‹ La table rondeChapitre 5 sur 25 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

qui ne leur laisse pas le temps de les exprimer assez purement. Privés du talent de faire valoir des choses communes, ils veillent à ce que celles qu'ils disent ne le soient jamais trop; et il résulte de là que, lorsque par hasard ou par niégarde on leur fait 1 honneur de traduire leurs ouvrages, ils gagnent à la traduction ce que des auteurs beaucoup plus élégants y perdent quelquefois. Pour moi, qui ne peux y gagner, j'ai cherché du moins à ne pouvoir y perdre, et pour cela j'ai tâché que ma pensée valût souvent mieux que mon expression , ce qui après tout est moins fâcheux que si mon expression valait mieux que ma pensée.

Quelques excellents esprits mont reproché des couleurs quelquefois trop modernes : quand mes héros parlent, je leur ai, je crois, conservé la couleur antique, et c'est peut-être même l'antiquité naïve de mes héros et de leurs aventures qui est le principal agrément de mon ouvrage. Gauvain seul, par son ton, est assez moderne; mais, sans vanité, je le suis encore plus que lui , et rien n'empêche que lorsque c'est moi qui parle, c'est-à-dire dans une bonne partie de ce poëme , je n'aie le ton de mon pays et de mon siècle : ce contraste avec le ton de la plupart de mes héros n'est peut-être pas sans avantage.

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Comme je ne cherche qu'à meclairer, et nullement à cacher les reproches qu'on me fait, j'avouerai encore qu'on m'a accusé d'avoir un peu abusé de l'antithèse. Je représente que mes innombrables récits étant presque tous, et devant être extrêmement serrés, l'antithèse m'a été souvent nécessaire pour les empêcher de paraître secs. En effet, aucune figure n'est à-lafois aussi précise et aussi brillante: elle fatigue promptement et avec raison dans un ouvrage sérieux; mais elle s'allie et se prête à merveille au ton de la plaisanterie. J'ajouterai que l'antithèse, qui est un choc de pensées, amène souvent tout naturellement un choc de mots, qu'il faut bien prendre garde de confondre avec le jeu de mots, enfantillage misérable dont j'espère n'avoir pas donné un seul exemple.

Enfin, et voilà le grand reproche, quelques censeurs auraient désiré que j'eusse plus constamment la couleur poétique. Si je ne lavais jamais, mon tort, ou plutôt mon malheur serait évident; mais comme ces mêmes censeurs m'ont trouvé d'autant plus coupable, que j'ai quelquefois cette couleur, je dois expliquer ici pourquoi je ne l'ai pas toujours cherchée, du moins telle qu'ils l'entendent.

La poésie est, si je ne me trompe, la peinture

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de l'esprit. Dans les parties où elle ne se confond pas avec l'éloquence dont elle n'est, selon moi, qu'une modification embellie, c'est l'art de tout mettre en images. Cet art est séduisant, enchanteur même, tant qu'on n en abuse pas; mais dès qu'on eu abuse, on déplaît; et voilà, je crois, pourquoi tant de gens n aiment pas les vers. J'ose dire qu'on s'est trop éloigné, dans notre poésie moderne, du système de composition poétique des anciens, qui, dans les situations animées ou pittoresques, s'élevaient aux images les plus hardies, mais savaient redevenir simples avec leur sujet. L'élégant Euripide fait dire par Agamemnon, à Iphigénie, qu'elle sera au sacrifice près du lavoir; le grand Homère commence son Odyssée par dire que tous les chefs grecs étaient rentrés à la maison (oï/ot êaa»), Jai employé cetLe expression naïve dans la Table ronde, et il me serait facile de prouver que les anciens se permettaient, dans les plus nobles poëmes , ce que l'on ne se permet aujourd'hui qu'en tremblant, dans des productions moins sévères. Les anciens, trop loués peut-être sur quelques points, ne le seront jamais assez sur ce naturel précieux. Ces hommes , plus vrais que nous, peignaient le soleil; mais ils sentaient qu'il fallait des ombres: nous, nous voulons toujours du soleil. Pour moi, appuyé sur les

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anciens, et encore plus sur la nature, notre maître à tous, j'ai mis, j'ai voulu mettre des ombres dans mon ouvrage. Quand mon sujet m'a porté à m élever, je l'ai fait autant que mon faible talent me le permettait; mais, dans les situations moins heureuses, je n'ai cherché qu'à être précis et naturel. Publiant un grand ouvrage en vers , et voulant en publier d'autres, il fallait avant tout, et sous peine de mort, être lu. Or, si j'avais eu nue couleur plus habituellement poétique, dans le sens moderne qu'on donne à ce mot, j'aurais pu être fatigant et pénible, au lieu que l'avantage qui m'est le moins contesté, malgré mes défauts, c'est que mon ouvrage se lit. presque aussi facilement que de la prose. On peut aisément tirer de là une épigramme; mais pour moi j'y vois l'éloge qui m'a le plus flatté depuis que je me mêle d'écrire.

Qu'on y prenne garde: dans toutes les littératures les chefs-d'œuvre poétiques qui y ont paru les premiers sont écrits avec une liberté, une franchise, une simplicité d'expression, très remarquables , et doivent même en partie à cette liberté l'avantage d'être des chefs-d'œuvre. Corneille, La Fontaine, et même Racine, offrent beaucoup de mots et de tournures qui déjà ne passeraient plus aujourd'hui. Tels furent chez.

liv PRÉFACE,

les latins Horace, et jusqu'au divin Virgile. Après eus. vinrent des rhéteurs, et des poètes plus rhéteurs encore, qui, en voulant épurer la langue, l'appauvrirent. Selon l'acception ri~ dicule que l'on donnait alors, et que quelques personnes voudraient aujourd'hui donner à ce mot poésie, Lucain et Stace ont certainement plus de poésie que Virgile et Ovide; Claudien, venu plus tard, en offre encore davantage, Claudien, qui fut digne d'un meilleur siècle, et dont l'harmonie et l'élévation constantes charmeraient, si elles n'endormaient pas. La poésie alors n'était plus qu'un fantôme ampoulé qui errait dans le vide et se perdait dans l'ennui. .Je n'hésite pas à attribuer l'anéantissement de la littérature latine à cette emphase qui avait gagné et envahi même la prose. L ignorance toute pure a quelque chose de moins fâcheux qu'un ton si faux et si guindé. De telles productions éloignèrent même des bons ouvrages plus anciens, et quelque déclamateur dégoûta de lire Tacite, et causa ainsi l'irréparable perte d'une partie de ses histoires. Pour ne parler que de poésie, j'imagine que, du temps même de Claudien, quelque poète s'éleva pour rappeler les esprits à un ton plus simple et plus naturel, mais vraisemblablement il fut très mal reçu ; on lui dit qu'il n'était pas poète. Les

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rhéteurs continuèrent à s'enivrer de leur harmonie et de leurs phrases, et furent long-temps à s'apercevoir quils étaient seuls, et que le public excédé n'écoutait plus rien, de peur de les entendre.

Il s'en faut beaucoup que le danger soit encore si grand et le mal si avancé dans notre littérature. Sans parler du bon esprit et des lumières du public de nos jours, nous possédons une foule de gens de lettres qui reconnaissent les droits de la simplicité et du naturel, et plusieurs les font valoir avec un talent remarquable. Je suis le plus faible d'entre eux; mais je suis un des plus francs: je signale le mal quand il est temps de sy opposer, et je ne puis assez dire combien la poésie me paraît menacée par l'abus de la poésie.

Après cette profession de foi , on ne s'étonnera pas du système de style que j'ai adopté, sur-tout en m occupant d'un genre, qui sans doute admet le ton le plus noble, mais qui plus qu'aucun autre se conforme au précepte d'Horace :

Pi ojicit ampullas et sesquipedalia verba.

« Il rejette l'emphase et les mots gigantesques. »

Je les ai rejetés aussi sans regret et sans respect. Je respecte beaucoup plus l'os magna sona-

lvj PRÉFACE.

turum d u même Horace ; c'est ce que j'appellerais le style grandiose. Malheureusement ce style est très ennuyeux toutes les fois qu'il n'est pas très beau; et, pour bien des personnes, il est un peu ennuyeux encore quand il est beau trop long-temps. Aussi Horace, qui en a donné le précepte, n'a eu garde d'en donner toujours l'exemple. Au génie près, j'ai fait comme Horace: je n'ai point toujours élevé mon style. Il est vrai que pour cette réimpression, j'ai cherché à l'élever davantage et plus souvent. Désirant me rapprocher de l'opinion de quelques censeurs dont j'estime le goût, même lorsque je ne partage pas leur sentiment, j'ai cherché en beaucoup d'endroits à mettre plus de poésie : c'est au point que j'ai eu un moment la crainte d'en avoir fait abus; mais de sincères amis m'ont rassuré en souriant, et je les ai vus si tranquilles là-dessus, que je le suis devenu moimême.

Au fond , que mereproche-t-on? d'avoir, dans un ouvrage plein de contes, pris souvent le ton du conte. Je ne l'ai pas pris toujours assurément, comme le prouvent beaucoup de morceaux de ce poëme ; mais si je ne l'avais pas pris souvent dans un tel sujet, j'aurais méconnu mon sujet, mon talent peut-être, et j'aurais manqué à mes lecteurs, ou plutôt mes lecteurs

PRÉFACE. Ivij

m'auraient manque en me laissant là. J'avoue que je n'ai pu réussir à comprendre cette critique; ou du moins je supplie mes censeurs de l'ajourner à la première Iliade que je ferai.

Quoi qu'il en soit, j'ai mis au perfectionnement de cet ouvrage tous les soins dont je suis capable. Si, malgré mes efforts pour en faire disparaître ou en faire excuser les fautes, quelques critiques en trouvaient encore ici de trop nombreuses ou de trop fortes, ma dernière ressource serait de leur représenter que, si la correction exigée dans un madrigal, même dans une épître, est bonne et utile par-tout, elle n'est peut-être pas d'une nécessité aussi absolue dans un long poëme. Si d'ailleurs on y trouve quelque agrément, c'est là, je crois, qu'on peut pardonner à 1 auteur (qui a eu bien d'autres choses à calculer) le tort de quelques rimes faibles ou de quelques césures irrégulières. On pourrait même, avec un peu de complaisance, les regarder comme ces dissonances qu'admet et recherche quelquefois le plus mélodieux des beaux-arts; mais du moins, avant que cela me regardât, j'avais toujours cru que dans les grands ouvrages il n'y a que les grandes fautes de vraiment répréhensibles.

Ainsi ont pensé ces hommes qui ont une littérature plus libérale ou un esprit plus indul-

lviij PREFACE,

gent, ces écrivains, presque tous mes maîtres, que le sentiment de mes défauts n'a point rendus insensibles à ce que j'ai pu écrire de bien, et qui, à cette époque délicate de la publicité de mon ouvrage, l'ont appuyé du poids de leur approbation. Qu'ils reçoivent ici l'expression de ma gratitude, ces journalistes qui, en m'éclairant de leurs critiques polies, m'ont encouragé de leurs éloges; qu'ils la reçoivent aussi, ces hommes du monde qui se sont plu à étendre le cercle du succès de ce poème, en proclamant en quelque sorte le plaisir qu'il avait eu le bonheur de leur causer. On m'a nommé plusieurs de ces personnes, et je ne laisserai échapper aucune occasion de leur en témoigner ma reconnaissance. Il en est d'autres sans doute à qui je ne pourrai jamais la dire qu'ici, et ceux-là sont pour moi comme ces dieux inconnus qui obligeaient autrefois les hommes, sans jamais se montrer à eux. C'est en pensant aux suffrages de ces juges si bienveillants que je regrette de ne pas les avoir mérités davantage, que je sens tous mes défauts, et que je m'efforce de les diminuer dans cet ouvrage et dans ceux que je publierai à l'avenir.

P. S. Au moment où je terminais cette préface, je lis dans le Mercure un article dont l'indulgence extrême ne pourrait que me pénétrer

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de gratitude, mais qui me devient plus précieux encore quand je le vois signé du nom de Boufflers. Dans ces siècles de tournois, que j'ai essayé de peindre, il y avait des magistrats qui, sans entrer dans la lice, jugeaient parfaitement des coups, et méritaient toute l'estime des combattants. Mais quand un homme illustré dans ces joutes voulait bien aussi en être le juge, le guerrier inconnu qui était honoré d'un tel suffrage en jouissait d'autant plus, qu'il appréciait davantage les faits d'armes de celui qui se plai-

sait a encourager ses essais.

Punition d'un insensé. Modestie de Lancelot. Long récit. Histoire d'Artus, de Merlin, de l'épée Escalibor, du saint Gréai, et de l'institution de la Table ronde. Lancelot chevalier de Genièvre.

Je ne sais pas si j'ai beaucoup de voix; J'ai peur que non; mais, hardi toutefois, Je veux, amis, cbanter la table ronde, Non cette table où de riants buveurs Vont, en tous lieux, signaler leur faconde, Mais celle-là que des héros vengeurs Firent briller sur la scène du monde, Et qui, pour eux le premier des honneurs, De leurs vertus fut la cause féconde.

On vit jadis, ici Ion va revoir Ces chevaliers fiers, généreux, terribles, Qui, s imposant le plus noble devoir, Par des exploits quelquefois impossibles, A cette table eurent droit de s'asseoir. Par les hauts faits si souvent endormies, De mes héros , belles, suivez les pas : N'ayez point peur de leurs nombreux combats ;

.le parlerai souvent de leurs amies.

Oui, vous allez vous reconnaître ici :

Sur vos attraits tout mon espoir se fonde.

Si l'on se plaît à voir la Table ronde,

C'est par l'amour qu'elle aura réussi.

L'amour, dit-on, nous damne en l'autre monde ;

Ce diable-là nous sauve en celui-ci.

Mais n'allez pas, ô censeurs que je prise, Chercher, vouloir, parmi tant de portraits, Un seul modèle, une seule entreprise :

Ce n'est point là ce que je vous promets. L'ordre fameux , dit de la Table ronde, De mon poème est Y unité féconde, Et de cet ordre on va, dans mon dessin, Voir le début, le progrès , et la fin. Si je n'ai pu, par une étroite chaîne Unir entre eux ses héros différents , Un fil léger suit leur course incertaine : Puisque je peins des chevaliers errants, On ne peut pas vouloir que je les mène. Je les suis donc. Leurs exploits retracés, Epars ailleurs, ici se réunissent.

Assez d'auteurs, sans doute plus sensés, Offrent aux yeux un héros qu'ils Choisissent : J'en offre vingt, et je dis : Choisissez. Plus d'une fois, sans une peine extrême, On le verra, j'ai fait un choix moi-même.

Quoi qu'il en soit, du critique inhumain 1 /humeur ici semblerait difficile.

L'austère honneur n'a jamais qu'un chemin; Mais, selon moi, les beaux-arts en ont mille.

Dans ce pays que du vaste univers Sépare encor la ceinture des mers , Dans cette verte et fertile campagne Que nous nommons toujours Grande-Bretagne, Son roi célèbre, et depuis plus d'un jour, Par cent combats et d'heureuses batailles , L'antique Artus, tenait sa noble cour A Gramalot, dont il fit son Versailles. Ses chevaliers, dans ce brillant séjour, Rangés autour d'une table arrondie, Sur les hauts faits devisaient tour-à-tour. On voyait là chaque place remplie, Hors une seule, où, dans tout ce pays, Nul chevalier ne se serait assis.

En ce moment, entrent dans cette salle Deux inconnus, au port majestueux ; Et leur beauté diverse et martiale Des chevaliers attire tous les yeux.

O roi fameux parmi les rois du monde , Dit le moins jeune et le plus orgueilleux, Fort à propos nous venons tous les deux Vous demander place à la Table ronde.

Un bras vaillant, les plus heureux exploits,

A cet honneur nous assurent des droits. Artus répond avec douceur et grâce :

Fier chevalier dont j'ignore le nom, Je voudrais bien vous octroyer ce don; Mais vous voyez que je n'ai pas de place. Non pour nous deux, dit l'étranger au roi; Mais j'en vois une, et c'est assez pour moi. Que dites-vous! vous ignorez sans doute A qui Merlin réserve celle-ci?

A ces erreurs, quoi ! vous croyez aussi ! Dit l'étranger: qu'un autre les redoute; Et, n'écoutant Artus ni la raison, Malgré les cris, malgré son compagnon, D'un pied superbe et d'une amc emportée, Il envahit la place respectée.

•Ciel ! à l'instant, élancé des enfers, Un bruit terrible avec fureur résonne; Et la fumée, obscurcissant les airs, A ses côtés s'élève et l'environne.

L'infortuné, puni de son orgueil, S'écrie et tombe en un soudain abyme.

L'instant d'après, le carreau, le fauteuil, Tout reparaît, tout, hormis la victime.

Les spectateurs confondus, palpitants, Sont de stupeur frappés quelques instants. Artus enfin à l'inconnu qui reste Dit : Chevalier, quel est cet imprudent?

Seigneur, repart letranger, c'est Bru niant, Dont le délire est pour lui si funeste.

— Qui! ce Brumant, ce guerrier favori Du roi qui régne au désert du Berri?

— Lui-même. — Et vous , vous dont le port atteste De grands exploits, et le rang le plus haut...?

— Sire , je suis Lancelot. — Lancelot ! Ce chevalier que tout brigand déteste, Et qui, si jeune, a su rendre si tôt

En vingt pays sa valeur manifeste!

Quoi! c'est Brumant qui ne doute de rien ; Et Lancelot... ! l'usage est ancien :

C'est au plus grand d'être le plus modeste.

J'ai rencontré tout près de Gramalot Ce chevalier, répondit Lancelot :

A son délire on ne pouvait s'attendre.

De vos bontés, moi, j'espérais l'appui; Et, dune place amoureux comme lui, Je la venais demander, non la prendre.

Nulle ne vaque, et, devant tant de preux A peine j'ose espérer l'avantage D'en obtenir un jour une auprès d'eux.

Les chevaliers accueillent cet hommage.

Artus charmé, mais pourtant sérieux, Dit : Avant tout, sortons de cette salle Qui, dans ce jour, ne fut que trop fatale. Avec plaisir je recevrai chez moi

Un chevalier qui s'illustre avant l'âge ,

Et, non content d'être le fils d'un roi,

S'est fait héros pour être davantage.

Venez. Il dit ; on se lève, et bientôt

Vingt chevaliers entourent Lancelot.

Lac, Sacrémor, Palaméde d'Afrique,

Et Uinadam, et le galant Yvain,

Joignent leurs mains à sa main héroïque.

Vous eussiez vu, par un élan soudain,

De Lancelot honorant le courage,

Les cinq neveux d'Artus, sur-tout Gauvain,

Héros fort gai, qu'on surnommait le Sage;

Même Mordrec, le plus chéri de tous

Du grand Artus, bien que le moins aimable,

Pour Lancelot prenant un air plus doux,

Laissa fléchir son humeur indomptable.

Presque aussi fier, mais plus franc et meilleur,

Le fils aîné du monarque d'Irlande,

Dit le Morhoult, guerrier toujours vainqueur,

A Lancelot témoigne de grand cœur

Tous les égards que la valeur commande.

On vit aussi le vieux Méliadus ,

Du Léonais ce roi vaillant et sage,

Qui, l'observant avec des yeux émus,

Lui dit: « De vous que d'exploits je présage,

Preux chevalier! Soyez dans ce pays

Le bien venu. Moi, j'ai fini mon rôle :

Vous, sur ces bords de la gloire chéris,

En attendant Tristan, mon noble fils, Représentez les enfants de la Gaule. »

Certe, ils devaient, à la guerre, aux cités, Être après lui plus mal représentés.

Enfin Artus dans son palais amène Cet étranger, modèle de valeur.

Ah ! Lancelot , quelle atteinte soudaine De votre teint efface la couleur?

Dans le palais Lancelot voit la reine , Et reconnaît la dame de son cœur.

Je conviendrai qu'il ne l'a jamais vue, De près, de loin... mais, quoi ! sans tout cela. Celle qu'on aime est d'abord reconnue , Et par avance Amour nous la montra.

Belle Genièvre, au regard noble et tendre, Que vous avez de grâces à lui rendre ! De vous former que ce dieu fut jaloux! En conscience, il a tant fait pour vous, Que vous devez, au moins je le suppose, Faire pour lui, tôt ou tard, quelque chose. Le beau Français, doucement interdit, A son aspect fut long-temps en silence: Parlant enfin , il ne sut ce qu'il dit; Mais ses regards avaient leur éloquence. De son côté, Genièvre, aux doux appas, Voit devant elle avec quelque embarras Un chevalier fameux dès sa jeunesse,

En qui la grâce embellit la noblesse.

Seul avec eux le roi ne disant rien, Un autre aurait abrégé sa visite ; Mais Lancelot se trouvait là trop bien Pour consentir à s'éloigner si vite.

« O roi, dit-il, que révèrent les rois, J'ai vu le jour près des bords de la Loire ; Mais la Tamise obéit à vos lois :

J'accours vers elle au bruit de votre gloire. La Table ronde , objet de mon ardeur, Garde à jamais votre illustre mémoire : D'un si bel ordre immortel fondateur, Daignerez-vous m'en raconter l'histoire?

Hors son renom et vos exploits, seigneur, Je ne sais rien de toute sa grandeur. » A ce désir le grand Artus sensible Dit : Sur cela je vais vous dire un mot. Un mot, seigneur! repartit Lancelot.

Ah ! parlez-m'en le plus long-temps possible. Veuillez, de grâce, accueillir mon souhait : Il n'est, vraiment, sur un si beau sujet, Aucuns détails que Lancelot redoute.

A Lancelot trouvant beaucoup d'esprit, Le bon Artus commence son récit:

Ecoutons-le, pour que quelqu'un l'écoute.

i< Lorsque, cédant au plus noble motif, Frai chevalier, pour nous sauver la vie,

Jésus périt, un gentilhomme juif ' Qu'on appelait Joseph d'Arimathie En éprouva le regret le plus vif.

Cherchant du moins à consoler sa peine , Il acheta chez Simon son féal La coupe heureuse où Jésus fit la Cène (C'est ce qu'on nomme ici le saint Gréai). Il fit bien plus : par une foule ingrate Souffrant de voir un dieu crucifié, Joseph, toujours des grands assez choyé, Sollicita d'Hérode et de Pilate Le corps divin, qui lui fut octroyé. Ainsi Joseph aux mains des Juifs parjures Sut enlever ce précieux trésor.

Loin des mortels le dieu prenait l'essor: Le saint Gréai devint plus saint encor En recevant le sang de ses blessures ; Et Jésus-Christ, dans un tombeau pieux, A ses honneurs , sourit du haut des cieux. Joseph , des Juifs éprouvant l'injustice, Fut mal payé de ce noble service.

Le sanhédrin, que son zélé irritait , Bientôt après punissant son audace , Le fit un soir enlever en secret , Et de son sort sut effacer la trace.

Presque à moitié le siècle s'écoulait

1 On ne peut trop rappeler que tout ce qui est en italique est tire des anciennes traditions, et souvent adouci.

Depuis le jour d'un acte si coupable, Lorsque Titus, le fils de l'empereur, Se vit atteint de ce mal redoutable Que 1 ou ne peut regarder sans horreur. Titus apprit, dans ce cruel malheur, Que, de ce mal trop souvent incurable, Plus d une fois Jésus-Christ fut vainqueur.

11 fit chercher par-tout quelque relique, Et rencontra ce voile auguste et saint Où de Jésus le visage est empreint :

Qui ne connaît la sainte Véronique!

Dès que Titus l'eut touchée, à l'instant Il fut guéri : jugez s'il fut content !

De ce moment , il se mit dans la tête

D'exterminer les bourreaux de Jésus :

C'est pour cela que la guerre fut faite,

Et que les Juifs par lui furent vaincus.

Comme ce prince achevait leur défaite ,

L'unique fils de Joseph disparu

Vint demander que son sort fût connu.

Alors des Juifs le souverain pontife ,

Bien vieux alors, le célèbre Caïphe,

Que de Titus la colère effrayait ,

Vint, et lui dit : En vos mains je me livre;

Promettez-moi qu'on me laissera vivre,

Et vous saurez cet important secret.

Titus daigna contenter son envie,

Et fut mené par ce vieillard tremblant

Dans le cachot où, quarante ans avant , Le bon Joseph dut terminer sa vie, Et de la faim subit l'affreux tourment. Titus disait : N'ayant pu le défendre, Je veux du moins rendre honneur à sa cendre. En arrivant dans le profond cachot, Il le plaignait, quand il le crut entendre. Le vieux Caïphe en tomba de son haut.

Ce fut bien pis quand Joseph, plein de vie, Leur fit ouïr cet étrange discours :

De vous revoir j'avais un peu d'envie, Car on m'oublie ici depuis trois jours. On eut assez de peine à ne pas rire : Le saint Gréai, qu'il tenait à la main, Avait pour lui trompé le double empire Du Temps cruel et de la pâle Faim.

Joseph de biens fut comblé ; Titus même De lui reçut en secret le baptême:

Ce sacrement ne pouvait être vain :

Moins bon jadis, par cette onde efficace Titus reçut tous les dons de la grâce; Et sans cela jamais ce fier Romain Des meilleurs rois n'aurait passé la trace, Et mérité l'amour du genre humain.

« Bien que Joseph fût presque centenaire, lies quarante ans ne comptaient pas pour lui ; Vert et dispos, Joseph servait d'appui

A son enfant le septuagénaire.

Or celui-ci, prêtre, et même prélat,

A Jésus-Christ obtenait maint suffrage.

Comme on n'a point d'enfant dans cet état,

Joseph, voulant que sa race restât,

Conclut bien vite un second mariage.

Dn fils en vint, dont les fils valeureux,

De siècle en siècle honorant leur courage,

Furent du Christ les appuis généreux.

Merlin m'a dit que du bras de 1 un d'eux

Nous tirerions, un jour, grand avantage...

Sans un revers soudain autant qu'affreux ,

Le grand Merlin m'en eût dit davantage.

Peindrai-je assez tout ce que je lui doi,

A ce Merlin qu'à bon droit on renomme?

Fils d'un démon, d'un démon honnête homme,

Il a tout fait pour mon père et pour moi.

Oui, je l'avoue avec reconnaissance,

Je lui dois tout, et presque ma naissance.

Pour abréger, je me tais sur ce point. >

Que dites-vous, grand roi! n'abrégez point,

Dit Lancelot, tremblant qu'il ne finisse.

Ah! rendez-moi, seigneur, plus de justice:

Je n'éprouvai jamais tant d'intérêt.

Artus poursuit d'un air très satisfait.

'< A Tintaiel , dans ma Grande-Bretagne. Vivait un duc qui choisit pour compagne

La noble Yguerne, au regard séduisant.

Uter, son roi , pour elle s'enflammant , De la gagner perdait toute espérance:

Grâce à Merlin, du duc alors absent Uter un soir reçut la ressemblance, Et je naquis. Yguerne, veuve enfin, Avec Uter s'unit d'un chaste hymen.

Mais, n'osant pas, et sur-tout à ma mère, De ma naissance avouer le mystère, Quand il fallut céder au sort commun, On crut par-tout que ce roi d'Angleterre Mourait sans fils, encor qu'il en eût un. Long interrégne et terrible anarchie.

Les concurrents luttaient avec furie, Quand, au milieu des partis frémissants,, Après la nuit où Dieu naît tous les ans, Il arriva que la foule amassée, Devant le temple aperçut le matin, Sur un perron une enclume fixée Qui présentait dans sa masse d'airain , Jusqu'à la garde une épée enfoncée.

Notre apostole, archevêque pieux, Dans ce prodige, au peuple qui s'étonne, Fait reconnaître un jugement des cicux Pour terminer les querelles du trône.

11 réunit les barons et les preux:

De ses discours l'assemblée est frappée, Et sur-le-champ Ton est tombé d'accord

Que celui-là, qui, d'un heureux effort , De cette enclume aura tiré lepée, Sera pour roi reconnu tout d'abord.

Malgré ce prix et sa magnificence, Et les plus forts et les plus vertueux Epuisaient là des soins infructueux :

On commençait à perdre l'espérance, Quand, sans avoir, en faits de chevalier, Pu, jusque-là, signaler ma vaillance, Je témoignai le désir d'essayer Si je saurais gagner la récompense.

Chacun riait de mon vœu, mais soudain Le fer soumis suivit ma jeune main.

Vous le voyez : c'est cette illustre épée Qui, recevant le nom (ÏEscalibor, Fut par mon bras noblement occupée Dans cent combats, et pourra l'être encor. Dès qu'en ma main elle parut brillante, On fut muet d'étonnement; en moi L'on hésitait à reconnaître un roi, Lorsque Merlin, sous la forme pesante D'un bon vieillard, prit la parole, et dit Qu'un ange avait dirigé cette épreuve; Que j'étais fils d'Uter et de sa veuve; Et de mon père il fit trouver l'écrit Qui de ce fait était la sûre preuve.

« Lors je fus roi, mais non pas tout-à-fait.

Plus d'un baron, que ce choix irritait, Osa nier d'un ton de véhémence Et mon épreuve, et même ma naissance.

Il en survint un long soulèvement, Et je vis naître une foule hardie De révoltés qu'appuyait hautement Un roi voisin, le roi de l'Orcanie, Loth-le-Hardi. Cependant à ce roi Ma mère avait donné ma sœur aînée.

Malgré ces nœuds, le roi Loth , contre moi , N'ouvrit pas moins une lutte acharnée; Et bientôt même en ses rangs belliqueux Il me fallut reconnaître et combattre Quatre guerriers, ses fils et mes neveux, Que vous venez d'embrasser tous les quatre : Le fier Gauric, Galleret, Agravain, Et leur aîné, l'invincible Gauvain.

De ces héros terribles avant l'âge, Tant de guerriers secondaient le courage , Que mon effort eût peut-être été vain Sans mon épée, et sur-tout sans Merlin. Pour me servir, son active tendresse Usa de force, et plus souvent d'adresse. Non , mon récit jamais ne finirait.

Prenant les traits d'un valet de village, D'un nain hideux, d'un hôte d'ermitage, Ou bien d'un cerf, ou bien d'un farfadet, Par mainte ruse il aidait mon courage.

Enfin il sut gagner Loth et ses fils ,

Qui dès long-temps sont mes meilleurs appuis

(Mon cher Mordrec, le dernier des cinq frères,

Trop jeune alors, n eut point part à ces guerres).

Lorsque Merlin à mes lois eut soumis

Tous mes sujets, se mettant en campagne,

Il réduisit sous mon pouvoir vainqueur

Divers pays de la Grande-Bretagne :

En Gaule même il guida ma valeur.

O Lancelot, sur cette noble terre

J'ai vu, chéri , le roi Ban votre père :

Seul, des Romains il soutenait l'effort

Avec son frère et son égal Boort.

De tous les deux je retardai la perte

Par mon secours; leur ennemi Claudas

A mes guerriers vit sa province ouverte;

Et son Berri, grâce à d'heureux combats,

A pris le nom de la Terre déserte.

Dans mon pays rappelé par Merlin,

Je suis content, dit-il; sur vous je fonde

Un noble espoir qui fermente en mon sein.

Enfin je vais accomplir mon dessein,

Et recréer pour vous la Table ronde.

« Vous savez bien , dit cet ami loyal, Que par Joseph , maître du saint Gréai , Vers le Jourdain cette table ancienne Fut établie en l'honneur de la cène

Qu'avec ceux-là qui savaient l'adorer

Le Seigneur Dieu jadis vint célébrer.

Là, les chrétiens, pour marcher sur ses traces,

Se rassemblaient, et, dans cinquante places,

Gardaient toujours la sienne avec respect.

Le vieux Joseph , ou quelqu'un de sa race,

Du saint Gréai offrant l'auguste aspect,

Les enflammait et de zèle et d'audace.

De là sont nés les miracles divers

Qui pour leur culte ont conquis l'univers.

La décadence enfin est arrivée :

La Table ronde a cessé de servir;

On l'oubliait: moi, je l'ai retrouvée,

Et je prétends par vous la rétablir.

Connaissant bien des jours tels que les nôtres,

Nous ne pouvons nous flatter désormais

De rencontrer des chrétiens très parfaits;

Mais des héros valent bien des apôtres :

Ceux-là feront des miracles aussi.

Choisissez-les, ô vous que j'ai choisi!

A Cramalot mon art, qui vous seconde,

A fait déjà porter la Table ronde.

Réunissant les héros dispersés,

De son renom sachez remplir le monde:

Que la première, honneur des temps passés,

Soit oubliée au bruit de la seconde.

« Charmé, j'allais remercier Merlin.

Mais, me dit-il, m'iuterrompant soudain, Là, qu'une place eu tout temps soit gardée, Non à Jésus, comme on fit en Judée, Mais au guerrier qui, guerrier sans égal , Y paraîtra portant le saint Gréai.

Malheur et mort à celui dont l'audace Voudrait sans droit usurper cette place! Il vaudrait mieux qu à la table on eût joint [je saint Gréai; mais, sur ce dernier point, Mon cher Artus, tout mon pouvoir chancelle. Je sais de plus, si mon art m est fidèle, Que Ion ne peut ravir le saint Gréai Que dans un temps qui vous sera fatal. Formez d'abord, si vous voulez m'en croire, L'ordre qui doit assurer votre gloire : Après , s'il faut de tout vous éclaircir, Du saint Gréai vous apportant nouvelle, Je vous dirai quel pays le recèle, Et puis comment on peut le conquérir.

« Mon protecteur me trouva fort docile : Tous ses désirs se virent exaucés.

En chevaliers je fus si difficile, Que les plus grands furent les plus pressés De prendre place à la table illustrée, Qui se trouva bientôt trop resserrée.

De toutes parts les héros et les rois Se disputaient le bonheur de mon choix.

Là je reçus, équitable confrère, Boort votre oncle, et le roi votre père, Qui tous les deux devaient bientôt après Subir du Sort les inflexibles traits.

Quand des héros j'eus rassemblé 1 élite, Au bon Merlin, que je vis se troubler, Je dis : La gloire aux dangers nous invite; Du saint Gréai il est temps de parler. Merlin répond : Il faut vous satisfaire; Rassemblez donc vos frères dans vingt jours, Et je dirai ce que je voulais taire. Ce jour fatal, plus appelé toujours, Parut enfin. A notre oreille avide Merlin allait s'expliquer, quand soudain Sinterrompant il s'écrie: Ah, perfide!

Et disparaît. Depuis ce jour, en vain Nous avons tous, sur vingt plages diverses , Pour le trouver affronté les traverses.

Merlin, l'objet de nos regrets amers, Reste perdu pour nous, pour l'univers.

Soit qu'emporté dans l'infernal empire, On l'ait puni de ce qu'il allait dire, Soit qu'un perfide ait su le mettre aux fers (Hélas ! faut-il que mon cœur le désire ! ), Pour le trouver, depuis seize ans et plus, Mes vœux , mes soins, sont restés superflus. Depuis seize ans je regrette sans cesse De mon ami la perte et le malheur;

Et rien n'a pu dissiper ma tristesse, Même l'éclat de maint succès flatteur.

En vain j'ai su par mon bras intrépide Débarrasser d'un farouche oppresseur Léodagan, le roi de Carmelide; En vain sa fille, à présent devant vous, A bien voulu m accepter pour époux; En vain pour moi, partageant ma tendresse. Genièvre unit la grâce à la noblesse : Merlin absent flétrit tout mon bonheur.

Oui : que ma femme excuse ma rigueur; Mais la Beauté la plus enchanteresse Ne peut valoir un pareil Enchanteur. »

Ce compliment, trop marital sans doute, Du grand Artus termine le récit.

Je doute fort que Genièvre le goûte.

Pour Lancelot, ailleurs il a l'esprit; Ce n'est pas là du tout ce qu'il écoute. Quand il renonce à se dissimuler Qu'Artus enfin a cessé de parler, Sire, dit-il , il n'est rien dans le monde Qui soit si beau que votre Table ronde. De... Tintaïel j'estime les vertus Plus , mille fois , que je ne puis le dire; Ce que Merlin fit... pour le grand Titus Assurément mérite qu'on l'admire; J'aime Joseph, mais j'aime plus encor

Ce chevalier... ce jeune Escalibor...

A ces propos, l'aimable reine tremble : Elle sourit et pâlit tout ensemble, Et par un signe avertit Lancelot Qui s'interrompt, et qui ne dit plus mot. Heureusement, dans ce moment-là même, D 'Artus ailleurs appelant l'intérêt, Un chevalier dans son palais entrait Pour réclamer sa puissance suprême :

Par ce guerrier, la dame de Noyant Priait Artus , dont elle était vassale , Que contre Ayé, roi de Northumberland, Il voulût bien garder sa capitale.

Sous un long siège ayant enfin plié, Après un mois elle devait se rendre, Si par Artus un guerrier envoyé, Avec succès ne venait la défendre En renversant un combattant d'Ayé.

Pour cette fois, Lancelot sut entendre Ce qu'on disait, et d'abord le comprendre; Car dans ces jours, aux nôtres étrangers, Les chevaliers, toujours sur le qui vive, Cherchaient, sentaient, et couraient les dangers, Gomme le chien court la perdrix craintive. Sire, dit-il, pour vous, s'il m'est permis, J'irai combattre, et je vaincrai peut-être: Je ne suis pas à votre table admis,

Et vais tâcher de mériter de l'être.

Ah! dit Artus, généreux Lancelot, La guerre veut que ma table brillante Offre souvent quelque place vacante, Et vos exploits seront payés bientôt. Avec orgueil remplissant votre attente, Pour mon guerrier ici je vous admets:

Vous combattrez ; je suis sûr du succès.

Il dit, et sort; mais Genièvre est restée. De Lancelot que lame est agitée !

Tremblant, il craint d'exciter son courroux. Le cœur ému d'une naissante flamme, Baissant les yeux , et ployant les genoux , Il fait enfin ouïr ces mots : Madame, Tout chevalier est celui dune dame :

Puis-je m 'offrir? Genièvre ne dit rien Quelques instants... et dit: Je le veux bien. Merci , dit-il ; et le silence achève.

Il sent alors qu'une main le relève.

Toute autre belle eût eu le même soin : On prit sa main , on ne la serra point; Et toutefois ce moment, que j'envie, Jusqu'à ce jour (remarquez bien ce point ) Fut le moment le plus doux de sa vie.

Hauts faits de Lancelot. Accident du sénéchal Queux. Pharamond reconnu. Le Moihoult trahi. Bréhus le venge trop. Combat de Bréhus et d'Yvain. Conquête du château de la douloureuse Garde. Imprudence d'Artus. Enlèvement de Genièvre.

Qu'il est joli le printemps de l'amour! Il vaut cent fois le printemps de l'année. Vous devriez revenir chaque jour, Premiers moments où lame est enchaînée.

Malgré nos vœux , ils passent sans retour ! Belles, du moins, quand on vous rend les armes, Faites durer ce printemps plein de charmes. Belles, amants, dans sa vivacité, Goûtez, après, l'ardeur d'un long été; Et si l'amour enfin vous abandonne, Arrêtez-vous, s'il se peut, à l'automne.

Par monts, par vaux, Lancelot plein d'ardeur, Tout occupé de sa dame nouvelle, Courait, brûlant d'en mériter le cœur; Et de Noyant un chevalier fidèle

De son pays guidait le défenseur, Quand tout-à-coup une superbe tente Près de la route à leurs yeux se présente. Que voit-on là? dit Lancelot. — Seigneur, Un chevalier, fameux par sa valeur, Erre, escorté dune dame charmante.

Mais, de son bras éprouvant le pouvoir, Il faut le vaincre avant que de la voir : C'est difficile ; et ce guerrier terrible Sait... Oh! répond Lancelot, c'est possible: Et tout d'abord ce brillant chevalier, Résistant mal au péril qui le tente, Défie , abat le maître de la tente.

Mais, pour ce choc, comme à son écuyer Il n'avait pas repris son bouclier, Devers l'épaule , au défaut de l'armure, Lancelot garde une forte blessure.

Il est vainqueur : n'importe. Sans retard Notre héros vers Genièvre expédie Son prisonnier qui baissait le regard.

Quant à la dame, elle était fort jolie. Mais Lancelot a fait choix d'une amie ; Dans l'univers il n'est autre beauté Dont le pouvoir désormais le retienne.

A cette dame il rend la liberté, Mais sans penser à lui livrer la sienne.

Le chevalier qui menait Lancelot,

Le rejoignant, lui dit: Votre vaillance Doit nous donner la plus juste espérance; Nos ennemis seront vaincus bientôt.

Mais à vos coups puisque rien ne résiste, Une pucelle, assez près de ces lieux, De deux guerriers méchants et furieux Souffre, dit-on, un servage bien triste. Pour l'affranchir de sa longue prison, Si vous voulez , je suis votre second. Soit, répond- il, et cherchons cette gloire. Nouveau combat, et nouvelle victoire.

Les deux félons, domptés, humiliés, Furent encore à Genièvre envoyés; Et celle-ci, bien que prudente et sage, Non sans plaisir accueillit cet hommage De Lancelot. Ce guerrier, en voyant, Le lendemain, la dame de Noyant, Lui dit : Vers vous le grand Artus m'envoie. Procurez-moi, s'il se peut, aujourd'hui, L'honneur brillant de combattre celui Qui de vos biens pense faire sa proie. Elle répond: Mais vous êtes blessé?

Point ne le suis, dit-il , pour vous défendre. Il l'était tant, que, bien qu'il fût pressé, Absolument la dame veut attendre.

Or, un dimanche était déjà passé ; Déjà le temps fuyait à tire-d'ailes;

Et, fort surpris, les gens de Cramalot,

Du grand exploit commis à Lancelot

N'avaient encor reçu nulles nouvelles.

Les souverains, en ces jours belliqueux ,

Bravant les coups, mais non pas la famine,

Avaient toujours, pour régler leur cuisine,

Un sénéchal qu'ils nommaient le grand-queux.

Le queux d'alors, d'assez noble origine,

A cet emploi ne bornait pas ses vœux :

Guerrier hardi, mais fort peu redoutable,

On le voyait, gabeur infatigable,

Battu toujours, et toujours se battant.

Sire, dit-il plein d'espoir et d'audace,

Si Lancelot , ce fameux combattant ,

S'est endormi, souffrez qu'on le remplace:

Devers Noyant on peut, à mon avis,

Faire en un jour ce qu'il n'a fait en dix.

Accordez-moi, par bonté spéciale,

Qu'en ce combat ma valeur se signale.

Artus, malgré maint exemple fatal,

Estimait fort le bras du sénéchal.

Ce roi vieilli, par une erreur croyable,

Le trouvait grand , car il était aimable.

Ainsi, depuis, ailleurs un autre roi

Pour un Villars prit long-temps Villeroi.

Artus , pensant que Lancelot s'arrête

En quelque lieu, par l'amour retenu ,

Du sénéchal accueille la requête;

Et celui-ci, dans Noyant advenu, Dit que, d'Artus ambassadeur honnête, Pour vaincre vite , il est vite venu.

Bien faible encor, Lancelot veut débattre Ses intérêts. Sur ce noble sujet Ces deux guerriers disputaient comme quatre, Et pour savoir qui des deux combattrait, ■ Iucontinent ils allaient se combattre, Lorsque la dame, interposant sa loi, Leur dit : Tous deux vous combattrez pour moi, Et dans le choc mes rivaux téméraires Vont, au lieu d'un, m'offrir deux adversaires. Gela fut fait. Mais qu'en arriva-t-il?

Messire Queux , à la démarche altière , Fut tout d'abord jeté sur la poussière, Et de ses jours la mort tranchait le fil, Si Lancelot, qui, contre un adversaire, Avait déjà l'honneur d'un plein succès, N'eût abattu le Northumberlandais Qui menaçait le sénéchal à terre , Et le voulait transpercer sans façon Avec un glaive aussi long que son nom. Le sénéchal, qu'on n'embarrassait guères, Etait honteux de ses façons légères, Quand Lancelot dit en riant ceci :

Messire Queux , quand vous vîntes ici, Vous y veniez pour faire mes affaires , Et j'aurai fait les vôtres, Dieu merci.

Messire Queux , d'une action si belle , A Cramalot fut porter la nouvelle.

Pour Lancelot, la dame de Noyant Depuis huit jours était le festoyant, Quand celui-ci , qu'anime un noble zélé , S'en va chercher quelque autre exploit brillant. Toujours Genièvre est présente à son ame. 11 fut, hélas ! forcé de la quitter Si promptement; ne pouvant voir sa dame, Le héros veut du moins la mériter.

Bientôt le sort seconda ses démarches.

Deux jours après, en combat singulier, Il renversa le roi d outre les marches, Dit Galléhault, petit roi , grand guerrier, Et qui , trop fier de sa haute vaillance, Osait d'Artus dédaigner la puissance. Mais Lancelot s'était si bien battu, Et Galléhault si long-temps défendu, Que, réunis, ces ardents adversaires En un moment sont devenus des frères.

Galléhault dit : Je pars pour Cramalot , Et sans retard j'y veux faire connaître Que désormais je suis et prétends être L'ami d'Artus, sur-tout de Lancelot.

De Lancelot il court dire la gloire.

On connaissait déjà l'autre victoire.

Genièvre, au bruit de ces brillants exploits, Secrètement s'applaudit de son choix.

Pour Lancelot Artus rempli d'estime lie vantait fort , quand par un autre objet Ce prince un jour fut surpris et distrait : Un chevalier, qui gardait l'anonyme, Sur une nef s'avancant dans le port, Des preux d' Artus vint défier l'effort. Douze , malgré leur force et leur courage, Dans un long choc se virent abattus.

Gauvain lui seul, brillant neveu d'Artus, A su lutter sans nul désavantage.

Or, l'inconnu, que chacun applaudit, A Cramalot guérissait ses blessures , Lorsque quelqu'un vint chez Artus, et dit : Voici le jour de venger vos injures.

Cet inconnu , seigneur, c'est Pharamond , Ce roi des Francs, qui, terrible adversaire, Aux fiers Piomains a fait craindre son nom , Et repoussa même Uter votre père.

Ce chef funeste est sous vos bras vengeurs.... Paix! dit Artus, si tu parles, tu meurs; Et, redoublant dès-lors de courtoisie, Il accueillit si bien le roi des Francs, Que lorsque enfin, après assez long temps, De le quitter ce prince ayant l'envie , Lui dit : Je veux vous apprendre mon nom ; Artus sourit, et répond : Je parie

Que je le sais, et que c'est Pharamond.

— Quoi! vous savez!... et comme un tendre frère

Vous accueillez ici votre adversaire!

Pharamond dit, l'embrasse, et s'est lié

Avec un roi qu'il voit si maguanime.

La plus solide et plus noble amitié

Est celle-là qui naquit de l'estime.

Pharamond part ; mais le vent irrité Aux bords anglais la bientôt rejeté.

Il traversait cette forêt d'Amantes Où chaque jour des chevaliers errants Couraient chercher aventures brillantes, Quand un guerrier vint à lui tout d'un temps. Ce chevalier est le prince d'Irlande, Et du Morhoult a le nom singulier.

Souvent il veut jouter ; il le demande A Pharamond, qu il ne fait pas plier; Et l'Irlandais, nonobstant sa furie, Contre le Franc a perdu la partie.

Il n'était point en bonheur ce jour-là: Lue heure après, chez une grande dame, Un rendez-vous où le Morhoult alla , Pour ce guerrier devint un piège infâme. Pour obtenir le pardon du passé , La dame avait suivi le plan tracé Par le mari, trop digne qu'on le blâme. Sans vêtements et sans précaution,

Notre Irlandais ne pensait qu'à sa flamme. On le saisit. L'époux, guerrier félon, Brave pourtant parfois jusqu'au miracle, Le fit d'abord lier sur son perron, Aux voyageurs l'exposant en spectacle. Et cepeudant comme il faisait presser Pour le Morhoult l'appareil du supplice, Un chevalier, vainqueur dans mainte lice, Le dur Bréhus , par-là vint à passer; Et l'Irlandais lui conte de sa belle L'indigne tour, la trahison cruelle.

Bréhus sentit un très juste courroux, Et sa valeur, secondant sa colère, Il défia le chevalier-époux , Qui par malheur lui fit toucher la terre. Bréhus vaincu fut forcé de partir.

Il maudissait les femmes déloyales , Lorsque de loin ce guerrier vit venir Un autre preux, le doux Yvain de Galles. Ce chevalier cheminait, conduisant Non loin de là certaine demoiselle, Aux blonds cheveux , au regard séduisant, Fraîche à l'égal de la saison nouvelle. Elle chantait , avec lui devisant , Une chanson agréable comme elle.

De ces accents tout autre aurait joui:

Bréhus , de qui le dépit trouble lame , Frémit, et veut venger sur une femme

Le fier Morhoult, qu'une femme a trahi. Dans cette idée il a saisi sa lance, Pique des deux tout-à-coup , et s'élance. De l'attaquer, lui croyant le projet , Yvain aussi met sa lance en arrêt.

Mais, l'évitant, dans sa rage effrénée, L'affreux Brébus sur la dame a couru ; Et le cruel, par un coup imprévu, Perce le cœur de cette infortunée.

A cet aspect Yvain pétrifié , Saisi d'horreur, mais saisi de pitié, Sent qu'à-la-fois un double vœu l'anime. Il va punir sans retard l'assassin , Mais avant tout veut sauver la victime. Hélas ! la mort a fini son destin.

Ayant perdu la noble demoiselle, Il veut du moins venger sa mort cruelle. De son coursier précipitant les pas, Le noble Yvain court au guerrier barbare Qui s'éloignait, mais qui ne fuyait pas. Alors entre eux quel débat se déclare!

Ah ! dit Yvain, que maint oubli fatal Loin de mon rang sans retour me rejette, Que l'on me voie abjurer le cheval, Et que quelqu'un ni aperçoive en charrette. Si de ce trait affreux et déloyal Je ne prends point vengeance bien complète !

Malgré sa rage, il y réussit mal.

Il est bien vrai qu'en sa fureur extrême

Ce héros sut immoler à moitié

Bréhus, nommé justement smis pitié;

Mais il resta presque mourant lui-même.

Tous deux teignaient de leur sang le gazon ,

Lorsque vers eux arriva Pharamond.

Voyant leur rage, et voyant leur faiblesse,

Ce roi leur dit, avec quelque sagesse :

Guérissez-vous, après vous vous battrez.

Quand , non sans peine, il les eut séparés,

Et qu'il apprit par leur récit fidèle

Pour quel motif ils avaient pris querelle :

Ah! leur dit-il, ne voudrais pour beaucoup

Laisser périr sans honneur le Morhoult,

Un des guerriers dont le brillant courage

Le plus souvent sut illustrer notre âge.

Sur son cheval vous l'eussiez vu voler

Vers le héros que l'on allait brûler. •

Il était temps. Pharamond qui disperse

Tous les bourreaux , joint l'époux , le renverse ,

Et dit alors au Morhoult secouru :

Guerrier vaillant et si digne de vivre ,

C'est par hasard que je vous ai vaincu ,

Mais c'est par choix que mon bras vous délivre.

Pharamond veut, après cette action, Revoir la France à son cœur toujours chère,

Et sa famille , et sou fils Glodion.

En finissant sa course aventurière, Il se disait : Oui, loin de mon pays J'ai fait un peu le métier de mon fils ; Mais désormais je le lui laisse faire.

A Cramalot, de ce roi généreux Gomme on vantait encor la courtoisie.

Le bruit d'un fait presque miraculeux Vint à la cour, détonuement saisie.

Les narrateurs avaient l'air de mentir En assurant à la foule bavarde Que Lancelot venait de conquérir Certain cbâteau triste alors à mourir, Et qu'on nommait de douloureuse garde.

On pouvait, certe, avec plus de raison A ce fort-là donner un autre nom , Et l'appeler de douloureuse prise; Car ce château qui dominait les vents Avait trois murs et quarante géants.

Vingt chevaliers, de gloire lame éprise. Avaient péri, tentant cette entreprise Qui demandait des exploits inouïs; Et Lancelot, seul, à fin lavait mise, Combattant seul tous ces géants unis.

Il est bien vrai qu'une fée obligeante A son insu l'a servi cette fois Dun bouclier rendant fort comme trois:

Il eût fallu 1 être comme quarante; Et ce guerrier, à cet exploit nouveau, Avait encore un mérite assez beau.

On assurait que depuis cette affaire Ce château fort, jadis si redouté, Se ressentait de son propriétaire; Que Lancelot de ce triste repaire Fesait un temple à l'hospitalité.

Chacun doutait d'abord de tant de gloire: Genièvre seule eut la raison d'y croire. Mais , la rumeur augmentant tous les jours , Au grand Artus il prit un soir envie D'envoyer là, pour finir les discours, Toute la fleur de sa chevalerie.

Bliombéris, Carados, Sacrémor,

Gauvain lui-même, et vingt autres encor,

Mordrec, d'Artus ce neveu difficile,

Chacun enfin, sur son coursier agile

Court s'assurer, et par ses propres yeux,

De cet exploit vraiment prodigieux.

Fêtant beaucoup leur troupe aventureuse,

Lors Lancelot fort bien se signala.

Pendant huit jours on courut, on balla;

Et le château de garde douloureuse,

Changeant de nom depuis ce moment-là ,

Est le château de la garde joyeuse.

Mais cependant qu'ainsi chez Lancelot

On s'amusait, plus loin, à Cramalot,

Il survenait une étrange aventure :

Cette cité, vide de chevaliers,

Vit arriver avec deux écuvers

Un chevalier d'une noble figure.

Cet inconnu, dun air assez discret,

Requiert un don d'Artus et de la reine.

Ce don, selon l'usage qu'on suivait,

Par tous les deux fut octroyé saus peine,

Sauf à savoir après ce que c'était.

Lors l'inconnu, dune voix plus hautaine ,

Dit : Prince Artus, apprends qu'en mes prisons

J'ai dès long-temps nombre de tes barons ;

Mais je consens à les tirer de chaîne

Si, dans ce jour, vidant les étriers,

Je suis vaincu par un de tes guerriers.

Choisis entre eux celui que tu peux croire

Plus valeureux, plus sûr de la victoire.

Nous trouverons à mille pas d'ici

Pour le combat un lieu très bien choisi ;

Mais je prescris une loi nécessaire :

La reine doit suivre mon adversaire,

Le suivre seule; et, si je suis vainqueur,

Je la prétends emmener prisonnière.

Voilà quel don j'ai demandé, seigneur.

Vous devinez, sans que je vous le dise, Du pauvre Artus le trouble et la surprise.

Ses chevaliers les meilleurs sont absents. 11 les valut au moins, dans son jeune âge; Mais ce grand roi ressent le poids des ans; Et cependant sa parole l'engage.

Il hésitait, quand le sénéchal Queux, Toujours rempli d'un espoir belliqueux, Se présenta pour entrer dans la lice.

Faute de mieux, il faut qu'on le choisisse. D'ailleurs on sait que le roi l'estimait. Pour expliquer sa faveur singulière, J'aurais dû dire, et ne dois pas vous taire, Qu'Artus, ayant sucé le même lait, Le chérissait presque à légal d'un frère. Queux est nommé pour répondre au défi, Et s'est armé sans le moindre souci.

Queux , et Genièvre un peu plus inquiète , Suivent celui qui la veut pour conquête. Le pauvre Artus voudrait la suivre aussi ; Mais, invitant le monarque vieilli A vouloir bien rester en sa demeure, L'inconnu dit : Vous savez mes projets : Pour assurer ma perte ou mon succès, Il ne me faut que la moitié d'une heure; Attrapez-moi, si vous pouvez, après.

La demi-heure était passée à peine Qu'Artus , troublé de son choix hasardeux , Pour s eclaircir courait déjà la plaine.

Las! du succès l'espérance était vaine.

Le sénéchal, toujours malencontreux, Etait bien loin, captif avec la reine.

Grand désespoir! à tous ses chevaliers Artus en hâte apprend par des courriers Cet accident. A la Garde-Joveuse Dès que Ion sait cette aventure affreuse, Ces fiers Bretons ont pris leurs destriers. Le seul Mordrec ne courut pas très vite. Tout plein déjà des complots qu il médite, Il reste froid. Que de chefs valeureux Couraient pour lui , pour Artus, et pour eux ! Mais Lancelot, qu'un noble zèle enflamme, Vole, et voudrait les devancer par-tout. Après leur reine ils couraient : c'est beaucoup ; Mais Lancelot courait après sa dame.

L'e'pee. Les chiens. La charrette. Le peigne. Le pont. Le deii

Oh ! que le Temps est un malin vieillard ! Dans notre enfance il nous flatte avec art, 11 embellit à nos yeux la jeunesse:

Le traître alors, las d'être notre appui, Pèse sur nous, vers l'âge mûr nous presse, Et puis nous rend presque aussi vieux que lui. Que de guerriers dont le jeune courage Se signala dans les champs du carnage, Changeant trop tôt, s'endorment encor plus Que ne dormit jamais le grand Artus !

Le Temps détruit les héros, les bergères. Objets divins que l'on trouva charmants, Vous, dont l'aspect fit palpiter nos pères, Gomme le sort vous montre à leurs enfants! Ah! profitons de ces leçons sévères.

Nosjours sont brefs; mais tâchons qu'ils soient doux. Chez nous jamais que le plaisir ne chôme; Et, nous armant contre un destin jaloux, Usons du Temps, pendant qu'il est bon homme;

11 saura trop, hélas! user de nous.

Artus, jadis plein dune noble flamme, Et si longtemps à ses rivaux fatal, N'eût pas alors chargé son sénéchal Du noble soin de défendre sa femme.

Sentant trop tard le tort qu'il avait eu, Et retrouvant l'activité première Qui signala sa brillante carrière, Artus courait, craignant pour la vertu De son épouse à regret prisonnière.

Gauvain aussi, l'aîné de ses neveux, A travers champs courait à toute outrance. Gauvain un soir, sur un roc sourcilleux Vit un château d'assez noble apparence.

Il s'y rendit, y fut reçu des mieux.

Le châtelain, ayant nièce fort belle, Le fit souper, et le fit seoir près d'elle. Les regardant, le châtelain disait Mainte gaîté qu'on pouvait trouver forte. Ce n'était rien : comme la nuit venait, Il conduisit Gauvain tout stupéfait Jusqu'à la chambre où sa nièce couchait , Et sur tous deux il referma la porte.

D'étonnement Gauvain était saisi.

La demoiselle était couchée, et faite Pour engager à se coucher aussi.

Malgré le trouble où cet aspect le jette, Gauvain résiste, et, dans sa probité, Croirait manquer à l'hospitalité.

Mais il entend un soupir de la belle.

G est différent, se dit-il aussitôt, Se rapprochant de cette demoiselle:

Je suis un preux; mais je serais un sot Si je voulais être plus sage qu'elle.

La jeune fille, interdite à son tour, Montre un effroi qu'il prend pour de l'amour. Bien que rempli d'espérances riantes Que l'on pouvait concevoir justement, Gauvain courtois agit modérément, Et se permit des libertés décentes.

Il fit très bien; car tout-à-coup voici Certaine épée, au chevet appendue, Qui vole , et va, plus vite que la vue, Blesser Gauvain , modérément aussi.

La nuit, le jour, au chevet de la belle L'épée était une duègne cruelle.

On ne voit plus ces glaives merveilleux Dans nos pays , dans nos jours vertueux; Et cependant j'ai la tête frappée De ce fait-là, qui me donne à rêver.

Belles, de vous écartez toute épée; On ne sait pas ce qui peut arriver.

Gauvain, calmé par la leçon sévère,

N'osa plus rien, interrogeant toujours

La demoiselle obstinée à se taire.

Dans son effroi soupçonnant du mystère,

Gauvain debout attendit que des jours

L'astre éclatant vînt réveiller la terre.

Le soleil brille, et l'oncle tout d'abord

Vient chez la belle, en disant : Est-il mort?

Non, dit Gauvain; et, prompt à la vengeance,

Ce franc guerrier prouve son existence

Au déloyal qui lutte avec effort.

Ah ! dit la nièce, admirant le courage

De l'étranger, seigneur, au nom du ciel,

Délivrez-moi de ce monstre cruel

Qui tant de fois immola sous sa rage

Maint chevalier, maint noble damoisel

Bien moins vaillant que vous, et bien moins sage.

Gauvain redouble. Adversaire effrayant ,

L'oncle à l'épée était presque un géant.

Mais vainement il résiste, il s'élance:

Gauvain, plus grand encor par la vaillance,

Sachant enfin atteindre le félon,

Perce son cœur souillé de trahison.

La nièce dit : Seigneur, je vous rends grâce;

Cet homme affreux, destructeur de ma race,

Me retenait, et même à ses projets

Faisait servir le peu que j'ai d'attraits.

De ce jour seul je commence à revivre.

Je vous dois tout, et veux par-tout vous suivre.

Elle suivit en effet ce héros; Et, se voyant de prison échappée.

Paya celui qui terminait ses maux, Et qui n'eut plus à redouter d epée.

Trois jours après (mes amis, pardonnez Ce détail simple, et de peu de mérite), Gauvain trouva deux chiens abandonnés; Il en eut soin, et les prit à sa suite. Trois jours après, Gauvain, toujours courant, Cherchant la reine, et cherchant vainement, Vit un guerrier qui venait assez vite.

Ce chevalier, dont l'aspect séduisait, S'arrête, épris, devant la demoiselle; Il dit enfin : Cette beauté me plaît, Et l'on peut bien se disputer pour elle. Soit, dit Gauvain. Mais, reprit l'arrivant, Pour l'obtenir quand nous allons tout faire, Nous pourrions bien, me semble, auparavant, Lui demander celui qu'elle préfère.

Oui, demandez, j'y consens , répondit Le fier Gauvain ; mais votre espoir m'étonne. Si par hasard c'est vous qu'elle choisit, Sans nul combat, moi, je vous l'abandonne. ...A ce récit pourquoi suis-je venu !

Femmes, de vous que faut-il que Ion pense? Un vain caprice a souvent obtenu Plus que l'estime et la reconnaissance.

La demoiselle, en cette circonstance...

Laissa Gauvain, et choisit l'inconnu.

Assez long-temps de surprise immobile, Enfin Gauvain partait silencieux , Quand l'inconnu, venant d'un pas agile, Lui dit : Seigneur, je suis vraiment honteux; Car ma demande, à faire est peu facile: Cette beauté, qui se rend à mes vœux, Je vous l'avoue, a la plus grande envie Des lévriers que voilà sous vos yeux; Je les requiers de votre courtoisie.

Ah ! dit Gauvain, justement ulcéré, Par eux aussi vous serez préféré.

Voyez pourtant, qui des chiens ou des belles Sont les plus sûrs et sont les plus fidèles ; Et par caresse, et par mille moyens, A les gagner cet inconnu s'empresse.

Efforts perdus! trahi par sa maîtresse, Gauvain du moins fut suivi par ses chiens.

Lors, revenant vers son jeune adversaire, Gauvain lui dit : Chevalier, à vos vœux Si j'ai cédé ma dame sans colère, Mes chiens ont droit qu'on se batte pour eux. Sans nul délai tous deux prennent carrière. Le choc fut court, et non moins meurtrier. L'instant d'après, le charmant chevalier,

Privé du jour, dormait sur la poussière. A cet aspect, la demoiselle en pleurs, Craignant la nuit, les loups, et les voleurs, Court à Gauvain, veut le toucher pour elle. Mais celui-ci, méprisant ses douleurs, Part sans l'attendre, en lui criant: La belle, On ne peut pas manquer de protecteurs, Alors qu'on est si tendre et si fidèle.

Perdant l'espoir, et le perdant trop tôt, Gauvain pourtant cherchait toujours la reine. Il fit rencontre , un jour, de Lancelot Dont le cheval ne marchait plus qu'à peine. L'astre des nuits, l'astre brillant des jours, Avaient neuf fois recommencé leur cours, Que Lancelot, plein d'une ardente flamme, Courait encor pour retrouver sa dame.

Ayant déjà sur ce même chemin Passé dix fois, il reconnaît Gauvain Qui vainement à s'arrêter l'invite :

Il le salue , il le passe, et l'évite. Gauvain disait : Mais il est bien pressé ! S'étant encor quelque temps avancé, De Lancelot il revit la monture , Qui , haletant sur le bord d'un fossé, Allait payer tribut à la nature.

Je plains, dit-il , le pauvre destrier; Mais je voudrais trouver le chevalier :

m LA TABLE RONDE.

Où donc est-il? Gauvain, qui s'inquiète, Hâte ses pas, suit sa route, et bientôt Sur le chemin aperçoit Lancelot, Mais l'aperçoit , le dirai-je? en charrette. — Eh! Lancelot, que fais-tu donc ici?

Abandonné par ta triste monture , As-tu bien pu prendre cette voiture?

C'est reculer que d'avancer ainsi.

Je te préviens que ce nain qui la guide, S'il te l'offrit, te joue un tour perfide.

— Quel tour? À pied je suivais mon chemin , Quand mon bonheur m'a présenté ce nain Qui s'est offert à me tirer de peine :

Sur sa charrette il me mène à la reine.

— Ciel! descends vite, et connais son dessein Quoi! mon ami, ne sais-tu pas encore Que, dans ce char utile aux paysans,

Eux exceptés, l'on ne voit que les gens Déshonorés, ou ceux qu'on déshonore?

O Lancelot, si, pour ton désespoir, Quelque méchant allait ainsi te voir !

Heureusement déjà l'ombre s'avance ; La nuit survient : hâtons-nous de courir Vers ce châtel où plus heureux, je pense, D'un destrier tu pourras te munir.

Lancelot cède à ce conseil honnête, Et, sur-le-champ quittant charrette et nain, Se rendu pied vers ce château prochain;

Mais on la vu descendre de charrette.

Dans ce châtel, où Ion était poli, Avec honneur Gauvain fut accueilli.

Pour Lancelot, on y prit garde à peine : Il n y pensa, ne pensant qu'à sa reine. Gauvain déjà dans les appartements Était admis devant la châtelaine, Et recevait, rendait les compliments, Que demeuré dans la première pièce Lancelot, seul, rêvait à sa maîtresse.

Toujours Genièvre occupait son esprit.

Lorsque quelqu'un d'assez mauvaise mine De lui s'approche , et brusquement lui dit : Venez souper. — Où donc? — A la cuisine. Par ce propos Lancelot étourdi Au discourtois aurait cherché querelle, Lorsque Gauvain, qu'il n'avait point suivi, Vient bien à temps le chercher, et l'appelle. Il le présente à la dame du lieu, Amenais, femme jeune et charmante.

Le brave Arban, son mari depuis peu , Reçoit fort bien Lancelot , et le vante. Ami d'Arban, le prince Glodion, Très digne fils du noble Pharamond, De Lancelot dit la valeur brillante.

Pour Lancelot ces guerriers et Gauvain Eu dirent tant , qu'Amenais enfin

Lui pardonna sa voilure imprudente.

Elle le fit asseoir à son côté;

Et Lancelot, la trouvant plus polie,

Par ce récit que l'on m'a répété

Lui dit son rang, son sort, et sa patrie.

« Je suis le fils du roi Ban de Benoist, Qui gouvernait une riche campagne Entre la Gaule et ce pays étroit Qu'on a nommé la Petite-Bretagne.

Ce prince avait pour frère et pour appui Le roi Boort , qui régnait près de lui ; Et tous les deux, dans la paix, dans la guerre, Amis du roi qui d'Artus fut le père, Surent long-temps arrêter les desseins Du roi Claudas, grand ami des Romains.

Enfin pourtant Claudas, ce méchant prince Qui du Berri gouvernait la province, Du roi mon père un jour trompa l'effort, Ravagea tout d'une rapide course, Prit ses cités, et pour toute ressource Ne lui laissa qu'un imprenable fort.

Là, dans les pleurs je reçus la naissance. Unique enfant d'un prince infortuné , Depuis huit mois à peine j'étais né, Qu'un dernier coup redoubla sa souffrance : Il veut hâter lui-même les secours; Il croit du Sort tromper la main jalouse;

Et sort, suivi de sa royale épouse, Avec le fruit de leurs tristes amours.

Portant le fils, et soutenant la mère, Il traversait une longue bruyère Qu un lac profond embellissait en vain De son cristal, quand, regardant soudain, Il vit , ô scène impossible à décrire ! Il vit en feu ce cbâteau protecteur, Son seul asile et son unique empire; Son sénéchal, se vendant au vainqueur, Pour ce forfait s'était laissé séduire.

Mon père, usé par lage et le malheur, Résista mal à l'excès de sa peine.

A cet aspect il mourut de douleur, Et vous sentez quelle est encor la mienne!

« Frappée ainsi par le sort en courroux, Ma mère eut peine à garder son courage, Et, sans son fils, eût suivi son époux. Loin des secours, en ce désert sauvage, Elle gémit, mais elle se dépeint Tous ses devoirs, et d'abord le plus saint. Elle était reine; elle n'est plus qu'épouse. Elle a bravé la fortune jalouse, Et, dans le sable, a creusé de ses mains Le dernier lit où dorment les humains.

Efforts pieux, et travaux mémorables Où son cœur seul peut soutenir son bras!

Elle n'avait de ses soins respectables Qu'un seul témoin... qui ne l'entendait pas. Hélas! souvent par mes cris poursuivie, Elle accourait, et, redoublant d'effort Pour me calmer, par les soins de la vie Interrompait les devoirs de la mort.

Quand, triomphant de sa douleur amère, Elle eut rempli son emploi funéraire, Pour son époux, au maître des destins Elle éleva sa voix plaintive et douce, Et me faisait, sur le tombeau de mousse. Joindre et tenir mes innocentes mains.

« Mais l'enlevant à ces pensers funèbres. Et l'écartant des regrets du cercueil, L'orage accourt, et d'im horrible deuil De toutes parts apporte les ténèbres.

C'est en ce temps que les plus fiers oiseaux Quittent l'orgueil des voûtes éternelles; C'est eu ce temps qu'on voit les hirondelles Qui viennent paître à côté des agneaux. Ma mère veut, à cet aspect funeste, Sauver au moins le trésor qui lui reste. Mais où donc fuir en ce moment cruel?

Nul arbrisseau dans la plaine sauvage N'offre aux regards l'espoir de son ombrage ; On ne voit rien que la terre et le ciel. Dieu ! l'ouragan éclate : le vent cric :

La foudre gronde , et la grêle en furie Vient l'assaillir, nuage meurtrier, Et pour son fils doit sur-tout l'effrayer. J'allais périr. Ah! que fera ma mère!

Or, apprenez ce qu'elle daigna faire.

Faute d'abri qui pût me recueillir, Ma mère alors prit soin de m'en servir. En ce péril, de l'horrible nuée Se réservant tous les coups inhumains, Meurtrie, hélas! mais constante, appuyée Sur ses genoux , sur une de ses mains, De l'autre encore elle agrandit l'asile Où , sentant peu son effort protecteur, Devant l'éclair je souriais tranquille, Et reposais sous l'abri de son cœur.

Touchant tableau! mais plus touchant courage! Autour de nous l'orage en vain grondait : Elle oubliait la fureui^le l'orage , En se disant ^u'ek m'en préservait.

« L'orage enfin se dissipe : ma mère, Qui veut d'abord fuir ces funestes lieux, En m embrassant marche sur la bruyère.

Bientôt le lac reparaît à ses yeux.

Un vert gazon en couronnait la rive.

Elle s'assied : elle cède au sommeil , Tranquille au moins sur moi : mais au réveil Quel fut l'effroi de ma mère craintive,

Quand , près de Tonde, en ces sauvages lieux, Elle me vit tenu par une dame Qui me baisait et la bouche et les yeux? Elle s'élance , en lui disant : Madame , Laissez, laissez à mes pleurs, à mes vœux, Mon faible enfant, le seul bien de mon ame. La dame alors, voyant, pour la toucher, De plus en plus en plus ma mère s'approcher, Joint les deux pieds, et, pour toute réponse, En me tenant, sous l'onde elle s'enfonce. A ce second et terrible accideut, A mon trépas ma mère devait croire; N'écoutant rien qu'un effroi décevant, Elle pleura dans l'ombre d'un couvent : Elle y mourut. Respect à sa mémoire !

« La dame au lac, dont souvent les récits Mont rappelé ce que je \om, redis, M'a bien juré que de mon exist<Éice Avant sa mort ma mère eut l'assurance.

Quoi qu'il en soit, sous ce lac enchanté, En un palais de guerriers habité , Je fus nourri dans le métier des armes (Jbi , tout d'abord , pour moi fut plein de charmes. Ma protectrice, en ce même châtel, A recueilli de la même manière Mes deux cousins , Boort et Lyonnel, A qui Glaudas. pour eux non moins cruel,

Retient letat du roi Roort leur père.

J'aurais voulu déjà, d'un bras vengeur, Reconquérir mon royaume et le leur; Mais cependant, par l'avis de la fée, Cherchant au loin de moindres oppresseurs, De faits hardis et d'exploits protecteurs Nous nous formons, avant tout, un trophée. J'aspire à voir, en ce pays fameux, La Table ronde honorer mon courage.

Rientôt aussi mes cousins valeureux Viendront briller sur ce même rivage.

De mon royaume étant privé comme eux, Gomme eux je cherche un plus cher avantage. Un beau renom pour les cœurs généreux Est le premier, le plus noble héritage. »

Ce récit fait (on le pressent déjà), Amenais de son mieux s'excusa.

Après cela, les chevaliers causèrent; Et savez-vous ce dont ils s'occupèrent^ Non d'un couplet, d'un ruban parfumé, D'un calembour, ou de quelque folie; Mais du secours qu'on doit à l'opprimé, Et du secret qu'on doit à son amie.

Leur cercle fut quelque temps occupé A décider, par arrêt authentique, Qui d'eux avait le fer le mieux trempé. Or, Clodion tirant l'épée antique

Qu'il conservait toujours à son côté, Chacun y lut : Honneur et loyauté.

C'est, leur dit-il, le glaive de mon père ; C'est un présent qu'il a daigné me faire Quand aux exploits mon désir m'a porté. La loyauté m'a toujours été chère, M'a dit ce prince : à l'exemple d'un père, Sur son autel tu vas sacrifier.

Oui, que ton cœur jamais ne se déguise ! C'est des Français que naquit la franchise. Prince loyal, généreux chevalier, Que de ces mots ton ame soit frappée ; Et, si ton cœur pouvait les oublier, Tu les verras écrits sur ton épée.

On applaudit cette noble leçon, Digne d'un Franc, digne de Pharamond.

x\ménaïs, de ce ton fait pour plaire, Dit que le fils serait digne du père.

Arban sourit à son cher Clodion.

Pour Lancelot, à ses pensers fidèle, Et ne songeant qu'aux soins de son amour, Sur un coursier qu'il reçut de la belle Il s'éloigna, même avant qu'il fît jour. Mais , quand enfin la clarté fut venue, La dame au lac soudain frappa sa vue.

— Guerrier, je veux te guider, te servir Dans les périls où ton ardeur t'engage.

Pardonnez-moi, dit-il, si mon courage

A ce secours ne peut pas consentir.

Illustre fée, ô vous dont la puissance

M'a protégé depuis ma faible enfance,

Plus confiant, j'aspire sans effroi

A des hauts faits qui ne soient dus qu'à moi !

On m'a parlé d'un héros qui m'excède :

Certain Achille... et certain Dioméde

Avaient toujours quelque dieu sur leurs pas,

Guidant leur flèche et soutenant leur bras.

Pour bien des gens, à leurs exploits qu'on cite,

Un tel secours ôte trop de mérite.

Si quelque jour on doit citer les miens,

Ah ! permettez qu'ils soient purs, je vous prie,

Et qu'à l'envie ôtant tous mes moyens,

Je ne sois point accusé de féerie.

La dame au lac sourit, et l'approuvant

Lui répondit : O mon plus cher élève,

Contre l'appui qu'on t'offre en ce moment

J'aime qu'ainsi ton orgueil se soulève.

Ton adversaire est terrible et puissant.

Va sauver seul la reine qu'il t'enlève :

Prends tout l'honneur. Si tu peux réussir,

Je ne prétends qu'une part au plaisir.

En attendant, moi, qui lis dans son ame,

Par un présent je veux charmer ta flamme.

Ce peigne, où l'or sur l'ébène est fixé,

Fut par Genièvre hier ici laissé.

.le L'ai trouvé; mais je te l'abandonne. Il va pour elle augmenter ton ardeur, Et peut prouver que, même en son malheur, Elle est fidèle au soin de sa personne. Vois, Lancelot : il a gardé pour toi De ses cheveux une touffe brillante.

La fée a dit, et lui croit être roi, xVyant ce bien de sa reine charmante.

Plein d'alégresse, il serre avec ferveur Pour sa tendresse un si précieux gage; Et les cheveux sont posés sur son cœur, Où dès long-temps il imprima limage.

La fée alors disparaît, lui disant :

« C'est par ici qu'il faut chercher ta dame. » Lancelot part; il va toujours courant, Et tout entier à l'espoir qui l'enflamme. Mais il rencontre un obstacle imprévu : Les chevaliers qu'il trouve en son passage Lui disent tous qu'en charrette on l'a vu. Plus qu'il n'en faut, certe, il a du courage, Mais non du temps : se voyant outrager, Il prend pourtant celui de se venger.

On avait trop retardé son voyage , Quand , deux guerriers passant auprès d'un bac , Le premier dit, vers lui tournant la tête ■ C'est Lancelot qu'on appelait du lac, Mais aujourd'hui nommé de la charrette.

Il s éloignait; mais Lancelot outré Le suit d'abord, en lui criant: Arrête. Le cboc entre eux quelque temps a duré; Mais le gabeur est enfin sur l'arène.

J'aurais le droit de te priver du jour, Dit Lancelot; mais j'adoucis ta peine : Tu monteras en charrette à ton tour. Vous auriez cru que c'était chose faite ; Mais une dame , accourant aussitôt, Crie au vainqueur : Valeureux Lancelot , De ce brigand je demande la tête.

Elle raconte alors avec douleur Des attentats qui pénétrent d'horreur.

Diable! répond Lancelot, votre haine Est assez juste envers ce scélérat; Mais je ne puis fixer une autre peine Qu'en triomphant dans un autre combat.

Combat nouveau, plus long. Enfin la dame Obtint le don qu'elle vient requérir.

De la vengeance on conçoit le plaisir; Mais la pitié sied mieux dans une femme.

Quand Lancelot eut puni les plaisants, Suivant sa route au travers de la plaine, 11 aperçut un château des plus grands, Où, lui dit-on, pouvait être la reine.

Il y courut; mais je ferai l'aveu Que de surprise il a l'âme frappée,

Quand ce héros voit un fleuve de feu Qui, pour tout pont, n'a qu'une longue épée. N'importe : en vain au héros plein d'ardeur Le fil tranchant offre un péril extrême ; Grâce à l ''Amour, ce grand entrepreneur, Il eût passé dans la flamme elle-même.

Il laisse donc son cheval d'un côté, Et, dût-il être accusé d'imprudence, En douze pas, le héros qui s'élance A l'autre hord arrive ensanglanté, Mais il arrive. Embrasé de colère, Accourt soudain, roulant des yeux hagards. Un tigre, ayant un lion pour confrère.

Tigres, lions, vivaient en Angleterre, Et l'on y voit encor des léopards.

Quoique blessé, Lancelot invincible Contre tous deux livre un combat terrible. Enfin tous deux dans leur sang sont noyés. Mais il faut bien que Lancelot étanche Le noble sang qui coule de ses pieds: Pour ce motif, cependant qu'il se penche. Du château fort, avec des yeux émus, Vers lui s avance un prince vénérable : Ce bon vieillard, nommé Bradémagus, Vient à regret parler d'un fils coupable. Grand Lancelot, mon fils Méléaganl Répond bien mal, dit-il, à mon envie, Et, né héros, se fait presque un brigand.

C'est par ses mains que Genièvre est ravie. Jusqu'à présent il sut la respecter.

D'autres et vous viendrez la disputer A son amour, et cela vous regarde; En attendant, l'aidant de son appui, Dans une tour j'ordonne qu'on la garde, Moins contre vous, hélas! que contre lui.

— Ciel! elle est là? — Dans cette tour prochaine.

— Noble vieillard, laissez-moi voir la reine.

— Non, pas encor; mais venez vous guérir Dans mon palais. — Un autre soin m'entraîne, Et je la veux avant tout conquérir.

— Que dites-vous? — Oui, dès demain, j'espère, De ma victoire elle sera le prix ;

En honorant, en estimant le père, Je suis forcé de défier le fils.

Clémence de Lancelot. Étourderie du sénéchal Queux. Explication nocturne. Queux accusé et justifié. Picfje perfide. Fontaine orageuse. Tournoi intéressant.

On ne voit point l'étalon valeureux Qui dans les camps fut un coursier insigne Faire sortir de son sang généreux Un coursier faible, un rejeton indigne; On ne voit point le fils du chien guerrier Qui dans les bois signala son audace, Redoutant Tours, fuyant le sanglier, De ses parents abandonner la trace, Et, se bornant aux plaisirs du foyer, Dégénérer des héros de sa race.

Chez les humains, hélas ! pourquoi voit-on D'un père illustre un triste rejeton?

De la vertu le vice prend la place ; Un imbécile est né de Cicéron, Et, n'en déplaise à l'éloquent Horace, Le fils d'un brave est souvent un poltron.

De tel guerrier, de tel prince, qu'on vante, Quels descendants quelquefois sont issus ! Rome jadis vit avec épouvante Caligula fils de Germanicus.

Délivrez-nous de cette erreur cruelle, Dieu tout-puissant! et veuillez amener Pour la nature une régie nouvelle :

Prenez toujours le soin de nous donner Un Marc-Auréle après un Marc-Aurêle; Mais quai-je dit? ah ! c'est trop me presser : Donnez-en un toujours, pour commencer.

Méléagant, fils méchant d'un bon père, De Lancelot accepta le défi.

Méléagant, redoutable adversaire, A dix rivaux lui seul aurait suffi.

Lorsque chacun eut bien fait sa prière, On combattit sous les murs du châtel.

Bradémagus voyait ce choc cruel ; Genièvre aussi voyait sans être vue.

Assez long-temps cette princesse émue Considéra ces ardents ennemis Tenant entre eux le combat indécis.

Troublée enfin d'une frayeur mortelle, Elle aperçut son chevalier fidèle Oui chancelait sur ses pieds affaiblis:

Ah, Lancelot! ah, Lancelot! dit-elle, Je refusais de croire à des récits...

A cette voix si douce... et si cruelle, Le chevalier étonné, mais ravi, Est secouru dune force nouvelle.

Un coup affreux, de dix autres suivi, De son rival vient arrêter l'audace.

Il a poussé jusqu'au pied de la tour Méléagant, qu'il presse et qu'il terrasse. Il était prêt à lui ravir le jour; Bradémagus crie à Lancelot : Grâce !

Méléagant eut des torts inouïs ; Mais qui pourrait refuser sur la terre Les jours d'un fils aux larmes de son père! Le ravisseur au vieillard est remis; Et Lancelot, cherchant un autre prix , Avec transport court à la tour prochaine, Bien rassuré sur l'accueil de la reine. Il voit d'abord Queux, et ne lui dit rien, Puis voit Genièvre au gracieux maintien ; Mais il la trouve inquiète, incertaine.

Ah! lui dit-elle, ah, Lancelot! pourquoi Revenez-vous si peu digne de moi , Après avoir été traîné... La foudre Moins promptement réduit un chêne en poudre. Le chevalier, sans faire expliquer mieux Cette beauté qui lui fait telle injure, Jette son glaive, arrache ses cheveux, Et bien loin d'elle, égaré, furieux , A travers champs il court à l'aventure.

Devinez-vous qui causait l'embarras?

Le sénéchal, comme clans ses combats, Fort rarement heureux dans ses nouvelles, A la princesse en avait dit de belles Sur la charrette où l'on vit Lancelot. .< Il fallait bien , pour qu'il eût cette honte, Que sa conduite offrît quelque mécompte. » A ces discours se fiant beaucoup trop, Quanti elle vit son chevalier, la reine Le reçut mal , s'en repentit bientôt; Mais Lancelot courait déjà la plaine.

Un jour, deux jours, trois jours on l'attendit. Méléagant, charmé de cette absence, En profita près de son père. Il dit Que le combat, par cette circonstance, Se trouvait nul; et de cette façon Genièvre encor fut gardée en prison.

Bradémagus, je favoûrai sans peine, Fut pour son fils, alors, beaucoup trop bon. Il eût mieux fait de délivrer la reine Sans nul retard. Au moins, pour empêcher Tout attentat dont elle fût troublée, Le sage Queux fut prié de coucher Devant la chambre exactement grillée, Où nul amant ne pouvait la chercher.

Or, Lancelot, quand , toute une semaine,

Dans son délire, il eut couru la plaine, Se dit un soir qu'il aurait bien mieux fait De s'expliquer d'abord avec sa reine, Que de partir aussi vite qu'un trait, Et par tendresse, en son trouble indiscret, De faire pis que n'aurait fait la haine. Se ravisant, ramené par l'amour, Il court tout droit vers son triste séjour. Parfois aux rocs , et parfois aux vallées , La lune alors montrait son front changeant. Il reconnaît, à ses rayons d'argent, Le château fort et les tours crénelées. La voici donc la tour, l'heureuse tour, Où l'on retient l'objet de son amour.

Il peut douter que Genièvre sommeille ; Près d'elle au moins une lumière veille. Il se rapproche en mesurant ses pas , Entend la voix qui répond à son ame. La reine en pleure : il palpite, et tout bas Il a crié: C'est Lancelot, madame.

Lancelot ! Dieu ! le plaisir la distrait : A la croisée elle accourt , et paraît Dans le moment, sans que rien la déguise Que le tissu de sa blanche chemise.

De Lancelot vous sentez le bonheur.

De la charrette il explique Terreur En un instant, et voilà son amante Embarrassée à-la-fois et contente.

Mais ce héros, qu'on avait décrié, Ne se croit pas assez justifié.

Ciel! il gravit la tour très inégale.

Genièvre craint une chute fatale.

Non. De ses mains usant fort à propos, Sans nul encombre il arrive aux barreaux. Genièvre alors, qu'une autre crainte agite, S'est vers son lit retirée au plus vite. Mais son amant, qui , d'un bras de héros, Sait détacher l'un de ces lourds barreaux Sans trop de bruit, suit l'ardeur qui l'entraîne, Et le voilà tout seul avec la reine.

O vous, amis, dont je sais les vertus, D'amour pour eux vous redoutez la fièvre; En ce moment vous tremblez pour Artus, Et les malins espèrent pour Genièvre.

Chassez bien loin ce mauvais mouvement.

Détrompez-vous. Vos alarmes sont vaines.

Avez-vous pu le penser seulement!

Il est connu qu'on n'a jamais les reines. Les deux amants ne firent rien de mal , Et Lancelot fut toujours très moral.

Je ne dis pas que sa belle maîtresse D'un doux aveu n ait payé sa tendresse; Je ne dis pas qu'un doux baiser surpris De ses chagrins n'ait pas été le prix; Je ne dis pas que sa main fortunée

D'un sein charmant dont il était épris N'ait effleuré l'empreinte satinée :

Mais remarquez sur-tout ce que je dis.

En prolongeant un entretien si tendre, J'ignore, moi, comme il se fût conduit , Ni si la dame eût bien pu se défendre : On ne sait pas ce que l'on fait la nuit; Mais, par bonheur, interrompant la scène, De l'horizon la couleur incertaine Vint leur montrer le jour prêt à venir; Puis, à côté, le mentor de la reine, Le sénéchal pouvait ne plus dormir, Et Lancelot eût mieux aimé mourir Que voir par lui Genièvre dans la peine. Il partit donc, puisqu'il fallait partir, Non sans avoir très bien remis en place L'heureux barreau qui servit son audace : Qui que ce soit ne se sgrait douté De ce secours qu'il leur avait prêté.

Mais, par rencontre imprévue et fatale, Encor blessé, Lancelot en partant, Outre son gant, dans la chambre royale Sur le parquet avait laissé du sang.

Méléagant, en venant chez la reine, De grand matin , dire qu'on avait fait De Lancelot une recherche vaine , S'en aperçut, et, surpris tout-à-fait,

Fit a Genièvre une étrange querelle ,

L'accusant d'être une épouse infidèle.

C était fort bien , si c'eût été pour lui.

11 se montra sévère envers autrui,

Et pour les mœurs il témoigna du zèle.

Traité par elle en mortel odieux,

11 réfléchit, dans sa colère extrême,

Que pour aller chez Genièvre aux beaux yeux

Il fallait bien que Ion passât chez Queux,

Et du méfait soupçonna Queux lui-même.

Devant son père il l'appelle soudain.

Le sénéchal, qui sommeillait encore,

Est accusé d'un crime qu il abhorre,

Et hautement traité de libertin.

Moi , moi , dit-il , connu pour ma sagesse,

Moi , j'aurais pu... ! ma reine , ma princesse !

Jamais d'ailleurs je n ai dormi si bien.

Il se défend : on ne le croit e/i rien.

En vain il montre au prince, qui murmure,

Ou il a ses gants et n'a pas de blessure ;

Il est taxé de propos séducteurs :

On ne veut point se fier à ses mœurs.

Seigneur, dit-il, que le diable m'emporte

Si du devoir m'écartant une fois...

C'est vainement qu'il élève la voix,

Son ennemi l'avait beaucoup plus forte.

Méléagant, assez grossier esprit,

Veut par le fer prouver ce qu'il a dit;

Et vous savez qu'en ces jours de vaillance On raisonnait toujours à coups de lance. Méléagant, redoutable rival, Raisonnait mieux que le bon sénéchal.

Bradémagus, sentant cet avantage, Non sans regret dut céder à l'usage ; Il prescrivit le combat réclamé Entre son fils et Queux, ou bien tout autre Qui surviendrait, et, pour Genièvre armé, De sa vertu s'établirait l'apôtre.

Queux, obligé de ramasser le gant, Quoique du sien il n'eût pas fait la perle, Connaissait trop déjà Méléagant Pour s'amuser de cette lice ouverte.

Bien que sujet à ne douter de rien, Battu déjà parle même adversaire, Il était sûr qu'il le serait trop bien. Mais, en bravant le sort le plus contraire, Il s'avançait au combat inégal , Lorsque soudain paraît dans la carrière Un chevalier qui baissait sa visière.

Éloignez-vous, dit-il au sénéchal, Je viens lutter pour l'honneur de la reine. Méléagant sur lui fond aussitôt.

Il espérait en triompher sans peine :

Il se trompait, car c'était Lancelot.

Méléagant, renversé sur la terre,

Brisé, moulu, succombait, si son père

Pour lui n'avait encore intercédé.

A cette voix Lancelot a cédé.

Il a repris les barons, et la reine,

La reine, objet de ses vœux les plus doux,

Et dont il court embrasser les genoux.

Mais , du vaincu pour consoler la peine ,

A Gramalot il sera, dans six mois,

Prêt à le vaincre une troisième fois.

Il part alors en escortant la dame

Que trop long-temps le grand Artus réclame.

Dans le chemin il rencontra bientôt

Des chevaliers dont la troupe légère

Cherchait Genièvre, et de plus Lancelot ;

Gauvain le sage , Yvain le téméraire,

Le fier Morhoult, Clodion le sincère,

Et Palaméde aux exploits infinis,

Et son rival, son fils Bliombéris,

Que sais-je encore? En cette circonstance

Chacun gaîment fait la reconnaissance.

Tous approchaient, joyeux et confondus,

De Cardigan, où se tenait Artus,

Quand Lancelot dans la forêt d'Amante

Piencontre un nain qui , contre des brigands ,

Venait, au nom dune dame tremblante,

Chercher 1 appui des chevaliers errants.

Or ce héros, qui plein d'ardeur l'écoute,

Pour telle cause aimait à tout braver.

Amis, dit-il , poursuivez votre route, A Cardigan j'irai vous retrouver, Demain peut-être, après-demain sans doute. De l'arrêter comme on prenait le soin , Avec le nain il était déjà loin.

Mais de son sort on n'eut point connaissance Méléagant, dans un piège trompeur, Grâce à son nain , attirait son vainqueur, Qui prit long-temps des leçons de prudence.

Artus, parmi ses nombreuses cités, En aimait quatre, où ses Bretons fêtés Pouvaient souvent lui parler, lui répondre. Leurs quatre noms doivent être cités.

De Cramalot d'abord vous vous doutez :

Puis Cardigan, Car duel, enfin Londre Qu'on nommait Logre, et de qui les grandeurs Ont crû depuis aux dépens de ses sœurs. A Cardigan, Artus, lame ravie, Reçut Genièvre et sa chevalerie ; Mais il revit avec quelque douleur Les délivrés sans le libérateur.

Genièvre aussi ressent tristesse amère... De ces pensers un guerrier vint distraire. J'errais, dit-il, à travers maint hallier, Cherchant fortune, et paraissant en peine, Quand un vilain me cria : Chevalier, Dans un combat si vous voulez briller,

Allez tout près agiter la fontaine.

J'y cours: je vois un perron somptueux ;

Là, je descends, et touche à peine Tonde,

Que tout- à-coup un vent impétueux

Emporte au ciel la vague furibonde.

L orage accourt : l'éclair luit, le ciel gronde,

Et le tonnerre à coups tumultueux

Semble annoncer le dernier jour du monde.

Je bravai tout: mais, lorage calmé,

.le vis paraître un chevalier armé,

De telle force et de telle vaillance,

Que mes efforts trompèrent mes souhaits,

Et mon écu, gage de son succès,

Entre ses mains reste ainsi que ma lance.

.le m'affligeais de subir cette loi,

Quand mon vainqueur, d'un ton de courtoisie,

M'a dit : Veuillez vous calmer, je vous prie.

Si dans ce jour vos armes sont à moi,

Elles seront en grande compagnie.

Par ce récit maint preux intéressé Sent un espoir qu'il dissimule à peine. Le jeune Yvain fut le plus empressé, Et sut se faire indiquer la fontaine.

Il y courut d'un pas audacieux, Il provoqua l'ouragan furieux, Et combattit à sa clarté terrible Vu ennemi jusqu'alors invincible.

Après long-temps, l'impatient Y vain

D'un coup profond vient de surprendre enfin

Le chevalier qui du choc désespère,

Et fait sanglant vers son château prochain.

Yvain de près poursuit son adversaire,

Presque aussitôt franchit le pont-levis,

Dans le moment où des valets unis

Laissaient tomber la herse meurtrière.

Peu s'en fallut quelle ne l'atteignît.

De son cheval la croupe fut coupée.

Lui, démonté, suit la trace échappée

De son vaincu. Bientôt il la perdit.

Passant auprès d une salle fort belle,

Il y trouva certaine demoiselle

A l'esprit fin, au regard assez doux,

Qu'il vit jadis chez Artus. Quoi! c'est vous,

Seigneur Yvain! Ici, pour vous, dit-elle,

Que de périls! pour nous que de malheurs!

Mon maître est mort. Madame est désolée :

Par leurs guerriers et tous les serviteurs

Je vois bientôt votre force accablée.

A sa prière, Yvain, bon gré, mal gré,

Reste tapi dans un coin retiré.

Voici déjà qu'on le cherche avec rage.

On cherche en vain, et l'on part bien fâché.

Souvent vainqueur dans les champs du carnage,

Il fit fort bien de se tenir caché,

Et c'eût été mal placer le courage.

Les forcenés étant partis enfin , Vint à son tour la dame tout en larmes. Dans la douleur elle avait tant de charmes, Que rien dès-lors ne fit partir Yvain.

La demoiselle, ayant le nom d'Hortense, Auprès de lui perdit son éloquence.

Non , non , dit-il , je ne m'éloigne pas De la beauté dont je suis idolâtre.

C'est son époux qui voulut me combattre; Elle m'en doit pardonner le trépas.

Gomme il s'obstine à demeurer, Hortense Court à la dame , et , calmant sa douleur, Tout doucement lui dit que le vainqueur Peut, au besoin, embrasser sa défense.

Bref elle y mit tant de dextérité, Que dès le soir Yvain fut présenté , Et fut reçu même avec indulgence.

Son ton lui fit pardonner ses exploits. La jeune veuve en l'écoutant s'apaise, Le trouve aimable, et bientôt en fait choix. De l'épouser elle parut fort aise.

Dans tout pays et dans tout temps, je crois, On trouverait des matrones d'Éphèse.

Trois jours après, des chevaliers nombreux Vinrent en hâte essayer l'entreprise.

Le sort trompa leur espoir valeureux.

Il était tard, et la place était prise.

Point de combat. Ils furent bien reçus. Huit jours durant, il fallut boire et rire. Après cela, chez le puissant Artus L'heureux Yvain voulut les reconduire. Je dois, dit-il, reparaître à la cour.

De ce projet sa femme est consternée.

Il lui promet le plus prochain retour.

Si vous tardez plus du tiers de l'année , L'aversion remplacera l'amour, Dit-elle. Yvain lui répond : O ma chère , Avant un mois je reviendrai, j'espère.

Il le voulait. Mais, à peine éloigné, De ce projet chacun l'a détourné.

Quoi! lui dit-on, oubliant la victoire, Faut-il sitôt vous enterrer sans gloire? En avez-vous trop fait jusqu'aujourd'hui? Ah! loin de vous un repos si funeste ! De l'opprimé soyez encor l'appui ; Et pour 1 hymen , sacrement de l'ennui, On a toujours assez de temps de reste.

Ce n'est pas moi du moins, mes chers amis , Mais des guerriers dépourvus de scrupules, Qui, sur l'hymen, jeunes gens étourdis, Osaient tenir ces propos ridicules.

Tandis qu'ainsi l'on retenait Yvain , Bien qu'il chérît son épouse charmante, De Lancelot, qu'on attendait en vain,

L'absence était assez inquiétante.

Dans la prison où, contre toute loi,

Le retenait un oppresseur sans foi,

Il sut, un jour, qu'à Londres les pucelles

De par Artus publiaient un tournoi ,

Tous les trois ans sollicité par elles.

Dans ce tournoi, les cbevaliers vainqueurs

Pouvaient choisir pour femmes les plus belles;

Et les vaincus, devenus bienfaiteurs,

Par des présents formaient la dot de celles

Qui sans cela ne gagnaient pas les cœurs.

De toutes parts une foule nombreuse

Venait orner cette fête fameuse.

De Lancelot quel était le chagrin

De n'y pouvoir figurer! A la fin

Ce héros prit une bonne manière;

Et, son geôlier étant alors absent,

Il essaya de toucher la geôlière.

Elle , sensible au chagrin qu'il ressent ,

Et le trouvant aimable, intéressant,

Le laisse aller, et lui prête uue armure ,

En lui faisant jurer qu'il reviendra,

Après trois jours , dans sa prison obscure;

Qu'à se nommer il se refusera,

Et qu'avec soin, à tous, il cachera,

Non sa valeur, mais du moins sa figure.

Lancelot part, admirant la boute

De sa geôlière, et disant : Elle est femme ! Vers Londre il court d'un pas précipité , Sûr d'y trouver des combats et sa dame. Et cependant, par un cas singulier, Méléagant, que l'on n'attendait guère, Vient, et ne voit ni captif, ni geôlier. Quel fut l'effroi de la pauvre geôlière ! Elle avoua, tremblante, son méfait A son seigneur, qui n'était pas facile. Oh! puisqu'il a juré qu'il reviendrait, Il reviendra, dit-il, je suis tranquille.

Et cependant maint héros, plus d'un roi , Sont réunis pour ce fameux tournoi.

Pour eux d'avance on a dressé des tentes Que dans la plaine on admire éclatantes. Ces pavillons de diverses couleurs, Ces écuyers, ces dames, ces princesses, Ces chevaliers dont les fers destructeurs Sont d'un ruban ornés par leurs maîtresses, Les chants du peuple, et les ménétriers Eaisant par-tout résonner leurs guitares, Puis se taisant, lorsque les destriers Entrent, émus, aux accents des fanfares; Tout cet aspect plein de variété, De doux éclat, de noble majesté, Peut s'égaler à nos pompes nouvelles , Et défier nos fêtes les plus belles.

Mais on se tait soudain de toutes parts. Selon l'usage, une fille charmante , La harpe en main, se présente aux regards, Et vient chanter la ballade suivante :

« Servants d Amour, regardez doucement, Aux écliafauds, anges de paradis :

Lors jouterez fort et joyeusement, Et vous serez honorés et chéris.

« Fut-il jamais plus beau sujet de gloire ! Et quel combat peut offrir plus d'attraits! Aux cœurs bien nés, c'est tout que la victoire; Le succès même a payé le succès :

Mais que de biens embelliront la vie Du combattant qui vaincra dans l'assaut! Les chevaliers le vanteront tout haut; Et puis, tout bas, que lui dira sa mie?

« Servants d'Amour, regardez doucement, Aux écliafauds, anges de paradis:

Lors jouterez fort et joyeusement, Et vous serez honorés et chéris.

a Rien en ce jour ne doit être impossible: Il faut doubler de valeur et d'efforts. Il est bien vrai que la lutte est terrible ; 11 est bien vrai qu'on brave mille morts;

A tous moments mille périls renaissent Au champ d'honneur que vous voyez tout prêt: Mais je vous vais enseigner un secret, Pour qu'à vos yeux les périls disparaissent :

«Servants cC Amour, regardez doucement , Aux échafauds, anges de paradis:

Lors jouterez fort et joyeusement, Et vous serez honorés et chéris. »

De ces accents la douceur enivrante Elève, anime, embrase les jouteurs:

La charge sonne, et leur foule brillante Lutte d'efforts, et bientôt de fureurs.

Mais, dans ces jeux, le corps des demoiselles Nommait de droit un chevalier d'honneur Qui, du combat modérant la chaleur, Dans le tournoi régnait au nom des belles, Et des guerriers réprimant les excès, Venait souvent interposer la paix.

Mais, quoi ! parmi l'ardeur qui les enflamme, Sans doute il est méconnu maintes fois! N en croyez rien. Pour bien marquer ses droits, Sa lance avait un ornement de femme, Tresse, mouchoir; que sais-je? et cet aspect, Des combattants obtenait le respect.

Le plus altier et le plus intrépide Etait soumis à ce signe vainqueur :

On s'arrêtait, et la force en fureur Pliait devant cet étendard timide.

A chaque instant, des rivaux valeureux Dans la carrière entraient pleins d'espérance, Et l'on criait : Honneur aux fils des preux; Signal du choc, et puis sa récompense.

Maints chevaliers, dans ce brillant tournoi, Croisant leurs fers d'où jaillissaient des flammes, A tous les coups s'exposaient sans effroi, Pour mériter un souris de leurs dames.

Amenais, au regard noble et doux, Conduite là par Arban son époux, Le contemplait parfois avec alarmes, Et cependant, non sans attention, Voyait aussi les faits de Clodion, Du noble Arban , Clodion frère d'armes.

Genièvre était ne considérant rien.

Des chevaliers la vaillance était vaine ; Dans le tournoi n'espérant pas le sien , Sans intérêt elle voyait la scène.

Mais quel guerrier, attirant ses regards, Rompt les écus, les lances, les brassards, Par cent hauts faits sait se couvrir de gloire , Et sur ses pas enchaîne la victoire?

Elle contemple un peu plus qu'il ne faut Son noble port, sa taille, son courage; Elle se dit : Serait-ce Lancelot?

Je n'en sais rien ; mais... c'est lui, je le gage : Et , par son ordre, une dame , à l'instant , Tout bas va dire au héros qu'elle étonne: Laissez-vous battre... oui, la reine l'ordonne. L'auriez-vous cru jamais? de ce moment, Ce chevalier, qui triomphait sans cesse, Joute avec peine , et lutte avec mollesse, Voit contre lui les héros s'indigner, Laisse sur lui les poltrons s'acharner; Et, faible aux coups et docile à l'injure, S'est seulement préservé de blessure.

Tout de son mieux il montre en ces combats De la frayeur; mais, quel que soit son zèle, Il s'y prend mal , il ne s'y connaît pas. Il reculait, lorsque la demoiselle Revient, et dit: Montrez votre valeur; On le permet. A cet aveu flatteur, Quel changement! quelle scène nouvelle ! Comme Aquilon vers l'humide élément Devant son souffle a chassé la poussière, Tel Lancelot disperse en un moment Tous ses rivaux épars dans la carrière; Et, par son ordre, aussitôt ces guerriers, Fort étonnés , vont en cérémonie Devant la reine enchantée, attendrie, Poser leurs fers, laisser leurs destriers, Qui doteront mainte fille accomplie.

Le vainqueur suit les tristes chevaliers.

Seigneur, lui vient dire la demoiselle, Vous avez droit de choisir une belle.

Lors Lancelot, haussant fort peu la voix, Modestement répond : J'ai fait mon choix. Il dit, salue avec respect la reine; Puis, s'éloiguant sans que rien le retienne, Il s'en retourne. Où donc? dans la prison Qu'on lui donna par lâche trahison.

Ne rions point de son scrupule auguste: De son devoir rien ne peut 1 éloigner. Il sait combien sa prison est injuste; Mais il a fait serment, d'y retourner.

Honneur et loyauté. Yvain, son lion et son épouse. Dernier combat de Méléagant. Lancelot de la Table ronde. Statuts de cet ordre. On va à la recberche de Merlin.

O ma patrie, ô ma noble patrie, vSol illustré, doux climat, beau séjour, Terre des Francs, terre, du ciel chérie, Recois mes vœux et recois mon amour!

.le ne sais pas par qui seront bornées Dans l'avenir tes hautes destinées; Mais tes grandeurs, que je voudrais servir, N'iront jamais si loin que mon désir.

En remontant dans le cours de l'histoire, Déjà souvent j'y trouve ta splendeur.

Presque toujours j'y rencontre ta gloire, Quand je ne puis admirer ton bonheur.

Je vois par-tout l'honneur et la vaillance Y signaler, ou la Gaule, ou la France. La France brille, et, sous ses noms divers, Remplit le temps et remplit l'univers.

Sous ton Rrennus, ton courage suprême

Fit grâce à Rome au sein de Rome même.

O mon pays , ta conquête, plus tard ,

Fit tout l'éclat, tout le nom de César.

Sur cet exploit sa puissance se fonde:

Qui te conquit dut conquérir le monde.

Depuis, par-tout où Ton se signala ,

De tes enfants je reconnais la trace;

On peut, par- tout où brille de l'audace,

Dire à coup sûr : Quelque Français est là.

Ce n'est pas tout cependant de combattre;

Tu servis mieux encor le genre humain,

Et l'univers vit sortir Antonin

D'où , quelque jour , devait naître Henri Quatre.

Duc des Français, le fier Charles Martel,

Devant Poitiers sauvant l'Europe entière,

Aux Sarrasins impose une barrière,

Ainsi qu'aux flots l'imposa l'Eternel.

Son petit-fils, digne aussi qu'on l'admire,

Du monde entier vient chauger le destin,

Et les Français renouvellent l'empire

Qu'avait jadis fondé l'orgueil romain.

Plus tard, je vois leur nation guerrière,

S'armant de croix, conquérir le Jourdain,

Assez long-temps garder la Sainte-Terre,

Et s'asseoir même où siégea Constantin.

Je vois aussi de simples gentilshommes ,

Qui , presque seuls, vont en divers royaumes

Tenter le sort par des faits inouïs,

Soldats en France et rois dans vingt pays. Lorsque du ciel la fureur assouvie Veut nous punir, et sur-tout à Pavie , D'un plein succès le vainqueur se flattant, De l'univers se croit en vain le maître; Et le Français lui crie, en l'arrêtant : Nul ne sera ce que je ne puis être.

Enfin Louis, attirant les regards, Dans son beau siècle, honneur de la pensée, Fait triompher les exploits et les arts: Contre les flots de l'Europe amassée La France lutte, et n'est point terrassée : Nous disions tous, je pensais à mon tour, Que ce temps-là, que tout Français honore, De nos hauts faits était le plus beau jour : Il en était la plus brillante aurore \ Mais cependant ne pouvons-nous enfin Pour du repos changer un peu de gloire? N'avons-nous pas épuisé le destin?

1 Nos vingt ans de victoires sont à nous; l'abus de ces victoires et les inconcevables fautes qui en ont fait perdre le fruit sont à un autre. Mais jamais aucun vrai Français ne pensera froidement à tant de Français héroïques dont !e sang, plus que jamais regrettable , a du moins acquis à leur pays un inaliénable patrimoine de gloire. Aucun Français sur-tout ne reniera et ne cherchera à affaiblir, au profit de l'orgueil étranger, ces prodiges dont le souvenir servira quelque jour pour nous à en enfanter d'autres, qui seront plus nécessaires, et qui seront mieux employés.

Septembre 1 8 1 \.

N'avons-nous pas fatigué la victoire?

O mon pays! au gré de mes souhaits, Calme par-tout la haine et la vengeance, Et fais long-temps, à l'univers en paix, Aimer ton nom, et bénir ta puissance !

De mon sujet je ne m'écarte en rien : Si l'Angleterre est le lieu de ma scène, Plus d'un Français y figure assez bien; Sur Lancelot j'ai laissé l'entretien :

A Clodion il faut que je revienne.

Je vous ai dit qu'en cette occasion Où chaque preux combattait pour sa dame, Le noble Arban , si cher à Clodion , Avait conduit xlménaïs sa femme.

Selon son rang, la jeune Amenais En grand cortège à ces jeux amenée, De la beauté sembla gagner le prix , Et fut toujours de vœux environnée.

Messire Lac, de ses attraits épris, A Clodion, dont elle était vantée, Dit : Cette dame est bien mal escortée. Y pensez-vous? elle a vingt chevaliers, Dit Clodion. Vingt chevaliers! n'importe, îiépondit Lac, fameux chez les guerriers: Seul j'irais bien attaquer cette escorte, S'il ne fallait que cela pour avoir Au fond d'un bois la dame en mon pouvoir.

Glodion rit d'une telle espérance, Et d'un ami défendit bien l'honneur :

Il estima cependant le causeur, Dont le courage excusait l'insolence.

Je n'aurai point de secrets pour vos cœurs, Mes chers amis, qui parcourez ces rimes: On le sait bien, chez nous autres auteurs, Nos chers lecteurs sont nos amis intimes, En exceptant pourtant nos chers censeurs. Je vous dirai, sans un plus long mystère, Que le vaillant, l'aimable Glodion, Qui se faisait aussi nommer Giron, D'Aménaïs était vu sans colère.

Elle l'aimait. Il s'en fallait de peu Qu'à ce guerrier, bien sûre de lui plaire , Elle n'eût fait un trop sincère aveu.

La belle était habile et clairvoyante, Et Glodion la trouvait ravissante; Mais ce héros, d'horreur avait frémi Au seul penser de trahir son ami.

Par tant d'attraits sentant son ame émue, D'Aménaïs il évitait la vue.

Même, par lui, des mains d'un ravisseur La jeune Isaure ayant été tirée , Il y rêvait, et l'aurait adorée Très volontiers, pour distraire son coeur D'Aménaïs, qui lui semblait sacrée.

Tels, et plus purs et plus respectueux, Sont les amis dans nos jours vertueux.

Or, ce jour-là, pour certaine querelle, Arban, forcé de prêter son appui, Dit à sa femme, en partant avant elle, De retourner à son château sans lui.

Ayant rejoint son escorte fidèle, Elle partit sans pensers inquiets.

Mais Clodiou, dans la forêt d'Arnantes, Pour la garder Ja suivit d'assez près, Trop tard pourtant. De prouesses brillantes Lac amoureux, comme de doux attraits, Avait déjà su mettre seul en fuite Les vingt guerriers qui marchaient à sa suite. Après ce coup vraiment prodigieux.

Il emmenait sa tremblante conquête, Quand Clodion , accourant dans ces lieux, En l'admirant, vole et lui crie : Arrête. Le choc fut long entre ces deux héros; Mais Clodion eut enfin la victoire.- Si Lac perdit le fruit de ses travaux, Même en cédant il conserva sa gloire.

Mais voilà seuls, dans un bois ténébreux, Sans nuls gardiens, sans nuls témoins fâcheux, Un beau guerrier, une dame charmante, Qui doit et sait être reconnaissante.

Chez Clodion, non moins qu'elle amoureux,

Se disputaient Amour et Courtoisie.

Amour disait : Bienheureux Clodion,

Si tu manquais pareille occasion,

Point n'en auras si belle de ta vie.

Pour toi la dame a bonne intention,

Et, tu le vois, on n'est pas plus jolie.

Y penses-tu? criait la Courtoisie.

Aurais-tu donc si lâche félonie?

Et pourrais-tu, toi, si noble et si fier,

A la vertu faisant un vil outrage ,

Déshonorer ton ami le plus cher,

Et te flétrir toi-même davantage?

La dame aussi résistait de son mieux;

Et cependant ils cheminaient tous deux;

Et cependant Philoméle ravie ,

Et mille oiseaux mus d'un même transport,

Formaient près d'eux une tendre harmonie :

Sans le vouloir leurs cœurs prenaient l'accord.

La dame enfin dit de sa voix chérie : A sire Lac, qui pouvait en ce jour Avoir donné cette force infinie?

Clodion dit : Qui le peut que l'amour!

— Vous pensez donc que ce héros m'adore. D'après cela, celui qui l'a vaincu,

A votre avis doit aimer plus encore.

— Oui : sans aimer jamais je n'aurais su

Vaincre un guerrier que par-tout on admire. — Et quel objet a pu vous enchaîner Par tant d'amour? — Vous pouvez deviner; Et qui m'en parle est celle qui l'inspire.

Amenais, que charme cet aveu, Feint d'en douter, afin qu'il le répète. Il le répète; et , sensible à son feu, Elle lui dit aussi ce qu'il souhaite.

Ils ont tous deux cette fièvre d'amour Où tout nous charme, et rien ne nous arrête; Et Clodion ne sent plus en ce jour Que le désir d'assurer sa conquête.

Près de la route un ombrageux séjour Paraît propice au bonheur qu'il projette. Amenais, que sa main y conduit , Hésite, tremble, et cependant le suit.

Quel doux abri! Le terrain qui s'incline Vers le cristal d'une source voisine Offre à l'amant un gazon enchanté.

C'est là qu'il faut que son bonheur s'achève. Casque, haubert, il a tout rejeté.

Ciel! dans ses vœux tout-à-coup arrêté, Vers la fontaine il voit rouler son glaive, Court le saisir; et, pâle, épouvanté, Il lit dessus : Honneur ET LOYAUTÉ.

Qu'avez-vous donc, seigneur? lui dit la daine

Vous m'effrayez, et... — Ce que j'ai, madame!

J'ai méprisé mes devoirs les plus saints;

J'ai presque été l'opprobre des humains :

Par moi, félon, l'amitié fut trompée.

O mon épée, ô ma vaillante épée,

Tu fus jadis en de meilleures mains!

Puisque par moi la vertu fut trahie,

Je ne peux plus exister : c'en est fait ;

Tu m'as déjà préservé du forfait,

Et tu me vas délivrer de la vie.

Clodion dit, et tout à son transport,

V Amenais sachant tromper l'effort.

Il s est porté du large cimeterre

Un coup affreux qu'à peine elle modère.

Il redoublait : mais elle tout en pleurs,

Et supposant à son délire extrême,

Crie, arrêtant son bras et ses fureurs:

Ah! chevalier! ah! grâce pour vous-même!

De Clodion, en son sang tout noyé,

La résistance est encore assez vive;

Et ce débat de rage et de pitié

Durait encor lorsque l'époux arrive.

Arban, frappé de ce spectacle affreux, Ne sait comment s'expliquer cette scène. Clodion parle, et, toujours généreux, Prend seul le crime aussi bien que la peine. ( 3'estmoi , dit-il , qui pensai te trahir

En admirant ton épouse innocente;

Ami, c'est moi qui prétends m'en punir.

Arban , troublé d horreur et d épouvante ,

Le presse aussi de calmer ses transports,

Et l'embrassant, lui pardonne des torts

Auxquels parfois un mauvais jour nous livre.

Calmé par lui, c'est seulement alors

Que Clodion peut consentir à vivre.

On le transporte en un château voisin.

Là, justement, Clodion trouve Isaure,

Que des brigands sut préserver sa main.

Savante en l'art chéri dans Epidaure ,

Isaure sut, par un soin protecteur,

Sauver les jours de son libérateur.

A son ami, qui près de lui s'empresse,

Il la présente, il la vante sans cesse.

Mais tous les deux, frappés d'un coup du sort,

Sont accablés de la plus vive peine.

D Amenais, livrée à son remord,

On leur apprend la mort presque soudaine.

Pour Clodion, dieu! quels amers regrets,

D'autant qu'il doit en modérer l'excès !...

Enfin les soins de la reconnaissance

Ont adouci les peines de l'amour;

Et Clodion, ranimé chaque jour,

Près de 1 objet qui lui reud l'existence,

Sent dans son cœur qu'après tant de bienfaits

Il la lui veut consacrer à jamais.

A son ami, qui ne le quittait guère, 11 crut devoir révéler ce mystère :

Il ajouta qu'on partageait son feu.

O ciel! Arban, étonné de l'entendre, En frémissant reçoit ce double aveu.

Ah! Glodion, j'aimerais mieux répandre Cent fois, dit-il, le sang versé par toi, Que de savoir ce que je viens d'apprendre. Le beau Français demande en vain pourquoi : Bientôt, hélas! il le devait comprendre.

Le lendemain un varlet inquiet Lui dit qu'en vain on cherche Isaure absente. On a trouvé chez Arban ce billet, Que Glodion lit d'une voix tremblante :

« Je te trahis, ami; plains mon malheur : De moi l'Amour fait un vil ravisseur.

Isaure, hélas! Isaure, trop aimable, Est innocente, et j'en suis plus coupable. Digne d'horreur, mais digne de pitié, Je fuis ces lieux, ce pays que j'abhorre, Où j'ai trahi l'honneur et l'amitié, Cette amitié que je chéris encore.

Que j'ai de droits à ton aversion!

J'ai su trop tard l'amour qui te dévore; Mais juge, hélas' à quel point j'aime Isaure : J'ai pu trahir pour elle Glodion. »

m LA TABLE RONDE.

Sans faire un cri, sans répandre de larmes, Le chevalier dit seulement: Mes armes!

ïl part, il court; et pénétré d'horreur, Que le jour naisse, ou que le jour s'efface, Son œil ardent cherche le ravisseur.

Deux mois entiers il eu poursuit la trace , Et perd l'espoir sans perdre la fureur.

Un jour pourtant, dans sa marche incertaine, Sous un platane, au bord d'une fontaine, Il aperçoit un chevalier rêveur.

A ses côtés un objet séducteur Rêvait aussi, plongé dans la tristesse.

Isaure lève un regard enchanteur, Voit Clodion, pousse un cri d'alégresse, Court en ses bras : mais lui, d-ans sa fureur. Eut plus de joie à voir le ravisseur Qu'il n'en sentit à revoir sa maîtresse.

Cent fois, au sein des plus affreux combats, Arban tranquille affronta le trépas ; *

Mais quand il voit ce nouvel adversaire, Son sang s'émeut, et son cœur se resserre. Il sent trop bien que le voilà venu De tous ses jours le jour le plus terrible. — Enfin , Arban , c'est donc toi que j'ai vu ! Le ciel pour moi cesse d'être inflexible. Suivant tes pas, sur ta trace attaché,

En vingt pays, Arban, je t ai cherché ; Mais ton aspect a comblé mon envie.

— O Clodion,jelesens, je le voi, De moi tu veux le combat. De ma vie Je ne le veux refuser, même à toi ; Et le combat commence avec furie.

Les deux rivaux, terribles chevaliers, Sont à-la-fois tombés sous leurs coursiers. Se relevant, avides de vengeance, Par leur épée ils remplacent la lance.

En changeant d'arme, ils redoublent d'ardeur. Ils sont égaux en courage, en vigueur.

Mais Glodion, dans ce choc plein de rage, A du bon droit le terrible avantage.

Ce chevalier, soudain s affermissant, A son rival porte un coup si pesant, Qu Arban déjà n'a plus la connaissance De son destin. Clodion, qui s'élance, Saisit le heaume, et de son bras nerveux, En l'agitant, il en rompt tous les nœuds. Du ravisseur pour hâter le supplice, Malgré la belle et ses cris douloureux, // abaissait la coiffe protectrice , Et, sans pitié, levait déjà le fer Pour immoler Arban, jadis si cher.

Arban, alors ouvrant les yeux, s'écrie : Quoi! Glodion, tu veux m'ôter la vie!

J'ai constamment respecté la vertu

De cet objet dont j'attirais la haine;

Et toutefois, il faut que jeu convienne,

Mes torts sont grands; mais... n'en as-tu pas eu,

Toi qui mas fait connaître cette belle,

Qui m'amenas , me fis rester chez elle ,

Qui bien souvent me l'envoyas quérir,

Et plus souvent pour moi la fis venir?

Comme les yeux, son attrait charme lame.

Tu le voulus : je la vis , je l'aimai ;

Et toi , qui m'as approché de la flamme,

Sois moins surpris qu'elle m'ait consume'.

— Arban, Arban, ton excuse est mauvaise. Une beauté, tellement qu'elle plaise,

N'a jamais dû faire manquer de foi, Un chevalier tel que toi, tel que moi. Manquer de foi ! S'agît-il d'un royaume, Tout l'univers m'en presserait en vain : La vilainie est le fait d'un vilain, Et gentillesse échut au gentilhomme.

Et tu pouvais, Arban, te souvenir Qu'en pareil cas, ayant pareille envie, Pour éviter l'horreur de te trahir, Je préférai d'attenter à ma vie.

Va, je ne puis a la tienne attenter : Va déplorer ton crime envers Isaure.

— Qu'entends-je? ô ciel! l'ai-je pu mériter? Quoi ! Clodion, tu m'aimerais encore!

— T'ai mer ! jamais. Il est vrai que mon bras

S'est arrêté par un égard frivole ; Mais, pour sauver ta tête du trépas, S il ne fallait quune seule parole, Je suis celui qui ne parlerais pas.

Il dit, emporte Isaure évanouie.

Arban le suit; il s'attache à ses pas, Et fait si bien qu'au milieu des combats Il perd le jour en lui sauvant la vie. Pour dernier mot, ce jeune infortuné, En l'embrassant, dit : M'as-tu pardonné? Et Glodion, dans sa douleur extrême, Se reprochant un excès de rigueur, Ne put jamais se pardonner lui-même.

C'était en Gaule, où sa brillante ardeur Guidait les Francs en leurs faits téméraires, Et, sans courir aux terres étrangères, Il y borna désormais sa valeur; Toujours le même, et toujours de l'honneur Sachant garder les lois héréditaires.

Français, suivez ce chemin généreux Tracé pour vous par vos premiers aïeux, Et respectez l'honneur, comme vos pères.

Et cependant Artus, à Gramalot Ne voyait point revenir Lancelot.

Genièvre était encor plus inquiète ; Mais prudemment sa crainte était muette.

Maints chevaliers, de toutes parts courants,

De Lancelot cherchaient en vain la trace.

Yvain aussi, plein de grands sentiments,

Voulait pour lui signaler son audace.

Il sut du moins délivrer un lion

Qu'enveloppait un horrible dragon;

Et le lion, protégé par son zélé ,

Ne voulut plus quitter ce bienfaiteur,

Et le suivait comme un barbet fidèle.

Accompagné par un tel serviteur,

Dans maint combat Yvain resta vainqueur.

Mais , ces exploits occupant trop son ame ,

Epoux distrait, il oublia sa femme

Qu'il chérissait pourtant avec ardeur :

Aussi fut-il le plus surpris du monde ,

Quand, chez Artus se trouvant de retour,

Et devisant devant la Table ronde,

De par sa femme on vint lui dire un jour :

Depuis cinq mois on t'attend, infidèle;

Après un mois tu devais revenir:

Celle de qui tu t'étais fait chérir

Ici te jure une haine éternelle,

Et te défend , si tu ne veux périr,

D'oser jamais paraître devant elle.

Ainsi lui vint parler une pucelle,

Après cela très prompte à repartir.

Yvain, frappé d'une douleur mortelle,

Court, mais trop tard, après la demoiselle,

Et sur ses pas voit son lion courir.

Yvain du moins retourne à la fontaine

Où l'ouragan l'assaillit une fois.

Il regrettait la perte de ses droits,

Quand tout-à-coup, dans une tour prochaine,

Il entendit une plaintive voix.

Il la connaît : Dieu! c'est la voix d 'Hortense,

Qui, détestée, et s'excusant en vain

D'avoir osé servir l'amour d' Yvain ,

Subit demain une affreuse sentence :

Hortense émue est vouée au trépas.

Non, dit Yvain, non, vous ne mourrez pas.

— Yvain , c'est vous! votre voix me console.

Hélas ! il faut, pour me sauver céans,

Combattre seul deux horribles géants.

N'importe, dit Yvain, qui tint parole.

Ce preux avait, dans cette occasion,

Loyalement attaché son lion.

Mais celui-ci, quand il vit que son maître

Au lieu de deux avait trois ennemis,

Rompit sa chaîne, et combattit le traître.

Bref par Yvain et son lion unis

Les trois géants enfin furent occis.

Les trois défunts tyrannisaient la dame

Qui pour Yvain, dans le fond de son ame,

Ne gardait pas un vouloir inhumain.

Eux expirés, elle rappelle Hortense,

Qui, la voyant dans son jour d'indulgence,

Fit recevoir le repentant Yvain.

il reparut, ayant pour compagnie

Le bon lion qui lui sauva la vie.

Vous eussiez vu la dame, à cet aspect ,

Se défiant d'un ami si suspect,

En vouloir fuir la visite indiscrète ;

Vous eussiez vu, d'un effort circonspect,

Yvain, gaîment, empêcher sa retraite,

Et le lion lécher avec respect

Les jolis pieds de la dame inquiète.

Déjà pourtant six mois sont écoulés.

Au jour fixé Méléagant s'avance Devant Artus et ses preux rassemblés.

De Laucelot je viens tirer vengeance, Et remmener, dit-il, l'objet charmant Qu'il m'avait su ravir injustement.

De Lancelot qu'on regrettait l'absence!

D'un ton hautain déjà Méléagant A l'insulter se complaît et s'attache.

.l'ai cru , dit-il, que c'était un vaillant : Il se pourrait que ce ne fût qu'un lâche. On s'indignait, et... Mais, de ce côté, Quel guerrier court d'un pas précipité?

C'est Lancelot, c'est ce preux qui s'élance. Dès qu'il approche, il s'écrie : Ah ! pervers, .le viens tromper ta perfide espérance.

Tu me tenais dans tes indignes fers,

Et me venais braver en mon absence!

De ton cachot enfin j'ai mi l'horreur, Et de la mort tu vas être la proie.

A son aspect on pousse un cri de joie; Méléagant pousse un cri de fureur.

Bien que félon, il avait du courage.

Le désespoir ajoute à sa valeur.

Long-temps il sut disputer l'avantage.

Retard frivole! inutiles exploits!

Là, par malheur, il n'avait pas son père. Il fut vaincu pour la troisième fois, Et cette fois il mordit la poussière.

Le grand Artus, Morgaiu sa noble sœur, Nouvellement à la cour arrivée, De Lancelot vantèrent la valeur.

Genièvre aussi, par un regard flatteur, Paya celui qui l'avait préservée Des attentats d'un cruel ravisseur.

La Table ronde étant lors rassemblée, A Lancelot on fit un grand accueil; Et, certain mort y laissant un fauteuil, Ce preux vainqueur y fut nommé d'emblée. Aux chevaliers nouvellement reçus Toujours de l'ordre on lisait les statuts : Ils étaient longs, très longs; et, je suppose. Mes chers amis qui n'êtes point élus, Il vous suffit d'en ouïr quelque chose.

« Les preux admis à la table d'Artus Sont des héros que l'univers implore.

Ils ont fait bien, puisqu'on les a reçus; Ils n'ont rien fait , s'ils ne font plus encore.

« Que chacun deux, par la gloire animé, Et de l'honneur sentant les saintes flammes , Soit toujours prêt à servir l'opprimé, Et prêt sur-tout à protéger les femmes.

« Lui fallût-il affronter vingt trépas , Dès qu'une dame un moment le désire, Un preux d'abord doit lui donner son bras : Quant à son cœur, n'est besoin de le dire.

« Toujours entre eux modérant leurs assauts , Se respectant en des partis contraires, Les chevaliers, même en étant rivaux, Ne doivent point oublier qu'ils sont frères.

« N'exigez point l'amoureuse merci D'une pucelle honnête et vertueuse; Tort sérieux (si toutefois aussi La résistance est vraiment sérieuse) !

« Les chevaliers, quel que soit leur bonheur, Des biens d'amour feront toujours mystère; Discrétion, après noble valeur,

CHANT CINQUIÈME. H)ô

De leurs vertus est la plus nécessaire.

« Qu'ils feignent donc, plutôt que la beauté Sente par eux un chagrin qui la ronge : L'honneur, qui veut toujours la vérité, Sur ce point seul leur permet le mensonge. »

Alors Artus dit aux preux : Mes amis, Quand Lancelot est enfin notre frère, Du saint Gréai occupant nos esprits, Cherchons Merlin : c'est le point nécessaire. Ce vieil ami, si nous le retrouvons, Du saint Gréai nous donnera nouvelle.

En vingt pays, généreux compagnons, A le chercher le devoir vous appelle.

Des chevaliers nul ne s'est excusé.

Lancelot reste, étant un peu blessé, Un peu du fer, et d'amour davantage.

Mordrec lui seul, toujours âpre et sauvage, Au faible Artus dit qu'il n'est point pressé ; Dans ce pays un autre objet l'engage.

Le Morhoult dit: J'irai très promptement Chercher Merlin; mais il faut qu'un moment, Non sans regret, ici près je m'en aille Dans le pays nommé de Cornouaille :

Là, le roi Marc, par nos soins rétabli, Doit, comme on sait, un tribut à l'Irlande. ( )r, ce tribut, il le met en oubli;

Et je vais là, par un petit défi,

Du roi mon père appuyer la demande :

Bien promptement cela sera fini.

Méliadus alors, par un sourire,

En ce discours montra fort peu de foi.

Eh ! pourquoi donc? cntends-je chacun dire

Demain, amis, vous apprendrez pourquoi.

La reine Goïne. Combat de Tristan et du Morhoult. Tristan sauve' par Yseult. Il reconquiert le royaume de Lancelot. Il va chez Pharamond. Lettre de mort de Zamire. Fantaisie du roi Marc. Voyage de Tristan. Le boire amoureux.

Le bon vieux temps est une belle chose! Dans ce temps-là, qu'on va nous opposant, Tout allait bien, et bien mieux, je suppose, Qu'au temps pervers nommé le temps présent. Point de félons, jamais une querelle.

Chaque serment alors était sacré; Et le phénix , dans ce temps révéré, Etait, dit-on, une femme infidèle.

L'autre phénix, à lui se suffisant , Etait unique, à ce qu'on nous déclare; Mais celui-ci, beaucoup plus complaisant, .S'est reproduit, et n'est plus aussi rare. < )n aperçoit même , par-ci par-là , Un indiscret, un menteur, un avare, Et pis encor; mais, malgré tout cela, En vieillissant le renom se réparc.

Il n'est rien tel, dans ce monde éventé,

Que n'être plus pour être fort vanté.

Dans notre siècle on voit mainte folie :

Nombre de nous sont bien vils, bien méchants.

Bien déloyaux; et pourtant je parie

Que nous serons un jour le bon vieux temps.

Au temps jadis, Luc, roi de Gornouailles, Pasteur prudent, soignait bien ses ouailles: De son côté, Jean, roi du Léonais , Était béni de ses heureux sujets.

Bien que la mer séparât leurs rivages , En hyménée ils prirent les deux sœurs.

Par des attraits brillants et séducteurs Toutes les deux méritaient les suffrages; Mais toutes deux différèrent d'ailleurs.

La moins âgée, à la charmante mine, Femme de Luc, et s appelant Goïne, N'eut pas plus tôt un fils appelé Marc, Qu'elle eut des torts, et quelle en fit de belles Moins promptement le trait a fui de l'arc , Qu'elle ne vole à des amours nouvelles. lie pauvre Luc, encor qu'il fût très bon, Fut obligé de la mettre en prison.

Sur le sommet d'une tour redoutable On la gardait. Efforts perdus! un jour Il la surprit qui, par l'aide d'un câble, Dans un panier descendait de la tour.

Gomme autrefois le Vulcain de la fable , Luc, follement, fit convoquer sa cour, Pour lui montrer ce spectacle admirable. La reine ainsi surprise dans son tort, D'après les lois, était digne de mort.

Mais son époux la trouva si jolie, Qu'il fut forcé de lui laisser la vie; Et, pour l'amant réservant sa fureur, Il ordonna qu'on gardât mieux la reine. Tous ses efforts cherchaient le séducteur : Il en pouvait trouver une douzaine.

Le sort voulut qu'à l'insu du geôlier Montant un soir dans la tour, plein de rage , Il y surprit Goïne en un panier , Allant en bas faire un nouveau voyage.

Tu vas périr, dit-il en l'arrêtant, Ou donne-moi le moyen de surprendre.

Sans nul délai, ton complice insolent Qui, je le gage, est là bas à t attendre. Eh bien! allez, dit-elle, le punir :

Dans ce panier, moi, je vais vous tenir. Trop confiant, en cette étrange barque, Le fer en main, le pauvre époux s'embarque. Mais l'infidèle, en son affreux plaisir, Laisse tomber le crédule monarque, Et, sur le roc le prince se brisant, La reine au loin fuit avec son amant.

Quoique souvent à la bonté j'incline.

Je n'en ai pas pour la reine Goïne; Et jusqu'à nous son nom, un peu changé, Vint justement en proverbe érigé.

De tels excès , sur sa sœur Emirance Pouvaient donner de justes craintes; mais Cette princesse au roi du Léonais Par ses vertus fit aimer l'existence.

Elle eut pour fils le grand Méiiadus Que j'ai montré calme et vieux chez Artus, Et qui jadis , en amour comme en guerre , Fut un actif, un vaillant adversaire.

Devenu roi, même époux à son tour, Des rois époux il était le modèle Près de Clara, son épouse fidèle; Or le malheur voulut qu'un certain jour Certaine fée, aigre encor plus que belle, Poui' ce héros s'éprît d'un tendre amour : N'en pouvant pas obtenir du retour, Et l'enlevant à sa femme adorée , Elle voulut qu'une grotte ignorée Fût de ce roi le lugubre séjour.

Clara bientôt devait donner le jour Au premier fruit de leur flamme sacrée. Rien ne l'arrête : elle part promptemeut , Ayant pour suite une seule pucelle Et Gouvernail, un écuyer fidèle Que son époux estimait justement.

Comme avec eux elle cherchait la trace De ce héros, voilà que dans un hois, La surprenant, la douleur la terrasse.

Toute la nuit, sans que le sort se lasse, Tous les tourments l'accablent à-la-fois ; Et, quand le jour de la nuit prend la place , L'infortunée, et sans force et sans voix, Presse son fils qu'en pleurant elle embrasse. Mais c'était trop d'un si cruel effort, Et cette vie aura causé sa mort.

Elle le sent, voit son enfant, l'admire; Et, soupirant, elle se prend à dire :

Te voilà, toi que j'ai tant désiré !

Quels traits heureux ! quelle aimable figure ! Femme jamais de son sein déchiré Ne produira plus belle créature.

Mais je péris du mal que tu mas fait : Vis, et je meurs avec moins de regret. Bien triste, hélas! je fus ici conduite. Fruit douloureux d'un malheureux amour, Triste fêtais quand je te mis au jour, Et, tu le vois, plus triste je te quitte : Prends nom Tristan. La reine, ce disant, L'embrasse encore, et meurt en l'embrassant.

Méliadus, sorti de l'esclavage Où le plongea la fée en sa fureur, A Gouvernail confia ce doux gage

D'un tendre hymen. Tristan, rempli d'ardeur, Avait montré, depuis son plus bel âge, Tant de vaillance, et de force, et d'honneur, Qu'on en tirait le plus brillant présage. A dix-huit ans, plein d'un zélé inquiet, Chez Marc, son oncle, alors il se trouvait. Voilà pourquoi, puisqu'il faut vous le dire, Quand le Morhoult avait dit sans façon Qu'il mettrait Marc bien vite à la raison , Méliadus s'était pris à sourire.

Chez le roi Marc quand l'Irlandais parut, Avec hauteur réclamant le tribut, Grand embarras : alors, en Cornouailles, Les chevaliers aimaient peu les batailles, Et le Morhoult était si redouté Qu'à le combattre aucun n'était porté.

Tristan accourt : Tristan, malgré son âge , Demande au roi d'être armé chevalier, Obtient ce don, et s'en va défier Cet Irlandais qui prodiguait l'outrage , Et qui gâtait la valeur par l'orgueil : Plus d'un héros se brise à cet écueil. On combattit : le Morhoult pouvait croire Qu il obtiendrait aisément la victoire ; Marc animait Gouvernail pâlissant Pour son élève encore adolescent.

Dans ce combat d'immortelle mémoire,

lies deux rivaux se couvrirent de gloire. Mais l'un était ce soleil glorieux Que le midi nous montre au haut des cieux; Fils du Matin, le second, pâle encore, Offrait aux yeux le soleil de l'Aurore. Le fier Morhoult semble un chêne noueux Vainqueur puissant des vents impétueux ; Le beau Tristan, un peuplier fragile Qui, dans les airs, monté rapidement, Plaît aux regards, offre un port élégant, Et sous l'auster courbe son front docile : Tel, mais plus fier, Tristan, en cet assaut, Courbé parfois, se relève plus tôt.

Moins vigoureux, il montre plus d'adresse; De son audace il masque sa faiblesse.

Enfin pourtant son terrible ennemi, En de tels chocs dès long-temps affermi, D'un bras puissant, au défaut de l'armure, Fait à Tristan une large blessure.

A cet aspect, et le peuple et le roi Jettent un cri de douleur et d'effroi.

Tristan regarde, et s'indigne. Il s'élance Sur son rival, et cherche la vengeance; Nobles efforts, hélas! trop malheureux:

Des Irlandais le prince valeureux Trois fois vers lui s'ouvre un nouveau passage. Mais des héros rien ne borne l'essor.

Teint de son sang, Tristan combat encor.

Déjà mourant, il vit de son courage.

C'en était fait, et l'Irlandais hautain

Etait vainqueur, s'il eût été moins vain.

u Ak! jouvencel, dans cette noble lice

Tu voulus donc affronter le trépas,

Dit-il, riant. Non, tu ne devais pas

Quitter sitôt le sein de ta nourrice.

À tes lauriers à tort on a pensé,

Quand il fallait te bercer sur des roses.

De tes efforts tu dois être lassé :

Enfant , je veux que long-temps tu reposes. »

Et le Morhoult, sans crainte et sans effort ,

Sur son rival levait le coup de mort.

Mais ne rien craindre, alors que Ion offense,

C'est trop d'orgueil, et c'est trop d'imprudence.

En ce moment, aux portes du trépas,

Tristan qu'anime une juste colère,

Réunissant tout l'effort de son bras,

D'un coup mortel surprend son adversaire,

Dont la blessure en ce débat sanglant

Garde une part de son lourd cimeterre.

11 est tombé le Morhoult, ce vaillant

Que célébraient l'Irlande et l'Angleterre!

A son désastre aurait-on pu songer!

Tous ses amis l'entourent; il leur crie :

Emportez-moi sur un vaisseau léger,

Et que je meure aux champs de ma patrie.

On obéit, et le peuple enchanté, Et Gouvernail, et le prince en personne, Chacun enfin soutient, presse, environne L'heureux vaiuqueur, presque aussi maltraité. A le guérir sans retard on s'applique . On épuisa plus d'un puissant topique; Mais en secret on n'en attendait rien... Ciel ! il est mieux qu'on ne pouvait le croire. Qui l'aurait dit? peut-être que la gloire Le ranima : cela fait tant de bien!

A quelques maux qu'avant on fût en proie, On en revit, si l'on n'en meurt de joie. Or une plaie est encore à fermer, Et pour Tristan elle a droit d'alarmer. Sur ce point-là tout Fart est inutile.

A Londres seul on est assez habile Pour la guérir. A Marc disant adieu, Le beau Tristan, pour se rendre en ce lieu , S'est éloigné sur une mer tranquille.

Mais trop souvent nous formons des projets Sans consulter la fortune chanceuse.

Après six jours, sur les bords irlandais Il est jeté par la mer orageuse.

Un tel voyage, après un tel coml al ., A de Tristan empiré la blessure.

En débarquant, il connaît son état; Ne craignez pas que son cœur en murmure.

Au sort cruel, à d'injustes décrets, En son printemps ce guerrier se résigne; 11 prend sa harpe, et, rappelant le cygne, Il chante ainsi, mieux qu il ne fit jamais :

u 11 faut mourir. Illustrant ma mémoire, .1 aurais voulu plus tard perdre le jour : Je n aurai pas assez connu la gloire, Et n'aurai pas même connu (amour.

Il faut mourir.

« Votre présence à toujours m'est ravie, Jeunes beautés, objets charmants et doux : Ah ! si le sort eût prolongé ma vie, Combien j'aurais aimé lune de vous!

Il faut mourir.

u Mais mon pays, du moins j'ose le croire . Conservera long-temps mon souvenir :

Quand on succombe après une victoire, Fier de l'honneur dont on sut se couvrir, On peut mourir. »

De son palais, sis près de cette rive, Le roi d Irlande écoutait par hasard.

Sa fille Yseult , au gracieux regard , A ses côtés était très attentive.

Quand de Tristan se tait la voix plaintive,

La douce Yseult, émue au dernier point, Dit à son père : Ah ! qu'il ne meure point ! Vous savez bien qu'en l'art de chirurgie, Depuis un temps mon bonheur est vanté : Peut-être encore avec dextérité A ce jeune homme on peut sauver la vie. Oui, dans cet art, dit le roi Frégival, Je sais très bien que tu n'as point d'égal; Et plût au ciel que ton malheureux frère Fût arrivé vivant sur cette terre !

Si tu le peux, hé bien ! sauve de mort L'infortuné que le ciel nous présente.

Dans le palais Tristan est tout d'abord Conduit devant Yseult compatissante.

Cette princesse, en attraits ravissante , Voit sans pâlir le mal envenimé.

Un suc puissant, par sa main bienfaisante, Est maintes fois sur la plaie exprimé.

Ces soins pieux pour le guerrier calmé Rendaient Yseult plus belle et plus touchante ; Déjà par eux Tristan est ranimé, Et fait ouïr sa voix reconnaissante.

Ce fut alors, mais alors seulement, Qu'Yseult, un jour, vit qu'il était charmant. De son côté, Tristan surpris admire Comme elle est bien, plus qu'on ne peut le dire. Un teint de lis, orné de blonds cheveux Qui vont pressant en replis onduleux

D'un cou charmant la grâce et la souplesse: Des yeux touchants que l'on ne peut braver, Et qui, remplis dune douce tristesse, Donnent l'amour, même sans leprouver.

Tristan les voit, et son ame attendrie Sent une molle et tendre rêverie.

Il ne croit pas que ce soit de l'amour: Mais, assistant à des joutes, un jour, Alors qu'il voit, le fameux Palaméde, Fier Africain à qui tout guerrier cède, De ce tournoi venir poser le prix Aux pieds d'Yseult, dont son cœur est épris, Tristan troublé sent, à sa jalousie, La passion dont son ame est saisie.

Le lendemain, non guéri tout-à-fait, Le beau Tristan méconnaît la prudence.

Ce chevalier, armé bien eu secret, Court vers la joute, où Palaméde était, Et le renverse à l'épée, à la lance. Mais ces efforts d'un bras convalescent Vers sa blessure ont rappelé son sang.

Tristan, qui tombe au milieu de sa gloire, Ne sent plus rien, pas même sa victoire. On a bien vite au palais ramené Ce chevalier mourant et couronné.

La belle Yseult à pareille escapade Ne se pouvait attendre nullement.

Le médecin gronda fort le malade; Son air sévère était encor charmant.

Il mit daiileurs tant d'art et tant de zèle A réparer le mal qu'on avait fait, Que Gouvernail de jour en jour voyait Tristan reprendre une force nouvelle.

Tristan aussi sentait de jour en jour Auprès d'Yseult plus de trouble et d'amour, Quand de la reine une gente pucelle, Un certain soir qu'il s'était absenté, Ayant saisi son glaive redouté, Y vit, tremblante, une brèche cruelle, Et reconnut qu'il manquait justement A cette épée, odieux instrument, Le fer resté dans la blessure affreuse Dont a péri le Morhoult malheureux, Et que gardait, par un soin douloureux, La reine, hélas! mère plus malheureuse.

La demoiselle à la reine, à l'instant, Dit les pensers dont son ame est frappée. La reine accourt, veut douter vainement; Le fer trop bien se rapporte à l'épée. Ainsi Tristan, de la mort préservé, Pua le fils du roi qui l'a sauvé.

Incontinent par Brangien sou amie De ce malheur Yseult est avertie, Et vers son père accourt avec effroi.

118 LA TABLE ROJNDE.

Ou s'ameutait, et de Tristan au roi Un peuple vil demandait le supplice; De toutes parts on criait : Qu'il périsse. Les chevaliers, lui prêtant leur appui, Se taisaient tous : c'était parler pour lui. Dans ce péril , Tristan avec courage Répond qu'il a combattu noblement; Qu'il a donné la mort en la bravant ; Que, sur ces bords jeté par un orage, On ne l'avait averti nullement Que de l'Irlande il touchait le rivage. Pensant toujours à son fils regretté, La reine aux pleurs se livrait tout entière. Yseult disait : Si je pleure mon frère Je sais les lois de l'hospitalité.

Le noble roi, dans sa douleur ainère, Ayant long- temps recueilli son esprit.

S'approche enfin de Tristan, et lui dit :

Franc chevalier, dont j'ai \>u le courage. M'avez (vonni, m avez désolé mouit ,

Quand en champ clos ocelles le Morhoull; Mais vous occire, ah ! ce serait dbmmagê. Vivez. J'en ai pour première raison Qu on voit en nous fleur de chevalerie; Puis vous avez dormi dans ma maison .

Kl votre mortferait mon infamie.

Mais il convient, vous devez le sentir,

Que «ans retard vous sortiez de ma terre,

Où, si jamais vous osiez revenir,

Votre trépas deviendrait nécessaire.

Au chevalier, qui dit : Sire, merci ,

On rend alors le fer qui l'a trahi ;

Et ce héros, ayant lame remplie

Non de remords, mais d'un regret navrant,

Regarde Yseult, et part en soupirant,

Guéri très bien, mais blessé pour la vie.

Jusques au port, contre un peuple irrité , Des chevaliers Tristan est escorté.

Appréciant leur noble courtoisie.

Il est parti, ne croyant pas pouvoir Fuir assez loin la maîtresse chérie Qu'il est forcé de chérir sans espoir.

11 veut du moins mériter qu'on admire Ses faits vaillants. Par-tout il entend dire Que Laucelot, fameux de plus en plus Des fiers saxons ( nommés alors les Sesnes) A délivré le royaume d'Artus, Et de leur sang qu il a rougi les plaines. De Laucelot cet exploit sans pareil Remplit Tristan de regrets magnanimes:

Tel Miltiade et ses lauriers sublimes I )e Tbêmistoicle écartaient le sommeil. Eh bien! d 'Yseult lame encore occupée, Tristan si bien fait agir son épée

Qu'il sait en Gaule égaler les succès Dont Lancelot s'honore aux bords anglais. Il fit bien mieux, et sa valeur extrême Se signala pour Lancelot lui-même, Pour ce héros conquérant les états Qu'à Ban son père avait ravis Claudas.

Le beau Tristan, se montrant invincible, Fit rendre aussi tout l'état paternel Aux deux cousins de ce héros terrible, Princes nommés Boort et Lyonnel.

A Lancelot tandis qu'en Angleterre Il fait apprendre un succès si prospère, Il court ailleurs, ennemi des brigands, Vaincre et punir les petits et les grands. Il fit sur-tout un exploit mémorable.

Vers la Garonne, un tyran, à-la-fois, Guerrier terrible et plaisant détestable, Etait célèbre au loin chez les Gaulois Par son manteau fait des barbes des rois Qu'il immola c!e sa main redoutable.

Pour terminer un ouvrage si beau , Il n'attendait que quelque roi nouveau Qui s'exposât à sa puissante épée; Mais ce fut lui qui finit son manteau , Et par Tristan sa barbe fut coupée.

Dans ce pays vivait de Clodion Un jeune frère, ayant le même nom.

Dix chevaliers et maîtresse jolie Suivaient ce prince en un vaste château , Et lui tenaient fidèle compagnie.

Tristan y vint; mais Tristan était beau ; Ce Clodion, atteint de jalousie, Ne le voulut nullement recevoir, Malgré Forage et l'approche du soir.

Tristan piqué l'appelle et le défie, Lui , tous les siens, le prévenant dès-lors Que, s'il triomphe, il le laisse dehors. Le jeune prince accepte la partie:

Mais, et lui-même et tous ses chevaliers Ayant bientôt vidé les étriers , Tristan vainqueur, à son serment fidèle, Dans le château demeure avec la belle.

Tristan, d'Yseult déjà fort occupé, D'autres attraits ne peut être frappé; Mais, pour apprendre un peu de politesse A Clodion, il ne voulut jamais Lui renvoyer sa charmante maîtresse.

Vous le sentez ; plus elle avait d'attraits , Et plus l'amant éprouvait de tristesse.

Toute la nuit, sentinelle au-dehors, 11 fut en proie à de sombres transports, Assez plaisants pour qui savait les causes. Il s'agitait; de moment en moment Il éprouvait un vif tressaillement.

Il lui semblait qu'il arrivait des choses

Dont en ce monde, assez heureusement ,

Les absents n'ont aucun pressentiment.

Mais quand du jour la vapeur argentée

Vint colorer le céleste pourpris,

Le beau Tristan au jaloux bien surpris

Remit la dame heureuse et respectée,

Et dit tout bas à ce prince ravi

Que Ion peut être amoureux et poli.

Par Clodion la leçon fut goûtée;

Et toutefois, n'aimant plus ce château ,

Il en quitta la demeure brillante,

En v fondant un règlement nouveau :

Le plus vaillant, comme la plus charmante,

Avaient eux seuls droit d'y passer la nuit.

Ce règlement, qu'il avait introduit,

Durait encore aux temps de Bradamauu .

Et l'Arioste, en son divin roman,

A raconté ce haut fait de Tristan.

Le Clodion dont j'ai parlé naguère., Dont j'ai vanté l'honneur et la vertu , Le Clodion nommé le Chevelu, Ne trouva pas que pour son jeune frère Cette leçon eût été trop sévère; Et puis Tristan, des Romains ennemi De tous les Francs est de plein droit l'ami. De Pharamond avant gagné l'empire, Ce chevalier en est fort bien reçu,

Et mieux encor par sa fille Zamire, Qui bientôt l'aime, et daigne le lui dire. Tristan, déjà pour Yseult prévenu , Ne peut l'aimer, mais du moins le désire. Peut-être il eût suivi ce mouvement; Mais Gouvernail sait ainsi le réduire : Vous n'aimez pas , et l'amour seulement Fait excuser les transports qu'il inspire. Manquerez- vous, en ces lieux bien traité, Aux saints devoirs de l'hospitalité?

Tristan, pour suivre un parti qui l'honore, Croit Gouvernail, croit Yseult plus encore. Zamire alors, que, malgré mille appas , Le beau Tristan feint de n'entendre pas , Frémit des maux que le sort lui prépare. Ah! croyez-moi, belles, fuyez l'Amour:

Ce guide-là trop souvent vous égare.

Dans un bosquet trouvant Tristan un jour, Zamire cède au feu qui la vaincue, Et dans ses bras va tomber éperdue.

Le chevalier la repousse à regret.

On vient au bruit. Zamire repoussée, Ne sachant plus ce qu'elle dit et fait, L'accuse alors, de peur d'être accusée.

A Pharamond l'on prend soin de mener Tristan confus, qui se laisse enchaîner. Quelques instants le roi croit à l'offense; Mais, de sa fille et de Tristan aussi

Regardant l'air, observant le silence, D'autres soupçons ce héros est saisi.

Pour s'éclaircir, il tire son épée.

Tu vas, dit-il, ma fille, te venger.

Punis celui qui voulait î outrager.

Que de ses jours la trame soit coupée; Frappe. Zamire , en lui rendant le fer, Dit , exprimant un sentiment amer :

Frappez Zamire. Oui, je vous le déclare, C'est moi qu'il faut punir d'un prompt trépas, Et non Tristan, innocent, mais barbare, Tristan que j'aime, et qui ne m'aime pas!

Zamire a dit, et tombe aux pieds d'un père Qui la relève, et sur elle a pleuré.

Tristan, déjà de ses fers délivré, A la beauté qui lui serait si chère Dit que, près d'elle avant d'être venu. Pour d'autres yeux son cœur fut prévenu. Triste et pensif, il quitta cette terre; Il n'avait pas encor gagné le port, Quand il reçut un écrit de Zamire.

De celle-ci c'est la lettre de mort; Et pour Tristan c'est mourir que la lire.

Ami Tristan , bien-aimé de mon cœur, Soyez toujours préservé de blessures!

Croissez toujours en hauts faits, en fionneur.

Et ne trouvez que bonnes aventures!

Qu'on nomme en vous, dans les festins guerriers,

Le plus hardi de tous les chevaliers!

Ou vous irez, durant toute la vie,

Gloire et succès vous fassent compagnie!

Que Dieu sur-tout, quand [heure aura sonné,

Vous donne fin meilleure que je nai!

Lorsque lirez ce que je viens décrire,

Consolez-vous : plus ne sera Zamire.

D'un fil bien long on n'ourdit pas mes jours,

Et je péris des premières amours.

J'ai préféré, pour finir ma souffrance ,

Le fer qui dut finir votre existence.

Adieu donc, vous dont mon œil fut charmé!

Pardonnez-moi de vous avoir aimé:

Je vous pardonne , hélas! l'indifférence.

Que puissiez-vous, c'est mon dernier souci,

Mourir avant de savoir par vous-même

Quelle douleur on souffre quand on aime

Sans que d amour on ait trouvé merci!

Avec l'écrit empreint de ma tristesse

On vous rendra le chien que j'ai chéri.

Bien plus heureux que ne fut sa maîtresse,

Il vous a plu : je vous l'envoie, ami...

Ici les pleurs et le sari{> de Zamire Laissaient pleurer, mais ne laissaient plus lire. Le beau Tristan en déplora le sort,

Et sur son sein mit la lettre de mort. De ce moment, le chien , que Ton admire, A tous ses pas devient associé; Par lui Tristan est aimé d'amitié, Gomme d'amour il le fut par Zamire.

Chez le roi Marc cependant Gouvernail A ramené Tristan, pour le distraire.

11 eût perdu sur ce point son travail; Le souvenir d'Yseult sait bien mieux faire. Il la vantait, même avec tant de feu, Que Marc épris, suivant des temps antiques L'usage adroit, un jour, de son neveu Requiert un don, l'obtient, sur les reliques Lui fait jurer qu'il remplira son vœu:

Ce vœu fatal est qu'aux rives d'Irlande, D'Yseult pour Marc il fasse la demande. La demander pour un autre que lui, Quelle douleur! et, là, notez aussi Qu'à son trépas il faut bien qu'il s'attende. Mais pour Tristan un serment est sacré. Oui, se dit-il, je crois que je mourrai; Mais je suis sûr que je la reverrai.

Parmi les flots de quoi peut-on répondre? Allant chercher à Londre la santé , Il fut naguère en Irlande jeté :

Cherchant l'Irlande, il est poussé vers Londre.

Mais un hasard assez original Y conduisait aussi le roi d'Irlande, Lequel, d'Artus étant un peu vassal, Souffrait alors une peine bien grande.

D'un crime affreux à tort on l'a noirci; D'où vient qu'Artus l'a mandé sur sa terre, Et veut bientôt voir le fait éclairci Par un combat public et nécessaire.

Si le Morhoult n'eût subi le trépas, Ce chevalier justifîrait son père; Mais il n'est plus; et, je le dis tout bas, Nul Irlandais fameux dans les combats N'avait suivi son prince en Angleterre.

Jadis ce roi signala sa valeur; Mais il maudit la vieillesse contraire.

Notez encor que son accusateur Étant des preux sis à la table ronde, Aucun de ceux admis à cet honneur N'aurait voulu jamais, pour chose au monde, Du roi d'Irlande être le défenseur.

Hormis le cas d'injure personnelle, Et moins encor pour servir la querelle D'un étranger, ces chevaliers brillants Par leur valeur vraiment opiniâtre, Et que sans cesse on voyait se battants, Jamais entre eux n'avaient droit de se battre. Vous le sentez : ne parle des tournois; Car ces combats étaient plaisanterie,

Comme l'on sait, encor que maintes fois Les bras cassés fussent de la partie.

Témoin chagrin de ce jeu singulier, Le roi vieilli, sur ce maudit rivage, Un certain jour, vit un jeune guerrier Cachant ses traits et montrant le courage Le plus brillant : Oh! celui-là, je gage, Peut me défendre, a-t-il dit: et soudain Il court à lui, prouve son innocence, Et, lui peignant son âge et son chagrin , L'a conjuré de prendre sa défense.

Ah ! répondit Tristan avec transport (Car c'était lui sous armure noircie), M'avez jadis préservé de la mort :

Bien est raison que vous sauve la vie. Le pauvre roi , bien surpris de l'ouïr, Pardonne tout, promet tout, et d'avance Consent au don qu'il voudra requérir.

En d'autres lieux signalant ta vaillance, Méliadus, oh! combien tu perdis De ne pas voir les exploits de ton fils ! Le choc étant à ce qu'on nomme outrance , Le fier Tristan, son rival Sacrémor, A leur valeur donnaient un plein essor. Après long-temps, Sacrémor, qui succombe, Blessé dix fois, chancelle enfin, et tombe; Mais, fier encore, il brave le trépas.

Frappe, dit-il, mais je ne me rends pas. Ne plaise à Dieu, dit Tristan, que j'immole Si bon guerrier! Non, non, sur ma parole, Ne le ferais, même pour la cité De Cramalot, ce séjour si vanté.

De mon client j'ai prouvé l'innocence, Il me suffit; et, sans perdre de temps, De son rival célébrant la vaillance, Il le remet aux mains de ses parents.

Si Lancelot , autre fils de la France , N'eût pas ailleurs défendu l'innocence , Le nœud d'ami se fût serré plus tôt Entre Tristan et l'heureux Lancelot.

En attendant, le roi, tiré de peine Par ce haut fait du chevalier vainqueur, Presse en ses bras Tristan son bienfaiteur, Et sans retard en Irlande l'emmène.

Ce fut alors que, chéri, caressé Par tous les grands, et même par la reine, Le beau Tristan , plus que jamais blessé, Auprès d'Yseult sentit sa force vaine.

Par son serment et par l'honneur poussé, Il suit pourtant le devoir qui l'enchaîne. Rien n'est plus clair : dès le premier instant , Tristan, pour lui , des souverains d'Irlande Peut obtenir Yseult qu'il aime tant ; Et pour son oncle, hélas! il la demande.

On veut déjà ce qu'il paraît vouloir.

La belle Yseult, grâce à son entremise, Est accordée au roi Marc sans remise : Yseult avait peut-être un autre espoir.

La reine au moins crut s en apercevoir. Rien n'est adroit comme l'œil d'une mère. Il lui sembla que sa fille si chère Aimait Tristan : elle en conclut fort bien Que le roi Marc pourrait n'être aimé guère, Malgré les lois du plus sacré lien.

Toute autre aurait été fort inquiète; Mais elle avait une bonne recette.

Pour le départ on n'attendait plus rien, Lorsque la reine, à part prenant Brangien, Dame d'bonneur, ou plutôt demoiselle Que l'on donnait à la reine nouvelle, Entre ses mains remit un pbiltre beureux, Don d'une fée apprêté pour un gendre.

La reine dit: C'est un boire amoureux.

Quand les époux auront serré leurs nœuds, Ayez bien soin de le leur faire prendre.

Brangien promit. Tous les adieux sont faits : Bientôt d'Irlande on ne voit plus les côtes. Tristan, Yseult, s'amusaient aux écbecs; Mais ils faisaient, ne sais pourquoi , des fautes. Midi survient, et le soleil vainqueur

Répand au loin son haleine brûlante.

Sur le vaisseau, matelot, voyageur, Chacun bientôt sent une soif ardente.

Par un hasard que vous m'expliquerez, Tristan, Yseult, sont les plus altérés; Et justement Brangien, jeune et jolie, A Gouvernail plus loin tient compagnie.

Ne les voulant déranger, par malheur, Tristan, qui cherche, a rencontré le boire Que pour l'hymen on avait ménagé.

A tout péril bien éloignés de croire, Yseult, Tristan, l'ont déjà partagé.

Dieu ! quel effet! que la fée est habile! Dès qu'ils ont bu cette liqueur subtile, On les eût vus, cédant à ses appas, Se regarder et soupirer ensemble; Le pis encore est qu'on ne les voit pas. Age, beauté, contre eux tout se rassemble. Le dieu d'amour est un malin sorcier Qui de la fée a doublé la magie.

Les deux amants laissent là l'échiquier; Mais le roi Marc a perdu la partie.

Mariage de Marc et d'Yseult. Dévouement de Brangien. Ce qui en résulte. Faiblesse d'Artus. Danger de Genièvre. Défi de Lancelot.

C'est mal, très mal, je le dis sans détour, De se permettre une tendre folie, Et d'écouter le sentiment d'amour, Bien que ce soit le plus doux de la vie; Il faut du moins un amour régulier.

En d'autres vœux dès qu'on peut s'oublier, Ce tort est grave et des plus condamnables. Heureusement le nombre des coupables Doit les sauver; et puis, le plus souvent, Ils n'ont pas pu, d'honneur, faire autrement. Enfin, messieurs, s'il faut jeter la pierre Pour ce délit, ce n'est pas moi, vraiment, Qui prends l'emploi de jeter la première.

Cruellement furent embarrassés Et Gouvernail, et Brangien, je suppose, En observant des vêtements froissés El je ne sais quelle teinte de rose.

11 n'est plus temps : le mal est fait. On dit,

Et vous sentez que le mal se refit.

Un vent contraire, on ne peut plus propice,

De Cornouaille écarta leur vaisseau.

Sur un rivage à nos amants nouveau,

Pour tous les deux il s'ouvrit une lice :

Car de ces bords le barbare seigneur,

Aimé pourtant d'un objet enchanteur,

Frappait de mort tout homme ou toute femme

Qui ne passait ou lui-même ou sa dame,

Elle en beauté, lui, non moins en valeur.

Par mille attraits Yseult bien secondée

Vainquit d'abord, dès qu'on l'eut regardée.

Mais le seigneur, qu'on appelait Nabon,

De ce succès gagné contre sa mie,

Croit se venger sur Tristan qu'il défie....

A ce combat dit le jeu du bâton ;

Lutte bizarre et pourtant périlleuse,

Où deux rivaux, pour fixer les destins,

N'ont que cette arme, ailleurs moins glorieuse.

Un bois pesant qui tourne entre leurs mains

Et devant eux forme un cercle invisible,

Changeant de but au gré de leurs desseins,

Pour attaquer, est une arme terrible.

Un ennemi dans ce choc meurtrier

Sent tout-à-coup la mort inaperçue,

Et ce bâton, long-temps un bouclier,

En un moment se transforme en massue.

Heureusement Tristan , comme Breton ,

Était habile à ce jeu du bâton

Où maint enfant des champs de l'Armorique

Déploie encore une adresse rustique.

Il accepta le défi de Nabon.

Serré de près, d'une atteinte cruelle

Il abattit ce rival dangereux ,

Et, reconnu pour le plus valeureux,

En paix alla caresser la plus belle.

Se trouvant bien sur ce bord montagneux, Le couple ému par le boire amoureux, Depuis dix jours goûtait avec ivresse Des voluptés la coupe enchanteresse, Quand Gouvernail prit Tristan à l'écart, Et lui parla sur un si long retard.

Le héros cède : on a quitté la rive : Le vent est bon , et chez Marc on arrive. Auprès d'Yseult qui passe son espoir, Le bon roi Marc sent l'ardeur la plus vive. L'hymen se fait, et déjà vient le soir.

Quelle douleur dans le secret ménage !

Quel embarras ! Le roi va, furieux, Voir qu'à ses droits on a porté dommage: Dans ce temps-là l'on s'y connaissait mieux. Le moment presse. En ce danger insigue, Pour en sortir cherchant quelque moyen , Yseult, Tristan, Gouvernail et Brangien

Tiennent conseil, et... Brangien se résigne. Ses dix-huit ans à peine ayant sonné, Brangien , d'amour habile à se défendre, Avait encor ce trésor fortuné Qu'au beau Tristan Yseult avait donné, Et que Tristan ne pouvait pas lui rendre. Sauver Yseult en ce moment fatal, De son amie est la vertu première.

Brangien a pris le négligé royal ; Et parfumée, et faisant sa prière, Elle attend Marc dans le lit nuptial Qu'éclaire à peine une pâle lumière.

L'Amour, ce dieu des cœurs et des romans , Daigna veiller au sort des deux amants. Le roi jouit des attraits qu'il ignore. Il y perdait; mais il gagnait encore.

Il dort enfin. Brangien, d'un pas léger, Va retrouver Yseult que l'effroi glace, Mais qui, songeant à sortir du danger, Prend ses habits, et va prendre sa place. Tout alla bien. Du sommeil revenu, Marc de la reine admira la vertu.

Plus justement ses grâces admirées Charmaient le roi. Tristan, cher et féal, Fut en faveur, et, fait grand sénéchal, Eut chez la reine, à ce droit, ses entrées.

Mais une dame ayant fort peu d'esprit ,

Et d'une humeur qu'on peut nommer sévère, D'Yseult sa nièce, un certain jour, apprit Ce dangereux et terrible mystère.

Sans dire rien, cette antique mégère Craignit Brangien, son indiscrétion.

Et de la reine elle emprunta le nom Pour un forfait qu'elle crut nécessaire. Par deux soldats, au milieu de la nuit. De son logis Brangien est enlevée.

Dans la forêt d'abord on la conduit, Et, là, Brangien croit sa mort arrivée; D'un juste effroi ses sens étaient saisis : Elle pleurait; c'était tout son murmure. Les soldats même étaient vraiment surpris Qu'on immolât si douce créature.

Enfin lun deux lui dit: Gente Brangien, Quavez-vous donc pu méfaire à la reine? Ah! répond-elle ; ah! la reine sait bien Si j ai rien fait pour mériter sa haine; Hors que pourtant, quand d'Irlande partis, En la suivant, elle qui m'était chère, A conserver, certaine fleur de lis Lui paraissait chose très nécessaire.

Madame, un jour, par un malheur fatal, Perdit la sienne: on en eut pensé mal! Lors, par mes soins, pour elle fut troua < Une autre Jleur qu'on avait conservée:

Fait-on mourir pour cela? dira-t-on.

Je ne saurais donner d autre raison.

Les deux soldats qu'un même trouble agite Voudraient sauver cet objet malheureux, Quand Palaméde accourt soudain sur eux.

Tous deux ont fui, bien contents d'être en fuite. Et cependant, quand la tante croit bien Que c'en est fait de la pauvre Brangien, Devers Yseult elle vient, presque agile: Sur vos secrets me voilà plus tranquille, Dit la cruelle; et, d'un air satisfait, Elle lui conte alors ce quelle a fait. Dieu! dit Yseult, qui d'horreur se récrie, Ainsi traiter ma compagne chérie, Qui, près de moi, modèle d'amitié, Pour me sauver a tout sacrifié !

Ah ! je mourrai , s'il est vrai qu'elle est morte ; Et, tout entière à l'effroi qui l'emporte, Yseult accourt, sans haleine et sans voix, Vers la forêt qu'on nommait du Mo rois. Là, des cruels ont conduit son amie; C'est là qu'Yseult, qui n'écoute plus rien Que le désir de lui sauver la vie, Fait aux échos dire cent fois : Brangien ! Brangien encor n'étant pas retrouvée, Ses cris au loin proclamaient ses douleurs, Quand Palaméde , accourant à ses pleurs, Rend à ses vœux Brangien qu'il a sauvée.

Charmée, Yseult demande le pardon D'un attentat dont elle est innocente; Et cependant, vive et reconnaissante, A Palaméde elle promet un don.

Marc, qui survient, le confirme avec joie En apprenant, dans un court entretien, Que Palaméde a délivré Brangien Des ravisseurs dont elle était la proie. Le don offert , certe , il le méritait ! Mais, ô demande! ô surprise soudaine!

A Palaméde Yseult s'en rapportait:

Ce qu il demande est d'emmener la reine.

Du bon vieux temps j'aime le souvenir . Et toutefois je ne saurais admettre Cette fureur qu'on avait de promettre Sans que l'on sût ce qu'il faudrait tenir. Ce mal n'est plus : de nos jours, par avance, On sait toujours fort bien ce qu'on promet, Et même encor plus d'un esprit bien fait Ne le tient pas, par excès de prudence.

Mais en cet âge on pensait autrement.

Il faut que Marc, lié par son serment, Laisse emmener l'épouse qu'il adore, Et son honneur veut qu'on le déshonore. Heureusement Tristan n'a rien promis.

Marc court à lui, raconte tout, réclame

Son bras vengeur. Troublé d'un tel avis ,

Tristan s'élance, et vole après sa dame.

Trois chevaliers, par l'Africain occis,

Avaient un peu retardé sa retraite.

Tristan enfin le joint, la lance prête,

Et le défie. Yseult , qui voit Tristan ,

De son plaisir ne contient pas l'élan,

Et palpitante entre ses bras se jette.

C'est toi, Tristan! dit Palaméde: ainsi

Ce n'était pas une injure assez grande

De me ravir Yseult aux champs d'Irlande,

Tu veux encor me la ravir ici!

Et, sans retard, leur choc affreux commence.

Ils ont lutté de force et de vaillance.

Tout l'univers , en ces siècles guerriers ,

Ne comptait pas deux meilleurs chevaliers.

La lutte était indécise et cruelle,

Lorsque la reine, arrêtant la querelle ,

Suspend enfin leurs efforts meurtriers.

« — Vous qui vouliez emmener comme esclave

Celle qui rend votre cœur amoureux,

.le vous crains moins en vous voyant si brave ;

Car vous devez être plus généreux.

Non , un guerrier si grand que Palaméde

Ne peut vouloir abuser contre moi,

De ce serment qu'il surprit à ma foi.

Qu'à mon époux votre équité me cède :

Retirez-vous, je l'ordonne en ce jour,

De par l'Honneur, même de par l'Amour. »

A ce discours qu'une bouche charmante A prononcé d'une voix imposante, D'un coup soudain Palaméde abattu Sent dans son cœur revenir la vertu.

Oui, répond-il, vous éclairez mon ame : Vous le voulez; soyez libre, madame.

Pour mon devoir je vaincrai ma douleur. Que puissiez-vous, vous qui bravez ma flamme, En pire lieu ne placer votre cœur!

Ah! lui répond sa belle prisonnière, Devant celui qu'elle aime pour toujours, Quand changera ses premières amours, QuYseult arrive à son heure dernière!

Lors Palaméde est parti sans retour, Aux deux amants se montrant magnanime; Et ce héros, que repousse l'Amour, En son malheur obtient du moins l'estime. Au fond d'un bois, avec son bel amant, La voilà seule, Yseult aimable et tendre! Au bon roi Marc, dont il sait le tourment, Tristan a fort le projet de la rendre; Mais il peut bien l'emprunter un moment. On cède encore à l'amoureux breuvage.

Que de plaisirs cachés sous le feuillage! Enfin la reine à l'époux satisfait

Est ramenée. O transports! ô délices!

C'était encor Tristan qui ramenait.

Depuis ce jour, Marc souvent lui disait : « Gomment payer jamais tant de services^ » Secrètement Yseult les acquittait.

Que Lancelot , ce héros redoutable , Dans ses amours était bien moins heureux! Non qu'il fût mal, non qu il ne fût aimable, iSon qu'il déplût à l'objet de ses vœux; Mais sa Genièvre , au cœur plein de réserve , Etait Vénus à-la-fois et Minerve, Et n'avait pas pris de boire amoureux.

En vain, cherchant mille façons nouvelles, Son noble amant lui disait sans détour Ce qu'on a dit assez long-temps aux belles: Que c'est pécher de fuir un tendre amour; Que le Seigneur la punirait un jour, Et que là bas il damne les cruelles.

Il ajoutait: Cest un Dieu de bonté:

Il a prescrit sur-tout l humanité.

Eh bien! malgré ces beaux sermons, la reine Demeurait sage, et l'attaque était vaine. Quelques regards, quelques baisers reçus, Même donnés, mais jamais rien de plus, Et Lancelot perdait encor sa peine , Lorsque troublant le sort de cette reine, Par sa faiblesse, Artus , un certain jour,

Servit trop bien les complots de la haine, Et même un peu les projets de l'amour.

Léodagan, le roi de Carmélide, Pour fille unique avait Genièvre; mais Du Sort malin un caprice perfide Avait ailleurs répété ses attraits, Et de Genièvre image séduisante, Quoique moins belle, Isméue était charmante. Léodagan étant dans le tombeau , Certain parti plein d'astuce et d'audace , Pour s'appuyer, trouva qu'il Gérait beau Que de Genièvre Ismène prît la place.

La sœur d'Artus, la puissante Morgain , Bien moins célèbre en beauté qu'en magie, De Lancelot voulant être l'amie, Depuis long-temps nourrissait dans son sein Contre Genièvre une secrète envie.

Ce parti donc, de Morgain s'appuyant, Et de Mordrec, mais plus secrètement, Fit tant qu'Isméne, à tromper disposée, Vint chez Artus , et d'un enlèvement, Non sans esprit, faisant l'histoire aisée, Dit qu'elle était, et bien assurément, La reine vraie, et que par conséquent Genièvre était la reine supposée.

D'abord Artus ne le crut nullement.

Huit jours après, Artus, dans une chasse,

144 LA TABLE FxONDE.

Par vingt guerriers environné soudain, Est entraîné, quelques efforts qu'il fasse , Et, loin de là, si bien caché, qu'en vain Ses chevaliers veulent trouver sa trace. Il s'ennuyait ainsi que de raison, Et s'irritait de ce lâche supplice, Quand tout-à-coup Isméne en sa prison Parut un soir comme consolatrice.

Sachant, dit-elle, où l'on vous entraîna, En bravant tout, ici je suis venue Pour voir l'époux dont je suis méconnue; Mais à mes soins il me reconnaîtra.

Elle était bien. Artus, qu'elle caresse, Ne la croit point sa femme ; mais voilà Qu'en attendant il en fait sa maîtresse.

Ce doux nectar qu'on nomme le plaisir Auprès d'Artus si bien sut réussir Qu'en peu de jours, sentant croître sa flamme, Dans sa maîtresse il vit presque sa femme. Malgré qu'Artus encor de temps en temps Se signalât par quelques faits vaillants, Ce roi, fameux en Angleterre, en France, De caractère était privé, dit-on.

La fermeté ne suit pas la vaillance :

Le cœur est brave, et l'esprit est poltron. La jeune Isméne épuisa tant d'adresse Pour amuser Artus et sa vieillesse,

Que ce héros, toujours plus satisfait, A ses discours crut enfin tout-à-fait ; Et, subjugué comme embrassé par elle, Vit dans un conte une histoire fidèle.

Lors le parti, du succès étonné, Délivre Artus , qu'on a mieux enchaîné.

Artus déjà devant lui, sans murmure, Laisse accuser Genièvre d'imposture; Il fait bien pis, et Genièvre en effet Gomme accusée à ses yeux comparaît.

Ne pensez pas que ma voix se résigne Aux vils détails de ce procès indigne.

Yvain alors, Lancelot et Gauvain, Cherchaient au loin à retrouver Merlin.

Les autres preux, voyant Artus se rendre, Et sur Genièvre être au moins incertain, Ne pensaient pas qu'ils pussent la défendre. La Table ronde honorant leurs exploits, Son chef sur eux avait de fort grands droits. Par un arrêt enfin , un jour, Isméne Fut déclarée être vraiment la reine.

Le même arrêt, dicté par Bertelac , Vieux chevalier et de corde et de sac , Disait bien plus : Genièvre déloyale, Ayant pris place à la couche royale Et mérité mille tourments affreux, Devait avoir, ainsi que les cheveux, Les poings coupés, par grâce spéciale.

Genièvre en pleins levait en gémissant Ses yeux au ciel, recours de l'innocent, Et n'appelait qu'à lui de la sentence, Quand, averti parle bon Galléhault, Son compagnon de gloire et de vaillance, Dans rassemblée apparaît Lancelot, Et vers le roi le chevalier s'avance.

Que son désordre et sa noble fierté De ce héros augmentaient la beauté!

Sire, dit-il, à votre Table ronde J'ai su naguère une place obtenir :

Je la résigne, et, pour rien dans le inonde, De vous ne veux quelque chose tenir.

— Et pourquoi donc? - — Afin que nulle chaîne. Que nul égard envers vous ne me gêne.

Le jugement que vous avez porté Est plein de faux et de déloyauté.

J'accours ici, je défendrai la reine, Et je suis prêt à soutenir ses droits Contre un guerrier, contre deux, contre trois. Lancelot dit, et présente son gage.

De Carmélide alors les chevaliers Restent surpris on ne peut davantage.

Mais cependant leurs trois meilleurs guerriers Se tiennent sûrs de punir cet outrage : Et, nonobstant les prières d'Artus, D'un contre trois les gages sont reçus. Du moins Artus dit : La volonté nôtre

Est que les trois choisis pour cet assaut Sur Lancelot courent l'un après l'autre. Gomme ils voudront, répondit Lancelot; Et sa pâleur peignait toute sa rage, Et ce héros frémissait de courage.

Il sait pourtant suspendre son courroux , Et, l'œil encor plein d'une noble flamme, Dit à Genièvre, en tombant à genoux :

M'acceptez-vous pour défenseur, madame.

Envers eux trois? Ah ! dit-elle , envers tous !

Combat de Lancelot. Sa récompense. Réconciliation de Genièvre etd'Artus. Amours et dangers de Tristan et d'Yseult. Trait empoisonné. Départ pour la Petite-Bretagne.

Autour d'un cirque un vaste amphithéâtre D'un peuple immense au loin était garni : On y voyait cent preux au teint bruni, Et cent beautés au visage d'albâtre.

Pourquoi paraître en ce lieu redouté , A ce combat trop sérieux pour elles?

Ce n'était pas par inhumanité :

Où sont des yeux, il vient toujours des belles Et nos regards font fleurir la beauté.

Puis pour Genièvre un intérêt sincère Les attirait. Qui n'en eût éprouvé !

Lui-même, Artus , de son trône élevé , Sentait au cœur un trouble involontaire. A ses côtés la fausse reine était.

Joignant le cirque , une tour crénelée Offrait aux veux Genièvre désolé»' .

Et qui, tremblante, attendait son arrêt.

Le pauvre Queux la gardait à regret

Jusqu'au moment où parlerait sur elle

La destinée, ou propice ou cruelle.

Mais d'où vient donc que soudain on se tait?

Le cirque s'ouvre, et Lancelot paraît.

Noir est son casque, et noire est son armure.

Son attitude, au défaut de ses yeux,

Peint le désir de punir une injure

Faite à l'objet qu'il respecte le mieux,

Et qu'il chérit le plus dans la nature.

A l'autre bout, le premier assaillant

Attend aussi que le sigual se donne.

Laissez aller! crie un juge du camp;

Et dans l'instant le cor au loin résonne.

A ces accents les deux ardents guerriers

L'un contre l'autre ont lancé leurs coursiers;

Mais, dans ce choc, objet de son envie,

Lancelot court avec tant de finie

Que son rival, percé de part en part,

Sur la bruyère est renversé sans vie.

Un autre choc commence sans retard.

Le second preux, aussi fier qu'intrépide,

De Lancelot soutient l'effort rapide;

Mais son coursier ne peut le soutenir.

Voyant sur lui Lancelot revenir,

Du bouclier il garantit sa tète,

Et, glaive en main, il attend la tempête.

Qu'oses-tu croire? a crié son rival :

Ton cheval mort , je n'ai pins de cheval,

Et ne veux point d'un pareil avantage.

Il dit, descend, livre un combat égal,

Et le succès quelque temps se partage.

Mais à la fin , blessé, couvert de sang,

De Lancelot le rival fléchissant,

Perd sa vigueur, si ce n'est son courage.

Il reculait. Suivi, vaincu, saisi ,

A Lancelot il demande merci.

Non, lui répond son vainqueur redoutable;

De l'équité le moment est venu.

Mourra qui dit que la reine est coupable, '

Et tu mourras pour l'avoir soutenu.

Lui, que souvent la pitié noble arrête,

En ce moment ne sent que la fureur.

51 voit Genièvre , et de son fer vengeur

Du chevalier il fait voler la tête.

Paraît alors un nouvel assaillant.

C'est le dernier, mais c'est le plus vaillant ; C'est Carados, célèbre dans le monde, Preux chevalier, qui de la Table ronde Par mille exploits a mérité l'honneur.

Son cœur est pur, si sa cause n'est bonne. On l'a jeté dans une injuste erreur :

Il est trompé, mais ne trompe personne. Les deux rivaux, courant avec fureur,

Ont sous le choc vu leurs coursiers s'abattre.

Alors à pied ils préfèrent combattre.

Retentissant dans le vague des airs,

Leurs fers cruels fracassent les hauberts.

Déjà l'on voit le sang de leurs blessures

Se faire jour à travers leurs armures.

Mais Carados, dont les coups sont moins forts,

Perd plus de sang, il brave ce présage;

Et, le voyant qui redouble d'efforts,

Le peuple admire encor plus son courage*

Un tel péril est loin de l'accabler :

Dans son arlleur, il se le dissimule.

( le chevalier, que rien ne peut troubler,

Combat toujours, mais malgré lui recule.

On peut dès-lors voir le sort du combat.

Dieu! dit Artus, que ce spectacle abat,

De Carados pour conserver la vie,

Je donnerais ma meilleure cité.

Mais contre moi Lancelot irrité

Va repousser mes vœux, si je le prie.

Pour Carados je n'espère plus rien.

Galléhault dit : Pour le tirer de peine,

Peut-être encor j'entrevois un moyen :

Il faut ici que Genièvre intervienne;

Mais il lui faut parler de votre part.

Voulez-vous, sire? — Ah! courez sans retard.

Galléhault court. Sous la tour de la reine

Tout justement Carados, Lancelot,

En cet instant redoublaient leur assaut; Et Carados, presque sans espérance, Sur Lancelot risquant de s élancer, L'avait saisi, voulait le renverser.

Mais Lancelot, déployant sa puissance, Sous lui jetait ce chevalier hardi :

D'un coup pesant il lavait étourdi, Et s apprêtait à terminer sa vie, Quand de la tour sort une douce voix:

« Ah! bel ami, Lancelot, je vous prie! « A ces accents, qu'il ouït tant de fois, Le preux suspend la fureur de ses armes, Regarde en haut, et voit Genièvre en larmes, Qui lui disait : Ah ! vous épargnerez Ce chevalier. Pour ses jours je réclame. Lancelot dit : Ne pleurez pas, madame; Il m'a vaincu, si vous le desirez.

Et, la pitié renaissant dans son ame, Lui-même il a relevé Carados, Héros vaincu par un plus grand héros.

Des spectateurs, après cette victoire, Je peindrais mal les acclamations.

Non, disaient-ils, rien n'égale sa gloire, Et Lancelot est le meilleur des bons.

Genièvre au moins était justifiée ; Mais elle était toujours répudiée.

Artus séduit par d'horribles discours ,

En l'épargnant, la méconnaît toujours.

Sans elle il part, insensible à ses larmes,

Et méprisant sa prière et ses charmes.

Où donc aller en ce malheur cruel?

De Lancelot refusant le châtel,

De Galléhault elle emprunta la terre.

Elle s'y rend, sans toutefois pouvoir

A Lancelot refuser de la voir.

Il y vint peu d'abord, puis davantage.

Bien qu'elle l'aime, elle demeure sage.

Mais par malheur le maître du logis

Etait épris dune vive tendresse;

Et par malheur encor, mes chers amis,

Ce preux était bien avec sa maîtresse.

Sans cesse, assise auprès de Lancelot,

D'un air rêveur, Genièvre les contemple.

A ces amants Adèle et Galléhault

Donnaient un doux , mais dangereux exemple.

Puis Galléhault protégeant son ami,

Et contre Artus outré plus qu'à demi,

Disait toujours à Genièvre la belle

Qu'il s'étonnait que, digne de courroux,

Un prince injuste, un infidèle époux,

Vainquît encor l'amant le plus fidèle.

De Galléhault les discours, le bonheur,

Erappaient Genièvre, et restaient dans son cœur.

Et c'est ainsi qu'eu tombant goutte à goutte

Sur le rocher l'eau se fraye une route.

Mais, refusant de s'en apercevoir, Genièvre encore est fidèle au devoir.

Un demi-siècle, excellente personne, Qu'on appelait madame Quintagnone, A cette cour digne Dame d'honneur, Était aussi propice à cette erreur.

Autre Brangien, bien qu'un peu moins aimable, Docile au vœu de son cœur indulgent, A Lancelot elle était favorable En étant là, parfois en s'absentant.

Mais Lancelot, ailleurs plus intrépide, ÎS'e montre ici qu'une audace timide.

Genièvre est sage , et respecte d'Artus Les nœuds sacrés qu'il ne respecte plus.

Un soir pourtant que dans ces jours antiques Du temps jadis ils lisaient les chroniques, Ils y trouvaient mainte histoire d'amours; On a beau faire, on en trouve toujours. Genièvre, aimant ces récits véritables, Avait beaucoup à penser en lisant.

Elle voyait des belles respectables Sacrifier leur scrupule impuissant A des amis moins braves, moins aimables Que celui-là qui l'écoute à présent.

Le bel amant, incliné sur la reine, Suivait ses yeux, respirait son haleine; Et justement le trouverre ancien.

Dans ses récits aimant trop à s'étendre, Contait, peignait le moment le plus tendre. Genièvre lit, mais ne lit plus si bien. Ils étaient seuls. Leurs bouches altérées Etaient bien près, et se sont rencontrées. En ce moment, qu'ils n'ont prévu jamais, Il se répand sur leurs yeux un nuage.

Le livre tombe ; et nos amants distraits Ne songent plus à lire davantage.

De siècle en siècle et d'amants en amants Vivent ainsi les tendres sentiments.

De Lancelot si la charmante amie Sentit enfin sa rigueur endormie, Après des jours bien tristement passés Si tous les deux doucement enlacés Mirent un soir à profit leurs lectures, Peut-être encor, dans les races futures, O Lancelot, ô Genièvre, à leur tour D'autres amants céderont à l'amour En relisant vos vieilles aventures.

Trois jours plus tard, Lancelot moins heureux Ne voyait pas l'amour combler ses vœux. Frappée un soir d'une atteinte soudaine, Même frappée à mort, la fausse reine, En regrettant ses jours bornés trop tôt, Avait au prince avoué son complot.

Le Bertelac, à tout pouvant s'attendre.

Avait jugé plus décent de se pendre; Et pour Genièvre Artus repris d'amour Lui demandait de hâter son retour.

Elle revint, Lancelot avec elle.

Elle eût voulu toujours être fidèle Au grand Artus pour elle radouci; Mais Lancelot a ses serments aussi.

De les tenir on ne peut se défendre.

Serment d'amour doit être respecté.

Dans le secret d'un entretien bien tendre TTn doux sujet fut quelquefois traité; Et, Lancelot une fois écouté, Genièvre encor prit plaisir à l'entendre.

Ami Tristan, comme Yseult t'écoutait!

Elle était douce et tendre par merveille. Si tendrement, si souvent on causait, Que du roi Marc le bruit frappa l'oreille. Autre neveu de Marc, messire Andret, Les épiant, remarqua l'ouverture Qu'à son regard offrait une serrure; Et le perfide, approchant pas à pas, Les vit tous deux à côté de la table D'un échiquier; mais ils riy jouaient pas. Tout aussitôt d'un délit si coupable Au bon roi Marc il court donner avis.

Venez, dit-il, roi trompé que vous êtes;

On vous honnit jusqu'en votre logis.

Tristan , Yseult sont de tendres amis : Venez donc voir leurs procédés honnêtes. A ce discours, quil n'entend que trop bien, Le prince époux a saisi son épée.

Il accourait. Par l'avis de Brangien Déjà du moins Yseult s'est échappée.

Mais Tristan reste, et Marc vient furieux. Vassal, dit-il d'un ton injurieux, Tu mas honni: tu mourras sans attendre. Il le frappait : mais Tristan, plein de tact, De son manteau (quil avait pu reprendre, A ce que dit le chroniqueur exact) Pare le coup qui devait le pourfendre.

C était trop peu. Saisissant lestement Certaine épée au lambris appendue, Il s'en escrime, et si légèrement Que Marc recule en criant qu'on le tue. On n'en croit rien : on accourt lentement. Marc de vingt coups est froissé cependant; Et, consterné d'une telle aventure, Tristan à Marc disait, tout en frappant : C'est à regret, mon oncle, je vous jure.

Enfin il part, et, joint par ses amis, Dans la forêt du Morois se retire.

Il fait de là trembler tout le pays.

Marc, à la fin, d'Andret suivant l'avis,

Après huit jours par Brangien lui fait dire Qu'on lui rendra confiance, amitié, S il reparaît; que tout est oublié.

Mais Brangien dit, de la part de la reine, Que des méchants il redoute la haine.

Tristan revient, étant bien averti, Et sur ce point ayant pris son parti; Trop satisfait, au péril de sa vie, S'il peut encore être auprès de sa mie. Boire amoureux, quel n'est pas ton pouvoir! Les deux amants brûlent de se revoir. Ce fut alors que, par malice noire, Andret chercha, fit paraître à la cour Une pucelle ayant un cor d'ivoire, Cor enchanté. Là ne pouvait pas boire Sans voir verser la liqueur à lentour, Toute beauté cpti , sujette à l amour, Avait manqué, pour l'hymen, de mémoire.

Ce cor fameux , dont l'Arioste , un jour, L'embellissant, devait faire une coupe, Chez le roi Marc, des dames de sa cour, Comme on peut croire, alarma fort le groupe. Yseult sur-tout sent un trop juste effroi. Tous les maris, pour éprouver leurs femmes, Sont convoqués. Marc s'écriait : « Mesdames, En tous les temps vous avez, je le croi, Eu du respect pour les régies étroites Du saint hymen ; buvez donc sans frayeur. »

Dans ce temps-là, les dames, par malheur, En Cornouaille étaient très maladroites : Toutes, sans plus, versèrent la liqueur.

Dieu de bonté, loi qui veux bien attendre Le repentir qui finit par nous prendre , Daigne toujours, modérant tes rigueurs, D'un sexe faible excuser les faiblesses: Si tu fais grâce à îious autres pécheurs, Quelle indulgence est due aux pécheresses!

Tous les maris, dans cette extrémité, Soit par amour, clémence, ou vanité, Furent bien loin d'accepter le présage Que leur offrait ce perfide breuvage.

« Ces faits, grand roi, sont loin d être prouvés, Lui dirent-ils; monseigneur, vous pouvez, A votre gré, perdre ici votre femme; Nous, dans ce cor, nous ne voyons qu'un tour Qu'en son loisir quelque enchanteur infâme A machiné pour honnir votre cour.

Chacun de nous croit sa femme fidèle.

Et vous devez croire la vôtre telle. » Marc, qui d'Yseult et de ses blonds cheveux Au fond était toujours très amoureux, A ses barons, sans s'échauffer la bile, Marc répondit : « Messieurs, je ne veux pas Trop disputer en un semblable cas,

Et plus que vous me montrer difficile.

Nos femmes donc ont autant de vertu Qu'en aucun temps une femme en ait eu. Je tiens pour fausse et pour calomnieuse Du cor maudit l'épreuve injurieuse. »

Il dit, et cache avec un art trompeur Les noirs soupçons qui veillent dans son cœur. Mais je crois bien que cette expérience Aux deux amants rendra de la prudence.

Rien ne saurait retenir un torrent Qui, furieux, et grossi par l'orage, Par les malheurs signale son passage, Renverse tout, et détruit en courant; Rien ne saurait retenir l'avalanche Qui trop souvent, dans un vallon étroit, Roule soudain, quand la neige qui penche Forme en tombant un rocher qui s'accroît, Et va briser le chêne et la pervenche; Eh bien! armé de plus douces fureurs, Et sans ce bruit qu'on craint et qu'on abhorre, Le feu d amour brûlant deux jeunes cœurs Est un torrent qu'on retient moins encore. A Cintagueil, on le vit mieux qu'ailleurs. Bien vainement, d épouvante frappée, Palpite Yseult, au péril échappée ; Pour ces amants, qu'embrase un tendre feu, Même péril renaît du même vœu.

Par l'amour seul ils se laissent conduire.

Certaine nuit que Marc était absent,

Dans le jardin avec art se glissant,

Tristan voulut chez Yseult s'introduire;

Mais, par malheur, la lune, en ce moment.

Faisait briller sa clarté peu propice

Et peu discrète, au moins pour tout amant

Qui, cette nuit, se trouvait de service.

Le beau Tristan, de plaisir altéré,

Sous les berceaux ayant long-temps erré,

N'attendit pas que l'astre du silence

Le voulût bien servir de son absence.

Tandis qu'Andret l'observait à l'écart,

Impatient, il monte sur un frêne ;

Et, d'un rameau qu'il incline avec art.

Par la croisée il saute chez la reine.

Mais, ô surprise! ô trouble! à peine il a

Cueilli le bien que lui devait sa mie,

Brangien accourt en lui disant : Voilà

Dans le jardin une troupe ennemie.

Hélas! il faut que vous sortiez par-là.

C'est qu'ils sont vingt au moins. Yseult, en larmes,

Dit : Mon ami, Dieu! vous êtes sans armes!

— Y pensez-vous, Yseult! eh! quelle erreur!

Vingt ennemis n'ont rien qui m'épouvante.

J'ai mon épée, et puis votre faveur:

Avec cela j'en irais braver trente.

Il dit : de l'arbre aussitôt il descend.

Sur ces messieurs tout-à-coup s'élançant,

Il abat l'un, il perce le deuxième,

Il fait voler la tête du troisième,

Du haut en bas pourfend le quatrième,

Et fait si bien qu'Andret, en frémissant,

Peut tout au plus sechapper, lui douzième.

Tristan, d'ailleurs le mortel le plus doux , Dans sa maison va cacher son courroux.

De tout instruit, Marc ne dit nulle chose; Son enragé de neveu lui fait peur.

Mais, près du lit où la reine repose, Le lâche Andret tend un piège vengeur.

Ce sont des faux qu'il pose avec adresse. Tristan, le soir, par-là se promenant, En est atteint; mais, lorsque sa maîtresse Lui tend les bras, plein d'une douce ivresse, Auprès d'Yseult c'est là tout ce qu'il sent. Son sang coulait dans la toile rougie.

Dieu! mon ami , mais vous êtes blessé ! Lui dit Yseult. — Il est vrai, mon amie; Mais à cela je n'avais pas pensé.

La douce Yseult, pour soigner sa blessure, Sur le parquet met ses jolis pieds nus, Et de la faux éprouve aussi l'injure:

Vulcain au moins ne blessait pas Vénus.

Les deux amants, sans bruit, se séparèrent,

Devant le roi marchèrent de leur mieux;

Mais, averti par Andret envieux,

Il vit très bien le mal qu'ils lui cachèrent.

Boitez-vous pas? leur disait-il. Enfin,

Voulant qu'Yseult aille droit son chemin,

Dans une tour Marc enferme la belle.

Que de Tristan la surprise est cruelle !

Il veut mourir de douleur et de faim.

Pour adoucir sa peine trop profonde,

Gouvernail perd, pendant plus de deux jours ,

Tous ses efforts , tous ses tendres discours.

Non, Gouvernail, non : puisque Yseult la blonde,

Disait Tristan, par moi doit tant souffrir,

D'elle privé, je n'ai plus rien au monde;

Et je n'aurais nul regret à mourir,

Si j'eusse été sis à la Table ronde.

Je fus toujours exilé par le sort

De cette Table, objet de mon envie.

Ami, fais-moi porter, après ma mort,

Où je n'ai pu m'asseoir pendant ma vie!

Par la douleur le voyant oppressé, Gouvernail tremble, et court au plus pressé. Il sort, revient, et dit: Bonne nouvelle! Parmi les gens qui gardent cette tour, J'en sais plusieurs qui plaignent votre amour; Vous entrerez ce soir chez votre belle. Tristan l'embrasse, et se lève, et sourit.

Avec l'espoir il reprend, l'appétit, Déjeune bien, consent à dîner même, Et dès le soir court revoir ce qu'il aime. Les voilà seuls , ces amants satisfaits , Payant l'amour avec les intérêts !

Ces murs affreux , et ces créneaux antiques , Et des verrous les cris mélancoliques, Et ce mystère augmentant leurs désirs, Tout dans ce lieu conspire à leurs plaisirs. De leur prison , la volupté s'enchante.

Si par hasard sous un sombre taillis Vous voyez poindre une rose riante, Vous goûtez mieux son touchant coloris, Et vous courez, plus vif et plus épris, Vous enivrer de sa grâce odorante.

Mais vous savez enfin vous éloigner ; Loin de la rose on peut vous entraîner. Que les amants , hélas ! sont téméraires ! L'heureux Tristan , quand on vient l'avertir, A ses amis refuse de partir :

Il a, dit-il, encore des affaires.

Il le fallut laisser à ses amours.

Dans le bonheur Tristan passa trois jours. Mais il devait payer son imprudence.

De son audace Andret eut connaissance, Et fit si bien , ou plutôt fit si mal , Que dans la nuit une troupe ennemie Surprit enfin le chevalier lovai

Qui reposait dans les bras de sa mie.

Contre les gens qui le venaient saisir Le chevalier fit peu de résistance.

Tristan était en habit de plaisir; Et ce n'est pas un habit de défense.

Yseult pleurait. Par des juges gagnés Les deux amants à mort sont condamnés : Mais il est dit, dans cet arrêt barbare, Qu'ils périront dans un lieu différent.

Quoi! s'écriait Yseult en soupirant, Quoi! pour la mort même l'on nous sépare!

L'instant fatal arrive. Mais, sitôt Qu'on a tiré Tristan de son cachot, Prompt à braver cent figures hagardes, Il a, du poing, assommé deux des gardes. Il en hérite, et, leurs glaives en main, Vers une église il se fraye un chemin. On l'y poursuit. Par un affreux carnage Du temple saint il a vengé l'outrage} Mais, se voyant tout entouré de fer, Il se fait jour encore avec l'épée, Monte au sommet d'une tour escarpée Qui dominait et la ville et la mer.

La vague, au bas, se brisait, furibonde. Soudain Tristan, qu'on suit avec ardeur. Se recommande à Dieu son rédempteur, A son amie , et se lance dans l'onde.

Il disparaît, et les gardes émus, Vont au roi Marc annoncer qu'il n'est plus.

O vous, amis si chers à la tendresse De ce guerrier que votre bras délaisse, Que faisiez-vous en ces moments affreux? Vous remplissiez le premier de ses vœux, Et vous sauviez avant lui sa maîtresse. Et Gouvernail et vingt amis rivaux Ont arraché la reine à ses bourreaux ; Puis, sans retard, ils courent avec elle Où le danger de Tristan les appelle.

11 n'est plus temps; tout le peuple effrayé Peint ses regrets pour le héros noyé ; Et, de la tour, sur cette mer profonde, On ne voit rien que le désert de l'onde. Piien! dites-vous; 6 regards de l'amour, Vous portez loin! Dans l'excès de sa peine, Yseult en pleurs voit, du haut de la tour. Je ne sais quoi parmi la mer lointaine. Elle regarde; elle abjure son deuil :

C'est son amant sauvé sur un écueil.

Ainsi Tristan, ne perdant point courage, Trouvait un port où l'on trouve un naufrage. Heureusement les flots, alors amis, Jouaient en paix avec un doux souris.

Montant bien vite une frêle chaloupe Incontinent, avec la noble troupe

Qui la protège, Yseult, sans balancer,

Va de lecueil sauver celui quelle aime.

C'est lui ! c'est elle ! ah ! quel bonheur suprême !

Entre ses bras Tristan peut la presser.

Yseult disait, dans son plaisir extrême :

Je croyais bien ne plus vous embrasser.

Les deux amants, après cette aventure, Ont deviné qu'aux murs de Cintagueil Ils recevront un fort mauvais accueil ; Et du Morois la forêt très obscure Servit long-temps d'asile à leurs amours, Oui leur semblaient réunis pour toujours. Tout leur était plaisir, même la peine. Yseult disait, de son ton noble et doux: Je suis bien mieux, pauvre, errante, avec vous, Que si, sans vous, j'étais brillante et reine. Marc, vainement de la vengeance épris, Du beau Tristan a mis la vie à prix.

Proscrit, souffrant les maux de l'indigence, Tristan, le fils et l'héritier d'un roi , Bravait ces maux à l'égal de l'effroi; Et près d'Yseult chantait cette romance :

« Que me fait, si tu m'aimes bien, Qu'un tyran jaloux nous menace :' Loin de toi, Tristan ne craint rien : L'amour double encor son audace.

Oui, que l'on cherche à m'opposer Les efforts de toute une armée, Je crois pouvoir la renverser Devant Yseult la bien-aimée.

« Que me fait , si tu m'aimes bien , D'être sans palais et sans gardes?

Je te vois : quel sort est le mien, Sur-tout lorsque tu me regardes !

Sans courtisans, mais sans jaloux, Dans ces bois notre ame est charmée.

Un lit de feuillage est si doux Auprès d'Yseult la bien-aimée !

« Que me fait , si tu m'aimes bien , Le laurier sanglant de la guerre?

Que me fait tout autre lien, Que me fait la nature entière, Si je respire ton amour Dans ton haleine parfumée, Si je suis jusqu'au dernier jour Aimé d'Yseult la bien-aimée ? »

Un mois ainsi s'écoula tout entier :

Doux âge d'or, meilleur que le premier! Plus d'une fois, punissant la poursuite Des escadrons qui l'osaient provoquer, Tristan les sut, presque seul, mettre en fuite.

On renonçait à l'aller attaquer.

Mais, certain jour qu'une ardeur téméraire,

Comme il cbassait, 1 a trop loin entraîné,

Certain guerrier, dont il tua le père

Dans un combat, le voit sur la bruvère,

Lassé , dormant; et ce lâcbe adversaire

L'atteint au bras d'un trait empoisonné.

Tristan s'éveille, et sa vengeance est prête.

Du scélérat joint, saisi, terrassé,

Contre un sapin il a brisé la tête.

Mais retirant le trait qui l'a blessé,

Du noir poison la redoutable trace

Frappe ses veux, étonne son audace.

Ob ! se dit-il , Yseult va me guérir.

Il est vers elle empressé d'accourir.

Dieu ! Gouvernail, qu un trouble affreux oppresse,

Lui dit qu'on vient d'enlever sa maîtresse.

Vous vous doutez de son saisissement.

Il perd Yseult, ciel! et dans quel moment!

Pour ce héros quelle douleur cruelle!

Il craint pour lui, mais plus encor pour elle.

De le calmer eberebant quelque moyen,

Gouvernail part, et, dans la nuit, amène

De Cintagueil, la fidèle Brangien.

Tristan la voit; il lui crie : Et la reine?

Ne craignez rien, dit Brangien, pour ses jouis.

Bien qu'irrité, Marc, qui l'aime toujours,

La fait garder, mais doucement la prie

De lui daigner octroyer ses amours,

Et je vous peux répondre de sa vie.

Bien, dit Tristan : je mourrai satisfait.

Brangien l'observe, et lui dit: En effet,

De Gouvernail le récit est fidèle,

Et votre plaie est,.... peut-être, mortelle.

Mais puisque Yseult , qui saurait la guérir,

En ce moment ne peut vous secourir,

Que Gouvernail, ce soir, vous accompagne

Vers le pays de Petite-Bretagne.

Houel , un roi de ces bords peu lointains,

Dans son palais a pour fille accomplie

Uneautre Yseult , qu'on nomme aux blanchesmains,

Et qui dans l'art de dompter les venins

Egale presque Yseult de vous chérie :

Courez chercher son secours protecteur.

Oui , cette Yseult encor, je le parie,

Par son savoir peut vous sauver la vie.

Le nom d'Yseult doit vous porter bonheur.

Le beau Tristan, que flatte ce langage, A de Brangien accepté le présage.

Gouvernail, prompt autant que le danger, Court retenir un navire léger Qui sans retard s'approche du rivage.

Tristan s'embarque, et, par un temps serein . S'en va chercher la santé vers la France. La mort cruelle habite dans son sein;

Mais sur son front vit encor l'espérance. Quitter sitôt l'objet qui Ta charmé, Il ne le peut, il ne le veut pas même. Il faut mourir quand on n'est plus aimé ; Mais le ciel doit la vie à ceux qu'on aime.

Mariage de Tristan. Le val sans retour. Rencontre imprévue. Disparition plus imprévue encore.

J'aime beaucoup qu'une jeune beauté Sache créer une toile vivante ; J'aime beaucoup qu'avec légèreté Sa main anime une harpe élégante ; J'aime beaucoup un rondeau bien chanté; J'aime beaucoup une danse brillante:

Mais, des beaux-arts en respectant les droits, J'aime encor mieux des belles d'autrefois L'instruction vraiment compatissante.

On instruisait, aux jours des chevaliers, Tous ces messieurs à protéger les femmes ; Mais, en retour, demoiselles et dames Possédaient l'art de sauver les guerriers : Elles soignaient leurs illustres blessures, Et des combats réparaient les injures.

Les Machaons, vantés depuis, avant, Ne valaient pas, malgré leurs soins fidèles,

Ne valent pas , malgré leur art savant, L'art et les soins et la pitié des belles; Et je suis sûr qu'on guérissait souvent Du seul plaisir d'être soigné par elles.

Tristan allait céder au noir poison, Quand il parut chez Houel, roi bon homme. A ce monarque il ne dit pas son nom : Il s'est montré; c'est mieux que s'il se nomme. Son air, son ton, son péril décidé, Tout garantit le secours qu'il demande.

Quand à sa fille Houel le recommande, Déjà près d'elle il est recommandé.

Cette autre Yseult, belle, aimable, innocente, Pour protéger celui qu'on lui présente, Avec plaisir, de ses charmantes mains, De la blessure exprime les venins, Et sur Tristan reposant sa pensée, En le voulant guérir, en est blessée.

Le chevalier, bien mieux de jour en jour, L'aimerait trop sans un premier amour; Mais, se plaisant à la voir, à l'entendre, Pour elle il sent l'intérêt le plus tendre. Après deux mois il guérissait enfin, Lorsque d'Houel un très mauvais voisin , Plein d'une audace à ce prince fatale, L'attaque un jour et le bat, et soudain Vient l'assaillir jusqu'en sa capitale.

Le fils d'Houel, le jeune Kéhédin Étant blessé, les soldats, sans courage, Le pauvre Houel le perdait tout-à-fait, Lorsque Tristan, acquittant son bienfait, Sort presque seul, fait un affreux carnage Des ennemis que l'espoir enivrait.

Il les poursuit, et leur chef, noble et brave, Franchit bientôt les murs qu'il assiégeait, Captif du roi qu'il croyait son esclave. Houel, ému d'un service si grand, Pour s'acquitter ne savait comment faire; Lors Kéhédin, non moins reconnaissant, D'un bon moyen crut instruire son père. Ce chevalier, ce généreux vainqueur, Est, lui dit-il, amoureux de ma sœur.

J'en suis bien sûr : le jour, et la nuit même, Il parle seul, plein d'une ardeur extrême. Yseult! dit-il, Yseult! ô doux trésor!

Yseult, Yseult, répéte-t-il encor.

D'après cela, connaissant la vaillance, Et même instruit de la haute naissance De ce héros, le croyant plein d'amour Pour cette Yseult, honneur de sa famille, Par qui Tristan est vanté chaque jour.

Un beau matin, devant toute sa cour.

Le bon Houel offre à Tristan sa fille.

Depuis long-temps, de l'éclat indiscret

Qu il avait fait auprès dTseult la blonde, Tristan sentait un repentir secret.

L'n tel éclat peut-être déplaisait Aux chevaliers sis à la Table ronde.

Tristan avait, par maint ardent transport, Troublé l'honneur et les jours de sa dame: Souvent aussi d'un assez vif remord Son oncle Marc venait frapper son ame:

A le bien prendre, un mari n a pas tort Quand pour lui seul il veut garder sa femme. A ces motifs pensant tout àda-fois, De tant de maux pour détruire la cause, Le chevalier, quelques moments sans voix. Accepte enfin le bien quon lui propose. Des jours passés étouffant le regret, Il admirait d'Yseult aux mains charmantes Le port, les traits, les grâces avenantes, Et crut l'aimer, tant il le desirait.

Brillant et pur, sous un heureux présage, De llivinénée enfin le jour a lui.

Ce jour. Houel, qui vivait en veuvage, Sans nuls témoins prend sa fille avec lui. Sur d autres points sa fille assez savante, En fait d'hvmen était fort ignorante.

Le sage Houel, qui de rien ne l'instruit, Dit seulement: Dans ce nœud qui m enchante, Douce le jour, sois douce aussi la nuit.

Aime Tristan : peut-être ses manières Te paraîtront quelque peu singulières.

Songe qu'un saint a dit ces mots sensés: «A vos maris, femmes, obéissez. »

La simple Yseult répondit: Mon cher père, A mon époux en tout je veux complaire. Tous deux vont joindre et Tristan et la cour : Banquet pompeux, fête bien disposée.

Mais on s'évade avec la fin du jour; Le héros trouve au lit son épousée.

Le luminaire était clair et brillant.

Tristan obseiue air doux , œil ai trayant, Mille beautés qui ne font que déclore, Et dans la nuit il croit voir une aurore. Yseult lui plaît. Tristan l'embrasse; mais Comme son cœur formait d'autres projets, De l'autre Yseult le souvenir funeste Vient lui ravir la volonté du reste.

Glacé soudain, dans son trouble il croit voir La blonde Yseult, de son cœur non bannie, Qui lui défend qu'à l Yseult de ce soir Il fasse rien qui tourne à félonie.

11 obéit. O censeurs rigoureux , Souvenez-vous de son boire amoureux.

En sa naïve et touchante innocence, La jeune épouse ignore cette offense; Et, lui donnant un baiser chaste et doux ,

S'endort contente aux bras de son époux. Le lendemain, dames et demoiselles, De cette nuit qui les intéressait Viennent tout bas demander des nouvelles. Tristan, modeste, et, pour raison, discret, De son bonheur garda bien le secret.

Yseult aussi, décente autant que sage, Ne savait rien, n'en dit pas davantage; Et seulement, quand Houel, sur son sort Interrogea cette fille si cbère, Monsieur Tristan, dit-elle, m'aime fort; Pour lui je sens une amitié sincère.

Mais vous m'aviez sur lui fait peur à tort : Mon époux est très poli, mon cher père.

Tristan six mois fut tout aussi poli ; Et cependant on vante sa tendresse, Et Gouvernail , qu'il n'a pas averti, Croit que la femme a vaincu la maîtresse. Aussi quels soins, quels égards redoublés, Pour son épouse étaient accumulés!

Son zèle, en tout, s'empressait de lui plaire; Et ne pouvant, par un destin jaloux, Lui témoigner des tendresses d'époux , Il lui vouait une amitié de frère.

Mais tout se sait; et de Tristan, enfin, Yseult la blonde apprit un soir l'hymen ;

D'un air moqueur et dune voix cruelle, Marc à sa femme en apprit la nouvelle. Yseult a peine à cacher ses douleurs; Mais, seule enfin avec Brangien fidèle, La pauvre Yseult laisse éclater ses pleurs. Il se peut bien! Tristan. Tristan, dit-elie, Avez- vous eu le cœur de me trahir, Moi qui dans vous voyais mon bien suprême , Et vous aimais beaucoup plus que moi-même! S'il est ainsi, je n'ai plus qu'à mourir; Et j'ai l'espoir qu'avant qu'un mois se passe Monseigneur Dieu me fera cette grâce.

En attendant, en son premier transport, Yseult écrit à Genièvre, la reine, Que dès long-temps elle connaissait fort, Pour lui conter son malheur et sa peine. Du beau Tristan Genièvre prit très mal Un procédé de si mauvais exemple.

A Lancelot, sur ce trait déloyal, Genièvre fit un sermon assez ample.

Lancelot dit : Je ne saurais nier Que ce trait-là me paraît singulier; Mais de Tristan, dans toute circonstance, J'ai tellement vu vanter la vaillance, La loyauté; j'ai moi-même aujourd'hui Tant de raisons de me louer de lui, Qu'à prononcer, franchement, je balance.

Sans l'avoir vu, je suis à le blâmer Moias disposé mille fois qu'à l'aimer.

Quelque raison que 1 on n'a pu connaître Au premier jour l'excusera peut-être.

Son noble père, absent depuis six mois, Et dont ici l'amitié s'inquiète, Méliadus, pourrait fort bien, je crois, Nous expliquer cette cause secrète.

Quoi qu'il en soit, d'Yseult l'amant chéri Ne sera point en amour mon modèle.

Je ne sais pas si je suis plus hardi; Mais je suis sûr d'être bien plus fidèle.

Méliadus, quoique déjà vieilli, Bravant le temps qui l'avait affaibli , Était toujours un preux plein de mérite. O mes amis! que je vous félicite !

Eh ! quel bonheur pour vous que le hasard N'ait pas de moi fait un maudit bavard! Méliadus, sur la terre française Errait sans cesse et par monts et par vaux. Ainsi que lui couraient trente héros.

J'allège un peu leur mérite qui pèse.

Tous ces guerriers, bien reliés en veau, L'un portant l'autre, ont un in-folio, Et je leur donne entre eux tous un in-seize. Ce plan me doit dispenser des longueurs. Que de géants, de combats, de blessures,

De grands exploits, de belles aventures Dont je fais grâce à mes amis lecteurs! Méliadus cependant en eut une Que je veux dire, et qui n'est pas commune: De tous côtés ce prince ayant en vain, Selon le vœu d'Artus, cherché Merlin , Vit en Bretagne , et non pas dans la grande , Dans la forêt dite Brocéliande, Certain poteau qui , retenant les pas, Au voyageur disait : Ne passez pas.

— Ne passez pas! Son écuyer fidèle, Interrogé sans retard sur ce point, Dit : Voyez-vous ce vallon? on l'appelle Val sans retour: car on n'en revient point. Détournons-nous; cette route est mortelle. Me détourner! répond Méliadus; Plutôt mourir! Toi, je l'ordonne, reste; Reste en ce lieu. Si je ne reviens plus, Cours à mon fils dire mon sort funeste. Du Léonais qu'il devienne le roi.

Déjà sa gloire a flatté ma tendresse; Déjà fameux , qu'il le soit plus que moi , Et que mon nom sous le sien disparaisse !

Il dit, le quitte, entre dans le vallon Sans rien y voir qu'une fumée épaisse.

Il la franchit, de l'ardeur du renom, Tout vieux qu'il est, ayant lame enflammée,

Et voit , après un chemin assez long, Qu'il est suivi par un mur de fumée Qui lui venait donner sur le talon.

Comptant pour rien cet étrange nuage, Il cheminait, quand un cruel dragon Marche vers lui, suivi par un second.

Méliadus, déployant son courage, Vers eux accourt. Si le combat fut long, 11 fut heureux. Les deux dragons en fuite, De leur vainqueur éludaient la poursuite, Quand celui-ci, qui les cherchait en vain, Devant ses pas voit un nouveau chemin, Sans en pouvoir changer à gauche, à droite: C était un lac profond, sinistre, affreux, Qui, pour passage, aux pieds aventureux Ne présentait rien qu'une planche étroite; Elle était longue, et, de l'autre côté, Deux fiers géants gardaient l'extrémité.

Quelle que soit cette difficulté, Sans hésiter Méliadus 1 aborde.

Ce roi vaillant s'avance, encor dispos.

Sur cette planche avouons qu'un héros Avait un peu l'air d'un danseur de corde. Les deux géants l'attendaient cependant.

Méliadus, d'une ardeur sans seconde, A l'un d'entre eux détache un lourd fendant Digne d'un preux sis à la Table ronde ; Mais, hâtant trop son effort imprudent,

Il l'a manqué, glisse, et tombe sous Tonde. Faut-il le dire , hélas ! avec des crocs On retira ce prince, ce héros; Et l'existence à peine est revenue Au pauvre roi gisant sur le gazon , Que sur sa tête une double massue Par les géants est encor suspendue.

Il faut te rendre, ou tu meurs , lui dit-on. Méliadus , qu'aucun péril n'alarme , Voudrait toujours lutter. Du premier coup On l'étourdit, et puis on le désarme; Et puis après, sans consulter son goût, On le conduit en un jardin immense Où ce héros, qui s'étonne beaucoup, A rencontré des gens de connaissance.

Son écuyer, quand il l'eut attendu Deux jours durant, le croyant bien perdu, Jusques à Londre alla crier vengeance : Mais cent guerriers tour-à-tour survenus, Et dans ce val tour-à-tour disparus, Aux plus hardis donnaient de la prudence. Lancelot seul, cherchant Méliadus, Ose braver le val sans espérance.

Tristan naguère, en de brillants combats. De Lancelot reconquit les états:

Lancelot veut, ou du moins il espère Rendre à Tristan Méliadus son père.

Il est parti. Le voyez-vous venir,

Et s'avancer vers l'enceinte fatale?

Genièvre en vain l'a voulu retenir ;

Alcide fut retenu par Omphale.

L'inscription célèbre en ces forêts

Disait toujours aux héros indiscrets:

Ne passez pas. Lancelot, pour la lire,

S'est approché, puis il se prend à dire :

Ne passez pas! cela n'est point français.

Il a franchi l'enceinte redoutable,

Voit les dragons, les abat sur le sable;

Lors, sur la planche offerte à son regard

Ayant couru d'an pas agile et libre ,

Sur un géant percé de part en part ,

En arrivant, il prend son équilibre.

L'autre géant, aussitôt survenu ,

Veut le frapper: mais il est prévenu.

Avant occis ces monstres redoutables,

Lancelot marche, et voit sur son chemin

Une forêt, aux arbres innombrables.

Il y pénètre.. . ô prodige soudain !

A son approche agitant son feuillage,

Sans loyauté, chaque chêne voisin

S'est rapproché pour le prendre au passage.

D'un tel péril il peut être alarmé :

Car la valeur ici n a nul mérite.

Derrière lui le chemin est fermé.

Que faire? aller devant lui, mais bien vite.

Tantôt tout droit, tantôt par un détour, A droite, à gauche, il saute tour-à-tour, Pour échapper aux arbres qu'il redoute.

Malgré ces soins, ce valeureux guerrier Était perdu , sans un gros marronier Qui s'était mis trop lentement en route. Voilà pourtant qu'il aperçoit la fin De la forêt singulière et funeste :

Courant plus vite, il la franchit enfin, Presque saisi par un frêne assez leste Qui le voulait presser contre un sapin.

De ce péril délivré, non sans joie, Lancelot voit un très beau pavillon Dont, tout en feu, le superbe perron Ne laisse aux pas rien qu'une étroite voie. Mais c'est trop peu qu'égal aux plus vaillants Sans se brûler sur cette ligne on passe : Sur le sommet du perron, trois géants De leur massue élèvent la menace.

Croit-on pouvoir effrayer Lancelot?

Il a tenté ce périlleux assaut. Son bouclier, dont il couvre sa tête , Semble des coups attendre la tempête :

Mais, au moment où tous trois sont portés , Lancelot sait, par un pas en arrière, Tromper l'espoir des géants irrités.

Chaque massue a porté sur la pierre.

Sans leur laisser le temps de la lever,

Le chevalier, de sa terrible lame,

Pourfend l'un deux, jette l'autre en la flamme,

Et le troisième est prompt à s'esquiver.

Mais Lancelot, plein d'une ardeur extrême,

L'a poursuivi dans le pavillon même.

Là que voit-il? Ciel! de ses yeux émus

11 reconnaît Morgain, la sœur d'Artus,

Qui de Merlin fut l'élève chérie,

Et, de son art apprenant les vertus,

Avec succès cultivait la magie.

Morgain, de plus, était assez jolie.

Lors elle dit de sa plus douce voix :

« Beau chevalier, c'est moi qui vous en prie,

Arrêtez-vous ; c'est bien assez d'exploits.

Brillant vainqueur, calmez votre furie. »

Guerrier souvent rempli de courtoisie,

Notre héros en eut peu cette fois.

La fée, en vain, pour rester triomphante,

De mille attraits se faisant un appui,

Offre à ses veux une taille élégante,

D'un joli pied la promesse riante,

Un sein charmant qui bat... et bat pour lui:

Par-tout des lis embellis par des roses.

Plus d'un vainqueur, sensible à de tels soins,

Eût accepté toutes ces belles choses,

Et j'en connais que 1 on arrête à moins ;

Mais, à ses vœux voulant bien se soumettre.

Genièvre enfin Ta payé de retour,

Et, de plaisirs l'enivrant chaque jour,

Lui donne plus qu'on ne peut lui promettre.

Puis la magie épouvante l'amour;

Et même encor, de nos jours, les sorcières

Fort rarement trouvent des téméraires.

Quoique Morgain fût bien assurément,

Le chevalier a bravé tous ses charmes;

Sans s'arrêter il poursuit le géant,

Auquel bientôt viennent joindre leurs armes

Cinq des plus fiers. A ce choc effrayant

La fée ajoute un tremblement de terre,

Et les éclats d'un horrible tonnerre.

Lancelot, sûr de son épée au moins ,

A s'en servir met si bien tous ses soins,

Que cinq géants sur la terre mouvante

Sont abattus par sa main triomphante.

Or le dernier espérait l'immoler,

Et sait d'abord le faire chanceler;

Mais Lancelot, punissant son audace,

D'un coup terrible a pénétré son sein;

Et le géant s'est écroulé soudain,

Comme un ministre au jour de sa disgrâce.

Incontinent son œil, qui cherche en vaiu Le pavillon et le mur de fumée, Voit, à la place, affranchis par sa main, Cent chevaliers, de qui lame est charmée;

Et Palaméde, et Mordrec si hautain,

Méliadus, niessire Lac, Y vain :

Mais ce n'est pas ce qui sait mieux lui plaire.

Il reconnaît avec un doux transport

Ses deux cousins Lyonnel et Boort,

Qui, comme lui, dépouillés de leur terre,

L'avaient cherché d'abord en Angleterre,

Puis en Bretagne avaient porté leurs pas

Vers ce cousin qu'ils aimaient comme un frère.

Il les embrasse, et leur disait : Claudas,

Grâce à Tristan , a rendu nos états ,

Quand tout-à-coup, au milieu d'une nue

Qui s'épaissit parmi les assistants,

Ce fier vainqueur disparaît à la vue

Des chevaliers et de ses deux parents.

Tel , bien plus tard , déployant son génie ,

Du fier Walstein flétrissant les exploits,

Gustave-Adolphe, aux champs de Germanie,

Trouva la gloire et la mort à-la-fois.

Mais cependant, en cette circonstance,

N'abjurons point si vite l'espérance.

Après un choc dont s'honorait son bras,

On vit ainsi Gustave disparaître,

Et le malheur est qu'il n'en revint pas;

Mais Lancelot en reviendra peut-être.

Perceval le Gallois. La belle sérieuse. Le voisin. Gauvaiu reparait.

Vous qui suivez le fil de mes discours, Ne croyez pas qu'impunément toujours On poursuivit les belles aventures.

Ah! des combats, en ces terribles jours, Peu de héros ignoraient les injures.

Ces chevaliers, que la terre admira, Offraient vraiment un peu de différence Avec ces preux de drame et d'opéra Qui sans danger signalent leur vaillance , Et que l'on voit tomber, mourir exprès, Pour se porter bien mieux l'instant d'après. Souvent les miens, nonobstant leur rondache, Avaient , gardaient coup d'épée ou de hache. En s'illustrant , beaucoup , dans les combats Laissaient la vie, et beaucoup plus, les bras. La Table ronde, en ces jours homicides, Devait très bien , au moment du repas ,

Représenter l'hôtel des invalides.

On payait cher le rang de chevalier, Et je pourrais sur ce nohle métier...

Mais, chut ! je fais de la chevalerie: Ne faisons pas de la philosophie.

En ce temps-là, des chevaliers vaillants Et célébrés dans le pays de Galles, Néowiston et deux de ses enfants, Avaient péri dans des luttes fatales.

Un seul restait; et la veuve, du moins, A le garder employait tous ses soins.

Toujours livrée à de tendres alarmes, Elle éloignait le jeune Perceval De la pensée et du péril des armes.

Dans un château bâti tant bien que mal , Le jouvencel, sans projet et sans terme, Coulait ses jours , visitait maint vassal , Ne combattant que le faible animal Que cache un gîte ou qu'un terrier renferme, Et n'avait onc su monter de cheval Qu'un de ceux-là qui servaient à la ferme. En le voyant ignorer les combats, Sa mère était s'applaudissant tout bas; Mais rarement les destins tutélaires Ont secondé l'espérance des mères.

Dans la forêt, un jour que Perceval Avait été dresser une pipée,

Voilà soudain que sa vue est frappée Par un spectacle à ses yeux sans égal. Trois chevaliers, aux armures brillantes, Venaient, montés sur de beaux destriers Dignes en tout de leurs maîtres guerriers. En admirant les grâces imposantes Des inconnus , Perceval enchanté, Au-devant d'eux sans façon s'est porté:

Puis il leur fait cent questions diverses. Eux, souriant à sa simplicité, Ont au jeune homme à Fenvi raconté De leur état les droits, la majesté, Et les succès, et même les traverses.

En le voyant ferme dans son maintien, Content de tout, ne s'effrayer de rien , L'un d'eux lui dit cette ballade antique Qui double encor son ardeur héroïque :

rajeunir.

« Vous qui voulez l'ordre de chevalier, Il vous convient mener nouvelle vie , Dévotement en oraison veiller, Fuir tous péchés , et sur-tout félonie.

Garder l'église, être grand justicier, Au pauvre peuple être courtois et tendre. Sauver la veuve, et l'orphelin défendre; Ainsi se doit gouverner chevalier.

« Il doit par-tout poursuivre avec ardeur Dangers brillants, faits de chevalerie; Guerrier loyal, être grand voyageur, Suivre tournois, et jouter pour sa mie; Bien et souvent des présents octroyer, Et donner tout, si le cas le réclame, Hors le secret et l'amour de sa dame:

Ainsi se doit gouverner chevalier.

« Incessamment amassant des soldats, Un conquérant dévore ses armées:

Un chevalier, armé de son seul bras, Va rassurer les nations charmées.

Pour l'opprimé constamment s'oublier, Punir les torts, ou calmer les querelles, Par-tout se faire aimer, même des belles; Ainsi se doit'gouverner chevalier. »

Le jouvenceau, ravi de leur langage, Sent dans son cœur s'éveiller le courage. Il leur rend grâce; il les quitte, et, courant, En arrivant chez sa mère, il s'écrie:

Adieu le soc ! adieu la bergerie !

Je veux l'état de chevalier errant.

La pauvre mère , interdite et tremblante , A Perceval vainement représente Tous les périls auxquels il va s'offrir.

N écoutant rien qu'une ardeur téméraire, Gomme son père il prétend donc mourir!

Il prétend donc abandonner sa mère!

Je reviendrai souvent entre vos bras, Dit Perceval. Quelle crainte frivole!

Je vous réponds qu'on ne me tuera pas, Et vous en donne en ce jour ma parole. Un autre eût ri : la mère ne rit pas. Voyant son fils, amoureux des combats, Chanter toujours la ballade héroïque, Elle se flatte encor de l'arrêter, De le guérir, par ce récit antique Qu'elle eut grandpeine à lui faire écouter :

« Érec, beau chevalier, encor plus intrépide, Long-temps dans les combats avait semé l'effroi. Un jour il fut vaincu , mais par la jeune Enide : Il lui soumit son cœur, il lui donna sa foi.

« Dès-lors, dans son château menant heureuse vie, Et du nœud de l'hymen chérissant les douceurs. Le héros, enchanté des attraits de sa mie, En trouvait beaucoup moins aux combats destructeurs.

« De nouveaux chevaliers goûtaient peu son système. Plus d'un ami d'Érec l'abandonnait, confus. Érec en souriait, quand Énide elle-même Se plaignit, en pleurant, qu'on ne le vantait plus.

« — Oui, la guerre à vos yeux a perdu tous ses charmes :

On va m'en accuser ; je le crains, je le voi.

Erec enfin répond: « Qu'on prépare mes armes;

Demain je pars, madame, et vous mène avec moi.

« On part au point du jour. Enide dans son ame Renferme sa surprise et son naissant effroi: Les époux auprès deux n'ont écuyer ni dame. Enide suit Erec sur un grand palefroi.

« Vaguant dans les détours dune forêt sauvage, On court, on dîne mal, et Ion ne soupe pas. Pour la première fois , sur un lit de feuillage , Enide a reposé ses membres délicats.

u Bien qu'un peu singulier, cela semblait lui plaire Mais, quand deuxj ours, troisj ours, il faut recommencer Enide sent déjà, dans cette vie austère, De ses goûts belliqueux le charme s'effacer.

« Erec ne le voit pas. Il court aux aventures, Attaque des géants qui songeaient à dormir. Pour prix de dix exploits, il reçoit dix blessures Qu'Énide peut soigner, mais ne peut pas guérir.

« Elle voudrait d'Erec modérer le courage ; Mais ce vrai chevalier, affrontant le trépas, Erre, malgré la neige et les vents et l'orage, Et la tremblante Enide est toujours sur ses pas.

« Aux noirs regrets qu'Énide en son ame recèle, Vient se joindre bientôt une juste douleur. Un jour, dans une source, elle se voit moins belle. Dites : pour quelle femme est-ce un petit malheur?

« Mais de plus grands, hélas! tous les jours la menacent. Ce terrible lion qu'elle sut déchaîner, Ce héros triomphant, dont les forces se lassent, Loin des combats sanglants rien ne peut l'entraîner.

« Un soir que l'ouragan redoublait ses injures, Ce guerrier sans pareil, dont la gloire éblouit, Cède au froid, à la faim, et sur-tout aux blessures. Près d'Énide éperdue Erec s'évanouit.

« Que faire en un désert! quelle cruelle attente... ! 11 ouvre enfin les yeux. J'ai montré ma valeur, Dit-il; j'ose penser que vous êtes contente? Enide à cet accent jette un cri de douleur.

« Adieu, ma chère Enide. Erec, qui vouspardounc, Regrette en vous l'objet qui l'avait su charmer... » Elle reçoit Erec que la force abandonne, Et ne sent plus ce cœur qui battit pour l'aimer.

« A cet aspect de mort, la malheureuse Énide Arrache ses cheveux, et déjà sur son sein, Fidèle à son ami, lève un fer homicide, Quand un nouveau géant vient arrêter sa main.

« Il veut la consoler de sa peine cruelle: Puis, la trouvant jolie, il le veut encor plus. Dans son château voisin il la mène, et la belle Suit, en pleurant, l'objet de ses pleurs superflus.

« Le géant était vif: le voilà qui s'enflamme. Bravant les pleurs d'Enide, et même son courroux, Il mande un aumônier, veut la prendre p our femme Devant le corps glacé de son vaillant époux.

«. Comme elle rejetait cette chaîne nouvelle, Il s'emporte, il s'égare, il ose l'outrager: O prodige! à la voix d'Enide qui l'appelle, Érec, ouvrant les yeux, renaît pour la venger.

« Il se lève soudain comme un pâle fantôme. Il court sur le géant étonné de frémir, Et l'envoie à l'instant dans le sombre royaume D'où l'on ne pensait pas qu'Erec dût revenir.

« Le géant méritait une fin si terrible : Aussi pour sa querelle aucun n'est survenu. Le vainqueur, épuisé par cet effort pénible, Avait besoin de calme au séjour du vaincu.

« Pour son époux Enide a signalé son zèle. Érec est mieux déjà; mais d'abord qu'il est bien, Ah! seigneur, retournons à la maison, dit-elle. Erec fut généreux, il ne répondit rien.

« Il remplit ce désir, coula des jours prospères Avec sa femme , enfin rendue à la raison. On peut trouver la gloire aux terres étrangères; Mais la félicité réside à la maison. >j

Ah! quelque jour j'y reviendrai, ma mère, Dit Perceval ; mais servez mes projets. Oui , quelque jour je chérirai la paix, Quand je serai célèbre par la guerre.

Las! elle voit tous les discours perdus, Et, se rendant à ses vœux téméraires, Lui dit : Va donc trouver le grand Artus ; Sois chevalier aussi bien que tes pères. Peut-être, enfant, Dieu te protégera :

Fais ce que dois; advienne que pourra!

Et cependant pour lui la pauvre mère Invoque Dieu de toute sa prière.

Elle lui donne alors mainte leçon Sur ses devoirs, sur-tout envers les femmes. Elle lui dit : Tout guerrier est félon S'il ne respecte et ne défend les dames. Si , par hasard doucement advenu , Dune pucelle on se voit bien reçu, Il est permis , mon fils, de lui surprendre Quelques baisers. Un noble jouvenceau Accepte même un ruban, un anneau ; Mais, en honneur, c'esttout ce qu'il peut prendre.

De ces conseils bien muni, Perceval L'embrasse, et part sur un petit cheval Qui n'avait fait la guerre de sa vie, Et qui , je crois, n'en avait nulle envie. L'adolescent, égaré dans les bois, Dort sans souper pour la première fois. TiC lendemain, l'appétit le réveille.

Il aperçoit un joli pavillon; Il s'en approche, il entre sans façon, Et voit, couchée, une jeune merveille.

Il croit vraiment voir un ange des cieux. Elle était seule; elle en était bien mieux, Le doux sommeil avait clos sa paupière. Avec grand bruit osant la réveiller, Belle, dit-il, je viens vous saluer, Pour obéir à ce qu a dit ma mère.

Un chevalier plus sage ou plus galant L'aurait du moins réveillée autrement.

Très justement surprise, la pucelle Ouvre ses yeux, qu'une vive frayeur Ne rendait pas moins charmants. Ah! dit-elle, Sauve-toi vite, ou monsieur monseigneur, S'il revenait, te chercherait querelle.

Perceval dit : Pourquoi tant me presser? Je partirai , si cela peut vous plaire : Oui, mais avant je veux vous embrasser, Pour obéir à ce qu'a dit ma mère.

La belle en vain lui dit de n'en rien faire :

Il veut user de ses prétendus droits.

Il était beau, bien qu'il ne fût courtois; Et, nonobstant et menace et prière, L'adolescent remplit plus de vingt fois L'intention de madame sa mère.

Dans le débat, je ne sais pas comment Notre pucelle, en voulant se défendre, Perd son anneau. Perceval le prenant Lui dit : Voilà qui peut encor se prendre. Se fâchant peu, sur lui d'après cela Notre pucelle avait quelque espérance.

Lorsque je dis pucelle, ce nom-là Ne tirait pas alors à conséquence.

Mais au moment où, malgré sa vertu, Cette beauté, très facile à soumettre, Goûtait beaucoup son amant impromptu, Et paraissait vouloir tout lui permettre, Perceval dit : Je suis vraiment confus, Et crains d'avoir été trop téméraire.

Rassurez-vous : ne ferai rien de plus , Pour obéir à ce qu'a dit ma mère.

Ce fut alors que la belle gémit.

Sans l'écouter, voyant la table prête, Notre Gallois, surchargé d'appétit, D'un déjeuner prend une part honnête; Puis il s'éloigne, et, sans s'arrêter plus,

Suit le chemin qui conduit vers Artus.

De Carduel, où se trouvait ce prince, Il approchait, quand un grand chevalier, A l'écu noir, au superbe coursier, Considérant son costume très mince, D'un air altier haussa soudain la voix : Quel est ton but? Où vas-tu, villageois?

— Je vais, répond Perceval sans alarmes, Devers Artus, le plus noble des rois, Lui demander de m'accorder tes armes.

Elles sont fort de mon goût. — En ce cas, Demande-lui, par le même message, Mais de ma part, son sceptre et ses états, Qu'il doit de moi tenir en vasselage.

— Soit, répondit Perceval ; mais aussi Tu voudras bien un peu m'attendre ici.

— Oui, je t'attends : pars, et bientôt m'annonce Qu'Artus de moi se reconnaît vassal.

— Je te promets, répondit Perceval, De t'apporter bientôt notre réponse.

Lors il s'en va sur son petit coursier A Carduel. Artus était à table.

Lui, sans vouloir quitter son destrier, Se fait montrer ce prince respectable.

Il s'en approche, et du noir chevalier Lui dit l'audace et le défi coupable.

Mais, reprend-il , je m'en vais le punir;

Et pour cela, grand Artus, je vous prie , Accordez-moi, sans trop me retenir, L'ordre sacré de la chevalerie:

Car j'ai promis de bientôt revenir.

D'un tel discours le monarque s'étonne, Et ne dit mot; mais Queux, bien plus bavard, Dit en riant : Tu nous la gardes bonne. C'est bien à toi que d'abord on départ Un tel honneur! Voyons, sais-tu combattre? Sais-tu lutter? — Peu, répond Perceval; Mais je crois bien que je saurai te battre. — Me battre, toi! — Mais à pied, à cheval, A ton vouloir. Le joufflu sénéchal Pour s'expliquer ne trouve pas de terme. Me défier! ce pâtre, ce vassal, Tout récemment arrivé de sa ferme !

L'autre répond : Vous me le faites voir ; Un peu trop haut j'ai porté mon espoir. Oui, j'ai trop tôt témoigné mon envie De prendre rang dans la chevalerie; Il faut, avant, mériter cet honneur.

Mais j'ose en vous entrevoir un seigneur Qui va m'aider à cela, je parie.

Dans ce combat, vous dérogerez peu.

D'un roi, dit-on, je suis propre neveu ; Mais de ce point guère ne me soucie.

Le sénéchal, qu'on voyait hésiter, Ne savait pas s'il devait accepter;

Mais Artus même est forcé de conclure Qu'on doit le choc, quand on a fait l'injure. Dépêchons-nous, dit le pâtre: on m'attend. Tout aussitôt Queux se met en défense.

Il espérait un succès éclatant Contre un rival privé d'expérience; Mais il se vit détromper à 1 instant : Car Perceval, du premier coup de lance, A douze pas l'envoya palpitant.

Au sénéchal, le vainqueur, qui s élance, Dit: Vous voilà, messire , en ma puissance. Je vous pourrais tuer; mais je n'y pense, Et seulement vous serez l'écuyer De Perceval, qui n'est pas chevalier.

A cet arrêt dune justice heureuse, Voilà qu'on rit dune commune voix.

Une pucelle, au très joli minois, Qu'on appelait la belle sérieuse, Sourit alors pour la première fois.

Queux, s'irritant, à la frapper s'apprête; Mais Perceval le rappelle et l'arrête.

Marchons, dit-il, écuyer. Perceval, De Queux soumis prend le brillant cheval , Et, lui cédant sa chétive monture, Du guerrier noir va chercher l'aventure. Tout Carducl en riant regardait Le sénéchal de fort triste figure,

Qui cheminait sur un petit bidet.

Le guerrier noir voit à la fin paraître Et s'avancer 1 ecuyer et le maître.

Or Perceval, d'abord qu'on l'entendit., D'un ton altier lui fit cette requête : Çà, donnez-moi vos armes; je l'ai dit; Craignez, mon cher, que je ne le répète.

Le guerrier noir d'un grand coup l'étourdit ; Mais Perceval, qu'on n'étourdissait guère, Reprend d'abord ses sens et sa colère, Et fait si bien que sans autre retard Son ennemi, percé de part en part, Est tombé mort. Stupéfait, en silence, Queux admirait un si beau coup de lance, Quand Perceval dit : Monsieur l'écuyer, Je ne veux pas que votre main se rouille; Apportez-moi ces armes, ce cimier, Et du défunt ceignez-moi la dépouille.

Il faut céder; et Queux, de Perceval Tout de son mieux dirige la toilette.

Quel métier, ciel ! et pour un sénéchal ! Elle n'était encor qu'à demi faite , Quand des guerriers envoyés par Artus Sont en ce lieu, par malheur, survenus. On voit de Queux la mission fâcheuse, Et ce seigneur traité presque aussi mal Que récemment lui-même, un peu brutai ,

Voulait traiter la belle sérieuse.

Quand tout fut mis, hors les éperons d'or, Droit réservé pour la chevalerie, Perceval dit : Je pourrais bien encor Vous retenir; mais c'est chose finie.

Allez, plus sage en vos propos charmants, Au grand Artus faire mes compliments ; Et de ma part sur-tout, allez, messire, Complimenter celle quai fait sourire: Dites-lui bien que je la reverrai, Et que bientôt, si Dieu me prête vie, De si bon cœur je la consolerai Que tout-à-fait il faudra qu'elle rie.

Tandis que loin de son vainqueur bourru, Queux s'en allait, ayant encor la fièvre, Par ce récit qu'on n'eût jamais prévu, Charmer Artus, non consoler Genièvre Que désolait Lancelot disparu, De son côté , Perceval, plein d'audace , Par la valeur suppléant à la grâce, Au vrai renom, par de nouveaux exploits, De jour en jour gagnait de nouveaux droits. Un soir, atteint de plus d'une blessure , Il vint loger chez un vieux chevalier Qui, désormais ne pouvant guerroyer, Ni se flatter de brillante aventure, Donnait leçons de guerrières vertus,

Et professait l'art qu'il n'exerçait plus. Sous un ton dur, sous un air un peu brute , Le vieux guerrier connut en Perceval Un chevalier qui, dans vertu ni lutte, Ne connaîtrait qu'avec peine un rival.

Le vieux prud'homme , avec plaisir, achève L'instruction de ce brillant élève, Cultive en lui les talents du guerrier, Et croit n'avoir, en l'armant chevalier, Usé jamais aussi bien de son glaive.

Or Perceval, plein d'une noble ardeur, Veut se montrer digne d'un tel honneur. Incontinent il se met en campagne.

Je dirais mal tous les lauriers qu'il gagne; Mais, certain jour que, refusant merci, Il avait fait partir pour l'autre monde Certain brigand qui troublait celui-ci Par sa valeur célèbre et furibonde, Il vint coucher, bien loin de cet exploit, Dans un châtel d'élégante structure, Où, bien reçu, de la faim et du froid Tout à son aise il put braver l'injure. Fort satisfait, et demandant à voir De ce séjour la dame gracieuse, Il fut surpris, comme on peut le prévoir, En revoyant la belle sérieuse.

Sans doute, hélas! des malheurs ou des torts,

De ses chagrins avaient grossi la liste,

Et , d'après l'air quelle montrait alors,

On l'aurait pu nommer la belle triste.

Elle en avait des attraits plus touchants.

Sans remarquer que la noble pucelle

Plus sombre était, sans en être moins belle,

Perceval fit de vagues compliments;

Puis s'en alla, pour finir la soirée

Trouver sa chambre avec soin préparée.

Au doux repos à peine il se livrait

Qu'un bruit l'éveille : un flambeau qui brûlait

Offre à ses yeux une femme éplorée

A deux genoux au pied de son chevet.

Vous devinez la belle sérieuse.

C'est vous! dit-il; quelle cause fâcheuse

Peut à ce point exciter vos douleurs?

Expliquez-moi le sujet de vos pleurs.

Sur moi, dit-elle, hélas ! quelle pensée

Va se former en votre ame abusée!

Beau chevalier que l'on peut adorer,

Ah! je ne viens que pour vous implorer.

Et puis voilà ses sanglots qui redoublent.

Révélez-moi vos chagrins qui me troublent ;

Mais je ne puis, moi , vous laisser ainsi,

Dit Perceval, à deux genoux aussi.

Pour me parler, daignez prendre, de grâce,

A mes côtés une plus digne place.

A son désir la belle se soumet.

Non qu'aucun d'eux eût le moindre projet De doux lien et de tendre caresse ; Mais à ses pieds il la voit à regret , Et dans son lit la met par politesse.

En pleurant moins, elle lui dit: Seigneur, On m'a donné le nom de Rosefleur, Et, bien plus tard, celui de Sérieuse:

Hélas! comment pourrais-je être joyeuse, Puisque j'ai vu, par des combats sanglants, Périr mon père avec tous mes parents!

A mon malheur ces maux devaient suffire: Glamadieu, roi des îles de la mer, Augmente encor mon chagrin trop amer.

Lisez , seigneur, ce qu'il vient de m écrire. Lors au héros , qui lit avec courroux, Elle remet ce petit billet doux :

« O Rosefleur, adorable pucelle, O de vertus et d'attraits vrai modèle, Quoi que l'on fasse, on ne peut plus que moi Vous respecter, vous aimer! C'est pourquoi, Si votre cœur soudain ne m'abandonne Votre château, de plus votre personne, Vous devez bien tenir pour assuré Que dès demain je vous attaquerai, Votre château, vos tours renverserai; Et, cher objet, plaignez-moi, s'il arrive

Que votre amant vous brûle toute vive.

Lorsque je vais chez vous me présenter, Malheur à qui m'oserait résister !

Car je ferai tout tuer et tout pendre. Vous connaissez pour vous mon sentiment, N'irritez pas les fureurs d'un amant Connu pour être excessivement tendre. »

Vous le voyez, poursuivit Rosefleur, Ce roi voisin , guerrier très redoutable , A'eut m'attaquer, et, comblant mon malheur, En m'adorant se rend plus haïssable.

Fort aisément mon château sera pris, Et je serai livrée à sa vengeance.

Plutôt mourir que d'être en sa puissance. Il n aura rien de moi que mes débris. Allons, madame, un peu plus d'espérance, Dit Perceval. Demain, demain matin Nous songerons à calmer le voisin.

En attendant , dormez en assurance.

Livrée alors à de meilleurs débats , Cette beauté, dit-on, ne dormit pas; Car Perceval , nonobstant sa rudesse, Avait appris avec docilité Ce que l'on doit d'égards, de politesse, Lorsque Ion tient une jeune beauté Seule, la nuit, couchée à son côté.

Non que long-temps la belle sérieuse

Ne résistât à ses intentions ; Mais, à la fin, de ses attentions Eile excusa l'ardeur officieuse.

Oui , Perceval , de plaisir enivré, Sans l'égayer, amusa cette belle ; Et le Bonheur, ce dieu si désiré, Est enchanteur et sérieux comme elle.

Mais le matin, qu'à peine Rosefleur Avait goûté d'un repos légitime, En s éveillant quelle fut sa douleur De ne plus voir celui pour qui son cœur De plus en plus était rempli d'estime ! Il est parti ! quel affreux procédé !

Dit Rosefleur, sans que sa voix me donne Un mot d'adieu! quel motif l'a guidé?

A peine il a ma foi , qu il m'abandonne. Ai-je bien pu, grand Dieu! choisir si mal Qu'un chevalier si dur, si déloyal!

Dans ce moment un bruit affreux l'appelle: En regardant hors de la citadelle, Elle aperçoit de nombreux cavaliers Courants au son des instruments guerriers , Et Clamadieu, dont l'étrange tendresse Se signalait pour elle, et qui venait, En homme exact, assiéger sa maîtresse.

D'un ton altier, ce roi, qu'elle craignait, Dit qu'à l'instant le pont-levis s'abaisse;

Mais Rosefleur défendait d'obéir.

Sur ce refus, cent échelles pressées

Contre les murs aussitôt sont dressées.

Un tel assaut ne peut se soutenir;

De Rosefleur le péril est extrême;

Ah! Perccval, dit-elle, Perce val,

Toi que j'aimais beaucoup plus que moi-même,

Toi qui devais dans ce moment fatal

Me protéger, quand ta froideur me livre

A cet amant que j'ai cru ton rival,

C'en est assez, et je ne veux plus vivre.

Elle entrouvrait la croisée, à ces mots,

Et s'élançait , lorsque très à propos

Elle distingue un guerrier qui s'avance

Sur Clamadieu. Ce roi sur l'assaillant

S'avance aussi ; mais ce prince vaillant

Est renversé du premier coup de lance.

Les deux rivaux, ennemis furieux,

Livrent bientôt un choc plus sérieux.

Il fut plus long; mais, malgré sa furie,

Dans le combat Clamadieu maltraité

Se vit réduit à parler pour sa vie.

Perceval dit : D'abord , je vous en prie,

Venez, sans arme et sans difficulté,

De Rosefleur implorant la bonté,

Lui demander ce que vous pouvez faire

Pour réparer un dégât téméraire.

A s'y prêter le roi n'hésite pas,

Et le vainqueur le conduit à la belle. Arrangez-vous. Air humble, casque bas, Pendant le temps qu'il traitait avec elle, Perceval froid, le glaive sous le bras, Disait : Au diable avocats et notaires! Je m'entends mieux en combats qu'en affaires. Sans me mêler d'un débat incertain, Je sais la loi que je me suis prescrite : Que Rosefleur soit contente, et bien vite ; Faute de quoi , je pourfends le voisin. Le cher voisin, sans plus longues enquêtes, Jura la paix, céda bien du terrain, Et se rendit à ces façons honnêtes.

Mais, me dit- on, vous laissez là long-temps Les chevaliers de votre Table ronde, Et cet objet de leurs travaux constants, Le saint Gréai , qu'ils cherchent par le monde , Et ce Merlin qui doit guider leurs pas... Las ! entre nous, il faut que je le dise, Ces grands objets , on ne les cherche pas. vSuivant très mal cette noble entreprise, Tous ces messieurs, dont je suis peu content. Sont occupés d'un soin bien différent; Et la plupart, dans leurs vaines prouesses, Vont caressant ou cherchant des maîtresses. C'est mal. Tandis qu'on voit Bliombéris, De Palaméde aimable et digne fils,

Aux bords français épouser Félicie,

De Clodiou sœur charmante et chérie,

Toujours d'Yseult Palaraéde est épris;

Et ce héros, si mal reçu jadis,

Reprend l'espoir, depuis qu'hymen engage

Le beau Tristan , sur un autre rivage :

Mais, dans son cœur renouvelant la rage,

Cette beauté que poursuivent ses vœux

Avec rigueur rejette son hommage.

« Pardieu ! dit-il, je suis bien malheureux.

Yseult , trop tendre à-la-fois et trop sage ,

Volage envers son époux amoureux,

Reste fidèle à son amant volage ! »

Par ses amours au loin très décrié,

Et redoutable à toute fille sage,

Le noir Bréhus est toujours sans pitié,

Et rarement sans ruse et sans courage.

D'un vieil affront se souvenant, Yvain

De temps en temps le cherche, mais en vain ,

Et plus souvent suit son humeur errante.

L'aigre Mordrec incessamment tourmente

Son oncle Artus. Gauvain, plus généreux,

A s'illustrer met ses soins et ses vœux,

Fort à propos ce héros me réclame

Pour maint exploit aussi brillant que fou,

Lorsque Tristan est auprès de sa femme,

Et Lancelot, hélas! je ne sais où.

Oui, quelque temps je veux , bravant le blâme,

Suivre Gauvain qui bravait le trépas ; Et Lancelot, perdu pour les combats, Ressemblera peut-être à la Fortune, Qui fuit souvent celui qui l'importune , Pour se montrer à qui n'y songe pas.

Disons comment, dans sa fougue héroïque, Le fier Gauvain, précipitant ses pas, Sut d'une mule avoir le frein magique; Comme, bravant le plus terrible accueil, Il s'empara du grand château d'Orgueil, De cent héros épouvantable écueil.

Ce sera beau... mais ennuyeux peut-être... Non : j'aime mieux vous faire ici connaître Une aventure où Gauvain tour-à-tour Put déployer courage, esprit, amour.

Amour! eh quoi! ce dieu maudit qu'on aime, Je le blâmais , et l'appelle moi-même ! Dans mes héros, ce tendre sentiment, D'après cela, me paraît moins coupable.

Faire l'amour est peut-être excusable, S'il est si doux à chanter seulement.

Que tout s'écroule, et que la foudre gronde, O dieu d'amour, non , l'univers entier, En périssant, ne pourra t'oublier; Et tu seras le dernier dieu du monde, Comme tu fus sans doute le premier.

Vœu bien tenu. Croppart. Claremonde. Lancelot reparaît. Merlin trouvé. Claremonde perdue.

J'avais saisi mes pinceaux poétiques; Je prétendais, renforçant mes couleurs Et dessinant des contours magnifiques , De l'art que j'aime atteindre les hauteurs Et m'élancer vers les sommets épiques, Quand une muse , au front doux et serein , En souriant, a retenu ma main.

Elle ma dit : Ces hauteurs inconnues , Mon cher ami , pour toi ne valent rien. Trompant tes vœux, songe qu'on pourrait bien Te laisser seul planer au haut des nues. Vas-y parfois; peut-être on t'y suivra.

Mais sois bien sûr que ton orgueil avide, En t'y voulant fixer, t 'égarera.

C'est en montant que l'on trouve le vide. De grands auteurs, mon cher, l'ont trouvé là. Et puis, il faut que je t'en avertisse :

A ton projet ton siècle est peu propice.

Pbébus, qui veut que tout vienne à propos,

Fit les grands vers pour des peuples nouveaux:

Un peuple vieux goûte un accent plus juste,

Et craint Pennui d'un vers toujours auguste.

Ainsi, crois-moi, garde un ton qui te sied,

Qui de ton front écarte la tempête.

On aime assez un talent de plain pied,

Et Ion se lasse à trop lever la tête.

Muse, ai-je dit, vos avis me sont chers :

Je dois céder à de si justes causes,

Et renoncer à l'orgueil de mes vers :

Mais vous jouez un tour à l'univers;

Qu'il est par vous privé de belles choses!

Après l'exploit que je vous ai cité, Exploit bien cher à la postérité , Le bon Gauvain se remit en voyage.

Toujours il veut trouver le grand Merlin; Mais bien souvent il s'arrête en chemin. ,1e vous ai dit qu'on l'appelait le sage: C'était d'abord pour force bons avis Par lui donnés, par Artus mal suivis:

Mais il avait , par un autre avantage, De ce surnom mérité les honneurs:

Car ce héros, rempli de bonnes mœurs.

Etait, selon les chroniqueurs fidèles, Très amoureux, envers Dieu tout dabordj

Et puis envers toutes dames et belles.

Ayant, un jour, signalé son effort,

Dans un château d'apparence brillante,

Il vit, le soir, demoiselle avenante.

Très éveillé par ses perfections,

Pour elle il eut de ces intentions

Que l'on ne dit jamais aux demoiselles,

Mais que Ion prouve en ces occasions

Où Ion se croit seul et bien avec elles.

Ne trouvant là nuls parents curieux ,

Gauvain embrasse, et pense à faire mieux.

Mais celle-ci, qui , par sa résistance,

Du poursuivant a trompé l'espérance,

Dit sans détour: Inconnu chevalier,

D'amour, jamais, il ne faut me prier.

Vous êtes beau, vous paraissez aimable;

Mais respectez mon motif respectable:

Car, en l'honneur d'un chevalier vanté,

J ai fait hier vœu de virginité.

En apprenant cette étrange nouvelle,

Gauvain répond : C'est fort bien fait, la belle.

Ce chevalier a donc un grand renom ?

Nommez-le-moi? C'est Gauvain, reprit-elle.

.... Ciel! vous riez à cet auguste nom!

— Excusez-moi : ma surprise est extrême,

Ma joie aussi. Je suis Gauvain lui-même

Que dans ce jour vous pouvez rendre heureux,

Et qui vous vient relever de vos vœux.

Vous m'honorez beaucoup trop; mais, ma chère,

A vos bontés je ne puis consentir.

D'un tel honneur permettez-moi de faire

Entre vos bras un échange en plaisir.

En fait de vœux j'ai beaucoup de science ,

Et vous pouvez céder en conscience.

Il dit, et veut doucement la saisir.

A ces discours du héros casuiste

La belle rit, et cependant résiste.

Enfin , enfin , le payant de retour,

En son honneur elle fit vœu d'amour;

Le premier vœu cessait detre de mise.

Hélas! parmi la faible humanité, Toute parole est un peu compromise.

Cet amour eut un mois d'éternité.

Gauvain s éloigne alors, et s'est jeté Dans maint pays et dans mainte entreprise. Comme il passait à Séville, le roi, De qui la fille était unique et belle, Vit avec peine et même avec effroi Un gendre affreux se présenter pour elle. Ce prétendant était le roi Croppart, Qui dominait sur toute la Hongrie, Bossu, bancal, mais qui d'ailleurs, plus tard, De Vaucanson eût excité l'envie.

Pour constater son amour et ses droits Il vint offrir un grand cheval de bois,

Dune grossière et bizarre structure.

Il lavait fait galamment habiller; Mais vers le cou, trois chevilles d'acier Gâtaient un peu sa brillante parure.

Tels à-peu-près, mais beaucoup moins brillants, Sont ces chevaux classez commune race, Coursiers bénins, sur lesquels les enfants Se plaisent fort, et voyagent long-temps, Sans toutefois jamais changer de place.

Roi, dit Fauteur, par la route des airs, Sur mon cheval on peut franchir l'espace, Changer d'asile et même d'univers.

U est à vous : mais en retour, je gage Que vous allez m'offrir en mariage Cette beauté qui, m'enflammant d amour, A le bonheur de vous devoir le jour.

A ces propos, tenus d'une voix grêle, Où la menace avec l'amour se mêle, Le roi , sa fille, étaient ne disant rien, Et redoutaient un tel magicien, Lorsque Gauvain , qu'en cette heure cruelle Ont invoqué les regards de la belle, Dit à Croppart : Vous êtes bien déçu Si vous croyez qu'à cet hymen l'on pense. Quittez, quittez un espoir mal conçu, Vous que l'on voit jusques à l'indécence Pousser le droit qu'on a d'être bossu.

Je vous plains fort: mais, mon cher, que je meure,

Si je consens que cette belle pleure De votre amour. Il faut vite en finir : Elle ne peut jamais vous convenir, Et veuillez bien déguerpir tout-à-1'heure.

Le roi Groppart , né très vindicatif, Dissimula son dépit assez vif.

Fier chevalier, dit-il, il est possible Qu'à tant d'attraits, à tort, je sois sensible; Mais mon cheval, sans parler de mon rang, M'encourageait dans ma tendre folie.

Mon art est beau, si mon orgueil est grand. Pour en juger, montez, je vous supplie, Mon grand cheval. Gauvain, confus, se rend A sa façon et modeste et polie.

Sur le cheval il est monté soudain.

Croppart lui dit, par une ruse adroite: Vous voyez bien cette cheville à droite; C'est celle-là qu'il faut tourner. Gauvain La tourne. O trouble! ô frayeur imprévue! Un cri commun part de toutes les voix, Et le cheval s élève dans la nue, Ainsi que l'aigle en tombe quelquefois.

Croppart croyait, par ce détour habile, S être défait d'un témoin difficile, Et triomphait de ce brusque départ ; Mais il advint que le roi de Séville

Fut indigné beaucoup plus que Croppart N'avait pensé. Son art vainement brille Pour l'excuser; il a, dit-il, trop tard Vu que Gauvain se trompait de cheville: Le vieux monarque, après un tel méfait, Le craint bien moins encor qu'il ne le hait, Et pour jamais lui refuse sa fille.

Sur l'hyménée ayant perdu ses soins, Ne pensez pas que Croppart se désole : Ce roi perfide a sa vengeance, au moins; Je plains beaucoup les gens qu'elle console.

Dans ce danger, il n'est que trop certain Qu'on ne pouvait parier pour Gauvain; Et ce héros, égaré dans l'espace , De Phaéton encourait la disgrâce.

Comment, parmi ce vol prodigieux, Ne pas tomber du séjour du tonnerre?

Comment garder sa tête au haut des cieux , Quand tant de gens la perdent sur la terre? L'Anglais vaillant sut pourtant la garder. Même, essayant les chevilles diverses, Il sut calmer son cheval, le guider, Et du destin défier les traverses.

Mais il fallut du temps et des essais. En attendant que, tous, ils fussent faits, L'Anglais volant, delà brûlante Espagne, Put traverser la stérile campagne.

Il vit les lieux où de Montesinos

S étaient passés les célèbres travaux,

Et ue put pas descendre dans sa grotte.

Là de Gauvain vous eussiez été vus ,

Freston et Pa-rafaragaramus ,

Grands enchanteurs que le grand don Quichotte

Devait un jour mettre au rang des vaincus.

Bientôt la nuit vient déployer ses ailes.

Tant quelle vole avec lui , le guerrier

Vers l'orient suit des routes nouvelles ,

Et quand le jour renaît, ce chevalier

Voit , sur le mont fameux par ses pucelles,

Cette cité qu'on nomme Montpellier.

Sans trop savoir où le hasard l'adresse, De s'arrêter Gauvain est fort pressé; Aussi déjà son vol s'est abaissé Sur le palais le plus beau qui paraisse. Il s'est posé sur une large tour, De ce palais immense sentinelle, Tour qui paraît devoir être éternelle, Puisqu'elle existe au moins jusqu'à ce jour Avec les pins qui dominent sur elle ; Arbres riants, bocage aérien, Fils du hasard qui parfois fait très bien, Ou né des jeux de quelque oiseau volage, Et qui, si haut, s'offrant inattendu, Touche le ciel, en paraît descendu

Pour enchanter au loin le paysage.

De père en fils ces arbres gracieux, Du voyageur réjouissent les yeux, Et plus encor du citadin tranquille Qui, bien certain de son opinion, Dans ces pins-là voit un palladion Où sont liés les destins de la ville.

Or, à Gauvain, ainsi qu'à nous, de là Montpellier offre un beau panorama.

Il voit la mer; il voit l'île mignonne Qu'en ses amours illustra Maguelonne ; Il voit... mais las du chemin qu il faisait, Gauvain sur-tout voudrait voir un banquet. Sur cette tour, sur cette plate-forme , Sans crainte il laisse en dépôt son cheval. A Montpellier, en ce temps matinal, Vous concevez que tout le monde dorme.

Un escalier qu'on ferma pour la forme Descend Gauvain en un petit salon Où, les débris d'un souper assez bon Frappant ses yeux, sans témoins, sans façon, Il satisfait son appétit énorme.

On aurait faim à moins, et puis d'ailleurs Les héros sont de grands consommateurs.

Après cela, d'une porte entr'ouverte Tout doucement Gauvain franchit le seuil. Dieu ! quelle vue à ses yeux est offerte! Et pour son cœur quel dangereux écucil !

Sous des rideaux qu'on a tissus de rose, Négligemment un jeune objet repose, Dans l'abandon du plus simple appareil ; Vous le savez : on dit tout au sommeil. Quel teint! quels traits! et quelle chevelure! Quel art ici peut valoir la nature!

Sur tant d'attraits le regard attaché, Gauvain , de trouble , a peine à se défendre : En la voyant belle comme Psyché, Comme l'Amour ce héros devient tendre.

Ce doux spectacle égarait sa raison, Quand tout-à-coup une indiscrète abeille Vient se fixer sur un charmant bouton Quelle croit fils d'une rose vermeille.

A cet aspect, vous sentez que Gauvain Veut éloigner cet insecte farouche :

Il n'oserait se servir de sa main , Et, par respect, il approche sa bouche. Son mouvement a réveillé soudain La demoiselle. Elle le voit, s'écrie :

Dieu ! se peut-il ! quelle audace inouïe ! Qui vous amène en ces lieux? Etes-vous Léopatrix, que j'attends pour époux?

Ah! sans cela, craignez du roi mon père Et la puissance et la juste colère.

Elle appelait, quand, arrêtant ses cris, Gauvain lui dit : Je suis Léopatrix.

Bien vite alors il arrange une histoire,

Trop longue à dire, et peu facile à croire, Mais qui, près d'elle, a beaucoup de succès ; Tous ses serments du moins étaient bien vrais. Cette beauté, qu'on nommait Glaremonde, Unique enfant du roi de Montpellier, De plus en plus goûte, du chevalier Les doux propos et la tendre faconde.

Le bon Gauvain, qui n'était point félon, Ne voulait pas tromper sou innocence; Mais il voulait, pour dire son vrai nom, Qu'un doux aveu lui promît l'indulgence. Il parlait bien; j'en conçois la raison : C'est de l'amour que naquit l'éloquence. Aussi déjà Claremonde répond Par l'embarras d'un aimable silence.

Puis, à Gauvain, sa voix qui sait charmer Permet l'amour. Dieu ! quel plaisir suprême! L'Anglais sait bien que permettre d aimer, Presque toujours , c'est avouer qu'on aime.

Déjà Gauvain pensait à se nommer, Lorsque le roi, qui tout-à-coup s'élance, Par cent soldats amenés là sans bruit, Le fait saisir, même avant qu'il y pense. Lâche étranger, quel espoir t'a conduit? Un tel propos surprend beaucoup la belle : Quel air ému! quel regard furieux!

Mais c'est le roi Léopatrix, dit-elle.

— O trahison! ô fille criminelle !

Ce n'est pas lui. Non, dit Gauvain, c'est mieux.

Gauvain allait s'expliquer davantage;

Mais le vieux roi , de colère saisi ,

Crie : Immolez ce traître qui m'outrage.

Ah! dit l'Anglais, si vous parlez ainsi,

C'est différent. Soudain il se dégage;

Le glaive en main il se fait un passage.

Le roi disait, s'avançant sur ses pas,

La porte est close, il n échappera pas:

Il voit Gauvain gagner la plate-forme,

Il n'entend rien à son coursier informe,

Et du héros veut hâter le trépas.

Quelle surprise, ô ciel! il croit qu'il rêve,

Quand le héros dans l'espace s'élève.

Les chevaliers pour le prendre accourus

Restent aussi les plus surpris du monde.

L'Anglais, du ciel, dit : Belle Claremonde,

Je suis Gauvain, neveu du grand Artus.

Il monte encore; il échappe à la vue.

Mais, descendant quand la nuit est venue , Il a laissé sur un rocher désert Son bon cheval qui sera bien tranquille. Puis cet amant, dans l'ombre qui le sert, Va demander des nouvelles en ville.

Il est instruit que dans la tour des pins I^a belle attend les plus cruels destins,

Et que le roi , bon père de famille, f ^e lendemain fera brûler sa fille.

Apparemment les usages reçus Traitaient ainsi l'indulgence des femmes. A Montpellier on aime encor les dames, Mais je conviens qu'on ne les brûle plus. Aussi Gauvain, plein d'une horreur profonde, Ne prétend pas qu'on brûle Glaremonde.

Vers son coursier il hâte son retour, Il s'en saisit; et, quand la pâle aurore L'éclairé à peine, il vole vers la tour Où l'on retient la beauté qu'il adore.

Par grand bonheur (car il en faut toujours, Et plus encor dans les tendres amours) On oublia de fermer la tourelle Et l'escalier qui menait chez la belle, Ne jugeant pas qu'aucun hardi dessein Restât à craindre, et que même Gauvain Osât penser à revenir chez elle.

Là tout payait le tribut au sommeil.

Lasse de pleurs, Claremonde elle-même Dormait enfin, sans penser qu'au réveil Elle touchait à son heure suprême.

Gauvain arrive ; il regarde, enchanté : Car le hasard encor l'a mieux traité.

A Glaremonde une lampe infidèle, Prolongeant trop des rayons indiscrets, Sert, tout au mieux, Gauvain, et de la belle

En ce moment dit les plus doux secrets. Gauvain admire; il approche, il palpite, Approche encor, puis recule plus vite Devant 1 objet dont il est tant épris, Craint d'exciter ses clameurs, s'il lé veille, Cherche un moven pour arrêter ses cris, Et fait si bien qu'il le trouve à merveille.

Le jour a lui. Dieu! pour qui ces rigueurs? Voilà qu'armés de flambeaux destructeurs, Cent estafiers marchent vers Claremonde , Bien décidés à la brûler, d'ailleurs Tous bonnes gens, s'il en est dans le monde. Bon homme aussi, mais aveuglé, le roi Pleurait tout bas des rigueurs de la loi. Mais quel aspect vient étonner la troupe! Sur le cheval qui paraissait si lourd On voit soudain s'élever de la tour L'heureux Gauvain, et Claremonde en croupe Roi, dit Gauvain, père trop égaré, J'espère bien que tu me sauras gré D'avoir trompé ta cruelle folie.

Pour la brûler, ta fille est trop jolie : S il faut brûler quelqu'un, brûle en ce jour Tous les pédants qui réprouvent l'amour. Avec ta fille un doux lien m'engage ; L'hymen bientôt va sceller mon bonheur.

Il dit, s'envole, et guide en ce voyage

Une Beauté qui le serrait , de peur, Et qui, d amour, le serrait davantage.

Quand, tout un jour, notre héros amant Eut bien plané sur les terres de France , Il descendit; et voilà justement Que, Lancelot devant lui se trouvant, Par l'embrasser Gauvain ravi commence ; Puis il lui dit ses amours, ses exploits. Mais, poursuit il, si j'en ai souvenance, On te cherchait dans les monts, dans les bois : On t'a trouvé, c'est bien ce que je vois; Mais où? comment? apprends-moi ce mystère. Quelque géant redoutable aux combats T'avait-il pris? Lancelot répond : Frère, Sur tout cela je ne te veux rien taire. Sache un secret que bien tu garderas ; Tu vas sentir que c'est fort nécessaire. D'Artus, ton oncle, impérieuse sœur, Morgain, à tort de moi s'étant éprise, Tout juste après un succès très flatteur, A su de moi s'emparer par surprise; Elle m'a fait en secret enfermer Dans une tour, pour m'apprendre à l'aimer. Cette façon, tu le conçois sans peine, Ne lui pouvait assurer que ma haine.

J'ai quatre mois habité sa maison.

Tant que l'hiver, entouré de nuages,

A prodigué la neige et les orages,

J'ai supporté mes fers et ma prison;

Mais quand, de fleurs, couronnant la nature,

Le doux printemps a frappé mes regards,

Quand, de ma tour, j'ai vu de toutes parts,

Poindre et briller la riante verdure,

A ce signal et d'amours et d'exploits,

Trouvant en moi des forces incroyables ,

J ai de Morgaiu bravé toutes les lois,

Et j'ai brisé des fers intolérables.

Mais de Morgain, en cette occasion,

Je redoutais le chagrin, la colère...

Oui, dit Gauvain, et l'indiscrétion.

Le chevalier à qui Genièvre est chère

Sourit alors, et poursuit : Par bonheur,

Fort à propos, en défendant le frère,

J'ai modéré le dépit de la sœur.

A limproviste attaqué par les Sesnes,

A les combattre Artus perdait ses peines.

Moi, plus heureux , aidé par les exploits

De Galléhault, l'ami le plus fidèle,

J'ai repoussé cette horde cruelle,

Et su la vaincre une seconde fois;

Puis, redoutant Morgain et sa magie,

Je suis venu dans la Gaule chérie.

Très bien reçu pour mes faits de guerrier,

lia, j'en conviens, j'eus un succès extrême.

Il fut enfin tel que les duègnes même

Daignaient soigner et panser mon coursier. De plus, ému d'un plaisir véritable, J'allai revoir le peuple et le pays Que sur Claudas Tristan ma reconquis.

Il a su rendre un service semblable A mes cousins qu'ici près tu verras, Jeunes guerriers d'un courage admirable.

C'est peu de cbose , au fond, que nos états; Mais des guerriers l'empire est dans leur bras. Le bon Gauvain, que la malice entraîne, Dit : Tout ceci m e jouit comme toi, Cher Lancelot, enfin te voilà roi ; Je ne suis point inquiet de ta reine.

Gauvain alors a quitté Lancelot , Que rejoignait son ami Gallébault, Et dans les airs il guide Claremonde:

Mais des autans la rage vagabonde Soudain s'élève, et si fort, que Gauvain, Très détourné déjà de son chemin, Pour ne verser, descend sur une plage Inhabitée et tout-à-fait sauvage.

On n'y voyait que rocher et ravin. Là, quelque diable, ouvrant maint précipice, Mit de l'enfer une légère esquisse.

Gauvain y trouve un chétif hôtelier, Qui, tristement, dit à ce chevalier Qu assez souvent dans un de ces abymes

On entendait de plaintives victimes.

Quoi! dit Gauvain, nul preux , pour les chercher,

N'est descendu? — Juste ciel! là descendre!

Nous nous gardons même d'en approcher.

A cet exploit Gauvain ose prétendre.

S'étaut bien fait indiquer le chemin,

Il gagne enfin les bords de cet abyme,

Abyme affreux , tout à pic; mais Gauvain

S'était muni d'un long tissu de lin.

Il s'y confie, en l'ardeur qui l'anime,

Et de ce gouffre il a touché la fin.

Le gouffre alors s'alonge en souterrain :

On voit au fond une pcâle lumière

Dont vacillait le rayon incertain.

Certe ! un poltron aurait fait sa prière ;

Le chevalier marche, le fer en main.

Enfin il voit, dans cette grotte obscure,

Un noir tombeau de massive structure.

Il s'en approche; ô ciel! un cri soudain

D'un bruit sinistre ébranle au loin la voûte.

Gauvain frémit, et cependant écoute.

Sortant encor de sa tombe d'airain ,

La sombre voix dit : C'est donc toi, Gauvain !

Du son affreux ces cavernes frémissent,

Et du héros les cheveux se hérissent.

Il ne fuit pas , et peut parler enfin.

Voix des tombeaux, habitant des ténèbres,

Qu'es-tu? Réponds; pourquoi ces cris funèbres?

La voix alors répond : Je suis Merlin.

Merlin! ô ciel! ce prophète divin, Ce grand esprit que cherche par le monde, Depuis vingt ans, toute la Table ronde ! C'est vous, seigneur, vous, dans ce monument, D'Artus mon oncle ami si magnanime!

Merlin répond avec gémissement :

C'est de mon art que je suis la victime. De ce tombeau formant l'enchantement, J'en avais fait mon chef-d'œuvre sublime; Et j'y pouvais enchanter, retenir A tout jamais , l'auteur du premier crime Que mon courroux désirerait punir.

Mais, par malheur, hélas! à mon amie, A mon élève en amour, en magie, A Viviane, enchanteur indiscret, Je n'ai pas su dérober ce secret.

Elle a pensé, follement soupçonneuse, Que, prisant trop et mon art et le sien, .l'exagérais ce terrible moyen; Elle en a fait sur moi l'épreuve affreuse, Et par malheur a réussi trop bien.

Ah ! dit Gauvain, mon bras et mon courage Auront bientôt brisé votre esclavage.

Quand je devrais cent fois braver la mort, Je veux, je veux... Ne tente aucun effort,

Répond Merlin , tous seraient inutiles.

Crois que, pour rompre un tel enchantement , Même d'un dieu les bras seraient débiles. Sans nul espoir, sans nul soulagement, A tout jamais j'habite ces demeures , Jusqu'à ce jour attendu vivement, Où la trompette appellera les heures Du dernier jour, du dernier jugement.

— Ne puis-je pas au moins tirer vengeance De l'attentat, de la cruelle offense

De Viviane? — Ah ! par son repentir

Depuis long- temps elle a su se punir.

Ne pouvant pas, dans l'effroi qui l'accable,

Faire cesser un mal irréparable,

Elle a du moins tenté, dans son malheur,

D'un peu de bien l'effort réparateur.

Sous un grand lac se tenant renfermée

Presque toujours, c'est elle qui, nommée

Dame du lac, forma ce Lancelot

Dont le renom a pris un vol si haut.

— C'est elle, ô ciel! — Du jour qui le vit naître, Elle connut que, devant s'illustrer

Par ses exploits, il saurait honorer La Table ronde, et la venger peut-être. Le vieux Merlin à Gauvain stupéfait Apprend alors un bien autre secret :

Du saint Gréai il lui donne nouvelle, Dit en quels lieux il faut l'aller quérir,

Et quel guerrier pourra le conquérir.

Gauvain, charmé de ce qu'on lui révèle, Fait à Merlin de rapides adieux, Gravit le roc, et vers l'hôtellerie Court retrouver son cheval , son amie.

Mais, du Destin arrêt capricieux!

O coup terrible! ô surprise profonde!

Le chevalier ne retrouve en ces lieux Ni son cheval, trésor si précieux, Ni son trésor bien plus cher, Claremonde.

Suite de l'aventure de Claremonde. Cris de Mélusine. Le cheval pris. Gauvain dit où est le saint Gre'al, et ce qu'il faut être pour le conquérir.

Quand, par hasard, je repose mes yeux .Sur ces puissants ennuyés, ennuyeux, Emu pour eux dune pitié sincère, Je dis tout bas: Quelque petit malheur Leur ferait bien , leur serait nécessaire Pour délasser de l'ennui du bonheur.

Et puis, poussé vers un désir contraire, Je vois souvent que ces heureux, bientôt, Ont du malheur plus qu'il ne leur en faut : Car c'est, hélas! le sort de cette vie, De biens, de maux incessamment remplie.

Le mal l'emporte. Ainsi que nos beaux jours Nos doux plaisirs précipitent leur cours; Et le chagrin, démon qui nous épie, Est toujours là, prompt à nous assaillir. O gens heureux, quelle est votre folie!

Jouissez donc : le malheur va venir.

A peine ainsi, le plus heureux du monde, Gauvain jouit d'avoir trouvé Merlin , Que ce héros, frappé d'un coup soudain, Est désolé de perdre Claremonde.

Ce fut hien pis , quand de l'hôte inquiet Gauvain apprit comment il la perdait.

Depuis sa triste et honteuse aventure, Croppart, n'osant rentrer dans ses états, Vers ces rochers avait porté ses pas.

Là, très surpris, revoyant sa monture, Le prince affreux des généreux Hongrois Avait voulu conquérir à-la-fois Et Chevillard, œuvre de son adresse, Et de Gauvain la charmante maîtresse.

Belle étrangère, ô miracle des cieux!

Avait-il dit, paraissant à ses yeux, Le preux Gauvain, qui devers vous m'envoie, D'un mal soudain dans ces monts est la proie. — Ciel! — Vous saurez qu'il compte sur votre art Pour le soigner dans ce mal qui m'afflige. Pour vous mener avec moi sans retard Il m'a prié de prendre Chevillard , Et m'a conté comment on le dirige.

Trop confiante et toute à son amour, La belle émue à ce piège succombe.

Ils sont partis : sous l'aile d'un vautour,

Telle on verrait voler une colombe.

Gauvain, souvent assez joyeux et doux, Sentit alors et douleur et courroux.

Pieux devoirs, saint Gréai, Table ronde, Une autre fois il veut penser à vous.

Précipitant sa course vagabonde, Il va chercher, sans retard ni repos, Un autre objet et par monts et par vaux : Son saint Gréai, son Dieu, c'est Glaremonde.

Or Glaremonde, après qu'elle eut en vain Assez long-temps cru voler vers Gauvain , Voyant trop tard les projets du perfide, Lui reprocha son mensonge pervers.

L'affreux bossu, tout en fendant les airs, Tenait les mains de la vierge timide.

Il prétendait au bout de l'univers Aller cacher sa proie et sa vengeance.

Mais, par bonheur, il s'aperçoit bientôt Que Glaremonde a perdu connaissance, Et vers la terre il descend aussitôt.

Il se trouvait déjà près de Florence.

Il la dépose en des bosquets touffus; Par ses secours il la rend à la vie, Parle d'hymen, se dit roi de Hongrie, Et la requiert d'amour, sans tarder plus. En fait d'amour, dit-on , les plus bossus

Ne sont toujours les gens les plus modestes.

Elle courait des périls manifestes.

En vain, cherchant une excuse, un détour,

Elle se dit du rang le plus vulgaire;

C'est inspirer au prince téméraire

Moins de respect , et non pas moins d'amour.

La belle alors demande qu'il la mène,

Pour l'hyménée, en la cité prochaine ;

Lui promettant un sincère retour.

Groppart la croit, suspend sa fantaisie;

Mais une source auprès de là coulait.

Très altéré par douce frénésie,

Croppart l'entend, y vole ainsi qu'un trait,

En goûte trop , et boit la pleurésie.

Bientôt ce roi, frappé soudainement,

Est bien puni de sa belle ambassade,

Et la beauté qui craignait un amant,

Se voit réduite à soigner un malade.

A tout moment Croppart allait plus mal :

Passant par-là, des bourgeois de Florence

Sont effrayés de son état fatal.

Croppart devint par cette circonstance

Le premier roi qu'on mit à l'hôpital,

Et ne sera le dernier, que je pense.

Dans ce séjour brusquement envoyé,

Il y mourut ; ce sont là ses affaires.

Les bonnes gens ruinent en pitié;

Pour les méchants il ne m'en reste guères.

Pour Claremonde, en vain elle criait:

Mais c'est un roi; point on ne la croyait. Un roi bossu, cela n'est pas possible, Dans un pays aux beaux-arts si sensible. On aimait là d'un amour sans égal Ce beau menteur qu'on appelle idéal, Et ce grand goût nommé monumental.

A tout grandir, tandis que l'on s'attache, Souvent du vrai les droits sont oubliés : A tout portrait on donne au moins six pieds, Et même dix , pour peu que l'on se fâche; Se pouvait-il que l'on reconnût là Un roi réel qui n'en avait que quatre ? Quoi qu'il en soit, cependant que voilà Le roi Groppart que la mort vient abattre, Au duc Toscan, qu'on nommait Grimoard, On a mené la belle et Chevillard.

De Chevillard guère il ne s'embarrasse ; Mais de la belle il admire la grâce.

Vous l'eussiez vu remercier les cieux Qu'en ses états elle soit arrivée.

Pour elle épris, ce prince déjà vieux Parlait sans fin de la belle trouvée.

Que fera-t-elle en ce péril certain Pour se garder à son ami Gauvain?

Le prince ardent et que l'amour engage La presse fort, et prétend l'épouser.

Pour folle enfin elle se fit passer;

Et c'était là le parti le plus sage.

Pendant ce temps, la poursuivant par-tout, Gauvain, errant en Italie, en France, Perdait ses pas , quoiqu'il en fit beaucoup. Enfin quelqu'un l'assura qu'à Florence Certain sorcier, admirable, parfait, Pouvait lui dire où Glaremonde était.

Il y courut d'une ardeur sans pareille ; Mais le sorcier était mort de la veille. Mal à propos ce sorcier enterré, Dit l'hôte, allait, par son art révéré, Guérir bientôt une jeune merveille Dont notre prince est tout énamouré.

Cet hôte alors dit ce que l'on publie Sur cette belle et sa rare folie ; Après cela, comme il était bavard, Il dit un mot du grossier Chevillard.

Un doux rayon luit dans la nuit profonde : Hôte charmant , tu nommais Claremonde !

Mon cher ami , reprend alors Gauvain, Va dire au duc que de mon art divin Je viens montrer la vertu souveraine, Et veux guérir la beauté qui l'enchaîne. L'hôte s'éloigne , et vient chercher soudain Gauvain , qui prend l'air le plus médecin Qu'il est possible : aussitôt on le mène, En admirant son air et son habit,

Dans le palais, où, sachant se contraindre,

La belle feint d'avoir perdu l'esprit.

Combien de gens qui n'auraient point à feindre !

A Claremonde on annonce un docteur :

A l'abuser elle met son étude ; Et, détournant son regard séducteur, Prend l'air hagard , mais ne peut l'avoir rude. Gauvain alors, qui d'elle avait gardé Un gant chéri, le remplit d'ellébore, Et le présente à l'objet qu'il adore.

Tout est connu : Gauvain est regardé.

La belle émue, et toute à l'espérance, Saisit la main qui veut la délivrer, Pour s'appuyer, au moins en apparence, Mais en effet afin de la serrer.

O des deux cœurs secrète jouissance!

Lors elle dit: Docteur physicien, Ton gant est bon , car il me fait du bien ; Mais toi qui fais l'important et l'habile, Je gagerais ici que mon cheval Te passerait en raison comme en style; Il parle bien , et ne pense pas mal.

Mais à propos, vit-il encor? Je tremble Quon n'ait pas eu le soin de le nourrir. Je voudrais fort qu'on me le fît venir : Je vous verrais tous deux causer ensemble. Oh ! qu'il sera plus éloquent encor

S'il peut manger de Forge de Bretagne!

Parlant ainsi, que d'attraits elle gagne! Ses traits charmants ont repris leur accord. Au duc toscan, que sa folie afflige, Gauvain tout bas dit : La* raison exige Qu en apparence on l'approuve d'abord.

Oui, je consens, dit-il à Claremonde, A disputer avec votre cheval.

On ne peut guère, hélas! courir le monde, Sans disputer avec quelque animal.

Voyons; qu'il vienne : allons, je vous eu prie, Dit-il tout bas au duc très étonné, Faites, seigneur, que de votre écurie Quelque cheval vers nous soit amené.

De cette erreur ayant lame ravie, Le duc répond, en riant aux éclats :

Vous jugez mal, vous ne comprenez pas.

Dans le jardin, qu'à 1 instant on apporte Ce grand cheval qui dormait au grenier ; Il est construit d'excellent châtaignier : A le prêcher, docteur, je vous exhorte. En vérité? lui répondait Gauvain , Sous un air lourd cachant un vœu malin. — Duc , mon ami , tu l'entends à merveille : Voyons, ton bras; et toi, mon cher docteur, Dit-elle avec un coup d'œil enchanteur, Pense en ce jour à me prêter l'oreille. Elle la tire en achevant ces mots,

Mais doucement, comme à celui qu'on aime; Puis, au cheval arrivant à propos, Elle dit: Ciel! sa maigreur est extrême: Pauvre animal, tu dois être affamé!

Courant cueillir un peu d'herbe nouvelle, Elle la porte à l'être inanimé Qui ne peut rien sentir, même pour elle. Malgré l'erreur de ses propos divers, Chacun l'excuse, en la voyant si belle. Tel un auteur, dont la prose ou les vers De la raison ont rejeté l'empire, A quelquefois, colorant ses travers, Fait , par son charme , excuser son délire.

Gauvain alors lui fait voir et sentir Une liqueur, soi-disant elixir; Et fort gaîment la belle qui s'avance Au médecin prend plus de confiance.

Docteur, dit-elle, ô docteur sans égal, x\uprès de moi montez sur mon cheval.

Venez, m'aidant à quitter cette terre, Me délivrer de tous ces gens à pié.

Gauvain sourit, et son air de pitié Dit clairement : D'elle je désespère.

Non , dit le duc , qui le guindé soudain Sur le cheval. Aux regards de la troupe , H fait bien mieux , et, derrière Gauvain , Ce duc parfait met la princesse en croupe.

O doux moment! quand le héros enfin Sent près de lui sa maîtresse gentille, Il prend son temps, et son adroite main Cherche, rencontre, et tourne la cheville. Ciel! les amants sont déjà dans les airs. Le pauvre duc tombe presque à l'envers. Bientôt après, en planant dans l'espace, De ses bontés le héros lui rend grâce; Puis, emportant avec lui ses amours, Vers Cramalot il dirige son cours.

11 espérait, en passant, aller vite A Lancelot faire une autre visite ; Mais sur la France un ouragan soudain Vers le Poitou fit dériver Gauvain.

Comme il passait sur les tours respectables Du grand châtel de quelque grand seigneur, 11 entendit des cris épouvantables Qu'on ne pouvait écouter sans terreur.

Lui, sans ardeur, il ne peut les entendre. Laissant sa belle en un château voisin, Sans nul délai, dans celui-là, Gauvain S'en va chercher quelque service à rendre. Il entre, il voit un jeune chevalier Sombre et rêveur, mais de qui la tristesse N'altérait pas la noble politesse.

De ces clameurs, de ce bruit singulier. L'Anglais alors lui demande la cause;

Et par ces mots, sans se faire prier, En soupirant le Poitevin l'expose :

« De Lusignan ce châtel a le nom Ainsi que moi , dernier de ma maison.

De celle-ci la première origine Fut une fée, ayant nom Mélusine.

Elle était bien; mais un sort accablant Lavait frappée : une fois par semaine Cette beauté finissait en serpent, Et se cachait au sein dune fontaine.

Osant tromper ses soins mystérieux, Epris d'amour, son époux curieux Un jour ainsi la surprit en sirène.

Elle poussa pour la première fois Ces cris affreux dont frémissent les bois; Et, de ce jour à jamais disparue, De ses fils même elle évita la vue.

On a conté seulement que parfois, Pendant la nuit, Mélusine qui pleure, En long serpent, vient, sans bruit et sans voix, Revoir encor son antique demeure.

Mais quand des maux s'élèvent menaçants Sur sa famille ou bien sur sa patrie, Quand un grand homme ou l'un de ses enfants Perd le bonheur, ou va perdre la vie, Peignant son trouble en d'horribles accents, Du haut des murs Mélusine s'écrie.

En ce moment, frappé de ses éclats,

Vous l'entendez, et... ne m'entendez pas.

Hélas! seigneur, sachant trop bien ma peine,

A ma douleur elle mêle la sienne.

J'aime Lina, je lui gardais ma foi.

Un oncle, hélas! mon tuteur et mon guide,

M'a dit : Je veux la demander pour toi;

Mais le cruel, par un détour perfide,

Tout en jurant de me servir d'appui,

A mieux aimé la demander pour lui.

Il a bientôt, me passant en richesse,

D'un père avare obtenu ma maîtresse.

Prêt en ce jour à lui donner la main,

Il la conduit à son château voisin.

Quelle est, hélas! la douleur de ma mie !

Autre que lui me pairait de sa vie

Ce tour affreux et des plus insultants :

Mais, par malheur, mou oncle a soixante ans.

Il le sait bien , fier d'un tel avantage,

Et m'ose encor faire un dernier outrage :

k J'ai su dresser, seigneur, un cheval gris, Le plus brillant, le plus beau du pays. Peut-être au monde aucun coursier ne passe, Et sa vitesse, et sa force, et sa grâce. Mon oncle hier me l'a fait emprunter, Quand j'ignorais encor sa perfidie.

Dans son château mon cheval va porter

Pompeusement celle qu'il m'a ravie.

Quel tour plus dur pouvait-il inventer!

A tout hymen, après ce qui se passe, J'ai renoncé, je vous en fais l'aveu; Et, par ces cris annonçant ma disgrâce, En ce moment mon aïeule retrace Le désespoir de son dernier neveu, Qui va causer la perte de sa race. »

De Lusignan ce discours finissait, Quand à la porte un grand bruit le distrait. En ce moment Mélusine se tait.

Lusignan court; il regarde, il s'écrie : Ciel! se peut-il! ô comble de bonheur!

Oui, je la vois : qui l'eût dit ! Ah ! seigneur, C'est mon cheval qui m'amène ma mie.

Le jeune amant précipite ses pas, Et son amie est déjà dans ses bras ; Et, dans sa joie, 0 contemple, il caresse Le destrier qui portait sa maîtresse.

Bien, dit Lina : nous devons à toujours Aimer en lui l'ami de nos amours.

De mon malheur saisie, épouvantée, (Jhcz ton vieil oncle allant par un sentier, Je cheminais, de vieillards escortée :

Beaucoup dormaient, quand ce bon destrier Vers ton château m'a soudain emportée.

Il a d'abord dissipé mon effroi :

Il allait bien, puisqu'il allait vers toi.

— Comment! c'est lui qui fait, par son adresse

Cesser le mal dont j'avais tant gémi!

Heureux bienfait! bon cheval, mon ami,

Quel doux repos t'attend dans ta vieillesse!

O ma Lina, si chère à ma tendresse,

Va, l'on voudrait nous séparer en vain !

Oui, j'en réponds, dit le brave Gauvain.

En ce moment, l'oncle avec son escorte

Vient s'écrier et frapper à la porte.

Le preux Anglais veut qu'on ouvre soudain.

Lina tremblait; mais, lui prenant la main,

A se calmer le fier Gauvain l'exhorte.

11 dit, plaidant la cause de l'amour,

Que le cheval, du ciel est l'interprète;

Et du vieil oncle il conte le détour

Aux vieux guerriers invités à la fête.

Ces bons seigneurs du pays poitevin

Sont très surpris, ovant cette aventure.

L'un avait nom la Roche-Jacquelein;

On dit qu'un autre était nommé Lescure.

Tous, pleins d'honneur, en écoutant Gauvain,

Condamnent 1 oncle, improuvent son dessein,

Et sont choqués qu'il les rendit complices

De cette ruse et de ces injustices.

L'oncle lui-même, en qui l'honneur a lui,

Abjure un vœu trop peu digue de lui.

De Lusignan il rassure la mie, Et de son bien il leur cède partie.

Pour les amants voyant tout réussir, Le bon cheval hennissait de plaisir; Et l'on prétend qu'en cette circonstance , Applaudissant au succès des amours, Un beau serpent sur les antiques tours Vint quelque temps regarder en silence.

Chacun dès-lors étant content de soi, Gauvain retourne à la maison voisine, Où Claremonde, écoutant son effroi, Jetait aussi des cris de Mélusine.

Il la rassure, et, sans différer plus, Vole avec elle aux champs du grand Artus. Il était temps qu'il finît ce voyage, Oui, prolongé , n'aurait pas été sage.

En arrivant, Gauvain a remarqué Qu'il ne pourra désormais faire usage De son cheval, tout-à-fait disloqué ; Mais désormais qu'importe! en sa patrie Il est enfin avec sa douce amie.

Il l'épousa; puis, après peu de jours, En Table ronde il tint ce beau discours :

« Nobles amis, compagnons de courage, Long-temps absent, j'ai su, grâce au Destin, En plus d'un point content de mon voyage.

Remplir vos vœux et découvrir Merlin. » Après ce mot, dont toute rassemblée Fut à-la-fois et ravie et troublée, Gauvain conta ce que je vous ai dit, Puis ce héros en ces mots poursuivit:

« Puisqu'on ne peut délivrer ce grand homme, Cet enchanteur que partout on renomme, Vous avez tous un désir sans égal De conquérir au moins le saint Gréai : Bien au-dessus de la Grande-Bretagne, Dans les déserts de rhumide campagne , Sous ces affreux et lugubres climats Où les brouillards ont déployé leurs ailes, Qui sont voués à d'éternels frimas, Et quelquefois à des nuits éternelles, Aux bords d'une île, au sein de tant de flots Cachée aux yeux et terrible aux vaisseaux, Dans une grotte à l'aspect romantique, Qui de Fingal porte le nom antique, Le saint Gréai, objet de votre ardeur, Est le trésor, est le dépôt insigne Commis au roi qu'on appelle Pêcheur, Parcequ'en main il a toujours la ligne, Et sur les eaux suit le peuple nageur. A la conquête apprêtant mille obstacles , Le saint Gréai est là gardé très bien Par des soldats, et mieux par des miracles... »

Nous bravons tout, nous ne redoutons rien, Disent alors, l'interrompant ensemble, Trente héros qu'un même orgueil rassemble. Du saint Gréai l'honneur m'est réservé ; 11 est conquis dès-lors qu'il est trouvé !

Amis, répond Gauvain d'un air plus calme, Chacun de vous mérite cette palme; Mais écoutez avec attention , Et connaissez une condition Que met le ciel à la grande conquête Qu'à terminer votre audace s'apprête :

Merlin prétend qu'eût-on quarante bras, Eût-on brillé dans cent et cent combats, Là, vainement on déploiera son zélé , Si par malheur toujours on ne fut pas De la décence un vertueux modèle.

Enfin celui qu'à ces brillants travaux, Qu'à cette gloire un sort propice appelle, Tout en étant brave comme un héros, Doit être pur comme une demoiselle.

Sachons, amis, avec sincérité , Qui d'entre nous a sa virginité.

La question était embarrassante :

Ces chevaliers aux visages noircis, Qui sur leurs fronts portaient leurs faits écrits, Firent alors une mine plaisante.

Messire Lac criait tout haut : « Parbleu!

Il eût fallu nous mettre sous des grilles.

De chasteté fait-on ici le vœu ,

Et nous prend-on pour un couvent de filles? »

Bien franchement il faut faire l'aveu

Que la demande était des plus nouvelles.

A la victoire en nulle occasion

On n'avait mis cette condition,

Et les héros sont rarement pucelles.

Aucun n'avait le mérite requis.

Du premier trouble alors qu'on est remis,

Chacun prétend, à force de vaillance,

Du grand Merlin éluder la sentence.

Chacun s'éloigne avec 1 espoir rival

De conquérir bientôt le saint Gréai.

Puisse le ciel seconder l'espérance

De ces guerriers, héros entreprenants!

Leur embarras mérite qu'on y pense,

Et doit prouver à nos sous-lieutenants

Qu'il faut toujours garder son innocence.

Ambassade. Voyage. Deux amants se revoient. Imprudence d'Yseult. Folie de Tristan. Son lai de mort.

Parfois l'Hymen, propice à deux époux, Daigne embellir jusques à leur automne.

Rendons justice à ce dieu noble et doux: Quand il fait bien , il fait mieux que personne. Mais, par un tort qui nuit à ses vertus, L'Hymen s'endort, comme le bon Homère.

Même je crois qu'il s'endort encor plus; Et, comme on sait, il ne s'éveille guère. Pourquoi faut-il que ce dieu bienfaiteur, Qui fait parfois le charme de la vie , Le plus souvent soit un pauvre enchanteur Qu'on voit d'abord au bout de sa magie !

Tristan, hélas! n'eut pas un seul moment De doux plaisir, de tendre enchantement. Depuis long-temps, en proie à la tristesse , A tous ses vœux infidèle à-la-fois,

De son épouse il négligeait les droits, Tout en causant les pleurs de sa maîtresse. Voilà qu'un soir, tout juste au bout de l'an, D'une voix douce, une femme voilée Lui dit tout bas : Dieu vous garde, Tristan. Ciel ! du héros combien lame est troublée ! Il reconnaît à cette douce voix Cette Brangien qu'il ouït tant de fois. Tristan l'embrasse : Ali! Brangien, je te prie, Que fait ma dame, et quel est ton projet? Brangien lui rend cet écrit de sa mie; Avec transport il baisa le cachet.

« J'ai bien souffert de ce nœud qui vous lie; Mais je n'ai pu toutefois vous haïr.

Venez , Tristan, pour me rendre à la vie, Ou soyez sûr qu'Yseult s'en va mourir. »

Ciel! dit Tristan. Brangien, ma bienfaitrice, Cours vers Yseult ; que sa douleur finisse. Dis qu'en mon cœur notre amour est sacré, Qu'avant un mois vers elle je viendrai. Sur-tout, Brangien, dis-le bien à ma belle ; Je ne suis pas si coupable envers elle Qu'elle le croit. Remplissant son désir, Brangien s'éloigne, et lui, songe à partir. Plein d'une ardeur brillante et vagabonde, Que son beau-frère éprouvait dès long-temps,

11 veut, dit-il, se rappelant au monde, Se signaler par des faits éclatants, Et mériter enfin la Table ronde.

Sa chaste épouse, approuvant ses projets, Montre pourtant de pudiques regrets.

Tristan, ému d'une peine secrète , Voit sa douleur qu'il ne mérite point, Et part enfin , confus au dernier point En la voyant de lui si satisfaite.

Ne voulant pas que l'on connût son tort, En Cornouaille il n'alla point d'abord; Mais il courut dans la forêt d Amantes Donner l'exemple au jeune Kéhédin; C'est là, sur-tout au perron de Merlin, Que se faisaient les prouesses brillantes. C'est là qu'il vit, montrant sous des lambeaux Et le regard et le port d'un héros, Un chevalier qu'un complot sanguinaire Avait privé de son malheureux père, Et qui jura d'en vêtir les habits Jusqu'au moment où du crime commis Il tirerait une peine exemplaire.

Mais trois géants, fiers de cet attentat, D'un seul guerrier craignaient peu la vaillance. Tristan à lui s'unit pour ce combat; Des oppresseurs ils tirèrent vengeance, Et satisfait, enfin, le fils vainqueur Prit des habits dignes de sa valeur.

Pendant ce temps, Kéhédin plein d audace Non loin de là méritait une place Parmi les preux. Tristan, le lendemain, L'accompagnant dans un château prochain, Y fit d'échecs une étrange partie :

Dans un salon pavé de blanc, de noir, D échecs vivants une troupe assortie, Selon les us fixés par les auteurs , Obéissait au désir des joueurs :

La reine avait des grâces sans secondes : Le roi brillait d'ornements un peu lourds. Faute de mieux , pour figurer les tours On avait pris deux femmes toutes rondes Comme parfois on en voit de nos jours. De 1 échiquier la dame souveraine Fixait pour loi que le sort du combat L'établissait de droit esclave ou reine : L'adroit Tristan la fit échec et mat.

Elle était gaie, amusante, jolie, Son teint brillait du plus frais incarnat, Et sans Yseult il en eût fait sa mie. Vainqueur discret, Tristan borna ses vœux A réclamer les prisonniers nombreux Qu'elle gardait. Son plaisir fut extrême Quand , les ayant fait amener, entre eux On lui montra le grand Artus lui-même.

La veille, hélas! par un échec au roi, Artus était tombé dans cette chaîne.

Puissant Artus, pendant ce temps, chez toi Lancelot fait des échecs à la reine.

Tristan, qu'Artus veut mener à sa cour, En s'excusant s'éloigne avec vitesse :

La cour de Marc est ce qui l'intéresse. En attendant qu'il y fût de retour, Sur Lancelot et son heureux amour A cinq guerriers il imposa silence.

Il n'aimait point ces discours effrénés Sur les malheurs des époux couronnés, De tels propos tirant à conséquence.

Avec ce noble et fameux Lancelot Tout récemment arrivé de la France, Tristan voulait faire enfin connaissance ; Mais il voulait, et ne pouvait trop tôt Revoir Yseult son bien, son espérance.

Pour la revoir forcé de se cacher, Il maudissait la constance et le zélé De Kéhédin, son compagnon fidèle.

De lui pourtant il sait se détacher.

Sur d'autres bords il dit qu'il va chercher Une aventure, et ne dit point laquelle.

La reine Yseult, bien triste, maintes fois Venait revoir la forêt du Morois.

Là, retrouvant des pensers pleins de charmes, Elle pleurait, mais de plus douces larmes.

Avec Brangien modèle d'amitié, Elle était là, quand Bréhus sans pitié La voit, l'admire; et, la trouvant jolie, A ses désirs il donne un libre cours, Et, s'apprêtant au bonheur des vautours, Il court soudain sur Yseult qui s'écrie. Yseult, Brangien , fuyaient, pâles d'effroi. Bréhus, poussant son ardent palefroi, Saisit, emporte Yseult évanouie; Mais aux clameurs un guerrier accouru , Poursuit Bréhus, trouble sa lâche joie. Bréhus, forcé d abandonner sa proie, Croit renverser son rival inconnu, Qui, revêtu de la plus simple armure, N'a sûrement qu'une vaillance obscure.

L'événement a trompé son désir.

Au premier choc renversé sans blessure, Il feint la mort pour ne pas la subir; Et, l'inconnu volant à la victime, Dans la forêt Bréhus prompt à courir, Y va cacher sa défaite et son crime.

Qu'importe, au reste, au généreux vainqueur! De la beauté dont il sauve l'honneur Se rapprochant, plein du plus noble zélé, Il prend sa main, dégage ses cheveux, Et sur ses traits ayant jeté les yeux, S'écrie, et tombe évanoui comme elle.

Yseult, qu'au jour rappelle sa clameur, Reprend ses sens, et voit avec douleur A ses côtés un chevalier fidèle Qui sûrement s'est immolé pour elle.

Elle, et Brangien qui la rejoint alors, Les yeux en pleurs, voudraient à la lumière Le rappeler par leurs touchants efforts , Et de son casque ont levé la visière.

O tendre Yseult! ô surprise! ô transports ! Eh ! quel objet se présente à sa vue ! Dieu! c'est celui dont son cœur est charmé, Celui qui l'aime et qui l'a défendue ! Par un baiser Yseult Fa ranimé :

Ce doux baiser, comme une voix connue , A retenti dans son cœur enflammé.

Tristan regarde, il cède à son ivresse : Il presse Yseult, qui dans ses bras le presse. Yseult lui doit les plus cruels instants Et la douleur qui souvent l'a frappée : De le gronder elle n'eut pas le temps ; A le revoir elle était occupée !

Tristan alors s'en vient incognito Près Cintagueil, dans un joli château. Le bon Dinas en est propriétaire.

Ce sénéchal lui prêta son secours Au temps jadis, et les mêmes amours 8e ranimaient à l'ombre du mystère;

Tristan avait encore de beaux jours; Mais Kébédin, dans sa rage indiscrète, Avant enfin découvert sa retraite, Vint l'y trouver, plus importun toujours. Vous devinez dans quel trouble il le jette, N'étant; admis au secret de ces feux, Kébédin va quelquefois à la ville, Y voit Ysenlt, en devient amoureux .

Ne l'être pas était fort difficile.

Dès-lors ce prince, en qui l'amour a lui, A de Tristan deviné la tendresse ; Mais il l'excuse en voyant sa maîtresse. Depuis ce jour, plein de trouble et d'ennui. 11 a caché sa flamme à son beau-frère, Sûr que ses feux le mettraient en colère, Encor qu'il fût du même avis que lui.

.Mais Kébédin a peu L'espoir de plaire. Ce faible espoir périt de jour en jour. Lui-même, bêlas ! va périr à son tour, Et, pour adieux, à sa cruelle amante Il fait remettre une lettre touchante.

La douce Yseult, eu cette occasion, S'éponvantant de la mort qu'il annonce, Dans son billet, à bonne intention , Dit quelque mot de consolation.

Hélas! Tristan surprend cette réponse.

Tristan, que blesse un tou plein d'amitié,

Pour de l'amour a pris de la pitié.

Tristan, en proie au plus cruel supplice, Ne doute pas qu'Yseult ne le trahisse.

Il part; il court; dans son cruel transport, A Kéhédin il veut donner la mort. Rempli d'ailleurs d'un courage héroïque, Kéhédin fuit un héros frénétique.

Dans le courroux dont il est embrasé, Tristan en vain à le suivre s'applique, Et sur un roc va tomber, épuisé.

Après long-temps, et lorsqu'à la lumière Le chevalier rouvre enfin la paupière , Quel changement! ce n'est plus ce guerrier Ne respirant que vengeance et carnage , Qui, furieux, a dans ses yeux la rage, Et le trépas dans son bras meurtrier; C'est un amant qui de sa souveraine N'eût soupçonné jamais la trahison, Dont la surprise accroît encor la peine, Et dont la peine a troublé la raison.

Ce beau Tristan, qui, guerrier redoutable, Ne fut jamais terrible qu'au méchant, Reprend bientôt son caractère affable.

Offrant aux yeux son désespoir touchant, Dans sa folie il est encore aimable.

Le voyageur s'arrêtant près de lui Ne pense pas, un moment, à le craindre;

Mais , volontiers lui prêtant son appui , Il est long-temps occupé de le plaindre. Quoi ! dit Tristan , elle a pu me trahir, Elle qui fut aussi tendre que belle !

De ses serments perdant le souvenir, Elle se rit de ma douleur mortelle ; Et moi, bercé d'un heureux avenir, Dans mon erreur me reposant sur elle, Je croyais voir le jour s évanouir, S'enfuir la mer, et l'univers périr, Avant de voir mon amie infidèle.

Qnai-je donc fait? dites-moi d'où survient Ce changement, après tant de promesses.

Elle m'aimait, autant qu'il m'en souvient, Et le prouvait, Dieu ! par quelles caresses! Croyez encore aux sincères amours, O vous témoins du mal qui me dévore ! Pour elle , hélas ! j'aurais donné mes jours , Et j'aurais cru trop peu donner encore ! Tristan, alors, vaincu par ses douleurs, Laisse tomber le torrent de ses pleurs. Ah! quels que soient ses revers, ses alarmes, L'homme, si fier, rarement par des larmes Veut convenir du chagrin qu'il nourrit : L'homme qui pleure est un roi qui fléchit. Jugez, amis, lorsque c'est un grand homme ! Devant les pleurs du héros qu'on renomme, Le regard souffre et le cœur s'attendrit.

Le jour, la nuit, dans la froide Angleterre , Seul , sans asile , ayant pour lit la terre , Tristan, malgré l'aquilon en fureur, Ne paraît rien sentir que sa douleur.

Sans faim, sans soif, déchiré par la ronce, L'infortuné , dans son égarement, Parlant aux pins très sérieusement, Est tout surpris de rester sans réponse. Quelques marmots, charmés en le voyant, Autour de lui s'attroupent en criant :

Le fou ! le fou ! Loin que Tristan réclame , Oui , je suis fou, dit-il en souriant; Caurj'ai pu croire aux serments d'une femme. Mes chers amis , peut-être à votre tour Vous serez fous , comme moi , quelque jour. Survient alors la noce du village Qui s'amusait à des chants assez doux, Et la fillette admise au mariage Etait menée aux mains de son époux.

Tristan se lève , et marchant vers la belle : Aimez-vous bien, lui dit-il, votre amant? — En pouvez-vous douter un seul moment?

A tout jamais je l'aimerai, dit-elle.

A ces propos naïvement tenus Tristan avec un lugubre sourire :

Vous l'aimerez; je le crois, le désire : Mais, par hasard, si vous ne l'aimiez plus, Souvenez-vous de ce que je vais dire :

Au nom du ciel, attrapez-le, mais bien, Mais de façon qu'il n'en soupçonne rien ; Gardez sur-tout qu'il puisse voir et lire

Un seul billet Eh mais, qu'ai-je donc dit !

Qui vous déplaît, et qui vous interdit?

Je le vois trop, mon discours vous étonne :

Excusez-moi ; n'entrez pas en courroux ;

Jamais exprès je n'offensai personne,

Et je suis loin de commencer par vous.

Tristan a dit : il avait l'air si doux

Qu'en le plaignant voilà qu'on lui pardonne !

Et cependant Yseult au désespoir Reçoit le coup qu'elle n'a pu prévoir.

Dinas apprend à cette tendre amante Que le mal naît de sa lettre imprudente. Elle en écrit une autre à Kéhédin, Qui, sans retour chassé de sa présence , A tout jamais dans un moutier voisin D'un fol amour va faire pénitence.

Dieu, dout il faut adorer la clémence, Prend bien souvent le rebut du malin.

Yseult ne peut, liée au rang suprême , Près de Tristan accourir elle-même.

Brangien, dit-elle, il faut me secourir; Cours le chercher, le soigner, le guérir. Pars, et l'Amour doit te prêter ses ailes.

Si tu ne veux bientôt me voir périr, Viens promptement- m apporter des nouvelles. Voulant d Yseult consoler la douleur, Brangien s'en va, non sans avoir grand' peur. Lorsque, autrefois, sous une humide tombe, Le genre humain descendit tout entier, Ainsi Noé, sur la terre, en courrier, Expédiait une tendre colombe Qui rapporta le rameau d'olivier.

Parmi les bois, comme Brangien timide Epouvantait le timide chevreuil, Elle aperçoit le léger Passebveuil, Du fier Tristan ce coursier intrépide, Qui, seul et morne, en partage le deuil. Jusqu'à Tristan cet indice la guide.

Las! ce héros, accablé de regret, Etait déjà presque méconnaissable.

Qui l'aurait dit ! Tristan la méconnaît. Mais, étonné de son tendre intérêt, Il est ému de son soin secourable.

Restez, dit-il; Tristan auprès de vous Se trouve mieux, respire un air plus doux. One près de vous je n'ai passé ma vie, Et cependant je crois voir une amie.

Ah ! demeurez près d'un infortuné :

Qu'il ne soit point par vous abandonné < Somme il le lut par sa dame cruelle.

Une bonne œuvre est à faire en ce jour; Vous la ferez, vous si douce et si belle ! Rien n'est changeant à l'égal de l'Amour; Mais la Pitié, dit-on, est plus fidèle.

De le guérir cherchant quelque moyen, Brangien alors dune voix attendrie Lui nomme Yseult, et dit : Je suis Brangien. A ces deux noms , la sombre rêverie Vient, de Tristan redoublant les regrets, L'envelopper dans un nuage épais.

De sa douleur effet triste et terrible ! Le sentiment rend Tristan insensible.

Quel parti prendre.... ! eu un château voisin, Brangien alors va chercher une lyre.

Elle prélude : ô changement soudain !

Tristan s'éveille aux accents qu'elle en tire. Quelque plaisir à son ame étranger Sur tous ses maux semble alors surnager. Il lève enfin les yeux : — Ah ! demoiselle , Continuez; ces sons consolateurs Me feraient presque oublier mes malheurs. Que dis-je, hélas ! leur pouvoir m'y rappelle. Puis il reprend, mû d'un soudain transport : N'ouïtes-vous jamais un lai de mort?

Un lai de mort ! jamais, seigneur, dit-elle. Prenant la lyre, alors Tristan : Eh bien, Écoutez-moi, vous entendrez le mien.

Très vainement elle veut s'en défendre ; Et cependant qu'au comble des douleurs Brangien pleurait et lui cachait ses pleurs, Tristan chantait dune voix faible et tendre .

« Je fis jadis chansons et lais ' :

Avec joie alors je chantais.

Aujourd'hui, mourant de regrets, C'est mon chant de mort que je fais.

« Amour, charmante fantaisie, Toi que j'ai constamment suivie, Toi qui donnes à tous la vie, C'est par toi qu'elle m'est ravie!

« O bon Jésus, sois mon soutien !

J'espère un peu, je ne crains rien.

Perdre l'objet qu'on aimait bien, Cet enfer efface le tien.

« Auteur de ma peine mortelle, Yseult si douce et si cruelle, Vivant, je te vis infidèle:

Qu'à ton cœur ma mort me rappelle.

1 Lai rajeuni par M. de Tressan, et refait aujourd'hui en grande partie.

« Tu me dédaignes aujourd'hui; Quand mon dernier jour aura lui , Tu diras, dans un sombre ennui :

Aucun ne m'aima tant que lui.

« O gloire, quand la mort m'appelle, Adieu te dis comme à ma belle !

Souvent te négligeai pour elle, Et tu me seras plus fidèle.

« A tout jamais adieu te dis,

O mon père que je chéris!

Ils ne furent point accomplis,

Tes vœux pour tou malheureux fils.

« Noble fleur de chevalerie, Lancelot, dont la courtoisie A tant de valeur est unie , Satisfais ma dernière envie :

" Je te lègue lance et harnois ; Mais, en combats comme en tournois, Lancelot, dans tous tes exploits, D'Yseult fais respecter les droits.

-< Sans trop d'effort, même avec zèle, Chacun avoûra qu'elle est belle ;

Fais plus pour moi, fais plus pour elle : Soutiens aussi qu'elle est fidèle ! »

Ainsi, les yeux chargés de nobles pleurs, Chantait Tristan, d accord avec sa lyre. N'osant troubler le chant de ses malheurs, Brangien plaignait son erreur, son délire. Tout se taisait : la forêt , les oiseaux , Compatissaient à sa perte cruelle , Et comprenaient, écoutant ce héros, De la douleur la langue universelle.

Tristan guéri. Il s'exile. Bréhus le met aux prises avec Lancelot. Dinadam. Sacrémor. Les chevaux : le secours. Les frères d'armes.

A la gaîté sans peine on me décide.

Souvent le rire est l'accent du bonheur. Mais savez-vous rien de plus insipide Qu'un implacable, un éternel rieur, Par qui d'abord toute noble pensée Est brusquement, follement repoussée, Et qui ne peut souffrir un seul moment La raison grave, ouïe doux sentiment:1 A mon avis, ce fatigant délire Est, plus qu'aucun, fâcheux à rencontrer. Je l'avoûrai, s'il fallait toujours rire, J'aimerais mieux, je crois, toujours pleurer. Oui , je préfère, en sa douleur mortelle, Du noir Young la complainte éternelle, A ces bouffons, intolérables fous, De la gaîté cruels panégyristes ;

O mes amis! ce sont des gens bien tristes Qui disent tant: Çà, réjouissons-nous.

Moi, je vous dis: Rions le plus possible; Mais quelquefois, si notre ame est sensible, Songeons aux maux dont l'homme est accablé. Celui qu'on plaint est presque consolé. Sur cette terre où naissent tant d'alarmes, Où le malheur va se multipliant, Le Créateur, par un soin prévoyant, A mis aussi du plaisir dans les larmes.

Lorsque Tristan eut dit son lai de mort, Il s'occupa de l'écrire d'abord.

O vous, dit-il, bienfaitrice chérie !

Prenez ce lai, portez-le, je vous prie, A celle-là qui m'a bien pu trahir, Et que jamais je ne pourrai haïr.

Quelle que soit la peine déchirante Dont m'a navré ma trop cruelle amante, Malgré ma mort, je sens qu'en notre amour Je dois encore au bonheur du retour.

Vous qui daignez compatir à ma peine, Allez porter mes adieux à la reine.

Dites aussi mes regrets à Brangien Qu'Yseult chérit et justement honore.

Daignez la voir, et répétez-lui bien Que je l'aimais quand je vivais encore

Ne voulant rien tenter en ce moment, Brangien alors s'éloigne tristement, Et chez Yseult, par un récit fidèle, De ces malheurs va porter la nouvelle : Mieux eût valu les cacher à jamais.

A ce récit, la douleur est trop forte: Yseult éclate en pleurs.... très indiscrets; Car, prévenu par des avis secrets, Marc justement écoutait à la porte.

Il a grand tort; mais enfin il entend Yseult pleurer son doux ami Tristan.

Sûr de sou fait, il paraît, il s emporte. Hé bien ! bravant l'éclat de sa fureur, La douce Yseult 1 écoute sans terreur.

Frappez, dit-elle: un pouvoir invincible A pour Tristan su me rendre sensible.

Oui , je l'aimai; je l'aime encor. Je veux Que de ma mort la sienne soit suivie.

Privé de sens, il va perdre la vie : Immolez-moi, pour combler tous mes vœux. A Marc alors elle dit la folié , L'état cruel de son neveu Tristan.

L'aimant au fond , malgré la jalousie, Le roi s'émeut, et change en un instant. Tristan pour lui fit plus d'un sacrifice ; A sa vaillance il doit plus d'un service : Il s'en souvient, et, se laissant toucher, Voilà qu'il court lui-même le chercher.

Dans son palais sans retard il l'amène;

Par des docteurs il le fait secourir.

Il fait bien mieux ; il permet que la reine,

Plus grand docteur, concoure à le guérir.

Yseult, qui vient avec Marc, qui l'en prie,

De son amant hâte la guérison;

Et ses beaux yeux, qui troublent la raison ,

Ont de Tristan dissipé la folie.

Mais ce succès, dès qu'il est constaté,

Vient réveiller une autre frénésie :

Dès que Tristan a repris la santé,

Marc, à son tour, reprend sa jalousie.

Il avait tort : Yseult et son amant De ce bienfait gardaient la souvenance, Et faisaient taire un autre sentiment Devant celui de la reconnaissance.

Mais cet Andret dont je vous ai parlé, Par ses rapports et par la calomnie, Agit si bien que Marc, déjà troublé, Fait tout-à-coup une étrange avanie A son neveu, qui, surpris, indigné, Un beau matin se réveille enchaîné.

Plein de colère, et cela devait être, L'amant d'Yseult résistait vainement, Quand Perceval, ce guerrier véhément, Fort à propos s'avisa de paraître.

Oh ! oh ! dit-il , que trouvé-je en ces lieux :'

Tristan chargé de fers injurieux!

Je vois ici l'effort de quelque traître. Certe! un complot perfide, astucieux, N'est pas ici difficile à connaître.

Pour l'éclaircir, le Gallois Perceval, Qui, comme on sait, était parfois brutal, Jette d'abord Andret par la fenêtre.

Tristan, alors, dont il brise les fers, De ce méchant peint le complot pervers. Héros de qui l'on vante les merveilles, Dit Perceval, vous qu'on ose outrager, J'ai grand désir d'aller, pour vous venger, A ce roi Marc donner sur les oreilles. Tristan répond : Il vient de m obliger; Puis, c'est mon oncle: oublions ses injures. Soit • adieu donc ; vous voilà délivré ; Perceval dit, et, de gloire altéré, Ailleurs il va chercher des aventures.

A son cher oncle écrivant sans retard, En se plaignant Tristan se justifie.

Sire, dit-il, je vais, par mon départ, Calmer l'excès de votre jalousie ; Mais, en partant pour combler vos souhaits, J'ose exiger qu'Yseult soit respectée.

Je me souviens de vos derniers bienfaits : J oublîrais tout, la sachant insultée.

Il part alors, étouffant ses regrets,

Et, malheureux, mais voulant être utile, Il court montrer ses guerrières vertus.

Mal cultivé, le royaume d'Artus En beaux exploits était du moins fertile. Or c'était là que l'attendait Bréhus.

Ce chevalier fameux par ses querelles, Très violent, sur-tout envers les belles, Se rappelait toujours avec humeur La reine Yseult ravie à son ardeur.

Ce procédé de Tristan son vainqueur Lui paraissait tout-à-fait malhonnête; Et, de ce jour, il tenait dans son cœur Contre Tristan une vengeance prête.

Enfin, croyant accomplir son dessein, L'adroit Bréhus, que le dépit obsède, Lui fait, un jour, dire que Palaméde Veut le combattre au perron de Merlin.

Tristan y court, ignorant qu'on l'abuse. Or, Palaméde est sur un bord lointain.

Le noir Bréhus sait, par une autre ruse, A ce perron attirer Lancelot.

Tristan et lui sont les seuls dont l'assaut Lui fasse peur : il espère, le traître, Voir périr l'un, et tous les deux peut-être. Tristan outré tout d'abord en effet S'élance, et croit courir sur Palaméde; Et Lancelot, au combat toujours prêt,

Voyant très bien quel désir le possède, Part, et sur lui court, la lance en arrêt. One il ne fut un choc si redoutable.

Chevaux, guerriers, ont roulé sur le sable; Et, l'un de l'autre admirant la vigueur, Les deux héros , les plus héros du monde, Le plaive en main, signalent leur valeur Qui retentit dans la forêt profonde.

Leurs boucliers, cédant à leur fureur, Ne peuvent plus les garder de blessures. Bientôt leurs coups détachent leurs armures, Et quelquefois leurs fers aventureux Vont s'abreuver de leur sang généreux. De ce combat légalité cruelle Pour un moment au calme les rappelle.

Vous eussiez vu ces héros , s'appuyants Sur le pommeau de leur terrible épée, Reprendre haleine; et tous deux, s'observants, D etonnement avaient lame frappée.

Sire guerrier, tel rival jusqu'ici, Dit Lancelot, ne me voulut abattre.

Puisqu'il paraît que vous voulez combattre Jusqu'à la mort, je le veux bieu aussi; Très volontiers à vos désirs je cède.

Mais dites-moi votre nom, s'il vous plaît. Dieu ! dit Tristan que la voix étonnait. Vous n'êtes pas l'Africain Palaméde !

Des chevaliers ô vous le pins vaillant,

J'aurais déjà bien dû vous reconnaître.

IYêtes-vous pas Lancelot? A l'instant, Dix villageois apostés par le traître Qui voulait voir ces héros s'attaquer, Mais nullement s'entendre et s'expliquer, Dix villageois, d'une voix altérée, De deux côtés appellent au secours.

Pour les héros la prière est sacrée ; Et tous les deux, sans nul autre discours. Se séparant, courent, de l'innocence Et du malheur embrasser la défense.

Chacun alors s'est tu dans la forêt; Et cependant les héros s'égarèrent.

De se quitter ils avaient du regret; De se revoir ils avaient le projet; Mais de long-temps ils ne se retrouvèrent.

Tout en cherchant son rival aux combats, Tristan montrait une valeur extrême.

Il vit, un jour qu'il ne combattait pas, Quatre guerriers : Queux est le quatrième. Tous à Tristan demandent son pays, D'un air gabeur et d'un ton dérisoire.

Gabant aussi , Tristan répond : Je suis De Cornouaille, et vous pouvez in en croire. Or, en ce temps, pour les Gornoualais, En fait de guerre, on avait peu d'estime : En ris bruyants les guerriers Cramalais

Ont éclaté d'un concert unanime.

Tristan, par eux ajouter invité, D'un peu d'effroi ne paraît pas le maître. Pour ses hauts faits Tristan par-tout vanté Fait le poltron : comment le reconnaître? Tous nos railleurs ne le pressent que plus. Enfin Tristan, après de longs refus, Leur dit : Messieurs , puisqu'il faut vous combattre, Veuillez bien loin vous reculer tous quatre : Et puis, prenant à-la-fois votre élan , Laissant chacun trente pieds de distance, Vous partirez. L'on approuve Tristan, Et Queux charmé dit : C'est moi qui commence. Commencez donc, dit Tristan : je crains bien Que le second n'ait plus à faire rien. De votre force et de votre vaillance Vous abusez, messieurs. Tous, sans retard, Ils prennent champ, criant : Pauvre couard! Comme il l'a dit, Queux, avant tous, s elan< - • : Mais, ô revers ! Tristan un peu brutal, Sans s'ébranler, du premier coup de lance A renversé l'homme avec le cheval.

Messire Queux, bien qu'homme d'importance, Gît, abattu. Pour qu'il ne soit jaloux, Du même élan, les trois autres, de même, Sont renversés à leur surprise extrême; Et c'est alors que Tristan, calme et doux, Leur dit : Messieurs, je ne fais rien qui vaille;

Je vous l'ai dit. Souvenez-vous pourtant De ce couard qui vint de Cornouaille.

L'un de ces preux, ayant nom Dinadam, Seul se relève, et court après Tristan. Seigneur, dit-il, votre plaisanterie Est excellente et bien juste envers nous. Ab ! dites-moi votre nom, je vous prie. Tristan se nomme. 11 se peut bien! c est vous, Brave Tristan, fleur de cbevalerie !

Héros fameux, veuillez, dans vos bauts faits, Pour compagnon m agréer désormais, .le sais gaber, mais sais aussi combattre. Tristan l'accepte, et tous deux ont lié Le nœud cbéri dîme douce amitié; Car Dinadam , aussi brave que quatre, Devisant bien, et gai dans ses récits, Etait au moins aimable comme six.

Mais le malbeur s'attacbait à ses armes. Tristan trouvait au péril mille cbarmes : Tristan, de vaincre était toujours pressé, Et Dinadam était toujours blessé.

Lui, qui jugeait l'aventure importune, Goûtait très peu ce jeu de la Fortune, Quand, à sou tour, Tristan, un peu distrait, Par un guerrier, défit} sur la brime, Perdit son beaimie ; et déjà, comme un trait, Ce cbevalier s'éloigne et disparaît.

Le fier Tristan , qui veut en vain le suivre ,

Fort justement à son dépit se livre.

Quel est, dit-il, ce guerrier inconnu?

Dinadam rit: Fort souvent on lui cède;

Au bouclier, je l'ai bien reconnu.

— Tu le connais ! son nom ? — C'est Palaméde.

— Ciel ! mon rival ! Quoi ! ce fameux guerrier

Était caché sous cette armure blanche,

Comme la porte un nouveau chevalier !

Certes, dit-il, de ce tour singulier,

Au premier jour, je prendrai ma revanche.

Le lendemain, voilà que Dinadam, Qui sur Tristan avait pris quelque avance , Dans la forêt rencontre, pour son dam , Sur un cheval épuisé de souffrance, Un chevalier appelé Sacrémor, Dont j'aurais dû parler bien plus encor Pour ses hauts faits et sa rare vaillance : Mais, dans ce temps, on voyait tant d'exploits Qu'à tout chanter mes peines sont perdm Et les héros couraient alors les bois Comme l'esprit court aujourd'hui les rues ; Non qu'il ne fût, dans cet âge ancien, Quelques poltrons d'une étrange faibless. . ( Homme chez nous on trouve, en cherchant bien. Des sots encor, pour conserver l'espèce. Quoi qu'il en soit, Sacrémor très pressé

Voit Dinadam, vers lui s'est élancé.

L'a défié, l'abat sur la verdure, Et, lui laissant un cheval épuisé, Part sur sa bonne et rapide monture.

En ce moment, Tristan, qui les rejoint, Prétend lutter: mais Sacrémor l'évite.

Sacrémor suit son chemin au plus vite : On voit très bien pourtant qu'il ne fuit point. Vers son ami, Tristan, non sans murmures, Revient enfin. Dinadam. sombre encor, Disait tout haut : Sacrémor! Sacrémor ! Eh! mon ami ! mon Dieu, comme tu jures! Lui dit Tristan; sais-tu que c est fort niai? — Moi ! je redis le nom de mon rival : Ah, Sacrémor...! Il faut être sincère; Qui dit ce nom a l'air d'être en colère.

Tristan riait; car jadis ce héros A combattu Sacrémor qu'il estime; Jadis aussi , de ces brillants rivaux J'ai raconté le combat magnanime.

Or, Dinadam, sur le coursier lassé Que Sacrémor au moins avait laissé , Presque aussi las, allait depuis une heure; Un chevalier sur un autre cheval Passe, regarde, et d'un ton très brutal Dit : Mais c'est là mon cheval , ou je meure ! Allons, allons, discourtois chevalier,

Sans nul retard rendez-moi mon coursier.

Dinadam voit qu'on prétend le lui prendre.

Tristan est loin; lui, trop souvent blessé,

D'un brusque choc ne peut bien se défendre.

Et sur la terre il est tombé froissé.

Ne voyant pas que son ami le suive,

Tristan revient sur ses pas, empressé,

Voit Dinadam que sa chute a laissé

Près d'un cheval encor plus épuisé

Que celui-là dont ce malheur le prive.

Sur ce cheval Tristan l'ayant placé

Non sans efforts : Ces faits me déterminent,

Ami, dit-il, à ne te quitter plus ;

Et les voilà tous les deux qui cheminent

Bien lentement parmi des bois touffus.

Mais une lieue encor n'était pas faite

Que, derechef, un nouveau chevalier,

De Dinadam voyant le destrier,

Dit : Mais, c'est lui, c'est bien lui, sur ma tête!

Ah ! comme on a traité la pauvre bête !

Elle est à moi : rendez-moi mon cheval.

Oh ! cette fois , Tristan prend fait et cause

Pour Dinadam. Le survenant expose

Qu'il a des droits ; qu'un guerrier déloyal

L'a brusquement privé de son cheval.

Il doit, il veut ravoir cet animal.

Mais cependant qu'avec force il réclame,

Et du combat va jeter le défi,

Les destriers prennent un grand parti, Et se sont mis tous deux à rendre l'âme. Ce dénoûment, venu fort à propos, Calma beaucoup les chevaliers rivaux , Qui tous avaient la parole assez haute ; Et le combat resta là , non pas faute De combattants , mais faute de chevaux.

Le lendemain (j'abrège, pour vous plaire, Tous ces détails) les deux guerriers unis Firent tous deux des exploits inouïs ; Mais, poursuivi par un destin contraire, Blessé toujours , et toujours moins dispos, Après cela, Dinadam en ces mots Très franchement harangua son confrère :

« Cher compagnon d'exploits et d'amitié, Un jour heureux avec toi m'a lié; Mais, si le ciel égala nos courages, Dans les périls si j'ai suivi tes pas, La force, ami, de nous ne dépend pas, Et t'a, sur moi, donné trop d'avantages. Oui, nous formons un seul tout, dont je suis Le côté faible , et je le sens de reste. Toujours blessé, cher Tristan, je ne puis Ne pas trouver ma gloire un peu funeste. De mes hauts faits ce résultat certain M'amuse encor, mais m'ennuîrait demain.

Auparavant, il vaut mieux que j'abjure Des grands exploits ce goût entreprenant : Je ne fuirai jamais nulle aventure ; Mais j'en veux moins chercher pour le moment. Non sans regret, ami, je te déclare Que pour un temps de toi je me sépare. » Oui, dit Tristan, tu jouas de malheur.

Va te guérir; c'est un soin nécessaire. Ami, le Sort te sait un peu gabeur, Et t'a gabé plus qu il n'aurait dû faire.

Après avoir embrassé son ami , Dinadam part; mais, malgré ses blessures, Vite il revient, d'un courage affermi, Au bruit confus de glaives et d'armures Dont la forêt a tout-à-coup gémi.

Le fier Tristan, voyant soudain paraître Un prisonnier que, lâchement unis, Environnaient plus de cent ennemis, L'avait voulu sauver, sans le connaître. Il se trouva que c'était Lancelot:

Rencontre heureuse ! en ce terrible assaut, Tristan tout seul aurait péri peut-être; Mais Lancelot, voyant un défenseur, Brise les fers dont on l'osa surprendre, Et, déployant sa puissante valeur, Sait à son tour l'aider et le défendre. Ces deux héros, que Dinadam encor

Vient secourir, ces deux héros terribles A leur fureur donnant tout son essor, Portent au loin des coups irrésistibles. Des cent guerriers affaiblis de moitié, Fort prudemment tout le reste a plié; Et Lancelot dit, en laissant la vie A 1 un de ceux qu'il vient de désarmer : Va vers Morgain; quelle soit avertie Que ses guerriers, pour me la faire aimer, Sont moins puissants encor que sa magie.

Puis, rendant grâce à Dinadam vainqueur, D un ton pressant Lancelot le convie A lui nommer ce héros protecteur A qui, dit-il , il doit plus que la vie. — C'est Tristan. — Ciel! c'est Tristan que je voi, Lui qui souvent a combattu pour moi, Lui qui, 1 honneur de la chevalerie, Honore tant notre même patrie, Lui qui, m ayant combattu par erreur, Pour l'admirer suspendit ma fureur, Et que depuis, dans une autre pensée, Cherchait par-tout mon ardeur empressée ! Preux chevalier, dès long-temps mon désir Fut de vous voir, et fut de nous unir. Quelques périls qui jamais nous menacent, Noble Tristan, voulez-vous convenir Qu'un doux lien... Il ne peut pas finir :

Pour s'expliquer, les deux héros s embrassent.

Ils font bien plus: réunis sans retour, Ces chevaliers nourris dans les alarmes Vont à l'autel, et veulent, de ce jour, Lier entre eux la fraternité d'armes.

Devant Dieu même ils engagent leur foi: Vieilli long-temps en des vertus paisibles , Le prêtre , avec je ne sais quel effroi, A ses genoux voit ces guerriers terribles. Ils ont juré d être toujours unis, D'avoir toujours, et quoi qu'il leur en coûte, Mêmes amis et mêmes ennemis.

Leurs nobles voix font retentir la voûte. Quand leurs serments sont reçus et bénis, Ce n'est pas tout ; ils veulent davantage : De ce grand siècle un redoutable usage Vient exciter leurs tranquilles fureurs.

Ils ont tous deux percé leurs bras vainqueurs. Leur sang, qui coule en ce temple sauvage, Se réunit: terrible et juste image Du nœud sacré qui réunit leurs cœurs !

La cour plcnière. Le siège prêté et rendu. Le tournoi. La chemise. Tristan de la Table ronde. Confidence de deux maris à deux amants. Le Faucon. La tour sans huis. Punition de Bréhus. Nouvelles du saint Gréai.

Hercule, Achille, étaient fort obligeants; Mais je craindrais leur colère cruelle : Thésée , Ajax, ne sont pas de ces gens A qui 1 on veuille aller chercher querelle. Assurément pour tous les héros grecs J'ai bien prouvé mon zèle et mes respects; Mais il s'en faut que je leur sacrifie Les preux brillants de la chevalerie.

Les chevaliers, tout aussi valeureux, Sont plus polis , souvent plus généreux , Aiment moins 1 or, et bien mieux leur amie. L'Honneur n était qu'un enfant au berceau, Pendant les jours de la mythologie :

Ce n'est qu'aux jours de la chevalerie Qu'il a grandi, qu'il s'est montré si beau,

Que sa bannière est beaucoup plus suivie.

O toi , par qui le mortel abattu

S'anime encor d'un courage suprême,

Brillant Honneur, tu n'es pas la vertu,

Et fais souvent plus que la vertu même.

On voit cnanger plus d'une opinion :

Mais sur tes droits nous garderons la nôtre.

Ta noble loi , chez mainte nation,

Sera du moins une religion ,

Si , par malheur, on n'en voulait plus d'autre.

Par Dinadam guidés et prévenus , Les deux héros, qui sont devenus frères, Vont sans retard à Gramalot. Artus , Qui fort souvent tenait des cours plénières, En donnait une où les rangs se pressaient. Par des hérauts, appelés à la ronde, Rois, ducs, barons, vavasseurs, accouraient. Artus avait invité tout le monde , Hors toutefois les vilains qui payaient. Mais ils étaient tolérés ; souvent même Artus, doué d'une largesse extrême, Distribuait des habits, de l'argent, Qu'à ramasser on était diligent.

Dans ces jours-là, jours d'une joie antique , Tous les plaisirs connus alors; musique, Danses, repas, ménestrels et jongleurs, Des ours dansants , et des escamoteurs !

Pendant la fête, Artus se prit à dire : Je veux donner un superbe manteau A celui-là qui fera le plus rire.

De toutes parts, plein d'un zélé nouveau, Chacun s'escrime, et, doublant de courage, Fait de son mieux pour paraître amusant. Mais ce n'est pas, comme l'a dit un sage, Lorsque l'on veut le plus être plaisant , Qu'on est certain de lêtre davantage.

Or, cependant qu'un ménestrel joyeux De mainte épouse exposait la malice, Un peu plus loin, un bouvier tout poudreux S'est avancé vers le sénéchal Queux, Qui s'ennuyait de faire la police.

Je viens manger, puisqu'on nous le permet ; Seigneur, dit-il, un siège, s'il vous plaît. Queux, plein d humeur, répond à la prière, D'un coup de pied qu'il lui lance au derrière, Et, d'un air digne et hautain : Va, maraud, Voilà, dit-il, le siège qu'il te faut.

Notre bouvier, en modérant son ire, Ne souffle mot, dans un coin se retire, Dîne très bien, puis, sans autre repos, Va près d'Artus, où, par un noble zèle, On disputait de tours, de fabliaux.

Queux écoutait, en serviteur fidèle, Quand , bien visé par le bouvier dispos, Il en reçoit, juste à la même adresse ,

Un coup de pied de la première espèce. Ainsi traiter an noble sénéchal, Vous le sentez, c'est infiniment mal.

Artus aussi se met fort en colère , Voyant qu'on manque à son grand-officier. Sire , j'ai su, dit alors le bouvier, Que je pouvais faire ici bonne chère; Je suis venu. Voyant que 1 on s'assied , J'interrogeais monsieur que je révère :

11 m'a prêté pour siège un coup de pied ; Or, à présent , n'en ayant plus que faire, Je le lui rends; et vous conviendrez bien Qu'au sénéchal, sire, je n'ai plus rien ; Quoique indigent, j'ai de la conscience. A ce discours, un rire universel Part à-la-fois dans l'assemblée immense.

Le roi s'y joint, et son rire fut tel Que des seigneurs la foule satisfaite, A ce bouvier qui payait bien sa dette Tout d'une voix adjugea le manteau.

Il le reçoit, et son éclat nouveau

Donne du prix à sa mine vulgaire.

Le sénéchal, pendant tout ce bruit-là, Se promenant sans sa grâce ordinaire , Ne trouvait rien de plaisant à cela.

Tristan d'abord ne se fit pas connaître. Le lendemain, un tournoi des plus beaux

Fixa les yeux du peuple et des héros.

Mais qui croira ce qu'on y vit paraître? Un chevalier, plein d'une noble ardeur, Jusqu'à l'excès portait la vaillantise, Et, seulement, pour défendre son cœur, De sa maîtresse avait pris la chemise.

Dinadam dit : Eh, mais! c'est Sacremor; Oui, c'est bien lui; je le retrouve encor. Lors Sacremor, prévenant son murmure, Lui dit: Ami, pardonnez-moi; je vais De l'autre jour expliquer l'aventure :

J'étais mandé par ma dame, et n'avais Nul temps à perdre. Epuisant ma monture Pour arriver, brusquement j'en changeais Avec tous ceux qu'en chemin je trouvais. Par-là, répond Dinadam, tout s'explique; Mais consentez à m'expliquer aussi L'occasion de ce costume unique; Dans un tournoi peut-on paraître ainsi!

Oui , répondit Sacremor; à ma dame, Bien plus puissants et plus riches que moi, Deux chevaliers ont présenté leur foi.

Pour éprouver leur courage et leur flamme, Elle a promis son amour à l'un deux, Si, sa chemise étant la seule armure, Il affrontait ce tournoi hasardeux.

Tous deux ont craint de tenter l'aventure. Ma dame alors, prompte à les refuser,

M'a fait le bien de me la proposer.

Pour obtenir que ma dame se donne,

Vous comprenez.... Mais la trompette sonne.

Il dit, il part à légal de l'éclair,

Et, seulement couvert de sa vaillance,

Sur des guerriers tout habillés de fer

Il a couru. Dieu! quelle violence !

Bientôt les coups de ses rivaux unis

De son écu dispersent les débris.

Mais, désormais, en vain leur foule tente

De l'épargner : lui, sur eux se lançant,

Fait tout pour plaire à sa dame présente.

Ce preux repaît son glaive de leur sang.

Son sang aussi coule par vingt blessures;

Tout, hors la gloire , est par lui méconnu.

Il fait si bien que, malgré leurs armures,

Tous les guerriers cèdent au guerrier nu.

A cet aspect , on l'entoure, on l'embrasse, On l'applaudit. Des luttes de ce jour Il a le prix, et le prix de l'amour.

One on ne vit une plus noble audace.

A le soigner tandis qu'on s'empressait, A ses voisins Queux enchanté disait :

S'il fit cela par l'ordre de sa dame, Gerte, elle doit récompenser sa flamme, Et ce sera bien fait, sur mon honneur! En ce moment, le sénéchal qui cause

A vu.... sa femme; et surpris, non sans cause,

Il reconnaît que du casque vainqueur

Elle a paré son visage de rose.

Par un tel trait, la dame, en dévouement

Voulait alors égaler son amant.

Le sénéchal, plein d'une humeur brutale,

Eût volontiers battu la sénéchale;

Mais de son ire il modère l'essor;

Car ses échecs ont lassé son courage;

Et seulement, Queux, en époux très sage,

Dit : Ce trait-là prouve pour Sacremor

Beaucoup d'estime , et mon cœur la partage.

Le lendemain, le choc trop général Que l'on nommait le combat à la foule, Fait place au choc où l'on n'a qu'un rival. De maint guerrier, là, le renom s'écroule : Mais quelle gloire au dernier assaillant! On commençait, quand une demoiselle, De Cintagueil arrivée à l'instant, De par Yseult, demande à son amant S il l'aime encor, et s'il s'occupe d'elle. Un autre eût dit: En peut-elle douter!

Tristan répond seulement : Prenez place. Tristan alors, empressé de jouter, Montre et déploie une incroyable audace, Aucun héros ne peut lui résister.

Il a deux fois renversé Palaméde,

Comme eu amour son rival en exploits; Il en a tant renversé , qu'on lui cède Le premier prix du plus beau des tournois. x\lors Tristan court à la demoiselle Qui s'étonnait de ses succès divers :

Allez, dit-il, vers celle que je sers, Et dites-lui si je m'occupe d'elle.

On ne pouvait rien répondre à cela.

Heureux témoin de ces merveilles-là, De son plaisir Lancelot n'est pas maître. Il court chercher, il a fait reconnaître Son cher Tristan, qu'Artus vraiment joyeux Reçoit très bien, et Genièvre encor mieux. Dans ce Tristan qui gagne les batailles, Genièvre aussi contemple avec plaisir Le Lancelot d'Yseult de Cornouailles.

Tous les héros , charmés de 1 accueillir, Veulent qu'Artus, sans retard, les seconde; Et ce grand roi, qui cède à leur désir, L'a proclamé preux de la Table ronde.

Par un bonheur dont ils furent ravis, Méliadus rentrait sur cette terre.

Il fut témoin des succès de son fils . C'est, comme on sait, le paradis d'un père. Ah ! trop souvent un mortel ignoré , Un nom obscur, un fils dégénéré Succède au nom que la gloire révère :

Heureux qui peut, comme Méliadus, Avec orgueil présentant son image, Dire tout haut : Mes exploits sont connus ; Ceux de mon fils le seront davantage !

Du beau Tristan Lancelot fut patron.

En les voyant tous deux, chacun s'écrie Qu'en ce moment Artus dans sa maison Reçoit la fleur de la chevalerie.

Quand du serment, près des autels divins, Tristan redit les paroles fameuses , Artus est fier de tenir dans ses mains D'un tel guerrier les mains victorieuses. Tout chevalier, entre autre engagement, Était forcé par ce noble serment De raconter les exploits de sa vie.

Disant les siens devant les sires clercs Qui transcrivaient ses faits pour l'univers, Tristan sentit souffrir sa modestie.

Or, en ce temps si digne de renom , Du Seigneur Dieu la sagesse profonde, Sur chaque siège inscrivait l'heureux nom D'un des guerriers sis à la Table ronde; Et ce nom-là n'était pas effacé Que le défunt ne fût bien remplacé.

Mais pour cela le récipiendaire Devait, au moins , en faits brillants de guerre,

Valoir le preux par la mort renversé, Sans quoi du siège il était repoussé Par un pouvoir invisible et sévère.

Si , survivante à travers mille écueils , L'Académie avait façon pareille, Notre œil ainsi sur l'un de ses fauteuils Verrait encor le grand nom de Corneille. Bien des fauteuils seraient moins exigeants : C'est fort heureux, il faut que j'en convienne; Et, sans nommer, je vois d'ici des gens Qu'à remplacer on aura moins de peine.

Quoique long-temps on en eût pris beaucoup, Nul n'avait pu remplacer le Morhoult, Depuis le jour où dans un choc terrible Tristan, lui-même atteint d'un coup affreux, L'avait privé du titre d'invincible.

On présenta son siège valeureux A son vainqueur. Loin que rien le repousse, Tristan, flatté, d'invisibles concerts Entend soudain la voix brillante et douce, Et des parfums ont embaumé les airs.

Du fier Morhoult si fameux dans la guerre Soudain le nom s'efface tout-à-fait, Et de Tristan le nom fameux paraît, Comme de gloire, éclatant de lumière.

Mais devinez quel roi survient alors A Cramalot : c'est le roi Marc lui-même.

Marc, qu'Hélyas, un voisin des plus forts,

A mis soudain dans un péril extrême,

Vient, de Tristan oubliant tous les torts,

Quérir le bras de ce neveu qu'il aime.

Ses torts sont nuls, ses erreurs sont bien loin :

Ils sont parfaits, ceux dont on a besoin.

De voir Yseult reprenant l'espérance,

Tristan charmé promit son assistance.

Marc, petit roi , qu'on redoutait fort peu ,

Obtint d'Artus réception polie.

En observant et l'oncle et le neveu,

Chacun d'Yseult excusait la folie.

Sur-tout Genièvre en avait grand'pitié.

Et cependant, au sortir de la table,

Artus, prenant Tristan en amitié,

Tirait à part ce héros estimable.

Depuis un temps, plein d'un secret courroux ,

De Lancelot il devenait jaloux.

Voilà qu'il cède au dépit qui l'entraîne ,

Et qu'à Tristan il raconte sa peine.

Tristan confus, se remettant bientôt,

Tout de son mieux excuse Lancelot;

Dit que toujours l'affreuse calomnie,

La haine injuste et la perfide envie,

Chez les puissants, et sur-tout dans les cours,

Ont répandu leurs horribles discours;

Que Lancelot est un héros très sage,

Qui trouve affreux de troubler un ménage,

502 LA TABLE ROXDE.

Et qui sans doute a respecté celui

D'un chevalier et d'un roi tel que lui.

Artus, preuant un peu de confiance,

En ce discours trouva quelque allégeance :

Mais le plaisant (et les nouveaux amis

En rirent fort, se trouvant réunis),

Le plaisant fut que, pour la même cause,

Le bon roi Marc , dans le même moment,

A Lancelot disait la même chose,

Et recevait le même compliment.

Pour réprimer des assaillants barbares, Tristan et Marc n'étaient encor partis, Quand Lancelot avec des yeux ravis Vit arriver son frère Hector Desmares.

Ce brave Hector, son frère naturel, Légitimé par les faits les plus rares, S était acquis un renom très réel; Et cependant j'ai bien peur, pour ma gloire, D'avoir omis son nom dans cette histoire. En disant tout , je ne finirais pas :

Que de héros, ô ciel ! j'ai sur les bras! Hector, au reste, était dans la tristesse. Des champs d'Ecosse il hâtait son retour, Cherchant par-tout l'objet de son amour Qu'on avait su ravir à sa tendresse, Sans qu'il connût, pour comble de douleur, Ni la prison, ni l'affreux ravisseur.

Gomme souvent c'était alors l'usage, Il voyageait , un faucon sur le poing : Non qu'à chasser, dans le mal qui le point, On puisse avoir du goût et du courage; Mais ce faucon, tel que Ion n'en voit point, S'était souvent chargé d'un doux message. Les deux amants sur leur prochain lien Avaient beaucoup à dire, comme on pense; Et le faucon, courrier aérien, S'était chargé de leur correspondance.

Ainsi, propice aux écrits de l'amour, Ce noble oiseau les porte et les recueille : Doux ministère, et dont jusqu'à ce jour Une colombe avait le portefeuille.

Pendant qu'Hector racontait son malheur, Des mêmes lieux vient une autre nouvelle. Garados dit au grand Artus : Seigneur, Un insolent aux combats nous appelle.

Aux monts d'Ecosse, en cet âpre pavs, De nom du moins, vous avez pu connaître Certaine tour sans porte et sans fenêtre, Que l'on appelle au loin la tour sans huis, Et qui par-tout est justement citée :

Car cette tour, édifice imposant, A trois cents pieds, et ses fossés autant. Elle sembla toujours inhabitée, Ou des esprits l'occupaient seulement;

Mais, l'autre jour, un nain affreux, difforme,

S'offrant aux yeux, a , sur la plate-forme,

Fait retentir un effroyable son ;

Et l'insolent a surpris tout le monde

En défiant, et par leur propre nom,

Vous et nous tous , sis à la Table ronde.

Il a crié : C'est de par Merlinor,

Du grand Merlin et successeur et gendre;

Tous ces guerriers et tous autres encor

Sont sous la tour défiés de se rendre.

A ce récit, Artus et tous ses preux

Veulent punir celui qui les outrage.

Marc et Tristan, nonobstant d'autres vœux ,

Sont obligés d'être aussi du voyage ;

Car ils étaient défiés tous les deux.

De ce voyage aussi furent les dames ,

Qui déguisaient les secrets de leurs âmes

Dans leurs discours; et Genièvre, tout baut,

Veut suivre Artus, et, tout bas, Lancelot.

Après six jours d'une course légère,

On voit enfin cette tour singulière ;

Et des guerriers le groupe fort pressé

S'est approché jusqu'au bord du fossé.

Heureusement, les dames, en arrière

Etaient encor : voilà que, de la tour,

De lourds cailloux roule une telle grêle

Que ces preux, chers à l'hymen , à l'amour,

Plus qu'à moitié sont tombés pêle-mêle.

D'un coup soudain Lancelot est froissé.

Artus lui-même est atteint, renversé.

Queux s'en retire avec un doigt cassé.

Long-temps roulé dans des flots de poussière, Marc, qui jamais n'eut des yeux bien perçants , Y voit moins clair encor qu'à l'ordinaire. Or, de la tour les maudits habitants Sont loin des traits , et l'on ne peut rien faire Que s'éloigner, et sans perdre de temps. C'est ce qu'on fait. Les blessés, qu'on emporte , Quoique héros, geignent de bonne sorte.

Jugez des cris des dames; et, de plus, On ne savait où trouver un asile.

Quelqu'un alors se souvint que Bréhus Près de ces lieux avait un domicile.

Dames, guerriers, déjà s'y sont rendus.

Recevant bien ses hôtesses nouvelles , Le dur Bréhus fut très poli pour elles, Et s'amusa tout bas des sentiments , De l'intérêt que témoignaient les belles Pour leurs maris, en soignant leurs amants. Mais il ne peut se dispenser de dire A ces héros, sous la tour abattus, Qu'ils ont eu tort, et que lui seul, Bréhus, A les venger se flatte de suffire.

Excusez-moi dans mon espoir rival; Mais, je le jure, et par le saint Gréai; Demain, dit-il, signalant mon audace,

Et sous la tour raauœuvrant, m'arrêtent,

Je reste une heure à cette même place Où vous n'avez pu rester un instant.

On le crut fou; mais, sitôt que l'aurore, Passant trop vite, ainsi que fait l'amour, S'est éloignée, et quand le soleil dore Les murs noircis de l'imprenable tour, Bréhus paraît en superbe équipage Sur son cheval, terrible destrier, Lequel, laissant s'exalter son courage, Dans un combat s'élançait avec rage Sur le cheval et sur le cavalier.

Bréhus, rempli de malice profonde, Et pour cela mal à la Table ronde, Excusait trop de son vaillant cheval Ce procédé tout-à-fait déloyal.

Quoi qu'il en soit, vers la tour il s'avance. Tous les héros, en voyant son projet, Le croyaient mort, et l'enterraient d'avance. Près des fossés aussitôt qu'il paraît, Avec fureur, des balistes puissantes Lancent sur lui des roches menaçantes.

Mais, ô bonheur! aucun de ces éclats N'atteint Bréhus, qui, montrant son courage, Toujours les brave, et ralentit ses pas Sans recevoir un seul grain de l'orage; A haute voix défiant Merlinor

De le forcer à partir avant l'heure.

L'heure s'écoule, et beaucoup plus encor, Et ce guerrier sous le danger demeure.

Alors, comblé d'honneur par les héros, Et les laissant les plus surpris du monde, Il va, dit-il, corriger des vassaux Après avoir vengé la Table ronde.

Un peu honteux d'avoir un tel vengeur, Tous ces messieurs admiraient son audace, Et plus encor l'excès de son bonheur : Hector lui seul, que leur joie embarrasse, Va loin de tous promener sa douleur.

Son cher faucon lui tenait compagnie.

Ah ! lui dit-il, toujours à ses regrets, Tout est perdu , ma Clary m'est ravie , Et tu n'as plus à porter nos billets.

Va, va du moins, abandonnant la terre, Dans ton pays : oui , va jouir du ciel, Et respirer à côté du tonnerre.

De son ami plaignant le sort cruel, L'oiseau s'éloigne : il se perd dans la nue. Demeuré seul sur une lande nue , Hector était plongé dans ses ennuis....

Qui vient troubler son cœur? qui le fait battre? Hector voyait de loin la tour sans huis : Il aperçoit, là, son faucon s'abattre.

Ah ! quel malheur! son oiseau va périr!

Que va-t-il faire en pareille demeure.. ? Hector, après un siècle d'un quart d'heure, Voit tout-à-coup son oiseau revenir.

O doux moment! tendrement il le serre.

Dieu! quel aspect! quel espoir l'a saisi! L'oiseau tenait ce billet dans sa serre, Et le remet aux mains de son ami :

« Hector, objet de toute ma pensée, Sur ma terrasse au ciel seul exposée, Je te pleurais, quand ton oiseau charmant Est arrivé, se posant sur ma lyre.

Le temps nous presse, et j'écris promptement Hélas! que j'ai de choses à te dire!

L'affreux Bréhus est mon vil ravisseur.

De ce forfait nous ignorions l'auteur, Quand le méchant m'a saisie éperdue.

Dans son châtel, au milieu de sa cour, D'Agricola tu connais la statue ; Bréhus, usant de l'absence du jour, Par un ressort, a, sans beaucoup de peine, Su déplacer cette image romaine.

Il m'a guidée, une torche à la main : Un escalier s'est offert à ma vue, Et sous la terre, en un âpre chemin , Je suis, tremblante, avec lui descendue. Jadis , pour fuir quelque tyran romain , Nos bons aïeux ouvrirent cette issue.

Elle nous a conduits dans cette tour Dont le cruel fait mon triste séjour.

Mais il en fait encore un autre usage : Sons un faux nom, et sous un faux courage, Bréhus a su, dans ses vœux meurtriers, Tromper Artus et tous ses chevaliers.

Faux Merlinor, il joue un double rôle, Dans son châtel feint des soins empressés Pour les héros atteints sous ses fossés ; Et, souriant tout bas, Bréhus console Les chevaliers que Bréhus a blessés.

Viens, cher Hector; ta Clary regrettée En vain t'appelle et les nuits et les jours. Jusqu'à présent Bréhus m'a respectée ; Que puisse-t-il me respecter toujours !

Viens, signalant ta valeur redoutée, Venger Artus, et sauver nos amours. »

Vous devinez la surprise et la rage Du jeune Hector. Il vole vers Artus.

A ce monarque, à tous ses preux émus, Du vil Bréhus il dit le double outrage. Chacun frémit de ces horribles tours, Et tous les yeux semblent jeter des flammes, Mais, des guerriers quels que soient les discours, Ils sont bien loin de la fureur des dames. Ces doux objets sont vraiment furieux, Et, de leurs mains, sur Bréhus odieux

Veulent punir sa lâche perfidie.

Le pauvre Hector, à force de prier, De rappeler qu il doit venger sa mie, Obtient enfin d'être leur chevalier.

Mais le destin, qui fait tout dans la vie, Trompa leurs vœux en servant leur envie. Le dur Bréhus, en ce moment, était Puni bien moins, et plus qu'on ne voulait.

Bréhus avait fait rencontre en sa route De Perceval , qu'il ne connaissait point. Tout récemment, ce preux s'était adjoint In écuyer fort singulier sans doute, Nommé Rustard, compagnon assez lourd, ( Manche, grotesque, et, de plus , un peu sourd . Brave d'ailleurs, plein d'un zèle sincère, Et redoutant toujours de trop peu faire. Sire Bréhus, voyant cet écuyer.

Avait, par lui, jugé du chevalier, Et de tous deux avait fait sa risée, En les toisant. G était tomber fort mal. Il souffrait peu, le brusque Perceval, Que sa personne, en riant, fût toisée.

Combat soudain; par un coup déloyal Bréhus voulut frapper son adversaire.

En même temps, son féroce cheval Hennit, s'attache avec tant de colère A dévorer celui de son rival,

Que, les laissant hennir et se débattre, En fantassin Perceval veut combattre.

Le vil Bréhus, qu'enfin il sait abattre, Est de sa main enchaîné sans retard.

En le mettant dans celles de Rustard, Il faut, dit-il, faire opérer sur l'heure De ce félon le féroce cheval.

Par grand malheur, Ptustard entendit mal. Se rendant vite au village où demeure Certain expert, habile maréchal, Il le requiert, et fait si bien en somme Que l'on opère et le cheval et l'homme.

De Perceval vous jugez la douleur, Quand il apprend cette funeste erreur.

Rustard confus, cherchant à se défendre, Jure, sur Dieu , qu'il a cru bien entendre. Le chevalier se désole, et du moins Il reconduit avec les plus grands soins Le malheureux, dont la vie était dure, Puisqu'il vécut après cette aventure.

Quoi qu'il en soit, voyant que ce méchant Est équipé si désastreusement, Tous les héros, malgré qu'il ait pu faire, Ne savent plus lui garder de colère, Et froidement accueillent Perceval, Que chacun trouve aussi par trop brutal. Après avoir prouvé son innocence,

Perce val sut des détails à son tour,

Et partagea la vive impatience

Que l'on avait d'arriver dans la tour.

Dans son malheur laissant Bréhus tranquille,

Sans rechercher son secret inutile,

Pour abréger, avec fureur, voilà

Qu'on démolit le pauvre Agricola,

Puis on franchit le souterrain immense;

Puis à la tour on arrive, on s'élance.

Le bel Hector, très justement chéri ,

Court, le premier, délivrer sa Clary.

Le dur Mordrec, dédaignant la clémence,

Perce tous ceux qui tombent sous sa main ;

Et Perceval, ayant plus d indulgence,

Au grand Artus a présenté le nain.

Ce nain, qui fut long-temps hardi , pour cause ,

Et sur la tour paraissait quelque chose,

Était fort sot, captif de Perceval,

Gomme le sont force nains ses confrères ,

Sitôt qu'ils sont tombés du piédestal.

A dire vrai, quelques guerriers sévères,

Se rappelant ses défis et ses pierres,

Parlaient de pendre : heureusement pour lui,

Le pauvre nain, des dames eut l'appui.

Puisqu'à sa grâce il faut que l'on consente,

Dit Perceval, Piustard, entendez- vous,

A ce maraud donnez cinquante coups

De nerf de bœuf, afin qu'il se repente.

Cinquante coups : vous entendez? Fort bien, Répond Rustard; il n'y manquera rien.

Il en donna, juste , deux cent cinquante.

L'instant d'après, le valeureux Yvain, Qui, fort long-temps, chercha Bréhus en vain Pour le punir de sa cruelle offense, Arrive, et perd tout espoir de vengeance En le voyant. D'ailleurs, d'un grand objet, En cet instant, ce héros s'occupait.

Sire, dit-il au grand Artus, j'arrive Du roc brumeux de la lugubre rive Où, dès long-temps, la grotte de Fingal Au roi pêcheur garde le saint Gréai.

Je ne dis point les pénibles obstacles, Les grands périls, les terribles miracles, Qui, constamment, en défendent l'accès.

Enfin, pourtant, ma valeur illustrée Avait conquis cette coupe sacrée, Et dans ces lieux je l'apportais, vainqueur: Hélas! jugez l'excès de ma douleur :

Le saint Gréai, à ma surprise extrême, A disparu. Deux jours après, seigneur, On m'a conté que, chez le roi pêcheur, On l'avait vu revenir de lui-même.

Je ne sais point qui le conservera; Mais, désormais, l'attaque qui voudra!

Oui, lui répond Dinadam, je m'étonne,

Mon cher Yvain, guerrier peu virginal,

Que ton courage ait raisonné si mal;

Et, franchement, je ne connais personne

Qui , moins que toi, soit propre au saint Gréai.

Il est trop vrai, dit à la compagnie

Certain ermite, y prétendre est folie,

Dès qu'à l'amour un jour on put céder.

Pour le ravir, un héros peut s'aider

Avec succès de sa valeur suprême;

Mais vous voyez que, pour les héros même,

Le difficile est, parfois, de garder.

Si, dans ma course , un peu trop vagabonde, Je n'embrassais toute la Table ronde, Tous ses héros, et si le saint Gréai, Trésor pour eux très important sans doute, Etait aussi mon objet capital, C'est devers lui que je prendrais ma route. En longs discours ma voix raconterait Comment on vit, sans rien vouloir entendre 3 Dix chevaliers succomber, trois le prendre, Et comment, pris, toujours il échappait. C'était d'abord ma première pensée Que cette histoire au moins fût esquissée. De ces détails le choix intéressant Paraîtrait neuf, et quelquefois plaisant. Nos bons aïeux n'y trouvaient nul scandale; Ou en verrait dans nos jours de morale.

Mes chants seraient doublement exposés, En retraçant ces histoires vieillies :

Car je pourrais ennuyer les impies, Et les dévots seraient scandalisés.

A ces deux torts je prétends me soustraire, Si je le puis : j'aime beaucoup la paix, Et, prudemment , je m'arrête, et me tais . O mes amis! il faut souvent se taire.

Révolte de Mordrec. Blessures de Tristan et d'Yseult. Échec de Marc. Générosité d'Yseult. Yseult et Tristan au château de Joyeuse-Garde. Combat de Palamède. Partie carrée. L'ordre de bien aimer. Le court mantel.

Goût des beaux-arts, de la belle nature, O de plaisirs source sublime et pure, Sixième sens aux humains accordé, Combien d'entre eux sans regret t'ont cédé ! Combien aussi mourront sans te connaître ! Mais ceux de nous qui savent te sentir, Privés de toi, se verraient trop punir, Et par ton charme ennoblissent leur être. Sur ce théâtre, appelé l'univers , Toujours foulé par tant d'acteurs divers, Où, circulant au gré de leurs caprices, Montrent sans fin leurs erreurs ou leurs vices. Le peuple vil, le peuple ambitieux, Le peuple avare, et le peuple orgueilleux, Ami des arts, un peuple aimable et rare Vit clair-semé dans la foule barbare.

Sans faire un tort, sans causer un regret,

Comme on jouit de ces douces conquêtes

Que par soi-même avec ardeur on fait,

( )u que pour nous d'autres ont déjà faites!

Empire vaste, et toujours s'accroissant,

Et pl^ solide encor que bienfaisant !

Que dirons-nous de L'empire éphémère

Des fiers Romains, des Tartares, des Grecs,

Près de celui de Virgile et d'Homère,

Qui chaque jour obtient plus de respects!

Ces princes-là, messieurs, en valent d'autres.

Peu de grandeurs au fond passent les nôtres.

Un bon auteur est, tout bien convenu,

Un grand seigneur qui n'est pas reconnu.

Après sa mort on le met à sa place ;

C'est un peu tard, mais c'est durable aussi.

Puisque j'y suis, parbleu! je veux ici

De nos honneurs marquer un peu la trace :

Les amateurs, dans vingt pays épars,

Sont, de plein droit, chevaliers des beaux-arts.

Jérusalem, grand-duché du Parnasse,

Manque aux chrétiens, mais appartient au Tasse.

Sublime auteur du Paradis Perdu,

Je te reçois lord du fruit défendu.

Corneille , illustre autant qu'on puisse l'être,

Comme de l'art, du Cid est le grain I maître.

A tout seigneur, comme on dit, tout honneur :

Racine est prince, et Despréaux recteur.

Musiciens, peintres que Ion admire,

Et vous aussi, vous avez votre empire,

Et plus d'un titre honorable et flatteur ;

Mais, pardonnez, tout cède à l'art d écrire.

Qu'il est puissant, le seigneur de Zaïre,

Et... autres lieux! Même [abbé Vewert,

Par son talent qu'il faut qu'on applaudisse,

A su se faire un joli bénéfice.

Toujours ainsi le concours est ouvert.

[Tn autre auteur de plus douce faconde

Serait ici duc de la Table ronde;

Moi , j'en serai tout au plus le baron.

Mais à quoi bon ces titres que Buffon

Eût fort goûtés, bien qu'on n'en ait que faire?

Non, Pline est Pline; et Molière, Molière:

•T'ajouterai que Newton est Newton.

De ces mortels que le monde révère,

Le plus beau titre est à jamais leur nom.

Un mot encore : on cite dans l'histoire

Constantin dix, le dixième Léon,

Et maint Philippe illustré par sa gloire;

Quand vivrons-nous sous Homère second ?

Je reviens vite à cette Table ronde Où, pour Artus plus d'une peine abonde. Emu déjà diin conjugal soupçon, Ce prince éprouve un chagrin plus profond, ( rrace à Mordrec. Aussi dur que son nom ,

Du grand Artus ce neveu peu sensible,

Dans les combats d'ailleurs brave et terrible ,

Etait morose, ambitieux, félon.

Le grand Artus, pour lui plein de faiblesse,

Malgré ses torts renouvelés sans cesse,

Lui passait tout, l'aimait avec cbaleur,

Et négligeait pour lui ses quatre frères,

Autres neveux nés de la même sœur,

Qui, 1 aidant mieux dans ses nombreuses guerres,

Étaient cent fois plus dignes de son cœur.

Ainsi Milton, ce diantre inestimable,

Pour les accents de son luth détendu

Calomniait son chef-d'œuvre admirable,

Et préférait au Paradis perdu

Son Paradis reconquis.... à la diable.

Mais un motif, qu'il faut bien révéler,

Rendait Artus, pour Mordrec, peu sévère :

Artus, dans l'âge où l'on s'occupe à plaire,

Croyant, la nuit, chez sa maîtresse aller,

Avait trouvé la fille de sa mère

A ses côtés; et de Mordrec par-là

Il était l'oncle à-la-fois et le père.

Le dur Mordrec, informé de cela,

Troublait Artus, et nourrissait l'envie

D'en hériter, même pendant sa vie.

Ce fils ingrat, dès que le saint Gréai

Occupe au loin toute la Table ronde,

Veut accomplir un projet déloyal

Que méditait sa malice profonde.

Aidé d'amis nombreux et résolus,

Il se révolte, il veut chasser Artus,

Qui, si vaillant jadis, de la vieillesse

Sentait un peu l'atteinte et la faiblesse.

Mais, par bonheur, Lancelot, se jugeant

Du saint Gréai indigne évidemment,

Puis n'ayant pas besoin de cette gloire,

Était resté près de Genièvre. Artus

Vient invoquer ce fils de la Victoire ,

Que pour l'instant il ne soupçonne plus.

Se reprochant en secret sa tendresse,

Et toutefois n'y voulant renoncer,

Pour protéger l'époux de sa maîtresse,

Le chevalier parut se surpasser.

Mordrec vaincu, voyant que ses affaires

Tournaient fort mal, après très peu de jours,

De l'indulgence invoqua le secours.

Il eut d'Artus des leçons peu sévères;

Car c'est ainsi que cela va toujours,

Et le pardon est le métier des pères.

Puisse Mordrec devenir moins félon,

Et ne jamais abuser du pardon !

De son côté, Tristan, en Gornouailles, Se surpassait aussi dans deux batailles ; Et ce héros, ministre du trépas, Délivrait Marc du terrible Hélyas.

Avec Yseult, qu'il revoyait sans cesse, Tristan formait de beaux plans de sagesse. Soyons amis, disaient-ils. Yain détour!

Loin que 1 effet à leurs désirs réponde, L'amour, plus fort, les rapproche : l'amour Est un aimant qui remuerait le monde.

Sachons pourtant admirer leurs vertus :

Je ne veux pas, disait Yseult la blonde. Tristan disait : Je ne veux pas non plus. Efforts trop vains ! impuissante faconde! Souvent, malgré leurs projets hasardeux, On aurait dit qu ils le voulaient tous deux.

Ils espéraient remplacer la sagesse Par la prudence : ils cachaient leur bonheur, Mais un cœur vil, un lâche délateur, Messire Andret les épiait sans cesse.

Naguère un art et des soins délicats Ont, du château du sénéchal Dinas, Fait un château de petite-maitresse.

Là quelquefois Tristan portait ses pas.

Andret un jour s'y cache avec adresse : Muni d'un arc, il monte sur un pin Qui dominait le château, le jardin; Il est long-temps là , sans que rien paraisse. Enfin des flancs d'un pilastre entrouvert, Il voit, sans bruit, sortir la belle reine, Qui, rougissant, va près d'un gazon vert,

Et Tristan sort du creux dune fontaine, Divinité de ce bosquet désert.

De ce bosquet la feuillée indolente En couvrait mal la voûte transparente.

Voyant fort bien , Andret n'hésite pas.

Un trait parti de la corde qui tremble, Blesse Tristan, et blesse Yseult. Hélas! Gomment ne point les attraper ensemble?

Un dieu clément , qui veillait sur leur sort , Du trait mortel sut modérer l'essor.

Auprès d'Yseult, Tristan moins intrépide, Emporte Yseult hors du bosquet perfide.

Comme ils rentraient, un nouveau trait vengeur Du beau Tristan vient effleurer le cœur. Lorsque la reine est un peu plus tranquille, Accourant seul , Tristan, au même asile Revient chercher l'invisible ennemi.

Mais, prudemment, Andret, déjà parti, A fui ces lieux où causaient de tendresse Le beau Tristan et sa douce maîtresse.

Andret à Marc , qu'il se plaît à troubler, Conte combien Tristan aime à parler.

A cet avis le roi de Cornouaille, Que de nouveau son feu jaloux travaille, Ne pense plus aux bienfaits d'un neveu Qui, je l'avoue, en abusait un peu, Et fait un soir, avec un art extrême ,

Saisir Dinas, Yseult, et Tristan même.

C'en était fait de tous trois, sans l'ardeur De Gouvernail, qui dans l'instant arrive Du Léonais, d'où son bras protecteur Guidait de preux une cohorte active.

Ces Léonais, qui devaient, dans son plan , Défendre Marc , défendirent Tristan.

Ils furent joints par ceux de Cornouailles, Qui , de Tristan admirant les batailles , Ne pouvaient pas souffrir qu'on l'immolât , Et trouvaient Marc envers lui trop ingrat. Dans les esprits la révolte bouillonne, Le peuple immole Andret, lâche et félon : Et le roi Marc, renversé de son trône, Va remplacer Tristan dans la prison.

Tristan, Yseult, dans cette circonstance, Cherchaient comment prouver à Gouvernail Le juste excès de leur reconnaissance; Mais celui-ci leur sauva ce travail.

Depuis long-temps Gouvernail, dans son ame, Aimait Brangien, la desirait pour femme. Se rappelant le tort qu'elle avait eu Quand Marc avait par elle été déçu , Ce vieux guerrier lui pardonnait sans peine D'avoir été facile par vertu.

Il demanda cette épouse à la reine.

Yseult charmée arrangea tout fort bien, Et, par le don dune fertile terre, Plus que jamais chassa loin de Brangien Le souvenir d'un tort involontaire.

Le beau Tristan , plus généreux encor, Sur Gouvernail renversa des flots d'or.

L'or, c'est bien vil : je le sais , je l'avoue ; Mais rien n'est pur dans ce monde de boue. Je le dirai, quel que soit mon chagrin : Déjà, malgré mille exploits gigantesques, On commençait à sentir du déclin Dans la splendeur des jours chevaleresques ; Les chevaliers constamment en chemin Ne dînaient pas toujours de leurs flamberges, Et, rarement, mais quelquefois enfin, Avaient besoin d'argent dans les auberges.

Alors Yseult dit à Tristan : Ami, Après les maux où le ciel m'a livrée, Quand notre sort est encor raffermi , Plus de Tristan ne serai séparée.

Je ne le puis. Mais je ne puis aussi Souffrir jamais qu'aucun reproche souille Mon noble amour, et, triomphante ici, De mon époux accepter la dépouille. Si j'ai failli, si Marc m'a trop déplu, D'autres devoirs me trouveront fidèle.

Je suis bien faible, et l'amour l'a voulu;

Mais, faisant plus, je serais criminelle. Mon doux ami, je suivrai tous vos pas : Mais j'ose aussi vous prier qu'à mon zélé Marc rétabli doive tous ses états ; Alors, Tristan, la plus grave matrone, Prenant pour moi des sentiments plus doux, M'excusera de fuir loin d'un époux A qui j'ai fait rendre, en partant, son trône. Que, du bonheur me devant le retour, Lui-même excuse une femme infidèle!

Ami plus cher à mon cœur que le jour, Fais qu'à tes yeux Yseult, toujours nouvelle, Soit moins coupable afin d'être plus belle, Et qu'elle n'ait de tort que son amour !

— O chère Yseult! ô noble créature, Dont lame est belle autant que la figure, Ai-je le droit de te refuser rien?

De tous mes vœux à jamais tu disposes : Mais ton projet était déjà le mien.

Oh ! qu'il m'est doux que tu me le proposes ! Ainsi Tristan parlait à ses amours; Les nobles cœurs se devinent toujours.

Alors Tristan qui fait en diligence De Gornouaille assembler les barons , Dit à Dinas: Je remets ma puissance Entre vos mains. Ce soir nous partirons,

Et dès demain vous ferez reconnaître

Mon oncle Marc pour seigneur et pour maître.

C'est ce qu'on fit: Marc de ce qu'il perdait

Fut désolé, mais ne put méconnaître

Le prix flatteur de ce qu'on lui rendait.

Le beau Tristan, qu'Yseult souvent regarde r Sur le chemin se décidant bientôt, Dit: Allons voir mon ami Lancelot Dans son châtel de la Joyeuse-Garde.

Vers cet asile ils marchent aussitôt.

C'était le temps où l'aimable verdure Naît et répand sur toute la nature De sa couleur le frais enchantement, Où chaque oiseau, bavard comme un amant, Reprend les airs qu'il chantait en automne. L'ami d'Yseult, par un pays charmant, Auprès d'Yseult cheminait lentement :

Il était là bien mieux que sur le trône. Le cœur ému d'un si doux sentiment, Ce fut alors que Tristan fit entendre Ce triolet ingénieux et tendre.

Il chanta bien : s'il chanta seulement, Jusqu'à ce jour on n'a pu me l'apprendre.

« Avec Yseult et les Amours ' , Ah ! que je fais un doux voyage!

1 Romance, en partie, de M. de Tressan.

Que je vais passer d'heureux jours

Avec Yseult et les Amours!

Elle seule eu régie le cours,

Et, près d elle, ils sont sans nuage :

Avec Yseult et les Amours,

Ah ! que je lais un doux voyage!

« A chaque instant que je te vois, Je te vois encor plus aimable : Mon cœur me dit, et je l'en crois, A chaque instant que je te vois, Que c'est pour la première fois Que ton regard m'est favorable.

A chaque instant que je te vois, Je te vois encor plus aimable.

« Qu'il est doux , le chant des oiseaux ! Il peint la tendresse et l'inspire.

O mon Yseult , sous ces ormeaux , Qu'il est doux , le chant des oiseaux ! Peut-être il serait à propos D'écouter ce qu'il veut nous dire.

Qu'il est doux, le chant des oiseaux ! Il peint la tendresse et l'inspire. »

Les deux amants arrivent, à la fin, Près du château de la Joyeuse-Garde.

Mais, tout-à-coup, sur le préau voisin,

Leurs yeux ont vu des guerriers , une garde. Artus alors, mieux avec Lancelot, A son châtel lui faisait, seul, visite, Et, par plaisir, on livrait maint assaut Et mainte joute. Yseult voudrait, bien vite, A cet aspect, rentrer dans la forêt.

Il est trop tard : déjà Queux accourait, De par Artus, au gré de son envie, Savoir leurs noms, leur rang, et leur patrie. Or ces amants, pour courir le pays, S'étaient vêtus des plus simples habits ; Puis ils avaient, pour ne paraître guère, Yseult, un voile, et l'autre une visière. Queux, que suivait Dinadam, d'assez près, En les voyant s'éloigner, et tout prêts A s'enfoncer dans la forêt profonde, Devient gabeur, le plus gabeur du monde. Ab! chevalier, si joute vous déplaît, Si les tournois ne sont pour vous des fêtes, Il faut, dit-il, laisser ce jeune objet A chevalier bien meilleur que vous n'êtes. Le fier Tristan, qui rit sous son harnois, Se plaît à feindre une seconde lois.

Suis chevalier, dit-il d'un air d'alarmes, Mais n'ai pour bien qu'un cheval et des armes; Et vous saurez, mais en très grand secret, Que de nonnains je gagne une abbaye Où va ma sœur, non sans quelque regret,

Faute de bien, s'enclore pour la vie.

A l'air modeste ou est pris bien souvent : Sans hésiter le sénéchal s'y prend.

Sachez, dit-il, qu'on encourt vilenie, Si, sans jouter, cette terre est franchie. Or sus, guerrier, subissez cette loi :

Préparez-vous ajouter avec moi.

Tristan répond dune voix inquiète :

Ciel ! s il fallait laisser ma sœur seulette ! Si par hasard je triomphe de vous, Qu'au moins, seigneur, votre bras se soumette A la garder envers et contre tous.

Queux promet tout, en triomphant d'avance, Et, plein d'ardeur, prend du champ et s'élance. En recevant le coup de son rival , Le fier Tristan, qui gauchement s'avance, Manque latteinte en abaissant sa lance ; Mais au passer il le traite plus mal : Il sait, d'un bras, l'enlever de la selle, Puis, l'appendant au col de son cheval , Fait une volte, et tout près de sa belle Vient déposer le pauvre sénéchal.

Cette façon de jouter vous plaît-elle?

Dit-il; elle est de mon pavs, seigneur; A ceux de Londre elle paraît nouvelle.

Quoi qu il en soit, venez garder ma sœur. Queux se soumet, garde la demoiselle

Qui ne l'est pas. Le héros cependant Voit arriver son ami Dinadam , Qui lui demande, avec un air d'aisance, Par quel motif il a baissé sa lance.

Changeant de voix, Tristan dit au guerrier : La ménageant pour plus forte partie, Je la gardais pour meilleur chevalier, Vous , par exemple : or sus, je vous défie. Avec ardeur Dinadam élancé, Est, par la lance, atteint et renversé. Il n'est pas seul, et sou regret s'allège Alors qu il voit faire un même manège A vingt guerriers tour-à-tour survenus, Et par Tristan tour-à-tour abattus; Si que déjà du solitaire Art us, Yseult , pour garde , avait tout le cortège.

Artus disait : Quel est cet inconnu , Pour tous mes preux guerrier si redoutable? Lancelot dit : D'une telle vertu Mon cher Tristan me paraît seul capable. Mais, si c'est lui, je le saurai bientôt. Oui : qu'entre nous une joute s'élève , Regardez bien ; car Tristan m'aime trop Pour que sa main lève sur moi le glaive. Il part, il joint Tristan, et dit : Seigneur, De vous connaître il me prend grande envie. Connaissez-moi, Lancelot vous défie.

Tant mieux, répond Tristan; car à ma sœur Je ne pourrais donner gardien meilleur.

Ils ont pris champ, et chacun deux selance : Mais chacun deux a détourné sa lance.

Le hasard fit que , des tronçons nombreux Dans ces ébats semés à l'aventure, Certain débris assez malencoutreux De Lancelot renversa la monture.

Tristan à terre est aussitôt que lui ; Et, souriant, lui dit tout bas : Cher sire, Pour mon Yseult vous conquiers aujourd'hui. Lors à l'escorte il s'empresse de dire : Allez revoir le roi votre seigneur, Sires guerriers ; liberté je vous donne : Quand celui-ci veut bien garder ma sœur, Je n'ai besoin désormais de personne. Dinadam seul soutient, même avec feu , Que Lancelot n'est pas pris de franc jeu. Ne voyant pas que ce héros l'appuie , Oh! oh! dit-il, d'après cela, parbleu!

Cet inconnu, c'est Tristan, je parie; Car Lancelot, dont je suis caution, Sans ce motif, après telle équipée, N'était pas homme en cette occasion A se priver du combat à l'épée.

Les deux amants vont tout droit vers Artus, Avec l'espoir d'en être bien reçus ;

Et cet espoir est juste, ce me semble. Or, cependant qu'ils cheminaient ensemble, Lancelot dit, encor préoccupé :

Ami, pourquoi ne m 'avoir pas frappé?

Tristan répond: Férir ce que Ion aime.

C'est pis encor que se férir soi-même; Mais vous aussi n'avez pas frappé : Non, Dit Lancelot, par la même raison.

Artus reçut, avec grande alégresse, Tristan , Yseult. L'aimable Lancelot Vers Carduei ramène Artus bientôt.

Avec Tristan , qu'obligeamment il laisse, De son châtel Yseult reste maîtresse.

Les voilà donc à la fin réunis :

Que de beaux jours! que de plus belles nuits ! Mais Palaméde, à la fureur en proie, Vient de Tristan encor troubler la joie. Ce chevalier, d'Yseult antique amant, Chercha Tristan, et l'espérant abattre, Vint avec lui, dans son ressentiment, Lutter cinq fois, et fut renversé quatre; Mais la cinquième, il est moins malheureux : Les deux rivaux, combattant pour leur dame, Tous deux s'étaient porté des coups affreux , Et paraissaient tout prêts à rendre l'âme. Yseult accourt par un rapide élan, Et veut d'abord faire enlever Tristan.

Que faites-vous? quel atteutat! quel crime! A dit Tristan, de qui l'œil se ranime; Y pensez-vous ! ô ciel, Yseult, c'est toi! Ne me fais pas ces mortelles injures.

Si Palaméde, aussi blessé que moi, N'est emporté, n'est soigné comme moi, Je vais d'abord déchirer mes blessures.

Dans ce château Palaméde reçu, Eprouve, là, soins de sœur et de frère. Quand il est mieux : Tristan , tu m'as vaincu ; Chéris en paix celle qui te préfère , Dit ce héros : je me sens le pouvoir D'y consentir, mais non pas de le voir. Il part, Tristan de ses regrets l'honore, Et Palaméde, au milieu des combats, Faute de mieux, va chercher le trépas Qu'il ne doit point y rencontrer encore.

Dinadam, cher au valeureux Tristan, Vint quelquefois lui tenir compagnie.

L'aimable Yseult allait le plaisantant Sur ses revers dans la chevalerie.

Elle lui dit un jour: Tenez, seigneur, Votre air est noble, et votre aspect impose ; Malgré cela, malgré votre valeur, Si l'on vous bat toujours, j'en sais la cause : Froid chevalier, déterminé gabeur, Du tendre amour vous dédaignez les flammes.

Aux chevaliers rien ne porte bonheur Gomme les vœux que font pour eux les dames. Assez souvent par Yseult plaisanté, Dinadam veut à la fin le lui rendre.

Entrant un jour d'un air épouvanté:

Tristan, dit-il, s étant laissé surprendre Par deux guerriers, je fuis le même sort; Mais puissent-ils ici ne pas se rendre! La belle Yseult voit arriver d'abord Deux chevaliers sous leur casque invisibles ; Mais si brillants, si fiers et si terribles, Que Dinadam , n'osant les approcher, Va derrière elle, en tremblant se cacher. Yseult aussi sent des transes mortelles ; Car la valeur n'est pas le fort des belles. Mais ces guerriers, se démasquant bientôt, Viennent s'asseoir près d Yseult rassurée, Qui voit en eux Artus et Lancelot.

Voilà qu'avec Tristan, presque aussitôt, Genièvre fait au salon son entrée.

Pour les fêter grand concert, grand festin ; Puis on se couche; et puis le lendemain Lancelot, plein d'une douce alégresse, Par-tout les mène, et d'abord à la messe. Vous desirez savoir, peut-être, un peu Avec quel ton jadis on priait Dieu :

Précisément dans cette église antique Pendant la messe on chanta ce cantique,

Qu'avec respect on disait en ces temps, Chez les maris comme chez les amants.

Du bon vieux temps lisez cette relique:

Pour être un digne et bon chrétien ■

Il faut au Christ être semblable :

Il faut renoncer à tout bien,

À tout honneur vraiment damnable ,

A la dame jeune et jolie,

Au plaisir dont le cœur s émeut:

Laisser biens , honneurs, et sa mie,

Ne fait pas ce tour-là qui veut.

Ses biens aux pauvres faut donner D un cœur joyeux et volontaire ; Faut les injures pardonner, Faut à ses ennemis bien faire, S'éjouir en mélancolie Et tourment qui la chair émeut:

Aimer la mort comme la vie, Ne fait pas ce tour-là qui veut.

Par-tout, et même aux plus nobles demeures, En ce temps-là chacun chantait ses heures A haute voix. Du cantique divin En reprenant le très sage refrain,

1 Cantique de la reine de Navarre, sœur de François Ier.

Se regardant, Tristan, je dois le dire, Et Lancelot se mettent à sourire.

Genièvre, Yseult, pleines d'un doux souci, Les regardaient et sourirent aussi ; Mais Lancelot, qui vers Artus s'avance, Le mène au champ marqué pour les tournois. Divers guerriers y luttèrent d'exploits.

Artus préside aux jeux de la vaillance : Puis on revient en petit comité.

Quels bons propos en riant on hasarde ! One on n'avait montré tant de gaieté Dans le château de la Joyeuse-Garde.

Mais par la suite on en montre encor plus. Là quels soupers eurent lieu sans Artus! Là, de l'amour sentant la douce fièvre, Et dans la nuit propice à leur roman, En grand mystère , Yseult avec Tristan Virent venir Lancelot et Genièvre.

Je ne dis pas tout ce dont il s'agit : Vous devinez; vous avez de l'esprit.

Veillant toujours, Quintagnone fidèle, Prudente était pour eux, heureux pour elle. O doux transports! ô moments pleins d'appas! Que de malheurs ne rachètent-ils pas !

Ce fut alors que les deux belles reines , Aimant leurs nœuds et fières de leurs chaînes, Un certain soir se plurent à former

Lu ordre heureux, Y ordre de bien aimer. Là vous auriez été, plus tard, admises, Tendres Inès, fidèles Héloïses.

Pour Abailard, en plaignant son malheur, On n'aurait pu l'accueillir, et j'ai peur Que l'on n'eût mis néant à ses demandes. Je comptais fort exposer les statuts De ce bel ordre, hélas! qu'on ne voit plus, Citer les lois, les délits, les amendes : Je n'ai le temps; mais je dois affirmer Que vous seriez dans une erreur profonde, Si vous pensiez qu'on daignât y nommer De ces beautés qu'on épouse à la ronde. Ce n'était pas en aimant tout le monde Qu'on méritait Yordre de bien aimer.

Ce n'était pas non plus, il faut le dire, En aimant trop celui qui n'aimait pas, En l'obsédant, en observant ses pas, En le voulant soumettre à son empire.

Telle Morgain était pour Lancelot.

J'en ai déjà dit ailleurs plus d'un mot. Du grand Artus cette sœur si hautaine A ses desseins tenait, et chaque jour Pour Lancelot elle doublait d'amour, Et redoublait, pour Genièvre, de haine.

Voyant enfin qu'elle perdait sa peine, La sœur d'Artus, près d 'Artus, à tous deux

Veut, par son art, jouer un tour affreux.

Par certain cor, sur la vertu des dames, Andret, jadis, éprouva leurs époux :

Morgain encore, aux regards des jaloux, Par un manteau veut éprouver les femmes. Son frère Artus, qu'elle voyait toujours Fermant l'oreille à ses méchants discours, Reçoit un soir, dune part anonyme, Un beau mantel, qui se raccourcissait Selon que celle à qui l'on essayait Ce vêtement, à plus ou moins d'estime Avait des droits : il n'allait vraiment bien Qu'à celle-là, ne se reprochant rien.

Notez encor qu'avant de le remettre, Au grand Artus on avait fait promettre Qu'il remplirait un souhait dès ce jour.

Or le souhait fut, par grande infortune, Que, sans retard aux femmes de la cour,

Les appelant sans en excepter une,

Il essaierait ce superbe manteau.

Instruit trop tard de ce droit si nouveau,

A sa parole il se montre fidèle.

Artus fait dire aux daines, qu'on appelle,

Qu'elles vont voir quelque chose de beau.

Incontinent tous ces jolis visages,

Qui des héros attiraient les hommages,

D'un air joyeux arrivent chez le roi.

Mais la gaieté bientôt cède à l'effroi.

Vous devinez l'épouvante des belles,

Quand, le manteau, soit trop court, soit trop long,

Allant déjà très mal à quatre d'elles,

Queux leur apprend quelle en est la raison.

De Dinadam, de Queux, je ne puis dire

Tous les propos, tous les éclats de rire.

Les chevaliers , tour-à-tour convaincus ,

Ne doutaient pas d'avoir été déçus.

Les uns riaient ; d'autres , un peu plus rudes,

Voyaient l'épreuve avec un air brutal.

Plaignons sur-tout les chevaliers des prudes,

Que le manteau , vraiment , habillait mal.

Vous eussiez vu ces dames réunies,

Se complaisant dans les cérémonies,

Disant : Passez, madame, s'il vous plaît.

De s'avancer nulle ne se pressait.

Or Dinadam, cessant la raillerie,

Dit hautement à sa femme : Ma mie ,

C'est maintenant que ces preux rassemblés

Vont bien savoir tout ce que vous valez.

De ce manteau faites l'essai bien vite,

Et montrez-leur votre rare mérite.

Mais, dit la dame, il me conviendrait mieux

D'aller après ces dames, et je pense

Qu'on me pourrait accuser d'arrogance....

— Non, non, ma chère; avancez, je le veux.

Elle obéit. Fâcheuse expérience!

CHANT SEIZIÈME. Wi

Car le manteau, qui va tout de travers , Jusqu'à la jambe avec peine s'avance, Et par-devant traîne une queue immense, Si qu'on croirait qu'il est mis à l'envers. Lors Dinadam de perdre contenance, Et chacun rit du rieur sérieux Qui demeurait muet, faute de mieux.

Messire Queux, d'un air de bon apôtre, Dit : Ce manteau, dont on est si jaloux, Sied à madame, et pourtant voulez-vous Qu'il soit encore essayé par une autre? Oui, répond-il, et d'abord par la vôtre.

Messire Queux, veuf depuis quelques mois, Depuis dix jours avait pris pour épouse Certaine Agnès, au séduisant minois, Mais n'inspirant nulle crainte jalouse.

One il ne fut plus de simplicité, Plus de pudeur, plus de naïveté.

Le sénéchal, bien tranquille sur elle, En souriant, lui dit : Venez, ma belle. Elle répond: Il vaudrait mieux, je croi, Attendre l'ordre et le plaisir du roi.

— Non, non, je veux que de votre innocence Vous receviez ici la récompense, Et confondiez tous ces esprits malins Qui me voudraient unir à leurs destins. Alors l'Agnès de vertu sans pareille,

Tout doucement essaya le manteau.

On crut d'abord trouver du fruit nouveau,

Et par-devant il allait à merveille ;

Mais aussitôt qu'on la fait retourner,

Le rire éclate, et la fortune penche :

Le résultat avait droit d étonner ,

Car le manteau n'allait pas à la hanche.

Lors Dinadam, ayant bien sa revanche,

Reprend sa joie, et, tenant par la main

L'Agnès, qu'il mène à côté de sa femme,

La fait asseoir, avec un air malin,

En lui disant : Vous valez bien madame.

Riant très peu , le grand Artus enfin, Pour accomplir le désir de Morgain, Dit à Genièvre : A vous , il faut, madame, De ce manteau faire l'épreuve ici ; C'est un devoir que mon serment réclame. Elle, cachant le trouble de son ame , Va du manteau se revêtir aussi.

Soit qu'en ces jours de vertu peu sévère Un seul amant parût faute légère.

Ou qu il soit dû, comme on 1 a dit un jour, Grande indulgence à qui sent grand amour, Ou que fréquents et déguisés à peine Les torts du prince excusassent la reine, Le manteau d'or, fatal aux doux secrets, Allait tout juste à deux ou trois doigts près.

Queux, on le sait, enclin au badinage, Voulant d'ailleurs venger son propre outrage, Sur ces deux doigts jasait imprudemment : Le bon Gauvain le fit taire à l'instant. Dites encor de ce héros brillant Que, par faveur, on l'appelait le sage! Aidant l'effort de ce neveu discret, On voit alors des dames obligeantes Qui, de la reine adroites complaisantes, Viennent tirer le manteau qui cédait, Et soutenir qu'il va bien tout-à-fait.

Pour le roi Marc la chose eût pu suffire ; Non pour Artus, qui dès-lors, sans rien dire , A des projets, et médite son plan. Ainsi, parfois offrant un noir présage, Le ciel muet, dans un sombre nuage , Prépare en paix un affreux ouragan.

Artus voulant, fidèle à sa parole , Continuer une épreuve si folle, Devinez-vous qui mérita le prix?

Certaine prude, étant très mécontente Que le manteau révélât ses amours, Courut chercher certaine dame absente, Aimable, douce, et qui riait toujours : La prude alors crut bien voir cette belle Plus confondue et plus coupable quelle; Mais, cette fois , le manteau merveilleux

Mi LA TABLE RONDE.

Alla très bien, et même on ne peut mieux. Les chevaliers se pressaient sur les traces De la beauté sans reproche et sans peur, Et s'étonnaient, dans le fond de leur cœur, Quelle échappât aux communes disgrâces, 8e rappelant son humeur, sa gaieté Qui retenait les hommes sur ses traces : Mais la raison n'est pas l'austérité, Et la Vertu se plaît avec les Grâces.

Or ce manteau fut mis en lieu secret, Qu'excepté moi, personne ne connaît.

Si le voulez tirer de son asile, Belles, parlez : avant peu vous 1 aurez. Si vous croyez qu'il doit rester tranquille , Moi, j'y consens; et vous y songerez.

Je suis bien sûr que sans nulles alarmes On le verrait paraître, au temps qui court; Puis, le manteau vous fût-il un peu court, Vous garderiez toujours assez de charmes.

Mais instamment on demande le nom De la beauté si digne de renom, Qui s'illustra, qui sortit glorieuse De cette épreuve alors si périlleuse.

Allons, s'il faut de tout vous mettre au tait, Et vous nommer cette dame, c'était.... Non, quelque honneur qu'elle puisse prétendre,

Je tais son nom, et ne voudrais, pour rien, Priver ici de l'espoir d'en descendre Tant de beautés qui l'imitent si bien.

La grotte de Fingal. Le roi pêcheur. Perceval conquiert le saint Gréai. A quel prix. Danger de Genièvre. Miracles de Lancelot et de Tristan.

Sur une côte où la nature expire, Où l'aquilon est l'unique zéphire, Aux bords d'une île où d'éternels hivers Pèsent sans fin sur d'éternelles mers, Est une grotte illustre et merveilleuse Qu'on appelait la grotte harmonieuse, Et qu'un usage encor plus général Fait appeler la grotte de Fingal.

Sublime ouvrage aux humains impossible, Et qui les charme autant qu'il les surprend! Rien de plus beau dans un lieu plus terrible N'offrit jamais un spectacle si grand.

Ainsi, parmi les flots et les murmures Des nations à ses pieds s'écoulant, Le Golisée, aux siècles résistant, Survit en paix à de larges blessures,

Et des Romains cet antique géant

Régne au milieu d'un peuple de masures.

Ce roc affreux, ce pays des vautours

Passe Palmvre en sa magnificence;

Et le basalte, en colonnade immense,

Suit long-temps file en ses âpres contours.

Quand, sur les flots, dont on brave la rage,

On veut soi-même en suivre le rivage,

Bientôt l'aspect le plus prodigieux

Vient enchanter la pensée et les yeux.

Le regard plane et pénétre avec Tonde

Dans une grotte élevée et profonde....

Que dis-je ! un temple, où l'auteur, le Hasard,

D'aucun pays ne craint l'architecture,

Et, se montrant régulier comme l'art,

Est magnifique autant que la nature.

Jusques au fond de ce temple vanté

Brillent deux rangs de colonnes pressées.

D'autres encor, devant, sur le côté,

Filles du Temps, par le Temps sont brisées.

Et sur ces fûts variés, inégaux,

Quand, à 1 envi, des voyageurs rivaux

Vont admirer ces pittoresques vues,

Vous croiriez voir autant de piédestaux

Qui sont ornés par autant de statues.

Dans ce séjour, tout frappe, tout saisit;

Et cette grotte , où les regards s'étendent,

A pour plafond des colonnes qui peudeut,

Et pour carreaux une mer qui mugit.

Plus loin encor, sur la pierre glissante, Celui qui veut, à tout prix, parvenir, Ne se pouvant qu'à peine soutenir, Est suspendu sur l'onde frémissante ; Mais cette peine est encore un plaisir; Au fond du temple il voit une ouverture, D'où, par degrés, l'onde fuit à ses yeux, En exhalant une plainte, un murmure Tout à-la-fois triste et mélodieux.

Ce bruit confus, mille couleurs charmantes Qui sur les murs brillent étincelantes, De longs cristaux, liquides diamants Que sous la voûte a suspendus le temps, Le feu brillant d une vive lumière Qui devient sombre auprès du sanctuaire, Tout en ce lieu vient pénétrer le cœur D'un plaisir grave et d une douce horreur. C est là, dit-on, que fidèle à sa haine, Contre la force et la fureur romaine, Se retirait le célèbre Fingal :

Mais j'y respecte encore davantage Un antre auguste, un panthéon sauvage Ou l'on garda long-temps le saint Gréai.

C'est là qu'étaient assemblés les obstacles, Là que régnaient d'innombrables miracles. Là, tour-à-tour, cent rivaux périssants

Venaient chercher d'invincibles entraves.

Les valeureux n'étaient pas innocents; Les innocents n'étaient pas assez braves. Oauvain pourtant, Yvain etSacrénior En main un jour avaient eu ce trésor.

D'Yseult l'amant malheureux, Palaméde, Cherchant par-tout à ses feux du remède, Lavait conquis , sans en être d'ailleurs Plus fortuné que ses prédécesseurs.

Ce saint Gréai dont il se croyait maître, Il l'avait vu tout-à-coup disparaître D'entre ses mains. Près d'Yseult cependant Il était vierge... à son corps défendant. Perceval vint sur cette côte affreuse.

Non sans regret, ce chevalier d'Artus Avait quitté la belle Sérieuse, Qu'il chérissait toujours de plus en plus. Il s'était dit, Que ma valeur me serve A m emparer du fameux saint Gréai :

Le conquérir, ce ne sera pas mal; Mais ce n'est rien, si je ne le conserve. Il vint en voir le sombre possesseur, Roi qu'on nommait au loin le roi pécheur; Car à pêcher, sur sa côte infinie, Ce vieux monarque épuisait son génie.

Il le trouva sur les flots vagabonds, Ayant un bras en écharpe , et la ligne Servait de sceptre à ce roi des poissons.

Il lui contait son entreprise insigne, Lorsque le roi , sur ne sais quel aveu , En lui soudain reconnut un neveu.

Il l'embrassa, même avec alégresse; Puis, reprenant bien vite sa tristesse:

Du grand Joseph descendant comme moi, Mon cher neveu, dit-il , baissant la tête, 11 se pourrait que le Destin, pour toi Du saint Gréai eût gardé la conquête ; Tant pis pour toi. Va, mon cher Perceval, Si tu le peux, ravis le saint Gréai.

Ma foi pour lui sans doute est peu suspecte; Mais, je l'avoue, à sa possession Je ne tiens guère; et, si je le respecte , Je l'aime peu ; juge si j'ai raison : Du grand Joseph nommé d'Arimathie Je suis issu : cet honneur imposant M'a mérité qu'à mes soins on confie Le saint Gréai, et puis la lance impie Qui du Seigneur versa jadis le sang.

Mais ce dépôt trop durement me lie.

La continence et la virginité, D'après cela, sont la loi de ma vie.

Par moi cet ordre était exécuté, Bien qu'après tout, si cette loi suivie Dans ma famille eût régné constamment, Depuis long-temps Joseph d'Arimathie Aurait perdu son dernier descendant.

Me tenant près de la coupe divine,

Je la gardais les soirs et les matins,

Et jecoutais les vœux des pèlerins;

Quand, par malheur, certaine pèlerine

Etant aussi venue offrir ses vœux ,

De l'aquilon l'effort malencontreux

M'offrit un sein d'une forme divine.

Je t'avouerai que, sans penser à mal,

Un seul moment, d'un œil de complaisance,

Je regardai. Ce moment trop fatal

Fit sur mon bras tomber la sainte lance.

Depuis trente ans, par des soins superflus,

On a tenté de guérir ma blessure;

Aussi, depuis cette triste aventure,

Du saint Gréai je ne me mêle plus.

Mais j'ai, craignant la céleste vengeance,

Plus que jamais soigné ma conscience.

Du moindre tort je fuis jusqu'au soupçon.

Pour m 'occuper, je poursuis le poisson

En naviguant sur cette mer immense;

Ou , sur la mer quand il ne fait pas bon,

Du moins je trouve une rivière, une anse :

Là je m'occupe à pêcher du goujon ;

Et rien n'est plus innocent, je le pense.

En ce moment, une jeune beauté Vint à passer sur ce bord écarté.

Regardez donc: ah! comme elle est jolie!

Dit Perceval d'une voix étourdie.

Tais-toi, lui dit le roi; mais tais-toi donc. Baissant le front de l'air le plus honnête, La ligue en main, et la couronne en tête, Il lance et suit des yeux son hameçon. Mais Perceval, en cette conjoncture, Ne montrait pas une vertu si pure, Et complétait, sans crainte et sans façon, Un beau tableau qu'ici je me figure :

Il regardait, doucement entraîné, La jeune fille, au beau teint, aux mains blanches, Qui regardait d'un air très étonné Le pauvre roi,... qui regardait les tanches.

Mais Perceval, rempli d'un autre feu, Ayant toujours le saint Gréai en tête, Dans le séjour d'où l'on revient fort peu En va bien vite essayer la conquête.

Aux assaillants tous les dangers promis Croissaient toujours dans cet antre des bardes , Et les guerriers, ainsi que les esprits, Plus que jamais s'y tenaient sur leurs gardes. Mais Perceval, très attentif aussi , Brava les feux, le fer, l'onde cruelle , Mille périls que je ne dis ici; Et lit si bien , dans l'ardeur de son zèle, One ce héros, du saint Gréai saisi Obtint enfin la conquête immortelle.

Ce n'est pas tout, et son effort est vain;

Il a, sans fruit, épuisé son audace ,

Si, s'échappant, le saint Gréai demain

Doit, de lui seul, revenir à sa place.

Pour éviter ce malheur, sans retard

Dans une église il entre avec Rustard.

Rustard, dit-il, je viens dans ce saint temple

Pour demander de rester possesseur

Du saint Gréai: toi, prie, à mon exemple,

Pour m'obtenir cette illustre faveur.

Oui, dit Rustard, tout rempli de ferveur.

Quand tous les deux ont bien fait leur prière,

Quittant ce bord avec le saint Gréai,

Tous deux d'Artus veulent gagner la terre,

Pour y montrer ce gage triomphal.

Mais la nuit vient: dans sa transe cruelle,

Le chevalier fait mettre à son côté

Le saint Gréai, et dort très agité.

Le lendemain, à la clarté nouvelle,

Se réveillant, Perceval enchanté

Voit, près de lui , le saint Gréai fidèle.

Dieu! quel bonheur! Plus calme en son maintien,

Rustard content dit: Je le savais bien.

Le chevalier part, rempli dalégresse,

Pour voir Artus , et dabord sa maîtresse ;

Car sa maîtresse était sur son chemin.

Que Dieu nous donne à tous même destin !

Toujours jolie, et toujours sérieuse,

Sa Rosefleur le vit avec transport.

Après l'avoir félicité d'abord Sur sa conquête à jamais glorieuse, Elle voulut célébrer ce beau jour Par une nuit de bonheur et d'amour.

Hélas! dirai-je à la race future, De Perceval, si vaillant autrefois, Et la disgrâce, et la mésaventure?

Trop fatigué par ses autres exploits, Il n'en fit point. Pour prendre sa revanche, Long-temps il cherche à retrouver sa voix : Son zélé est vain, et sa nuit reste blanche.

Le lendemain il était furieux , Comme l'on pense, et plus qu'on ne peut dire. Pour Rosefleur, malgré son sérieux , Cette Beauté faisait semblant de rire.

Rustard survint, et, le prenant à part, Lui dit : Seigneur, je sais votre aventure.

— Mon aventure? Oui, poursuivit Rustard; Même j'en suis charmé, je aous le jure.

A Perceval, cet écuyer loyal Raconte alors l'affront de Perceval.

Le chevalier en tombait de surprise.

— Même, seigneur, il faut que je vous dise Que c'est à moi que vous devez cela.

— Comment, Rustard! Ciel ! que me dis-tu là?

— Quand, Vautre jour, vous priiez à l'église,

J'ai réfléchi, monseigneur Perceval, Que, pour garder toujours le saint Gréai, Vous n'aviez pas la qualité requise :

Lors qu'ai-je fait? Je me suis retourné. Sachez par moi le biais imaginé.

Sans hésiter, dans l'ardeur de mon zélé, J'ai dit à Dieu, du ton le plus pressant : Pour conserver ce gage intéressant, Puisqu'il ne peut redevenir pucelle, Faites, Seigneur, qu'il devienne impuissant. Mon alégresse est vraiment singulière De voir qu'il ait exaucé ma prière.

Comme il parlait, Perceval frémissant Court à son glaive, et, de vengeance avide, Il en perçait l'officieux perfide, Si celui-ci, quoique très étonné, N'eût fui son maître ingrat et forcené. Dieu! disait-il, courant en diligence, Qu'on parle encor de la reconnaissance!

Mais Perceval, au comble du malheur, Tombe bientôt, vaincu par sa douleur.

Bien vainement son amante sensible Veut le calmer, et même le guérir:

Il le voit trop ; le charme est invincible : Il est malade, il espère mourir.

De son malheur, déjà le bruit circule;

Et quel malheur qu'un malheur ridicule ! Le hasard fit que Bréhus survenu Passant par-là, quelqu'un lui fit connaître. A Perceval l'accident advenu.

Bréhus eu rit, en éclate, et le traître Est enchanté de le voir devenu Ce qu'il lui doit le désagrément d'être. Heureusement cet insolent discours, De Perceval fut ignoré toujours.

Incessamment son regret le domine.

Honteux du bien dont il est possesseur, Ce chevalier regarde avec fureur Le saint Gréai, trésor qui le ruine.

Dans les rochers qui le virent vainqueur, Quand de ce preux la disgrâce est connue , L'excellent roi nommé le roi pêcheur, Part aussitôt: il court, par sa venue, De son neveu consoler la douleur, Et compatir à sa déconvenue.

« Mon cher neveu, je te lavais prédit, Et ton succès fort mal te réussit.

Sur ce seul point, ta vaillance qui brille Aurait bien dû modérer sa chaleur.

Le saint Gréai est un bien de famille Qui, constamment, nous a porté malheur.

Au reste, ami, loin que je te maudisse De l'avoir pris, tu m'as rendu service. Quel changement j'ai dès-lors éprouvé!

Libre soudain d echarpe et de blessure ,

Puisqu'il te faut dire mon aventure,

Ce que tu perds , mon cher, je lai trouvé.

Oui : sur le tard, moi, jusque-là trop sage,

A la beauté je rends un juste hommage :

Son air me plaît; son attrait me ravit,

Et l'autre jour... eh mais... enfin suffit.

Moi, je n'étais réservé que par crainte:

Tu l'es par force, et, dit-on , sans retour.

Des passions te voilà hors d'atteinte :

Tu peux braver les périls de l'amour.

Tiens , à son sort il faut qu'on se résigne.

Dans les états que le destin m'assigne,

Viens, à la pêche , exercer tes vertus :

C'est un plaisir dont un cœur sage est digne.

Prends mes conseils, et, dans huit mois au plus,

Tu peux tenir fort joliment la ligne. »

A ce discours, Perceval, plein d humeur,

Et désolé par son consolateur,

Eût volontiers battu le roi pêcheur.

Mais c'est son oncle : il se tait et s'indigne.

Quelqu'un alors vint lui donner avis

Que Lancelot, par Artus en personne,

Avec Genièvre avait été surpris,

Que c'en est fait des deux amants épris,

Et que bientôt leur dernière heure sonne.

Loin de les plaindre, il cria : Mes amis,

Je ne serai surpris avec personne!

L'amant d'Yseult, chez Lancelot absent, Entre les bras dune reine si belle , D'un doux repos goûtait l'enchantement, Quand Lancelot accourt, entre, et l'appelle. Tristan, ému, voit devant ses regards Son ami pâle, et les cheveux épars.

Je vous réveille, ©t je vous épouvante, Yseult, pardon, dit Lancelot: ami, Le temps est cher ; j'arrive en hâte ici Pour réclamer ta main sûre et puissante. (L'ami d'Yseult était déjà debout.) Morgain, de qui je dédaignais la flamme, Par mes mépris enfin poussée à bout, Vient d'en tirer une vengeance infâme.

D'Artus son frère elle a guidé les pas, Pour l'assurer de l'affront de son trône, Pour qu'il trompât madame Quintagnone, Pour qu'il surprît Genièvre entre mes bras. Ami, j'ai vu la plus noble des reines Trahie, hélas! portant d'indignes chaînes. Moi-même, en vain au nombre résistant, Je me suis vu prisonnier... un instant. Piemis bientôt d'un moment de surprise , J'ai su briser des fers injurieux ; Mais la beauté dont mon ame est éprise Etait déjà dérobée à mes yeux.

Dans un cachot Artus l'avait plongée ; Et moi, je viens réclamer ton secours...

Oui, dit Tristan, oui , sur tes pas je cours. Viens, quelle soit délivrée ou vengée.

La belle Yseult, qui partage leurs vœux, En frémissant les approuve tous deux :

Au jour naissant, tous les deux, pleins de rage Dans Cramalot tombent comme Forage.

Il était temps : un bûcber solennel Etait dressé pour réprimer le crime ; Et, sur la place, en invoquant le ciel, Déjà Genièvre, amenée en victime, Allait périr sur cet affreux autel.

A cet aspect, qui lui paraît impie, Lancelot frappe, et pourfend trois guerriers. Tristan aussi perce quatre estafiers.

A ces exploits, chacun tremble et s écrie. Les deux amants criaient encor plus haut : Tristan, Tristan! Lancelot, Lancelot!

A ces deux noms qui gagnent les batailles, Le peuple ému se cache en ses murailles. Les guerriers même, abaissant leur regard, IS'osent braver ces maîtres de leur art.' Par ces héros, saisie et soulevée, A ses bourreaux Genièvre est enlevée.

Sur le cheval d'un guerrier démonté Ils l'ont soudain placée à leur côté, Et, la sauvant , tous deux ont avec elle Franchi les murs de la cité cruelle.

Mais, de ce trouble aussitôt revenus, Les chevaliers et les guerriers d'Artus Ont, à sa voix, rougi d'un tel outrage ; Et, pour saisir un facile avantage , Vers les héros tous ils sont accourus, Suivant de près leur trace et leur passage. Ce fut alors que le regard des cieux Vit un spectacle à jamais glorieux :

Vers le château de la Joyeuse-Garde Courant guider Genièvre, qui tremblait, Tandis que l'un des héros l'escortait, L'autre toujours faisait l'arrière-garde.

11 signalait son bras entreprenant , Bravait cent fois la mort en la donnant; Puis revenait, quand sa main était lasse, Vers son ami, qui reprenait sa place.

Cette manœuvre, illustrant leurs exploits , Fut répétée alors plus de vingt fois , Et cependant ils gagnaient de l'espace.

Mais ils voyaient, toujours plus poursuivis, A chaque instant croître leurs ennemis, Et leurs coursiers, contre une telle ligue, Sentaient l'ardeur céder à la fatigue.

Se retournant alors, les deux héros Ont à-lar-fois montré leurs fronts terribles , Et, mesurant les trois meilleurs chevaux, En ont choisi les maîtres pour rivaux.

Ceux-ci, frappés de coups irrésistibles,

Tombent. Le reste, en sa course arrêté,

De quelques pas recule épouvanté.

Eux, saisissant l'instant que leur ménage

Un tel succès, avec rapidité

Des trois vaincus recueillent l'héritage.

Tous deux, laissant à regret leurs chevaux,

En montent deux excellents et nouveaux.

Bravant l'effort des ennemis sans nombre,

Sur le troisième, encor plus souple et fier,

Genièvre aussi s'élance, sous leur ombre,

Et tous les trois partent comme l'éclair.

Quelle victoire égale cette fuite?

De toutes parts on vole à la poursuite

Des deux héros. Leurs rivaux en fureur

Croissaient toujours et de nombre et d'ardeur :

Mais sans frémir leur audace contemple

Un tel danger et de tels assaillants.

Plus d'une fois, montrant leurs fronts vaillants,

Il leur fallut faire encore un exemple

Sur les plus fiers et les plus insolents.

Les voyez-vous, d'une odieuse rage!

Gardant Genièvre et ses tendres appas ,

Cheveux épars, braver mille trépas ;

Et tous les deux, beaux comme le courage,

Ils s'écriaient : Non , vous ne l'aurez pas !

Puis ils couraient, la carrière agrandie,

.1 oindre et garder Genièvre plus hardie,

Vous le sentez : sur la route tous deux

Laissaient des flots de leur sang généreux ; Mais pour le cœur, ils en avaient de reste. Ils souriaient au péril manifeste; Us redoublaient leurs coups impétueux; Et si, parfois, l'un deux, dans la détresse, Croyait seutir son bras mal affermi, Le beau Tristan regardait son ami , Qui regardait , au besoin , sa maîtresse. Mais les voilà ces secourables tours Qui vont garder leurs cœurs et leurs amours ! Leurs ennemis, dont la foule s'écrie, A cet aspect redoublent de furie.

Mais les héros ont redoublé d'effort:

On ne peut pas périr si près du port. Malgré le nombre, et malgré les blessures Que trahissaient leurs sanglantes armures, Vous eussiez vu ces amis valeureux Multiplier leurs coups aventureux :

Leurs écuyers guettaient leur arrivée.

Le pont-levis se lève derrière eux :

Ils sont vainqueurs, et Genièvre est sauvée.

Les devises. Le siège. Les combats. Le deuil. Le traité. Les adieux.

Je vis hier quatre dessins charmants l Sur qui toujours ma mémoire est fixée.

J'ai, sur l'hymen, déjà dit ma pensée : Ils peignent mieux encor mes sentiments. Dans le premier, sur une route unie, Léger, rapide, est le char de l'hymen , Que deux époux roulent de compagnie, Sans nul effort, et se donnant la main. Dans le second, l'époux tout seul le traîne, A cet ouvrage ayant un peu de peine ; Sans y songer, la femme, en ce moment, Marche à son aise, et suit nonchalamment.

1 Depuis que ces vers sont faits, ces dessins ont été publiés. Imaginés par un homme de beaucoup d'esprit, mon ami M. le chevalier Artaud, exécutés par M. Wicar, très bien gravés par M. Ulmer, ils offrent un roman à-la-fois ingénieux et touchant. C'est ce que la simplicité antique a de plus noble, fondu avec ce que l'esprit moderne a de plus délicat.

La femme est mieux encor dans le troisième ,

Et, noblement assise sur le char,

Contemple, avec un orgueilleux regard,

L'époux courbé, dont l'effort est extrême.

Dans le dernier, sous un ciel embrasé,

Parmi des rocs que la foudre sillonne,

On voit le char que l'orage a brisé,

Et, près du char, on ne voit plus personne.

Juste leçon du besoin d'un bon choix!

Allégorie et fidèle et touchante!

A ces dessins je voudrais, toutefois, Si je peignais, joindre une variante.

De bonne foi faisons notre examen :

L'homme inconstant, fatigué du chemin, Souvent commence à prendre la volée.

La pauvre épouse à ce char de l'hymen Reste souvent , la dernière , attelée.

Ainsi Genièvre avait long-temps été ; Et, trente fois, son époux infidèle, L'avait quittée avec indignité Avant d'avoir été quitté par elle.

Son noble cœur était formé, dit-on, Pour la vertu. Quoique, par circonstance, Elle fût loin de sa vocation , Elle a, je crois, des droits à l'indulgence. Nous en devons convenir, en effet :

De cet éclat Genièvre désolée

Ne pouvait fuir celui qui la sauvait,

Pour rechercher celui qui l'eût brûlée.

Artus en hâte assemble ses vassaux,

Ses chevaliers, tous ses sujets, sa garde,

Et veut aussi brûler les deux héros,

Qu'il investit dans la Joyeuse-Garde :

Mais, accourant, à ces vaillants amis

D'autres guerriers sont déjà réunis.

Tu vins d'abord, toi, jeune Hector Desmares,

Jeune héros qui déjà te déclares

Par maint exploit terrible et bienfaisant,

Où Lancelot a reconnu son sang.

Ses deux cousins, fameux par leur vaillance ,

Et Lyonnel et Boort, sont venus.

Absent alors, le roi Méliadus

Eût de son fils embrassé la défense ;

Mais Gouvernail, dès le premier discours

Qui de ces faits vient lui tracer 1 image,

Quittant Brangien, bonheur de ses vieux jours,

Court vers Tristan se frayer un passage.

J'aime dans lui ce généreux secours;

Si quelquefois il servit ses amours,

Il partagea plus souvent son courage.

Et toi, je suis bien loin de t oublier, Toi que j'aurais dû nommer le premier, Fier Galléhault, des amis le modèle,

Qui , dès long-temps à Lancelot fidèle, Près de Tristan as ta place en son cœur; Tu vins bientôt, plein dune noble ardeur, De Lancelot défendre la querelle.

On t'accueillit avec joie; et bientôt Tristan t'aima d'aimer tant Lancelot.

Pour résister à l'orage qui gronde, Les deux héros appellent tous les preux, Dans les combats gardés, sauvés par eux. C'est dire assez que ces héros fameux Pour les défendre eurent beaucoup de monde. Mais cependant leurs nobles chevaliers Disparaissaient, comme un point dans l'espace, Près de l'immense et redoutable masse Des gens d'Artus, dont les vœux meurtriers Voulaient avoir, à tout prix, cette place, Et soulevaient un peuple de guerriers.

Non, dans ces jours de nobles entreprises, One tant de preux ne furent réunis :

Ne pouvant pas les compter, mes amis, De quelques uns je dirai les devises.

Sur les écus on n'oubliait jamais Des chevaliers ce signe nécessaire; Et ces héros, qui déguisaient leurs traits, Peignaient souvent par-là leur caractère.

De ses exploits, en sa jeunesse, Artus Ayant rempli les deux terres bretonnes, Au bouclier avait treize couronnes, Et, pour devise, Encorplus de vertus.

Ses fiers neveux (Gauvain et tous ses frères) Avaient un aigle aux redoutables serres; Mais, aux combats ayant peu son pareil, Sire Gauvain, qui ne craignait personne, Portait le sien regardant le soleil , Et faisait lire au bas : Rien ne m'étonne.

Dernier neveu d Artus, on sait comment, D un aigle aussi Mordrec a l'ornement; Mais , trahissant sa rage ambitieuse , Son aigle était dune couronne orné, Et présentait pour devise orgueilleuse : L'aigle n'est rien, s'il n'est pas couronné.

Messire Lac , sur une armure unie , A de croissants une suite infinie.

Gloire en croissant était tout le discours. Dans ce temps-là l'on avait du génie , Et Ton faisait déjà des calembours.

Célèbre au loin par sa rare vaillance, Un autre preux, au-dessous d'un champ d'or, Disait ces mots : Silence à Sacrémor;

Il avait fait souvent faire silence.

Le brave Y vain porte un dragon brillant, Avec ces mots : Et vaillant et veillant.

Un chevalier de très mince apparence.

Mais justement nommé le Laid hardi, Sur son écu faisait lire ceci :

Cest dans le cœur au est amour et vaillance.

Bon chevalier, le chroniqueur Hadek , Sachant se battre ainsi qu'il sait écrire, Porte un faucon sous lequel on admire Ces mots : // a plumes, ongles, et bec.

Maints rois vassaux vinrent dans cette guerre Aider Artus. A ce roi redouté Ne devant pas hommage de sa terre, Marc agissait en pleine liberté ; Mais il était d'Artus, en tout, l'apôtre : Comme ces gens qui font leur volonté, Bien entendu qu'elle sera la nôtre.

Puis, en l'aidant, il espérait un peu En même temps se venger d'un neveu.

Il joignit donc cette armée orgueilleuse Qu'avec raison sa devise étonna :

Imaginez qu'à la foule rieuse Elle disait: Fin qui ni attrapera.

Cela me fait penser, pour cette histoire, Au pauvre Queux qui, trop souvent vaincu, Laissait pourtant lire sur son écu Ces mots plaisants : fai toujours ta victoire.

Dans l'autre camp , Hector aventureux , Sur son écu s'engageant au courage, De l'Hector grec montrait la noble image Avec ces mots : On en nommera deux.

Lyonnel, roi que l'honnête homme prise, Qui , dans la Gaule a des sujets heureux, Prétend par-tout se montrer digne d'eux : Regardez, peuple , est sa noble devise.

Boort, ayant brillé chez Pharamond, De ce monarque a les armes en don.

De lis brillants une touffe féconde S'offrait aux yeux , montrant sous l'écusson Ces mots : Leur sort est de remplir le monde.

A Lancelot Galléhault dévoué, Et célébré pour ses faits téméraires, Disait aux yeux : La gloire et tainitié; Toutes les deux lui furent toujours chères.

A double face , un écu redouté Du beau Tristan peint toute la conduite.

Sur lune, on voit un lion irrité.

On lit au bas : Malheur à qui l'irrite ! Sur l'autre, on voit le calme de retour. Sa noble tête est doucement penchée; Sa griffe dort, et sa dent est cachée. On lit au bas : Désarmé par l amour.

Sur ton écu luit un foudre rapide, Fils du roi Ban. Ta devise est un mot. Sur son écu, Lancelot intrépide Pour effrayer n'a mis que Lancelot.

O quels combats tant de héros livrèrent ! Combien de chocs! que de chefs expirèrent ! J'avais décrit tous ces faits glorieux.

Ils étaient beaux, mais étaient ennuyeux. Vous me direz qu'Homère notre maître, En cas pareil, se permet bien de l'être. Je sais ses droits, qui ne sont pas les miens, Et cela n'est permis qu'aux anciens.

Il vaut bien mieux, je crois, que l'on suppose Ces faits brillants que je passe, pour cause. Et Lancelot, et Tristan , sur leurs pas Aux assiégeants apportaient la défaite.

Tout récemment j'ai chanté leur retraite : D après cela, jugez de leurs combats.

Tels vous voyez, dans ce sublime Homère, Les deux Ajax rivaliser d'exploits,

Et, sur leurs murs, de la Phrygie entière Braver la rage, et soutenir le poids.

Mais, plus heureux encor dans leurs batailles, Bravant Artus, les deux amis héros De ses guerriers repoussaient les assauts, Et Ton n'entra jamais dans leurs murailles. Si, par hasard, pour quelque homme de bien, Je suis trop bref au gré de son caprice, Qu'il prenne garde ( et qu'il y songe bien ) Que j'ai dix chants tout prêts à son service. Dix chants! Voilà que l'on ne dit plus rien.

Je dois pourtant d'une de ces journées Vous peindre ici les luttes acharnées.

Ce jour, Tristan et Lancelot unis Avaient, au loin , poussé leurs ennemis ; Et, sans Gauvain et ses valeureux frères, Du camp d Artus dépassaient les barrières, Quand ces héros virent ce prince, encor Faisant briller son glaive Escalibor.

A cet aspect, la première pensée De Lancelot fut d'aller, tout d'abord, Venger lui-même, et Genièvre offensée ; Mais il songea que lui-même avait tort, Et, d'un héros respectant le vieil âge, Vers d'autres lieux il portait son courage, Quand , animé d'une folle valeur, Artus sur lui s'élance avec chaleur.

Sans s'ébranler recevant son atteinte, D'un coup plus sûr Lancelot l'a frappé. Troublant les siens de la plus juste crainte Artus n'eût point au trépas échappé, Si quatre fers, croisés devant sa tête, N'eussent du coup amorti la vigueur.

Artus fléchit pourtant, et le vainqueur, Qui, dans sa rage, à redoubler s'apprête, Incontinent de cent bras en fureur Voit contre lui s'élever la tempête...

Il la soutient; mais , tout à son ardeur, De plus en plus, ce héros, qu'elle égare, De ses amis s'éloigne et se sépare, Et se voit seul, après quelques instants, Seul, entouré d'un peuple d'assaillants.

Il leur résiste, et son glaive invincible Autour de lui trace un cercle terrible. Mordrec se montre ardent à le franchir; Mais, renversé, Mordrec allait périr.

Gauvain, Yvain, à le sauver s'attachent. Lac , Sacrémor, n'en sont pas moins jaloux, Et leurs efforts à Lancelot l'arrachent. Ah! malheureux! pourquoi le sauvez-vous?

Mais Galléhault, qui luttait dans la plaine , A ses côtés ne voit plus Lancelot.

Incontinent, le noble Galléhault Se précipite où son effroi l'entraîne.

11 ne sait pas où trouver son ami;

Mais ce n'est pas l'effroi qui le travaille :

11 est bien sûr, dans le jour de bataille ,

De le trouver auprès de l'ennemi.

Il court , il vole entre les deux armées

Également au carnage animées,

Et croit enfin, parmi les preux d'Artus ,

Apercevoir l'ami qu'il ne voit plus.

A cet aspect, plein du plus noble zélé,

Courez, dit-il , vers Tristan : qu'on l'appelle;

Et dans l'instant, et suivi par Hector,

Boort le brave , et Lyonnel encor,

Il a lancé cette troupe fidèle ,

Vers la mêlée où le fier Lancelot

Luttait toujours, et succombait bientôt.

Environné d'une foule innombrable,

Long-temps à tous, seul, il a résisté.

Blessé, couvert de son sang redoutable ,

Il va périr, et Gauvain attristé

S'est éloigné d un béros qu'on accable.

Soudain, suivi de ses vaillants amis,

Et s'élançant à légal de l'orage,

Parmi les rangs des nombreux ennemis

Galléhault s'ouvre un glorieux passage.

Multipliant tous leurs efforts jaloux ,

D'Artus, eu vain, les combattants blasphèment,

Et Lancelot, que pressait leur courroux,

Noble victime enlevée à leurs coups,

Tombe pressé contre des cœurs qui l'aiment. D'obscurs guerriers l'emportent aussitôt Hors du péril, en dévorant leurs larmes. Nul chevalier, et même Galléhault, Ne la suivi. Pleins de nobles alarmes , Tous ils voudraient soutenir Lancelot; Mais nul ne veut quitter le champ des armes.

La veille, était arrivé, près d'Àrtus, Un chevalier toujours des bien reçus, Et qui, charmé, venait, sur cette terre, Chercher Tristan , son antique adversaire. C'est Palaméde, et vous le devinez.

Voyant partir Lancelot, qu'on arrache A la fureur de ses coups effrénés, Sur Galléhault Palaméde s'attache.

Entre ces fiers et hardis combattants Le choc demeure indécis quelque temps; Mais Palaméde, enfin, d'un coup de hache Surprend, hélas! son ennemi vaillant, Et le héros est tombé dans son sang.

Tandis qu'au jour Lyonnel le rappelle, Rouvrant les yeux, le noble Galléhault, Pour mot premier, dit : Amis, Lancelot Est-il sauvé ? J'en ai bonne nouvelle , Répond Boort, qui lui sert de soutien : Il est sauvé. L'ami tendre et fidèle Dit, en mourant: Il est sauvé! c'est bien.

A cet aspect, qui l'accable et l'irrite, Sur Palaméde Hector se précipite.

Ils combattaient, quand Tristan accouru, Parmi les preux a soudain apparu.

Galléhault mort, et mort sous Palaméde, Que de motifs à sa vive douleur!

Perçant la foule, il court vers le vainqueur. Hector, dit-il, il faut qu'on me le cède. Ici, pour moi, Palaméde revient; C'est moi qu'il cbercbe, à moi qu'il appartient. A ces accents, s'élance , avec colère, Du fier Tristan l'éternel adversaire ; Et, tous les deux , ils luttent. A l'aspect De ces héros redoutés de la terre, Chacun s'écarte, attend avec respect L'arrêt que va porter leur cimeterre.

Du beau Tristan Palaméde rival, Dans leurs combats fut, parfois, son égal; Mais, jusque-là, d'Yseult l'amant fidèle Ne débattait que sa propre querelle , Ne voulait pas , dans sa rage affermi , Venger, de plus , l'ami de son ami.

Un tel désir, après un tel outrage, A de Tristan augmenté la vigueur :

Le bras agit; mais la force est au cœur. Tristan ne peut augmenter de courage; Mais, cette fois, il augmente d'ardeur.

Non moins vaillant, Palaméde en furie,

Et redoublant d'efforts prodigieux ,

Ne peut parer un coup victorieux

Qui le surprend et l'arrache à la vie.

11 tombe, hélas! et, dans ce champ d'honneur,

De Galléhault, dont il fut le vainqueur,

Par son débris la dépouille est pressée.

Ces ennemis ont fini leurs combats ,

Et, rapprochés dans le sein du trépas,

Se sont unis d'une étreinte glacée.

Tristan, après cet immortel effort, Devait enfin revenir vers le fort.

Trop d'ennemis s'irritaient de sa gloire, Et le voulaient punir de sa victoire.

Tristan s'éloigne en protégeant Boort, Qui, secondé de Lyonnel, d'Hector, De Galléhault portait le noble reste.

Quelle douleur, et quel moment funeste, Quand, dans le fort , Galléhault, qui n'est plus, S'offre, livide, aux regards éperdus !

Du moins encore, en ce moment si triste , L'ami pour qui Galléhault s'est perdu, Entre la vie et la mort suspendu, Ne sent plus rien, pas même qu'il existe. Mais du château les divers habitants, Les vieux guerriers, les jeunes combattants, La pâle Yseult, Genièvre plus encore, Pour Galléhault, en ces cruels instants,

Font éclater un regret qui l'honore.

Genièvre, en vain pleurant ce chevalier, Se ressouvient, et ne peut oublier Que Galléhault et sa jeune maîtresse L'ont protégée, ont défendu ses jours ; Que leurs amours, frères de ses amours, De Lancelot ont servi la tendresse.

Que de douleurs pour ton cœur déchiré, Noble Genièvre! y pourras-tu suffire ?

Ton ami s'offre à tes yeux , expiré; Et ton amant peut-être, hélas ! expire.

Ah! sans Yseult et ses soins empressés, On n'aurait pas même l'incertitude.

Pour Lancelot et ses membres glacés Épuisant l'art, objet de son étude, La douce Yseult protège ce héros, Et de la Mort retient au moins la faux. Genièvre observe, et, toute à ses alarmes, Seconde Yseult, en dévorant ses larmes.

Je ne peins point Lyonnel et Boort; Mais, désolé, Tristan alors s'écrie :

O mon Yseult! qu'il te doive la vie; Tristan, je crois , va t'aimer plus encor. Aux yeux charmants de sa belle maîtresse , Où tant de fois il a lu la tendresse, Dans ce péril Tristan mal affermi, Cherche, en tremblant, le sort de son ami.

Le soir, la nuit, le jour même s'avance

Parmi ces soins , et sans que Lancelot ,

Comblant les vœux, revienne à l'existence.

Et, cependant, du vaillant Galléhault

Au temple on doit exposer les reliques.

Devant l'autel elles frappent les yeux.

Le deuil commence, et l'airain dans les cieux

Fait retentir ses cris mélancoliques.

Chacun accourt, et nul ne croit pouvoir

Se dérober à ce pieux devoir.

Genièvre, Yseult, en ces moments funestes,

Au temple saint, malgré leur désespoir,

De Galléhault vont honorer les restes.

Là, ce héros, modèle d'amitié,

Offre ses traits au regard effrayé.

De cent flambeaux la splendeur l'environne.

Sur le cercueil on posa sa couronne.

Il était roi : je l'avais oublié,

Et ses vertus brillaient plus que son trône.

L'hymne commence. Appelant les douleurs,

Le chant du deuil répond à tous les cœurs.

Mais tout-à-coup quel fantôme s'avance!

Quel spectre pâle, échappé des tombeaux, Vient apparaître entre mille flambeaux ! C'est Lancelot ! Retrouvant l'existence Quand il est seul avec un écuyer Que le sommeil a surpris , ce guerrier

Méprise encor sa souffrance mortelle , Et s'est traîné, par un pénible effort, .Tusqu au lieu saint où gît l'ami fidèle Qui la sauvé, mais en trouvant la mort. Une clameur s'élève, universelle.

Hélas! les cris, les efforts sont perdus. L'ami mourant, qui frémit et chancelle, S'est élancé vers l'ami qui n'est plus. Tristan, du moins, ce frère qui lui reste, Comme il tombait, l'a reçu, recueilli, Et, l'écartant d'un spectacle funeste, Entre ses bras l'emporte évanoui.

Qui le croirait! malgré ce coup terrible Par qui devait sa perte s'achever, Yseult, habile aussi bien que sensible, Eut le bonheur et l'art de le sauver.

Comme à Tristan elle devient plus chère! Comme Genièvre et l'aime et la révère ! Je la révère aussi, moi, de ce jour, Malgré l'erreur d'une flamme imprudente. O mes amis, passons un peu d'amour A celle-là qui fut si bienfaisante !

Le temps fut long, avant que Lancelot Pût se montrer sur le champ de la guerre. Mais jusque-là, pour repousser l'assaut, Tristan, par-tout, sut remplacer son frère :

Tristan était Tristan et Lancelot.

Boort ardent, Lyonnel téméraire, Le jeune Hector, surent tous si bien faire, Qu'on est tenté, pour eux, d'être bavard. Jeunes héros, je connais et j'admire Vos faits brillants, mais ne puis les décrire. Vous avez tort; vous arrivez trop tard. De leur côté, Gauvain, Lac, Artus même, Se signalaient par une audace extrême; Mais Artus voit ses efforts impuissants : Artus n'est plus dans ces jours de sa gloire Où tout combat était une victoire ; Et le bonheur est pour les jeunes gens. Par son retour rendant la lutte égale , Ou peu s'en faut, et répandant l'effroi , Dans les combats Lancelot se signale, Et des Anglais repousse aussi le roi.

Rien n'avançait, quand, touché du carnage, Un apostole accourut, et, plus sage, Aux deux partis fatigués désormais Prêcha long-temps le charme de la paix. Par Dinadam, guerrier au doux langage, Il fut aidé, mais sur-tout par Gauvain Sans qui, vraiment, son effort était vain. Appui d'Artus , cet Anglais héroïque Dans les combats régne par la valeur, Et des combats veut terminer l'horreur.

Noble spectacle, et qui touche le cœur:

Le plus vaillant est le plus pacifique : Grâce à ses soins, plus d'un conseil se tint, Et de l'accord, non sans peine, on convint. Pour Laucelot Genièvre enfin perdue, A son époux devait être rendue, Sans que de rien il pût jamais parler, Et sans songer sur-tout à la brûler ; Mais l'apostole, emporté par son zèle, Après avoir bien prié , bien prêché, Voulut aussi clore une autre querelle, Et pour Yseult fit le même marché.

Or, dans l'accord, les maris de ces dames, Bien qu'estimant les amants de leurs femmes, Ont déclaré qu'ils prétendaient tous deux Ne les revoir près d'elles, ni près d'eux. Cette demande, au fond très raisonnable, Que du présent exigeait le passé, Par les amants n'était pas refusable.

Mais quel chagrin pour plus d'un cœur blessé ! Genièvre, Yseult, reprenant la couronne, Vont retrouver tout l'éclat qu'elle donne : Non sans honneur, elles sortaient enfin De ce châtel où l'on mourait de faim , Où, chaque jour, elles avaient à craindre Que, des époux, que leurs amours bravaient, Le fer vengeur ne vînt à les atteindre : Hé bien! encore elles le regrettaient.

Malgré l'éclat du trône , ces deux reines Lui préféraient le plaisir de leurs peines. Lu ne des deux , à 1 autre qui sourit Comme sourit l'automne ténébreuse , Dit lors ce mot, après elle redit :

O le bon temps où jetais malheureuse!

Hé quoi! déjà voici l'instant venir Où les amants aux adieux se préparent.

En se voyant, ils se sentent mourir; Car, pour la vie, hélas! ils se séparent. C'était pitié de voir ces deux vainqueurs Qui dune armée avaient bravé les armes, Vaincus enfin par leurs propres douleurs, Avec effort cacher leurs nobles larmes. Genièvre, Yseult, ne cachaient pas les leurs. L'évêque est là , consolant leurs malheurs. Il les exhorte ; il prie ; il fait entendre Le doux accent de sa piété tendre.

Genièvre enfin, étouffant ses sanglots, Parvint à dire à son amant ces mots :

« O Lancelot, je le sens avec peine, Dans ses conseils l'apostole dit bien.

Le bruit fâcheux de notre doux lien De l'univers a trop rempli la scène.

O vous à qui je donnai mon amour, Vous qui, deux fois, m'avez sauvé le jour,

Ne croyez pas que , de toute sa vie, Loin de vos yeux, Genièvre vous oublie. On nous défend de nous revoir, ô Dieu!... Mais, dans les maux où le sort nous engage, Un noble cœur doit montrer du courage; Il doit, du moins, savoir en feindre : adieu. »

La tendre Yseult, beaucoup moins courageuse, Laisse parler son cœur mal affermi :

« Quoi ! c'en est fait! Tristan, mon doux ami, Je te perds donc! que je suis malheureuse! Moi te quitter, te quitter pour jamais!... Je vais réguer, viennent-ils tous me dire, Et retrouver des droits que je perdais : Eh ! que m'importe un trône que je hais ! Tristan m aimait : c'était là mon empire. Ciel! qu'ai-je dit! respectable pasteur, Ah ! pardonnez au cri de ma douleur.

Je voudrais bien avoir plus de courage. A mon malheur n'est-il aucun délai?

Ah ! plaignez-moi ; mon amour est si vrai ! S'il est coupable, hélas! c'est grand dommage! Il l'est : Yseult ne peut pas l'ignorer, Et de Tristan je dois me séparer.

Oui, je le dois; je le sens; je le pense, Et je saurai me faire violence.

Sire Tristan, chevalier glorieux, Recevez donc mes éternels adieux.

J'ai triomphé de mou cœur trop sensible. Et je reviens au chemin des vertus.

Oubliez-moi, seigneur, s il est possible; .le vous réponds que je ne... t aime plus. •>

Yseult a dit ; elle cède , et ses larmes Viennent encore ajouter à ses charmes.

Tristan 1 imite, et Lancelot saisi, Avec Genièvre éclate et pleure aussi.

L'apôtre même, en voyant leur détresse , ÎSe trouve plus le fil de ses discours. Ce bon pasteur, témoin, dans ses vieux jours, Des sentiments de leur folle jeunesse, Pleure avec eux en parlant de sagesse, Et, malgré lui, compatit aux amours.

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