TRES
maman Marquis avec une volubilité croissante, et tu
sais bien aussi, Raymond Lamiral, que je n’ai pointde | méchanceté dans le cœur. Pourquoi rirais-je de ton chagrin si je n’étais certaine de te consoler? Regarde-moi, et n’aie pas peur pour ma raison, c’est tout à l'heure que j'étais folle. Tout à l'heure je voulais te désigner cette enfant que je croyais une inconnue pour toi, et je voulais te dire : Pénètre dans sa maison par adresse, par force, comme tu voudras; prends-la dans tes bras comme une proie, enlève-la, sauve-la, car on veut la donner pour femme à ce monstre qui a tué son père et le tien!
— Au baron Chauffour! s’écria Raymond qui se redressa tout päle; on veut la donner. elle! Angélique !
— Tu es un chevalier errant, poursuivit maman Mar-
quis, le dernier chevalier; tu aurais tenté l'aventure peutêtre comme un fou généreux qui se jette tète baissée | dans le danger. Mais les moyens de réussir? comment aurais-tu pénétré jusqu’à elle? comment l’aurais-tu déterminée à te suivre ? c'était extravagant, c'était impossible, tandis que maintenant, grâce à la bonté de Dieu, il se trouve que tu l’aimes, elle doit t'aimer, Raymond: quelle femme repousserait ta tendresse ? sois franc, n’est: ce pas qu’elle t'aime ? s k
— Je l’espérais, murmura l'étudiant, mais qu'importe. à présent ? œ .
— Qu'importe! répéta la petite femme avec pétulance, est-ce toi qui parles ainsi ? Mais c’est ma faute, je ne t'ai
encore rien dit. Qu'importe! Ah! ma pauvre tête! L’obstacle, n’est-ce pas? tu songes à l’obstacle? Je croyais que tu m'avais devinée à demi-mot, quand je t'ai embrassé pour la première fois, je croyais que tu avais traduit cette grande joie qui me jetait tout éplorée sur ton sein. Ecoute-moi, et sois assez fort pour supporter ton bonheur. Ma joie voulait dire : Il n’y a pas d’obstacle entre vous deux, cette femme n’est pas sa mère !
— Dites-vous vrai! s’écria Raymond en joignant les mains.
.— Je dis vrai, répliqua maman Marquis, dont la voix était désormais solennelle ; Angélique est ta cousine-germaine, son nom est le tien, tout en vous se ressemble ; le malheur vous avait réunis avant le bonheur : vous êtes les enfants des deux victimes.
11 y avait encore un doute dans le regard de Raymond, la petite femme reprit :
— Sur mon espoir en Dieu, sur la vie si chère de mon anfant bien-aimée, ma dernière tendresse en ce monde, je jure que je dis la vérité, et qu’Angélique s’appelle non point Mie de Saint-Pierre d’Agave, mais M'° Lamiral de Thiais. Si vous hésitiez à me croire, Raymond, je ne | pourrais invoquer qu’un seul témoin, mais peut-être vous
inspirerait-il quelque confiance. Votre bonne mère a dû vous parler au moins une fois de Constance-Angèle, marquise de Saint-Pierre d’Agave. a
— Elle m’a parlé d’elle cent fois! répliqua le jeune homme; elle m’a parlé d’elle comme du cœur le plus franc, comme de l’âme la plus tendre. Elle la pleure ens. core, c'était sa meilleure amie. 7
La petite femme prit les deux mains de Raymond ct l’attira vers elle. à
— Vous lui ressemblez, dit-elle, à votre mère, et vous. souvenez-vous de mon émotion la première fois que je vous vis? Nous irons ensemble dang votre pays, Raymond, dans mon pays, car je suis aussi originaire de Bretagne, et, quand tout sera fini, quand mon Angélique bien-aimée sera votre femme, il y aura quelqu'un là-bas dont la première parole ressuscitera une pauvre morte. et qui dira en me revoyant : « Constance-Angèle, est-ce toi ? est-ce bien toi? » à
— Constance-Angèle… balbutia l’étudiant.
La petite femme le regardait en souriant, mais il x avait une étrange noblesse dans son sourire.
— Mon beau neveu, prononça-t-elle lentement, vous À pourrez interroger le témoin dont je vous parlais tout à; l'heure, votre bonne mère vous dira que je suis la 1aar-
quise (le Saint-Pierre d’Agave.
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