‹ La Table Claudienne de LyonChapitre 58 sur 126 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

tenant: Consules numquam fuerant ; regibus exactis creati sunt. Au surplus, leurs deux énumérations se distinguent, et en ce qu'il manque dans celle de Claude, d'abord les pontifes, les augures et le cens, dont il n'avait pas à s'occuper, ne s'agissant pour lui que des formes du gouvernement ; puis les édiles et les questeurs, qu'il aurait pu mentionner, mais qu'il pouvait omettre, s'il ne voulait tenir compte, hormis les tribuns, chefs de la plèbe, que des magistrats suprêmes du peuple; c'est sans doute pourquoi, s'il ajoute à la liste de Canuleius le tribunat consulaire, il n’y ajoute point la préture —:et en ce qu'il manque dans l'énumération de Tite Live les tribuns consulaires, que Canuleius ne prévoyait pas, et la participation, qu'il est en train justement de revendiquer, de la plèbe aux honneurs, innovations, sinon dans la forme du gouvernement, du moins dans le droit public. Une partie du passé vers lequel regarde Claude est pour Canuleius dans le vague de l'avenir: « Qui doute, conclut le tribun, que, la ville étant fondée pour durer toujours et prenant un accroissement immense, de nouveaux pouvoirs et sacerdoces, de nouveaux droits des familles et des individus y soient un jour institués ? »1,

Dans cette imitation libre d’un des passages de Tite Live, Claude a intercalé son imitation libre de l’autre. Au lieu de passer, comme il le devait, des rois aux consuls, l’orateur, qui n’est pas maître de sa pensée, se laisse entraîner à parler auparavant et longuement d’un fait qui se produisit aux changements de règne, mais qui n'était pas un changement de régime, le fait que la série des rois ne fut pas une dynastie continue, nec lamen domesticis successoribus eam tradere contigit ; supervenere? alieni et quidam externi. Notons que cette affirmation de Claude n’est pas tout à fait exacte, puisque Servius Tullius était le gendre de Tarquin l'Ancien, et Tarquin le Superbe celui de Servius Tullius. Les cas allégués # sont les mêmes que dans Tite Live: les plus significatifs, nous allons le voir, pour l’un et pour l’autre: Numa, Tarquin l'Ancien, Servius Tullius, sauf que Claude n’allègue pas celui de Titus Tatius, n'ayant pas le droit de l’alléguer, puisque Tatius bénéficia, non d’une succession royale, mais d’une association à la rovauté. Dans le discours de Canuleius, le développement est à sa place: il représente la mineure de ce syllogisme: les consuls ne sont en rien supérieurs aux rois ; or des hommes qui n'étaient point patriciens ont été rois ; donc les plébéiens ne doivent pas être exclus du consulat. Entre ces rois Tite Live marque une gradation, qui importe à son raisonnement: loin qu'ils fussent patriciens, Numa n’était pas même romain, Tarquin n’était pas même italien, Servius Tullius n’était pas même de naissance libre. Claude ne la marque pas et n’avait pas besoin de la marquer: il lui suffit que le Sabin Numa, que Tarquin, fils d'un Corinthien et d’une Toscane, que Servius Tullius, fils d’une esclave latine ou aventurier toscan, soient des pérégrins, des externi. Tite Live avait omis Tullus Hostilius et Ancus Marcius, parce qu'étant, celui-là de famille patricienne, celui-ci de race royale, petit-fils de Numa, leur cas ne favorisait point la thèse de Canuleius ; Claude les omit à son tour, parce qu'ils furent seulement des successeurs alieni, étrangers à la famille, l'un de Numa, l’autre de Tullus ; il préfère s’en tenir aux exemples d’externi qu’il trouve chez Tite Live. Si le développement n'est pas à sa place dans son discours, il n’est pas sans rapport avec

1. Zbid., 4, 4 : Quis dubilat, quin, in aelernum urbe condila, in immensum crescente, nova imperia, sacerdolia, iura genlium hominumque instiluantur ?

2. Superveniresignifie souvent ex improviso venire ; comp. Tite Live, 34, 40, 7 : Huic laeliliae Quinctius supervenilt; 24,35,9 : Munienlibus supervenit Marcellus. Ce sens convient très bien ici; l’avènement d’un Numa, d’un Tarquin, fut une chose inattendue, une surprise. Un autre sens, plus voisin de l’étymologie, venir après, conviendrait moins ; si on l’adoptait, on ferait de supervenire l'équivalent pluriel de successit, qui est plus bas, dans la même phrase.

3. Les deux premiers coup sur coup, au moyen d’une proposition consécutive, ut... successeril.…. ; le troisième, après la notice assez longue sur Tarquin l'Ancien, par une proposition indépendante, huic quoque el filio… inserlus (est).

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le sujet de son discours. L’'accession de pérégrins à la royauté, n'est-ce pas une sorte de précédent que l'on peut invoquer en faveur de l'accession de provinciaux au sénat?! La relation logique existe à défaut du lien formel. Claude, emporté pour ainsi dire à la dérive, n’a su ni établir cette liaison ni trouver dans l’ensemble la place qui convenait à l'argument? ; il n'a même pas su développer séparément ces deux idées distinctes, l'évolution des formes du gouvernement et l'accession des pérégrins à la forme primitive, la royauté.

2. Avoireu la sottise d’incorporer la substance d’un des passages de Tite Live à celle de l’autre ne constitue pas ici toute l'originalité de Claude ni tout le vice de sa composition. Car, en outre, il alourdit le second de quelques menus détails, et il l’allonge d’une grande digression #, dont il puise la matière dans ses vastes connaissances historiques. Il n'importe nullement à la thèse que la mère de Tarquin fût noble et pauvre, et que sa pauvreté explique sa mésalliance ; ni que Tarquin le Superbe fût peut-être le petitfils, et non le fils, de Tarquin l'Ancien ; ni que la mère de Servius Tullius, si ce fût une esclave, se nommät Ocresia ; ni que sur les antécédents de ce roi la tradition étrusque fût en complet désaccord avec la tradition romaine, puisqu'il n’en restait pas moins, d’après celle-là comme dans celle-ci, que Servius Tullius fut d’origine étrangère. Mais l’étalage complaisant de son érudition importe à la vanité de l'empereur.

Il faut cependant reconnaître que, si la digression est inutile, encombrante, là où Claude l'a mise, elle n’est pas en soi dépourvue d'intérêt. À peu près rien de ce que nous y trouvons, nous ne le retrouvons ailleurs. Selon la tradition romaine, Caclius Vivenna, ou mieux Caeles Vibenna, était un chef de bandes étrusque, une sorte de condottiere, qui vint prêter main-forte à un roi de Rome, Romulus ou Tarquin l'Ancien, et qui s'établit avec ses soldats sur le mont auquel il donna un nom dérivé du sien ; car ce mont Caelius s'appelait auparavant Querquetulanus, à cause d’une forêt de chênes. Avec cette tradition qui résulte pour nous de la combinaison des données fournies par Varron, Verrius Flaccus, Denys d'Halicarnasse et Tacite *, celle que rapporte Claude a deux points communs seulement: le per-

1. Canuleius conclut ainsi son énumération : « Paenileal nunc vos plebeii consulis, cum maiores nostri advenas reges non faslidierint ? » Claude aurait pu conclure la sienne, s’il l’avait mise en bonne place : « Paenileal nunc vos provincialis senaloris ele. ? ».

2. Cf. Hardy, The speech of Claudius, p. 94 : « The changes from king to king should have commenced the second section, because they were examples of alien elements introduced from without ».

3. Cette digression est introduite par la constatation d’un désaccord sur l’origine de Servius Tullius entre les sources latines et toscanes, si nostros sequimur…, si Tuscos… Dans la phrase qui commence à Auic quoque le verbe d’une première proposition principale est sans doute énserlus (est), auquel se rattache, par delà l’hypothétique sé nostros sequimur, l'apposition captiva nalus Ocresia ; on peut lui rattacher aussi, par delà si Tuscos, l’'apposition Caeli…. comes et mettre une ponctuation forte après ce mot. Posiquam... sera ainsi une nouvelle phrase. Toutefois il vaut mieux, comme Nipperdey- Andresen et beaucoup d’autres, mettre la ponctuation forte avant si Tuscos : de la sorte la symétrie est rompue, il est vrai, mais toute la version étrusque, au lieu d’être coupée en deux, se présente dans une seule et même phrase. Enfin, on peut aussi, considérant insertus comme une simple apposition, faire de tout l’ensemble une seule phrase où il n’y aura pas de proposition principale avant la série montem Caelium occupavil…

4. Varron, De lingua latina, V, 46: Caelius mons a Cele Vibenna Tusco duce nobili, qui eum sua manu dicilur Romulo venisse auxilio contra Tatium regem ; — Verrius Flaccus, dans Festus, Ep., p. 44 : Caelius mons diclus est a Caele quodam ex Elruria, qui Romulo auxilium adversus Sabinos prabbuil, eo quod in eo domicilium habuit ; cf.ibid., p. 355, passage mutilé et diversement restitué, d’où il résulte cependant que les deux frères Caeles et Vibenna vinrent à Rome du temps de Tarquin ; — Denys (II, 36, 2 et 37, 2) nomme deux chefs étrusques venus au secours de Romulus, Caelius, qui donna son nom à la colline, et Lucumo ; — Tacite, Ann., IV, 65 : Haud fueril absurdum tradere montem eum antiquitus Querquetulanum cognomento fuisse, quod lalis silvae frequens fecundusque erat, mox Caelium appellitatum a Caele Vibenna, qui dux gentis Etruscae, cum auvilium tulissel, sedem eam acceperat a Tarquinio Prisco, seu quis alius regum dedit : nam scriplores in eo dissenliunt.

sonnage est un chef de bandes étrusque, c’est de son nom que vient le nom de la colline. Mais il ne fut pas en relations avec un roi de Rome, où le cours de ses aventures ne le conduisit jamais ; après sa mort, Rome offrit un refuge aux restes de ses bandes chassés d’Etrurie et recueillis par son compagnon Mastarna, lequel occupa le mont qu'il appela Caelius en souvenir de son chef et devint lui-même le roi Servius Tullius, Les données qui sont en désaccord avec la tradition romaine ou qu’elle ignore, spécialement la personnalité de Mastarna et l'identité de ce Mastarna avec Servius Tullius, Claude les emprunte aux auteurs étrusques, si T'uscos sequimur, qu’il connaissait bien, ayant composé une histoire de l’Étrurie en vingt livres!. Une partie de son témoignage est confirmée par les fresques, datant du 4€ ou du 8e sièele avant notre ère, d’un tombeau découvert à Vulci en 1857 ?. On y voit, entre autres scènes dont les acteurs sont désignés nominativement, Macstrna délivrant Caile Vipinas captif. Ce document figuré achèverait, s’il en était besoin, de prouver que Mastarna n’était pas, comme certains lecteurs trop peu attentifs du texte de Claude l'ont cru, quoique l'expression ici ne soit pas équivoque #, le nom étrusque du mont Caelius. D'ailleurs, on ne conçoit pas pourquoi une colline de Rome aurait porté un nom étrusque.

Si T'uscos (sequimur),"dit Claude. Ces auteurs étrusques, qui étaient-ils ? Quels étaient leur nombre, leur ancienneté, leur autorité ? Inutile de le chercher, impossible de le savoir. Gardons-nous de croire que, certainement ou même probablement, T'uscos désigne des garants plus anciens que nostros, les origines de l’annalistique étrusque ne remontant sans doute pas plus haut que celles de l’annalistique romaine, plus haut que les guerres puniques *. Nous n’avons pas à nous demander si la version étrusque est préférable ou la version romaine, ni si l’une et l’autre contiennent quelque partie de vérité historique ou sont pure légende®. Voici la seule question qui nous intéresse: Claude a-t-il rapporté fidèlement la tradition étrusque ? A-t-il donné tout l'essentiel de cette tradition, n’a-t-il rien donné que cette tradition ? Ses auteurs détaillaient les aventures de Caïle Vipinas et des compagnons de ce chef, c’est évident ; il les a brièvement résumées, comme de juste. Mais, au demeurant, Niebuhr® n’élevait pas la moindre suspicion contre son témoignage, et il avait raison: les tentatives faites depuis pour l’infirmer le montrent clairement.

Schwegler”?, non seulement ne croit pas à l'identité de Servius Tullius avec Mastarna, ce qui est fort légitime ; mais, ce qui est arbitraire, il soupçonne Claude d’avoir imaginé l'identification. Les annales

1. Suétone, Claude., 42. Cf. Schanz, Geschichle der rômischen Lilleratur, n° 359.

2. Noël des Vergers, l’Étrurie et les Étrusques ; Paris, 1862-1864, II, p. 47 ; III, pl. XXI-XXX ; — Brunn, dans Bulletino dell Instituto di corrisp. arch., 1862, p. 215 et suiv.; Monumenti, VIet VII ; — R. Garrucci, Tavole fotografiche delle pitture Vulcenti staccate da un ipogeo etrusco presso ponte della Badia ; Roma, 1866 ; — Ettore Pais, Storia dell Italia antica, 1, 1925, pl. 86, après la page 196. — Ces peintures sont conservées au Musée Torlonia, à Rome.

3. Surtout après que l’on a corrigé appellilatus en appellitavit.

4. D’après O. Muller-W. Deecke, Die Etrusker, II, p. 312 ; cf. Münzer, ouvr. cité plus bas, p. 620, note.

5. D’après O. Müller, ouvr. cité, I, p. 111 et suiv., c’est de l’histoire: « Dies darf uns als historisch gelten ». Cf. Ranke, Wellgeschichte, III, 3° éd., 17e partie, p. 99 : ce témoignage est plus important que tout ce que nous lisons chez Tite Live. D'autres ne lui accordent aucune valeur ; cf. Gôttling, ouvr. cité, p. 232, et ses références.

6. Einige Bemerkungen..., p. 35 et suiv.; Vortraege zur alten Geschichte, 1, p. 192 ; Roem. Gesch., 5° éd., I, p. 215 et suiv. De même, Pais, Sloria di Roma, I, (1898), p. 338 et suiv. ; — Gardthausen, Mastarna oder Servius Tullius, Leipzig, 1882 ; Cuno, Vorgeschichle Roms, 11, p. 256 ; — C. Pascal, La leggenda latina e la leggenda etrusca di Servio Tullio, dans Alli dell Accademia di Torino, 32 (1896-7), p. 760 et suiv. ; — E. Cocchia, La leggenda di Servio Tullio, dans Atti dell Accademia di arch. di Napoli, n. s. 8 (1924), p. 209 et suiv.

7. Rômische Geschichte, I, p. 720 et suiv. ; de même Mommsen, Rôm. Gesch., 1, 8° éd., p. 12 ; G. de Sanctis, Maslarna, dans Xlio, Beitrâge zur alten Geschichte, 1902, p. 96 et suiv. De Sanctis identifierait Mastarna avec Porsenna. Quant à la mauvaise identification, au lieu de l’imputer formellement à Claude, il l’attribue à Claude ou, au plus tôt, à sa source.

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étrusques, dit-il en substance, peuvent avoir raconté que Mastarna, compagnon survivant de Caelius, s'établit à Rome avec les siens et y devint roi; mais elles n’assignaient sans doute pas à ce roi une place précise dans la série des rois de Rome, elles ne l’identifiaient avec aucun d’entre eux. Claude, constatant que, si certains parmi les antiquaires romains faisaient remonter l'immigration de Caelius et de ses Toscans jusqu’au règne de Romulus, d’autres la situaient chronologiquement sous Tarquin l'Ancien, parce que ce roi passait à leurs yeux pour un Étrusque, accueillant à tout ce qui venait d’Etrurie, Claude s’est figuré que ce Mastarna fait roi, la légende ne savait et ne disait quand, il fallait en faire le successeur de Tarquin l’Ancien, Servius Tullius. Certes, la phrase de Claude est longue et lourde, mais elle n’est pas obseure; ce qui est parfaitement clair, c’est que si T'uscos (sequimur) se rapporte à tout ce qui suit, jusqu’au bout de la phrase. Claude, d’une part, ne prend rien à son compte ; d’autre part, ce que Schwegler ôte aux sources pour le lui prêter, il l’ôte arbitrairement et le prête gratuitement.

Non moins arbitraire est la reconstruction, aussi fragile d’ailleurs qu'ingénieuse, de la légende étrusque par Kôrte !, combinant les données des peintures de Vulci avec celles du discours de Claude. D'abord, son hypothèse ramène peut-être témérairement à l’unité un groupe de tableaux dont l’un représente, avons-nous vu, la délivrance de Caïle Vipinas par Macstrna. Puis, dans un autre de ces tableaux, qui figure le meurtre imminent d’un personnage dénommé Cneve Tarchu Rumach, c’est-à-dire, d’après lui, en latin Gnaeus Tarquinius Romanus, la victime serait Tarquin l'Ancien. Or, il n’est pas absolument prouvé que Rumach signifie Romanus, et le prénom de Tarquin l’Ancien était Lucius, non pas Gnaeus. Cela posé, l’ensemble de l’action se passerait évidemment à Rome. Les soldats de Caïle Vipinas, sous la conduite de son frère Aule Vipinas, que l’on voit dans un autre tableau, et de son ami Macstrna, auraient, par un heureux coup de main, pris possession de la ville, délivreraient leur chef fait prisonnier dans une précédente rencontre malheureuse, mettraient à mort le roi de Rome, dont Macstrna —iciintervient la donnée fournie par Claude — prendrait ensuite, naturellement, la succession, sous le nom de Servius Tullius. Naturellement ? Pourquoi Macstrna et non pas Caile Vipinas, le lieutenant et non pas le chef, du vivant de celui-ci ? Voilà ce que Claude aurait lu dans les annales étrusques. A cette incursion victorieuse, à cette usurpation violente, il aurait, utilisant la version romaine d’une occupation pacifique par Caelius Vibenna venu au secours du roi de Rome, substitué une immigration pacifique des siens, postérieure à sa mort, conséquence d’une exode forcée ; il aurait, en d’autres termes, contaminé ou concilié les deux traditions. Et la raison de ce compromis inavoué serait que croire ou paraître croire à cette défaite et à cette usurpation répugnait à son amour propre national, que présenter ainsi les choses aurait choqué celui de ses auditeurs. Explication invraisemblable d’un mensonge hypothétique. Tacite, qui, ailleurs et pour son propre compte?, ne se refuse pas à reconnaître ces désastres et ces affronts du passé lointain, réparés par tant de victoires et abolis par tant de gloire, n’a point jugé ici — il était cependant aussi bon juge que nous de ces convenances — que de pareils aveux fussent incompatibles avec la fierté patriotique de l'empereur ni insupportables à celle du sénat. Il les prête à Claude: Et Tuscis obsides dedimus et Samnitium tugum subiimus. Ou mieux, selon toute probabilité, il les lui emprunte: Claude les avait faits lui-même, tirant argument pour la cause qu'il plaidait de cet oubli du passé en faveur des Étrusques et des Sam-

1. G. Kôrte, Ein Wandgemälde von Vulci als Document zur rômischen Kônigsgeschichte, dans Jahrbuch d. kaïs. deutschen archâologischen Instituts, XII, 1897, p. 57-80. Cf. la critique de Petersen, Caele Vibenna und Maslarna, ibid., XIV, 1899, p. 43 et suiv. Petersen se rapproche de Münzer que nous allons citer et discuter.

2. Hist., III, 72 (reddition de la Ville à Porsenna, prise de la Ville par les Gaulois).

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nites, admis un jour, néanmoins, dans la cité, bien plus, dans la curie. Toute la matière du discours refondu était sans doute, ou peu s'en faut, nous y reviendrons plus loin !, dans le discours authentique.

Münzer?, qui réfute fort judicieusement l'hypothèse de Korte, en émet une autre qui n’est pas meilleure, toujours au préjudice, mais un préjudice moindre, de la véracité de Claude. Dans la tradition étrusque, dit-il#, Claude trouvait, d’une part, les aventures de Caeles Vibenna, qu'il a brièvement résumées, et qui ne mettaient nullement ce condottiere toscan en rapport avec les Romains, bien loin qu’elles l'amenassent à Rome pour s'y établir avec les siens. Et cependant la tradition romaine attribuait à Caeles Vibenna la dénomination du mont Caelius. Dans la tradition étrusque, Claude trouvait, d'autre part, que le roi de Rome Servius Tullius, était un personnage de la même légende, Mastarna. Il imagina done ce compromis entre les deux traditions que, si Caeles Vibenna, lui-même et de son vivant, n'avait pas donné son nom à la montagne, un de ses compagnons, venu à Rome après sa mort ‘ le lui avait donné en son honneur, Il ajouta par conjecture ce détail, mais ce détail seulement, au rôle de Mastarna.. En d'autres termes toute la matière du passage proviendrait des sources étrusques, hormis celle de la proposition et a duce suo Caelio ita appellitavit, ou peut-être aussi celle de montem Caelium occupavit. Pourquoi Münzer n'accepte-t-il pas comme provenant des sources étrusques toute la matière du passage ? Pour le simple plaisir, dirait-on, d'émettre une hypothèse. Puisqu'il estime tout naturel que les annalistes étrusques aient eu l'idée de revendiquer comme un de leurs compatriotes ce roi Servius Tullius, placé chronologiquement entre les deux Tarquins qui passaient, en général, eux aussi pour être d’origine étrusque; puisqu'il note avec beaucoup de justesse que c’est une sorte de consolation pour les peuples vaincus de s’annexer, dès qu'ils en ont motif ou prétexte, les grands hommes du peuple vainqueur ; il devrait admettre également qu’à ce grand homme, leur prétendu compatriote, à ce Toscan Mastarna devenu le roi de Rome Servius Tullius, les Étrusques furent portés à donner le rôle le plus large possible, qu’en particulier, la question de savoir pourquoi le mont Caelius s'appelait de ce nom étant controversée parmi les Romains — les uns mettant en cause Caeles Vibenna 5, d’autres un Caeles distinct de celui-cif —, ils ne néglisèrent pas de réclamer, faible surcroît d'honneur, mais enfin surcroît d'honneur, pour Pauteur de la constitution romaine, la dénomination d’un quartier de Rome. Qu'ils aient fait cela, est-ce chose invraisemblable en soi? Non, assurément. Alors, puisque Claude affirme qu’ils l'avaient fait, ne refusons pas d’en croire Claude.

Un mot encore à propos de ce témoignage étrusque sur l’origine du roi Servius Tullius. Si la plupart des représentants de la tradition romaine font de lui un Latin par sa mère, à cette tradition elle-même l'opinion d’une origine toscane n’est pas inconnue. Cicéron ? lui donne pour père un client du roi son prédécesseur et pour mère une esclave de Tarquinies : S'ervium T'ullium, quam ferunt ex serva Tarquiniense

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2. F. Münzer, Caeles Vibenna und Mastarna, dans Rheinisches Museum, 1898, p. 596-620. 3. P. 610/et suiv.

4. Je néglige, comme n’étant qu’une inconséquence, l’affirmation de Münzer, p. 610, que la venue à Rome d’un compagnon de Caeles Vibenna fait partie de la conjecture de Claude. Car, il affirme, d’une part, que le roi Servius Tullius fut Mastarna (ibid.) et, d’autre part, que Mastarna fut — la peinture de Vulci corroborant l’assertion de Claude — le compagnon le plus fidèle de Caeles Vibenna (p. 619). k

5. Varron, De lingua latina, V, 46 ; cf. Tacite, Ann., IV, 65. 6. Verrius Flaccus, dans Festus, p. 44, cf. p. 355.

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natum, cum esset eæ quodam regis cliente conceptus. Mithridate, dans un discours rapporté par Justin! d’après Pompeius Trogus, où il décrie les rois de Rome, fait une allusion claire à la même lécende, lorsqu'avant désigné Tarquin l'Ancien par ce pluriel méprisant: eæsules Corinthiorum, il désigne Servius Tullius par celui-ci: servos vernasque Tuscos.

3. La tradition étrusque sur Servius Tullius mise à part, pour le surplus de son développement sur les rois de Rome, la source principale, sinon unique de Claude, fut l'ouvrage de son maître Tite Live, non seulement les deux passages, qu’il a mélangés, du discours de Canuleius au quatrième livre, mais aussi plusieurs passages du premier livre. Tout ce qu’il dit, le peu qu'il dit et qui suffit à son propos, sur Numa Pompilius, il le trouvait dans le discours de Canuleius. Mais pour Tarquin l'Ancien, il n’y trouvait rien ni sur sa mère nisur la cause de son immigration à Rome. Cette cause, propter temeratum sanguinem ?… cum domi repelleretur a gerendis honoribus, la narration de Tite Live la lui fournissait: ….Romam commigravit cupidine maxime ac spe magni honoris, cuius adipiscendi Tarquiniis — nam ibi quoque peregrina stirpe oriundus erat — facultas non fuerat…, spernentibus Etruscis Lucumonem exsule advena natum ?… Ce que la narration de l'historien ne lui fournissait pas, c’est la caractéristique de la mère du futur Tarquin, matre generosa, sed'inopi, ut quae tali marito necesse habuerit succumbere?. Tite Live dit simplement que le Corinthien Demaratus, s’étant établi à Tarquinies, s’y maria et de ce mariage eut deux fils, cum T'arquiniis forte consedisset, uxore ibi ducta duos filios genuit®. On peut conjecturer que Claude a induit la pauvreté de la mésalliance, mais 1l n’a évidemment pas inventé la noblesse: il doit ce détail à une source accessoire que nous ignorons. Un seul de nos autres témoins le mentionne, Denys d’'Halicarnasse: ° l'émigré Corinthien épousa, dit-il, une femme distinguée par la naissance, éztouvi 7% évos. C’est à peu près ainsi que Tite Live qualifie, non la mère de Tarquin, mais sa femme Tanaquil, summo loco nata”?.

La question de savoir si Tarquin le Superbe était le fils ou le petit-fils de Tarquin l'Ancien, Tite Live se la pose, comme Claude, et, si sa formule $: Prisci T'arquinii regis filius neposne fuerit, parum liquet ; pluribus tamen auctoribus filium ediderim, est plus précise que celle de Claude: filio nepotive eius, nam et hoc ® inter auctores discrepat ", il s’en faut qu'elle le soit assez. La vérité est que, depuis Fabius Pictor,

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2. « Für chenbürtig galten in den Staaten des Altertums nur die, déren Eltern beide dem betreffenden Staat angehôrten » (Nipperdey-Andresen).

4. Nipperdey-Andresen traduit suceumbere par «sich hingeben ». Il se peut que Claude ait pris le mot seulement au sens moral de «se soumettre à, subir la mésalliance » ; mais peut-être lui a-t-il donné le sens physique, comme Varron, le re rustica, IT, 10 : Virginibus in Illyrico mos eorum non denegavit, ul succumberent, quibus vellent. Comp. Ovide, Fastes, 2, 840; Pétrone, 126 ; Martial, 13, 64 et 14, 201 ; etc.

5. I, 34, 2. De même Cicéron, De rep., II, 19, 34 : Ubi cum de matre familias Tarquiniensi duo filios procreavissel...Dion Cassius (Zonaras, VII, 8, 1) n’est pas plus précis.

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