‹ La Tache Rouge, volume 1Chapitre 79 sur 86 · A] ED · texte numérisé non relu

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tuation qui rénversait complétement la, balance établie par les‘ Chauffour. ,

Si l’état de situation n’avait pas été de lui et de lui seul, peut-être que le sang n’aurait pas coulé dans la nuit du 23 au 24 septembre.

Il suffit en effet du moindre passant dont on entend” l’approche pour empècher un crime. Ici, le notaire consulté par Raymond, le comptable, auteur ou collaborateur du travail, aurait été le passant qui effraye les malfaiteurs.

Mais le comte Raymond voulait avant tout éviter le scandale, et ce fut pour cela qu’il provoqua cette réunion toute privée, tout amiable, qui devait avoir lieu au château de la Maisonfort et dont les résultats furent si funestes.

Il espérait avoir là pour auxilliaires naturels, outre la marquise si manifestement dépouillée, le comte et la comtesse d’A gave, qui avaient subi également de grandes pertes et qui devaient avoir à son sens, les mêmes intérêts que leur belle-sœur.

Mais dès le premier instant, il comprit que la comtesse Athénaïs faisait cause cémmune avec les Chauffour.

L’explication de ce fait lui vint par la marquise ellemême, qui ne pouvait iguorer la haine déjà bien vieille

que sa belle-sœur nourrissait contre elle. Cette haine

avait grandi d'année en année, par Les torts que la com-

tesse avait mis de son côté. On ne pardonne jamais à autrui le mal qu’on lui fait. 15e En outre, M. le comte et M" la comtesse avaient pro- S fité d’un pouvoir à eux remis par feu le marquis de Saïnt- Pierre d’Agave, pour toucher les sommes indivises entre les deux branches qui provenaient de l'indemnité de Saint-Domingue. Sur d’autres chefs encore ils étaient, pe. débiteurs de la succession du marquis, et n’ayant jamais ; rendu aucun compte, ils redoutaient plus que les Chauf=. four eux-mêmes un apurement général. ; + Telle fut la cause de la réunion particulière qui eut lieu, au sortir de table, dans la chambre des jeûnes époux, le 23 septembre, entre les deux frères Lamiral. de Thiais et la marquise.

Adèle n’y prit aucune part. Elle était soif ele ‘4 n’avait d’ailleurs nulle expérience des affaires, on la f laissa se mettre au hit. Fer £ 11 ne fut question dans cette conférence que des moyens, 4

à prendre pour éviter la ruine qui menaçait et combattre la mauvaise foi des Chauffour, inopinément soutenus par 2 le comte et la comtesse. ’ 4 Les moyens, la loi les offrait, nombreux et tacilesé les. M preuves abondaient; on n’était pas tellement dépourv de ressources pécuniaires qu’ on ne pût aborder le pro Æ cès. Le procès fut résolu. ï !

Mais uu autre conseil de guerre se tenait dans le

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où les hôtes du château de la Maisonfort étaient réunis.

Quelques mots échangés à voix basse avaient suffi pour établir l'entente entre les Chauffour et leurs nouveaux alliés. L’ennemi s’ébranlait, on le sentait : il était temps de préparer la défense.

Pendant que les invités, qui certes ne se doutaient de .

rien, causaient ou faisaient le whist, une femme pénétra dans la chambre vide de la marquise qui avait laissé son costume de voyage sur son lit, en s’habillant pour paraitre au diner.

Etait-ce la comtesse elle-même? c’est douteux, car son absence du salon ne fut point remarquée, et d’ailleurs

il y avait une assez notable différence de taille entre elle,

qui était grande, et sa belle-sœur, qui était toute petite.

Le fait certain, c’est que cette femme revêtit les hatits de voyage de la marquise, et, ainsi déguisée, descendit au jardin, où elle se rencontra sous les charmilles avec une mulàtresse du nom de Minerve et le jardinier du château, appelé Eustache Morin.

Cette femme se promena quelque temps dans les allées couvertes; et deux témoins la surprirent donnant de l’argent à la mulätresse et au jardinier.

C'était une comédie concertée au salon, ou peut-être à Paris, bien longtemps auparavant.

La représentation de cette comédie annonçait que le

crime était résolu et qu’on prenait d'avance des précautions pour égarer les recherches de la justice.

Quel crime ? un double meurtre.

Y avait-il de la part des coupables, Ras tous les quatre de hautes positions, des motifs suffisants pour jouer cette partie désespérée et braver les dangers que jaisse après soi le sang répandu?

Il faut répondre oui,, tout aussi bien pour les deux Chauffour que pour le comte et la comtesse d’Agave.

Ces deux derniers gardaient à grand’peine les apparences de la richesse; si on les eût obligés à une restitution, ils eussent été ruinés sans ressource.

Quant aux Chauffour, l'importance des sommes soustraites par eux était énorme, et pour en donner une idée, il suffit de dire que la fortune des deux branches réunies de Saint-Pierre d’Agave, y compris les indemnités, était évaluée à plus de quatre millions.

Mais ici l'argent était peu de chose : ce que les Chaufjour craignaient par-dessus tout, c'était le scandale, la perte de leur considération, l’écroulement de leur crédit.

Le danger ne pouvait pas les arrêter; ils se croyaient à l'abri du soupçon, et l’invraisemblance d’un pareil acte leur apparaissait comme une sauvegarde.

Il y a, d’ailleurs, les virtuoses du mal qui ont étudié ; profondément la matiére, qui combinent un meurtre

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comme on résout une équation; mais il y a aussi les ri < minels d'occasion, prenant leurs précautions à la hâte, | comptant sur l’inviolabilité de leur situation, sur le ha- 4 sard, sur la myopie de la justice humaine. 4 c x On dirait que ceux-là se croient à l'abri dès qu’ils ont |

fourni aux tribunaux un prétexte, même grossier, de prendre le change.

Et malheureusement le résultat leur donne trop sou. vent raison.

Les erreurs judiciaires sont ainsi déplorables deux fois, dans le présent et dans l'avenir : par la peine infligée ‘ à l’innocent, et par l'espoir de l'impunité qu’elles font naître chez le malfaiteur.

Si la statistique des origines du crime était dressée,

il faudrait placer au premier rang peut-être l'audace produite par l’aveuglement des juges.

Ici, les assassins avaient tellement compté sur le bandeau préparé et noué par eux-mêmes, qu’ils n’avaient tué que deux victimes sur quatre.

D'après leur plan, la loi devait se charger des deux autres. : C Maman Marquis raconta l’horrible scène avec des dé- ‘ tails que Jéricot n’avait pu préciser. Elle montra l'échelle posée contre le mur; le jardinier et la mulètresse, ivres tous les deux, entrant par la fenêtre dont l’espagnolette

s avait été dévissée d'avance ; le colonel Albert de Thiais,

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aie réveillé en sursaut, luttant, criant, cherchant ses adver- res invisibles; Adèle, demi-nue, s’élançant hors du lit aux

cris de son mari; la marquise entrant d’un côté, le comte Raymond de l’autre; celui-ci assommé dès le premier pas par la hache du jardinier, la marquise perdant ses sens en reconnaissant le couteau à rainures, trempé dans le poison de Saint-Domingue; Albert frappé entre les bras de sa jeune femme, et la pauvre enfant collant ses lèvres à la plaie mortelle.

Raymond, notre étudiant, écoutait la mort dans l'âme, car il savait que l’une des deux victimes était son père.

— Voilà ce qu’ils ont fait, dit la petite femme en achevant; Toussaint Chauffour est mort, le comte de Saint- Pierre d’Agave aussi; mais le baron Denis Chauflour et la comtesse sont vivants. Ils ne se contentent pas de jouir du prix de leur infamie. Une enfant restait après ce grand désastre, une enfant qui survivait à son père, à. son oncle assassinés, à son aïeule disparue, à sa mère frappée de folie. N’est-ce pas que cette pauvre frêle créature aurait dû être sacrée, mème pour des bourreaux ? Eh bien! non, il n’y a rien de sacré pour ceux-là; ils ne veulent pas tuer l’enfant comme ils ont tué ses parents : tuer ne rapporte rien, et il faut que l’enfant leur rapporte quelque chose. La comtesse Athénaïs vient du, pays où l'on portait les petits des esclaves au marché, elle n’a plus peur de ceux qui sont tombés sous ses coups; l’en- :

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fant est à l’âge où l’on trouve un acheteur : elle veut la vendre!

Maman Marquis avait prononcé ces derniers mots d’une voix sourde, mais qui vibrait terriblement.

Ses yeux brülaient, sa physionomie transformée exprimait une haine tragique.

Au contraire, le courroux de notre bel étudiant semblait affaissé et comme endormi, depuis qu’on ne lui parlait plus Ge son père.

— Chacun pense à soi, murmura la petite femme avec amertume; j'oubliais que le sort de l’enfart ne vous regarde pas.

— Je vous ai dit et je vous répète que je suis prêt à combattre, répliqua Raymond; je ne sais pas quel lien vous rattache à notre famille, je sais que vous êtes pour moi une amie et comme une mère, depuis longtemps déjà. Vous avez dû connaître mon père.

— Si je l’ai connu! s’écria la petite femme : je l’ai eu sur mes genoux, quand déjà j'étais jeune fille et qu’il était encore tout enfant. Vous avez raison de m’aimer, Raymond Lamiral : tout ce qui me reste d’affection en ce monde est partagé entre deux êtres, et vous êtes l’un d'eux.

Raymond lui tendit la main; elle reprit en baissant la Voix.

— Trois, j'aurais dû dire trois ! la pauvre chère créa-

ture qui a perdu la raison n’en a pas moins droit à mon amour.

Raymond laissa tomber sa tête sur sa main et murmura comme s’il se füt parlé à lui-même :

— Ma mère ne m'avait rien dit de cela, je savais seulement que la mort de mon père avait été violente. Quand . je partis pour Paris, j’essayai de lui arracher le nom des assassins, mais elle me répondit : Ils sont puissants

et tu es faible, ils sont riches et nous sommes pauvres : si tu les attaquais ils t’'écraseraient; on ne te croirait pas si tu les accusais.

— Pauvre femme ! pensa tout haut maman Marquis, je l’ai connue bien heureuse. Elle est payée pour les craindre, et quand je songe à elle, j'ai presque un remords de vous avoir dit la vérité.

Elle s’interrompit pour ajouter :

— Mais qu'avez-vous donc, Raymond? Ma vue est bien faible, est-ce que je me trompe? On dirait que vous avez des larmes plein les yeux.

Raymond passa brusquement le revers de ses doigts sur ses paupières, qui étaient, en effet, mouillées.

— Ce n’est rien, balbutia-t-il en faisant effort pour sourire. Venger mon père, voilà ce qui doit m'occuper, | £ et cette pensée-là ne met pas de larmes dans les yeux!

Un sanglot souleva sa poitrine à ce dernier moment. |

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