‹ La Tache Rouge, volume 1Chapitre 43 sur 86 · LE BROUILLON · texte numérisé non relu

LE BROUILLON

Mais ce n’était ni pour les liasses de contrats moisis ni pour ces paquets de promesses bleues, rouges, jaunes et toutes ornées de séduisantes vignettes, que la petite femme avait quitté son lit avec tant de peine pour venir à son secrétaire aujourd’hui.

Elle enveloppa d’un regard triste et doux les choses du passé, les choses de l'avenir, tout ce fabuleux trésor avec lequel on n’aurait pu acheter le pain de la jour-

er | Peut-être sut. t-elle un coup d'œil plus idée à # 1 quelque domaine spécialement regretté, dont le nom plus cher sortait des papiers de famille, ou bien encore. à quelque billet favori dont le numéro avait été choisi à : la suite d’un rêve propice; mais en somme, les pape- . rasses furent inspectées, puis abandonnées tout de suite, 5

et deux ou trois compartiments du secrétaire enlevés lestement laissèrent à nu la maîtresse cachette. . Celle-là était profonde comme un gouffre, et la main Fa D. ‘de la petite femme eut un frémissement nerveux en dis- | paraissant dans le trou.

La main ressortit, soulevant avec peine un portefeuille en cuir de bœuf, dont la forme et la matière rappelaient - le temps où les compagnons de Montbars l’exterminateur boucannaient à l’ile de la Tortue. à Nous parlons de la Tortue, parce que sur le plat du - portefeuille le mot espagnol Æabana était écrit en lettres d'or.

de Saint-Pierre d'Agave, commanderie des Cayes de

Sainte-Espérance.

Le portefeuille était de trée-granda dimension, ekAg

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. LA TACHE ROUGE 18t

serrure arrachée et ouvrit le vaste carnet, qui était plein

de papiers ayant apparence d'états commerciaux, et de contrats dont les uns étaient en langue française, les au-

tres en espagnol.

| Lertout gardait un singulier cachet de vétusté:

Sa physionomie avait changé; le sang allumait ses joues et ses yeux brillaient.

— Si les actes ne sont pas là, prononça-t-elle d’une voix brève et altérée, ils ne sont nulle part.

Elle se mit à feuilleter les papiers, regardant avec soin entre toutes les pages. C'était un travail douloureux, sans doute; car toute sa pauvre petite personne tremblaït la fièvre d'angoisse.

LÉ A moitié besogne, elle s'arrêta, laissant ses deux mains fatiguées sur la tablette du secrétaire.

— Pourquoi cherche-t-on encore, murmura-t-elle, quand on:est sùr de ne pas trouver ?

Elle poussa un grand soupir, et une expression de découragement envahit son visage, que la päleur couvrait de nouveau.

— Je suis trop seule, dit-elle encore, et trop pauvre!

Le portefeuille avait des cachettes comme le secrétaire. La-petite femme, au lieu de continuer son travail, tâta l'intérieur de la reliure’et pesa, dès qu’elle sentit un bouton sous son‘ doigt.

F Une poche s’ouvrit, dans laquellé se trouvaient deux mi-- EL 16

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niatures, peintes sur ivoire, dont les cadres et les cercles ‘avaient été enlevés.

La petite femme mit les deux portraits à côté l’un de l’autre, et les regarda en rêvant.

C’étaient deux très-jeunes filles qui se ressemblaient d’une façon remarquable, mais qu’on ne pouvait point prendre pour les deux sœurs à cause de leurs coiffures et de leurs costumes, accusant deux époques différentes.

Elles étaient brunes toutes deux, et, sauf cette diffé-

rence, toutes deux ressemblaient au portrait photogra- * phié de la blonde enfant que la Bastien avait donné à maman Marquis.

Celle-ci resta longtemps les yeux fixés sur les miniatures, et on aurait pu l’entendre qui songeait tout haut, disant : ;

— Il y avait des perles fines autour de celui-ci, autour . de celui-là, c’étaient des diamants; les diamants et les. perles fines m'ont servi à meublér mes chambres gar- … nies; il y a bien des années que je vis avec cela. Sr0g De

‘Un sourire vint à ses lèvres, parce qu’une idée presque joyeuse faisait remonter un peu de sang à ses joues. f

Elle prit dans le tiroir où elle l’avait serré, le porte de cette blonde Angélique, que, tout à l'heure encore, elle contemplait avec une tendresse passionnée, et Bi L pose entre les deux miniatures. :

D'ordinaire les ressémblances, mème les plus frappantes, s’effacent quand on rapproche les personnes ou les portraits. Ici, malgré la juxtaposition, la ressemblance persistait et semblait même plus énergique.

Vous eussiez dit, sauf la nuance plus légère des che- | veux d’Angélique, la même jeune fille ayant résisté à * Faction de l’âge et reproduite à trois époques différentes, marquées par les caractères divers des costumes.

Elle était vêtue, dans le premier portrait, cette jeune

fille, selon la mode si reconnaissable de la restauration ; elle prenait dans le seconä portrait la toilette de la fin du règne de Louis-Philippe, et en troisième lieu, dans le

portrait photographié, elle s’habillait comme les fleurs:

. animées qui décorent aujourd’hui les parterres de notre grand monde.

— Constance — Adèle — Angélique, murmura la petite femme.

Puis elle ajouta à demi voix :

— Constance a soixante ans. Adèle a trente-sept ans. Angélique a seize ans.

Elle n’eutqu’à étendre le bras pour prendre un miroir à manche qui était sur sa toilette, auprès du secrétaire ; elle se regarda dans le miroir, puis ses yeux se fixèrent sur le premier portrait, celui qui datait de la restauration.

; are Pauvre Constance ! soupira-t-elle avec un rire mo- LANCE: :

queur et douloureux à la fois : c’est une vieille, vieille ! grand’mère. l

Etant donné le caractère de la petite femme, la douleur ne se fût point teintée de moquerie s’il se fût agi d’une amie morte. L’original du portrait vivait.

Etant donnée l’exquise bonté de cette nature, on n’aurait point compris la raillerie qui aiguisait son sourire s’il se fût agi d’une amie absente. L’original du portrait devait être ici.

Et l'observateur le moins clairvoyant aurait deviné que maman Marquis parlait d'elle-même en prononçant le nom de Constance.

Il y avait là trois générations : Constance, Adèle, Angélique : la mère, la fille, la petite-fille.

Et c'était maman Marquis qui était l’aïeule.

Quand son regard se reporta sur la seconde miniature, elle dit :

— Adèle était bien plus jolie que moi, mais quelque chose parlait de malheur dans ses grands yeux bleus si beaux. Je me souviens de cela : javais peur.

Elle mit le portrait photographié en pleine lumière et .. s’écria : |

— Angélique ! Angélique! plus belle encore, ch! bien | plus belle ! Et je ne devrais pas avoir peur, caærilnya nulle menace autour de ce front que le bonheur éclaire ïs comme une auréole! : ; +

. La petite femme ne se trompait pas en disant que la jeune fille du troisième portrait l’emportait en beauté sur la jeune fille du second; en tout cas, il eût été difficile de trouver un plus charmant visage que celui d’Angélique. Mais si le berger Pàris, ressuscité, eût été encore une fois chargé de décerner la pomme, peut-être eût-il ineliné vers l’adorable sourire, tout pétillant d’intelligence et de bonté, qui rayonnait sur les traits de Constance, dans la première miniature.

La petite femme, cependant, prit son portrait et celui d’Adèle d’un geste brusque, et les remit dans leur cachette, en y joignant, cette fois, la photographie.

— Je suis folle, dit-elle, de m’attarder à cela. Tu viens d’avouer ton àge, ma fille; tu as soixante ans, et je parie bien qu’Angélique n’est pas si enfant que toi !

Ce fut comme un coup d’éperon; elle reprit sa besogne avec un redoublement de zèle et retourna chaque feuille de papier plutôt deux fois qu’une.

Quand elle eut achevé, il y avait sur son front une sombre tristesse, mais toute trace de découragement avait disparu.

— Je savais que je ne trouverais rien, dit-elle en remettant tout en place, je savais qu’on m'avait volé les actes qui faisaient encore de moi une vivante et me donnaient des droits sur mon plus cher, sur mon uuique trésor. J'ai cherché une fois de plus cet acte, j'ai eu. raison; 46*

pour bien combattre il faut avoir brûlé ses vaisseaux. Maintenant qu’il n’y a plus derrière moi aucun motif d’espoir, il faut que j'aille en avant. J'irai.

La tablette du secrétaire était débarrassée, maman Marquis prit un cahier de papier à lettres et trempa sa plume dans l'encre.

Mais avant d'écrire, elle mit sa tête entre ses mains comme pour recueillir sa pensée. ;

* Son front brûlait, ses mains étaient de glace.

— Il me semble que la fièvre augmente, murmura-telle; il faut que je me hâte si je veux avoir le temps.

Sa plume courut sur le papier et traça ces trois mots :

- «Ma chère sœur...»

Elle s'arrêta, les yeux fixés sur cette ligne, si simple en apparence. Son émotion était extrême. Elle déchira la feuille de papier et en prit une autre, en tête de laquelle elle écrivit :

«Ma chère belle-sœur.. »

Sa main s’arrêta une seconde fois. La sueur baignait son front; tout son pauvre petit corps tremblait.

— Mon Dieu, mon Dieu! balbutia-t-elle, Athénaïs a été bien dure envers moi, mais je suis certaine de n’avoir point de haine.

. La feuille de papier fut de nouveau déchirée, et ma-

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