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PREFACE DE LA SECONDE ÉDITION

Paris, 29 juillet 181 2.

I/évènement a trompé mes craintes et passé toutes mes espérances. Quand, en avril dernier, je publiai ce poëme, beaucoup de raisons m'empêchaient de croire que je dusse penser sitôt à le réimprimer; et c'est très franchement que j'attribue au bonheur du sujet une grande partie du succès de l'ouvrage.

Dans l'impossibilité de témoigner au public toute ma reconnaissance, je veux du moins lui montrer combien, depuis long-temps, je me suis occupé d'obtenir quelques droits à ses suffrages. Persuadé, depuis très long-temps aussi, qu'il faut augmenter, s'il se peut, et renouveler le prix de la mythologie, par le contraste de la chevalerie, j'ai fait d'assez longues études sur cette autre série d'aventures. J'ai vu que, sauf quelques exceptions, la chevalerie errante, la chevalerie romanesque se réduisait à trois grandes familles, les chevaliers de la Table ronde,

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les Amadis, et les héros de Gharlemague. Ces trois familles de chevaliers ont été pour moi le sujet d'un grand ouvrage en trois poèmes, qui cependant, à eux trois, ne sont pas plus longs que celui du divin Arioste, dont le sujet fait partie du mien. Puisque le premier de ces poèmes, terminés tous depuis plusieurs années, n'a pas déplu, je me propose de publier bientôt Amadis de Gaule, pour lequel je sollicite ^'avance la bienveillance, et sur-tout les conseils dont on m'a honoré pour la Table ronde.

J'ai suivi une foule de ces conseils, et je leur dois en grande partie l'amélioration considérable qu'on remarquera dans cette édition. Si je n'ai pu les suivre tous, c'est que quelquefois ils se contredisaient; et quelquefois aussi j'ai été assez malheureux pour ne pas les sentir, même après v avoir réfléchi long-temps; et il m importe beaucoup de faire observer qu'ici, comme dans mes autres ouvrages, les négligences qu'on remarque sont vraisemblablement des failles, mais sont, bien plus rarement qu'on ne croit, des iiéglirjences. Ce dernier reproche , qui peut paraître moins grave, mêle paraît beaucoup plus. En effet, j'aime bien mieux être accusé de ne pas voir ce qu'il laut corriger, que de ne pas corriger ce que je vois; et il est moins fâcheux

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pour moi que les hommes éclairés, dont je n'ai pu suivre tous les conseils, me plaignent d'une organisation fausse, que s'ils m'accusaient d'une obstination ridicule.

Je dois dire aussi que, parmi les avis dont je n'ai pas profité, il en est que j'ai trouvés excellents sans pouvoir les suivre. Tantôt le passage que l'on blâmait tenait impérieusement à ce qui précède ou à ce qui suit; tantôt c'était une ombre nécessaire dans un vaste tableau ; tantôt c'était une préparation plus nécessaire encore à un fait ou à un caractère éloigné; tantôt enfin, car il faut être franc, ce passage était tout simplement défectueux, sans qu'il me fût possible de le rendre meilleur. Les corrections qui m'ont donné le plus de peine dans cet ouvrage sont certainement celles que je n'ai pas pu faire: en voulant faire mieux, j'ai fait plus mal encore, et j'ai dû quelquefois revenir à ce que j'avais écrit d'abord. Pour tout écrivain il est un terme au-delà duquel , en voulant donner à son ouvrage le mérite qui y manque, il risque d'affaiblir celui qu'on y trouvait.

Quelques personnes, par un arrêt d'autant plus rigoureux qu'elles le croient sans appel, ont prononcé que je manquais de plan et surtout d'unité. Quant au plan de ce poème, dont

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le sujet, comme le titre, est la Table ronde, au premier chant je montre l'institution de cette table célèbre; dans les suivants je décris les aventures de ses principaux chevaliers, et le dernier renferme la destruction de l'ordre. Je voudrais bien que quelqu'un de ces hommes de génie qui ne font jamais rien, eût la bonté de m'indiquer quel plan plus régulier, quelle marche plus naturelle j'aurais pu suivre. Quant à l'unité, puisque la nature même de mon sujet est de présenter une foule d'entreprises et de héros, il m'était difficile d'établir absolument X unité de héros et d'entreprise. J'ai du moins approché de ce double but autant que cela m'a paru possible; et, au reste, ce poëmc offre une unité plus vaste, mais réelle encore, celle de la Table ronde. C'est autour de cette table respectée que j'ai groupé tous mes chevaliers. Le but continuel de tous mes héros est de mériter d'y être admis , ou de prouver qu'ils y ont été admis justement; et le saint Gréai lui-même n'est un des nœuds de mon intrigue, que parcequ'il tient essentiellement à la Table ronde.

«Mais, nie dit-on, pourquoi ne -vous êtesvous pas borné à raconter les charmantes aventures de Tristan et de Lancelot? C'était incontestablement ce que la Table ronde vous offrait

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de mieux. » Je le pense ainsi, et tellement, que ces aventures forment à elles seules les deux tiers de mon ouvrage. Mais veut-on savoir ce qui en occupe le reste? L'histoire d'Artus, presque toujours intimement, et trop intimement, liée à celle de Lancelot; les aventures de Gauvain, aventures dont le fond, qui ne m'appartient pas, est des plus ingénieux; et celles de Perceval, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus gai et de plus original dans cet ouvrage, et ce qui, auprès d'un grand nombre de personnes, n'a pas peu contribué à son succès. Ajoutez à cela quelques détails indispensables sur la Table ronde et le saint Gréai , et vous retrouverez tout le poème, à l'exception de quelques récits qui rentrent tout-à-fait dans l'ordre des épisodes, ressource permise aux poèmes les plus réguliers. Parmi ces épisodes, le plus important, le seul même qui le soit, est celui de Glodion, qu'aucun lecteur, et sur-tout, je l'espère, aucun Français ne se plaindra de trouver ici. Je sais que quelques autres récits sont d'une précision un peu froide où même un peu obscure; mais d'un côté je ne pouvais, sans faire mon poème beaucoup trop long, leur donner le développement qui y eût ajouté cet intérêt dont ils sont privés ; de l'autre, chantant la Table

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ronde, il fallait bien donner une physionomie, et, par conséquent, au moins une aventurée trois ou quatre de ses autres principaux chevaliers , qui , chacun , en ont des milliers dans l'infolio de leur histoire. Tous les sujets ont leurs landes, comme tous les pays. Je me suis résigne à cet inconvénient nécessaire. En un mot, en me bornant à faire un poëme du roman déjà fait de Tristan, j'aurais eu devant moi une marche toute tracée et un succès assez facile. Pour offrir dans un travail neuf toute une famille de chevaliers, j'ai tout risqué, et même le malheur d'ennuyer. Si malgré tant d'obstacles, de dangers et même de défauts , je n'ai pas entièrement succombé dans une entreprise si pénible, j'ose supplier qu'on ne demande pas le moins à celui qui a donné le plus, et sur-tout qu'on ne croie pas que l'arrangement de tant de faits soit le résultat du hasard. Il n'y en a pas un danstout le poème dont je n'aie bien ou mal calculé l'effet et la place. C'est ainsi, par exemple, qu'après avoir tâché d'animer mon exposition et mes premiers chants par la présence du brave et aimable Lancelot, j'ai réservé Tristan, peutêtre plus aimable encore, jusqu'au sixième, montré Perceval au dixième seulement, saisi. pour mettre Gauvain en évidence, le moment

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où Tristan est marié et où Lancelot a disparu; et cette grande aventure deGauvain, qui semble tout-à-fait sortir de mon sujet, est précisément ce qui m y ramène, en faisant revoir Lancelot, et sur-tout en faisant trouver Merlin, et par conséquent le saint Gréai. Dès-lors les faits se pressent, les intérêts se réunissent, et Faction, devenue plus forte, se précipite vers des scènes pathétiques qui amènent le dénouement. Voilà quelques unes des combinaisons sur lesquelles j'ai fondé la marche de ce poëme. A la vérité je desirais les cacher toutes, et je dois être flatté d'y avoir réussi; mais auprès de quelques personnes, j y ai réussi, cerne semble, un peu trop bien.

Heureusement, tandis que de bons esprits m étonnaient par ce reproche, d'autres juges, que je ne puis, trouver moins éclairés, et précisément ceux qui connaissent le mieux le chaos des anciens romans, me félicitaient d'être parvenu à réunir et à fondre tant d'aventures dans un seul récit; et ce qu'ils trouvaient le plus à louer dans mon poëme, était précisément ce que d'autres y blâmaient davantage. Du moins ces juges indulgents sentaient la peine singulière que ce travail m'a coûté, et ils ne m'accusaient pas à cet égard d'une négligence qui, supposé

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quelle soit dans mes vers, jamais du moins ne

sera dans mes plans.

On m'a beaucoup plus justement, j'imagine, reproché souvent des fautes de détails. Je dis, j'imagine; car, on ne peut trop se le persuader, si j'avais vu , ou si je voyais ces foutes qui, dit-on, crèvent les yeux , certainement elles n'existeraient plus. Mais j'ai vu prendre pour des incorrections , tantôt des expressions ou des tournures qui appartiennent à la langue vieillie que j'ai dû parler quelquefois ; tantôt des enjambements, licence utile, ainsi que quelques autres, pour jeter un peu de variété dans de si longues séries de vers dune même mesure; tantôt encore de ces hardiesses qui tiennent à l'abandon, à ce je ne sais quoi qui est une puissance très réelle dans les arts. On m'a reproché également des vers assez durs: j'en ai corrigé beaucoup, mais je n'ai pu les corriger tous, d'abord, parceque les noms du Morhoult, de Mordrec , de Marc, et môme dTseult, ne sont pas très harmonieux; et cependant ces noms, que je n'ai pas dû changer , reviennent à tout moment. Indépendamment de cette- difficulté particulière à mon sujet, la langue française, que je crois à-peu-près aussi douce qu'aucune autre , a , comme toute autre aussi, des sons durs ,

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des mots malheureux : or, même en vers, tout écrivain doit s'occuper, avant tout, de dire ce qu'il a à dire. J'ajouterai que les hommes qui le liront dans le même esprit, s'apercevront rarement de ces duretés si choquantes pour ceux dont la susceptibilité se hérisse devant deux ou trois syllabes malencontreuses. Au reste, il y a fort peu d'auteurs chez qui l'on ne trouve, plus souvent qu'on ne pense, de ces sons qui se heurtent, si Ton veut absolument en chercher, et sur-tout si l'on a soin de les isoler du reste de la phrase. Tout écrivain doit éviter ces taches autant qu'il le peut; mais il n'est aucune langue humaine où on le puisse toujours, et c'est en ce sens qu'est tout-à-fait vrai ce mot de l'ingénieux La Motte, qui en a exagéré l'application pour lui-même : Un poète n'est pas unejldte. Puisqu'en général on m'accorde une place parmi les poètes incorrects, quoique je ne l'accepte pas entièrement , on trouvera sans doute tout simple que je les défende un moment. Au milieu de leurs défauts, ces poètes ont souvent un avantage auquel on ne prend peut-être pas assez garde : comme ils ne peuvent compter sur l'élégance de leur style et sur l'harmonie de leurs périodes, ils se réfugient dans la pensée, et souvent même c'est l'abondance de leurs idées

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