‹ La table hypothécaire de VeleiaChapitre 7 sur 84 · Cf. ici p. XVII, n · texte numérisé non relu

Cf. ici p. XVII, n

DE PACHTERE (fÉLIX GEORGEs). XIII

voilà qui imagine le remède : « Une retraite lente au besoin jusqu'au delà de la Loire ou de la Seine supérieure » pour pouvoir durer et attendre les Russes; construire de l'artillerie lourde, « sans quoi on ne verra jamais l'infanterie ennemie », et pour cela « faire comprendre au soldat... pourquoi il doit tenir ». — Toujours la préoccupation morale. — « Il faut s'adresser non pas à des régiments entiers qu'on convoquerait en réunions publiques, mais à des compagnies, à des sections qui vivent stoïques dans les tranchées. Le moral est à refaire ou à créer là dans le détail... par des hommes jeunes, tranquilles et enthousiastes comme j'en connais plusieurs... » Il fut l'un de ceux-là.

Le voilà donc devenu un vrai soldat. Il a vu le feu dans quatre affaires et frôlé la mort de près; il la nargue : a Je suis heureux », écrit-il. Mais il est épuisé, malade, après ces journées d'effort surhumain qu'on appelle la Marne, et il est envoyé en arrière se reposer un peu. Nous le retrouvons à Verdun à la caserne Miribel; à ce moment l'exaltation du combattant est tombée^ et l'horreur de la guerre lui apparaît. Il l'a déjà sentie au front, mais en a moins souffert. A Miribel, en effet, il voit l'arrière et quel arrière ! Non pas la préparation de la victoire, mais le déchet de la bataille : soldats épuisés, malades plus lamentables que des blessés, des cœurs médiocres, « une armée de défaite ». Il ne peut pas le supporter et, à peine remis, s'en va rejoindre son régiment qui tient des tranchées du côté des Eparges.

Nous touchons là à la période la plus pénible de sa vie militaire. La poursuite de's Allemands s'est arrêtée, on n'avance plus. El puis l'hiver approche, il pleut. De Pachtere n'y voit rien dans cette forêt hostile et traîtresse, « vieux sergent myope, horriblement gêné de son lorgnon par la pluie et la sueur », ainsi qu'il s'est dépeint lui-même. Et il faut qu'il commande une section. C'est une constante souffrance morale qui vient s'ajouter aux autres. Il revient sans cesse là-dessus dans ses lettres : « Cette guerre est mauvaise aux nerveux et aux myopes », écrit-il. Un autre jour : « Je n'ai pas peur de me battre, j'ai peur de l'ombre et de la boue. » Et encore : « Je vais mieux moralement, car il y a clair de lune et neige. » Yx puis dans la monotonie des jours on a trop le temps de penser : « Je ne puis, sous ce ciel morne, m'empêcher de revoir ma petite maison de Miserghin, entourée d'orangers, sous un ciel lumineux. » Il imagine les siens dans ce cadre aimé. « Quelle vie nous menons ici! Que cette tranchée est odieuse! » Un seul réconfort : ses hommes. H adore vivre avec eux; il en est aimé et en a la preuve. De besoins intellectuels, il n'en a plus, du moins sa correspondance n'en dit pas un mot, mais il a d'immenses besoins sentimentaux et il en souffre. Il lui échappe ce mot, profondément juste : « Cette guerre est une guerre dâmc. » La vie finit par lui devenir impossible. Souffrant de troubles

XIV DE PACHTERE (fÉLIX GEORGEs).

visuels et de bronchite, il est évacué au début de décembre. A l'hôpital, ses nerfs s'apaisent, son corps se repose, sa vie se rétablit. Il est pris alors d'un désir fou de revoir les siens, et c'est ainsi qu'après sa convalescence il obtient d'être affecté à un régiment d'Afrique. On l'envoie au 4'' zouaves où il passe sous-lieutenant.

La vie de dépôt n'est pas plus séduisante en Afrique qu'en France. De Pachtere ne l'apprécia guère; mais, étant d'une classe assez ancienne, il voyait partir avant lui tous les jeunes sous-lieutenants qu'on nommait aloi's en masse. Une lettre qu'il m'écrivit dans le courant de 1915 témoigne d'un peu de lassitude. Le 12 octobre il partit pour Salonique, au 2^ R. M. A.

11 arrivait en Orient dans une période assez calme. La retraite de Serbie venait de se terminer et il n'était pas encore question d'offensive. L'esprit était excellent : « Temps froid, moral chaud », écrivait-il. Il semble avoir mené là-bas une existence assez tranquille et avoir bien supporté le climat. Il a moins souffert qu'aux Eparges; il a moins d'inquiétude sur le sort des siens et il se laisse aller avec plus d'insouciance et de gaieté à l'imprévu de la guerre. Parfois pourtant, dans ses lettres, une note plus grave : c'est, par exemple, le jour où le vaguemestre lui apporte V Annuaire de l'École lourd de deuils. Le sentiment qu'il éprouva après l'avoir lu fut, joint à beaucoup de tristesse, une grande fierté, et ce jour-là — la seule fois semble-t-il — il parla de la mort. Il ne la craignait pas; mais il pensait qu'un chef, dans l'intérêt du pays, a le devoir de l'éviter pour ses hommes et pour lui, et qu'« avec beaucoup de sangfroid et seulement un peu de chance » elle n'est pas, en effet, inévitable. Chez lui aucune trace de ce fatalisme funèbre qui, chez tant d'âmes généreuses, a nourri l'héroïsme. Son héroïsme à lui a plus de sérénité et il est d'un caractère bien français dans son mélange d'idéalisme, de mesure et de raison.

Aussi avait-il, comme il l'écrit, « le cœur gai et l'esprit clair ». Quand il avait fini de surveiller les travaux de ses hommes, il ne dédaignait pas les réunions joyeuses d'officiers, et il n'oubliait pas non plus la science. C'est ainsi que, pendant l'hiver, « blotti sous la tente tandis que le vent du Vardar soufflait en tempête et que la neige couvrait les toiles à les crever », il lui plut de rédiger un travail sur l'emplacement de la legio /// Augusta en Afrique. M. René Gagnât le lut à l'Académie des Inscriptions en 191G et il a paru dans les Comptes Rendus de cette Académie^. Il envoya également quelques notes sur des sarcophages d'époque romaine trouvés sur le front 2.

Cependant l'été s'était écoulé, accablant et malsain, et l'heure appro-

Page 1