‹ La Tache Rouge, volume 1Chapitre 28 sur 86 · LES REMÈDES DE MAMAN MARQUIS · texte numérisé non relu

LES REMÈDES DE MAMAN MARQUIS

A cette question, les yeux du bel étudiant exprimèrent un franc dédain.

— Vous n'avez pas la voix trop mauvaise, maman, répondit-il, mais je crois que la fièvre vous tient. Allons, allons, ne vous faites pas de mal, c’est John qui a donné le coup de fouet. John est une brave brute, je lui ai rendu son compte; mais M. le baron est bien trop riche. et bien trop prudent pour jouer au jeu de l'épée avec un pauvre garçou tel que moi.

| F Ê | È js

— Peut-être! fit maman Marquis; le fils d’esclave a été élevé en gentilhomme... en spadassin, plutôt. Et s’il

‘savait seulement.

Elle s'arrêta; ses yeux prirent une expression singu-

lière.

On eût dit qu’elle rêvait tout éveillée.

— Lamiral donne une consultation en règle, prononça entre haut et bas le docteur d’un ton piqué.

La petite femme murmura lentement et comme si elle se fût parlé à elle-même :

— C’est une bien vieille histoire, qui arrive toujours et qu’on ne croit jamais : des millions qui glissent entre les doigts du maître confiant, imprudent.. aveugle! pour aller dans la cachette du domestique infidèle; des vieilles races qui tombent, des parvenus qui grimpent en se hissant sur le tas de l’or qu’ils ont volé! On rit de cela, on dit : «C’est un conte à dormir debout,» ou bien l’on dit encore : & C’est l’incorrigible rancune des vaincus, c’est la fainéantise du temps passé qui se venge du travail heureux par la calomnie.…. »

— Eh bien! Lamira], demanda Ségoffin, quel diagnostic portes-tu, vieux ?

Au lieu de répondre à cettg question, Raymond se pencha au dessus de maman Marquis et lui dit tout bas : î : '

— Le baron Chauffour n’est pas si méchant qu il en &

LUE Ne lo) eee Te ES ec qu LE Ho A NE 23 ÈA Fo À % ; (RU UT. I ne : “* . «

l'air ; il viendra lui-même vous faire des excuses et vous prier d’accepter une indemnité. | À Les joues de la petite femme se couvrirent d’une rougeur épaisse tandis qu’un éclair s’allumait dans ses yeux. 1 — Vous n’avez pas fait cela, M. Raymond! s’écria-telle d’un accent sévère.

Puis sa voix s’adoucit et la colère de son regard ë tomba. | k sl 5 C’était de l’effroi qu'on lisait maintenant sur sa physionomie. :

-— Vous qui avez si bon cœur, murmura-t-elle, vous nauriez pas voulu me mettre dans l’embarras ! F | —S$i vous ne voulez pas qu’il vienne, dit Raymond étonné, je l’'empècherai pardieu bien de venir.

Maman Marquis avait baissé les yeux à demi, et sem-

blait lutter contre la confusion chancelante de ses pen- sées. .

- Vous ne savez pas, balbutia-t-elle encore, et sans avoir conscience peut-être des paroles prononcées, vous pe pouvez pas savoir. personne ne sait !

£ Ces derniers mots furent dits avec une certaine ém- : phase.

Maman Marquis s’était redressée; elle serra encore une fois la main de Raymond, et ajouta d’un ton où il LA wait une singulière fierté :

di Pa ALL] PA OH RD 47e NE LATE SR à DA N

132 LA PACHE ROUGE : — Merci, M. Raymond, je ne connais rien de si bon " ni de si brave que vous; vous avez fait de votre mieux

pour une pauvre femme qui vous aime bien, qui vous aime mieux encore que vous ne pouvez le croire ; mais + sachez cela pour aujourd’hui et pour plus tard : cet homme-là ne doit jamais passer le seuil de ma maison. Vous entendez : jamais! |

— Allez déjeuner maintenant, reprit-elle, il doit être l'heure, et je suis bien sûre que Mariette a déjà mis le couvert, car j'ai entendu tomber pas mal d’assiettes. Je n'ai plus besoin de personne auprès de moi; messieurs, allez tous déjeuner et soyez indulgents pour la cuisine de Mariette.

Les étudiants, qui s’étaient écartés peu à peu par discrétion, revinrent tous et entourèrent le lit.

— Voyons, maman Marquis, dit le docteur, organe de la consultation, soyez raisonnable, laissez-vous soigner; si vous mOntrez un peu d’obéissance, ce ne sera rien. :

— Rien du tout, appuyèrent Ségoffin et les deux autres hommes de science. Nous répondons de vous.

La petite femme les regarda en souriant.

— Messieurs, dit-elle, je sais que vous êtes savants, et Ex j'aurais bien confiance en vous si je n’avais pas ma mé- 2 decine à moi. Il faut m’excuser, messieurs, je suis vieille

et je suis de Paris. Les femmes de Paris tiennent bon,

a TN res te da ee À 1 <)

quoi qu’on en dise. J’ai encore bien des choses à faire en ce monde, et, s’il plait à Dieu, je durerai autant que

mon pauvre deyoir.

La petite femme dit cela simplement, mais il y avait dans son accent et aussi dans son sourire je ne sais quelle résignation douce et noble à la fois qui remuait le

cœur.

— Allons, fit-elle en remettant sa tête sur l’oreiller, -

bon appétit; moi, j'ai sommeil.

Elle ferma les yeux comme pour dormir, et ses pensionnaires, respectant sa volonté, gagnèrent la porte. L’instant d’après, la petite femme était seule sur son lit blanc et propret, dans sa chambre exiguë, mais bril- E lante de netteté.

Elle avait désiré qu’on fermät la porte, et cela ne s’était point fait sans débats; mais enfin, comme transaction, Raymond avait couru dans sa chambre pour en rapporter la sonnette décrochée, qu’il posa sur la table de nuit. ts

Comme cela, du moins, on pouvait appeler.

Les étudiants, une fois cette précaution prise, s'étaient retirés sans trop d'inquiétude, parce que la fièvre donnait à maman Marquis une apparence de force.

Les quatre consultants eux-mêmes y étaient un peu

PL

trompés.

. Raymond Lamiral, cependant, au milieu du déjeuner, L 12

Page 1