M DCCC XXXIV
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/latableronde1834creu
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Paris, IK34.
Lorsque, à la veille de i83o, année de longs souvenirs, j'eus la malencontreuse idée de consentir à la réimpression de la Table Ronde, j'exigeai que cette quatrième édition fût tirée à assez grand nombre pour que la moitié pût être réunie à une prochaine réimpression cYJînadis et de Roland. Je voulais préparer ainsi une édition belle et complète de ces trois poèmes, qui, quoique très distincts, peuvent en former un seul sous le titre de la Chevalerie, et n'ont été encore publiés que séparément. Mais on sent que les évênemens qui se sont passés en i83o et années suivantes ne nïont pas encouragé à réimprimer dans son ensemble ce poème, long comme l'Arioste. Visiblement le public ne m'aurait pas donné audience ; et moi-même, j'ai, par des circonstances si sérieuses, été porté à m'occuper d'ouvrages sérieux comme elles. C'est ainsi que depuis cette époque j'ai fait imprimer et même réimprimer le Dernier Homme, poème admirable dans tout ce qui n'est pas de moi (car l'idée mère et beaucoup de détails sont de feu Grainville), mais extrêmement sombre et un peu plus que les Nuits d'Voumj.
Mon livre de la Liberté est un ouvrage politique fort sévère aussi, et presque autant qu'il pourrait être utile. Mes Annales (Cune Famille pendant dix-huit cents ans, publiées cette année, sont moins sévères sans doute, mais le sont quelquefois encore; et tout cela est bien loin des folies héroïques, naïves, sentimentales, et plaisantes, de la chevalerie.
Cependant Dieu me garde de renier jamais ces premiers enfans de ma jeunesse, où j'ai mis peutêtre la meilleure part de mon esprit! Mais, dans nos préoccupations, encore toutes politiques, je nai pas assez de confiance dans le public, ni surtout en moi , pour oser lui donner à-la-fois tout mon poème de la Chevalerie , quelque amélioré qu'il soit. C'est donc un projet décidément encore ajourné; et dès lors rien ne s'opposerait à la publication de ce que j'avais réservé de ma quatrième édition. Mais telle qu'elle est, elle ne se trouve plus être la vraie, la meilleure expression de mon travail; car, en revoyant avec une attention particulière Amadis et Roland, j'ai revu aussi la Table Ronde, et j'y ai fait encore des modifications assez considérables et qui méritent véritablement une édition nouvelle.
Toutefois je n'ai pas le courage de renoncer à une édition aussi belle, aussi correcte que la dernière moitié de celle qu'a si bien imprimée M. Jules 1 lidôt, et qui est précieuse d'ailleurs par une table
des matières, que je ne me charge pas de recommencer, et dont le rédacteur, M. Eugène Thomas, a pris la peine d'indiquer, non seulement par chant, mais par page, les aventures de chacun des nombreux personnages de ce poème. Ainsi, au lieu de renoncer à cette édition, j'ai préféré la compléter par un supplément qui contienne les changemens que j'ai faits depuis à l'ouvrage. Sans doute, ils sont isolés du texte , et c'est un inconvénient; mais aussi, comme je les montre en général précédés de ce qu'ils remplacent ou de ce qu'ils développent, on aura l'avantage de voir d'un coup d œil s'ils sont heureux. Par ces détails, quelquefois minutieux , on pourra juger que l'auteur, qui, quoiqu'on en ait dit, trouve depuis longtemps que ce poème a la correction qu'il comporte, n'a pourtant rien négligé pour le perfectionner encore. La comparaison des deux passages en présence prouvera presque toujours que ce qu'il a supprimé n'était pas défectueux, mais qu'il a cherché à y substituer des choses meilleures; et en voyant, après tant d'éditions et d'années, des études si consciencieuses sur un poème jugé depuis long-temps, peut-être trouvera-t-on tout simple qu'en laissant les personnes à qui cela fera plaisir dire qu'il ne corrige pas ses ouvrages, il ne le dise jamais avec elles. «
Les changemens que contient cette nouvelle
publication sont si considérables que j'ai été au moment de lui donner le titre de cinquième édition; et peu d'éditions nouvelles en contiennent autant. Mais comme enfin à la rigueur ce n'est pas une édition nouvelle, et qu'il faut toujours dire la vérité, du moins en prose, j'ai renoncé à cette idée; me bornant à faire remarquer que voici en quelque sorte une deuxième édition de la quatrième, puisqu'on y trouvera beaucoup de choses qui n'ont pas encore paru. Au reste, ce qui m'importe sur-tout ici, c'est que cet ouvrage, le plus heureux des miens, conserve la faveur qu'il a obtenue, et, par les soins que j'ai pris, réponde toujours un peu mieux au double suffrage des gens de lettres et des gens du monde.
PPxÉFACE.
Paris, décembre i8ii,
La mythologie des Grecs a, comme presque tous leurs dieux, une jeunesse éternelle; et tant qu'on saura la peindre, et qu'on n'en abusera pas, elle offrira à la poésie les plus riches couleurs : mais il me semble que la chevalerie, avec la féerie qui y tient, et sur-tout la religion qui l'embellit, est un peu la mythologie des modernes, et, qu'aussi variée que celle des anciens, elle n'est pas toujours moins séduisante. lies Romains éclairés , qui ne reconnaissaient que LE DIEU TRÈS BON et très grand de Marc-Aurèle (Deus optimus maximus), ne s'en amusaient pas moins des riantes fictions dont on Pavait entouré; et, tout en adorant le seul Jupiter, ils se plaisaient souvent à se rappeler les amours des déesses, et
1 Je me suis toujours étonné qu'on ne datât point les préfaces. Beaucoup de préfaces , et même beaucoup d'ouvrages, offrent des obscurités qu'une date éclaircirait, et quelquefois des inconvenances qu'elle ferait disparaître.
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sur-tout les exploits et les bienfaits des héros. C'est ainsi que les fictions de la chevalerie, qui reçoivent un charme merveilleux de leur mélange avec nos idées religieuses, leur ôtent, à leur tour, une partie de cette austérité qui, par-tout ailleurs, leur fait perdre en poésie presque tout ce qu'elles gagnent en morale. Ces chevaliers redresseurs de torts, ces géants persécuteurs et punis, ces daines protégées, ces fées bienfaisantes;, ces enchanteurs redoutables, ces châteaux hospitaliers, ces retraites, asiles du malheur, et quelquefois du plaisir, ces ermites au pied d'un autel sauvage, ces preux aux genoux d'un ermite, ce mélange de religion et de tendresse, de raison et de folie, des miracles de l'héroïsme avec les faiblesses de l'humanité, tout enfin dans ces idées plaît à l'esprit, sourit à l'imagination; et, comme les temps chevaleresques, malgré leurs désordres, valaient en effet un peu mieux que les temps dits héroïques, leur peinture offre quelquefois des sentiments plus nobles et plus délicats. Aussi, puisque par-tout on apprend la mythologie à la jeunesse, pourquoi ne pas y joindre la chevalerie, qu'il serait plus facile de lui présenter d'une manière convenable, et qui, moins éloignée de nos mœurs, est, si j'ose le dire, plus conforme
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à nos goûts? L'Arioste et le Tasse, qui ne sont que d'hier, nous charment aussi souvent que l'antique Homère et l'immortel Virgile.
Mais quels sont les ingénieux inventeurs de cette seconde mythologie? chez quelle nation est née la chevalerie? il y a sur ce point presque autant d'opinions que de peuples, et toutes sont exprimées avec cette certitude qui déjà épouvantait Fontenelle; car il y a long-temps qu'on ne sait plus ignorer. La plus singulière, mais non la plus insoutenable de ces opinions, est celle qui établit que la chevalerie est une invention absolument poétique, et n'a dans son origine d'autre source que l'imagination des poètes et des romanciers. Dans ce système, ce serait d'après ces fictions chevaleresques qu'en des siècles postérieurs les princes et les guerriers auraient modifié leurs mœurs, leurs habitudes; et, au lieu que souvent c'est d'après l'histoire que l'on fait des romans, ici ce serait d'après des romans qu'on aurait fait l'histoire. On motive ce sentiment par l'état véritablement affligeant qu'offre la société en Europe à toutes les époques du moyen âge, où la chevalerie aurait pu s'établir. Mais les partisans ingénieux de ce système n'ont peut-être pas pris garde que la chevalerie, ainsi que l'héroïsme des Hercule et des
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Thésée, n'a pu naître et briller que dans des temps très malheureux, qu'il n'a pu s'élever de grands redresseurs de torts qu'à l'époque où il y avait des torts innombrables, et qu'enfin la chevalerie était moins un ordre de choses qu'un remède, et même, si l'on veut, un palliatif à un affreux désordre. Sans doute les hommes qui ne voient et ne doivent guère voir par-tout que le beau idéal des objets, c'est-à-dire les romanciers et les poètes, ont dû , dans leurs ouvrages, présenter sur le premier plan les héros et les belles actions, et jeter dans l'ombre les oppresseurs et les crimes. Mais il ne faut pas longtemps regarder le fond du tableau, pour voir que ce fond est presque tout entier composé de ces tristes images , et qu'en cela les romans sont la représentation fidèle de l'histoire. Ainsi la chevalerie a pu naître à ces affligeantes époques. Je crois même qu'elle a dû nécessairement naître alors. Il ne s'agit pas sans doute de cette institution vaste, régulière, complète, dont M. de Sainte-Palaye a composé un tableau toutà-fait romanesque. Je puis en vers être de lavis de ce savant, mais en prose je n'en suis pas du tout; et j'avoue que la chevalerie telle qu'il la peinte dans ses premiers mémoires me semble une véritable chimère. Lui même, dans
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un dernier mémoire , a paru en convenir. Mais, en laissant de côté toutes ces exagérations, il est évident qu'au milieu de ce long et horrible abus de la force, qui désola toute l'Europe dans notre moyen âge, il dut s'élever quelques voix et, si j'ose dire, quelques épées généreuses. Il est impossible que, parmi d'innombrables tyrans, la nature humaine ne se soit pas consolée en produisant et en faisant apparaître quelques guerriers protecteurs des faibles. Il est même vraisemblable que, parmi ces guerriers, quelques hommes à imagination plus vive ne se seront pas bornés à réparer, à punir quelques injustices locales, mais auront été plus loin à la recherche et au secours des opprimés, et auront tenté en petit ce qu'un peu plus tard essaya l'Europe presque entière, quand elle se précipita à plusieurs reprises sur la Terre-Sainte pour y redresser les torts des infidèles. Ainsi voilà, sans poésie et sans poètes, une origine toute naturelle et toute historique de la chevalerie, et même de la chevalerie errante.
Mais où est-elle née? On voit que, dans mon hypothèse, elle peut s'être établie dans le même temps en différents pays, et que, des mêmes oppresseurs, peuvent être nés par-tout les mêmes réparateurs. Mais ces usages, que je viens des-
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quisser et que je vais peindre, ces opinions, ce merveilleux qui les distinguent des temps dits héroïques de la Grèce et de beaucoup d'autres temps barbares, quel peuple, quel pays peuvent s'honorer plus particulièrement de les avoir inventés? Voilà une de ces questions qui ne seront jamais entièrement résolues, parcequ il s'v présentera toujours des raisons pour tous les pays et pour tous les systèmes. Excepté la France, qui pousse son impartialité généreuse au point d'être souvent injuste envers elle-même, je ne crois pas qu'il y ait un pays en Europe où il ne soit à-peu-pres reconnu que les institutions chevaleresques y ont pris naissance. .lai vu même des personnes, peu nombreuses à la vérité, en attribuer l'origine aux Arabes et à l'Asie. Comme tous les temps i t tous les pays ont offert toujours quelques uns de ces traits d'un grand courage et d'une admirable magnanimité dont la chevalerie abonde, on peut, d'après ce trait de ressemblance, lui supposer une origine persane, tartare, tout aussi bien qu'une origine arabe. D'après cette manière de raisonner, i! serait plus simple, et en vérité plus naturel, d'attribuer l'origine de la chevalerie aux Hercule, aux Achille, aux Hector, qui sont en effet les clic-
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valiers de l'antiquité, et se trouvent assez souvent mentionnés comme modèles dans nos livres de chevalerie. La chevalerie ne plairait pas si généralement à toutes les nations, s'il n'y avait pas dans ses idées quelque chose qui répond à tous les cœurs, et peut se retrouver chez tous les hommes; mais elle n'en a pas moins ses usages, son costume, son ton particulier, et tout cela est visiblement européen. Je crois donc que les personnes atteintes de la manie de croire toujours que ce qui a brillé dans un pays n'a pu y naître, et, nécessairement, est venu d'un autre, je crois, dis-je , que ces personnes feront bien d'abandonner l'Asie et les Arabes, et de se rejeter sur les Maures et les chrétiens d'Espagne. En effet plusieurs savants, éblouis de l'éclat que ces peuples ont donné à la chevalerie, croient que c'est parmi eux qu'elle est née. Pour moi, en considérant que, plus on approche du Midi , plus on approche de l'esclavage des femmes, et qu'il n'y a rien de moins chevaleresque que les anciennes mœurs des Africains, et même des Romains et des Grecs, je serais plutôt encore de l'avis des personnes qui placent parmi les peuples du Nord l'origine de la chevalerie. Là un climat plus (pic tempéré permet d'ajouter a l amour les sentiments dé-
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licats qui l'ennoblissent. C'est là qu on voit à toutes les époques le signe caractéristique de la chevalerie, le respect pour les femmes , respect qui dans le Midi est beaucoup plus moderne, et loin encore d'être universel. Je n hésiterais donc pas à attribuer l'origine de la chevalerie aux anciens peuples du Nord, si d'un autre côté, parmi beaucoup d'usages qui lui appartiennent, je n'en voyais beaucoup d'autres qui v répugnent ; par exemple, cette coutume presque générale d'égorger les prisonniers qu'on avait faits, et quelquefois même de les livrer aux supplices les plus cruels, témoin le roi danois Régner Logbrod, qui, pris dans le Northumbcrland , fut jeté dans un cachot et dévoré par des serpents. Il est également connu que, dans ces pays , on ne fusait guère consister l'honneur que dans le courage : la piraterie y était un état, sur-tout celui des jeunes princes; et plusieurs rois Scandinaves n'avaient aucun titre dont ils s'honorassent autant que de celui de premier pirate du Nord. Ce ne sont là ni des chevaliers ni de la chevalerie; mais leur courage plus qu'humain, leurs entreprises hasardeuses et lointaines, rentrent tout-à-fait dans i on Ire de ces idées.
.le crois qu'en cela, comme en mille autres
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objets, les nations ont réagi les unes sur les autres. Je crois que la chevalerie, avec les romans qui en traitent, est l'enfant de beaucoup de pères. Sans vouloir porter une décision là où l'on ne peut que présenter une hypothèse; sans exclure ni les Maures ni les Scandinaves de l'honneur d'avoir créé cette institution, ou du moins d'en avoir augmenté l'éclat, ne pourrait-on pas chercher si, là comme ailleurs, la vérité n'est pas entre les deux opinions opposées , et s'il n'y aurait pas quelques raisons pour voir sous une zone plus tempérée l'origine des idées chevaleresques? Je l'avoue, je suis très tenté de la placer sous la ligne qui comprend le midi de l'Angleterre, le nord de la Gaule, et une partie de la Germanie. J'y trouve, dans ces deux dernières contrées sur- tout, ce respect pour les femmes, qui, dès le second siècle de notre ère, fesait dire à Tacite que ces peuples attribuaient aux femmes quelque chose de divin. Quant à la valeur, celle des Germains est célèbre, puisque l'empire romain s'arrêta devant eux. Les Gaulois, non moins braves, devinrent pour des siècles la barrière de cet empire et l'honneur de ses armées, du moment qu'ils cessèrent d'en être la terreur; et leurs entreprises aventureuses en Grèce, et jusqu'en
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Asie, remplissent les premières pages de l'histoire. En attribuant à ces peuples l'origine de la chevalerie, on expliquera bien plus naturellement comment ces idées, nées dans le centre de l'Europe, s'y sont étendues presque également au nord et au midi, et ont fini par la conquérir à-peu-près tout entière à des mœurs plus nobles et à des sentiments plus généreux. Pour dernière preuve, je demanderais que par les fruits on jugeât de l'arbre. Les romans si chevaleresques des Maures d'Espagne sont trop modernes pour prouver autre chose que l'adoption de ces idées, et non pas leur origine. Mais les poésies Scandinaves, récits bien plus anciens, peignent de tout autres mœurs: la férocité la plus odieuse y ferait presque détester le courage. Ce paradis Scandinave, où les héros s'amusent à s'écharper, est un étrange paradis; et cette salle, où ils s'enivrent d'hydromel dans les crânes de leurs ennemis, offre de vraies réjouissances de cannibales. On ne voit rien de pareil dans les romans de chevalerie ; du moins l'humanité y repose du carnage: on y répand autant de sang peut-être; mais on s'en vante beaucoup moins. Là il y a de la générosité pour les vaincus; il y a même souvent de la gaieté, chose encore plus rare dans les
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poésies Scandinaves et même dans les poésies erses, trop manifestement falsifiées pour être d'aucun poids dans cette discussion. Il y a donc lieu de croire que tous ces peuples du Nord n'ont pas inventé la chevalerie, puisqu'ils n'ont pas su la peindre, du moins jusqua nos siècles modernes, où l'Europe, plus civilisée, est devenue comme une grande république qui , sous divers gouvernements, a adopté sur une foule d'objets les mêmes mœurs et les mêmes opinions.
En confirmation de mon système , il se trouve que les peuples qui, selon moi, ont imaginé la chevalerie, sont aussi les auteurs des premières histoires qui nous en restent. Les romans de Charlemagne, que je crois les plus anciens de tous, ont été écrits en France, et quelques uns en Germanie (je ne parle que des romans); ceux de la Table ronde, dont l'origine, quoique un peu moins reculée, est un peu plus confuse, et dont il doit être particulièrement question ici, sont également nés sous la zone que je regarde comme le pays de la chevalerie : cela est incontestable et incontesté; mais il est beaucoup moins facile de dire positivement quels sont les premiers auteurs de ces récits.
Il y a des ouvrages qui semblent appartenir
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moins à quelques auteurs particuliers qu a toute une nation, ou ruême à certains peuples dune même époque : ce sont ceux qui sont plus particulièrement teints des opinions de ces peuples ou de cette époque. Quelques traditions, quelques récits vagues, ont commencé par se répandre et s'établir. Chacun ensuite a apporté son tribut à la masse d'idées déjà existante, et l'ensemble de ces idées, plus ou moins heureuses, finit par former un corps de faits, qui, tel qu'il est, peint à merveille les opinions de l'époque où il est né, et devient tout-à-fait Yexpression de la société qui la arrangé ou imaginé. C'est ainsi que, dans les fables grecques, le mélange d'idées gracieuses et riantes avec d'autres quelquefois dégoûtantes et féroces peint parfaitement un peuple très spirituel et très ingénieux, mais qui touchait encore à la barbarie. Les légendes, si oubliées aujourd'hui, mais si recherchées autrefois, sont la meilleure peinture des temps où elles furent écrites, et les fausses aventures des héros de ces livres sont l'histoire très naïve de leurs historiens et de leurs lecteurs. Dans un tout autre genre les romans de chevalerie ont le même avantage; ils peignent très fidèlement , non pas ce qu'on fesait dans le temps où ils furent imaginés, mais ce qu'on desirait faire,
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et l'espèce de beau idéal qu'on se proposait d'atteindre. Ces romans, et spécialement ceux de la Table ronde, semblent être nés des récits et des opinions populaires, plutôt que du travail d'aucun auteur. Au moment où j'écris, il existe, dans quelque chaumière, telle opinion ou tel conte qui, en se modifiant, deviendra peut-être dans beaucoup de siècles le sujet des plus beaux ouvrages et le charme des nations. C'est dans un des hameaux d'Angleterre ou de Bretagne qu'est née la fable de Meirfin sorcier, farfadet, et protégeant de ses prodiges le roi Artus ou Arthur, petit prince anglais qui vivait au commencement du sixième siècle. M. de Gaylus a prouvé assez bien que les conquêtes très réelles de Charlemagne sont la véritablesource des exploits imaginaires d'Artus. Tandis que, selon notre usage de tous les siècles, nos romanciers s'amusaient à diminuer la gloire d'un de nos plus grands princes, les romanciers anglais exagéraient beaucoup celle du roi Artus, et au point de lui faire conquérir une partie de la France, où il n'entra jamais.
Quoi qu'il en soit, sous le régne de Henri II, dit Beau-Clerc , roi d'Angleterre en 1 1 54 , Geoffroy de Montmouth traduisit du bas-breton eu lalin (du moins à ce qu'il annonce) l'histoire
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du Brut, ou de l'origine des rois anglais, qu'on faisait descendre d'un Brutus, fils d'Enée, qui aborda en Angleterre et donna des souverains à ce pays. On y trouve l'histoire fabuleuse de ces roisjusquesà Cawalcader, qui vivait dans le septième siècle. Ce livre eût peut-être été peu connu dans u n temps où beaucoup de clercs même n'entendaient paslelatin; mais, presqu'au moment de sa publication, Robert Wace, natif de Jersey, ayant traduit tout le Brut en langue romane et en vers, le roi Henri II, charmé de ce livre, et sur-tout des hauts faits du roi Artus, désira connaître tout ce qui traitait de ce prince et de sa Table ronde, et fit traduire en langue romane tous les ouvrages qui avaient été écrits en latin sur ce sujet.
C'était par l'ouvrage le plus remarquable qu'on devait commencer ce grand travail; et en effet on s'occupa d'abord de Tristan, roman digne des plus beaux siècles, ouvrage que quelques personnes regardent comme le plus ancien des romans de la Table ronde, et qui en est incontestablement le meilleur. La personne qui se chargea de le translater en français fut le chevalier Luces, seigneur du château du Gast, près Salisbury. Il commença même a traduire le roman du saint Gréai ou Graal; pour celui
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de Tristan, il paraît qu'il fut aidé par messire Gasses le blond, qui était parent du roi Henri. Dans le même temps Gautier Map, ou Mapp, qui était chapelain de ce prince, mit en français par son ordre le roman de Lancelot du Lac. Robert de Borron et Hélys de Borron, son parent, finirent la traduction du saint Gréai, et y joignirent celle de Joseph dArimathie et de Merlin. Hélys fit seul le Palamède, et s'associa ensuite avec Robert et Rusticien de Puise pour traduire le Brut de vers en prose, et mettre la dernière main à tous les romans précédents; c'est par cette raison que Rusticien de Puise est quelquefois cité comme l'auteur de Tristan. Il paraît qu'il traduisit seul les romans de Méliadus et de Gyron le courtois.
On peut s'étonner que ce soit un roi d'Angleterre qui ait fait traduire tous ces romans en français. Mais il faut rappeler ici un fait aussi honorable à notre littérature qu'à notre histoire. Depuis la conquête de l'Angleterre par Guillaume, en 1066, la langue française, dite romane, qu'il y avait portée, avait fait dans ce pays les plus grands progrès, et pendant plusieurs siècles elle resta la langue littéraire de l^Angleterre. Très long-temps les Anglais riches et instruits envoyèrent leurs enfants en France
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pour qu'ils y fissent leurs études, et y appr ssent, outre l'exercice des armes, la langue romane", q u i était réputée la plus douce , la plus polie et la plus délitable, comme l'a écrit, dans le treizième siècle, le Florentin Brunetto Latini, qui, par cette raison, aima mieux écrire un ouvrage en langue romane que dans la langue de son propre pays.
Au reste, si ce fut un prince anglo-normand qui le premier fit traduire en français les romans de la Table ronde, ces ouvrages, dont le succès fut prompt et mérité , furent dans le même siècle reproduits en France par des écrivains qui les imitèrent en vers. A la tête de ceux-ci il faut mettre Chrestien, dit de Troyes, pareequ'il était né en cette ville. Cet écrivain, qui mourut en i 1 9 i , nous a laissé en vers, i° Perceval le Gallois, i° le Chevalier au lion, 3° Erec ci Enide , 4° Cliget, 5° Lancelot, ou de la Charrette, 6° Guillaume d'Angleterre. Il avait fait aussi le roi Mare et la reine Vseult (ou le Tristan ) , et la perte de ce roman est très fâcheuse pour la littérature de cet âge. Ses autres ouvrages, qui restent en manuscrits, sont fort supérieurs à. tout ce qui fut écrit dans ce temps, et seront toujours intéressants à consulter. 11 serait à désirer qu'on nous en donnât une édition, et
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que l'on se rendît , à cet égard , aux vœux des savants de France, d'Angleterre, et même d'Allemagne, où Chrestien de Troyes est encore estimé et recherché '.
Les auteurs sur lesquels Chrestien de Troves a travaillé conviennent tous avoir traduit du bas-breton ou du latin. Quelques savants pensent que c'est une feinte, et que ces soi-disant traducteurs sont les vrais auteurs; mais d'autres savants ont une opinion différente. Ils représentent que, puisqu'il est incontestable que Henri II, charmé de la traduction du Brut, fit traduire sur-le-champ les autres romans de la Table ronde, et avant tout le Tristan, il en résuite plus qu'évidemment que ces romans existaient; et ils ne voient pas pourquoi ils n'en croiraient pas sur leur parole tous les auteurs que je viens de nommer, et qui tous déclarent n'avoir été que traducteurs. lis expliquent les moments de distraction où ces mêmes traducteurs se disent inventeurs , par les grands changements quils ont faits aux récits quils translataient. Ils croient, au reste, que la plus
Je dois, sur tous ces faits, les éclaircissements les plus utiles à M. fie Roquefort, auteur du nouveau et excellent Glossaire de la Langue romane, et qui joint au mérite d'être un de nos savants les plus distingués celui d'être un des plus obligeants.
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grande partie de ces inventions appartient à l'Angleterre. Mais quelques uns pensent que la Bretagne , et par conséquent la France, peut réclamer primitivement les romans de Lancelot , de Métiadus, et sur-tout de Tristan., non parceque ces héros sont Français , mais parcequ'on leur donne un avantage trop constant sur les héros anglais; parceque le roi Artus, si vanté dans les autres romans, est souvent dans ceux-ci humilié outre mesure, et que les Anglais, qui ont toujours eu le honneur d'avoir de l'esprit national, n'ont jamais pu inventer de tels ouvrages. C'est beaucoup qu'ils les aient traduits ; encore fut-ce sous des princes normands. Ces savants conviennent que ces romans nous sont en effet arrivés d'Angleterre; mais ils croient qu'ils y étaient venus de Bretagne, province qui, dans ces siècles barbares, avait souvent plus de rapports avec l'Angleterre qu'avec le reste de la France, et qui d'ailleurs, dans ces récits, adoptait les idées anglaises sur la Table ronde, le saint Gréai, et Merlin. Ils pensent même que quelques unes de ces idées peuvent y être nées. Ils répètent à cette occasion que le roman du Brut, le père de tous les romans de la Table ronde , est donné , par Geoffroy de Montmouth , comme traduit du bas-
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breton. Ils remarquent que c'est en Bretagne, dans la forêt de Brocéliande, près Quintin, que Merlin était censé être enseveli. Ils ajoutent que le roman de Tristan, de ce chevalier né, marié, mort en Bretagne, a tous les caractères d'un roman breton, et qu'on y retrouve jusqu'au combat du bâton, encore en usage dans cette province- ils allèguent qu'au reste rien ne prouve que plusieurs des translateurs précédemment nommés ne fussent Normands ou fils de Normands , comme le prince pour qui ils écrivaient; que plusieurs choses le font croire; enfin à ces conjectures, auxquelles on ne peut opposer que d'autres conjectures , ils joignent des considérations positives; ils rappellent que Chrestien de Troyes , dès le douzième siècle , a ajouté aux premiers récits le charme de beaucoup de ses inventions , et qu'au quinzième tous les romans de la Table ronde, refaits et imprimés en France, offrent, au milieu d'une prolixité fatigante, beaucoup de nouveaux traits fort heureux et de détails très naïfs. Ils prouvent que plusieurs de nos fabliaux en offrent également; et, d'après toutes ces observations, ils pensent que le mérite des romans de la Table ronde peut à-peu-près se partager entre la France et l'Angleterre.
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La république des lettres est toujours en paix : ce n'est pas sans quelque charme que je nie suis occupé à refondre, à rédiqer un ouvrage, création commune, propriété indivise de deux nations qui, depuis tant de siècles, se combattent et s'estiment. Voilà, je crois, la seule entreprise quelles feront jamais en société. Il m'a semblé que ce poème pourrait tirer quelque agrément de la réunion de ces idées anglaises et françaises. On verra même que les deux peuples s'en partagent les aventures, comme ils en ont partagé la composition. A la vérité, Lancelot et Tristan sont les deux héros les plus brillants de la Table ronde: mais Gauvain, Perceval, Yvain, ne sont guère moins redoutables, s'ils sont un peu moins intéressants ; et ce petit désavantage est bien compensé par l'éclat de deux Anglaises, Genièvre et Yseult, véritables Hélènes de la Table ronde, et à l'amour desquelles Lancelot et Tristan doivent une giande partie de l'intérêt qu'ils inspirent.
Je ne me suis jamais flatté que les aventures de tant de héros, quelque simplifiées qu'elles fussent par moi, pussent se prêter à une intrigue bien forte, à un ensemble bien parfait ; j'ai cru que ce serait beaucoup qu'il y en eût un : il fallait faire ici, non pas les chevaliers pour
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l'ouvrage , mais l'ouvrage pour les chevaliers. Heureusement la recherche du saint Gréai, ce palladium de la Table ronde, m'a paru pouvoir former comme un nœud général propre à lier toutes les parties du poëme, et me donner un prétexte suffisant pour en remplir le véritable but, le récit des aventures les plus remarquables de mes chevaliers. Il m'a semblé de plus que je pouvais faire arriver au même point tous ces héros partis nécessairement de côtés opposés, et fondre tellement leurs intérêts et leurs aventures, que l'unité d'abord un peu confuse de mon poëme finît par être tout-à-fait régulière. Mais que de contradictions à expliquer! que de lacunes à remplir ' que de difficultés pour produire, éloigner, réunir, séparer à propos tant de personnages ! que de reproches à craindre, et avant tout celui de la diffusion! Quoique ce poëme, qui ne contient pas moins de faits que le Roland furieux , n'ait guère que le quart de son étendue, je connais trop ma nation, et sur-tout je me connais trop bien, pour n'être pas honteux et inquiet de donner un si long ouvrage en vers. Je représente seulement que le Perceval de Ghrestien de Troycs en a 22,178, et que le Lance lot en prose, imprimé in-folio trois siècles plus tard, ferait à
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lui seul plus de douze volumes in-8°. Je n'en ai fait qu'un seul de la vaste collection des romans delà Table ronde ; et je pense qu'il n'en est pas de ceux-ci comme de tant d'autres qui ne sont bons qu'à être oubliés. Ceux de la Table ronde ont assez long-temps occupé les nations, et ils ont encore assez déplace dans leur souvenir, pour que tout homme instruit soit bien aise d'en avoir une idée sommaire: or mon livre, qui est à-lafois un poëme et une histoire, offrira du moins cet avantage, qui en vile prose serait déjà un mérite. Si mes vers ne le détruisent pas, ils y ajouteront quelque chose. J'avoue que ce mérite ne m'eût pas suffi, et que j'aurais plus d'une fois renoncé à un travail si pénible, si je n'avais été soutenu par le désir d'offrir à mes concitoyens un poëme dont le sujet est fait pour leur plaire. Les noms de Lancelot et de Tristan appartiennent, sinon à notre histoire, du moins à notre littérature; et il est à remarquer qu'ils n'occupent jusqu'à présent presque aucune place dans celle-ci. L'Arioste a un épisode tout entier sur Tristan. Le passage le plus touchant du vieux Dante a rapport aux amours de Lancelot et de Genièvre. En un mot Lancelot et Tristan sont dans tous les poëmes, excepté dans les nôtres. Du moins j'aurai essayé de réparer cet oubli.
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Expliquez, si vous pouvez, les réputations, et croyez-y aveuglément, si vous voulez: quelque succès de châteaux et même de chaumières qu'aient eu nécessairement autrefois les charmantes histoires de la chevalerie, et particulièrement de la Table ronde, toutes ces gloires ont été long-temps comme effacées en littérature par des contes triviaux, et sur-tout par ce pitoyable Roman de la Rose, allégorie sans imagination et sans esprit, où Faux-Semblant , Dangier, et Maie bouc lie, luttent si long-temps contre Pitié, Franchise, et Bel-Accueil. C'est ce roman, ou plutôt ce poëme, qui, à côté de tant de conceptions naïves, touchantes, ou élevées, a été si long -temps proclamé, cité, imité, comme l'ouvrage-modéle de la poésie et de la littérature française. Que dis-je? il y a des gens de lettres et d'esprit qu'on surprend encore à vanter cette rapsodie, et d'autres pauvretés analogues. Pour leur punition, Dieu les condamne à ne pas sentir combien les vieux livres de chevalerie, presque tous si longs et si extravagants, renferment de beautés originales et dignes des meilleurs siècles. Il est inconcevable que dans un âge si barbare on ait pu faire Tristan, et plus inconcevable encore que, Tristan étant fait, on soit resté si barbare. C'est précisément pour se-
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parer tant d'or de tant d'alliage que j'ai écrit
Par sa nature, un sujet si varié devait être traité dans le genre de l'Arioste plutôt que dans celui du Tasse; je me suis soumis sans aucun regret à cette nécessité. Le genre de l'Arioste est la véritable comédie de l'épopée. Le poëme héroï-comique vient après l'épopée sérieuse, mais comme frère, et non comme serviteur: s'il est moins régulier et moins noble, il offre incontestablement plus de naturel et plus de variété. Sans doute j'ai mes raisons pour le défendre; mais s'il est moins considéré que l'autre, je ne le crois guère moins difficile. Par-tout le génie connaît seul sa route; mais, dans le poëme sérieux, celle du goût est indiquée à la raison la plus vulgaire: dans le poëme héroïcomique les limites où l'on doit s'arrêter sont presque imperceptibles, et le tact le plus fin peut à peine apprendre à ne pas se briser contre tant d'écueils , ou à se retrouver dans tant de routes. Quelque mérite qu'il y ait à bien conserver un seul ton, il y en a peut-être autant à les employer et à les fondre tous.
Je sais que jusqu'à présent, dans nos poëmes héroï-comiques les plus distingués, on a prodigué tant desprit, de grâce et de talent, qu'on a
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cru inutile d'y joindre le pathétique et les beautés élevées de la poésie; mais en cela on s'est écarté de la marche de l'Arioste, le maître et presque le créateur du genre. L'Arioste, souvent le plus gai des poètes, en est quelquefois le plus sublime; et hors la naïveté, à laquelle il n'a jamais prétendu, il n'est peut-être aucune espèce de beauté à laquelle son génie n'ait atteint. Pour moi , trop éloigné du talent des poètes français qui ont travaillé dans son genre, j'ai cherché à compenser ce désavantage, en me rapprochant plus de sa manière; ou plutôt je n'ai rien cherché: j'ai suivi mon inspiration, seul moyen qu'un talent médiocre ait de faire croire quelquefois qu'il ne l'est pas. Tendresse, gaieté, mélancolie, ces teintes et d'autres se sont trouvées sous rna plume, à mesure qu'elles se présentaient dans mon esprit ou dans mon sujet.
Les aventures et même les héros de chevalerie se ressemblant souvent beaucoup, j'ai extrêmement diminué le nombre des unes et des autres : je me suis même permis deux fois une licence très forte; et la seule manière que je connaisse pour la réparer, c'est d'en avertir. Supposant que Glodion prenait quelquefois le nom de Gyron, je lui ai attribué la principale
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aventure du roman de Gyron te courtois, hé d'un grand poème italien d'Alamanni. J'ai é Jement attribué à Gauvain, véritable Astolj de la Table ronde, l'aventure du eheval vola aventure dont Cléomadcs, héros d'ailleurs connu, ne faisait rien. J'ai, du reste, autant ( la marche de mon poëme me le permettait, 1 pectë les traditions romanesques de queh importance. Je n'ai pu ni voulu tout dire, j'ai pensé que mon sujet serait rempli, si 1 trouvait ici les héros, les faits et les usages plus remarquables de la Table ronde.
Je me trompe peut-être ; mais, en examini l'ensemble de tous ces antiques récits, ai choisis et resserrés, il me paraît que cette œu des anciens temps présente une masse d'idées bi ingénieuses. Quelques poèmes sans doute frent une imagination plus vaste, plus po peuse, une intrigue plus forte, un nœud p puissant; mais aucun peut-être n'offre rien plus touchant, rien d'aussi naïf. Que de cho ici qui sont neuves de leur antiquité mêfi Dans notre siècle magnifique ne trouvera-t-i pas un charme particulier à cette simplicité vieilles mœurs, à cette vérité des premiers si timents? Il y a ici beaucoup moins de roisj des rois plus simples qu'ailleurs. On y trouvi,
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des détails plus familiers, mais aussi plus naturels, une foule de choses enfin qu'on ne pourrait plus imaginer. Puissent les fictions que j'ai été obligé de risquer en ce genre ne pas paraître trop indignes des anciens récits '.Tels sont, entre autres, le premier danger de Lancelot enfant, la fraternité d'armes de Tristan et de Lancelot. Tordre de bien aimer, la confidence des deux maris aux deux amants, le caractère et les méprises de Rustard, tous les rapports du roi pécheur avec Perceval, la plus grande partie du rôle de la belle sérieuse, la fuite de Lancelot et de Tristan pour sauver Genièvre^ la mort de Galléhault et de Palaméde, et les adieux de Genièvre et d'Yseult a Lancelot et à Tristan;
Le lierre croissant sur les tombeaux de Tristan et d'Yseult est du vieux roman de Tri-tan; et peut-être en est-ce l'idée la plus touchante et la plus heureuse: mais j'ai cru devoir y ajouter la visite de Lancelot et de Genièvre aux tombeaux de Tristan et d'Yseult. Il m'a semblé que ce prodige gagnerait a avoir de tels témoins, et qu'une telle scène pouvait mettre le comble à l'intérêt doux et mélancolique que doivent laisser les derniers chants de ce poème.
Je crois que quelques personnes préféreront ces derniers chants aux premiers, et mon goût
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est d'avance conforme à leur opinion. Si, au contraire, d'autres juges trouvent ces derniers chants, et sur-tout le dénouement, trop lugubres, qu il me soit permis de leur représenter que les traditions populaires sont le trésor des poètes, mais qu'aussi les poètes ne peuvent pas par trop s'en écarter. La révolte de Mordrec, la bataille qu'il livre, et les suites de cette bataille, sont aussi consacrées que la Table ronde ellemême. On pourra aussi remarquer que ce résultat définitif de tant d'exploits et de tant de prodiges offre une leçon morale qui n'est que trop juste, et qu'ici le peuple a mieux rencontré que le poëte n'eût imaginé.
J'ai beaucoup abrégé les détails de combats, qu fatiguent quelquefois, même dans l'Arioste. J'ai trouvé dans les récits de la Table ronde plusieurs faits que ce poëte n'a pas dédaigné d'embellir. Chargé des intérêts de la Table ronde, j'ai dû au moins indiquer ces faits. Tel est le cor d'ivoire, véritable origine de la coupe enchantée. Je me suis étendu davantage sur l'histoire du court mante l , qui est la contre-partie de la coupe enchantée, et sur lequel un trouvère français nous a laissé un fabliau très joli. C'est ainsi que j'ai à peine indiqué la folie furieuse de Lancelot, qui a évidemment donné l'idée de la
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Fureur sublime de Roland; et j'ai insisté sur la folie douce de Tristan , qui offrait des teintes plus neuves.
Un poëme de chevalerie sans romances, surtout de nos jours, paraîtrait incomplet, .l'en ai donc fait quelques unes; j'en ai rajeuni, et quelquefois transcrit d'autres, quand elles étaient trop heureuses ou trop consacrées. Que diraiton d'une histoire d'Yseult, où l'on ne trouverait pas à-peu-près cette romance, Avec Vseult et les amours, de M. de Tressan ! Ce ne sont pas les seules obligations que j'aie à cet écrivain ingénieux et à ses collaborateurs de la bibliothèque des romans, qui a tant contribué à révéler aux Français leurs vieilles richesses ignorées. Des savants plus anciens, et même plus savants, avaient dit où il y avait des trésors ; mais M. de Tressan a été les chercher, et il est le premier moderne qui nous en ait montré. Ses brillants travaux sur la chevalerie m'ont été fort utiles.
J'ai mis en italique, la première fois que je les emploie, les mots les plus vieux et les tournures les plus singulières que je conserve des anciens romans. J'y mets également les passages les plus heureux que j'en emprunte.
L'importante conquête du saint Gréai est attribuée, dans le roman de Perceval, à Perceval
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lui-même, et, dans d'autres, à un certain Galaad, dit le Vierge, parcequ'en effet il avait ce mérite indispensable dans cette entreprise. J'ai conservé cette loi établie et citée dans quarante romans; mais, laissant de côté l'insignifiant Galaad, j'ai attribué la conquête du saint Gréai à Perceval, et j ai tâché de trouver un moyen, pour concilier ses amours avec la condition attachée à la possession du saint Gréai.
Je n'ai, au surplus, fait que glisser sur tout cela, et les personnes qui voudront bien lire ce roman du saint Gréai et tous les romans où il en est question, approuveront peut-être l'extrême réserve avec laquelle j'ai traité ce sujet assez scabreux. Je n'ai conservé, et encore en les soulignant, que quelques traits nécessaires pour peindre les mœurs, les opinions, et la dévotion singulière des vieux siècles. Conserver de pareils traits, c'est écrire l'histoire.
Les romans de chevalerie, et particulièrement ceux qui m'ont occupé, joignent souvent aux traits les moins religieux les détails les plus libres. Ce qui serait indécent ailleurs peut n'être ici regardé que comme curieux. D'ailleurs quelques détails voluptueux sont permis peutêtre, pourreposerlelecteur,de tant de combats. Je le dis ici avec d'autant plus de franchise, que
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dans cet ouvrage, je n'ai presque point usé de cette ressource. Je ne sais si j'aurai pu faire passer dans l'esprit de mes lecteurs le charme que m'ont fait éprouver les naïves histoires dont ce poëme est plein, et sur-tout les touchantes amours de Genièvre etd'Yseult ; mais ces amours m'ont tellement intéressé, que, quelque irréguliers qu'ils soient, j'aurais cru les profaner en les peignant avec des couleurs trop vives. Je les ai donc couverts de cette décence, je dirais presque de cette pudeur, qui, lorsque le sujet le comporte, est un attrait et une beauté de plus.
Cet ouvrage est terminé depuis plusieurs années. Je voulais et j'aurais dû peut-être le conserver quelques années encore, d'abord pour le perfectionner, et aussi pour attendre une époque où les esprits fussent moins préoccupés de grands intérêts et de grands événements. Mais en relisant le poëme de la Table ronde, j'ai cru m'aperce voir qu'un ouvrage que l'on a fait, étant jeune, et qui porte des empreintes de cet âge, doit, par plus d'une convenance, être publié quand on touche encore à cette époque de la vie. D'ailleurs, en attendant plus tard, on court risque de ne plus se soucier de publier même celle de ses productions qu'on aime le mieux. Le jeune homme brave les orages; l'homme
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fait les soutient; mais le vieillard les évite. J'ai donc cru devoir exposer ma nef aux tempêtes, et aux calmes, plus dangereux encore.
Une préface est souvent un testament: si je n'obtenais pas même le succès modeste auquel j'aspire, il me restera du moins le mérite d'avoir, le premier, tiré du chaos des romans delà Table ronde un récit complet, suivi et à-peu-près raisonnable. Mon faible ouvrage pourra aider à en composer un meilleur, et je ferai tout mon possible pour me contenter de cet avantage. Mais peut-être aussi croira-t-on devoir m'accorder quelque indulgence en faveur de mon sujet. L'auteur d'un poëme de chevalerie doit, naturellement, devenir aventureux comme ses héros. J'ai suivi le mauvais exemple; j'ai souvent trop hasardé. Il est impossible que je ne me sois pas trompé quelquefois, et qu'un tel ouvrage, tout-à-fait neuf dans notre poésie, ne présente pas des endroits faibles, des hardiesses malheureuses; mais j'espère que les bons esprits trouveront juste déjuger l'ensemble; et, s'il n'est pas trop défectueux, d'aider l'auteur à corriger les détails. Les critiques qui auront ce but lui paraîtront plus précieuses que des éloges.
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