‹ La Tache Rouge, volume 1Chapitre 17 sur 86 · LA CALÈCHE ET LE COUPÉ · texte numérisé non relu

LA CALÈCHE ET LE COUPÉ

L'intérieur de la calèche était sombre, néanmoins deux silhouettes de femmes se dessinaient vaguement derrière la vitre brouillée par le froid.

Une de ces femmes était grande et forte, elle avait des cheveux blancs abondants qui foisonnaient sous une riche coiffure de bal.

L'autre qu’on apercevait à peine, car elle était cachée ‘aux trois quarts derrière sa compagne, semblait une toute-jeune fille.

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On devinait plutôt qu’on ne voyait la légère guirlande de fleurs bleues qui courait dans ses cheveux blonds.

Les ondes soyeuses d’un burnous dé cachemire l’enveloppaient de toute part.

Était-elle jolie? Si peu qu'on la vit vous eussiez affirmé qu’elle était belle et charmante.

La beauté d’une femme dégage une indéfinissable : saveur : parfum latent, subtile harmonie qui fait vibrer l’âme avant même que se soit produit le phénomène complet de la vision.

On ne se trompe guère à cela.

Quand on s’y trompe, la colère éprouvée dénonce le sens inconnu qui existe en nous et qui n’a pas bien rempli son devoir.

Le regard de maman Marquis lille sur les cheveux blancs de la grande dame.

— Athénaïs a vieilli plas que Germain, pensa-t-elle, et

j'étais son ainée.

Elle parlait d’elle-mème au passé comme on fait pour les mortes.

Mais ce qu’elle cherchait surtout, c'était le visage de la jeune fille. A peine put-elle en effleurer les délicats profils, car les deux dames disparurent, emportées par la course de la calèche.

Et pourtant elle dit :

— Elle est plus jolie que sou portrait! ai

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- Sa figure changea encore une fois de couleur, un sourire éclaira la coupe allongée et hardiment aquiline de ses traits.

Dans ce sourire qui était à la fois radieux et tout plein de mélancolie, on eût pu voir une larme lente descendre sur la maigreur de ses joues. :

Elle pensa tout haut :

— Angélique a le burnous que la pauvre grand’tante lui a envoyé de province.

Sa voix avait la douceur d’un chant; elle trembla un peu en prononçant les trois derniers mots : « La pauvre grand’tante. »

Maman Marquis reprit son pesant panier, qui cahota N

Ê de nouveau sur sa hanche meurtrie.

On eût dit que cette rencontre lui avait rendu toute sa vaillance.

La calèche avait filé vers Le Pont-Neuf, on ne la voyait . plus.

Au loin, du côté de la rue des Prouvaires, des chants gaillards se firent entendre, interrompus par les éclats

d’une conversation de carnaval.

Dans les nuits de Paris, il y a trois catégories de lurons qui crient et qui chantent soit en carnaval, soit en carèême, soit dans le reste du temps qui se place eutre le dimanche de Pâques et les jours gras.

ke Cesuut les commis, les étudiants et les ouvriers.

Les soudards, en effet, sont devenus muets depuis bien longtemps; et la jeunesse dorée a peur de s’enrhumer dans la rue.

| Les ouvriers goguettent de bonne foi et de bon cœur; beaucoup d’entre eux désormais ont fréquenté les écoles de musique populaire, et peuvent donner un coup d’épaule à l’impitoyable ensemble de leurs camarades allemands.

Ils savent deux ou trois morceaux qu’ils ne se lassent jamais de répéter, et au milieu desquels les voix indisciplinées de ceux qui n’ont point pratiqué l'orphéon prodiguent des dissonnances tout à fait originales.

Les commis, mieux habillés, mais plus ignorants, n’ont pas le temps d’aller à l’école. Ils n’ont jamais rien appris, ce qui leur permet d’attaquer le grand air d'opéra.

Ceux-là ont le courage de leur voix fausse ; ils roucoulent avec conviction et peuvent passer pour les plus:

redoutables parmi les miauleurs de nuit qui chagrinent le sommeil des citoyens.

Les étudiants enfin. mais il faut parler un peu au passé quand il s’agit des étudiants. Le pays latin a subi une complète transformation depuis quelques anuées. On n’y trouve plus d’enfants. Il est pavé d'hommes politiques.

Nous dirons donc que les étudiants d’autrefois chan-

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taient tout uniment la gaudriole sans façon, mais non pas sans fracas. Ils étaient heureux pourvu qu'on les entendit de très-loin, et leur joie ne connaissait plus de borne quand les passants se détournaient d’eux en murmurant : à

— Voilà de bien mauvais sujets !

La bande qui détonnait là-bas un chant joyeux, pré-* curseur du Sire de Framboisy où des Pompiers de Nanterre, devait être composée d’étudiants, regagnant leurs pénates après une nuit de faridondaine.

Maman Marquis, tout entière à l’émotion qui lui serrait le cœur, ne donnait nulle attention à leurs étourdissants refrains.

Elle n’entendait pas non plus le bruit sec et cassant

d’un petit coupé, très-bas sur roues, qui arrivait derrière

elle au galop d’un magnifique cheval anglais.

L’échafaudage d’une maison en réparation barrait le trottoir et maman Marquis avait été obligée de prendre la chaussée.

Elle allait perdue dans ses réflexions et se disait :

— Des cheveux blancs! Athénaïs! il me semble que c'était hier. Je la vois encore sous les ombrages ‘de son pare, à la Maisonfort, brillante, adulée et derrière elle cette sombre figure de la mulâtresse, Minerve, qui semblaït être son démon familier. Les belles boucles brunes qui se jouaient alors autour de son front orgueilleux !

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Le malheur est venu pour elle aussi, le malheur et la vieillesse. Elle fut cruelle, oh! bien cruelle pour moi, plus encore pour ma pauvre bien-aimée Adèle. Et moi

je ne pus rien pour protéger l'enfant qui était tout mon.

* cœur. Rien! je n’ai jamais rien pu! Pendant que les autres montaient, j'ai descendu toujours, toujours. * — Gare! prononça derrière elle une voix enrouée. À quelque distance, le chant des étudiants éclata plus joyeux et plus tapageur.

La petite femme se prit à écouter et pensa au travers de son rêve :

— On dirait la chanson de mes diables !

Mais elle n’entendit point la voix enrouée qui répétait avec colère :

— Gare donc! Take care, old bit of a doter !

Un vrai cocher anglais, qu’il ait nom John, Tom ou

Jack (et il y a beaucoup de cochers français comme éela) :

n’écrase jamais personne sans linjurier préalablement. $ ; ;

La roue droite du coupé, lancée à pleine course, toucha le panier de maman Marquis.

La petite femme subit le contrecoup si violemment qu’elle fit deux tours complets avant de tomber sur le pavé.

Le cocher avait d’instinct retenu son cheval.

— Allez, John! ordonna distinctement une voix qui

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partait de l'intérieur ; ce n’est pas votre faute, vous aviez fait le nécessaire. Allez! Go on, boy !

La chanson des étudiants venait de prendre fin subite-

ment et un bruit de pas tumultueux sonnait sur le :

verglas.

— Arrête, canaille! cria une autre voix, une voix de stentor, celle-là, pleine et jeune ; ah! tu as fait le nécessaire ! arrête! ou je mets ta boîte en miettes!

* Celui qui parlait ainsi, un beau grand garçon à la figure mâle et franche, s’était élancé à la tête du cheval et tenait la bride de court en ajoutant :

— Soyez tranquilles, le goddam ne s’envolera pas désormais.

La petite femme était déjà relevée et entre les mains d'une demi-douzaine de jeunes gens.

— Maman! s’étaient-ils écriés tous à la fois, tiens bon, Raymond, c’est maman Marquis !

Et l’un d’eux ajouta :

— C’est notre déjeuner et notre diner que le drôlea

mis dans le ruisseau ! “ Celui qu'on avait appelé Raymond, au nom prononcé de maman Marquis, donna une secousse à la bride qui fit cabrer le cheval.

Le cocher prit son fouet par le milieu et brandit le -

gros bout au-dessus de sa tête comme une massue. La petite femme était plus blanche que la toile de son L 7* .

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fichu; on voyait cela aux lueurs des lanternes du coupé.

Ses yeux battaient et sa respiration ràlait dans sa gorge.

Le fouet du cocher anglais cependant n’était pas retombé sur la tête de Raymond.

Ce cocher était un gros homme à la robuste carrure, au visage rouge comme une tomate, qui baissait les yeux maintenant parce que Raymond le regardait fixement.

Peut-être connaissait-il Raymond. En tout cas, le regard de ce dernier semblait l'avoir changé en statue.

Une main gantée avait relevé la glace à l'interieur du coupé. On n’y bougeait pas, on n’y parlait plus.

Les jeunes gens demandaient tous à la fois :

— Êtes-vous blessée, maman, êtes vous blessée ?

C'était vraiment un beau gars que ce Raymond. La lumière de la lanterne l’éclairait en plein, tandis qu'il serrait la bride à deux pouces du mors, la main baignée par l’écume du cheval.

Il pouvait avoir de vingt à vingt-deux ans. Il était haut sur jambes, un peu trop mince de taille, mais découplé comme un diable. Son pardessus boutonné couvrait un costume de carnaval, et un bonnet grec, orné d’une large touffe de soie, se plantait de travers sur la forêt de ses cheveurs noirs bouclés.

* Il tendit l'oreille avidement pour entendre la réponse de la petite femme à cette question : maman êtes-vous blessée?

Celle-ci balbutia d’une voix haletante et entrecoupée de plaintes sourdes :

— Je ne sais pas, je ne me sens plus.

Elle s’interrompit, parce que son regard venait de tomber sur le coupé.

— C’est sa voiture! murmura-t-elle, c’est lui !

Il y avait sur sa pauvre figure blème une sorte de résignation tragique, tandis qu’elle ajoutait :

— Toujours lui! ;

Un cri plaintif s’échappa de sa gorge tout à coup.

— Ma jambe! dit-elle, je ne peux plus remuer ma jambe. Bonté de Dieu! ces gens-là ne nous avaient donc pas fait encore assez de mal!

— Qu'est-ce qu’elle a dit, demanda Raymond les sourcils froncés et la lèvre tremblante : je veux savoir ce qu’elle a dit!

Pour mieux entendre, il se rapprocha de la petite femme, abandonnant un instant la bride.

- — Parbleu! répliqua-t-on, elle dit qu’elle a la jambe cassée.

- Raymond se retourna vers la portière du coupé avec un rugissement de colère.

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