‹ La Table Claudienne de LyonChapitre 46 sur 126 · Histoire monumentale, VII, p · texte numérisé non relu

Histoire monumentale, VII, p

7. Une voie publique, ouverte au xvrrte siècle dans le quartier où fut exhumée la Table Claudienne, reçut et porte encore aujourd’hui le nom de «rue des Tables Claudiennes ».

n'ayant vu ni l'original ni un fac-simile du monument, l'ont connu d’après une simple copie ; tel Niebuhr qui n'a vu que la copie de Ménestrier. Mais elle n’est ni concevable ni excusable déjà chez Paradin et plus tard chez Spon, qui ont eu le loisir et le moyen de bien voir. Même chez ceux qui ne les ont pas eus, elle serait mexcusable depuis que Boiïssieu a prouvé de façon péremptoire l'unité de la table, ouvrant ainsi les yeux d’abord à Monfalcon et à Zell. A l'erreur, cependant, survit l'expression erronée. On sait qu'il n'y à qu'une table, on parle comme si on croyait qu'il y en a deux. Nous prenons sur le fait la force de cette routine chez Comarmond, qui emploie tantôt le pluriel, tantôt le singulier; chez La Saussaye qui rectifie au cours de son étude le pluriel de son titre. Employé par des savants avertis, comme Bloch, Jullian, Salomon Reinach, le pluriel ne peut passer que pour un lapsus routinier. Ajoutons que, dès le seizième siècle, certains de nos témoins se sont gardés de l'erreur. Peut-être Bellièvre lui-même, après l'avoir commise, s'en est-il corrigé, ayant eu le temps, ayant pris la peine de mieux examiner le monument. Si, dans son Lugdunum priscum, 11 se sert d’abord encore du pluriel, superiores tabulas, ensuite l'un des deux projets d'inscription qu'il annexe à sa copie porte le singulier, hanc vetustissimam tabulam. Vertranius Maurus, contemporain de Paradin, à coup sûr n’a pas commis l'erreur: il n’y a pour lui qu'une table, aerea tabula, à deux colonnes, pagina duplici. Juste Lipse également se sert du singulier, et dans ses éditions de Tacite et dans son Auctarium de Smettius ; de même le juriste Brisson. Au dix-septième siècle, nous n'avons, si je ne me trompe, rencontré le singulier que chez Gutherius, au dix-huitième, que chez Brotier. Au début du dix-neuvième, Artaud dit «les Tables », mais Cochard, qui le suit pour le surplus, «Ja Table ».

L'évidence de l'unité résulte du simple examen de la cassure verticale. Nous avons sous les yeux, non pas une ligne droite et nette, située à distance égale des deux colonnes d'écriture, marquant la juxtaposition de deux pièces, ni même une telle ligne ayant perdu sa netteté, avec des brèches de part et d’autres, conséquence de heurts subis dans la ruine ou après la ruine de l'édifice ; mais une ligne sinueuse, entamant dans toute sa longueur les vers de la colonne gauche ou leur prolongement, séparant donc deux fragments de la même pièce et laissant plusieurs vides entre eux, les plus considérables à l'extrémité des lignes 10-13 et 33-35, soit que des pièces de rapport « mises pour corriger des soufilures qui bosselaient la surface du métal » aient été détachées par un choc violent, ainsi que le pense Allmer !, soit que ce même choc ait simplement détaché des éclats de la masse; bref, une ligne semblable à celle de la cassure horizontale, dont nous parlerons tout à l'heure, où l’on ne saurait voir autre chose qu’une cassure. Cette cassure verticale est telle que, non seulement des lettres manquent en totalité ou partie à ou vers l'extrémité de la page gauche, mais encore des lettres ou éléments de lettres appartenant à la page gauche se trouvent au delà de la cassure sur le fragment de droite.

Voici une liste complète de l’une et de l’autre catégorie ?. Manquent: (1. 2) en grande partie l’'M de quam, (5) la moitié inférieure de ET, (10) celle de l’'I de qui /dem ; (12) une partie du € et tout l'O de Co/ rinthio ; (13) une petite partie de l'I de inopi; (18) en partie l'I de Vi /vennae : (22) en partie l A final de Mastarna ; (24) presque entièrement l’'N de in fvisi; (25) presque tout l'I et entièrement VS de eius; (28) une partie de l'M et du P de impe /rium ; (29) tout l'S de as /perioribus ; (30) presque tout l’'R de uterentur ; (33) une bonne partie de IN et les deux lettres PL, si la conjecture in plu /ris est acceptée ; (34) dans militum, les trois lettres IT V en totalité, l’'L qui les précède et l’M qui les suit, en partie ; (35) la

1. Musée de Lyon. Inscriptions antiques, 1, p. 76. 2. D’après la copie en capitales de Hirschfeld, plus rigoureusement exacte, me semble-t-il, que le fac-simile d’Allmer,

partie supérieure des lettres AREN de crearentur ; (39) la moitié droite de l'O de pro /lati ; (40) une partie des traverses de l'E de civitatem!. — Se lisent au delà de la cassure, sur le fragment de droite: (8) ES de succes /soribus ; (9) ER de exter /ni; (18) la moitié du V et l'I de Vi /vennae ; (19) le T de post ; (20) l'I de Caeliani ; (22) l A mutilé de Mastarna ; (23) EI de rei; (28) le P mutilé et l'E de impe /rium ; (30) TR mutilé de uterentur ; (31) l'V de consu /libus ; (32) E A de postea ; (33) V de plu /ris ; (34) l'M final mutilé de militum ; (36) l'T final de imperi ; (37) l'S de quibus ; (38) l'O de nimio; (40) une partie, les traverses, de l'E mutilé et l'M de civitatem.

2. Une autre cassuresinueuse, quine s’écarte pas beaucoup de l'horizontale, tronque la Table Claudienne dans toute sa largeur. Les deux premières lignes actuelles de chaque colonne sont endommagées, et en outre la troisième ligne de la seconde colonne. Dans la colonne de gauche toutes les lettres restantes de la première ligne sont plus ou moins entamées par le haut et quelques lettres manquent tout à fait ; mais cette ligne était, à coup sûr, incomplète, d’abord parce que l'initiale de la ligne suivante est en vedette, comme c’est le cas pour les alinéas de ce texte et seulement pour les alinéas, ensuite parce que, audessus d’une partie de la deuxième ligne, au-dessus de COGIT et de M.HO), la cassure est telle que le bas des lettres de la première, s'il y en avait eu, apparaîtrait nécessairement ; done après le V qui termine maintenant la première ligne il n’y avait que très peu de lettres. A la deuxième ligne, dans la moitié gauche, une sinuosité de la cassure emporte presque totalement l'M et l'N de omnium ; dans la moitié droite, plusieurs lettres sont entamées par le haut. Quant à la colonne de droite, toute la première ligne en est perdue, hormis, d’une part, cinq lettres de l’avant-dernier mot, plus ou moins entamées par le haut, et, d’autre part, le dernier mot qui est intact; les trois sinuosités de la cassure ont gravement mutilé la deuxième ligne, entamant plusieurs lettres, en supprimant tout à fait plusieurs autres ; nous aurons à préciser bientôt lesquelles, quand nous rapporterons la restitution de Hirschfeld. Même quelques lettres de la troisième ligne sont légèrement endommagées.

Voilà le dommage immédiat et visible. Peut-on évaluer la fraction du texte dont il n’y a plus trace et le dommage total imputable à cette cassure ? « La direction des fractures des deux parties qui composent ce que nous possédons de la Table de Claude est très remarquable... N°y aurait-il pas à présumer que la Table avait été faite en quatre pièces d’égale grandeur, jointes ensuite les unes aux autres, et que la cassure aura à peu près suivi les joints ? Ce serait une constatation précieuse: elle établirait que la partie manquante était des mêmes dimensions que la partie retrouvée, et que celle-ci est la moitié du tout ». Cette hypothèse d’Allmer? n’a pas beaucoup de vraisemblance: si la Table avait été l'assemblage de quatre pièces, les deux cassures se seraient produites aux joints plutôt que dans le voisinage des joints: et d’ailleurs la cassure verticale n’est même pas au voisinage immédiat de l'hypothétique soudure. J'incline à croire, avec Boissieu et Allmer, que nous avons perdu environ la moitié de la Table, mais pour une raison probable, sinon certaine, que je trouverai dans l'analyse du discours de Claude considéré en soi et comparé avec la version de Tacite. Cette analyse ne pourra utilement venir qu’à la fin du commentaire.

Elle motivera aussi ma réponse à une question étroitement connexe. Unique aujourd’hui, la Table Claudienne, primitivement,'ne faisait-elle point partie d’un ensemble ? N'y avait-il pas une seconde, une troisième Table Claudienne, que nous aurions entièrement perdues ? Ne nous occupons pas du sénatus-

1. En outre IS à la fin de la ligne 11, si on adopte la conjecture d’Orelli. 2. Ouvr. cité, p. 84. .

consulte qui suivit le discours de l'empereur: s'il fut gravé, ce fut sans aucun doute sur une table distinete de la nôtre; car la nôtre ne comporta jamais que ses deux colonnes actuelles et il ne faut pas supposer une ou deux autres ruptures verticales. Non seulement, comme le bord inférieur horizontal, les deux bords verticaux sont plats et lisses — l'argument à lui seul ne serait peut-être pas décisif, puisque nous avons vu que la Table fut rognée à un moment donné ! —, mais la surface, qui est déjà très grande par rapport à l'épaisseur, l’eût été, avec deux ou même avec une colonne de plus, démesurément et périlleusement. Ne considérant done que le discours, il s’agit de savoir s’il pouvait tenir tout entier, quand elle était complète, sur la table que nous possédons incomplète. Après Vertranius Maurus et Paradin, certains ont opiné pour l’affirmative, Allmer en particulier, et ce sera aussi mon opinion, une opinion raisonnée, en quoi je différerai de ces devanciers. Mais la plupart des auteurs ont admis l'insuffisance de la table ou, comme ils disent presque tous, des deux tables que nous possédons. Ainsi, Boissieu suppose une deuxième table pour la fin du discours et le sénatus-consulte ; Bernard, outre une table spéciale pour le sénatus-consulte, une seconde table pour le commencement du discours ; Menestrier et ses disciples, une troisième table, entendons colonne, pour le commencement du discours, sans compter une quatrième pour le sénatus-consulte ; Zell une troisième colonne au moins pour la fin du discours avec une quatrième probablement pour le sénatus-consulte ; Niebuhr, au moins une colonne avant les deux que nous possédons, une autre entre ces deux colonnes qu'il intervertit, au moins une autre après; selon lui, nous ne posséderions pas même le quart de l’ensemble. Toutes ces opinions ou bien sont en l'air, ou bien ne s'appuient que sur une hypothèse inconsistante — l’opinion de Bernard, qui conjecture que les deux moitiés du discours revêtaient les deux faces latérales d’un piédestal de statue — ou sur une apparence trompeuse, l'absence d’une conclusion, d’une formule pérorative quelconque à la fin du texte actuel; ou bien enfin se bornent à invoquer un motif général et vague, la prolixité manifeste de l'exposition dans toute la partie du discours que nous possédons.

3. La matière de la Table Claudienne est, d’après Comarmond?, un bronze qui se rapproche beaucoup du cuivre rouge et ne contient qu’une très petite part de métal d’alliage. La face inscrite seule est polie, l’autre est brute ; elle «présente l’imperfection de la fonte et du moulage ». Le même Comarmond se trompe, et d’autres se sont trompés à sa suite, quand il affirme que la plaque a dix-sept millimètres d'épaisseur. Elle n’a pas même, en réalité, un centimètre d’épaisseur. Huit millimètres, a voulu dire certainement Allmer ?, qui a laissé imprimer 0,08. Quant à ses autres dimensions, qui font une surface très vaste par rapport à sa faible épaisseur, elles sont de 1 mètre 93 pour la largeur et 1 mètre 39 pour la plus grande hauteur, soit un peu plus de 2 mètres et demi en carré. Le poids constaté lors du dernier transfert (1868) est de 222 kilog. 500. Or nous avons vu que, lors de la découverte et de l’acquisition, il fut évalué à 6 quintaux 30 livres, ou 630 livres ; ce qui ferait, d’après le calcul de Dissard #, soit 269 kilog. 803, soit 231 kilog. 291, la livre en question pouvant être, selon lui, soit celle de 14 soit celle de 12 onces, à 30 gr. 59 l’once ; d’après le calcul de Grisard *, 263 kilog. 817, la livre étant celle de 16 onces, à 26 gr.1723

. Cf. plus haut, $ II, n° 6.

. Description.…., p. 32.

. Ouvr. cité, p. 59.

. Allmer et Dissard, Musée de Lyon. Inscriplions antiques, I, p. 69 et suiv. . Grisard, Odyssée., p. 102 et suiv.

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l’once. Quel que soit l’écart entre les pesées de 1529 et de 1868, comment peut-on expliquer d’abord qu'il y ait un écart ? Allmer et Dissard conjecturent qu’un fort encroûtement de terre et d’oxyde alourdissait encore la plaque lors de la première pesée. Grisard prouve, pièces en mains, nous l'avons vu, qu'au transfert de 1611 elle fut allégée des restes d’un encadrement mouluré antique, puis rognée sur ses bords pour être « juste à la taille » du panneau qui devait la recevoir. Mais son explication ne suffit évidemment pas à rendre compte de la différence, 41 kilog., qui résulte de son propre calcul. Celle d’Allmer et Dissard pourrait suffire, à la rigueur, si la différence n’était, selon leur seconde évaluation, que de 9 kilog. environ ; mais elle ne conviendrait plus, si l’on acceptait leur première évaluation de l'écart, 47 kilog. Même les deux explications combinées ne rendent pas un compte satisfaisant d'un écart de 47 ou de 41 kilog. Pour moi, volontiers je conjecture que la pesée de 1529 fut mal faite ou plutôt que le poids fut alors quelque peu majoré intentionnellement par Bellièvre, d'accord avec son collègue et compère Delaporte, afin que le marché risquât moins de paraître onéreux au Consulat. Bellièvre fait valoir dans son exposé « que ne

‘ seroït grande despense pour la Ville », et il retranche du prix demandé par Gribaud le prix que représente

le métal brut : ce métal, ne concevrions-nous pas qu'il eût alourdi quelque peu afin d’atténuer cette différence ?

« Deux larges échancrures carrées, qui ne sont pas accidentelles, se remarquent sur le bord inférieur » de la Table, dit Allmer !. « Ces échancrures ont servi dans Pantiquité à livrer passage à des crampons qui soutenaient la Table, sans doute appliquée contre un mur dans lequel ils étaient scellés ». Qu'elles remontent jusqu’à l'origine, c’est possible ; mais 1l est possible aussi qu’elles soient du temps où le bronze fut «affigé » dans l’un ou l’autre des anciens hôtels de ville.

4. La Table Claudienne nous offre un beau spécimen d'écriture actuaire sur bronze?. Elle fait honneur au burin des artisans lyonnais de l’époque, si nous avons eu raison de croire que le travail fut exécuté sur place et non à Rome. Ce n’est pas à dire, bien entendu, que cette exécution ne soit inférieure à celle des bonnes inscriptions monumentales sur pierre, qui étaient dessinées avant d’être gravées. Nous trouvons ici, comme on trouve d’ailleurs en général dans les acta les plus soignés, moins d’uniformité dans le même caractère, moins de régularité dans les lettres et dans les espaces, ceux qui les séparent et ceux qui séparent les mots. Bien plus, quelques lettres sont inachevées: l'A de senatores (1. 50) et celui de maiorum (65) n’ont pas de traverse horizontale ; pour l'E de te et l'E final de Germanice (60), le trait horizontal du milieu se réduit à un point, le burin s’étant arrêté avant d’atteindre la hampe verticale. Notre graveur a eu soin d’aligner les initiales, sauf celles des lignes 2, 8, 28, 49, 60 et 63, qu’il a mises en vedette comme initiales d’alinéas ; mais il ne s’est pas inquiété d’aligner les finales ; ainsi les lignes, dans les deux colonnes, sont inégales comme des vers,

La hauteur normale des lettres est de dix-neuf à vingt millimètres. Le T de domesticis (1. 8) et beaucoup d’I dépassent sensiblement la taille des autres lettres. Tous ces I allongés graphiquement sont des I longs prosodiquement ; mais tous les Î longs ne sont pas allongés; dans les limites de la catégorie la

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