TUE
ratrice ne sortit pour essuyer ses larmes qu'après avoir recommandé à Vitellius de ne laisser point sa principale victime s'échapper, pendant qu'elle s’occuperait de l’autre, de Poppaea. Claude, ayant entendu le réquisitoire et la défense, se demandait s’il n’absoudrait pas. A cet instant critique, Vitellius joua magistralement son rôle odieux. Après les larmes de l'hystérique coulent celles du comédien. En pleurant, il rappelle tous les motifs qui peuvent valoir au coupable la pitié de l’empereur et la sienne: une vicille amitié, les devoirs qu'ils ont ensemble rendus à la mère de Claude, la méritoire carrière politique d’Asiaticus et sa participation récente à la guerre de Bretagne. Puis il conclut à une condamnation capitale, non pas explicitement, mais, ce qui revient au même, en demandant pour Asiaticus le libre choix de sa mort. C’est, dit-il, la requête que l'accusé lui-même l’a prié de faire agréer. N'’était-ce pas insinuer hypocritement que l'accusé ne l'avait pas prié de solliciter davantage, l’acquittement, paree qu'il se reconnaissait coupable ? «L'arrêt de Claude », ajoute ironiquement Tacite, «s’inspira de cette clémence »,
L'arrêt dont Vitellius sait l'injustice et l'inclémence, Claude peut le croire juste et 1l le veut clément. Il a failli absoudre Faccusé ; ce n’est pas impitoyablement qu'il le condamne. Au contraire, dans l'inveetive de la Table Claudienne, nous trouvons l'expression d’une haine que nulle pitié ne mitige. Si Claude avait été, le jour du procès, aussi mal disposé contre lui que le jour de la harangue sénatoriale, Valerius Asiaticus n'aurait certainement pas obtenu ce minimum d’indulgence, le liberum mortis arbitrium. Comment expliquer, au bout de plusieurs mois, cette exaspération du courroux que d'ordinaire le temps apaise ? Que s’était-il passé dans l'intervalle qui eût rendu le condamné plus ha’ssable à son juge ? Pas autre chose sans doute que la mort elle-même de Valerius Asiaticus. Maintes circonstances de cette fin rapportées à Claude, blessantes pour lui en soi, plus blessantes dans la version maligne qu'il reçut, lui faisaient regretter d’avoir atténué, si peu que ce fût, la rigueur du châtiment. Il réparait, comme il pouvait, cette atténuation et il punissait ce surcroît de culpabilité, en insultant bassement à la mémoire de sa victime !.
La clémence que Vitellius avait suggérée à Claude, Valerius Asiaticus la repoussa dédaigneusement. On lui conseillait, puisque la sentence impériale lui permettait de choisir la mort la plus douce, le jeûne prolongé qui la lui eût procurée, inediam et lenem exitum. N répondit qu'il ne voulait pas de ce bienfait, remittere beneficium ?. Sans nul doute, ce refus sarcastique vint à la connaissance de l’empereur et on!le lui présenta comme la marque d’une ingratitude farouche ; on lui présenta comme une affectation arrogante de stoïcisme, comme des airs insolents de bravade et de défi, le sang-froiïd et la sérénité du moribond, se livrant, avant de se faire ouvrir les veines, à ses exercices physiques accoutumés — uswrpatis quibus insueverat exercitationibus, cette gymnastique oùil excellait et dont la rancune de Claude tâchera
de lui faire opprobre: illud palaestricum prodigium —, prenant son bain, soupant gaîment, allant visiter
son bûcher, ordonnant de le déplacer pour que la chaleur des flammes ne nuisît point à ses beaux ombrages. Enfin et surtout, Asiaticus avait tenu dans ses derniers moments des propos qu’il n’était pas besoin de dénaturer ou d’envenimer afin de les rendre injurieux au prince, qu’il suffisait de lui rapporter tels quels. «Il eût été plus honorable pour moi, avait-il osé dire, de périr par la ruse de Tibère ou la fureur de Caligula, au lieu d’être victime d’une Messaline et d’un Vitellius, du piège tendu par une femme
1. Tillemont, ouvr. cité, p. 210, affirme donc à tort que Claude n’avait «point de fiel et de vengeance ».
2. Le bienfait de Claude, évidemment (voyez le commentaire de Nipperdey-Andresen à ce passage), et non le conseil bienveillant de ses amis, comme l’entendent Burnouf : « Il les remercie de leur bienveillance», et Goelzer : « Il les tenait quittes de leurs bons offices ».
et des paroles prononcées par une bouche impudique ! ». Et, plus encore que pour une épouse aveuglément aimée et pour le premier de ses amis, Claude dut sentir ces propos injurieux pour lui-même, Valérius ne l’ayant pas mis en cause, ayant affecté de l’estimer négligeable et nul. Ainsi s'explique la flétrissure posthume infligée au plus illustre Viennois qui soit entré dans le sénat romain, et dont l'anonymat, vu sa transparence, n'a pu le garantir ni aux yeux des contemporains ni même à ceux de la postérité. Mais l’admiration sympathique d’un Tacite la répare et l’efface. T'antum ülli securitatis novissimae fuit ! Au lieu de l’image à la fois sinistre et ridicule d’un chef de bandes et d’un champion de palestre, que la haine rétrospective de Claude a voulu imposer, nous voyons, belle et noble, la figure du grand seigneur qui fut, sinon sans reproche durant sa vie, sans peur devant la mort.
Cet homme illustre avait un frère ?, beaucoup moins connu, à coup sûr, et que nous ignorerions absolument sans la mention de Claude. Idem de fratre eius dicere possum se réfère à ante in donrum consulatum intulit.… Done, s'il faut prendre l'affirmation à la lettre, le frère d’Asiaticeus était arrivé, lui aussi, jusqu'au consulat. Qu'il y fût arrivé comme suffect à une date incertaine, cela n’est pas impossible: nos fastes consulaires sont encore, et resteront sans doute toujours, très incomplets pour la catégorie des consuls suffects. Et cela ferait deux consulaires romains dans une seule famille viennoise, dès l’époque où la plupart des Viennois n'étaient pas encore, nous allons avoir à y insister, tout à fait citoyens romains. On peut se demander pourtant, si l'expression de Claude est rigoureusement exacte, s'il n’a pas voulu dire plutôt que le frère de Valerius Asiaticus fut, lui aussi, non pas consul, mais simplement sénateur. Deux sénateurs romains dans une seule famille viennoise dès ce temps là, c'était déjà pour elle un privilève considérable.
Quoiqu'il en soit, le frère de Valerius Asiaticus ne siégeait plus au sénat, lorsque Claude prononça son discours. La condamnation de l’un avait entraîné la déchéance de l’autre. Celui-ci était à plaindre, et Claude le plaint, miserabili quidem: car on n’avait rien à lui reprocher personnellement. IT était victime d’une sorte de solidarité familiale. Victime volontaire ou non ? Se jugeant moralement solidaire de la condamnation fraternelle, demanda-t-il et obtint-il l'autorisation de quitter le sénat ; ou bien lui fit-on subir l’effet de cette solidarité en l’éliminant d’office ? Les paroles de Claude, fratre eius, miserabili quidem indignissimoque hoc casu, ut vobis utilis senator esse non possit, comportent deux interprétations 8, dont l’une, la meilleure à mon sens, est en faveur de la première hypothèse, sans exclure absolument la seconde. Après «son frère, qui est à plaindre certes », faut-il traduire «et qui ne mérite pas du tout ce malheur, de ne pouvoir vous être utile comme sénateur » #, ou bien «et tout à fait disqualifié par ce malheur », la condamnation de son frère, «en sorte qu'il ne peut vous être utile comme sénateur » ?5 La
1. Avec ce mot cruel, mais juste (voir Suétone, Vilellius, 2), comp. la réponse d’une servante d’Octavie à laquelle le préfet du prétoire Tigellin s’efforçait d’extorquer un témoignage contre la pudicité de sa maîtresse : «.…casliora esse muliebria Octaviae respondil quam os eius » (Tacite, Ann., XIV, 60).
2. Avait-il aussi un fils, le Valerius Asiaticus qui était, en 69, légat de la Gaule Belgique, gendre de l’empereur Vitellius et consul désigné (Prosop. imp. Rom, ibid., n° 26)?
3. Mais elles ne comportent pas la traduction d’Allmer : «indigne. de pouvoir être parmi vous un sénateur utile ». Indignus ut est une construction rare, mais que l’on trouve chez Tite Live, p. ex., XXII, 59, 17 : indigni ut a vobis redimerentur. Seulement, pour que ut ete. pût être ici la détermination de indignissimo, il faudrait que la proposition subordonnée fût aflirmative ; or elle est négative. C’est pourquoi Allmer propose arbitrairement de supprimer non, qui «fait dire à la phrase le contraire de ce qu’elle veut dire ».
4. En ce cas, ul. non possil est le développement de hoc casu.
5. En ce cas, ul. non possit exprime la conséquence de indignissimo.
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coordination simplement copulative, que, convient sans conteste beaucoup mieux à la première interprétation: si les deux adjectifs développent la même idée, l’infortune imméritée de l’ancien sénateur, il convient de les lier simplement ; s'ils expriment deux idées opposées, qu'il est à plaindre, mais qu’il n'en est pas moins disqualifié, on attendrait plutôt une coordination adversative, sed, autem, tamen. Adoptons-nous la première version ? Claude se borne à déplorer le malheur d’un innocent: raisonnablement nous devons croire qu'il n’en est pas responsable dans une quelconque mesure, qu'il n’a pas provoqué l'exclusion, que l'intéressé, comprenant qu'il ne pouvait plus être utilement sénateur, que sa place n'était plus au sénat, s’est retiré. Préférons-nous la seconde ? Puisque Claude constate la disqualification, logiquement nous devons croire qu'il en a déduit la conséquence, que le frère du condamné ne pouvait plus être utilement sénateur, et l’a fait éliminer du sénat. S’il a fait cela, il s’est montré bien dur pour l'innocent qu'il affecte de plaindre. Les empereurs ne pratiquèrent pas toujours, en pareil cas, cette facon rigoureuse et timorée de solidariser entreeux les membres d’une famille. Après que Néron eut condamné à mort Sénèque sous prétexte qu'il était complice du conspirateur Pison, Junius Gallio, son frère, resta sénateur et, si quelqu'un lui chercha noise au sénat, ce ne fut pas le prince !. Othon, maître de Rome, ne fit pas chasser de la curie Lucius Vitellius, frère de son compétiteur à l'empire; il le traïta comme les autres consulaires, nec ut imperatoris fratrem nec ut hostis?. Vitellius, vainqueur d’Othon, maïs ayant à combattre un autre rival en la personne de Vespasien, laissa au frère de celui-ci, Flavius Sabinus, non seulement sa dignité de sénateur, mais sa fonction de préfet de la Villeë. Tibère, l'ombrageux Tibère, après le suicide par lequel Cn. Piso, l'ennemi de Germanicus, s’était dérobé à une condamnation trop certaine, bien loin d’avoir demandé que ses deux fils fussent exclus du sénat, s’était formellement opposé à une motion d'exclusion contre l’un d’eux, Marcus, qui était pourtant compromis et passible d’une peine urave*, Le poids de tels exemples, s’ajoutant aux données du texte même de Claude, m'incline encore davantage à croire que le frère de Valerius Asiaticus quitta spontanément la curie.
114. A l’époque où ces deux frères viennois furent admis dans le sénat romain, grâce au novus mos d'Auguste et Tibère, comme membres d’élite d’une colonie provinciale 5, et même à l’époque où le consulat fut obtenu, soit par l’un et l’autre, soit seulement par celui que nous connaissons le mieux, c’està-dire avant la mort de Caligula ou peut-être avant celle de Tibère, Vienne, affirme Claude, ne possédait pas le bénéfice intégral de la cité romaine, ante in domum consulatum intulit quam colonia sua $ solidum civitatis Romanae benificium consecuta est. Que manquait-il alors à Vienne, qu'elle posséda ensuite, qu'elle possédait au temps du discours de Claude ? Il n’est pas facile de répondre à cette question, parce que l’évolution de Vienne, en tant que colonie, est un problème très obscur, très controversé, dont on n’a proposé jusqu'ici et qui ne comporte sans doute, avec nos données actuelles, que des solutions plus ou moins probables, entre les meilleures desquelles le choix restait embarrassant.