FIN DU GHAIST DIX-HUITIEME
Le retour. La blessure. Les soins. Le baiser. La voile blaru lu La mort.
Jour des adieux, que vous êtes barbare!... Mais c'est sur-tout le plus horrible jour, Quand les amis que le destin sépare Sont séparés sans espoir de retour ; Quand on se dit dans sa douleur anière , Les yeux noyés en des pleurs superflus : Je vois encor ma maîtresse, mon père; Je vais partir, et ne les verrai plus ! Gomme, employant le moment qui se passe, On considère avec joie et douleur Ces traits chéris qu'on fixe dans son cœur ! Au Temps cruel comme on demande ^raee ! Comme, voyant qu'il redouble le pas, Ti'amant, le fils accablé de tristesse, Sur le Vieillard qui ne s'arrête pas Pèse du poids de toute sa tendresse!
Mais tout est prêt enfin pour le dépari ;
Plus de délai : voici l'instant funeste. Le cœur brisé, l'infortuné qui part Embrasse encor 1 infortuné qui reste; Le char s'éloigne, et ne peut revenir.
Toute espérance est désormais ravie.
Ceux qui s'aimaient ne pourront plus s'unir. On s'est quitté. C'est fini pour la vie ; Et l'existence aussi semble finir!
Danslesgrands maux il faut , sans qu'on s'effraie. Aller au vif, et trancher dans la plaie. Et Lancelot et Tristan, pleins d'honneur, Voulant garder la foi de leurs promesses, Sans nul retard , mais non pas sans douleur, Mettent la mer entre eux et leurs maîtresses. Et Lancelot et ses braves cousins Vont s'établir en leurs états de Gaule. Tristan aussi, distrayant ses chagrins, Pouvait d'un roi jouer le noble rôle; Car, récemment rejoignant ses aïeux, Méliadus avait fermé les yeux.
Mais un vaisseau battu par tant d'orages Cherche le port, et s'attache aux rivages. Le cœur rempli de vertueux desseins, Tristan alors veut, époux plus fidèle, Aller revoir l'Yseult aux blanches mains Qu'il délaissa , même en étant près d'elle. Peut-être enfin, dit-il, son doux attrait
Me guérira de ma tendre folie
Pour l'autre Yseult qu'il faut bien que j'oublie,
Mais sans vouloir l'oublier tout-à-fait.
Il part, il vole en Petite-Bretagne :
Après deux jours, il en voit la campagne.
Là, son épouse, augmentant ses remords,
Presse, en pleurant, ce cœur long-temps barbare,
Reçu très bien , il en sent mieux ses torts.
Vous allez tous penser qu'il les répare :
Il le voudrait; mais le boire amoureux
Exerce encore un pouvoir invincible;
Tout comme avant, malgré ses propres vœux,
A tant d'attraits il demeure insensible.
Sa femme , au reste, heureuse en son lien,
Le voit, l'embrasse, et ne désire rien :
Là se bornaient toujours ses connaissances.
Qu'on nie encor le progrès des sciences!
Mais tout-à-coup le roi son père, Houel, Faible vieillard, frappé d'un mal cruel, En peu d'instants touche à sa dernière heure. Il fait venir sa famille qui pleure, Lui donne encor d'attendrissants avis.
L'ombre du cloître et la mélancolie , De Kéhédin ont abrégé la vie.
Houel bénit Runalen , dernier fils Que lui laissa la fortune orageuse.
Tristan, adieu, dit-il; je meurs content
Si mou Yseult est constamment heureuse
Comme par vous elle lest à présent.
Houel à peine avait rejoint ses pères, Qu'en son pays naissent d'affreuses guerres ; Tous les vassaux qu'Houel avait soumis Ne veulent plus reconnaître son fils, Enfant encore, et qu'ils ne craignent guères. Mais aussitôt Yseult aux blanches mains Vient implorer son époux pour son frère. Tristan , ému , suspend tous ses chagrins. « O chère Yseult, pour vous je veux tout faire , Dit-il , charmé de la servir. On peut Combattre et non aimer, quand on le veut. Tout a fléchi sous ses armes vaillantes : Tout est soumis, hors le comte de Nantes, Sire Lestoc, à qui servaient d'appui Des légions nombreuses et puissantes.
Le fier Tristan bat ses guerriers et lui. Nantes restait. Le comte s'y renferme , Et sa défense est obstinée et ferme.
Les assiégeants sont aussi belliqueux, Et les assauts vivement se succèdent.
Tristan , un jour, voit ses guerriers qui cèdent , Prend une échelle, et gravit avec eux.
Sire Lestoc, dont Tristan s'est fait craindre, Long-temps l'observe, et, mesurant son coup. L'atteint au front d'un énorme caillou,
CHAÎNT DIX-NEUVIÈME. 391
Comme au rempart il était près d atteindre. Malgré le sang dont il est ébloui, Tristan, d'abord pensant à sa vengeance, Monte au rempart, sur le comte s'élance, Le jette mort, et tombe évanoui.
Nantes qu'on prend, ce succès qu'il décide, Ne peuvent pas consoler ses guerriers, Qui, consternés, sur ses plus beaux lauriers Ont vu tomber ce mortel intrépide.
Les gens de l'art, sur lui tenant conseil , Ont, avant tout, coupé sa chevelure; Et, sans retard, un premier appareil Est mis par eux sur sa large blessure. Dès que Tristan rouvre son œil vainqueur, Où se mêlaient la gloire et la douleur, Sa femme Yseult est par lui désirée.
Sur les drapeaux conquis par sa valeur On le rapporte à sa femme éplorée.
Elle, qu'on sait très habile à guérir, Ne permit plus qu'autre personne qu'elle Pût le toucher, le soigner, le servir.
Quel art heureux ! quel dévoûment fidèle ! Ses belles mains, que le cœur dirigeait, De son époux écartaient la souffrance.
Par ses efforts enfin l'espoir renaît.
Tristan , touché de tant de bienfaisance,
Baisait ces mains, aimait à les saisir,
Sans se douter que sa reconnaissance
De plus en plus devenait un plaisir.
Parfois, cachant sa vague inquiétude,
Il contemplait, d'un regard attristé,
Cette autre Yseult qui, par tant de bonté,
Le punissait de tant d'ingratitude.
Du sort pour lui ne craignant plus les coups,
Voilà qu'un jour cette épouse charmée
Voit que la plaie est à moitié fermée,
Et, de sa bouche, en un transport si doux,
Elle a pressé le front de son époux.
Dieu ! pour Tristan quel trouble inexprimable !
En un moment une vive chaleur
De son visage a passé dans son cœur.
Boire amoureux , ton charme redoutable
Est suspendu. Tristan, épris d'amour,
Seule avec lui , voit une femme aimable
Qui le chérit, qui le rappelle au jour,
Et vers laquelle il fut long-temps coupable.
Il ne Test plus. Au baiser il répond :
Il y répond d'une étrange manière.
Yseult surprise, et non pas en colère,
Reçoit d'amour la première leçon :
Ah! pour tous deux que la leçon est chère!
Yseult avait un savoir peu commun Sur tous les points de l'art, hormis sur un.
Sur celui-là, ne sais quelle prudence Réunissait toute son ignorance.
Trop tard, du cœur ayant suivi lelan, Yseult apprit ce qu'oubliait Tristan ; Ou une blessure est l'ennemie austère De ce plaisir dont l'amant est charmé.
Le mal s'accroît; il s'est envenimé; Et de Tristan son savoir désespère.
Lors Gouvernail, au péril accourant, Dit et rappelle au chevalier débile Que l'autre Yseult est encor plus habile, Et Ta tiré d'un péril aussi grand.
De ce héros il invoque la femme:
Oui, cette Yseult, dit-il, le guérira. Ah! consentez qu'elle vienne, madame.
En ce danger peut-être elle viendra.
Un tel désir, des prières si franches Gagnent l'aveu de l'Yseult aux mains blanches. Quoique des bruits qu'on avait fait courir Et qui l'avaient jadis frappée à peine, Vinssent alors troubler son souvenir, En ce moment un seul penser l'entraîne. Pour préserver les jours de son mari, Voyant trop bien que sa science est vaine, Elle consent que cet époux chéri, De Cornouaille ose implorer la reine.
A Gouvernail resté seul avec lui ,
Va, dit Tristan; cours réclamer l'appui
De l'autre Yseult. Je doute quelle vienne :
Il l'a fallu, Dieu! loin d'elle j'ai fui.
Si cependant la pitié me ramène,
Pour me charmer, pour m apprendre mon sort,
Mets voile blanche en arrivant au port.
Si son refus.... auquel j'ai peine à croire,
Te laisse seul , arbore voile noire.
Ah! sans regret, descendant au cercueil,
Ma mort bientôt justifiera ton deuil.
Or vous saurez que la sainte parole, Que les conseils du pieux apostole Avaient germé dans le cœur attendri D 'Yseult la blonde. En son ame plus sage Tristan était l'ami le plus chéri , Mais désormais n'était rien davantage.
Son sentiment pour Tristan s'épurait Sans s'affaiblir. Son cœur encor battait , Mais doucement, comme sur le rivage Le flot calmé vient battre après l'orage. Tout-à-coup, pâle, et les cheveux épais, Gouvernail vient s'offrir à ses regards, Dit de Tristan le malheur, la souffrance, Et son péril presque sans espérance.
— O noble Yseult, s'il peut se ranimer, Vous seule encor, votre art et votre zèle , Si vous voulez.... Si je le veux, dit-elle, Sauver Tristan, ah ! c'est encor l'aimer.
Cependant Marc est absent : s'il me blâme... Mais le temps presse. Ah! partons sans délais. Mon intérêt est si pur désormais !
Dieu qui nous voit, lit au fond de mon ame.
Hélas ! pourquoi dans ce cœur généreux Une autre Yseult ne peut-elle pas lire ! Instruite enfin des secrets amoureux, D'un feu jaloux elle a senti l'empire.
Ce mal cruel, de son époux souffrant Lui cache un peu le mal toujours plus grand. A ses côtés oubliant la fatigue , De soins, d'efforts, de tendresse prodigue, Seule, elle croit, elle veut le sauver. Yseult, sur-tout, voit dans Yseult la blonde Le médecin le plus mauvais du monde.
Ne pouvant pas l'empêcher d'arriver, Elle ne veut, ni qu'elle le revoie, Ni que Tristan si près de lui la croie. Ce chevalier que, tous les jours d'abord, Selon ses vœux, on portait sur le port, Trop faible enfin, a, de sa voix mourante, Prié dTseult la plus jeune suivante :
De Gouvernail dès que l'esquif connu Reparaîtra, dans le port revenu, Sans nul retard venez me dire, Isoire, Si de son mât la voile est blanche ou noire. L'Yseult jalouse, apprenant ce discours, A dit tout bas : Dis-la noire toujours.
Et cependant lTseult de Cornouaille Vogue vers lui, troublée au dernier point. Le vaisseau fend la mer, et, bien qu'il aille, Yseult toujours trouve qu'il ne va point. Quelle cbaleur! quelle noble colère !
Le vent propice est encore contraire.
Enfin voilà le port tant soubaité!
La voile blancbe, en signe de victoire, Flotte, et va rendre à Tristan la santé. Espoir trop vain ! A cet aspect, Isoire A sa maîtresse obéit, et d'abord
Court chez Tristan. — Le vaisseau?... — Touche au port. — Eh bien! parlez: et la voile? — Elle est noire.
A son arrêt Tristan d'abord répond Par un soupir douloureux et profond.
Levant la tête, il dit : Ah ! douce amie , Dont le bonheur fat mon vœu le plus doux, Adieu, vous dis: plus jamais de la vie Ne me verrez, ni moi reverrai vous.
Pardonnez-moi [indiscrète demande D'un vieil ami que votre amour aima.
Lors bat sa coulpe, à Dieu se recommande . Soîi cœur défaille, et son ame s en va.
Cette coutume onc n était oubliée :
Dès qu'un guerrier avait fini son sort, Cette nouvelle était soudain criée A tous les coins de la ville et du port.
Yseult aborde ; elle entend que Ion crie :
Le parangon de la chevalerie,
Le doux , le bon, le grand Tristan est mort.
A ces accents, elle-même mourante,
En chancelant marche vers le palais.
Conduite, hélas ! si loin de son attente,
Déjà 1 Yseult jalouse et repentante,
Dans un couvent s'est cachée à jamais.
Yseult, usant la force qui lui reste,
Entre au palais: ô spectacle funeste!
Tristan gisait. On lui chaussait déjà
Les éperons que cent fois il porta,
Dans ces beaux jours où, tout brillant de gloire,
Ce chevalier volait à la victoire.
Courant à lui, qui la sut tant aimer,
Et pâle aussi d une pâleur mortelle,
La tendre Yseult veut encor ranimer
Ce cœur glacé qui ne bat plus pour elle.
Il est trop tard : ses vœux sont superflus.
Tristan est mort. Lors, Yseult, sans mot dire,
Cède au destin, et puisqu'il ne vit plus,
La pauvre Yseult, en 1 embrassant, expire.
Tendres amants , ah ! du moins , vos malheurs A tout jamais arracheront des pleurs.
Nul vil penser, nulle action méchante Ne souillera votre histoire innocente.
Vos plus grands torts ne sont que des erreurs. Votre mémoire est douce et douloureuse.
Les nobles cœurs vous invoquant toujours, Désireront d'aussi tendres amours, Mais couronnés dune fin plus heureuse.
Tout preux alors, selon lus établi, Dans son armure était enseveli.
Comme on armait Tristan, quelqu'un regarde Et reconnaît trois lettres, à la garde De son épée : une pour Laucelot, Frère chéri qu'il a quitté trop tôt, L'autre pour Marc , l'autre pour l'apostole De ce pays. Fuyant ces tristes lieux, Gouvernail part sans dire une parole , Et de Tristan va porter les adieux A Lancelot. L'héritier des apôtres, A qui d'abord on remit les deux autres, Vit dans la sienne excuses, legs pieux , Vrai repentir, avec vive prière De faire rendre au roi Marc la dernière, Avec son glaive et son corps. Le prélat. Mû de pitié , veut accomplir lui-même Du chevalier la volonté suprême :
Et sur deux lits ornés avec éclat Faisant placer le héros et la reine, D'un vent propice il invoque l'haleine, Et voit bientôt apparaître à ses yeux De Gintagueil les rochers sourcilleux.
Marc, de retour, trouvant Yseult absente,
N'écoutant rien que l'orgueil de ses droits, A des soupçons injustes cette fois Avait livré son arae impatiente.
Pour se venger, il arrangeait son plan , Quand lapostole à ses yeux se présente. Mais, aux seuls noms d'Yseult et de Tristan, N'en parlez pas, dit ce prince en colère ; Je ne veux point qu'ils rentrent sur ma terre. Les criminels... ! Arrêtant ses transports, Le saint prélat dit : Seigneur, ils sont morts. — Ciel! — Et je viens, avec eux, vous remettre Du grand Tristan les adieux et la lettre.
Marc la saisit, plein d'une sombre horreur, Lit de Tristan les adieux, la douleur, Le repentir d'une faute trop grande, L'humble pardon quà son oncle il demande, Et le récit de ce boire amoureux Qu'Yseult, Tristan, avaient bu tous les deux.
Bien qu'aimant peu qu'on aimât trop sa femme, Marc, on a pu souvent l'apercevoir, Avait pourtant de la bonté dans lame.
Et cette erreur, et ce fatal pouvoir, Et cette fin, ont trouvé Marc sensible. Ils ont sans doute oublié leur devoir ; Mais comment vaincre un pouvoir invincible ! Il s'attendrit ; des pleurs couvrent ses yeux. Hélas! dit-il, de ce boire amoureux
Que ne m'ont-ils raconté l'aventure !
Auprès de moi, touché de cet aveu, Je les aurais conservés , je le jure.
Mes soins peut-être auraient éteint leur feu; J'eusse caché tout au moins leur faiblesse ! Mais j'ai perdu ma femme et mon neveu : Quel avenir pour ma triste vieillesse!
Remémorant, malgré d'autres amours, Tout ce qu'Yseult lui donna de beaux jours, Et tristement considérant 1 épée Dont du Morhoult la trame fut coupée, Il pense, ému du plus amer regret, Que , maintes fois le gardant d infamie, Tristan sauva son empire et sa vie, Sa vie, hélas! qu'Yseult embellissait.
11 veut qu'au moins de leur noble mémoire Deux monuments éternisent la gloire.
Il fait couvrir de deux marbres pompeux De ces amants la dépouille mortelle.
Mais, dans ces soins touchants et généreux, De jalousie un reste se décèle :
Marc, recueillant ces amants regrettés, Veut qu'on les place en la même chapelle; Mais qu'on les place aux deux extrémités.
Conseil de Mordrec. Artus attaque Lancelot. Mordrec attaque Artus. Générosité de Lancelot. Désastre horrible. Punition de Mordrec. Derniers moments de la Table ronde. Deux amants au tombeaujde deux autres.
Sinistre auteur de tant de maux cruels, L'affreuse mort du moins réconcilie.
Ressentiments terribles, éternels, Quand l'offenseur n'est plus , on vous oublie. Du malheureux qu'on a persécuté On plaint la vie, on honore la cendre : Enfin sur lui l'on dit la vérité, Quand on est sûr qu'il ne peut plus l'entendre. C'est trop souvent aux torches du tombeau Que l'équité rallume son flambeau, Que l'amitié, que l'amitié tardive, Rallume aussi sa clarté pure et vive.
Qu'il vaudrait mieux, réprimant son courroux , Calmant sa haine, ou ses dépits jaloux, N'attendre pas ce moment redoutable Pour les humains, qui le subiront tous!
Se regretter, est sans doute honorable : S'aimer, serait et plus sage et plus doux.
Marc, dont la haine était pourtant fondée, Le vieux roi Marc , de regrets accablé , Sentait trop bien, mais trop tard, cette idée Et cependant Gouvernail désolé Vers Lancelot poursuivait son voyage, Et, de Tristan remettant le message, Il en peignait, avec gémissements, Et l'infortune, et les derniers moments. Ne craignez pas que ma voix entreprenne De peindre ici Lancelot et sa peine.
Bien justement, on plaint chez les mortels Ceux-là d'entre eux qui succombent et meurent; Mais, oubliant des malheurs plus cruels, On plaint trop peu leurs amis qui demeurent.
A cette Table, objet de tous mes chants, Tristan perdu laissait un vide immense; Mais toutefois bien des héros vaillants Pouvaient encor rétablir la balance, Gauvain, Y vain, Lancelot, Perceval; Puis ce dernier veut à la Table ronde Porter enfin le fameux Saint-Gréal, Trésor scabreux, et pour lui trop fatal, Bien, par lequel et l'Europe, et le monde, Devaient céder aux faits miraculeux
Des chevaliers de cet ordre fameux.
C'en était fait : avec cet avantage Qui ne semblait pouvoir leur échapper, Tout eût bientôt plié sous leur courage : Mais le destin se plaît à nous tromper.
Malgré qu'Artus eût terminé la guerre Qu'à Lancelot il fit avec fureur, Contre ce preux, dans le fond de son cœur, Il conservait une vive colère.
Mordrec le vit, et lui dit un matin : Dans le château de la Garde-Joyeuse Par vous, seigneur, si Lancelot en vain Fut attaqué, de ce château divin Il eut pour lui la force merveilleuse; Et puis, Tristan, modèle d'amitié, De ses succès fit plus que la moitié.
Tristan est mort, et Lancelot lui-même, De vos états ce dangereux fléau, Se retirant dans la Gaule qu'il aime, N'a plus pour lui l'appui de son château. L'instant est bon, et, si mon zèle extrême Ne m'a trompé, je pense qu'il faudrait Dans son état suivre ce roitelet, Qui, sur ces bords, a, par son insolem <\ De quelque affront blessé votre puissance. Souvenez-vous que vous avez encor Ce fer vengejir, ce glaive Eacalibor,
Qui, dans vos mains jouant un si grand rôle ,
Vous a soumis une part de la Gaule.
Réunissez vos meilleurs chevaliers,
Qu'à votre voix tous reprennent le heaume;
Moi, seul ici, leur laissant les lauriers,
Je vous réponds de la paix du royaume.
Sans peine Artus par Mordrec entraîné, Déjà pensait à venger sa couronne.
« Fort bien, dit-il; sagement raisonné. » Comme il est bon lavis que Ion nous donne, Lorsque déjà nous nous l'étions donné!
Mais cependant Artus encor balance.
Sa sœur Morgain enfin le décidant, Sans rappeler la véritable offense De Lancelot (quelle aima vainement), Sur lui, d'Artus appelle la vengeance.
Lâche Morgain, lorsque de tes avis Tu connaîtras les exécrables fruits, En t'immolant, tu te feras justice.
Préviens ces maux, et préviens ton supplice! Il est trop tard. Le monarque irrité, Par elle ému, par Mordrec excité, Veut se venger. En grand secret il arme; Malgré Gauvain et ses conseils prudents , Il part suivi d'un flot de combattants, Et dans la Gaule il vient jeter l'alarme. Là, Lancelot, comptant sur le traité,
Par ses regrets doublement attristé, D'Artus au moins ne craignait nulle chose, Et, fatigué d'héroïques succès, Rendait heureux ses paisibles sujets :
Ce plaisir-là bien doucement repose.
O conquérants, suspendant vos exploits , De ce régime essayez quelquefois !
Bientôt, troublant Garnies sa capitale, Un bruit fâcheux porte de toutes parts De l'armement la nouvelle fatale.
Après trois jours, Gannes, sous ses remparts., A vu d'Artus flotter les étendarts.
Artus, sommant Lancelot de se rendre., Par ce héros justement indigné, A haute voix est sommé... de le prendre. L'assaut commence, et la charge a sonné. Enfin , après une lutte cruelle , Les gens d'Artus s'éloignent, repoussés.
Mais, voyant ceux de Lancelot lassés, Le lendemain il comptait de plus belle Les attaquer, quand, le troublant d'effroi, Un envoyé vint à ce vaillant roi Porter, de Londre, une affreuse nouvelle.
Le vil Mordrec ayant su, non sans art, < londuire Artus à sortir de sa terre Avec ses preux les meilleurs dans la guerre, Avait à peine attendu son départ :
Aux bords anglais, rallumant l'incendie De sa révolte adroitement ourdie, Mordrec, parmi les nombreux mécontents, Avait trouvé de nombreux partisans.
Proclamé roi par leur clameur soudaine, Ce traître avait voulu saisir la reine. Mais celle-ci, faute d'autres secours, De Londre, avec une assez faible escorte, Avait gagné la tour antique et forte.
C'est celle-là que l'on y voit toujours. Genièvre, là, par Mordrec assiégée, Priait Artus que, lui servant d'appui.
Toute autre affaire aussitôt négligée, Il vint d'abord secourir elle et lui.
Ce fut alors qu'Artus, voyant le piège, Se repentit d'avoir manqué de foi.
Artus des siens prend l'élite avec soi, Et part bien vite, abandonnant le siège. Le lendemain, surpris du changement, Lancelot sait le grand événement Qui le délivre, et quel éclat infâme Du vil Mordrec dévoile enfin la trame.
Quelque plaisir, dans le premier moment, De Lancelot a surpris la pensée ; Mais aussitôt la générosité Parle, et la joie est d'abord effacée.
Il ne voit plus d'Artus que sa bonté,
Ce qu'il lui doit, la trop cruelle offense Dont il paya sa noble bienveillance, Et qui l'excuse assez, en vérité, De s'être un peu trompé dans sa vengeance. Hé bien! dit-il, mieux que lui vengeons-nous. D'un lâche fils trop digne de courroux , Allons, courons venger ce noble père.
Puissé-je, ô Dieu, par un heureux succès, Envers ce prince acquitter ses bienfaits, Et réparer mon tort involontaire !
Il dit, et part, suivi du brave Hector, De Lyonnel, et du jeune Boort.
Courez, volez, ô héros secourables :
Du grand Artus devenez le rempart!
Ah! redoutez des fureurs exécrables, Et frémissez d'être arrivés trop tard.
Hélas! Artus, en l'excès de sa rage, S'est trop fié dans son bouillant courage, Et dans celui des valeureux guerriers Qui de sa Table étaient les chevaliers. Il avait cru que ses sujets rebelles Ne pourraient pas soutenir son courroux, Et, qu'abjurant des trames criminelles, Mordrcc viendrait embrasser ses genoux.
Artus avait toute la Table ronde.
< ! étaient les preux les plus vaillants du monde :
Mais comptant trop sur leurs faits belliqueux,
Le grand Artus avec lui n'avait queux
Contre l'effort d une armée innombrable.
Artus, bien loin que ses premiers regards
Aient dispersé cette foule coupable,
L attaque en vain, s'en voit de toutes parts
Environner, et le nombre l'accable.
Quels beaux exploits ! des chevaliers d'Artus
One la valeur ne fut plus admirable :
Aussi sont-ils étouffés, non vaincus.
Là, dans le sang d'un peuple de victimes,
Vous succombez „ô héros magnanimes!
Y vain mourant, du moins frappe de mort
Le vil Bréhus qui l'insultait encor,
Et du brigand punit un vieil outrage.
Lac, Dinadam, Sacrémor, ont été.
Oh! que ne puis-je à la postérité
Cacher ces faits sous un épais nuage !
Carados meurt au milieu du carnage.
Et toi, Gauvain, héros chez les héros,
Toi que l'on nomme avec les Lancelots,
Il faut périr, et, sous des mains vulgaires,
Dans ce combat tomber avec tes frères.
De ces revers témoin désespéré,
Artus, encor qu'aux jours de sa vieillesse,
Artus terrible, et de sang entouré,
Offre aux regards l'Artus de sa jeunesse.
Ce prince enfin atteint d'un coup mortel ,
Et sous les yeux de son fils criminel , Dit à Gyrflet : Va, ma trame est coupée : Noble écuyer qui me suivis toujours, Et qui m'as vu dans de plus heureux jours, Des ennemis sauve au moins mon épée !
Déjà blessé, Gyrflet gagne, en courant, Un lac voisin, y cache, au sein de Fonde, Escalibor, chère à la Table ronde, Et vient mourir près d'Artus expirant.
C'est le moment où Lancelot arrive.
De quelle horreur, ô ciel, il est saisi ! Des partisans d'Artus, sur cette rive, A son secours venaient, trop tard aussi. Mais il est temps encor pour la vengeance. Amis, à moi! pour ces traîtres la mort! Dit Lancelot, qui le premier s'élance.
Les révoltés, plus valeureux d'abord, N'étaient pas prêts à ce nouvel effort. Avec les siens quelle ardeur il déploie! Qu'il sait bientôt inspirer de terreur!
Combien d'éclairs lance son fer vengeur! C'est un vautour qui déchire sa proie, Et sa vertu ressemble à la fureur.
Mordrec, rempli d'une féroce joie, Déjà parlait et régnait en vainqueur:
Mais, loin qu'alors son triomphe s'achève, L'apercevant, Lancelot, plein d'horreur,
Vers lui pénétre, et dans ce lâche cœur
Avec transport il plonge tout son glaive;
Puis, sans retard, des tremblants ennemis
Exterminant les coupables débris,
Il vient, en hâte, apprendre leur ruine
Au noble Artus, qui, sur une colline,
Couvert du sang d'ennemis égorgés,
Respire encore, et, surpris, l'examine.
— O Lancelot! c'est vous qui me vengez,
Et c'est Mordrec, hélas! qui m'assassine !
Du grand Artus ces mots sont les derniers.
Artus est mort près de ses chevaliers.
Là, sont présents, comme à la Table ronde,
Ces chevaliers, épouvante du monde,
Qu'on respecta , même en les immolant.
Tous sont tombés, montrant leur front terrible.
Superbe encor dans leur sort accablant,
Et, conviés à ce banquet horrible,
Font à leur chef un cortège sanglant.
Et justement quand de la noble Table Etait comblé l'échec irréparable, Voilà qu'enfin le sombre Perceval Arrive là, portant le Saint-Gréal.
îi est trop tard. Lancelot, qui l'embrasse, De leurs amis dit l'affreuse disgrâce:
Tous deux, Hector, Boort, et Lyonnel, Tristes témoins d'un revers si cruel,
En même temps sont touchés de la grâce. Genièvre aussi, qu'affranchit Lancelot, Dans ses malheurs croit voir le doigt d'en haut. Et veuve et libre, elle pouvait sans doute A Lancelot unir enfin ses jours :
Mais ce n'est plus son amour qu'elle écoute, Et, d'un couvent cherchant l'humble secours, Du paradis elle y suivra la route.
Pour Lancelot, il veut, de deuil couvert, Se faire ermite en quelque âpre désert. Il veut pourtant, avant de fuir le monde, Où ses hauts faits Font illustré jadis, Aller encore , ainsi que ses amis , Prendre une fois place à la Table ronde.
Tous cinq y vont, noble et dernier débris D'un ordre illustre et fameux sur la terre ! Devant la Table immense et solitaire, Silencieux, comme ils étaient assis, Au sein du calme, on voit l'éclair reluire; Et le tonnerre, arbitre des étés, Du sombre hiver vient envahir l'empire.
Quelques instants, les preux épouvantés Sont entourés par une nuit profonde; Et, quand enfin le jour est revenu, Le Saint-Gréal, même la Table ronde, Ont aux regards pour jamais disparu.
Troublés, touchés, ces héros, au plus vite ,
Voulaient aller se cloîtrer tous. C'est trop ,
Mes chers amis, répondit Lancelot;
Il ne faut pas un univers ermite.
Vous, Lyonnel et Boort, mes cousins,
De vos sujets surveillez les destins.
Mon frère Hector, pour toi, je t'abandonne
Avec plaisir mes biens et ma couronne.
Seul , Perceval fut prêché vainement :
Il se voulut cloîtrer absolument.
Je ne sais pas par quel motif sévère
Ce preux pensait qu'il ne pouvait mieux faire.
Dans ce parti, Genièvre et Lancelot
Pieusement l'imitèrent bientôt.
Mais, avant tout, un souvenir fidèle
Pour quelques jours au monde les rappelle :
Au grand Artus, à ses nombreux héros,
Après qu'ils ont élevé des tombeaux,
Leur présentant une touchante image,
Une autre tombe appelle leur hommage.
Remémorant leurs amis les plus chers,
Avant qu'entre eux et le vaste univers
Un voile épais pour jamais roule et tombe,
D'accord d'avance, et mus du même élan,
Les deux amis d Yseult et de Tristan
Désirent voir et saluer leur tombe.
Pour Gornouaille ils sont partis tous deux. Gardez-vous bien de croire, je vous prie,
Que de l'amour le pouvoir dangereux Leur inspirât quelque tendre folie !
Non : de ces maux, de tant d'affreux revers L'impression douloureuse et profonde A sur leurs cœurs, pleins de regrets amers, Versé l'oubli de l'amour et du monde.
Le dieu puissant qui préside aux vertus Est le seul dieu que leur douleur implore. Je ne dis pas qu'ils ne s'aiment encore; Mais ces amants ne se le disent plus.
L'amour sur eux n'a plus rien à prétendre; Mais l'amitié, l'amitié la plus tendre Unit leurs cœurs. Tel, quand l'astre des jours, Cet œil du monde, est en proie aux orages, Et, trop long-temps éclipsé dans son cours, La vu finir au milieu des nuages, L'astre des nuits, à côté des autans, Montre à son tour son visage pudique; Et, bravant mieux leur fureur frénétique, Bien qu'obscurci de moments en moments, Il fait briller parmi les ouragans Une clarté douce et mélancolique.
Chez le roi Marc, Genièvre et Lancelot Touchent enfin au but de leur voyage.
Pour honorer gens de si haut parage, Marc ordonnait des banquets; mais bientôt De tous les deux, que même envie excite,
Il sait le but de leur noble visite.
Et cette reine et ce preux réunis
Sont deux amis qui vont voir deux amis.
Ces voyageurs, sans plus longue remise,
Ont demandé que quelqu'un les conduise
Vers les tombeaux où dorment pour toujours
Tristan, Yseult, et leurs tendres amours.
A ces amants Dinas jadis propice,
A leurs amis rend ce triste service.
Dans les détours d'un bois religieux,
Il les conduit vers l'antique chapelle
Où, malgré lui, sattendrissant pour eux.
Marc a fixé leur retraite éternelle.
En approchant de ce lieu respecté,
Et Lancelot et Genièvre tremblante
Réunissaient toute leur fermeté,
Qu'ils sentaient bien toujours plus chancelanle.
Déjà les cris des oiseaux de malheur
Marquaient des lieux voués à la douleur.
Par leurs accents, les timides colombes
Semblaient connaître et saluer ces tombes.
Faisant crier les gonds mal assurés,
Dinas enfin repousse les ténèbres,
Et montre aux yeux éclairés par degrés,
Des deux amants les demeures funèbres :
Ciel! de Tristan le chien fidèle entré
Expirait là, près d'un maître expiré.
Cet aspect, plein de tristesse et de charnu ■>.
En d'antres temps eût excité les larmes ; Mais, plus touchant et plus prodigieux , Un autre aspect, dans ce temple pieux , Etait déjà venu frapper la vue De Lancelot et de Genièvre émue :
Prenant racine au tombeau de Tristan.
Un lierre ami gravissait la muraille , ' Et s'inclinait, par le plus doux élan, Sur le tombeau d'Yseult de Cornouaille.
Montant moins vite, et plus timidement, Déjà couvert dune feuille naissante, Sur ce tombeau, le lierre de l'amante Voulait s'unir à celui de l'amant.
De leurs amours image trop fidèle !
Aux survivants quel souvenir rappelle De ce tableau l'aspect inattendu1 !
En l'observant, Lancelot éperdu Dit: Ah, Genièvre! Ah, Lancelot, dit-elle!
C'ÉTAIT AINSI qu'aux jours de mes loisirs, Des temps lointains j illustrais la mémoire, Et, des héros racontant les plaisirs, Vantais sur-tout leurs vertus et leur gloire. Bien que des vers l'attrait m'ait toujours plu , En mhonorant de cet art difficile, Mon premier vœu fut toujours d'être utile : •l'aurais mieux fait, si l'on avait voulu. Mais, après tout, celui par qui les hommes
Sont amusés et parfois attendris,
Dans tous les temps, même au temps où nous sommes,
Peut se flatter de les avoir servis.
Non que sois sûr d'un si grand avantage :
On vise un but, sans se croire vainqueur;
Et je voudrais qu'en lisant cet ouvrage
On fût content, et quelquefois meilleur.
.1 en conviendrai: sans doute, ici, les belles S'instruiraient mal dans 1 art d'être fidèles; Mais on verra que toutes leurs vertus Sont dans mes vers , hors celle-là sans plus. Souvent aussi j'ai peint les nobles flammes Qui des guerriers vont embraser les âmes; Dans mes portraits, j'ai souvent allié L honneur sublime et la sainte amitié.
Puisse, par-là, ce tableau poétique, De nos héros intéresser les yeux!
Ils passeront l'essor ambitieux De mon espoir peut-être fantastique, Si leur laurier, à jamais glorieux , Vient ombrager mon rameau pacifique.