PRE
vance, et qu'aucun jury ne pourrait se dispenser de répondre ou: sur toutes les questions posées. |
Il y avait, à son sens, évidence apparente, presque flagrant délit, et la justice humaine ne peut se guider que par les apparences.
On n’alla pas plus loin ce jour-là, mais lors de la visite suivante, on revint à la charge, et au nom du cher petit enfant, de sa position dans le monde, de son avenir, où commença un siége en règle contre cette malheureuse créature isolée, privée de tout conseil, amoindrie par la souffrance, affaissée sous le désespoir. |
Le point de départ était toujours le même : il fallait que l’enfant eût un nom sans tache.
Comment arriver à ce résultat, puisque la condamna-
-tion de la marquise était certaine, au dire de ces trois
justes, les deux Chauffour et leur avocat!
Une évasion ne tranchait pas la difficulté; ceux qui
échappent à la loi par la fuite sont moralement ressaisis par la loi, qui les condamne, même en leur absence. «
Il est possible à l’accusé de sauver sa vie en perçant les murs d’une prison, mais rien ne peut lui garder l’hon-
neur.
où
Rien, sinon la mort, survenue avant sa condamna-
tion.
rl
En présence d’un cercueil, la main levée de la loi retombe.
Il semblerait qu’elle s'incline devant cet autre glaive qui a frappé le premier et qui est tenu par la main de Dieu.
La marquise ne comprit pas d’abord; mais dès qu’elle eut compris, elle entra dans la voie proposée avec tout l’'emportement de la passion.
L'idée de se sacrifier pour l’enfant qui était son dernier amour et le suprême espoir de la famille lui causa une sorte de ravissement.
Elle s’éveilla de sa torpeur, et ce fut elle qui pria, qui supplia ses ‘prétendus amis de lui fournir du poison.
Il y a des bandits qui font le mal à profusion et qui gàchent le crime comme les dissipateurs jettent l’or par les fenètres.
Ceux-là sont des fous; quand ils se repentent, ils deviennent parfois de grands saints.
Mais il y a d’autres coquins, sages, économes, qui mesurent avec prudence la somme de crime à dépenser et qui veulent tel poids de billets de banque pour chaque once d’infamie lancée dans le commerce.
Ceux-là ne se repentent jamais; ils ont élevé le mal à la hauteur d’une philosophie; ils vivent riches et puis-
sanis, ils meurent entourés comme des rois.
be:
Il faut me croire, madame la comtesse, je n'ai pas fait mon droit, c’est vrai; mais les gens qui dissertent ou qui plaident n’ont pas fait mon métier, et je vous signe mon billet que si j'avais la parole un jour dans les lieux où l’on bavarde morale ou justice, j’étonnerais bien les juges ou les académiciens.
Les Chauffour ne voulaient pas tuer cette fois-là; ils trouvaient que le bénéfice n’en valait pas la peine, et ïl
se peut d’ailleurs qu’ils fussent gènés par l'avocat qui 3
avait leur secret.
Le baron proposa tout un plan, fort adroitement coneu, qui débutait par l'évasion et qui se terminait par la comédie d’un décès ultérieur légalement constaté.
Ici les conseillers de la marquise rencontrèrent une résistance inattendue.
La pauvre petite femme voulait bien mourir Peur tout de bon, mais elle répugnait au supplice de ce mensonge indéfiniment prolongé.
Elle avait peur. ;
Un sens instinctif s’éveillait en elle pour lui montrer tout un avenir de difficultés et de douleurs.
La négociation se prolongea plus d’un mois.
Il parait que vous ne voyagiez pas dans des pays fort. éloignés, M"° la comtesse, car un iope. une free: Vois
lée fut introduite mystérieusement dans la cellule de la marquise. Si mes renseignements sont exacts, vous étiez profondément émue, ou du moins vous en aviez l'air.
Vous étiez seules toutes deux, Constance et vous. Malgré la bonne opinion que j’ai de moi-mème, je ne veux pas me faire passer pour un sorcier; si donc je puis rendre compte de cette entrevue qui n’eût pas de témoins, c’est que l’une des deux dames de Saint-Pierre d’Agave, la comtesse ou la marquise, a bien voulu me choisir pour confident.
— Vous raisonnez à merveille, dit la comtesse Athénaïs du bout des lèvres; votre argument est sans réplique, et puisque ce n’est pas moi, ce doit être elle.
Victor Jéricot eut ce mouvement de tête clément des vainqueurs qui ne prétendent point abuser de leur victoire, et reprit :
— Compliment pour compliment, belle dame, il. vous fallut beaucoup d’adresse et beaucoup d’éloquence, car la pauvre marquise n'avait pas lieu de vous regarder comme une amie. Dans sa jeunesse, contemporaine de la vôtre, elle avait été d’une beauté rare, et ses succès vous avaient inspiré une terrible jalousie.
Un sourire méprisant erra sur les lèvres de la comtesse.
— Oh! vous vous êtes bien vengée depuis! fit Jéricot;
et certes la pauvre créature, à l’heure dont nous parlons, ne pouvait plus exciter qu’un seul sentiment : la pitié. Eûtes-vous pitié? Je ne crois pas, car vous mîtes en usage toutes les ressources de la diplomatie féminine pour enfoncer sous l’eau la tête de votre ancienne rivale à demi noyée; vous fûtes bonne, vous fûtes tendre, vous trouvâtes je ne sais où des larmes pour parler de l’enfant. Ce fut là, dans vos mains, une arme irrésistible, l'enfant! la chère enfant qui allait rester orpheline avec un nom flétri pour tout héritage!
La marquise céda; l'évasion eut lieu grâce à la caisse Chauffour, qui s’ouvrit toute grande en cette circonstance.
Et quelques semaines plus tard, dans une petite ville de province, une femme mourut que personne ne connaissait, parce qu’elle était arrivée depuis peu, on ne savait d’où, et qu’elle avait mené une existence fort retirée.
Au grand étonnement de la population, les obsèques | de cette étrangère, qui avait eu une vie si modeste, se firent avec une sorte de pompe. ,
On vit foule d’équipages autour de la maison mortuaire, et tout un cortége brillant, venu de Paris, suivit le cercueil.
Sur le registre des décès un nom fut inscrit qui sonnait noblement; la défunte s'appelait Constance-Angèle
Métis EU VAT DV LT NT 1e “| VTT RE +:
Lamiral'de Thiais, marquise douairière de Saint-Pierre d'Agave.
| Tout était dit. On paya le médecin de campagne | comme on avait payé les guichetiers de Paris, et je puis vous affirmer qu’en définitive la maison Chauffour sut {4 trouver quelque bénéfice au fond de cette opération. Il y a ici une légère lacune dans mes renseignements, madame; je ne sais pas sion employa deux fois ce même moyen, qui était excellent, et si Eustache Morin, le jardinier, fut supprimé comme la marquise. La présence dans votre maison de Minerve, qui n’a pas changé de nom, ne laisse aucun doute à son égard. Je vous ai dit mon avis sur cette imprudence; mais, en somme, pour une grande dame comme vous, le prétexte de la charité peut couvrir toutes les audaces. D’ailleurs, il importe peu, le fait acquis, c’est qu’Adèle étant folle, la marquise morte, Eustache Morin et Minerve disparus, l’instruction, désormais sans objet, fut abandonnée. Fai fini. j Victor Jéricot se tut ; la comtesse Athénaïs resta un instant pensive.
— 11 me serait bien facile de nier, dit-elle enfin; mais de vous a moi je ne vois pas à quoi cela pourrait me servir. Les faits que vous venez de relater sont vrais, sauf certaines insinuations qui tendraient à intervertir les rôles et à faire de cette femme une victime, tandis que L s 26*
je serais, moi, le bourreau. Un crime eut lieu dans ma maison; mon mari et moi, nous fimes le nécessaire pour en amener la répression; puis, quand il me fut prouvé que notre nom allait être souillé dans la personne de ma belle-sœur, je pris résolûment des mesures pour éviter ce dernier degré de la honte. Voilà en deux mots l’histoire que vous avez travestie si longuement. Cette histoire vous arme-t-elle contre moi? C’est une question. En tous cas, il m'est permis de vous demander si c’est bien cette interminable anecdote que vous avez la prétention de me vendre au prix de 300,000 francs.
Jéricot se remit à feuilleter ses papiers avec activité, vidant toutes ses poches et aussi son chapeau, qui était resté à terre entre ses jambes.
— J'avais pris une note au crayon, murmura-t-il d’un air affairé, j'en suis sûr, et je la cherche. J’ai-tant de choses dans la mémoire que tout cela se brouille un peu. Vous aviez dit un mot qui était le joint de la discussion et. où diable ai-je mis ce papier? Ah! le voici! c’est bien cela! j'ai noté les mots que vous avez prononcés au moment où je vous reprochais d’être restée froide, le soir du crime, devant la détresse de votre belle-sœur.* Vous m’avez répondu textuellement : « Je n'étais pas froide, j'étais contente, parce que je sentais enfin mon talon sur la gorge de mon ennemie. » C’est énergique, | dites donc! C’est de la belle et bonne haine! Les créoles
Lt lun he
LA TACHE ROUGE Ds
ont leur vendetta comme les Corses, et j'ai bien vu tout de suite que notre affaire était dans le sac.
Il rassembla d’un geste résolu tous ses papiers en un seul paquet et ajouta :
— Au fond de ces haines-là il y a toujours la peur. Vous haïssez parce que vous craignez. Angélique est votre suprême espoir, et votre conscience vous dit, en dépit de toutes vos précautions : « Cette femme, à qui Angélique appartient véritablement, peut encore me la reprendre. Elle s’est désarmée, c’est vrai, en se laissant
tuer légalement ; mais en réalité elle vit, il lui reste les -
bras et la tête, ou, comme on dit, bec et ongles; êlle connaît ceux qui l'ont faite si misérable, elle veille de loin sur l'enfant, et personne ne saurait dire jusqu'où va son amour passionné pour cette petite fille à qui elle a tout sacrifié, même le bonheur d’en être aimée, même la joie de recevoir ses baïsers ! »
La comtesse écoutait désormais avec une sombre attention.
— Je n’ai pas besoin de vous affirmer cela, reprit M. Victor, qui parlait sans emphase, mais d’un accent net et tranchant : c'est l'évidence mème. Par un moyen ou par un autre, du fond de sa retraite obscure, elle sait tout ce qui se passe chez vous, je dis tout! A l’heure qw’il est, elle doit être instruite du projet que vous avez formé de donner Angélique au baron Chauffour.
— Ai-je formé ce projet? murmura la comtesse dont les sourcils étaient froncés violemment par le travail de sa pensée. *
— Il y a peut-être en vous un combat, repartit Jéricot ; je ne sais pas encore si vous êtes de celles qui se damnent résolûment. Vous appartenez à cette famille
dont les Chauffour ont été les mauvais génies, c’est une sorte de fatalité qui vous pousse ; et moi qui n’ai pas la moindre méchanceté, c’est bien certain, je viens ici en aide au démon pour achever de vous damuer. Que m’importe, en définitive? Ce monde-là ne m’est de rien; je fais une affaire, et, après tout, la petite nous devra peutêtre , une belle chandelle : nous aurons pris là le seul moyen qu’il y eût au monde pour lui rendre la fortune de ses parents, avec dix autres, avec vingt autres fortunes par-dessus le marché!
— Angélique de Saint-Pierre d’Agave, murmura la . comtesse Athénaïs comme malgré elle, femme du baron Denis Chauffour! :
— Certes, certes, fit Jéricot, ça paraît drôle-quand on connaît le dessous des cartes; mais le monde est plein d’aventures pareilles, et qui sait? il y a de ces petites * "# blondes qui apprennent vite ce que parler veut dire, et … qui mettent le pied sur la tête d’un homme tout naturellement comme on boit un verre de vin après le pos
ass
DÉS En a RE AU OO Ne DEP UT SL FU DESERT Te LITE LA TACHE ROUGE 309 tu
au monde pour manger les loups. Ce sera peut-être là | le châtiment de M. le baron, et franchèment il y aura de quoi rire ! En tout cas, nous n’y pouvons rien, ni vous. ni moi. Pas plus que moi, vous n’avez le choix, et je reviens à votre belle-sœur pour finir. Si je m’intéressais à quelqu'un, se serait à celle-là qui va me devoir le coup de grâce. On ne songe jamais à tout. Le vieux Toussaint Chauffour, qui était la prudence même, le baron Denis, qui s’y connaît assez bien, l’avocat Manceau et vous, belle dame, vous négligeâtes dans le temps un détail qui a son importance : vous laissätes à la prétendue morte les papiers constatant son état civil, son acte de naissance, son acte de mariage, l’acte de naissance d’Adèle, et mème celui d’Angélique , qui était en sa possession.
Armée de ces titres, pour ressusciter légalement, que lui faudrait-il ? S'inscrire en faux contre l’acte qui constate son décès. Avec un peu d'argent, qui est le nerf de toute guerre, ce ne serait pas là une entreprise impossible.
— Elle retomberait sous le coup de l'instruction abandonnée, voulut objecter la comtesse. À
— Ne raisonnezsjamais selon la sagesse humaine ve quand il s’agit de la marquise, interrompit Jéricot; elle F pense avec son cœur, et s’il lui fallait subir la torture
pour empêcher ce rw elle n’hésiterait pas. D’ail-
aéisalés | 4
leurs, s’il est quelqu'un qui redoute la reprise de l'instruction, ce n’est pas elle, madame, c’est vous.
La comtesse Athénaïs fit le geste d’une personne excédée et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
— C'est vrai, murmura-t-elle, après un silence, non pas que je sois coupable à aucun degré, mais parce que je me sens à bout de force et d'espoir. J'ai combattu tant que j’ai pu, j'ai combattu toujours em vain, je ne veux plus combattre. -
— Ta, ta, ta, ta! fit Jéricot, c’est bien le moment de lâcher prise quand on n’a plus qu’un effort à faire pour atteindre le sommet du mât de cocagne. | |
11 sortit de sa poche un petit portefeuille qu’il n'avait pas encore exhibé, et en retira quatre papiers jaunis, les uns plus, les autres moins, mais ayant tous cette physionomie respectable, particulières aux actes de l’état
— Si j'étais avec votre ennemie contre vous, dit-il,
vous auriez raison de baisser pavillon; mais si je suis de
avec vous contre votre ennemie, elle est vaincue d'a
vance, et vous n’avez plus qu’à profiter de la victoire. Voici ce que je veux vous vendre 300,000 francs, ma- | dame, et ce n’est pas cher. Ces titres sont numérotés de un à quatre; quand vous aurez le premier, non-seulement votre belle-sœur sera morte, mais elle ne sera pas née : quand vous aurez le second, elle ne pourra plus L'
nn.
FE
s'appeler, même en combattant la déclaration de son décès, même en acceptant la reprise de l'instruction, la marquise de Saint-Pierre d'Agave ; quand vous aurez les deux derniers, elle ne sera plus la mère d’Adèle ni l’aïeule d’Angélique. Voyez!
La main de la comtesse Athénaïs tremblait quand elle prit les pièces pour les examiner.
Jéricot, qui la couvait des yeux, la vit troncer les sourcils, puis sourire. | |
— C'est à prendre ou à laisser, dit-il, ne marchandez pas.
La comtesse releva sur lui son regard chargé de réflexions.
— Tirez le cordon de la sonnette, ordonna-t-elle d’une voix brève.
Et comme Jéricot, étonné, se levait pour obéir, elle ajouta : À
— Non! attendez. Il va sans dire que j'accepte vos propositions; vous faut-il un écrit?
— Pour la régularité. commença Jéricot.
Elle approcha son fauteuil du secrétaire et trempa une
. plume dans l’écritoire.
Pendant qu’elle écrivait, elle dit :
— La voilà morte en eflet, bien morte! Mais c’est un coup de partie que nous allons jouer, et Paris ne vaut
È pe Î
Le à à D RP ER D PERRET à) at M SNOMOSIE
rien pour ce qui nous reste à faire... Je mets 330,000 fr...
Ex 45
chiffre rond, n'est-ce pas ?
: déricot, enchanté, se précipita vers la cheminée et alluma une bougie.
— C’est bien, dit la comtesse , J'allais vous en prier.
Elle continua d'écrire et répéta :
— Non, non, Paris ne vaut rien, il faut dérouter la surveillance de cette morte que j'ai beau tuer et qui me fait toujours peur! Voilà mon engagement, puis-je brûler ? , / Jéricot parcourut d’un rapide regard le libellé de la reconnaissance et présenta la bougie.
Les quatre actes prirent feu et furent consumés en un clin d'œil.
— $Sonnez maintenant, dit la comtesse.
Au moment où Jéricot allait obéir, son regard rencontra un chiffon, tombé à terre aux pieds de la comtesse. Il le désigna du doigt et demanda :
— En avons-nous oublié un ?
La comtesse Athénaïs se baissa pour ramasser le chif-
Le de:
fon. éd :
— Qu'est-ce que cela! murmura-t-elle, un billet de la loterie des Orphelins? | |
Tous deux se prirent à rire.
— Numéro 72,349, déchiffra la comtesse Elle est ts
donc toujours la même!
— Chez elle, répliqua M. Victor, tous les tiroirs sont pleins de ces machines-là. Celui-ci aura glissé entre deux papiers timbrés. Gardez-le, vous aurez par-dessus le marché la chance de gagner un gros lot, !
— Il n’y a rien de si stupide au monde que cette .
créature! grommela la comtesse en froissant le billet, qu’elle jeta loin d’elle avec mépris. Je vous ai dit de sonner.
Cette fois, Jéricot pesa sur le cordon.
Minerve parut presque aussitôt, et la comtesse lui ordonna de préparer tout pour sa toilette.
Il y avait une sorte d’anxiété sur le visage ordinairement impassible de la mulâtresse.
Ses yeux allaient de la comtesse à l’homme d’affaires et ses narines s’agitaient flairant la fumée du papier ‘brûlé.
— M. le baron Chauffour est au salon, dit-elle.
— Qu'il attende, répliqua la comtesse.
Puis se reprenant avec vivacité :
— Non, qu’il monte : il excusera mon négligé... Restez, M. Victor.
Ceci était au moins inutile. M. Victor ne comptait pas
du tout s’en aller.
«Li RS te DE
€ La
ER pe