‹ La table hypothécaire de VeleiaChapitre 14 sur 84 · LIMITES DU SUJET · texte numérisé non relu

LIMITES DU SUJET

cité de Veleia, mais d'établir à peu près l'étendue de son territoire. Or, le sol actuel se présente avec certains caractères qui n'ont pas changé depuis 1 antiquité. C'est le même terrain, le même relief, le même climat, la même exposition. La nature s'imposait alors comme aujourd'hui à la culture. La connaissance du pays est une nécessité pour qui veut s'expliquer le développement de la propriété. Et ne serait-ce pas un résultat suffisant de cette première étude, que de montrer que la cité de Veleia ne s'étend pas dans la riche plaine de l'Emilie padane, mais dans les montagnes désolées de l'Apennin de Plaisance?

En outre, à défaut d'une carte topographique complète de la région dans l'antiquité, on peut en dresser au moins une carte idéale. Les fonds sont situés en leur s p agi, les p agi en leurs cités. Or, chaque pagiis n'est pas isolé dans sa cité. Entre eux, des relations de voisinage peuvent s'établir. Une étude attentive finit par les associer tous. Ils ne prennent pas place sur le terrain; mais ils s'ordonnent les uns par rapport aux autres, de telle sorte qu'on les sent plus ou moins près de la plaine, participant plus ou moins de sa fertilité. A ce classement, on conçoit encore la nature, les dimensions de cette unité territoriale.

La colonisation qui s'est développée dans le cadre des pagi n'est pas anonyme. Chaque terre porte un nom. Si celui-ci est étranger, il rappelle le souvenir des races qui habitèrent et cultivèrcut la région avant la venue des Romains. S'il est latin, il fait reconnaître, sinon toujours le premier colon romain du sol, du moins celui qui l'exploitait quand les biens furent pour la première fois soumis au cens cadastral'. Les mêmes noms de fonds se retrouvent ici et là; souvent ils désignaient à l'origine une même terre; leur multiplication témoigne de la division du sol. Ces noms s'associent. Leur groupement est à l'image du groupement des fonds. Enfin, les propriétaires contemporains de Trajan sont aussi désignés, (pi'ils déclarent des biens ou soient seulement les voisins de ceux qui s'engagent. Comparés aux anciens possesseurs, ils se révèlent comme leurs descendants ou comme des nouveaux venus à la culture. A côté des vieilles familles qui se perpétuent, on voit appai-aître des gens qui, peut-être, ont rem-

1. Dans les lerritoiros de colonies, la (erre assignée prend le nom du i>reniier jiro- |)ri('laire. Mais rien ne dil que le sol de Veleia ail été distribué sous celle forme, en une seule fois. Il se peut forl hien que la propriété porte le nom de celui (jui possédait la terre au inoinenl du [)rciiiier cens cadastral.

placé les familles mortes. Des affranchis de date récente se sont mêlés aux anciens colons. On ne connaît que des noms : mais ces noms ont une race, un âge, une condition. Ce ne sont pas seulement des unités statistiques, mais des êtres vivants comme ceux qui les ont portés. Ils ont une histoire. La suivre, c'est étudier l'évolution de la propriété.

Ces terres engagées paraissent, au premier abord, isolées dans l'immense étendue du territoire de la cité. Il n'en est rien. Si on les groupe suivant les pagi auxquels elles appartiennent, on remarque que certaines s'y rapprochent, les unes sur les indications explicites de l'inscription, les autres par leur nom, les autres encore par le milieu commun de propriétés dans lequel elles se trouvent. En certains pagi, l'engagement des biens est si important qu'on finit par en tresser un réseau très serré. On pourrait, en jouant de patience, dresser pour certains pagi la carte schématique de la propriété. En lisant cette carte, on mesure les forces décroissantes de la petite propriété sous Trajan, on imagine l'état et les ambitions de la grande. On la sent espérer et réaliser déjà le latifundium.

Il n'est pas jusqu'aux chiffres mêmes dont le document est si riche qui ne se laissent, malgré leur apparence première d'inexactitude, soumettre à une règle qui leur convienne. L'intelligence de ces nombres, tout en facilitant l'étude du système financier sur lequel repose l'institution alimentaire, fait mieux concevoir la situation économique du pays. L'œuvre de Trajan est en même temps d'assistance publique et de crédit agricole.

Le sujet, en son ensemble, est fort vaste. Il exigerait, pour être traité dans son ampleur, non seulement une connaissance approfondie de la région, mais encore une étude toponomastique très longue. Il convient de limiter provisoirement ainsi ce travail : après avoir replacé la propriété veleiate en son milieu géographique, puis dans le cadre de ses pagi, on éclairera ses origines, on tracera l'histoire de la petite propriété, on suivra les développements de la grande; enfin, on justifiera l'intervention financière de l'État sous Trajan i.

1. On devra recourir pour la lecture de ce mémoire aux tables annexées à la thèse de Desjardins, et principalement à la table des pagi.

L'ÉTENDUE DU TERRITOIRE DE VeLEIA.

Il est impossible de suivre à la trace les frontières de la cité de Veleia. Mais, si l'on se garde à dessein d'une trop grande précision, on peut déterminer son territoire.

Le site même de Veleia offre un premier point de repère. La ville était établie à mi-côte sur le flanc nord-occidental du mont Moria, dominant la vallée du Chero. Son forum, aujourd'hui mis à jour, est comme un belvédère d'où l'on aperçoit au nord, par delà les collines qui bordent rApennin, la campagne de Plaisance aux champs quadrillés. Il suffit, vers l'est, de faire quelques minutes d une route facile, presque horizontale, pour commander du regard le val Chiavenna qu'un ressaut de quelques mètres, à la Madonna del Piano, sépare du val d'Arda et de Lugagnano. Qu'on remonte au sud, le long du mont Moria, le val Chero, on aboutit, après une heure d'une ascension à peine sensible, aux sources mêmes de la rivière. On a monté de plus de 400 mètres. On esta l'altitude de 900 mètres. Au nord, le vaste paysage des collines subapennines s'étend avec un relief adouci. Qu'on lui tourne le dos, et l'on se sent en pleine montagne aride et désolée. Du pauvre hameau des Gusclli, on domine à la fois, par leurs affluents, l'Arda de Lugagnano, et la Nure, qui passe à Bettola, le gros bourg-marché ([ui remplace aujourd'hui en cette haute région la cité romaine. A l'ouest, tout au fond, bornant l'horizon, on suit de l'o.'il la cime des monts qui bordent à gauche le val Trebbia. De la Trébie à l'Arda, du haut Ccno à la plaine, c'est le pays de Veleia. Il s'étend au moins entre ces limites.

L'inscription permet d'imaginer l'étendue de la cité romaine. Elle dit et répète que les cités limitrophes étaient Parme, Plaisance, Libarna et Liicqucs. La première, au nord-csl, ne possé-

dait pas seulement la plaine, mais son territoire pénétrait en montagne et rejoignait, sans doute par la vallée du Taro, les terres que les colons lucquois possédaient sur les cimes aux confins du Parmesan. De même, la cité de Plaisance montait assez loin vers le sud et gagnait aussi les biens des Lucquois. Aussi, en supposant même que Parme et Plaisance n'aient eu dans le haut pays que des bandes fort étroites de terrain, on ne peut chercher bien loin, à l'est de Veleia, ses limites de ce côté. Il n'est même pas bien sûr que le val d'Arda lui ait appartenu tout entier.

Les colons de Plaisance avaient reçu en assignation toute la plaine, qui porte encore, jusqu'au pied des premières collines subapennines, les traces d'une centuriation aux directions évidentes sur la carte. Leur territoire avait même des dépendances en colline. On sait qu'un des pagi de Veleia, le pagiis Anibitrehius, touchait à un pagus de Plaisance, le pagus Vercellensis. Or, la position de ce pagus n'est pas seulement déterminée par son nom. Sur la Trébie, dont il tenait les deux rives, on peut encore le situer plus précisément, puisqu'on retrouve l'un de ses fonds, le fiindiis Cabardiacus, survivant dans le village actuel de Caverzago, dépendance de Travo, sur la rive gauche du cours d'eau. Ce fundiis Cahardiacus, très important, était dans le pagus Amhitrebius, sis à faible distance de la frontière des deux pagi et des deux cités, puisqu'une des propriétés qui le touchaient appartenait à la république de Plaisance^.

Vers l'ouest, Veleia confinait à Libarna. Il semble que le pagus Ambitrebius ne devait pas, de ce côté, être voisin de cette cité. Mais il n'était pas bien éloigné de son territoire, car le pagus Domitius, attenant au sud à Ambitrebius, atteint les bornes de Libarna 2, comme les pagi Bagiennus et Albensis qui forment groupe avec lui'^. D'autre part, lemontPenice, versBobbio, et, plus au sud, le groupe du Lesima, de l'Ebro, de l'Antola, avec ses sommets de 1,600-1,700 mètres, forment un obstacle souvent infranchissable au passage vers l'ouest. Le haut val Trebbia, dans la région de Bobbio, peut être encore du territoire veleiate, mais celui-ci ne dépasse pas les montagnes qui ferment à l'ouest cette vallée.

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