Tite Live, IV, 3 et 4. Texte ! et traduction
3, 10-12. En numquam creditis fando auditum esse Numam Pompilium, non modo non patricium, sed ne civem quidem Romanum, ex S'abino agro accitum, populi tussu patribus auctoribus Romae regnasse ? Lucium deinde T'arquinium, non Romanae modo, sed ne Ttalicae quidem gentis, Demarati Corinthii filium, incolam ab T'arquiniis, vivis liberis Anci regem factum ? Servium T'ullium post hunc, captiva Corniculana natum, patre nullo, matre serva, ingenio, virtute regnum tenuisse ? Quid enim de Tito Tatio Sabino dicam, quem ipse Romulus, parens urbis, in societatem regni accepit ?
« Croyez-vous que nous n’ayons jamais oui dire que Numa Pompilius, qui non seulement n’était point patricien, mais n’était pas même citoyen romain, appelé du pays des Sabins à Rome, y régna par la volonté du peuple avec l'approbation du sénat ? qu’ensuite Lucius Tarquinius, qui non seulement n’était pas de nationalité romaine, mais n’était pas même de nationalité italienne, fils du Corinthien Demaratus, immigré venu de Tarquinies, fut fait roi du vivant des enfants d’Ancus ? qu'après lui Servius Tullius, né d’une captive de Corniculum, n’ayant point de père, ayant pour mère une esclave, posséda la royauté grâce à sa valeur intellectuelle et morale ? Car que dire du Sabin Titus Tatius, que Romulus luimême, père de cette ville, admit au partage de sa royauté ?
4, 1-4. Nullane res nova institui debet, et, quod nondum est factum — multa enim nondum sunt facta in novo populo — ea, ne si utilia quidem sint, fieri oportet ? Pontifices, augures, Romulo regnante nulli erant ; ab Numa Pompilio creati sunt. Census in civitate et discriptio centuriarum classiumque non erat ; ab S'ervio T'ullio est facta. Consules numquam fuerant ; regibus exactis creati sunt. Dictatoris nec imperium nec nomen fuerat ; apud patres esse coepit. Tribuni plebi, aediles, quaestores nulli erant ; institutum est ut fierent. Decemviros legibus scribendis intra decem hos annos et creavimus et e republica sustulimus.
« Doit-on ne rien instituer qui soit nouveau, et, ce quine s’est pas encore fait —, car bien des choses
1. Le texte est celui de l'édition Weissenborn-Müller (Berlin, Weidmann).
ne se sont pas encore faites chez le peuple nouveau que nous sommes — même si elles sont utiles, ne fautil pas les faire ? De pontifes, d’augures, sous le règne de Romulus, il n’y en avait point ; Numa Pompilius les créa. Le cens dans la cité et la division en centuries et en classes n’existaient pas; ce fut Servius Tullius qui les fit. De consuls, il n°y en avait jamais eu ; après l'expulsion des rois, ils furent créés. De dictateur ni le pouvoir ni le nom n’existaient ; du temps de nos pères ils commencèrent à exister. De tribuns de la plèbe, d’édiles, de questeurs, il n’y en avait point: on établit qu'il en serait fait. Les décemvirs pour rédiger les lois, en ces dix dernières années et nous les avons créés et nous les avons fait disparaître de la république ».
4, Nous ne savons pas, et le moment n’est pas venu que nous cherchions à savoir, ce qu'il y avait au juste dans la grande lacune initiale de la Table Claudienne, c’est-à-dire quel était le contenu de l’exorde du discours impérial et quelle pouvait en être exactement la proposition, à qui se réfère, dès la quatrième ligne du texte conservé, istam rem. Ce que nous voyons d'emblée, c’est que Claude proposait une mesure d'ordre politique, qu’elle était une innovation et risquait de paraître suspecte comme telle, ne quasi nova istam rem introduci exhorrescatis !. Ce que nous voyons aussi, après avoir lu le discours, c’est qu'il proposait d'élargir le cercle du recrutement sénatorial.
L’objection qu'il prévoit qu’on lui fera tout de suite, tout de suite il s'applique à y répondre, primam omnium illam cogitationem.…, quam maxime primam®? occursuram * mihi provideo, deprecor … Et il consacre à cette réponse toute la première partie du discours tel que nous le possédons, celle qui commence
!, 2) à equidem et se prolonge, se traîne, aurons-nous le droit de dire, jusqu’à paenitet (1. 69), occupant donc les sept huitièmes du texte conservé, sans compter qu’elle remplissait toute la grande lacune du milieu. L'idée maîtresse de cette réfutation est celle-ci: sed illa potius cogitetis 5, quam multa in hac civitate novata sint, et quidem statim ab origine urbis nostrae f : une innovation de plus ne doit pas effrayer en une cité dont l’histoire, depuis l’origine, est pleine d'innovations. Qu'elle soit pleine d'innovations, ayant affirmé il le démontre. Sa démonstration se divise en deux points: d’une part, la forme du gouvernement a souvent changé; d’autre part, le cercle du recrutement des citoyens et celui du recrutement des séna-
1. Ce verbe appartient au vocabulaire classique, mais de sa construction avec une proposition infinitive pour objet il n'existe, à ma connaissance, aucun autre exemple.
2. Primam omnium et maxime primam sont, comme le remarque Nipperdey-Andresen, deux expressions synonymes, la première usuelle, la seconde inventée par Claude pour éviter une répétition et peut-être aussi pour marquer une gradation.
3. Comp. pour ce sens d’occurrere, Cicéron, De off., II, 2,7 : Occurritur autem nobis, el quidem a doctis et eruditis, quaerenlibus satisne…
4. Deprecor à un double objet, d’abord l’accusatif i/lam cogitalionem avec ses dépendances, puis la proposition complétive négative ne. exhorrescatis, et aussi, avec ellipse de ut, la complétive affirmative sed illa potius cogitetis…, la deuxième ne se rattachant d’ailleurs à deprecor qu’au moyen d’un zeugma : de deprecor, pour la régir, il faut dégager le simple precor.
5. Cogitetis a également un double objet, d’abord le pronom la, puis les deux propositions interrogatives indirectes qui le développent, quam multa… novala sint, in quod formas. diducta sit.
6. Je rattache ef quidem.. à ce qui précède (et quidem = et novala sint quidem), et non, comme l’on fait d’habitude, à ce qui suit. C’est dès l’origine même de la ville que la série des innovations a commencé par l’imprévu des successions royales, celle de Romulus tout d’abord, un Sabin remplaçant un Romain ; ce n’est pas dès l’origine de la ville, c’est seulement après toute la période des rois, que la forme du gouvernement se mit à changer. Si l’on adopte ce rattachement, les deux interrogatives indirectes quam mulla.… et in quod... sont coordonnées par asyndète. De même le ef quidem de la ligne 77 se rattache nécessairement à ce qui précède, à pacem... praestilerunt : el (praesliterunt) quidem, cum... Comp. le passage de Cicéron cité plus haut, De off., I, 2, 7.
teurs n’ont cessé de s’élargir, à mesure que les guerres de conquête agrandissaient l'empire. Le premier point est énoncé en même temps que l'affirmation générale et en coordination avec elle: sed illa potius cogitetis… in quod formas statusque respublica nostra diducta sit. Le développement du second point, lequel n’est pas énoncé ici, commence à Lam si narrem bella. (1. 37), presque aussitôt coupé par la grande lacune du milieu, après le mot significatif civitatem (1. 40), mot initial d’une phrase qui l’énonçait sans doute.
Ayant ainsi répondu longuement à l’objection que la mesure proposée serait une nouveauté, Claude répond ensuite brièvement à l’objection que les Gaulois ne mériteraient pas d’en bénéficier. Il y répond sans l’avoir formulée d’abord et sans la formuler ici. Tel que nous le possédons, son discours comprend les deux parties très inégales d’une réfutation, la seconde partie, non plus qu’à notre connaissance le second point de la première, n’étant annoncée expressément. Comme il n’a pas dit expressément qu’on pouvait prétendre que les Gaulois sont indignes, il ne dit pas qu'ils sont dignes, mais seulement qu'il va plaider leur cause, Comatae Galliae causa agenda est (1. 71). Il réfute donc le grief par lequel on peut soutenir leur indignité, en montrant qu’ils ont racheté leur faute, dix années de rébellion contre Jules César, par cent années d’une fidélité méritoire.
Beaucoup plus courte, beaucoup moindre en apparence, que la première, cette seconde partie est pourtant la principale, l'essentiel du discours. L'autre n’est que la préparation de celle-ci. Claude n’a plaidé longuement la cause du progrès que pour en venir à plaider la cause des Gaulois. Que tout le reste soit un acheminement vers ce but, et ne soit rien de plus, l’apostrophe ? le prouve de façon évidente: Tempus est. detegere te. quo tendat oratio tua (1. 60). L'objet du discours, les auditeurs sont censés l’ignorer encore, en être toujours à la proposition générale et provisoire du commencement, attendre la proposition précise et définitive, savoir que Claude propose une innovation dans le recrutement sénatorial, ne savoir pas qu'il la propose en faveur des Gaulois. Et la proposition précise que l’orateur vient d’annoncer, il ne l'énoncera pas. Il s’en tiendra à cette formule vague: Destricte iam Comatae Galliae causa agenda est; et cela sans aucun préjudice pour la clarté, vu que, d’une part, le contexte antérieur signifie assez nettement qu'il s’agit de faire franchir au ius honorum la frontière de la Narbonnaise ; d’autre part, les sénateurs, avant d’entrer en séance, connaissaient la requête gauloise et l'opinion de l'empereur.
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4. Le développement du premier point de la première partie, à peine amorcé par la mention de la forme primitive, la royauté, quondam reges hanc tenuere urbem (1. 8), s’imterrompt pour ne reprendre ou, si l’on veut, s’égare pour ne rentrer dans la bonne voie, que beaucoup plus loin, à deinde postquam T'arquini Superbi mores…. (1. 24), phrase qui mentionne enfin la substitution à la royauté d’une autre forme de gouvernement, le Consulat. Ce fait, Tite Live l’avait déjà exprimé en dehors des deux passages cités plus haut: Consules in locum regum successisse *, avant de l’exprimer dans celui que Claude imite main-
1. Diducere in signifie d’ordinaire une division en parties et non pas, comme ici, une succession de phases.
2. J'aurai à démontrer plus loin que c’est une apostrophe de l’auteur à lui-même et non pas une interruption de ses auditeurs. Je ferai alors la remarque de syntaxe qu’appelle detegere te, où Allmer a cru voir une incorrection. Cf. $ III, no. 12.