‹ La Tache Rouge, volume 1Chapitre 54 sur 86 · FARCE D’ÉTUDIANT · texte numérisé non relu

FARCE D’ÉTUDIANT

Le lecteur a pu remarquer que nous n'avons point donné un nom précis à la profession exercée par M. Victor; il rentrait bien par quelque côté dans la catégorie vague et bizarrement composée des hommes d’affaires, courtiers, intermédiaires ou commissionnaires qui sont les champignons du sol parisien; mais lui seul aurait pu tracer le plan des sentiers tortueux où il faisait son commerce.

Nous l'avons appelé, je crois, courtier de chimères. Le

temps viendra peut-être où l'almanach Bottin inserira franchement ce nouveau titre entre le nom et l'adresse des collègues de M. Victor. & | Tout le mal que M"° la comtesse de Saint-Pierre d’A-

gave avait fait en sa vie, et M®° la comtesse, en sa vie,

avait fait beaucoup de mal, avait sa source dans le péché d’orgueil. |

- Elle était noble, mais créole, et l’orgüeil de ces races,

enrichies ou ruinées par l'esclavage, est resté proverbial. \ .

Dans leurs écussons il y avait des fouets et des car-

cans au lieu de chevrons et de fers de lances; quelque

chose de sauvage se mêlait à leur sang indolent et cruel.

- Je parle surtout des colons de Saint-Domingue, la grande île, la colonie par excellence, et il va sans dire

que mon observation ne prétend point poser une règle générale.

Chacun de nous a pu connaître parmi les créoles des hommes de tout point respectables, et quant aux damés

créoles, les romances leur ont fait, Dieu merci, la plus Fe poétique et la plus suave des renommées. |

M°° la comtesse de Saint-Pierre d’Agave n’était pas, be 5% ilest bas une créole de romance, et si, par un cop ÉR |

ut a der £

Mais on était en France, et à l'annonce de ce fait pi:

Fa monstrueux : une alliance entre la maison de Saint- Ç Pierre d'Agave et la couvée Jéricot, M": la comtesse dut

Ÿ : ‘silence.

28 à sg air qui pouvait passer pour proyoquant.

dame la comtesse.

— J'ai gardé mon avis pour moi, interrompit la. douar FAP sèchement.

mais les yeux parlent, et je ne suis pas ayeugle. Nous

> neur, d’autant que je n’apprécie pas comme je le devrais È x les parchemins qui ne donuent pas droit à quelque, bonne à = propriété, ni les titres qui ne sont pas des titres, de ren-

LSPR

x. ‘Victor i. aurait vraisemblablement FA au . jourd’hui un méchant quart d'heure. KE Pour M®° la comtesse, en effet, les blancs comme, Mie 1 tor Jéricot ne valaient pas beaucoup plus cher que les nègres, au bon temps où les nègres étaient encore du bois d'ébène. ; &

Jéricot, ayant fait craquer ses REA se rotta les x

À 1, A ah! belle Fed je déteste maintenant feu Tous-

se borner au dédain, qui fut exprimé seulement par son

— Assurément, dit-il, c’est beaucoup trop d'honneur | pour nous, et je partage bien, dans le fond, l'avis. A8 ma- S

. = Vous autres grandes dames, vous savez la politesse, à 7 |

riaPs donc : C’est trop d'honneur, beaucoup trop d’hon- : |

A AE RTS DRE 1e MP AS CIE | 284 LACTACHE ROUGE | RD

à sucre qu’il a volées à ma nouvelle famille ; Mais, au fond, ce mariage-là n’est qu’un pis-aller, et nous vous aurions râflé haut la main votre baron Chauffour, si

+ mous l’avions voulu, belle dame.

À Le teint rouge et boursoufflé de la douairière se marre quait de plaques livides par l’effort qu’elle faisait pour se | contenir.

“e Elle avait baissé les yeux; Jéricot la regardait d’un. air narquois.

— Ce n'est pas pour me venger, reprit-il, quoique. vous m’ayez souvent traité de haut en bas : je n’ai point

de rancune, et d’ailleurs quand je vais être décidément un personnage, je m'amuserai peut-être aussi à faire le fier. Laissons-là le baron, et revenons au petit cousin. Devinez-vous celui dont je veux parler ?

— Je ne me connais à Paris qu’un seul cousin, balbutia la comtesse, qui eut peine à desserrer les lèvres,

PES TPTES

2 . un petit-cousin du moins, don: l’âge et la position puisfe = sent rendre vraisemblable... #1 RS Elle s'arrêta.

— Une pareille turpitude? acheva Jéricot rondement.… La douairière releva sur lui son regard haineux : — Ce n’est pas moi qui l’ai dit, murmura-t-elle. | — Mais c’est vous qui l’avez pensé. Allons, allons,

une médecine ?.… Vous avez deviné le nom du petit cousin ? 4 ; fs

— C'est ce jeune homme de Bretagne qui demeure

rue Dauphine, dans la maison garnie appelée le Coin de Charlemagne, M. de Saint-Brix? Nous sommes alliés — de très-loin — par les femmes.

en vérité, s’essayait à l’aisance et aux belles manières ;

vous brûlez : c’est, en effet, un jeune homme de Breta- ‘gne qui demeure rue Dauphine, dans le garni connu sous Je nom du Coin de Charlemagne, et il tient à vous par les femmes, mais il ne s’appelle pas M. de Saint-Brix. 6 La comtesse releva sur lui un regard étonné. — Je ne sache pas avoir là d’autre cousin... commen- ça-t-elle.

— C’est que vous ne savez pas tout, belle dame, interrompit Jéricot; j'irai plus loin, vous ignorez nombre de choses que votre intérêt serait de connaître. Je vous en.

apprendrai quelques-unes aujourd’hui, les awtres viendront plus tard; et pour débuter, je vais vous raconter, si vous le permettez, une joyeuse histoire d'étudiants : ça mettra un peu de gaîté dans notre entrevue, qui, jus- | qu’à présent, manque de comique. Consentez-vous à m'é- « couter ?

| a L’hsitoire me regarde-t-elle ? demanda la eom-

oo — E innenné j'en suis sùr; directement, cl se pourrait bien. >

— Alors, parlez.

Jéricot, profitant de la permission, prit aussitôt la pose et l’accent du conteur :

— Cette maison de la rue Dauphine, dit-il en soignant à : son débit, est une des curiosités de Paris. Dans le quartier des écoles, les choses âgées de quinze aus sont vieilles | comme les rues et se perdent déjà dans la nuit des temps, | puisque quinze années donnent cinq générations défis, 1 diants. ie

SE “y © J'ai eu la fantaisie de connaître le pourquoi du nom . gr

donné à ce garni : le Coin de Charlemagne. Ce n ’est pas.

ün roman très-intéressant.

ÿ x Vers l’année 1840, une petite femme entre deux âges, Fe “4 d’apparence besoigneuse, mais très-honnête, vint louer les deux derniers étages de la maison qui fait l'angle du

“quai et me la rue Dauphine.

Elle 8 ’appelait M"° Marguerite, tout court. Re * Pour établir un garni, avec table d’hôfe surtout, les “formalités sont asses s RoRhEeRRes. Mr° Margneite. ne.

hout à eue, à mais dll ne vonlait. | pas se servir ir pro ] blement des papiers qu'elle avait, puisqu'un, h très-respectable, proviseur au collége Charlema, |

obligé de répondre d'elle à la préfecture ét de la eautionne* auprès du propriétaire. EC Ici, M" la comtesse étouffa un bâillement. Sa

. — Qu'est-ce que tout cela peut me faire? istatronidit Re

elle avec mauvaise humeur. É

— Je me le demanderais, répondit Jéricot, sans le nom de ce digne fonctionnaire, qui s'appelait M. de Thiais et qui était un ancien colon de Saint-Domingue.

Le

La douairière haussa les épaules et mnrmura :

; — J'ai connu ce bonhomme, en eflet, mais il est mort.

— Vers 1845, oui, dit Jéricot, et j'ajoute comme vous que cela nous est fort indifférent à tous les deux. J'ai parlé de lui pour mentionner ce fait, que non-seulement il s’était porté fort en faveur de Ms Marguerite, mais encore que, dès la première année, il avait induit les

étudiants sortant de Charlemagne, où il était adoré. par ses élèves, à se réunir dans le garni de sa protégée.

Les jeunes messieurs s’y trouvèrent bien sans doute; car depuis lors, la tradition s’est conservée, malgré la mort du proviseur, et le garni n’a jamais désempli.

+ C’est tout, en ce qui concerne l’origine de l'établisse- + gti dans lequel va se passer la première scène de notre ÿ petit drame. x me Ayant de commencer, un mot sur la maîtresse. du lo: %

La

LAN Elle peut avoir votre âge, madame la comtesse. 11 ÿ a dans son histoire des traits de ressemblance avec la vô- R tre : ne froncez pas le.sourcil, je ne prétends point établir de parallèle entre cette humble créature et une Li nrons FER comme vous.

; Elle a souffert pendant que vous étiez heureuse, elle a beaucoup souffert ; je lui ai fait du mal parce que mon intérêt y était, c’est d’elle que va me venir la fortune de mon Esther, qui sera, elle aussi, une noble dame; mais

si je pouvais quelque jour, sans nuire à mes intérèts, bien entendu, rendre un peu de bien à cette pauvre pe- + tite femme pour le mal que je lui ai fait, ma foi, ce se-

rait avec plaisir. Vous souriez, madame? je n’en dirais pas autant à l’égard de toutes mes clientes.

Arrivons à notre aventure.

Là-bas, au Coin de Charlemagne, c'est comme une fa- .mille absolument, on vit ensemble et on tâche de s’en- nuyer le moins possible, en restant dans les limites d’un budget singulièrement modeste.

Il y a deux ou trois mois, vers la fin de novembre dernier, par une soirée de neige, les pensionnaires dé Ms Marguerite, qu’on appelle familièrement « maman | Marquis, » je vous dirai plus tard pourquoi, étaient réu nis autour d’un bon feu et mangeaient des marrons en bu- “ ; vant du vin blanc. |

+ de haurénble: d'ailleurs, la conversation était j joyeuse, ; et le temps s’en allait gaiement. > En S Re Tout à coup, M. Pol de Saint-Brix, votre petit-cousin par les femmes, s’éciia en regardant flamber un bout de # papier : + — Tiens! voilà que j'allume ma pipe avec l'invitation de mon illustre tante ! pe IL parait que vous êtes sa tante à la mode de Breta. à

gne. Les autres se mirent à rire, parce que ce Saint-Brix (RE T est un vantard. Le —"u as donc une illustre tante? lui demanda- 5e ° t-on. à de à

— Comment l’appelles-tu ?

— À quoi t'invite-t-elle?

— En fait de tante, Saint-Brix, on ne te connaissait que celle dont le domicile est rue de Paradis, au Marais. h2

Pour l'intelligence de cette dernière plaisanterie, M”°la comtesse saura que les étudiants appellent le mont-de- piété « ma tante.» L Je suppose que M°° la comtesse a, pour le moins, une vague idée de ce que peut être le mont-de-piété, institution populaire et bienfaisante… Je continue.

© Toi Jéricot s'arrêta. Il avait aux lèvres un méchant

Le sang dont stoleranent, aux hotes dé k cata, mais elle ne parla point.

: Jéricot continua : pt Si mon liabit noir, riposta Saint-Brix, n'était pas en pension chez cette autre tante-là, j'aurais passé la. nuit dans un bal du grand monde.

- Et pour appuyer la vérité de son dire, il éteignit 1e papier sous son talon, et chacun put reconstituer lé texte … à moitié brûlé d’une invitation ainsi conçue : «MP° la comtesse de Saint-Pierre d’Agave prie M. Pol : de Saint-Brix de lui faire l'honneur de passer la soirée 4 chez elle. »

£ L’adresse, la date et la mention consacrée : « On dansera. »

IL y a au Coin de. Charlemagne un grand garçon se \ èst étudiant en droit et un peu plus riche qué lés autres. Ses camarädes l'appellent le beau Raymotid. LE SE

Le beau Raymond va et vient. Ila ses affaires en ville.

‘Oui né l'avait pas vu de la Soirée. ps.

Aù fômiént où tout le münde plaignait Saint-Bris,

4 privé de son bal du grand monde, le beau Räÿond àr: riva ét proposa tout de suite àson camarade de lui pen un habit. ÿ Mais il y eut un coup-de théâtre qué je dé ne $ ä ane; parte qu’il mé parait‘assez curieux ÿ ET | me sont venus par un témoin oculaire, étudiant ex

ARR Ne ue mé SC MA FREE RAM Qu

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Häcie ét du nom d'Étiénne Poquét, à qui je prêté ün peu d'argent de temps en téthps. Ilim’a raconté la chôse comme üne bonne farce. |

Le petit Saint-Brix allait accepter l’habit et'ne dissifnulait point la satisfaction qu'il éprouvait à l’espoir d’assiéger pendant toute une nuit un buffét du faubourg Saint-Germain, lorsque le nom de Saint-Pierre d'Agave vint à être prononcé.

Le beau Raymond arracha l'invitation des mains de celui qui la tenait. “'S © On le vit changer de couleur pendant qu’il la lisait. |

Il demanda :

— Combien veux-tu me vendre tou bal?

- — Cènt francs, répondit Saint-Brix ‘en rianit.

Il faut vous répétér, mädatié, qu'on ne roule pas sur l'or au Coin de Charlemagne. M. de Saint-Brix avait cru demander une somme folle,

Le beau Raÿmond ne marchanda pas, il ouvrit Son porte-monnaie, qui contéhäit six pièces d’or, et en prit cinq pour paÿer le droit d'assister à votre fête.

La comtesse était devenue attentive. Jéricot l'en félicita gaiernént ét poursuivit :

- 22 Le Coin dé Charlhiäghe tout’ entier fat stupéfait de ,

cetté prodigalités Saint-Brit lui-niëme né pouvait croire à une si riche aubaine. Etienne Poquet, #ôn éliént, qui

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