‹ La Tache Rouge, volume 1Chapitre 32 sur 86 · OARRS LA TACHE ROUGE · texte numérisé non relu

OARRS LA TACHE ROUGE

s'arrêta à la signature quoiqu'il y eût un assez long postscriptum. 6

Ensuite, son regard remonta jusqu’au nom de la comtesse Athénaïs, puis resta fixé sur celui de Chauffour.

— La male-chance! murmura-t-elle, tandis que ses doigts fiévreux tourmentaient son front. Et par cet homme-là, toujours, toujours!

— Quelle montagne d'argent veut-il donc amasser celui-là? reprit-elle avec une colère craintive; il a le mien, celui de mes enfants, celui de mille autres, et il amasse encore |

Elle s’interrompit pour murmurer avec abattement.

— Pauvre Adèlé !

Puis ses yeux revinrent au post-scriptum qui disait :

«L'état de la malade ne s’est pas sensiblement modifié, ses crises sont peut-être moins fréquentes, mais elles durent plus longtemps et se terminent par des spasmes qui donnent à craindre pour la vie.

« J'ai dù vous dire déjà que, dans ses heures quasilucides, elle a des velléités d'évasion. On a surpris et déjoué bien facilement, comme vous le pensez, quelques tentatives d’une simplicité enfantine.

« Elle s’aperçoit très-bien quand on détruit ses petits préparatifs ; elle tombe alors dans un abattement profond, puis elle recommence.

« Vers la fin du mois dernier, à la suite d’une décep-

à. tion de ce a qu’il nous est impossible de lui Fe

gner, elle a eu, pour la première fois depuis des années, +

une hallucination semblable à celles qui étaient si fré-

quentes au début de son séjour dans notre établisse- Fa

ment,

« Elle a revu cette scène tragique qui semble être y

chez elle le point de départ de l’aliénation mentale. « J'étais présent, je l’ai observée.

« Sa face est devenue tout à coup livide, ses yeux.

agrandis ont dilaté leurs prunelles ; il n’y avait pas dans à tout son être une fibre qui ne frémit, et autour de ses + :

lèvres blèmes une frange d’écume frissonnait.

Le La . « Ma longue carrière m’a montré bien des cas de KR folie, nés de l’épouvante; jamais je n’ai rien vu de.

pareil.

« Elle s’arracha, en dépensant une force inouïe, aux * mains des deux serviteurs qui la contenaient, et se réfugia derrière son lit, où elle se fit toute petite, comme | ; si elle eût voulu s’incruster dans la muraille, en murmu-

rant deux noms :

« Eustache ! Minerve !

« Puis sa taille se développa toute droite, sa grande -etbelle taille; son bras se tendit et une Poe ardente 4 «5480 dans ses yeux :

«— Ne le tuez pas! cria-t-elle. Je vous en prie, ne le

EC

« Et tout aussitôt, le feu de son regard s’éteignit, pendant qu’elle se laissait glisser à deux genoux.

« Sa tête inclinée en avant pendit sur sa poitrine, ses yeux grands ouverts fixaient le vide. 3

«— La tache, balbutia-t-elle avec une expression d'horreur qui nous mit à tous du froid dans le sang : la tache rouge !

« Et elle tomba la face contre terre, inerte comme une morte.

€ Il y avait bien longtemps qu’elle n’avait parlé.

«Depuis quatre ou cinq ans, sa folie muette consiste à chercher un berceau et à se glisser vers ceux qui dorment, pour examiner avidement la partie gauche de leur poitrine, et chercher encore.

« Quoi? vous pourriez sans doute, madame, répondre à cette question : qu’entend-elle par ces mots : /a tache rouge?

« Nous sommes habitués à cela, chez nous, et nous savons les soins qu’il lui faut. ‘

« Ailleurs, elle inspirerait peut-être de l’effroi, même de la répulsion, car la première idée qui vient, c’est que derrière sa folie il y a quelque terrible crime...

« Nous espérons vivement, madame, que vous voudrez bien parler pour nous à M. le baron. » Ù

La lettre s’échappa des doigts de la petite femme, qui

nr.

its

Page 1