagne, reprenant un dessein de César qu'Auguste et Tibère avaient négligé, que Gaius rêva de réaliser. Au dedans, l’approvisionnement de. Rome, l’annone, création d’Auguste, constante préoccupation de Tibère, Claude le perfectionne par un système d'assurances contre les risques de mer et de primes aux importateurs de blé. Il achève un aqueduc commencé par Gaius et il en édifie d’autres. Il aménage le port d'Ostie que César avait projeté, il creuse l’'émissaire du lac Fucin qu'Auguste avait envisagé, mais jugé chimérique. En mille choses moindres, travaux publics, administration, législation, se manifeste son tempérament à la fois antiquaire et novateur. Animé de ce sentiment profond du devoir et guidé par cette claire compréhension de l'intérêt général, ses actes furent souvent louables et ses intentions furent toujours probes. Jamais il ne fit le mal sciemment et froidement. Et cependant il fit beaucoup de mal. Il eut des parties et des moments d’un bon empereur, il ne fut pas un bon empereur. I] l'aurait été, s’il avait eu la tête plus solide et le cœur plus ferme.
Du mal qu'il fit une part, la moindre, eut pour cause sa seule faiblesse mentale; la plus grande et la plus grave, cette faiblesse et celle de son caractère. Son esprit, qui ne manquait ni d'intelligence ni de justesse, manquait de pondération et d’assiette, non pas vraiment déséquilibré, mais en état perpétuel d'équilibre instable. C’est ainsi qu’aimant à exercer la fonction judiciaire, ses sentences étaient tantôt celles du plus sensé et du plus équitable des juges, tantôt capricieuses, arbitraires, iniques. Sa conduite avait donc fréquemment une allure incohérente. Elle prenait fréquemment un air d’extravagance, du fait de ses oublis et distractions, étourderies et irréflexions. Alors il parlait et il agissait à tort et à travers, pesant si peu ses paroles que, par exemple, au moment d’être le mari incestueux de sa nièce, il lappelait sa fille, élevée dans son giron ; se souvenant si peu de ses actes les plus récents, que, par exemple, il invitait le lendemain celui qu'il avait fait mettre à mort la veille. Inconséquent, oublieux, inconsidéré, il était en outre niaisement crédule. Et ce fut cette sotte crédulité combinée avec sa lâche pusillanimité qui l’induisit le plus souvent et le plus gravement à faire ou à laisser faire le mal, parce que, grâce à elles, ses affranchis, grâce à elles et à la véhémence de ses appétits charnels, ses femmes prirent sur lui un tel ascendant qu'il devint leur esclave et leur jouet. Suétone 1 affirme qu’elles et eux régnèrent à sa place et même à son insu: «His (libertis).… uxoribusque addictus, non principem se, sed ministrum egit, compendio cuiusque eorum vel etiam studio aut libidine honores, exercitus, impunitates, supplicia largitus est, et quidem insciens plerumque et ignarus » ; et Tacite?, avons-nous vu, qu'il n’eut d’autres jugements et d’autres sentiments que les leurs. Mais nous avons vu aussi que c’était là une hyperbole dépassant l’opinion réelle de l'historien. Quant au biographe, d’avance, il atténue explicitement lui-même ?, quoique trop légère-