TA TACHE ROUGE
*__ Ici lé coin de Charlemagne ! Notre beau Pallikare “était en peine de vous, messieurs, et cherchait partout sa famille, comme le Petit Poucet, dans la forêt.
Raymond fut aussitôt entouré par une demi-douzaine de déguisés qui l’entrainèrent vers le boulevard.
Esther avait profité de ce mouvement pour s'esquiver. Elle fit un détour et gagna la porte cochère de l'hôtel Schwartz, au moment mème où le coupé du baron Chauflour arrivait devant le perron.
Esther avait remis son masque et rabattu le capuchon de son domino.
Les valets groupés en dedans de la porte cochère, voyant arriver une femme qui venait évidemment du bal de l'Opéra, lui barrèrent le passage.
— Vous vous trompez de route, madame la princesse, dit l’un d’eux avec un respect ironique, c’est chez M. Strauss, de l’autre côté de la rue qu’on entre pour cent sous.
En ce moient, le baron Chauffour, emmitoufflé chaudement dans son par-dessus, paraissait au haut du perron. C'était un homme entre deux âges, fortement bâti et dont la prétention semblait être de singer l'allure britanique.
Il se tenait raide, les mains dans ses manches et le cou guillotiné par les collets relevés de son paletot. La lu-
L mière qui lui venait de tous les côtés à la fois éclairait
“de haut de soh visage sous son petit chapeau rond à bords étroits. Quoique sa bouche fût cachée, il était im- + possible de ne pas reconnaître en lui, du premier coup. d'œil, le type de la race africaine; ses pommettes sail- __laïent des deux côtés de son nez épaté et c'était de la” laine d’un gris blondàtre qui moutonnait sous la soie de son chapeau, luisante comme du cuir verni.
. M. le baron Chauffour avait sa place marquée parmi
sait pour être incalculable. Au temps où il était plus jeu- ne, ceux qui ne l’aimaient pas l’appelaient volontiers «le nègre blond. »
La chronique rapportait que plusieurs gentlemen du sportet de la finance étaient morts autrefois de cette : ! sk plaisanterie, et le baron Chauffour, ce qui est assez rare N :]
parmi les archi-mi'lionnaires, gardait encore, à plus
; de cinquante ans qu’il avait, une réputation de fine lame. ; Il venait de quitter le vestibule, accompagné par deux LS autres gentilshommes d’affaires qui paraissaient le serrer de près; il écoutait avec une distraction silencieuse et gourmée le bavardage de ses deux interlocuteurs. D. Les Péreire n’ont pas compris la combinaison, dit Vun sas au fond ce sont de pauvres qrex et le vieux £
* Re the LA #7 ?
— Il n’y a que vous, baron, reprit l’autre, pour dévisser une idée nouvelle en deux temps, et voir d’un seul
. coup d'œil ce qu’elle a dans le ventre. Notre Crédit Ma-
ritime tortille à la fois tous les placeurs de contrats à la grosse et toutes les compagnies d’assurances, soit mutuelles, soit à prime fixe. Avec un lanceur comme vous, je garantis trois capitaux en quinze ans!
Le baron Chauffour avanca la tête pardessus la balustrade du perron.
— Well, John! dit-il. Vous avez attelé Prince-Alfred, boy? Je vous avais pourtant dit de prendre Materialist.
Les deux gentilshommes d’affaires échangèrent un regard et dirent à la fois :
— Une jolie bête, baron! diable! un vrai bijou d’animal !
Puis le premier ajouta :
— Voulez-vous que nous allions demain matin vous porter le détail de la chose ? 6
Le baron descendait déjà les marches. Comme il allait mettre le pied sur le pavé il s'arrêta brusquement, parce qu'une voix de femme l’appelait tout haut par son nom.
Son premier mouvement fut de tourner la tête pour Woir si la voix venait du vestibule, mais il n’y avait der-
Qi se fre 2 en lui Boat:
Res hi - C'est cette personne là-bas, sous la porte, elle a probablement soupé deux fois.
— Indeed! fit le baron avec mauvaise humeur, Here, ra John, boy!
La voix de femme calme et claire poursuivit : — Venez çà, baron, je vous prie, on ne veut pas me laisser entrer dans la maison Schwartz, sous ce prétexte . +2 que je sors de la maison Strauss. Pourtant, c’est toujours | la Judée.
Les valets s'étaient écartés à droite et à gauche, mais leur attitude disait clairement qu’ils étaient prèts à faire un mauvais parti au malencontreux domino pour peu qu'un geste ou une parole du puissant baron les y autorisàt.
Celui-ci était tout auprès de son cocher anglais, qui se pencha et lui dit sans le moindre accent britani-
que :
— C’est la Jéricot, parbleu ! Faites la flanquer au poste une bonne fois! #
Le baron se tourna vers les deux gentilshommes, qui
ricanaient, et leur dit en français, cette fois :
— Une prantareterins 9 ou que le diable m ppp Pr
de la place Vendôme et pas. de cancans! bonsoir. Pere, John !
11 traversa la cour d’un pas raide et fier; le coupé s’é-
PE
| branla et le suivit.
Les fondateurs du Crédit Maritime restèrent diserètement sur le perron.
— Il baragouine le français à Londres, et l'anglais à Paris, dit l’un d’eux..
— Sa vraie langue est le moricaud! répliqua l’autre. Le baron, à cet instant, joignait le domino, dont ilsecoua la main rondement, en disant de manière à être entendu. par les valets :
' — Marquise, je suis à vos ordres, by God! | — As-tu fini, pékin! répartit le domino dans le style le plus pur du carnaval.
Le baron était si riche que la valetaille n’osa pas éclater dé rire. 11 grommela avec mauvaise humeur :
— Vous êtes en humeur de plaisanter, belle dame.
— Je n’ai jamais été plus sérieuse, répliqua Esther, et vous allez bien voir! soyez assez bon pour m'ofifrir votre bras. here, John.
— J'ai conuu bien des rasoirs, grommela John en rassemblant ses guides, mais pas un pour avoir un pareil
fil!
IL fit entendre ce léger coassement particulier aux co- £hers de Londres, et le coupé s’ébranla.
porte cochère.
— JE ES le domino, je vais à pied en atten-
comme votre hôtel est au bout du monde et que j'ai pitié de vos jambes goutteuses, je permets que John nous suive de loin. Vous serez libre de monter quand vous auez entendu ce que j'ai à vous dire. 3
Le baron qui tournait déjà le trottoir dans la direction opposée au péristyle de l'Opéra, fit un brusque mouvement, parce que la voix majestueuse du perron se faisait “entendre de nouveau, criant :
— Les gens de M”° la comtesse de Saint-Pierre d’A- gave! | - — Elle n’en a pas beaucoup de gens, cette comtesse-
; là, dit le domino en riant, mais s’il s'agissait de ses cré- anciers, la cour de Poe Schwartz serait trop étroite
pour les contenir.
— Pourquoi ce ton provoquant, Esther, ma chère enfant? dit le baron qui voulut essayer un langage protec-
teur, on ne se conduit pas comme vous venez de le faire = tout à l’heure au milieu de pareille valetaille. Quite sho- __— J'étais en train justement de penser à cette vale- ‘à till, oi Esther, il y a là-dedans des SEE TE très-
— Ah Gal fit Chauffour qui se redressa, sur quelle
14 " herbe avons-nous marché, ma mignonne ?
pas vos grands airs, ce serait tout à fait inutile. Vous
een et vous avez beaucoup regardé cette FREE An:
Tr
ka ne.
— Affaire de jalousie, alors? dit-il à haute voix.
Il ajouta tout bas en pressant le bras d’Esther : .— Si vous aviez voulu, méchante, vous auriez le droit
ë de me faire des reproches.
— J'ai passé un mois tout entier à votre château de la -Maisonfort ! dit Esther, qui haussa les épaules avec un
ait dédain. Puisque vous parlez de droits, vous n’en l aueun sur moi, mais vous m'en avez donné sur
AL … — Sur l'herbe qui fait réfléchir, mon bon. Ne prenez |
avez beaucoup causé cette nuit avec M"° la comtesse
LA TAGCHE ROUGE
| vous. J'ai en tête une grosse idée : je suis sit à me
154 d — Ah! fit le baron, et vous avez besoin dé moi pour cela?
— Jusqu'à un certain point, oui... d’un autre côté, j'ai un mari pour cette petite Angélique, vous savez? — Comment! comment ! s’écria le baron, je sais. — Ne discutons pas, voulez-vous? interrompit Esther, “ aide suis une drôle de fille, calculant bien et très-positive, mais romanesque aussi, à ma façon, parce que ma jeunesse solitaire a eu tout le temps de rêver. Je crois aux talismans, non pas à ceux qu’employaient les vieux enchanteurs et les magiciens du temps passé, mais à cer- taines paroles, à certaines formules qui, au plein milieu de notre vie moderne où l’on ne croit à rats BAUER évoquer des fantômes. Here n | Le baron réprima un bâillement, Esther dégagea son | bras qu’il tenait sous le sien, et lui + la main sur ré- & paule. ; EC,
- Elle âvait relevé à demi le capuchon dé son domino; la lueur lointaine d’un réverbère frappait obliquement son visage démasqué. Re * La route qu’ils venaient de suivre tous deux en s’éloigpant du boulevard, les avait portés en un lieu tout à
fait désert, où les échos du carnaval n’arrivaient plus 5. que comme un murmure. 13 à
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LA TACHE ROUGE Dos |:
John suivait toujours avec le coupé à une cinquantaine ‘de pas de distance.
Esther regardait le baron en face, et celui-ci semblait
éprouver une sorte de malaise sous le rayon aigu qui jaillissait des prunelles de la belle fille.
— Mon père est un bien pauvre homme qui deviendra peut-être riche, dit-elle d’un accent pensif; il a vu beau coup de choses en sa vie; je ne connais personne qui soit
àla fois si savant et si ignorant que lui. La semaine
passée j'ai essayé de lui escamoter un seeret; il a tout
un magasin de secrets! Le pauvre père faisait de son - mieux pour me résister, et par le fait, je n’ai eu qu’un tout petit morceau du secret que je voulais lui arracher,
parce qu'il s’est enfui en me disant : « Toi, il y a des
moments ou tu me fais peur comme si tes yeux m’en-
traient dans l'âme !...» Est-ce que vous aussi, monsieur le baron, vous trouvez que j'ai l’air d’une sorcière ?
*. — Je trouve que vous êtes la plus jolie fille de Paris,
“a répondit le baron avec galanterie.
Esther sécoua la tète gravement.
— 11 faudra vous déshabituer de me parler sur ce tonlà, dit-elle; au fond cela m'est égal, je ne suis pas bégueule, mais je vais changer de position et je prierai mes amis d'oublier le temps où je chantais comme un pinson * à la petite fenêtre de ma chambrétte. C’est par cette fe-
nètre-là que vous vites pour la première fois Angélique,