‹ La Table Claudienne de LyonChapitre 80 sur 126 · LIU · texte numérisé non relu

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Quelle partie de sa censure ? Le projet qu'il a conçu de recruter des sénateurs en dehors même du cercle élargi par Auguste et Tibère, de faire entrer au sénat des citoyens romains provinciaux, appartenant, non pas aux colonies et municipes, mais à des cités fédérées, comme les primores Galliae Comatae ? 1 Non: le futur coepero s'oppose nettement à une pareille interprétation. Le moment de recommander ce projet à l'approbation des sénateurs n’est pas à venir, il est déjà venu; Claude ne fait pas autre chose depuis le commencement de son discours. Hanc partem censurae meae, c’est la lectio senatus, partie essentielle, comme le recensement dont il parlera plus loin, de la fonction censoriale, et partie dont il s’occupe présentement, son plaidoyer en faveur de la requête gauloise s’y rattachant de facon stricte, en étant dans sa pensée la préparation nécessaire. Lorsqu’'après l'adoption, dont il ne doute pas, dont il ne peut pas douter, de ce projet préparatoire, il procèdera à la Lectio elle-même, et surtout, lorsque, la lectio terminée, il publiera la liste nouvelle des sénateurs, lorsqu'il communiquera au sénat le nouvel album sénatorial, qu'il le soumettra, dit-il courtoisement, à son approbation ?, pour une faible minorité de provinciaux on y constatera une grosse majorité d’Italiens. Ainsi la conduite même de l'impérial censeur aura répondu à la question ici posée: elle démontrera qu'il estime, premièrement, que les Italiens doivent avoir la préférence et garder la prépondérance, mais, secondement, que cette préférence ne doit pas aller jusqu’à l’exclusion des provinciaux méritants . La première partie de son opinion, il lui suffit de pouvoir la manifester bientôt par des actes ; quid de ea re sentiam, rebus ostendam, ne se rapporte en fait qu'à cette première partie. La seconde, il juge, et à bon droit, indispensable de la dire expressément tout de suite: Sed ne provinciales quidem, si modo ornare curiam poterint, reiciendos puto.

8. Que Claude ait voulu citer un exemple des effets produits par l'innovation d’Auguste et Tibère, rien de plus légitime en soi; qu'il ait pris cet exemple dans la Narbonnaise, l’une des provinces les plus fortement romanisées dès le temps d’Auguste, et que, dans la Narbonnaise, il ait pris Vienne, l’une des plus insignes parmi les colonies de la province, l’une de celles où les effets de l'innovation durent être les plus nombreux, c’est tout naturel. Mais d’autres raisons encore motivèrent le choix, et surtout une raison d'opportunité oratoire. L'exemple était, dans l'espèce, celui qui convenait le mieux. Par la Nar-

1. Interprétation de Nipperdey-Andresen : « Dass ich den Senat auch aus Auswäartigen, bishierigen Bürgern, zu ergaänzen wünsche ». Celle de Zell vaut mieux : « Duae in hac oratione censorit muneris sui parles commemorantur a Claudio, lustrum, senalus lectio. Senalus lectionem quam hoc loco a se habendam significat princeps… ». De même Hardy, The Speech of Claudius, traduit, p. 80 : « That question I shall anwer by the selection Imake, when I come to justify to you that part of my censorship »; et paraphrase, p. 91 : What my view is... as to the proportion to be observed between Italian and provincial senators, I shall show by the course I shall adopt, rebus ostendam ».

2. Adprobare, « faire approuver », sens postclassique. Cf. Tacite, Agric., 5 : Prima castrorum rudimenta Suelonio Pau- Lino. adprobavit ; Ann., XV, 29 : Dum ipse maioribus, dum posteris morlem adprobaret ; Suétone, Galba, 6 : Gaio... se el exercilum adprobavil ; etc. Cicéron, dans ce sens, emploie le simple probare.

3. C’est, nous venons de le voir, l'interprétation de Hardy d’après celle de Nipperdey-Andresen : « Rebus oslendam, indem bei meiner lectio die Zahl der italischen Senatores die bei weitem überwiegende sein wird ». Münzer, Die Verhand-

‘lung.…, p. 42 et suiv., ne la trouve pas satisfaisante et en propose une autre. Une grande majorité d’Italiens dans le

sénat après la leclio de Claude ne pouvait avoir aucune valeur démonstrative de son opinion : la chose allait trop de soi, dit Münzer. Sans doute, elle allait de soi, mais était-il possible à Claude de faire plus et mieux que de n’amoindrir point sensiblement cette traditionnelle (depuis Auguste) et légitime prépondérance des Italiens ? D’ailleurs, l'interprétation que propose Mimzer est évidemment mauvaise : Claude, dit-il, fera voir son opinion par les adlectiones in patricias familias, que Tacite mentionne tout de suite après le sénatus-consulte en faveur des Gaulois : des Italiens seuls en bénéficieront ; elles seront pour les Italiens une compensation de la place accordée dans le sénat aux Gaulois. En d’autres termes, Claude répondra à la question : « Un Italien n’est-il pas préférable à un provincial comme sénateur », en conférant à des Italiens e patricial!

bonnaise, par Vienne, l'orateur, lentement et lourdement, nous le verrons, s’achemine vers son but, la Gaule Chevelue. Quand le développement sur Vienne sera presque terminé, il s’avertira lui-même qu'il touche à ce but, tam enim ad extremos fines Galliae Narbonensis venisti; quand le développement sera tout à fait terminé, il montrera du doigt à ses auditeurs ce but, solum ipsum ultra fines provinciae Narbonensis. Ainsi le choix de Vienne favorise le progrès de son argumentation. A cette raison principale d'opportunité oratoire s'ajoute un motif secondaire, mais nullement négligeable, de convenance personnelle: l'exemple choisi procure à Claude l’occasion d'exprimer publiquement et hautement sa reconnaïissance envers un bon serviteur, sa haine contre un ennemi, son estime pour un ami; tout cela, bien entendu, non sans qu’un préjudice grave soit causé à l’allure du développement qui se complique, s’appesantit, s’attarde et menace même de s’égarer loin du but. |

Claude commence par qualifier Vienne magnifiquement: Ornatissima ecce colonia valentissimaque Viennensium, la première épithète signifiant le prestige, la seconde l’opulence de la cité. Dès le temps de la guerre hannibalique, dit Tite Live', les Allobroges ne le cédaient à aucune nation gauloise opibus aut fama. Le géographe Pomponius Mela?, contemporain de Claude, met Vienne au nombre des villes les plus riches de la Gaule. Un passage bien connu de Tacite * nous donne la plus haute idée de cette richesse, une vingtaine d’années après le discours de Claude. IT nous suffit, au surplus, de songer que Vienne était la capitale d’un pays très vaste et très fécond, qui correspondait au Dauphiné et à la Savoie.

L'ayant ainsi qualifiée, Claude constate que cette colonie fournit depuis longtemps des sénateurs romains: quam longo iam tempore senatores huic curiae confert! — et, plus bas, que présentement il y a des Viennois, des sénateurs viennois, en séance: T'ot ecce insignes iuvenes, quot intueor, non magis sunt paenitendi senatores…. ; car tel est bien, nous le prouverons #, le sens de ce passage difficile. Depuis quel temps Vienne fournit-elle des sénateurs à Rome ? Depuis le même temps, sans nul doute, que la Narbonnaise en général, c’est-à-dire, pour le moins et normalement, depuis l'innovation d’Auguste et Tibère accordant le ius honorum à l'élite des colonies provinciales, depuis l’an 14 de notre ère, depuis un quart de siècle environ; ni plus tôt — il n’y a aucune raison de croire ou de supposer que l'élite des Viennois obtint ce privilège avant celle des autres colonies de la province — ni plus tard: il y a tout lieu de penser que des Viennois furent parmi les premiers bénéficiaires du privilège, les premiers sénateurs romains provinciaux. A titre exceptionnel, un ou quelques Viennoiïs étaient-ils entrés au sénat, même avant l’innovation d’Auguste, parmi ces Gaulois de la Narbonnaiïse qu’il plût au dictateur César d’y admettre ? C’est possible, mais seulement possible. Le contingent total des sénateurs romains que Vienne avait été appelée à fournir normalement, grâce à cette innovation, était sans doute alors assez considérable, vu l'importance de la cité. Claude n’en nomme aucun ; c’est apparemment qu’il n’en connaît aucun qui, à ses yeux, vaille la peine de l'être, hormis celui que, nous allons voir pourquoi, il ne veut pas nommer. Ce qui nous semble étrange, c’est qu'il nomme ou désigne ici plusieurs Viennois, dont l’un n’est pas et ne sera, selon toute probabilité, jamais sénateur, dont les autres ou bien le seront peut-être un jour, mais ne le sont pas encore, ou bien ne le sont plus. i

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3. Hist., I, 66 : les Lyonnais excitent l’armée vitellienne contre leurs ennemis les Viennois en leur montrant magniludinem praedae. Voir aussi 1, 85 : les mutins de cette armée reprochent à leur chef Valens d’avoir accaparé à leur détriment spolia Gallorum et Viennensium aurum.

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